Trois grandes figures de l'Ouest

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219 pages
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Dans ces histoires hors du commun, Berger nous fait redécouvrir trois solides mythes de l’ouest français : les Morgan, Merlin et l’Ankoù.
Les Océanides : le récit s’inscrit dans la riche tradition des contes où un terrien, en descendant au fond des eaux, s’y met hors du temps et en revient à la fois étranger et messager, incapable d’oublier le pays, les mœurs et les objectifs des êtres de la mer qui l’ont accueilli.
Merlin au diable : issu du fond des siècles, le mage opère un retour heureux dans le pays de Rennes, où son acclimatation aux conditions modernes de la vie française est source de puissants contrastes et de terribles marmelades linguistiques.
Yvon, l’Ankoù et Marinette : Berger, dans une mise à jour logicielle du personnage de l’Ankoù, lui redonne non seulement toutes ses fonctions antiques, mais étend son territoire et ses champs de compétences pour faire de l’Ankoù un être d’une compassion totale.

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Date de parution 08 septembre 2012
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EAN13 9782923916408
Langue Français

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Trois grandes figures de l’Ouest
ALLAN E. BERGER
© ÉLP éditeur, 2012 www.elpediteur.com elpediteur@yahoo.ca
ISBN 978-2-923916-40-8
Illustration de couverture : Roc'h Trevezel, Bretagne occidentale, France. Source : A. E. Berger. (CC BY-SA 3.0)
Polices libres de droit utilisées pour la composition de cet ouvrage : Linux Libertine et Libération Sans
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Note de l’auteur
Il y a des légendes partout. En Bretagne, le pays, qui a son petit caractère, transmet de sa vivacité aux histoires qu’on y colporte.
Il suffit d’ouvrir les yeux pour s’apercevoir qu’une magie passe ici : voici une terre vieille sous un ciel jeune. Une éner -gie vivifiante balaie d’anciens rêves et les dépoussière ; elle caresse des roches usées, et les enveloppe de sa force.
Accroupi sous un buisson à contempler un nœud de racines, j’entends le vent ronfler. La pluie vole, horizontale. Un oiseau pépie dans une haie, puis il chante.
Le soleil vient faire un tour. Une déchirure de bleu cru s’étire peu à peu au-dessus de ma tête, qui se met à chauffer. Mais bientôt, voici un autre groupe de nuages. Regardez-les, ils viennent juste de naître, ils n’ont pas encore pris leur altitude de croisière. Voici de l’océan vaporisé qui passe à même pas cinquante mètres dans le ciel. Comment rester muet face à tant de bonheurs divers ? Il bruine, les pierres luisent, un rayon de lumière les fait étinceler. Je me relève ; j’entends la mer qui claque. Je m’accroupis de nouveau ; au fond du silence, j’entends un tracteur. Un goéland traverse la péninsule.
I
Les océanides
Au fin bout de l’Europe se trouve la Bretagne, un gros bras musclé tout en granit, tendu bien droit dans l’Atlan-tique, comme si la France voulait prendre la main du Canada, ou, allez savoir, lui subtiliser Terre-Neuve, qui ferait très bien au large du Finistère – ce serait notre Irlande à nous… Et au fin bout de la Bretagne, on trouve le Conquet, une confortable calanque abritée des harcèle-ments du nord par la solide péninsule de Kermorvan, et d’où, jusqu’à encore tout récemment, ou pouvait prendre les bateaux pour aller aux îles : Béniguet, Quéménès et Trielèn, Molène et sa presqu’île, avec, tout à l’occident, par-delà le Fromveur, la grand île d’Ouessant toute héris-
sée de phares aux noms sauvages. Maintenant, évidem-ment, pour y aller, il y aura le Pont, cette catastrophe. C’était le mois de janvier. Le premier, très exactement, jour férié au cours duquel on se souhaite un tas de bêtises, et qu’une taverne digne de ce nom ne saurait mépriser, tant il est vrai que les gueules de bois se soignent principalement en recommençant à picoler dès que l’estomac l’autorise. Ce qui, en Bretagne ordinaire-ment et au Conquet en particulier, est une recette scru-puleusement observée aux lendemains des jours de fête. Il y avait donc du monde, ce matin-là, autour du comp-toir. Le patron y allait de son discours : « Les grands professionnels vous diront que le jus de tomates est souverain pour mettre en branle la machine-rie ; j’ajouterai personnellement qu’après le premier verre, il est recommandé de ne pas attendre, et de couper la tomate avec un alcool blanc, au goût adapté : tequila, ou mescal. Mettez-en d’abord un doigt puis, au verre sui-vant, deux doigts. Quand enfin vous avez réussi à rem-plir votre verre de jus de tomates entièrement avec de l’alcool et sans plus un gramme de tomate, vous êtes soi-gné. Il est alors temps de passer à table.
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— Ça coûte cher, ta médecine. Remets-moi plutôt un demi.
— Béotien ! Tu te ruines la santé, tu t’engraisses, et tu sera saoul au lieu d’être pété.
— Il y a une différence ?
— Quand t’es saoul, tu es dans le flou. Tandis que pété, c’est le paradis. »
Avec le temps qu’il faisait dehors, tout le bar sentait le chien trempé. Des formes brouillées passaient en clapo-tant derrière les vitres ; on voyait des parapluies se retourner, taper aux carreaux dans les bourrasques. À l’intérieur, devant les fenêtres, des géraniums oubliés s’ennuyaient ferme. Onze heures trente. Une femme rentra, éternua, s’ébroua, et se dirigea vers un tabouret. « Hô la Michèle, mais dans quel état que te vlà ! Bonne année !
— Bonnanné toi-même… J’vais prendre un demi.
— Personne ne veut de mes tomates, alors… — Garde tes poisons pour le député. Il paraît qu’il vient demain ?
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— Avec un ministre. Pour l’inauguration du Pont, il faut bien un ministre.
— Quelle belle saloperie… »
Cette dernière réflexion souleva une houle d’approba-tions douloureuses. Le Pont, tout le monde ici vous le dira, c’est une malédiction qui pousserait à l’autono-misme le plus jacobin des bipèdes. Personne, dans le Léon, qui ne haïsse cette abomination, cette insulte jetée à la face de l’Océan. Un pont qui piétine les îles au pas-sage, pour aller cracher son béton sur Ouessant, et la souiller. Deux fois deux voies d’iniquité.
« Il y aura des flics partout. Le Conquet sera en état de siège.
— Oui, mais vous comprenez, à l’autre bout, il y a le golf, le casino et la thalasso des amis du Président ! Eh !
— Il paraît que les terrains ont pris de la valeur, là-bas ? demandai-je. »
On se retourna vers moi. Le silence s’installa le temps d’observer qui venait de causer. Puis la femme se lança :
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« Autour du bourg d’Ouessant, le prix du mètre carré de terrain nu a été multiplié par six-cent-cinquante depuis juin. Ça répond à votre question ?
— Je suis journaliste. Ça répond tout à fait à ma ques-tion. »
Le patron se pencha et m’observa mieux.
« Vous bossez pour Ouest-Matin, vous, c’est ça ?
— Affirmatif.
— Vous êtes arrivé tôt. C’est demain qu’on rigole.
— Je suis évidemment là pour l’inauguration, mais avec un jour d’avance sur la politicaille parce que ma tante habite sur la Corniche, qu’elle est seule, et que c’est la nouvelle année. »
Il n’y avait rien à rajouter sinon qu’étant de Brest même, j’avais toujours eu l’habitude de concevoir ma ville comme étant le centre du monde – et le Conquet, c’est déjà la province. Aussi, ce Pont maléfique, avec sa voie rapide tout droit tirée de Paris et prolongée mainte-nant à travers le Léon occidental, ce n’était pas seule-ment une intrusion, mais une véritable hérésie : ça déflo-rait la campagne en lui donnant un arôme de banlieue, et
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ça nous amenait des gens de Neuilly qui se déguisaient en marins, en tennismen, en golfeurs, en rappeurs de luxe à bord d’arrogants 4x4 anthracites… Nous autres, avec nos bottes, nos mains ridées et nos mèches à la diable, on avait l’air de ploucs fauchés.
« Surtout, ça méprise ! » grogna un consommateur, très plouc d’allure et très fauché, installé à l’autre bout du comptoir, près de la piste de 421. De fait, je ne connaissais pas un seul habitant du Pays d’Iroise qui ne fût prêt à planter un cierge à Sainte Barbe la patronne des plasti-queurs, ou à jeter un pavé dans la tronche du préfet, si ça pouvait faire échouer cette manigance de puissants.
« Même des gens de droite trouvent que c’est abusif !
— Ben oui, dit le patron. Moi je suis de droite et je trouve que c’est abusif. Vous ferez un papier sur les réactions ? — Pour dire quoi ? Tout a été dit vingt fois, mais rien n’a été entendu. — Si, intervint la femme. Ils envoient les CRS. Vous avez couvert les manifs à Brest ? Ça a chauffé… J’y étais, pas vous ?
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— Non. De toute façon, quand on ne tient pas la barre, on ne tient rien… Demain, je tendrai le micro, mais vers le ministre, parce que c’est ça qu’on m’a demandé. Et puis merde, les gens n’ont qu’à voter proprement !
— Oh là lààà… Eh, c’est la nouvelle année, mon gars ! Pas de discussions qui fâchent… Sers-lui un coup, Patrick.
— Vous prenez quoi ? — Je veux bien une tomate-tequila. Pour essayer. Merci madame. Mademoiselle !c’est pas une raison pour me Mais courir après. En tout cas, jamais avant midi. » Le patron sourit, et me servit ma dose de médecine. « Une femme sage et un homme sage. 70/30 pour le second verre ? — Vous ne perdez pas le nord, hein ? D’accord allons-y. » Après tout, ma tante était du genre à s’offusquer si on laissait quelque chose dans le plat, et n’aimait pas voir les chopes vides. Nous ne nous étions donc pas ennuyés, la veille, elle et moi, et mon crâne était à cette heure-ci assiégé par des engins de travaux publics, occupés à
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