Une Saison Japonaise

-

Livres
188 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Janvier 1978.
Quand l’homme de sa vie lui annonce qu’on lui propose un contrat au Japon, Sophie, brillante jeune cadre de 30 ans, n’hésite pas à le suivre en se faisant elle aussi embaucher à Tokyo.
Typique produit des écoles de commerce, Sophie va devoir apprendre à remettre en cause ses certitudes et une grande part de ce qu’on lui a appris, et essayer de comprendre ce pays déroutant et ses habitants dont l’accueil n’est pas toujours chaleureux.
Elle va être aidée par Hélène, son interprète, et différentes personnes rencontrées au cours de son séjour. Cette remise en cause humaine et professionnelle va se doubler d’une interrogation quant à ses relations amoureuses.
Roman d’apprentissage, témoignage sur ce qu’était Tokyo il y a trente ans quand s’expatrier était encore une aventure (si tant est qu’elle ne le soit plus), ce livre n’est pas une autobiographie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de visites sur la page 698
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

UNE SAISON JAPONAISE

Nathalie Desormeaux




© Éditions Hélène Jacob, 2013. CollectionLittérature. Tous droits réservés.
ISBN : 979-10-91325-69-1

À Maman.
Et à Arnaud, forcément.

Qui vit à l’étranger marche dans un espace
vide au-dessus de la terre sans le filet de
protection que tend à tout être humain le pays
qui est son propre pays, où il a sa famille, ses
collègues, ses amis et où il se fait comprendre
sans peine dans la langue qu’il connaît depuis
l’enfance.

Milan KUNDERA
L’insoutenable légèreté de l’être.

– I –


Il doit être moins de huit heures, le marchand de patates douces n’est pas encore passé, son
appel rauque n’a pas encore résonné derrière le mur du jardin qui borde notre chambre.
De toute façon, impossible de savoir l’heure d’après la lumière, il ne fait pas jour avant
neuf heures en ce moment. Dehors tout est silencieux. Presque comme s’il avait neigé.
D’ailleurs peut-être a-t-il neigé, le ciel était d’un gris opaque hier soir, et la température devait
frôler les zéro degrés. Si je me levais, je pourrais le savoir. Voir si ton jardin de poupée est
tout blanc, comme sur ces estampes délicates que tu m’as appris à aimer. Voir si la lanterne de
pierre a un capuchon de fourrure blanche, voir si le bassin a gelé, voir si les gros merles noirs
ont laissé leurs empreintes sur la terrasse de bois.
Mais me lever, je ne peux pas. Il doit faire à peine dix degrés dans la chambre, et c’est
audessus de mes forces de m’extirper de l’amoncellement d’édredons sous lequel je suis blottie.
J’ai éclaté de rire à mon arrivée quand j’ai vu qu’il n’y avait pas moins de cinq édredons
sur ton lit, dont un énorme rouge, garni de duvet, exactement le gros édredon qu’on imagine
dans un chalet tyrolien. J’ai beaucoup moins ri quand tu m’as expliqué que la chambre n’était
pas chauffée. Que la maison n’était pas chauffée en réalité, à part quelques radiateurs portatifs
étiques et surtout lekotatsu,ce brasero traditionnel qu’on trimballe de pièce en pièce, et qui
ne chauffe rien à plus de vingt centimètres. J’ai vite appris à vivre comme les indigènes, le

haut couvert de multiples épaisseurs, les jambes sous le tissu molletonné qui recouvre la table
basse, avec lekotatsuplacé en dessous.
Tu es si fier de ta maison, une ancienne maison d’été degeisham’as-tu expliqué, toute en
bois et en papier, adorable maison de poupée en vérité, avec ses parois coulissantes, ses sols
entatami, et son jardin central autour duquel elle s’inscrit en L. Adorable maison cent pour
cent japonaise, sans chauffage donc, sans meubles non plus, sans salle de bains mais avec un
ofurogrand baquet en bois dont l’eau est chauffée au charbon, merveille de traditionnel,
raffinement nippon mais qui met quarante-cinq minutes à chauffer, un peu long quand on
rentre transie de l’extérieur. Seul endroit à peu près « normal » à mes yeux d’Occidentale, la
cuisine où on trouve avec un peu de bonne volonté de quoi faire un repas. Et je ne parle pas
des toilettes, japonaises elles aussi, c'est-à-dire à la turque. Et que, comme tous les
Occidentaux, j’ai commencé par utiliser à l’envers! J’aurai l’occasion de constater dans les
immeubles de bureaux ou les lieux publics munis de toilettes à l’occidentale qu’un mode
d’emploi est affiché sur le mur à l’attention des Japonais: tu aurais dû me mettre le mode

5

d’emploi inverse.
Tu étais si enthousiaste au téléphone et dans tes lettres que je ne me suis pas méfiée, une
perle rare, une maison traditionnelle en plein centre de Tokyo, à moins de trente minutes de
ton bureau, un vrai miracle. Un vrai miracle en effet, un petit bijou, cachée derrière son grand
portail de bois dans une petite rue calme, entourée d’autres maisons toutes aussi charmantes et
anachroniques, dans le quartier d’Iidabashi, idéalement situé dans le centre. Alors pourquoi
cette impression de détresse qui m’a saisie dès mon arrivée? Parce que j’y perds mes
repères ? Parce que je n’y retrouve pas l’homme que je connais dans ce dénuement d’esthète ?
Où est passé ton bordel qui me faisait râler à Paris et qui me manque maintenant ?
Parce que plus simplement, cette maison ne remplit pas son rôle de coquille protectrice, de
cocon, ce n’est pas un home sweet home, mais une image désincarnée et idéale, où toute vie
chaleureuse semble être impossible ?
Alors me lever. Ramasser mon courage, étendre le bras pour attraper mon jean et mes
nombreux pulls, les mettre d’abord dans le lit pour qu’ils se réchauffent, puis m’habiller sous
les édredons, sans quitter ce qui est déjà sur moi, hors de question d’enlever ton vieux T-shirt
qui m’enveloppe, chaud de la nuit.
Mais pour cela il faudrait que je chasse les monstres. Ces monstres qui me rongent le
ventre. Ces vagues sourdes d’angoisse qui montent et descendent, me laissant au bord de la
nausée. Ne pas vomir sur lestatami, ça fait désordre. Ne pas vomir donc. Ne pas pleurer non
plus, si on entrouvre la porte, impossible de la refermer. Inspirer calmement, la main sur le
ventre, puis expirer longuement. Recommencer autant de fois que nécessaire, sans penser à
l’estomac qui brûle et aux larmes qui perlent. Chasser absolument cette impression d’abandon
qui m’envahit, cette envie de hurler, ces gémissements qui ne demandent qu’à sortir. Essayer
de penser à des choses agréables, au soleil, à la fourrure d’une chatte qui ronronne, à
n’importe quoi de chaud et doux.

Et surtout, surtout, ne pas penser à toi. Ne pas penser à ton corps ferme et doux qui devrait
être collé contre le mien, à tes bras qui devraient m’entourer, tes mains serrées sur mes
poignets, ton souffle dans mon oreille, ta joue piquante sur la mienne, ton sexe dur niché
contre mes fesses, bien collés, faisant l’un et l’autre semblant de dormir pour retarder le
moment de s’arracher à la chaleur de l’autre, à la bulle que nous habitons nuit après nuit et qui
est hors du temps, hors du monde. Une vague plus forte m’envahit, pourquoi, pourquoi es-tu
parti, pourquoi suis-je seule dans ce lit étranger, dans cette maison qui n’en est pas une,
qu’est-ce que je fous dans ce pays hostile, je suis venue te rejoindre, et toi tu n’es pas là, pire
qu’un bébé abandonné par sa mère je me sens misérable, sans force ni courage, je vais rester

6

couchée toute la journée, tous les jours jusqu’à ce que tu reviennes, et tant pis si tu me trouves
morte au fond de ton lit, tu t’en fous de toute façon, tu ne m’as pas appelée depuis deux jours,
je peux crever, tu t’en fous.
Voilà, c’est gagné, je pleure, la crise me secoue de sanglots douloureux, je laisse aller,
ouvrir les vannes, laisser les sanglots sortir en hoquets bruyants, je n’ai plus de retenue, plus
de pudeur, quand j’aurai pleuré tout mon saoul, je serai vidée, comme purgée du chagrin, et
comme un automate, je pourrai enfin me lever, traverser la maison gelée pliée en deux
d’écœurement, et essayer de retrouver mon calme en enchaînant les gestes du quotidien.
Pourquoi as-tu accepté ce projet à Hokkaido dès mon arrivée, alors que tu avais tellement
insisté pour que je te rejoigne toutes affaires cessantes ? Était-ce à ce point important? Une
chance inespérée m’as-tu dit, le genre d’opportunité qu’on ne peut pas laisser passer, et puis
de toute façon tu n’as pas le choix, le client ne comprendrait pas un refus, je ne vais quand
même pas en faire un drame. Eh bien si, j’en fais un drame. Si au moins tu me parlais de ton
boulot, je pourrais peut-être comprendre en quoi est-ce si important, pourquoi cette mission
passe avant nous, avant moi. Mais à tes yeux j’ai toujours l’impression d’être une gamine
immature, à qui il est inutile d’expliquer tes contraintes d’homme. Moi, mes chiffres et mes
chiffons, nous vivons dans un monde de frivolité à mille lieues des dures réalités de la vraie
vie, et la vraie vie, c’est les chantiers, les charrettes, les clients qui veulent toujours plus vite
et moins cher. Ce matin j’ai envie de te tuer, et je ne me rappelle plus du tout pourquoi ton
enthousiasme, ta vitalité et tes projets ont autant fait pour me séduire que la largeur de tes
épaules qui me semblaient capables de servir de rempart contre le reste du monde. Gary
Cooper dansLe rebelle deKing Vidor, voilà comment tu m’apparaissais, tu sais le plan en
contre-plongée où il se découpe sur le ciel au-dessus de la carrière, un homme, un vrai, un qui
se mérite. J’aurais dû me rappeler que Patricia Neal passe la moitié du film à souffrir… Mais
quand elle pleure, elle n’a pas les yeux gonflés et le nez rouge, elle.
Les idées qui vagabondent calment mes sanglots, essayons de positiver avant de nous lever
d’un bond courageux, tu reviens bientôt, la fin de la semaine tu as promis, nous passerons le
week-end à faire ensemble tout ce que nous aimons, tu m’aideras à apprivoiser ta maison. Et
puis le froid c’est bon pour la peau.
Et si je ne veux pas être en retard à la réunion préparatoire des défilés de la collection
automne-hiver 1978, il faut vraiment que je me botte les fesses et que je me lève.Banzaï !
Au prix d’un effort surhumain, je sors le bras de la chaleur protectrice du lit et attrape d’un
seul mouvement un kleenex puis mes vêtements, que j’enfile à la diable en me tortillant. Je ne
peux même pas me lever d’un bond, puisque le lit est posé par terre, simplefutonles sur

7

tatami: le premier geste du matin est donc un effort pour retrouver la position verticale. Ici il
faut réviser ses lieux communs, on ne se lève pas d’un bond, on se déplie en grimaçant, on
n’ouvre pas les volets en écartant les bras et en respirant bien fort, on les fait coulisser, et le
tout à l’avenant…
Pleine d’espoir je soulève le store – je n’ai pas fermé les volets – mais non, il n’a pas
neigé, et l’aube grisonnante ne révèle pas encore le temps qu’il va faire. Avec un peu de
chance, le froid sec de ces derniers jours va revenir. Arrivée une semaine avant le début de
mon contrat, j’ai passé tout mon temps à sillonner Tokyo, du moins le centre – ou une partie
du centre, restons modeste, cette ville a des proportions qui nous dépassent –, à me promener
nez au vent sous un ciel radieux, sans souffrir du froid grâce à ce climat incroyablement sec
en hiver. J’ai essayé d’apprivoiser la ville, de m’habituer à ses odeurs, ses bruits et ses
lumières, mais j’ai vite su que malgré le charme indéniable qui se dégage de cette ville
incroyable, il allait me falloir longtemps avant de la comprendre, de l’appréhender dans sa
complexité, de m’y sentir chez moi. La juxtaposition des artères bruyantes bordées de
gratteciel et de néons avec les petites rues traditionnelles est tellement déroutante ; même en plein
centre, près de Ginza, on trouve encore des endroits où les petits commerces alternent avec de
minuscules restaurants, bars plutôt, où on mange debout au comptoir à toute heure du jour ou
de la nuit, des maisons en bois décrépi entourées de jardinets pelés où sèche le linge, des
petits temples cachés au détour d’une impasse.
Et ces fils… Ces milliers de fils électriques qui bordent presque toutes les rues dans un
enchevêtrement incroyable, au lieu d’être enterrés comme chez nous, et qui donnent à Tokyo
un faux air de Tiers-Monde. Et les couleurs, les couleurs qui envahissent tout, avec une
préférence marquée pour les plus violentes et les néons qui clignotent, les enseignes
démesurées au-dessus des magasins, les distributeurs de sodas surmontés d’énormes têtes
d’animaux, les répliques de plats en vitrine des restaurants dont les roses et les verts criards
me donnent envie de vomir, mais dont l’accumulation forme une sorte de tableau abstrait…
Et la foule, cette foule immense qui envahit les rues à heure fixe, ce fleuve humain. Toutes
ces têtes brunes, cette marée de cheveux noirs et raides, cette impression d’être tombée sur
une autre planète, au point que quand deux Occidentaux se croisent, ils se sourient
instinctivement.
Hier matin, un petit garçon m’a montrée du doigt dans une rue voisine, en criant à sa
mère :
—Gaïjin, gaïjin,une étrangère !
Ne pouvant penser que j’étais la première qu’il voyait, je suis restée saisie, hésitant entre

8

l’envie de lui sourire et l’impression d’être rejetée par un xénophobe en culottes courtes.
En me brûlant les doigts autour de mon bol de thé bouillant, le nez rouge collé au carreau
glacé, je me force à penser que cette maison sera merveilleuse au printemps et en été, que la
terrasse en bois qui la borde sera propice aux dîners en amoureux, sous le cerisier
métamorphosé en un nuage blanc, que les camélias seront bientôt en fleurs, on peut déjà voir
leur couleur qui perce au bout des boutons gonflés. La contemplation des camélias me ramène
en pensée à ma maison bretonne, et les larmes me remontent violemment aux yeux. Non, je ne
vais pas me remettre à pleurer, je n’ai pas le temps, il faut que je m’active et me mette en
condition pour affronter la réunion de ce matin. Ils m’attendent tous au tournant, je le sais, et
je ne dois pas rater cette première épreuve si je veux me faire accepter par l’équipe. Tu vas
être souvent absent, je commence à le comprendre, et je dois absolument m’investir dans ce
boulot si je veux survivre.

9

– II –


L’air vif me surprend lorsque je sors, je serre bien mon écharpe en cachemire, gentil
cadeau de ma maman qui a vu partir avec inquiétude sa fille chérie chez les sauvages, et je
hâte le pas vers la station de métro. Je ne me lasse pas du chemin qu’il me faut emprunter
quelques minutes avant de rejoindre la grande avenue bruyante où elle se situe. Dissimulées
derrière un grand immeuble qui abrite les bureaux de l’EDF local, les petites rues sont
silencieuses et désertes. Nous sommes dans un des rares quartiers de Tokyo où subsistent
encore des maisons de thé traditionnelles, et ce n’est qu’à partir de cinq heures du soir qu’il
s’anime, de longues limousines noires venant déposer des hommes d’affaires en costume
sombre, qui repartent ivres morts vers onze heures ou minuit. Je n’ai pas eu encore l’occasion
de croiser unegeisha, j’ignore si elles sont parées de leur maquillage et de leur costume
traditionnels, ou si elles sont devenues de vulgaires courtisanes fardées à l’occidentale.
Mais le matin, pas un bruit, les portails de bois cachent leur mystère, mes talons résonnent
sur le macadam, faisant s’enfuir le chat roux que j’ai déjà entr’aperçu dans le jardin et que
j’espère bien apprivoiser.
Je m’engouffre dans le métro qui, à cette heure déjà tardive pour un honnête travailleur,
n’est pas trop bondé. C’est drôle, ce métro m’a dès le début été familier, comme un frère
jumeau du métro parisien. Pourtant, un Japonais arrivant à Paris doit être passablement
désorienté et n’a sûrement pas la même impression: ici tout est mâché, sur-indiqué, écrit et
annoncé par haut-parleur. Dans chaque station, en plus de la station elle-même sont indiquées
en japonais et enromaji,c’est-à-dire en caractères romains, la suivante et la précédente ; dans
le wagon, avant l’arrivée à la station, une voix en indique le nom et les correspondances
possibles et conseille de ne rien oublier. Les portes s’ouvrent et se ferment automatiquement,
les passagers attendent en grappe sur les emplacements peints sur le sol juste en face de
l’endroit où elles s’ouvrent, provoquant une belle bousculade entre ceux qui veulent
descendre et ceux qui veulent monter. Si, mû par la logique de votre esprit cartésien, vous
décidez d’attendre sur le côté pour laisser s’écouler le flux, vous êtes au mieux l’objet de
regards apitoyés, au pire foudroyé par des yeux noirs courroucés: bref, dans tous les cas,
considéré comme le barbare que vous êtes.
Je n’ai que huit stations à parcourir, cinq sur ma ligne, puis changement, et les trois
dernières. L’écart entre les stations est bien plus important qu’à Paris, et il me faut une bonne
demi-heure. J’ai essayé de le faire à pied dans mes balades des premiers jours, mais j’ai

10

craqué au milieu, c’était trop long! En plus, les quartiers traversés ne sont pas très
intéressants, sauf quand la ligne longe le Palais impérial qui occupe au centre de Tokyo un
espace presque aussi grand que Central Park à New York. Maintenant, quand je passe en
dessous, je me représente ses hauts murs gris qui ne laissent rien deviner des jardins
intérieurs.
J’ai remarqué dès le premier jour que les gens à côté desquels je m’asseyais en avaient l’air
gênés, au point parfois de se lever pour changer de place, et maintenant je fais attention de
choisir une place isolée… Tout en observant les passagers autour de moi qui s’appliquent à ne
pas me dévisager, je pense à la journée qui s’annonce, et je me dis avec un petit soupir que la
partie est loin d’être gagnée.
Je viens de prendre mes fonctions au sein de Tenzo Japon, la société qui gère la marque
Tenzo ici. Le premier contact avec mon nouveau bureau a été déroutant, très friendly en
apparence, totalement glacial en réalité. Beaucoup de sourires et de courbettes, on m’a dégagé
un espace dans un angle de la vaste pièce où tout le monde cohabite sans aucune intimité;
avec lesyoroshikude rigueur on m’a présenté toute l’équipe en enchaînant des noms que je
n’ai pas retenus, puis on m’a plantée là, et il m’a fallu ramer toute la journée pour essayer de
comprendre qui est qui, qui fait quoi, et obtenir un minimum d’informations sur le planning
des jours à venir. Il est vrai que l’effervescence est grande, je ne peux pas leur en vouloir de
ne pas avoir beaucoup de temps à m’accorder: nous sommes à la veille des défilés
d’automne-hiver, rien ne semble prêt, et je sais trop bien comment cela se passe et comment
d’une improvisation apparente doit sortir un show impeccablement réglé. Tenzo arrive la
semaine prochaine de Paris, et il faut qu’il trouve le travail bien avancé : sous une apparente
décontraction, le Maître est d’une rigueur absolue, toute japonaise.
Je me fais donc toute petite, je rassemble mes maigres connaissances de japonais pour me
rendre compte que je ne comprends rien malgré mes deux ans de Langues’Ô, et je tâche de
glaner le maximum d’informations par moi-même, en ouvrant grand mes yeux à défaut de
mes oreilles. Heureusement, un croquis reste un croquis, un bout de tissu reste un bout de
tissu, et les conversations sont émaillées de nombreux mots français quand il s’agit des
collections, et de nombreux mots anglais dans les exclamations: le tout forme une sorte de
sabir dans lequel j’arrive peu à peu à me retrouver. L’excitation étant contagieuse, je finis par
me détendre, et je prends mon courage à deux mains pour aborder Matsuya-san.
Matsuya-san est le directeur administratif et financier de la société, ou du moins
l’équivalent japonais, car je m’apercevrai vite que les organigrammes ne correspondent pas
vraiment aux nôtres. Disons qu’il est responsable de la gestion de Tenzo Japon, et qu’il est,

11

sur le papier du moins, hiérarchiquement supérieur à Iwasaki-san, la directrice des collections.
Sur le papier, car cette petite femme fine et toujours en mouvement semble être à elle seule
l’âme de ce bureau.
Matsuya-san occupe un bureau séparé, qu’il partage avec son assistant, Maeda-san, un
garçon doux et timide, et sa secrétaire, que tout le monde appelle Mary. Matsuya-san semble
avoir la quarantaine, mais c’est difficile de donner un âge aux Asiatiques, ils paraissent
toujours moins. Le visage assez rond, avec un début de calvitie précoce, il a une bonne tête de
comptable que dément son regard froid. J’ai à peine entendu le son de sa voix à mon arrivée,
il m’a serré la main en esquissant juste l’habituelle courbette de politesse avant de tourner les
talons pour regagner son bureau dont il n’est plus sorti. Un télex à côté de lui crache
régulièrement une bande blanche imprimée qui retombe en plis gracieux dans la corbeille
disposée en dessous à cet effet, et que Mary, à intervalles réguliers, découpe pour la poser sur
son bureau. Dans un coin, un bambou maigrichon regrette ses montagnes natales.

J’ai été envoyée ici pour auditer la filiale japonaise de Tenzo SA. Bizarrement, alors que
Tenzo, le couturier le plus inventif de sa génération, est japonais, Tenzo SA est une société
française, et la branche japonaise, créée plusieurs années après que le couturier ait percé en
France, n’est qu’une filiale.
Michel Guinaudeau, le directeur général de Tenzo SA, avait apprécié mon travail lors
d’une mission d’audit que j’avais effectuée chez eux, en tant que collaboratrice d’un gros
cabinet de consultants anglo-saxons. J’avais réussi à mettre à jour des dysfonctionnements
dans l’organisation des collections, sources de gaspillage financier important, et à proposer
une solution qui ne froisse personne : à l’entendre, c’était un miracle qu’il n’avait pas réussi à
obtenir en interne! Notre collaboration s’était passée harmonieusement; c’est un homme
d’une courtoisie irréprochable, que sa très grande taille fait se tenir légèrement courbé en
permanence, ce qui donne l’impression à ses interlocuteurs qu’il leur prête une écoute
particulière. Nous avons le même sens de l’humour et notre complicité avait démarré dès le
premier jour, doublée d’un léger flirt: en parfait homme du monde, il sait d’instinct faire
sentir aux femmes qui l’entourent combien la féminité lui est indispensable. Bref, une mission
extrêmement satisfaisante, à l’issue de laquelle il m’avait proposé d’intégrer le groupe. J’avais
hésité un instant, sachant bien qu’un jour je quitterais le Cabinet pour entrer chez un client,
mais il m’avait semblé que c’était trop tôt, qu’il me restait des choses à apprendre.
Mais quand tu m’avais annoncé qu’on te proposait le job de ta vie au Japon et que j’avais
compris que t’obliger à choisir entre ce job et moi était de toute façon la fin de notre couple,
c’est vers Michel que je m’étais immédiatement tournée pour qu’il m’ouvre son carnet

12

d’adresses japonaises. À l’issue d’un déjeuner fort agréable dans un petit bistrot de la galerie
Vivienne, à deux pas de la place des Victoires, où nous avions retrouvé nos habitudes, il
m’avait proposé de partir pour leur compte, pour aller mettre mon nez dans les affaires de leur
filiale de Tokyo dont les résultats laissaient sérieusement à désirer. Il ne savait pas si c’était
imputable au marché japonais encore mal organisé, à l’inadéquation des produits, ou aux
méthodes de travail japonaises qui pourtant commencent à faire l’admiration du monde entier.
Je n’avais pas hésité une seconde, trop heureuse de trouver si vite, pour un patron que
j’appréciais en plus, et c’est enthousiaste que j’avais sauté dans le premier avion, totalement
imperméable aux mises en garde de mon entourage, Jeanne d’Arc partant convertir les
barbares et retrouver son héros !
Et maintenant Jeanne d’Arc doit demander à Matsuya-san de lui ouvrir ses livres de
compte… La logique voudrait que je m’installe dans son bureau, mais outre le manque de
place, je préfère l’ambiance chaleureuse de la salle collective. De plus, mon intuition me
souffle que ce n’est pas forcément dans les chiffres que je vais peut-être trouver ce qui cloche.
Armée de mon plus beau sourire et d’une feinte humilité, je toque légèrement à la porte de
Matsuya-san, en articulant un clair :
— Sumimasen, Matsuya-san !
Mon interlocuteur faisant mine de ne pas m’avoir entendue, je répète un peu plus fort :
—Sumimasen,Matsuya-san, puis-je vous voir ?
Maeda-san semble captivé par les chiffres qu’il aligne sur sa calculatrice, et se garde bien
de tourner la tête vers moi. Mary, prise apparemment d’une envie pressante, se lève
brusquement et disparaît en direction des toilettes. Matsuya-san, dérangé par le bruit de sa
chaise, daigne alors lever les yeux de ses dossiers et me contemple d’un regard ennuyé.
— Ah, Sophie-san !
Dès mon arrivée, il est apparu évident à tout le monde que je m’appelais Sophie-san. Je
n’ai rien fait pour lutter contre cette facilité, car mon nom de famille est imprononçable et
intraduisible en japonais, mais là je réalise que j’ai commis une erreur, car au Japon, seul
l’usage du nom de famille est courant: le prénom est réservé aux enfants ou aux employés
subalternes comme les secrétaires. (Je rencontrerai même des couples dont la femme appelle
son mari par leur nom de famille.)
Le «Sophie-san» de Matsuya-san est donc presque une insulte, d’autant qu’il est prononcé
d’un ton à la fois ennuyé et condescendant.
Je ne laisse rien paraître et poursuis en anglais, incapable d’aller plus loin en japonais.
— Matsuya-san, je pense que monsieur Guinaudeau vous a envoyé une note expliquant ma

13

venue à Tokyo. Voulez-vous que nous prenions un moment pour en parler ?
J’ai fait l’effort de parler lentement, dans l’ignorance de son niveau d’anglais. Michel ne
m’a rien dit à Paris, d’ailleurs nous avons très peu préparé ma mission car il partait pour New
York le lendemain. Il m’a juste transmis un dossier financier et comptable mettant en
évidence les difficultés de la filiale, et m’a dit que l’interlocuteur habituel de ses services,
après Ninomiya-san le patron, était Matsuya-san, sans plus de précision. J’en avais donc
déduit que Matsuya-san parlait suffisamment anglais pour l’utiliser professionnellement.
Or ma phrase ne semble provoquer aucune réaction et les yeux froids n’expriment toujours
rien d’autre que l’ennui. Toujours souriante, et en faisant un pas à l’intérieur du bureau, je
répète :

— Voulez-vous que nous parlions maintenant, ou si vous êtes occupé, préférez-vous plus
tard ?
Maeda-san est hypnotisé par sa calculatrice et en fixe l’écran sans plus respirer.
Matsuyasan fait alors entendre une sorte de grognement du fond de la gorge et grommelle :
— No English !
Mon air déconcerté semble le réjouir, et il répète plus fort :
— I don’t speak English !
— Mais Matsuya-san, vous communiquez bien en anglais avec Paris !
Il répète une fois encore avec brusquerie son « No English ! » et replonge dans ses dossiers
sans plus s’occuper de moi. Totalement décontenancée, je ne sais comment m’en sortir sans
perdre la face et je fais une nouvelle tentative sur le mode de l’humour, en japonais cette
foisci :
— Votre anglais est sûrement meilleur que mon japonais !
J’ai utilisé sciemment la forme la plus polie du langage, s’il faut caresser son ego dans le
sens du poil, peu importe, mais il faut absolument que j’établisse un contact avec ce type,
sinon je suis mal partie.
— Vous savez, je n’ai étudié le japonais que deux ans, et c’était il y a longtemps déjà… Je
suis sûre que votre anglais est parfait…
Soupir en face. Matsuya-san relève les yeux et me regarde comme une enfant attardée.
C’est vrai que mon japonais est scolaire, je me rends bien compte qu’il manque totalement de
naturel. Son regard marron n’exprime toujours rien d’autre que l’ennui le plus profond, et il
reste silencieux. Ne sachant plus que dire, je reste silencieuse moi aussi, et la situation se
cristallise rapidement, de façon tout à fait inconfortable.
Décidée à réussir coûte que coûte, je fais un pas de plus dans le bureau, toujours souriante

14

– je vais attraper des crampes aux zygomatiques –, et contournant le fauteuil qui se trouve
devant son bureau, je m’y assieds, sans quitter Matsuya-san des yeux. Posément, je croise les
jambes (je suis en jupe), pose les mains jointes sur mes genoux, et attends en silence. Au jeu
du « le premier qui parle a perdu », je ne suis pas trop mauvaise.
Effectivement, c’est lui qui craque le premier, sans plus me regarder.
— What do you want ?
Je décide de ne pas m’embarrasser plus de formules de politesse et j’attaque directement le
vif du sujet :
— Well, on pourrait peut-être commencer par le prévisionnel de l’année, en comparaison
avec les résultats de l’année dernière…
— Maeda will show you !
Se tournant brusquement vers Maeda-san, il lui aboie un ordre que je ne comprends pas, et
sans plus me prêter attention replonge dans son dossier. Le pauvre Maeda-san esquisse un
sourire timide, comme pour excuser l’incorrection de son patron, et en s’essuyant les mains
l’une à l’autre, me dit doucement :
— Je ne parle pas très bien l’anglais, mais je parle un peu le français. À la Sorbonne, j’ai
fait des études. Mais j’ai oublié beaucoup…

15

– III –


Rien. Je ne comprends rien. J’ai beau me concentrer, faire appel à tous mes souvenirs, je
suis victime des méthodes de l’enseignement français des langues étrangères. Ah oui, en
grammaire je suis imbattable et je saisis parfaitement la syntaxe des phrases que j’entends,
mais en comprendre le sens, macache, je suis complètement larguée… !
Depuis une heure maintenant, tout le bureau est réuni pour préparer le défilé des
prochaines collections. Comme nous sommes en février, c’est de la collection du prochain
automne-hiver qu’il s’agit bien sûr, collection qui sera présentée début mars, presque
simultanément à Paris et à Tokyo. Et c’est bien là que le bât blesse, car Tokyo ne présente pas
exactement les mêmes collections que Paris.
À Paris, le Maître a dessiné sa collection, choisi ses tissus, commencé à faire réaliser les
modèles par l’atelier, et sauf changements de dernière minute – qui seront nombreux –, le
défilé commence à pouvoir être monté: choisir les modèles retenus, les accessoiriser,
organiser l’ordre des passages, les tableaux d’ensembles, les mises en scène, sélectionner les
mannequins, etc., etc.
Ici il faut faire la même chose, mais en plus il faut adapter la collection. En effet, la
morphologie japonaise est sensiblement différente de la morphologie occidentale, et il faut
vérifier que les modèles retenus pourront être modifiés sans que leur équilibre soit remis en
cause. Donc, pour chacune des robes, jupes, tailleurs, chemisiers – et il y a près de deux cents
silhouettes –, il faut se poser la question : on garde, on ne garde pas, on l’adapte et comment ?
D’où une belle foire d’empoigne entre les stylistes garantes de l’intégrité de la Marque et
dépositaires de la Pensée du Maître, et les commerciaux, garants du Chiffre d’Affaires!
Sachant qu’au Japon le management est bâti sur la notion de consensus, au premier matin de
cette première réunion, je me demande avec effroi si nous ne serons pas encore là à Pâques.
La réunion a commencé dans le plus pur style nippon, les intervenants s’exprimant dans
l’ordre hiérarchique, le langage utilisé se faisant de plus en plus respectueux au fur et à
mesure que le niveau des intervenants décroît, mais au bout d’une heure, l’excitation a gagné
les esprits, et les prises de parole se font de plus en plus rapides et vigoureuses, ce qui fait que
je n’y comprends plus rien, si toutefois j’ai compris quelque chose au début.
Si au moins on avait reçu les croquis en avance. Mais chaque envoi prend plusieurs jours
pour aller de Paris à Tokyo, et le Maître modifiant régulièrement les modèles, on ne sait
jamais si on a reçu la version définitive. (J’ai lu récemment que les industriels des télécoms

16

planchent sur un appareil qui utiliserait les lignes téléphoniques pour envoyer non plus des
sons mais des images : voilà une invention astucieuse !)
Pour ne pas les retarder plus, j’ai décliné la proposition d’Iwasaki-san, la directrice du
Bureau de Style, de m’expliquer en anglais chaque problème. En ce qui concerne les éléments
touchant au style proprement dit, je ne suis pas trop perdue, je n’ai pas passé six mois dans les
bureaux parisiens pour rien, et les stylistes, des jeunes filles, s’expriment dans un japonais
châtié que je comprends à peu près. Mais dès que les commerciaux s’en mêlent, panique à
bord, je suis définitivement out !
Percevant ma détresse, Maeda-san vient discrètement s’asseoir à côté de moi et entreprend
de me traduire l’essentiel. Le pauvre a bien du mal, pour des raisons proches des miennes : le
français qu’il a étudié à la Sorbonne n’a pas grand-chose de commun avec le vocabulaire
commercial, et il perd rapidement pied, perdant du même coup la face… D’un sourire,
j’interromps son calvaire, et lui murmure que je me ferai expliquer l’essentiel par Iwasaki-san
à l’issue de la réunion. Puis je lui glisse que j’ai un rendez-vous à l’extérieur, et sors le plus
discrètement possible en attrapant mon manteau et mon sac. Il me semble que le regard de
Matsuya-san se pose sur moi de façon narquoise, mais je n’y prête garde et referme la porte
avec soulagement.
La fenêtre qui ferme l’extrémité du couloir donne sur les immeubles environnants, je
m’approche pour appuyer le front sur le carreau frais, mais le vertige me fait reculer, nous
sommes au quinzième étage, c’est plus que je ne peux supporter. Relevant les yeux, je vois
alors entre les gratte-ciel quelque chose qui brille et comprends avec émotion que c’est la mer,
le port de Tokyo étant proche à vol d’oiseau. Nos bureaux sont situés dans un immeuble de
taille moyenne du sud de Ginza, dans le quartier de Tsukiji, non loin du marché aux poissons.
Bizarrement la vue de la mer me remonte le moral et, d’un doigt décidé, j’appelle l’ascenseur.
J’ai envie d’aller jeter un coup d’œil à la cafétéria qu’on m’a dit se trouver au vingtième et
dernier étage, pour voir si par extraordinaire ils y servent un café digne de ce nom, le
breuvage marronnasse servi au bureau n’ayant nom de café qu’aux États-Unis. L’ascenseur
est activé par une charmante petite hôtesse en uniforme qui me gratifie d’un grand sourire:
elles sont plusieurs à se relayer, et je ne connais pas encore celle-ci qui a l’air moins timide
que les autres dont les regards, ces derniers jours, étaient restés obstinément fixés sur le bout
de leurs souliers noirs.
Je reçois deux chocs consécutifs en sortant de l’ascenseur: devant moi s’étend une
cafétéria chaleureuse dont la baie vitrée offre un panorama saisissant sur l’anarchie des
immeubles alentour et entre eux, au-delà, à nouveau la mer, qui étincelle sous le ciel d’hiver.

17

Et devant cette baie, un groupe de quatre Occidentaux, qui boivent leur café du matin en
fumant une cigarette, bavardant de façon détendue. Je cligne les yeux plusieurs fois, ayant
l’impression d’avoir changé de continent en l’espace de cinq étages. C’est idiot, mais ce sont
les premiers Occidentaux que je rencontre depuis ton départ il y a quatre jours, et pour un peu
je les embrasserais !
En demi-cercle autour de deux tables, de façon à faire face à la vue, ils me tournent plus ou
moins le dos, et je devine quatre silhouettes d’âges et de styles différents. Le serveur au bar
me regardant avec insistance, l’individu le plus à droite capte son regard et le suivant me
découvre plantée devant l’ascenseur. Je dois avoir l’air passablement godiche, car il se fend
d’un grand sourire et s’exclame joyeusement :
— Hey, look, who’s there ?!
Ses cheveux bruns et bouclés en bataille, sa veste avachie sur un vaste pull en V, ses
lunettes d’écaille me le rendent d’emblée sympathique. Ses compagnons se retournent à leur
tour, me regardant en souriant. Il y a là un monsieur d’un certain âge, la soixantaine environ,
vêtu d’un costume froissé et d’une cravate qui tire-bouchonne, un play-boy en blazer bleu
marine à la mèche blonde avantageuse, et un individu d’âge moyen à l’air affable. Tous me
dévisagent aimablement et je me décide à avancer vers eux. Celui qui a parlé se lève et
m’accueille d’un chaleureux :
— Welcome on our board, young lady ! Would you like a cup of coffee ?
Je me présente un peu gauchement pendant qu’ils me font une place et, tandis que le
serveur m’apporte, ô merveille, un expresso, je les écoute se présenter à leur tour en me
détendant.
Peter O’Connor n’est pas anglais comme je l’aurais cru, mais irlandais comme son nom le
proclame. David Gordon, que son costume froissé, sa cravate en tricot et ses lunettes
désignent comme le stéréotype de l’universitaire, vient de Los Angeles, son voisin plus fade
de San Francisco, et le play-boy, Richard Stone, de Boston. Tous sont employés comme
copywriters dans la plus grande agence de publicité du Japon – si ce n’est du monde –, la
Dentsu, qui occupe l’immeuble voisin, et ils ont pris l’habitude de venir boire leur café ici
tous les matins.
Ils rivalisent d’humour et de charme pour me faire raconter mon histoire, et décident d’un
commun accord, après m’avoir entendue, qu’il serait absolument « unfair » de m’abandonner
à mon triste sort. Jeune étrangère jetée en pâture aux barbares, abandonnée par l’homme de sa
vie, dans leur bouche ce n’est plus Zola ou Dickens, c’est Stevenson ! Je les rassure en riant,
mais ils me font promettre de déjeuner avec eux régulièrement, et Peter m’indique où les

18

rejoindre à midi et demi.

C’est de fort bonne humeur et pleine d’un enthousiasme ranimé que je redescends au
quinzième étage pour reprendre le cours de la réunion, qui ne semble pas avoir beaucoup
progressé.
Iwasaki-san me fait signe, et je viens m’asseoir à côté d’elle. Cette petite femme fine est
ravissante, elle ressemble à Jeanne Moreau dansJules et Jim, elle a cette même bouche un
peu boudeuse qui s’éclaire en un formidable sourire. Impossible de lui donner un âge, mais sa
position professionnelle et les petites rides au coin de ses yeux me font penser qu’elle doit
avoir aux alentours de la quarantaine. Elle ne porte pas d’alliance, et je suppose que comme
toutes les femmes qui souhaitent faire carrière ici, elle ne s’est pas mariée. Elle parle
couramment anglais, et m’a accueillie très chaleureusement, avec une décontraction qui trahit
des séjours en occident. J’apprendrai par la suite qu’elle a séjourné plusieurs fois à Paris aux

côtés de Tenzo.
Pour l’instant, elle laisse ses troupes s’exprimer et m’explique à mi-voix que la tension
palpable est due aux mauvais résultats de l’année dernière, et que commerciaux et stylistes se
rejettent la faute.
À ce moment arrivent deux individus dont l’entrée impose immédiatement un silence
respectueux :tout le monde se lève et incline la tête, on se croirait à l’école à l’entrée du
proviseur dans la classe, je me retiens pour ne pas pouffer. Le plus âgé des deux, un petit
homme sec à l’air intelligent, c’est Ninomiya-san, le directeur général, que j’ai rencontré à
Paris lors de ma mission précédente, avec lequel un contact courtois s’était établi. Il est
accompagné d’un garçon plus jeune, dont l’air ouvert et souriant inspire immédiatement la
sympathie et que Ninomiya, après m’avoir saluée, me présente rapidement: Kochi-san, le
directeur commercial. Ces messieurs s’asseyent, et la réunion reprend, d’abord un ton en
dessous, avant que les commerciaux, forts de la présence de leur patron, ne fassent à nouveau
preuve d’agressivité.
La controverse porte sur un des thèmes majeurs de la collection. Tenzo a dessiné une série
de silhouettes extrêmement fluides, toutes de mousseline drapée et superposée, qui doivent
bouger harmonieusement au rythme des mouvements de la marche en balayant le sol. Nous
sommes sortis des années hippies, mais Tenzo en a conservé la fraîcheur et l’esprit nature, et
sa mode se développe autour de ses images de femmes-fleurs, mêlées à une inspiration
ethnique très réussie. Bref, c’est ravissant et, porté par des mannequins d’un mètre
quatrevingt, c’est irrésistible. Mais voilà, qu’en sera-t-il sur des Japonaises d’un mètre soixante aux
jambes torses? Il va bien sûr falloir revoir les patronages et, les tissus ayant des dessins

19

placés, la difficulté est grande. Surtout si, comme on peut le penser, la presse fait un triomphe
à ces modèles… Toutes les Japonaises vont vouloir ces grandes jupes bordées en bas de
coquelicots dansants, mais comment les raccourcir sans en tuer la grâce? Les commerciaux
penchent pour la suppression d’un grand nombre de modèles, alors que les stylistes hurlent au
sacrilège.

L’heure du déjeuner arrive à point pour calmer les esprits et Ninomiya propose un déjeuner
rapide regroupant ses cadres autour d’un plateau-repas dans la salle de réunion.
À peine sa secrétaire a-t-elle passé un coup de fil qu’un livreur arrive, portant un
échafaudage impressionnant de lunch box en simili laque noire et rouge. Il y en a une par
personne et, lorsque j’ouvre la mienne, je découvre un vrai jardin, un assortiment délicat de
couleurs et de formes, composé desushiet desashimi, avec les petites coupelles de sauces qui
les accompagnent. Je n’apprécie guère ni l’un ni l’autre, mais je m’extasie comme il se doit, et
n’étant pas trop maladroite de mes baguettes, je fais honneur à ces poissons qui sont, il faut le
reconnaître, d’une fraîcheur incroyable. Et pour cause, ils viennent directement de Tsukiji, le
marché aux poissons. À condition de ne pas forcer sur lewasabi –la sauce au raifort
horriblement forte –, ça se laisse manger. Les convives masculins ne font qu’une bouchée de
leurs plateaux, qu’ils font descendre à grandes goulées deKi-Rin, la bière japonaise, alors que
Iwasaki-san et moi faisons preuve de plus de modération et buvons de l’eau.
Kochi s’est assis à ma gauche et, une fois rassasié sans un mot, se tourne vers moi avec un
sourire.
— Vous parlez japonais n’est-ce pas ? Parce que mon anglais est épouvantable… Déjà à
l’école, j’étais assez mauvais, et je n’ai jamais été envoyé à l’étranger, moi !
Ces derniers mots sont proférés avec un petit clin d’œil à l’intention d’Iwasaki-san assise à
ma droite, mais je sens qu’une réelle rivalité existe entre ces deux-là, bien qu’ils aient l’air de
vraiment s’entendre, ou plutôt, de bien se connaître.
— Désolée, mais je comprends juste un tout petit peu, et je parle difficilement…
— Mais non c’est parfait, n’est-ce pas Iwasaki-san, Sophie-san parle parfaitement !
Derrière le compliment appuyé, je sens la satisfaction de Kochi à l’idée que mon japonais
ne soit pas aussi bon qu’on le lui avait laissé entendre. Je le savais avant de venir, mais cela
s’est confirmé: les Japonais détestent absolument qu’un Occidental les comprenne et parle
leur langue. Pour eux, je ne sais comment l’expliquer, c’est comme une sorte de voyeurisme,
comme si on avait, par le biais de la langue, accès à un monde qui nous est interdit. Et mes
premiers contacts, à mon arrivée, avec les petits commerçants à côté de chez nous, où j’ai eu à
cœur d’essayer tout de suite de parler dans leur langue, se sont soldés par des regards

20