Alphonse Aulard - Oeuvres
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Alphonse Aulard - Oeuvres

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Description

Ce volume 138 contient les oeuvres d'Alphonse Aulard.


Alphonse Aulard, né François-Victor-Alphonse Aulard le à Montbron, mort le dans le 1er arrondissement de Paris, est un historien français.


Titulaire de la première chaire d'histoire de la Révolution française à la Sorbonne, à partir de 1885 et jusqu'en 1922, il est un des premiers historiens de la Révolution à s'appuyer sur des véritables recherches archivistiques, avec un corpus scientifiquement confirmé. Il est par ailleurs un radical-socialiste et un franc-maçon militant, et cofonde la Ligue des droits de l'homme.


Version 1.0



CONTENU DU VOLUME :


MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER L’AMÉRICAIN 1890
LE CULTE DE LA RAISON ET LE CULTE DE L’ETRE SUPRÊME 1892
HISTOIRE POLITIQUE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 1901
POLÉMIQUE ET HISTOIRE 1904
ÉTUDES ET LEÇONS SUR LA RÉV. FRANÇAISE (Série 6) 1910
LES GRANDS ORATEURS DE LA RÉVOLUTION 1914
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LE RÉGIME FÉODAL. 1919


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Publié par
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EAN13 9782376810377
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ALPHONSE AULARD
ŒUVRES N° 138
Les livrels de l c i - e B o o k s sont des compilations d’œuvres appartenant au domaine
public : les textes d’un même auteur sont regroupés dans un eBook à la mise en page
soignée, pour la plus grande commodité du lecteur.
M E N T I O N S
© 2018-2019 lci-eBooks, pour ce livre numérique, à l’exclusion du contenu appartenant
au domaine public ou placé sous licence libre.
ISBN : 978-2-37681-037-7
ISBN attribué à la version 1.x de cet eBook pour le format epub sans DRM.

Historique des versions : 1.1 (13/09/2019), 1.0 (02/01/2018)

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Cet eBook a été élaboré à partir des ressources suivantes sur le web :
— Les Classiques des sciences sociales : Le Culte de la raison et le Culte de l’être
suprême, Études et leçons sur la Révolution française (Série 6), Histoire politique de la
révolution, Polémique et Histoire, La révolution française et le régime féodal. [Textes
révisés et corrigés pour cette édition numérique]
— Project Gutenberg : Les grands orateurs de la révolution, Mémoires secrets de
Fournier l’Américain. [Textes révisés]
— Livres utilisés pour les révisions : Mémoires secrets de Fournier l’Américain (Google
Livres/Harvard), Les grands orateurs de la révolution, (Gallica/Bnf), Le Culte de la raison
et le Culte de l’être suprême (Archive/MSN/Robarts-uToronto) , Études et leçons sur la
Révolution française (Série 6) (Archive/uOttawa/Robarts-uToronto), Polémique et Histoire
(Gallica/Bnf), La révolution française et le régime féodal (Archive/Google Livres/UMich)
— Couverture et page de titre : Photo Neurdein frères. Carte postale : La Sorbonne.
Ville de Paris /Bibliothèque historique de la Ville de Paris/Roger-Viollet.
Si vous estimez qu’un contenu quelconque (texte, image ou hyperlien) de ce livre
numérique n’a pas le droit de s’y trouver ou n’est pas attribué correctement, veuillez le
signaler à travers ce formulaire.LISTE DES TITRES
FRANÇOIS-VICTOR-ALPHONSE AULARD (1849-1928)
MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER L’AMÉRICAIN 1890
LE CULTE DE LA RAISON ET LE CULTE DE L’ETRE SUPRÊME 1892
HISTOIRE POLITIQUE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 1901
POLÉMIQUE ET HISTOIRE 1904
ÉTUDES ET LEÇONS SUR LA RÉV. FRANÇAISE (Série 6) 1910
LES GRANDS ORATEURS DE LA RÉVOLUTION 1914
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LE RÉGIME FÉODAL. 1919P A G I N A T I O N
Ce volume contient 829 387 mots et 2 159 pages.
01. MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER L’AMÉRICAIN 94 pages
02. LE CULTE DE LA RAISON ET LE CULTE DE L’ETRE SUPRÊME 242 pages
03. HISTOIRE POLITIQUE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 940 pages
04. POLÉMIQUE ET HISTOIRE 325 pages
05. ÉTUDES ET LEÇONS SUR LA RÉV. FRANÇAISE. (SÉRIE 6) 186 pages
06. LES GRANDS ORATEURS DE LA RÉVOLUTION 231 pages
07. LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LE RÉGIME FÉODAL. 131 pages
MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER
L’AMÉRICAIN
PUBLIÉS POUR LA PREMIÈE FOIS D’APRÈS LE MANUSCRIT DES ARCHIVES NATIONALES
AVEC INTRODUCTIONS ET NOTES PAR F.-A AULARD
Éléments bibliographiques :
Édition d’origine :
Paris : Société de l’histoire de la Révolution française, 1890
94 pagesT A B L E
INTRODUCTION
I
II
III
MÉMOIRES SECRETS DE FOURNIER L’AMÉRICAIN[28]
AVANT-PROPOS
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
NOTES
Titre suivant : LE CULTE DE LA RAISON ET LE CULTE DE L’ETRE SUPRÊMEINTRODUCTION
I
Claude Fournier l’Héritier, dit l’Américain à cause de son long séjour à Saint-Domingue,
naquit à Auzon (Haute-Loire), le 21 décembre 1745[1]. Il était fils d’un tisserand. Vers
l’âge de quinze ans[2], il alla chercher fortune aux colonies et passa vingt et une années
à Saint-Domingue. Il dit y avoir servi pendant seize ans dans les dragons des milices
bourgeoises. Il y fonda une guildiverie, ou fabrique de tafia, qui, dit-il, prospéra; mais, elle
fut détruite par un incendie que Fournier attribua à la malveillance de ses voisins. Ruiné,
il revint en France pour demander justice et harcela les ministres de ses placets. En
1785, il obtint du ministre de la marine une pension de 500 livres par mois, mais elle ne
lui fut jamais payée.
Quand la Révolution éclata, il y joua un rôle actif auquel il avoue avoir été déterminé
autant par mécontentement que par conviction.
Il fut certainement un des premiers qui, à la veille de la prise de la Bastille,
organisèrent une force armée révolutionnaire. On le vit parmi les acteurs les plus
énergiques des journées des 5 et 6 octobre 1789, du 17 juillet 1791, du 20 juin et du 10
août 1792. Il commanda la troupe de Marseillais et de gardes nationaux parisiens qui
servit d’escorte aux prisonniers détenus à Orléans et les mena à Versailles, où ils furent
massacrés le 8 septembre 1792.
Cette partie de la vie de Fournier (juillet 1789 à septembre 1792) fait l’objet de ses
mémoires: nous n’avons donc pas à la raconter.
La conduite tenue par Fournier dans l’affaire des prisonniers d’Orléans lui attira les
accusations les plus graves. On l’accusa à la fois d’assassinat et de vol.
Il semble pourtant qu’il fut étranger aux massacres dont ces prisonniers furent victimes
à Versailles. Ceux-ci avaient été séparés de leur escorte par la foule, et Fournier n’était
pas à leurs côtés quand ils périrent. D’autre part, les éloges publics et écrits que Roland
donna à Fournier semblent le disculper à tous les points de vue. En effet, le 6 octobre
1792, Roland écrivait à la Convention pour lui signaler la conduite édifiante de Fournier et
demander «un dédommagement pour ce citoyen, qui a montré beaucoup de zèle et de
patriotisme[3]»; et, le 14, il adressait au même personnage une lettre de félicitations[4].
Il est fort possible que Fournier ait traité durement les prisonniers confiés à sa garde,
mais la septembrisade de Versailles ne doit pas lui être imputée.
Fournier eut plus de mal à se disculper de l’accusation d’improbité. Il passait pour avoir
dilapidé l’argent qui lui avait été confié par la Commune en vue de son expédition et pour
avoir soustrait à son profit une partie des effets des prisonniers. Il fut même arrêté
quelques jours après son retour d’Orléans; mais la Commune ordonna sa mise en liberté,
par arrêté du 20 septembre 1792[5].
Il est certain qu’une partie des effets des prisonniers disparut. Mais Fournier affirma
que cette disparition avait eu lieu depuis qu’il n’était plus responsable de ce dépôt. Voici
d’ailleurs le compte qu’il rendit au ministre de l’intérieur:
1° Il a pris à Étampes, en allant à Orléans, deux pièces de canon avec leurs affûts et trois
caissons d’artillerie, le tout bien conditionné, et les a remis à l’Hôtel de Ville, dont le général
Santerre doit en rendre compte.
2° A Orléans, il a fait remettre toutes les malles appartenant aux prisonniers d’État, ainsi que
plusieurs autres effets, tant argenterie qu’autres objets, trouvés dans les prisons. Le tout a été
renfermé dans chaque chambre des prisonniers dont il a lui-même fermé les portes et remis les
clefs au geôlier, en présence de MM. Garran de Coulon et Bourdon [de] la Crosnière,
commissaire du pouvoir exécutif, pour le tout être remis à qui de droit.
3° Arrivé à Versailles, jour du massacre des prisonniers, tous leurs effets et bagages ont étéremis entre les mains de la Commune de Versailles[6]. Ces mêmes effets m’ont été remis pour
être déposés entre les mains du ministre de la justice, ce que j’ai fait en arrivant à Paris. M.
Danton m’a observé qu’il fallait déposer le tout à l’Hôtel de Ville; et j’ai rempli cette mission et ai
fait faire un inventaire du tout, ainsi que d’une cassette qui m’avait été confiée, de même qu’un
paquet que M. Delessart m’avait remis en secret, contenant plusieurs lettres de change et
d’autres papiers importants, dont je me suis cru obligé de faire le dépôt plutôt que de le remettre
à l’adresse qu’il m’avait indiqué.
4° Il a été remis, par les volontaires du détachement, de l’or monnayé et autre argent, ainsi
que des billets nationaux, montres et autres effets à la Commune de Versailles en dépôt pour
en rendre compte.
Je certifie le tout sincère et véritable.
erA Paris, le 5 octobre, l’an 1 de la République française.
Signé: FOURNIER[7]
En même temps, il remit à Roland un état détaillé de ses dépenses.
Roland se déclara satisfait, approuva hautement Fournier par ses lettres à la
Convention des 5 et 6 octobre 1792 et, comme Fournier réclamait une indemnité pour
frais extraordinaires et que toutes les dépenses de l’expédition n’avaient pas été réglées,
la Convention, par décret du 9 décembre suivant, vota les crédits nécessaires. Le
général de l’expédition d’Orléans se trouva ainsi couvert par l’approbation directe de
Roland et par l’approbation indirecte de la Convention.
Malheureusement pour lui, il arriva que le procès-verbal du dépôt qu’il avait effectué à
la Commune de Paris fut égaré. Il ne put obtenir qu’une attestation du secrétaire greffier
Coulombeau qu’il avait rendu ses comptes[8], mais non un état détaillé. Or, lui-même
nous apprend que les plus précieux objets avaient disparu dans l’intervalle. De là les
soupçons, vraisemblablement injustes, dont il fut poursuivi toute sa vie.
Dénoncé et surveillé, il fut l’objet, en mars 1793, d’un rapport de police où il est traité
de chevalier d’industrie associé à une coquine, la femme Marthe Fonvielle, dite Pujol, sa
maîtresse, et à une prétendue marquise de Saint-Giran (Voir ses papiers, aux Archives).
Marat ne pouvait lui pardonner d’avoir été protégé par Roland. Dans la séance du 12
mars 1793, il le signala comme étant un des instigateurs de l’insurrection avortée du 10
mars. Fournier fut décrété d’arrestation. Voici le compte rendu officiel de l’interrogatoire
qu’il subit le lendemain 13 mars, à la barre de la Convention:
Le citoyen Fournier, qui avait été mis en état d’arrestation, est introduit à la barre. Il demande
qu’il lui soit fait part du chef d’accusation articulé contre lui, afin qu’il puisse répondre sur chaque
article.
Le citoyen Bourdon (de l’Oise), député, dépose sur le bureau une dénonciation signée,
conçue en ces termes: «J’ai entendu Fournier faire des reproches à deux ou trois inconnus de
ne l’avoir pas appuyé; que, sans cela, il aurait brûlé la cervelle à Petion.—Signé: BOURDON.»
Fournier, interrogé, répond que ce fait est faux, que le citoyen Petion a passé près de lui dans
le jardin qui avoisine la salle, qu’il a entendu qu’on le huait, mais qu’il n’a tenu là-dessus aucun
propos.
Interrogé sur la connaissance qu’il a des événements du 9 au 10 [mars 1793], il répond qu’il
était aux Jacobins lorsqu’on y fit la motion de se transporter en foule aux Cordeliers; qu’il s’y
rendit de suite pour faire part de l’arrivée des motionnaires; que ceux-ci demandaient qu’on se
saisit de tous les ennemis de la patrie, qu’on fermât les barrières, etc.; que, sur ces entrefaites,
il fut question de députer vers la Commune; qu’il avait vu alors un homme inconnu qui voulait se
nantir des pouvoirs de la députation, mais qu’il s’en était emparé lui-même pour éviter qu’ils ne
tombassent en mauvaises mains; qu’il avait parlé au procureur de la Commune et au maire: que
ce dernier l’avait engagé à employer les moyens qu’il croirait les plus efficaces pour tout pacifier;
qu’il était retourné aux Cordeliers pour calmer les esprits; que, de là, il s’était porté à sa section,
qu’il avait trouvée fermée, et qi’il était rentré chez lui.
Interrogé pour savoir s’il a connaissance d’un Comité d’insurrection, a dit ne rien savoir sur cet
objet[9].
Interpellé, d’après la demande du citoyen Lidon, député, de déclarer s’il n’a rien à dire qui soit
relatif à des effets qui lui ont été remis par les prisonniers détenus à Orléans, il a répondu que
beaucoup de papiers, d’assignats et d’effets précieux lui avaient été remis par Delessart et
autres prisonniers, qu’il avait fait inventorier le tout par la municipalité de Versailles et en avait
retiré procès-verbal; qu’arrivé à Paris après le massacre qui fut fait des prisonniers, il voulaitconsigner le dépôt entre les mains du citoyen Roland, ministre de l’intérieur, mais que le citoyen
Danton, ministre de la justice, lui dit de le porter à la Commune; qu’il déclara au Conseil de la
Commune qu’il ne remettrait rien sans un reçu; qu’on lui en fit un des caisses; que, le
lendemain, l’inventaire de vérification fut fait en présence de témoins; qu’il en demanda une
double expédition; qu’on le renvoya au lendemain, et ensuite de jour en jour; qu’ayant été
quelque temps après en campagne, on décerna un mandat d’arrêt contre lui, sous prétexte qu’il
avait retenu 36,000 livres. Il assure que cette arrestation n’avait eu d’autre but que de lui enlever
les papiers qui étaient relatifs au dépôt; que l’on avait cru que, par ce moyen, cette affaire
resterait là, mais que le Conseil de la Commune s’occupait de l’apurement de ce compte et des
vérifications nécessaires.
Un membre du Comité de surveillance dit que l’on n’a rien trouvé dans les papiers de Fournier
qui puisse motiver une plus longue arrestation.
Sur la proposition d’un autre membre, l’Assemblée décrète que le citoyen Fournier sera mis
en liberté, sauf à être entendu comme témoin par le Tribunal extraordinaire[10].
Mais Marat s’acharna après Fournier. Dans le Publiciste de la République française du
9 mai 1793, il l’accusa d’être un ambitieux, un espion, un parasite. Fournier répondit par
un factum apologétique[11] où il y a des renseignements sur sa situation de fortune.
Après avoir rappelé qu’il est venu en France au sujet de la propriété dont il a été
dépouillé à Saint-Domingue: «Un premier jugement par défaut, dit-il, vient de m’accorder
un provisoire de 400,000 livres. Je toucherai cette somme dans peu, si le jugement est
confirmé contradictoirement. Jusque-là, je suis en effet misérable. Mes ressources sont
uniquement fondées sur la confiance officieuse de mes amis. Je leur dois 78,000 livres,
en 22 articles, dont j’ai toutes prêtes les preuves.» Marat demandait à Fournier de quel
argent il avait payé une maison de campagne récemment achetée par lui. Il reconnut
avoir acheté, depuis plus de deux ans, un jardin à sept lieues de Paris, à Verneuil
(Seineet-Oise): mais il ne l’a pas payé. «S’assurer de ce fait chez le vendeur, Pasquier,
marchand de vin, rue de Thionville, à côté du club de Cordeliers.»
On le voit: les explications de Fournier ne sont pas tout à fait à son honneur.
Cependant, Marat étant mort, la Commune de Paris lui donna une mission de
confiance: elle le chargea, le 26 juillet 1793, d’aller acheter des grains dans les
départements du Puy-de-Dôme, de la Haute-Loire et autres circonvoisins. Nous ne
savons comment il s’acquitta de cette mission, ni même s’il la remplit réellement.
Fournier fut un de ceux qui, en août 1793, dénoncèrent la comédie de Paméla comme
étant une apologie séditieuse de la noblesse[12].
A la même époque, il pétitionnait à la Convention pour réclamer la formation d’une
armée révolutionnaire: il se voyait déjà général de cette armée.
En octobre suivant, il fut un instant emprisonné à Versailles à cause d’un duel[13].
Depuis sa querelle avec Marat, Fournier avait été éliminé du club des Cordeliers,
comme un faux frère, un renégat. Dénoncé par Vincent, il fut arrêté dans le club même,
au moment où il essayait d’y rentrer de force (22 frimaire an II-12 décembre 1793),
comme il ressort du curieux document inédit qu’on va lire:
CLUB DES CORDELIERS
Séance du duodi 22 frimaire,
l’an second de la République française une et indivisible.
Présidence de MOMORO.
On faisait lecture de la correspondance lorsqu’un membre fait la proposition de laisser
introduire Dunouy l’aîné et Fournier, dit l’Américain, dans la Société.
A ces noms, la Société a reconnu d’abord dans Dunouy l’aîné un de ses membres qui l’avait
abandonnée et ne paraissait plus dans son sein depuis la scission que des scélérats ont tentée
en cherchant à détruire le club des Cordeliers et n’a pas vu sans étonnement le retour de cet
homme dans son sein, à l’instant où il venait d’être éloigné du sein de la Commune, comme
ayant apostrophé et parlé avec dédain et mépris du peuple[14].
Elle a également vu dans Fournier un individu expulsé de son sein comme protecteur de lafaction liberticide des rolandistes et des girondistes, un des plus cruels ennemis de Marat, un de
ses dénonciateurs perfides. Après discussion, l’Assemblée a passé à l’ordre du jour sur la
proposition d’introduction dans son sein des nommés Dunouy et Fournier.
Les individus qui avaient déjà mis un pied dans la salle voulurent réclamer, mais le président
fut chargé de maintenir l’exécution de l’arrêté et les censeurs invitèrent Dunouy et Fournier à se
retirer. Ils semblaient être hors de la salle, les travaux de l’Assemblée reprenaient leur cours et
la porte battante les tenait séparés du local des séances, lorsque l’on renouvelle la proposition
de laisser introduire Fournier, dit l’Américain, qui, disait-on, voulait être entendu.
A l’instant, la Société manifeste [son] animadversion par un mouvement spontané de justice
(sic) et d’indignation de se voir interrompue dans ses travaux par des hommes auxquels elle
était fondée de refuser l’entrée de ses séances.
On apercevait Fournier au travers de la porte faire des signes de menace.
Un orateur étant monté à la tribune pour y développer, avec l’énergie dont doit être animé tout
Cordelier, les justes motifs du refus de la Société de laisser introduire dans son sein Fournier, et
la Société ayant maintenu son premier arrêté, à l’instant la porte a été foncée avec violence,
Fournier s’est introduit dans la salle et, montrant au doigt l’orateur, il lui a dit d’un ton furieux et
menaçant, et le bras levé, qu’il saurait bien le faire traduire au Tribunal révolutionnaire; cette
menace a occasionné une nouvelle scène et un second mouvement d’indignation.
Considérant que ce citoyen a apporté du trouble dans sa séance, considérant qu’il a porté
atteinte aux droits de la liberté, qui lui sont garantis par les lois, considérant que cette violence,
dans un moment où elle avait convoqué les membres extraordinairement pour s’occuper d’un
des plus grands intérêts de la République, présentait quelque chose de suspect, a arrêté que
ledit Fournier serait envoyé au Comité révolutionnaire de la section de l’Unité, qui serait invité à
suivre suivant la rigueur des lois, que le détail de tous les faits serait inséré au procès-verbal,
qu’expédition d’icelui sera envoyée aux Comités révolutionnaires et au Comité de sûreté
générale, invite tous les citoyens qui auront de justes dénonciations à faire contre ledit Fournier
à se présenter devant les autorités constituées et nomme, pour porter lesdits procès-verbaux et
suivre la dite affaire, les citoyens Rault, Augé, Brochet, Fenau, Cahier, officier gendarme.
Signé au registre:
MOMORO, président,
et GUILLAUMIN jeune, secrétaire.
Délivré conforme au registre par moi, secrétaire soussigné:
GUILLAUMIN jeune, secrétaire.
erFournier fut enfermé à l’Abbaye. Le 12 germinal an II (1 avril 1794), il y fut interrogé
par la Commission administrative de la police de Paris au sujet d’une sorte de manifeste
royaliste qu’on avait trouvé dans ses papiers. Le 11 fructidor suivant (28 août 1794), le
Comité révolutionnaire de la section du Contrat-Social demanda sa mise en liberté, en
disant qu’il était faux qu’il eut calomnié Marat. Un arrêté du Comité de sûreté générale en
erdate du 1 vendémiaire an III (22 septembre 1794) lui ouvrit les portes de sa prison: il y
était resté un peu plus de neuf mois.
Ses tribulations étaient loin d’être finies. Il fut arrêté de nouveau le 19 ventôse an III (9
mars 1795) et conduit à la Force, d’où il écrivit au Comité de sûreté générale la lettre
suivante:
Claude Fournier, cultivateur, aux représentants du peuple membres du Comité de la
sûreté générale de la Convention.
De la maison d’arrêt de la Force, le 26 messidor, l’an III de la République une et
indivisible.
Citoyens représentants.
J’ai été arrêté par votre ordre le 19 pluviôse (sic) dernier et mis en détention à la maison de la
Force, où je suis encore.
J’ignore quels sont les motifs de ma détention. Je n’ai pas encore été interrogé. Cette
nouvelle captivité est la suite d’une première qui a duré quatorze mois. J’ose assurer, affirmer
même, que ni l’une ni l’autre n’ont été méritées. Cependant ma fortune, déjà altérée par les
malheurs que j’ai éprouvés sous le despotisme royal, se réduit presque à rien maintenant, tant
par les sacrifices que j’ai faits pour ma patrie pendant la Révolution, dont je suis un des premiers
apôtres, que par les persécutions que j’éprouve depuis près de deux ans.Une circonstance particulière vient encore ajouter à mes peines. Je tiens à loyer un
erappartement situé rue du Doyenné, section des Tuileries. Le bail vient d’expirer le 1 juillet
(vieux style). Le principal locataire vient de me faire faire une sommation de vider les lieux de
mes meubles, et ce dans le jour, sinon il me menace de les faire jeter sur le carreau.
Il m’est impossible, citoyens représentants, de satisfaire à cette sommation, puisque je suis
privé de ma liberté. Une autre raison m’en empêche encore: ce sont les scellés apposés par
votre ordre chez moi. La perplexité dans laquelle je me trouve est telle que, si celui qui me
poursuit n’est point arrêté dans sa course judiciaire, mes meubles et effets vont être exposés au
pillage et mes papiers perdus.
Je pense, citoyens représentants, que vous exposer ma situation c’est vous en indiquer le
remède. Il est tout entier et uniquement dans votre justice. Je la réclame, elle m’est due, et vous
ne me la refuserez pas.
Si j’avais été à même de connaître les faits que l’on m’impute, je me serais empressé de les
détruire. Mais telle est la conduite tyrannique de mes ennemis envers moi: ils frappent tous
leurs coups dans les ténèbres, bien convaincus qu’ils sont que, s’ils paraissaient au grand jour,
ils ne tarderaient pas à être couverts de confusion.
Quoi qu’il en soit, citoyens représentants, et quoi qu’il m’en ait déjà coûté, je supporte mes
malheurs avec la fermeté républicaine qui m’est propre. Mon silence même est peut-être plus
accablant pour ceux qui me persécutent qu’une défense publique, quelque éclatante qu’elle
puisse être.
Je demande, citoyens représentants, que provisoirement vous fassiez suspendre les
poursuites que le citoyen Châtelain ou quoi que ce soit (sic) le citoyen Bligny, son homme
d’affaires, demeurant rue Neuve-Égalité, n° 297, section de Bonne-Nouvelle, dirigent contre
moi, jusqu’à ce que vous ayez statué sur ma détention.
Je vous demande également, au nom de la justice, que vous vous fassiez rendre compte des
motifs de mon arrestation, que vous ordonniez qu’ils me seront communiqués afin que j’y puisse
répondre et vous mettre à même de me rendre ma liberté, dont je suis privé depuis si
longtemps et avec tant d’injustice.
FOURNIER[15].
Dans un interrogatoire que Fournier subit quatre jours plus tard devant le Comité de
sûreté générale, il déclara encore ignorer les motifs de son arrestation et on ne les lui
donna pas tout d’abord. En réalité, il était impliqué dans la procédure commencée par le
tribunal criminel de Seine-et-Oise contre les auteurs des massacres commis à Versailles
le 8 septembre 1792[16]. Il bénéficia de l’amnistie du 4 brumaire an IV, les poursuites
contre lui furent abandonnées et on le rendit à la liberté.
Il se retira alors dans sa maison de campagne de Verneuil. Mais les attaques des
feuilles thermidoriennes l’y poursuivirent, comme le prouve la lettre suivante, qu’il écrivit
en l’an V au rédacteur du Journal des hommes libres[17]:
Je vous prie, citoyen, d’insérer dans votre feuille la note ci-jointe. Vous obligerez un
concitoyen qui désire dans tous les temps vous en témoigner sa reconnaissance.
«Quelle a été ma surprise de voir dans la feuille intitulée le Miroir[18] la note suivante:
«Il n’est personne dans la Révolution qui n’ait entendu parler d’un nommé Fournier
l’Américain, fameux par cent expéditions révolutionnaires et notamment celle envers les
prisonniers d’Orléans. Un jeune homme de Lyon, nommé Maupetit, âgé de vingt-huit ans, a
consenti à se battre en duel avant-hier au bois de Boulogne avec cet individu, et a reçu une
blessure mortelle.»
«Je dois répondre aux calomnies des journaux chouans, qui veulent me qualifier d’assassin,
par les tournures qu’ils veulent donner dans leurs sales feuilles malheureusement publiques. Je
suis fort tranquille chez moi, depuis ma sortie des prisons, il y a environ un an, détenu par la
tyrannie du Comité de sûreté générale pour cause non expliquée; plus, avoir resté encore
quinze mois sous la tyrannie du Comité de salut public et de sûreté générale, réputée tyrannie
de Robespierre, et ce pour cause encore non expliquée.
«Enfin, il est bon que toute la France sache que j’ai été tyrannisé de cachots en cachots, dans
toutes les prisons de Paris pendant trois ans, et ce sans avoir jamais été ni interrogé, ni
entendu, tous mes papiers enlevés de chez moi, que je n’ai pu jusqu’à ce moment obtenir; [ce]
qui prouve bien clairement que je n’ai jamais été l’assassin de personne, que bien au contraire je
suis devenu la proie de tous les intrigants, voleurs, agioteurs, royalistes et calomniateurs, tels
que le Miroir et autres journalistes à gages que j’ai confondus devant les tribunaux de police,
notamment le Courrier, dit Républicain[19], au sujet de la dénonciation d’un nommé Malgana,
mouchard de je ne sais qui.
Par conséquent, étant à sept lieues de Paris à cultiver mon jardin, je peux prouver à ce Miroirque je ne suis point le Fournier qui a eu cette affaire avec M. Maupetit, de Lyon, et qu’il n’a
voulu profiter du nom de Fournier que pour me calomnier.
Enfin, quand est-ce que finiront mes tourments, depuis 1782 jusqu’à ce jour, tyrannisé sous le
gouvernement royal et sous les gouvernements qui lui ont succédé, sans pouvoir obtenir justice
que je ne cesse de réclamer?
Citoyen, si mes moyens m’eussent permis de me faire imprimer, je vous aurais évité la peine
de transmettre cette note dans votre journal. J’espère que vous vous ferez un plaisir de l’insérer
dans dans votre plus prochain numéro.
FOURNIER[20].
En fructidor an VII, le nom de Fournier se trouve au bas de la pétition des citoyens de
Paris contre la nomination de Sieyès au Directoire.
Sous le Consulat[21], il fut une des personnes qui, à la suite de l’attentat de la rue de
Saint-Nicaise, se virent l’objet des mesures de rigueur approuvées par le
sénatusconsulte du 15 nivôse an IX. Des ordres furent donnés pour le déporter à l’île d’Oléron.
Mais il parvint d’abord à se soustraire aux poursuites et se cacha à Villejuif, où il se plaça
comme jardinier. Arrêté deux ans plus tard, il fut enfermé au fort de Joux avec les
nommés Château, Michel et Brisavin, le 2 fructidor an XI (20 août 1803).
Le 20 novembre suivant, tous quatre furent transférés à l’île d’Oléron, puis embarqués
(10 ventôse an XII) pour Cayenne. Fournier y séjourna jusqu’au moment où les Anglais
s’emparèrent de cette colonie[22]. A cette époque, il revint en France (1809). On ne l’y
laissa pas en liberté complète. Il fut mis en surveillance à Auxerre, et arriva dans cette
ville le 16 octobre 1809[23]. Il y fut surpris, deux ans plus tard, préparant contre les droits
réunis une sorte d’émeute, qui faillit éclater dans la nuit du 7 au 8 juillet 1811.
L’Empereur ordonna qu’il fût déporté au château d’If, avec Calendini.
Délivré à la chute de Napoléon, il revint à Paris en avril 1814 et alla demeurer chez sa
femme (il s’était marié à Saint-Domingue), rue Perdue, n° 6.
Lors du second retour des Bourbons, accusé d’intriguer contre le gouvernement, il fut
erarrêté le 1 novembre 1815, incarcéré à la Force et remis en liberté le 16 août 1816. Il
fut question de le mettre en surveillance à Melun; mais il obtint de rester provisoirement à
Paris.
Il eut alors l’impudence de faire parade de sentiments royalistes et de solliciter les
Bourbons. Il y a dans ses papiers, aux Archives, une pétition qu’il adressa à Louis XVIII
le 10 mars 1817. Il y réclame la pension que Louis XVI lui avait accordée en 1785. Il y
signale ses titres à la faveur royale, qui sont, d’après lui:
«1° D’avoir refusé le commandement de la garde nationale de Paris, lorsque le général La
Fayette le quitta;
«2° D’avoir refusé d’aller commander la garde nationale à la Vendée;
«3° D’avoir refusé d’aller commander en Belgique;
«4° D’avoir refusé d’aller avec le général Dillon remplacer Custine à l’armée du Nord et
généralement toutes les places qui me furent offertes;
«5° D’avoir à Versailles, les 5 et 6 octobre 1789, empêché le pillage et le désordre et être
venu, par ordre du Roi, à Paris annoncer son arrivée;
«6° D’avoir, moi douzième, présenté à la Convention une pétition qui représentait à cette
même Convention qu’elle n’avait pas le droit de juger le roi[24];
«7° D’avoir refusé de prendre et faire prendre les armes le jour fatal [de la mort] du meilleur
des rois, ainsi que le jour de celle de son auguste épouse. Pardonnez, Sire, si je suis obligé de
rappeler ici de pareils souvenirs.
«8° D’avoir constamment refusé de prendre le commandement de l’armée révolutionnaire,
ainsi que de consentir à être membre du Comité de ce nom. Le jour même que l’on fit cette
infâme nomination, Marat et Bourdon (de l’Oise) me dénoncèrent à la Convention comme agent
du roi, de Pitt et de Cobourg.»
En 1822, il adressa à la Chambre des députés un mémoire imprimé ou il renouvelait sa
réclamation au sujet des pertes qu’il avait éprouvées à Saint-Domingue. Il y disait qu’à
l’âge de quatre-vingts ans, avec sa femme plus que septuagénaire, il n’avait pour vivreque 50 francs par mois, «qui leur sont accordés à titre de secours comme colons
réfugiés».
Fournier mourut à Paris le 27 juillet 1825, à l’âge de quatre-vingts ans. Il demeurait
alors esplanade des Invalides, n° 28.
II
On a vu que Fournier l’Américain avait publié quelques opuscules. Voici la liste de
ceux que nous avons pu retrouver:
1. Dénonciation aux États généraux des vexations, abus d’autorité et dénis de justice commis
envers le sieur Claude Fournier, habitant de l’île Saint Domingue. S. 1., 1789, in-4.
2 . Aux représentants de la Nation, dénonciation contre M. le maréchal de Castries, ancien
ministre de la marine. Signé: FOURNIER. Impr. Caillot et Chevée, s.d. (12 août 1789), in-4 de 6
pages.
3. Crimes de La Fayette en France, seulement depuis la Révolution et depuis sa nomination
au grade de général (par Fournier, en collaboration avec Dunouy, Héron et Garin). S.d. (juillet
1792), in-8 de 15 pages.
4. Fournier à Marat. Paris, 14 mars an II (1793), in-4 de 8 pages.
5. A Marat, journaliste. Paris, 14 mai an II (1793), in-4 de 7 pages.
6. IVe Pétition à la Convention nationale, par C. Fournier, Américain, pour la formation d’une
armée révolutionnaire. Impr. Lottin, 23 août an II (1793), in-4 de 6 pages.
7. Affaire de Fournier l’Américain, citoyen de la section des Tuileries[25], détenu aux prisons
de l’Abbaye. Paris, s.d., in-4 de 4 pages.
8. Où en sommes-nous? Question par C. Fournier, Américain, à tous les sans-culottes ses
frères. Imp. Mayer, s.d. (pluviôse an III), in-4 de 8 pages.
9. Massacres (sic) des prisonniers d’Orléans. Fournier, dit l’Américain, aux Français. Paris, 28
nivôse an VIII, in-8 de 16 pages.
10. Aux honorables membres de la Chambre des députés pour la présente session. Mémoire
présenté par le sieur Fournier l’Héritier, dit l’Américain, demeurant à Paris, rue Perdue, n° 6,
place Maubert. [Paris], 1822, in-8 de 23 pages.
III
Quant aux Mémoires secrets de Fournier, nous les imprimons pour la première fois, et
il ne nous semble pas qu’aucun historien les ait consultés ou connus. Nous les avons
trouvés aux Archives nationales, dans le carton F7 6504, qui contient les papiers de
Fournier et une suite de documents officiels relatifs à ses diverses arrestations. Fournier
les avait probablement écrits en l’an II, pendant son incarcération à l’Abbaye. Il y a un
brouillon et une copie de ces mémoires, tous deux autographes. La copie s’arrête au
récit des événements du 17 juillet 1791. Le brouillon va jusqu’au récit du massacre des
prisonniers d’Orléans, inclusivement. Il est souvent difficile à lire, à force de ratures et de
surcharges. L’auteur a laissé cet écrit inachevé, et, comme on le verra, les phrases
incohérentes qui le terminent annonçaient une suite.
La lecture des mémoires de Fournier est plus intéressante qu’agréable. Ce condottiere
de la Révolution écrit comme un goujat. Mais ses solécismes sont fort clairs[26] et sa
plume grossière suffit très bien à l’expression de sa pensée, qui n’est ni délicate, ni
complexe. Fournier est un brutal et l’esprit de la Révolution n’est pas en lui. La devise
fraternelle des Cordeliers ne hante ni le cœur, ni les lèvres de ce Cordelier. C’est un
haineux qui ne voit dans les grandes journées de la Révolution qu’une occasion de
frapper. Il n’a d’autre idéal que de commander à une troupe armée et de remplir sa
bourse. Il n’a rien compris aux causes profondes des événements où il a été mêlé: il n’a
vu que le fait du moment et n’a éprouvé que des sensations.
Mais son rôle d’agent d’exécution a été considérable. Il a contribué de son bras au
succès de tous les coups d’État populaires jusqu’à la chute du trône. Ses colères à la
Duchesne ne lui ont jamais ôté le sang-froid: il a toujours bien vu ce qu’il faisait et
toujours bien vu ce que faisaient les autres. C’est ainsi qu’il a enregistré, dans lesmémoires que nous publions, des faits et des attitudes qui avaient échappé à l’histoire.
On verra que ce négrier était vaniteux comme un nègre: mais ne le prenez pas pour un
menteur. Il a en poche presque toutes les preuves, parfois notariées, de ce qu’il avance.
Il ne fait rien, sans demander un certificat. Les allégations essentielles de ses mémoires
sont déclarées conformes par des pièces dûment signées qui font partie de ses papiers
aux Archives. Ces précautions, qu’il pousse à un point incroyable, ne sont point d’un
véritable homme de bien, et je me garderai de présenter les mémoires de Fournier
comme absolument sincères: cependant il est sûr que la plupart des faits qui y sont
exposés sont vrais.
Il est précieux pour l’histoire d’avoir ainsi le témoignage d’un des combattants de la rue
sur les célèbres journées du 14 juillet, des 5 et 6 octobre 1789, du 17 juillet 1791, du 10
août 1792. On verra combien de traits la plume de Fournier ajoute au tableau des
batailles civiles, combien de détails essentiels elle corrige ou complète. Je ne crois pas
qu’on puisse désormais raconter ces journées célèbres sans recourir à Fournier. De plus,
ces mémoires sont utiles pour l’histoire, si mal connue, du club des Cordeliers.
Les notes que nous avons ajoutées au texte ont surtout pour objet de compléter le récit
de Fournier par des extraits de ses papiers[27] ou de le confirmer par quelques-unes de
ces attestations de témoins dont il corroborait ses dires.
F.-A. AULARD.MÉMOIRES SECRETS
DE
FOURNIER L’AMÉRICAIN[28]
─ ─ ─ ─ ─ ─ ─ ─ ─ ─ ─ ─ ─ ─
La postérité saura tout.
AVANT-PROPOS
L’histoire des deux révolutions qui ont extirpé la tyrannie du sol de la France et qui y
ont fait germer la liberté, l’égalité, enfin la République; cette histoire ne pourra être bien
composée que du rapprochement des mémoires isolés que produiront les principaux
acteurs de la plus grande scène qui ait jamais eu droit d’étonner l’univers. Les journaux
du temps, le plus souvent, ne peuvent rapporter que sur des aperçus pris au hasard,
recueillis loin du théâtre des faits et sans montrer la filière des causes d’où sont sortis les
différents résultats. Le témoin oculaire et le coopérateur des grands actes
révolutionnaires est dans une position bien plus favorable pour transmettre la vérité aux
générations futures.
Si quelqu’un a suivi de près tous les mouvements de deux révolutions, je puis bien dire
que c’est moi. Français, lisez ces mémoires et vous me verrez agissant dans toutes les
circonstances éclatantes. Ce n’est point une vaine gloriole qui me fait mettre ces
circonstances au jour, mais j’ai pour but d’utilité d’éclairer plusieurs points importants de
l’histoire, de vous faire voir se dévoiler des manoeuvres qui vous apprendront à connaître
les hommes, et que tel traître, dont le masque, au moment que j’écris, n’est point encore
tombé, n’en a pas moins été une fausse idole à qui les contemporaines regretteront bien
d’avoir prostitué leur encens[29]. Enfin vous observerez plus que jamais qu’au milieu de
toutes les perfidies qui nous ont assaillis, si l’on croyait encore à d’autres prodiges qu’à
l’énergie et au courage des âmes libres, on affirmerait que ce n’a pu être qu’une
puissance merveilleuse qui a sauvé la nation.
C’est une vérité reconnue que le sentiment de la liberté est implanté naturellement
dans tous les cœurs, et que, sous les gouvernements tyranniques, tout homme qui ne vit
point des abus, soupire secrètement après le moment de briser sa chaîne; mais il est
encore tout naturel de remarquer que les individus qui se trouvent le plus tôt et le mieux
préparés aux révolutions contre le despotisme sont toujours ceux qui en ont le plus
souffert. J’étais précisément dans ce cas en France. J’y étais revenu, après vingt et un
ans de domicile aux colonies, réclamer vainement justice auprès du roi et de ses
ministres contre l’oppression la plus criminelle et la plus inouïe que j’avais éprouvée à
Saint-Domingue dans ma personne et dans mes biens.[30]
Il y avait en 1789 huit années entières que je poursuivais cette justice auprès des
corrompus de la cour. J’avais aperçu depuis longtemps que j’étais mené par eux, et
j’avais vu enfin que le parti-pris avait été de se jouer de moi et de ma fortune, de
consacrer sans façon la spoliation de cette même fortune et de me réduire à la dernièreindigence plutôt que de punir quelques pervers auteurs de ma ruine.
La vengeance contre une telle infamie me devait donc être toute naturelle. Ainsi
j’aurais été patriote par ressentiment, si je ne l’eusse été par caractère; on ne s’étonnera
donc pas de me voir remplir un rôle très actif dans chacune des luttes contre la tyrannie,
dont je vais offrir la description[31].CHAPITRE PREMIER
30 JUIN 1789.
Élargissement des gardes françaises enfermés à l’Abbaye par ordre du despotisme.
J’avais vu arriver avec joie, au commencement de 1789, le développement de l’esprit
public qui ouvrait l’entrée à notre heureuse génération. Je contemplais en philosophe
l’approche du terme où elle devait éclore et, avec des affections plus analogues à l’esprit
militaire, j’attendais pour saisir la première occasion de l’accélérer. Elle se présenta au
30 juin, quand au Palais, alors Royal, on vint rapporter que plusieurs gardes-françaises
venaient d’être emprisonnés à l’abbaye de Saint-Germain pour avoir refusé le serment
exigé par leurs officiers de faire feu sur le peuple dans le cas où il s’insurgerait. Ces
braves et généreux soldats, mille fois louables pour être les premiers qui aient rendu
hommage à la liberté, devaient se voir transférer, dans la nuit, aux prisons de Bicêtre,
pour y être pendus entre les deux guichets, à la manière exécrablement familière des
tyrans.
Leurs camarades qui nous venaient apprendre cette horrible nouvelle nous crièrent
dans leur désespoir: «Français, on immole nos frères. Si vous perdez une minute pour
les sauver, la liberté que nous sommes sur le point de conquérir vous échappe; parlez,
ce moment va décider si nous serons affranchis ou esclaves.»
Ce discours produisit son effet sur tous les esprits. J’en remarquai la bonne disposition
sur tous les visages et j’en profitai; ce fut moi qui, élevant la voix du milieu de la foule,
m’écriai: «Amis, le temps presse, ne reculons pas le moment de la liberté, les tyrans font
leurs derniers efforts pour l’étouffer avant sa naissance: intimidons-les par notre courage;
si quelqu’un hésite de se mettre à votre tête, me voici tout prêt; allons délivrer nos
généreux frères, marchons à l’Abbaye[32].»
Ces derniers mots: Marchons à l’Abbaye, furent comme un écho répété par toutes les
bouches, et dès l’instant le peuple à ma suite vola à la forteresse qui renfermait les
victimes.
Arrivés à la porte, l’ouverture en est demandée simultanément par moi et plusieurs
autres citoyens; on la refuse.
Je ne délibère pas, je me transporte, avec plusieurs compagnons de cette expédition,
dans la Cour du Dragon. Nous y faisons emplettes, et je paie de mon argent des masses
et des pinces, avec lesquelles nous allons briser et enfoncer les fatales portes[33]. Nos
détenus, qui étaient avec l’affreuse perspective de n’avoir plus que pour quelques
moments d’existence, se voient rendus à la vie; ils joignent leurs acclamations de joie
aux nôtres et ils reviennent avec nous au Palais-Royal, où tout le peuple qui les attend
leur donne des fêtes. On s’embrasse fraternellement, on jure de se soutenir les uns les
autres vis-à-vis de tous les efforts du despotisme contre la liberté naissante; c’est dans
ces sentiments que tous ceux qui aspiraient à être bientôt des citoyens se quittent ce
jour-là.
Croira-t-on que généralement on était encore si loin des principes à cette époque que,
le lendemain de l’événement que je viens de décrire, on parut croire que ceux qui, la
veille, avaient été soustraits au couteau de la tyrannie par la protection du peuple
souverain avaient besoin du pardon de celui qui, à Versailles, n’exerçait la suprême
puissance que par usurpation?
Il est cependant vrai qu’on fit pour les gardes françaises l’absurde démarche d’aller à
ce Versailles solliciter leur grâce auprès du dernier roi, qui, au milieu des agitations
révolutionnaires qui se succédaient alors avec beaucoup de rapidité, n’osa pointmanifester évidemment les véritables dispositions de son âme altière. Il est très sûr que
ce fameux despote était vivement choqué de l’acte auquel les prisonniers devaient leur
délivrance. Le plus profond mépris de son insolente autorité n’y était pas déguisé. Ainsi,
au lieu de grâce, il eût satisfait son inclination sanguinaire en envoyant bien vite au gibet
ceux qui, par un coup heureux, en étaient déjà échappés.
Mais le moment était un moment de terreur pour le tyran; il devait donc, ainsi qu’il a
toujours su si bien le faire, dissimuler. Il le fit, mais pourtant sans perdre l’espoir de
satisfaire sa vengeance et sa soif du sang.
Le système des tyrans en chef et subalternes, pour étouffer les premières étincelles de
la liberté et perpétuer l’esclavage de la nation, était de faire de temps à autre, divers
essais pour faire assassiner le peuple par les troupes. On avait commencé par provoquer
le pillage et l’incendie de la manufacture Réveillon, pour prendre occasion de faire fusiller
les citoyens par les soldats.
Mais l’opinion publique qui, bientôt éclairée sur cette atrocité, criait vengeance contre
leurs auteurs; mais les soldats qui déploraient amèrement l’erreur qui les avait rendus
l’instrument d’une telle oppression, avaient déjà rendu à cette époque le despotisme très
circonspect et très craignant de blesser le peuple. Il crut que des instants plus prospères
pourraient bientôt succéder. En conséquence, il temporisa. Mais, le 14 juillet, jour
marqué dans les destins des siècles, arriva pour déranger tous les noirs projets des
oppresseurs de la terre. La justice de fait fut rendue aux braves gardes françaises et le
despote n’eut plus le temps de songer à les punir.CHAPITRE II
12 JUILLET 1789.
Lambesc aux Tuileries.

Jusqu’à l’époque à jamais mémorable du 14, l’infâme horde des valets de la cour
n’avait point encore appris ce que peut le peuple uni dans toute sa masse et qui, las du
joug, a sérieusement résolu de le briser. Cette caste orgueilleuse de soi-disant nobles,
en possession depuis des siècles de vexer impunément la multitude, croyait toujours
conserver cet odieux privilège.
C’est sans doute sur ces principes que l’atroce Lambesc fit le 12 son entrée aux
Tuileries, où il commit l’acte affreux de massacrer un vieillard paisible et sans défense.
Ce fut aux cris que le sang de cette victime fit jeter à tout Paris que plusieurs citoyens
et moi, toujours en éveil depuis qu’il était question de travailler au salut de la patrie, nous
nous rendîmes sur le théâtre du sacrifice.
Des épées étaient les seules armes que les simples particuliers eussent alors. C’est
avec ces frêles instruments de défense que nous osâmes braver la fureur du sanguinaire
Lambesc et de sa troupe aveuglément féroce. Le seul courage de la liberté nous rendit
complètement victorieux du maître esclave et de ses subalternes. Nous les expulsâmes
du Jardin des Tuileries, et, pour assurer le succès de notre expédition en prévenant leur
retour, nous sommes restés jusqu’à minuit à la place de la Révolution, lors appelée de
Louis XV. Personne ne s’avisa de venir nous y troubler[34].CHAPITRE III
13 JUILLET 1789
Première formation des citoyens en corps armé. J’en suis nommé le chef.

Déjà l’on était bien pénétré que le temps était venu de travailler à la conquête de la
liberté; ainsi chacun sentait qu’aucun moment n’était à perdre. Tous les bons citoyens
étaient en état de surveillance permanente. L’annonce des dangers avait fait porter le
peuple, dès les quatre heures du matin, au Palais-Royal, aujourd’hui le jardin de l’Égalité.
J’y arrivai à cinq heures.
Le peuple délibérait pour la formation des citoyens en corps national armé et pour le
choix d’un chef. Ce fut sur moi que ce choix tomba. Dès lors nous nous mîmes en état
permanent de service militaire, et chacun de nous appréciant déjà, dans toute leur
étendue, les devoirs que lui impose la qualité de défenseur de la liberté, considère que
sa tâche n’est plus que de se mettre en perpétuelle opposition contre le despotisme et
tous ses satellites.
Je sors du Palais-Royal à la tête de mes frères d’armes. La seule confiance qu’inspire
le sentiment de la liberté nous faisait nous considérer comme étant en armes. Nous
n’avions encore que des bâtons, de vieilles épées, des croissants, des fourches, des
bêches, etc., et c’est dès ce moment que commencèrent les patrouilles. Nous entrons
dans la rue Saint-Honoré, et parvenus devant la porte de l’Oratoire, nous arrêtons un
cavalier qui portait des paquets à Saint-Denis aux troupes qui y étaient campées. Je fis
saisir ces paquets et nous les portâmes à l’Hôtel de Ville.
J’en descendis et, avec l’avis de mes camarades, je fis aussitôt sonner le tocsin. Déjà
trop d’indices s’étaient cumulés pour nous faire sentir la nécessité de cette grande
mesure. Ce son d’alarme ayant donné l’éveil général dans Paris, ce me fut une conquête
aisée que celle de m’emparer de plusieurs corps de garde occupés par des soldats
encore au compte des despotes, mais dont le cœur était déjà gagné à la nation. Presque
tous vinrent s’unir à moi et grossir ma troupe; elle s’augmenta spécialement de tous les
braves du corps de garde de la pointe Saint-Eustache et de celui des gardes françaises
de la rue de la Jussienne.
A trois heures, nous nous sommes ralliés à l’église Saint-Eustache et j’y fus proclamé
commandant à l’unanimité[35]. Mon corps se montait le même soir à huit cents hommes,
lorsque nous nous emparâmes à la nuit tombante de la salle des francs-maçons, rue
Coq-Héron, où j’établis mon corps de garde[36].CHAPITRE IV
14 JUILLET 1789
Mon rôle à la Bastille[37].

La chaleur de la liberté était montée au plus haut point du thermomètre. Tous les
esprits se trouvaient animés de son feu divin. Le peuple était parvenu à acquérir le
sentiment de la souveraineté, et il ne voulait pas tarder davantage à montrer aux
despotes qu’il était capable d’en prendre l’exercice.
J’avais senti avec tous les bons patriotes que le moment de livrer combat était arrivé. Il
fallait s’y préparer par toutes les dispositions nécessaires. Je vais à la Ville avec un
détachement nombreux pour demander des munitions; on m’en refuse. Le scélérat
Flesselles, prévôt des marchands, et ses échevins n’avaient pas un système qui
s’adaptât à nos projets de révolution. L’indignation que leur procédé excite en moi
m’aurait peut-être porté à des mouvements sinistres, si je n’eusse éprouvé une diversion
par des cris: à la Bastille! qui tout à coup vinrent remplir la place de Grève et tous les
environs de la Maison de Ville. Je cours avec mon détachement à la Bastille, je me place
près du pont-levis, du côté des cuisines: on jugera que je n’étais pas dans l’endroit le
moins périlleux, quand j’aurai appris que deux citoyens à mes côtés furent blessés à
mort, que deux jeunes gens de douze à quinze ans y eurent chacun un bras percé d’une
balle, et que moi-même je fus légèrement blessé à la jambe droite.
J’aperçus que, sans munitions, sans armes, nous étions dans la situation de ne
pouvoir opposer qu’une bonne volonté inutile et que nous péririons tous l’un après l’autre
sans rien gagner sur nos ennemis. Alors je jugeai que c’était déjà trop de sang versé
sans fruit et qu’il ne fallait pas laisser plus longtemps des braves gens exposés en vain.
J’arrêtai une double mesure, celle de faire transporter mes blessés à l’Hôtel de Ville et
celle d’y retourner moi-même pour montrer les dents aux traîtres municipes d’alors et en
obtenir, bon gré mal gré, des munitions.
Je trouvai à la Ville l’infâme Flesselles et l’intrigant Lasalle. Je les forçai de me délivrer
dix livres de balles et six livres de poudre; ce fait est constaté par les procès-verbaux de
l’Hôtel de Ville. On peut y vérifier que c’est moi qui m’y suis fait délivrer des munitions le
premier et qui de suite en ai fait délivrer à deux ou trois autres personnes à peu près
même quantité.
De ce moment, mes vues sur le plan d’attaque de la Bastille s’étendirent. Je n’eus pas
de peine à concevoir que les secours que je venais d’obtenir étaient trop faibles pour
mettre à portée de faire avec avantage le siège de la forteresse. J’avise donc à de plus
grands moyens. Je descends sur la place de Grève; là, ma sensibilité est mise à
l’épreuve par le spectacle de mes blessés que je retrouve et que personne n’a encore
songé à secourir. Après avoir pourvu à ce qu’ils soient transportés à l’hôpital, je distribue
mes munitions aux citoyens de mon commandement qui avaient des fusils et je les
renvoie à la Bastille pour garder, en attendant mon retour, une grosse pièce de canon
déjà saisie par mes frères d’armes à l’arsenal.
Je poursuis aussitôt l’exécution du plan que je viens de dire avoir conçu de procurer de
grands moyens de vaincre. Je cours à la tête de mes braves aux Invalides; nous y
pénétrons sans éprouver de résistance notable; sans doute, ce fut moins le patriotisme
que la peur qui détermina l’état-major des Invalides à ne point montrer une grande
opposition, lorsque les citoyens se présentèrent chez eux.
Les officiers de cette maison firent cependant preuve de dispositions bien équivoques,lorsque je leur demandai des armes, et qu’ils répondirent n’en point avoir. Il fallut leur en
arracher. A la suite d’une perquisition très exacte, nous découvrons dans une cave 1,800
fusils que je fais distribuer tant à mon corps qu’à d’autres citoyens. On sait que ce n’était
là qu’une partie des armes des Invalides, et qu’il y fut pris en tout, ce jour-là, trente-deux
mille fusils.
Je me transporte dans un magasin où je suis instruit qu’il y a des munitions; nous y
prenons plusieurs barils de poudre. Je me reconnais dès lors un peu plus en état de me
présenter devant l’antre fameux du despotisme.
Dans les grands moments de crise, il est bien avantageux de songer à tout. Je ne
devais pas perdre de vue l’ordre intérieur: c’est pourquoi je détachai une partie de mon
monde pour l’envoyer faire le service au corps-de-garde de la rue Coq-Héron. Avec le
surplus, je me rendis de nouveau à la Bastille. C’est en y faisant notre entrée victorieuse
que nous aperçûmes les premières véritables lueurs de la liberté.
Je ne participai en rien à la conduite qui fut faite de De Launey à l’Hôtel de Ville. Je
restai à la Bastille avec mes frères d’armes pendant toute la nuit, pour assurer dans ces
premiers moments la conservation de notre intéressante conquête[38].CHAPITRE V
15 JUILLET 1789
J’achève la destruction du tombeau de la tyrannie. J’en sauve les papiers.

A la pointe du jour, je me rendis à mon corps-de-garde où j’ai rassemblé une grande
force armée, composée d’un nombre considérable de citoyens ensemble, de gardes
françaises, gardes suisses, etc. Je revins avec ce renfort à la Bastille. J’avais senti la
nécessité d’avoir ce renfort pour lever les obstacles qui s’opposaient à ce que les
patriotes achevassent ce que la veille ils avaient si heureusement commencé.
On avait bien ouvert la plupart des cachots le 14; on avait délivré les prisonniers qui s’y
étaient trouvés; mais la précipitation et l’étourdissement avaient été le résultat nécessaire
de la scène extraordinaire qui s’était offerte. Plusieurs cachots s’étaient dérobés à
l’exactitude des recherches du même jour 14; découverts le 15, j’en avais requis
l’ouverture. Des hommes, sous le nom de députés de l’Hôtel de Ville, s’y opposaient.
Étonnante chose que, le lendemain d’un jour où le peuple français avait déployé tant
d’énergie, des esclaves eussent osé vouloir faire rétrograder la Révolution! J’entre; je fais
occuper tous les postes par ma troupe; je demande aux prétendus députés leurs
pouvoirs; je demande également les clés des cachots qui restent à ouvrir: on me refuse
tout. Je prends le parti de faire rompre et briser toutes les portes de ces affreuses
demeures sépulcrales, où nous nous attendions de trouver encore quelques victimes
enterrées vives. Personne n’habitait plus ces sombres et infernaux séjours; mais des
chaînes, et autres instruments de supplice qui s’offrirent à notre vue, nous apprirent que
c’était là où les malheureux que l’on voulait conduire à la mort par de longues
souffrances expiaient des actes sans doute vertueux aux yeux de la raison, mais qui, aux
yeux du despotisme, étaient les derniers des crimes.
Trois mesures importantes me restaient à suivre à la Bastille pour assurer à la nation
tout l’avantage qu’elle pouvait tirer de sa conquête. J’en dirigeai l’exécution avec toute
l’exactitude qu’un zèle sans bornes peut inspirer.
La première de ces mesures consista à déloger tout le canon de la Bastille pour en
armer Paris: mes frères d’armes, ainsi que moi, nous en fîmes la distribution dans tous
les districts.
La seconde mesure était de mettre dans un sûr dépôt une quantité immense de
papiers dans lesquels il devait se trouver de quoi transmettre à la postérité l’histoire
complète des grands forfaits du despotisme en France, afin de léguer à nos neveux,
avec la liberté consolidée, une perpétuelle horreur et un sentiment durable de défiance
contre le retour de la tyrannie.
Nous fîmes charger quatre voitures de ces papiers, que nous avions réunis tant dans
des cartons que dans des caisses, et nous les déposâmes à l’Hôtel de Ville.
J’observe que ce n’était encore qu’une partie des papiers de la Bastille. Le peuple,
avide de pénétrer dans les horribles secrets du despotisme, en avait fait la veille un très
grand gaspillage. J’ai de Manuel une lettre par laquelle il m’avait annoncé que le
dépouillement serait fait de cette partie déposée à la Ville, et que cet extrait des atrocités
de la tyrannie recevrait la publicité la plus complète[39]. J’ignore pourquoi rien n’en a été
fait. Mais Manuel m’a appris à le connaître: il a eu apparemment ses raisons de cacher
au peuple les monstrueux secrets du despotisme. Et pourquoi le Conseil général de la
Commune ne met-il pas au rang de ses devoirs de les dévoiler? Ces horribles mystères
appartiennent au peuple. Comme citoyen, comme membre du peuple, je somme, au nomdu peuple, le Conseil général de lui donner connaissance de ce dépôt horrible et
précieux.
Enfin, la dernière mesure fut de désespérer l’aristocratie, qui pouvait croire à une
nouvelle résurrection, et de lui montrer la volonté ferme et constante du peuple français,
en prévenant la réédification du monument honteux de la barbarie des rois.
Mes harangues au peuple, pour l’engager à se livrer à la démolition de la Bastille,
eurent un prompt effet. Un peuple disposé aux révolutions pour la liberté est très docile
aux conseils d’exécution qui lui sont donnés pour tout ce qui lui paraît tendre à le faire
arriver au but[40].CHAPITRE VI
16 JUILLET 1789
Je préviens l’incendie des lettres à la poste.

Un moyen infernal avait été inventé par la coalition aristocratique et de la cour pour
rendre infructueux les généreux efforts du 14. On s’était flatté d’armer les provinces
contre Paris et d’assurer la guerre civile par une mesure doublement perfide. Tandis que,
d’un côté, on expédiait des courriers dans toutes les parties du royaume, pour annoncer
que Paris était en cendres et que l’on y avait massacré tous les patriotes et jusqu’aux
femmes et enfants, on avait arrêté d’un autre côté d’empêcher les véritables relations de
parvenir, en incendiant toutes les lettres à la poste. Averti secrètement de cette atroce
manoeuvre, j’investis l’hôtel des postes, je m’empare du ci-devant baron d’Ogny,
directeur général. J’arrête l’incendie déjà commencé depuis une demi-heure dans une
grande grille de fer, au milieu d’une cour bornée par quatre murailles. Je conduis d’Ogny
à l’Hôtel de Ville, où il subit interrogatoire. Je demande deux députés de l’Assemblée
constituante, pour concerter avec eux les mesures convenables. Je propose un arrêté
pour nommer dans l’instant quatre commissaires pour vérifier les départs et arrivées des
lettres, afin d’assurer la correspondance de l’Europe, et rassurer le royaume et les
étrangers sur le sort de la nation. On adopte cet arrêté dont j’exigeai aussitôt l’affiche
dans tout Paris. Son résultat est de rendre dès ce moment la correspondance très
exacte. Mais d’Ogny, dont la scélératesse méritait la plus exemplaire répression, reçut de
la part de deux traîtres que la France aveugle idolâtre et dont elle se repentit depuis,
d’Ogny reçut, dis-je, de Bailly et de La Fayette une récompense éclatante de ses affreux
services. La postérité voudra-t-elle croire que La Fayette parvint à faire nommer d’Ogny
commandant à ma place du bataillon de Saint-Eustache?
Ceci cesse d’étonner, lorsqu’on considère que les deux fameux intrigants que je viens
de nommer étaient à cette époque en possession pleine et entière de l’esprit public qu’ils
étaient complètement parvenus à égarer. Le faux masque de patriotisme sous lequel ils
couvraient leur duplicité, était tel qu’il fallait, pour les mettre à portée de paralyser la
nation sans qu’elle s’en aperçut. Mon énergie civique n’entrait point dans leur plan. Les
volontaires du corps de garde firent faire à leurs frais un drapeau avec cette inscription
qui fut toujours ma devise: Étendard de la liberté. Destruction des tyrans[41]. Ce n’était
point de cela dont il s’agissait dans le système des La Fayette et des Bailly[42].CHAPITRE VII
5 OCTOBRE 1789
Voyage de Versailles.

Depuis que l’intrigue perverse des deux directeurs de la France m’avait supplanté pour
mettre à ma place un grand scélérat, j’étais resté coi dans mon asile, après m’être écrié
comme Brutus: O vertu! tu n’es donc bonne à rien sur cette terre dépravée!
Mais le spectacle de mes frères criant la faim, à l’époque du 5 octobre, ne put plus
contenir davantage ma sensibilité. L’exécrable horde aristocratique et royale avait formé
le complot de réduire à l’esclavage, par la famine, cette nation qu’elle ne voyait pas lieu
par d’autrès moyens de faire renoncer à son projet de conquérir sa liberté. J’entends, ce
jour-là, dès sept heures du matin[43], les cris d’une alarme générale et le tocsin qui
sonne. Je cours à la Ville. J’y trouve le peuple qui, à ma vue, s’écrie: «Fournier,
conduisez-nous à Versailles où nous voulons aller demander du pain.» Je répondis que
j’irais si je pouvais rassembler une force armée suffisante.
Le corps des Vainqueurs de la Bastille se mit en mouvement le premier et, de concert
avec les femmes, il fut à Versailles où il s’empara, au milieu de la place d’Armes, des
gardes du corps et des troupes du despotisme qui y étaient postées.
Je ne crus pas devoir perdre un moment. Je courus dans Paris pour rallier le plus qu’il
me serait possible de bons citoyens.
Arrivé à Saint-Eustache, j’y trouve d’Ogny, commandant, mon successeur, sous lequel
les citoyens refusaient de marcher. D’Ogny eut la bassesse de recourir à moi pour me
prier de les rassembler; il s’agissait du salut public; je ne me prêtai pas à d’autres
considérations. Je n’eus besoin que de dire à mes anciens camarades: «Frères, me
reconnaissez-vous?» A l’instant, toutes les compagnies furent sous les armes.
Croira-ton qu’aussitôt d’Ogny eut l’impudeur de se mettre avec moi à la tête de ces mêmes
compagnies qui se rendirent à l’Hôtel de Ville? Là s’engagea un conflit pour savoir à qui,
de d’Ogny ou de moi, resterait le commandement. Une bonne partie des citoyens et des
troupes se rangea de mon côté. On observa que nous n’avions point d’étendard pour
faire notre ralliement. J’allai chercher le drapeau à la fameuse devise: Destruction des
tyrans.
De retour à la Ville, je trouve tout le peuple et les gardes françaises qui me crient: «A
Versailles, Fournier, commandez-nous.» Je fait battre le rappel, et j’assemble tout le
monde de bonne volonté.
Alors d’Ogny descend de la Ville: «Qui vous a donné l’ordre de battre? demande-t-il
aux tambours.—C’est moi, répondis-je en m’avançant.—Qui vous en a donné l’ordre?
réplique-t-il.» Je lui dis du ton le plus ferme: «Le tocsin et le peuple souverain.» Alors il
s’exhala contre moi en menaces que je fis cesser en le poursuivant avec mon sabre nu.
Il s’enfuit dans l’Hôtel de Ville où je le suivis.
Mais la réflexion me fit abandonner ce lâche pour m’occuper du sycophante La Fayette
que je trouvai dans un des appartements de la Maison de Ville, occupé à faire de
grandes motions qui n’étaient pas les miennes ni celles du peuple.
Je lui adressai la parole pour lui dire:
«Général, le peuple vous demande en bas, sur la place de Grève; il faut dans l’instant
descendre, il en est temps; le peuple veut faire le voyage de Versailles pour chercher du
pain: je vous exhorte de ne pas différer.» La Fayette obéit. Je descendis aussitôt. Il se
porta sur ma colonne où, s’adressant à moi avec un petit imprimé à la main, il me dit:«Fournier, comment, vous sur qui je comptais le plus pour me donner des détachements
pour aller à quarante et cinquante lieues d’ici, chercher des farines, est-ce que vous me
manquerez aujourd’hui?»
Ce piège grossier, pour faire diversion au grand objet qui nous occupait, n’eut pas de
prise sur moi. «Oui, général, répliquai-je, je vous manquerai aujourd’hui. C’est à
Versailles qu’il faut aller et il est temps de partir.» Cette réponse faite, je saisis mon rôle
de commandant: «Attention, à gauche, à Versailles!…» Ausstôt, deux femmes se
portèrent vers La Fayette et lui dirent, en lui montrant du doigt le fameux réverbère: «A
Versailles ou à la lanterne!» A ces mots, il part; nous sommes partis.
Mais nos scélérats avaient arrêté entre eux d’employer tous leurs efforts pour faire
manquer la partie. D’Ogny était devenu le lieutenant de La Fayette; il marchait à ses
côtés. Nous n’étions qu’à la hauteur du Pont-Neuf, lorsqu’on nous fit faire une première
halte. Alors le général et d’Ogny vinrent à moi, et me dirent: «Nous ne devons point partir
sans munitions; vous pourriez en aller prendre au district de Saint-Eustache.» Je
soupçonnai bien que cette amorce couvrait encore quelque dard nouveau; c’est pourquoi
je me précautionnai. Je consentis d’aller chercher des munitions avec ma première
colonne, mais je dis à ma seconde de m’attendre à la hauteur des Champs-Elysées avec
le général et de ne pas le perdre de vue.
Arrivé à Saint-Eustache, quel fut mon étonnement d’y voir d’Ogny et de l’entendre crier
aux troupes entrées dans l’église et rangées en bataille: «Haut les armes, chacun chez
vous, je vous l’ordonne au nom du général!» Indigné, je m’écrie: «Halte-là, citoyens!» Je
prends aussitôt mes épaulettes, je les foule aux pieds, je crie de toutes mes forces que
c’est ainsi que mérite d’être foulé aux pieds le lâche qui vient d’oser ordonner aux
citoyens de retourner chez eux. Je rattache mes épaulettes et je dis à ma troupe:
«Citoyens, qui m’aimera, me suivra»; et m’adressant aux femmes: «Vos enfants meurent
de faim; si vos époux sont assez dénaturés et assez lâches pour ne pas vouloir aller leur
chercher du pain, il ne vous reste donc plus qu’à les égorger.»
L’effet de ce discours fut des plus funestes à d’Ogny. Il ne fut pas plutôt prononcé que
les femmes tombèrent sur lui et lui distribuèrent tant de coups de poing et de pied dans le
ventre qu’elles le forcèrent à marcher et qu’il mourut peu de temps après des suites de
ce traitement qu’il avait trop mérité.
J’allai rejoindre aux Champs-Elysées le corps que j’avais quitté au
Pont-Neuf, et alors nous paraissons marcher tout de bon pour Versailles.
Lorsque nous fûmes vis-à-vis la manufacture de Sèvres, il vint à passer une voiture qui
s’annonçait sous le titre d’équipages de La Fayette. Elle était conduite par huit chevaux
de poste; des hommes, au nombre de huit à dix, habillés en grenadiers nationaux,
étaient montés sur l’impériale, sur le siège et derrière. Ils criaient tout le long des
colonnes: «Gare, laissez passer, ce sont les équipages du général.»
A ce mot du général, j’arrêtai la voiture et je dis: «Ce serait la voiture du diable, je
l’arrêterais pour savoir ce qui est dedans.» Aussitôt une nuée de mouchards et de
coupejarrets me circonscrit et fait échapper la voiture. Je demande si on ne démêle point la
préméditation d’un départ commun du roi et du général, puisque c’est à la même heure et
au même moment que la garde nationale de Versailles, toujours active et patriote, et les
Vainqueurs de la Bastille, que j’ai dit ci-dessus être partis les premiers et en avant, ont
arrêté à Versailles les équipages de la maison royale au bas de l’Orangerie et qu’ils les
ont fait rentrer en lieu de sûreté.
Les intentions perfides de ce malheureux La Fayette ne paraissent plus équivoques,
quand on se ressouvient qu’il fit faire aux citoyens armés cinq ou six stations de Paris à
Versailles, au milieu d’un déluge de pluie et du temps le plus affreux qui ne permitd’arriver qu’entre minuit et une heure.
C’est ainsi qu’on donnait le temps à d’Estaing de préparer toutes les manoeuvres
criminelles de la Cour et du traître général. Ce d’Estaing abandonna à dessein son poste
de la garde nationale de Versailles pour s’occuper plus utilement au château; mais, ayant
été instruit de la trahison, je m’emparai du corps de garde des ci-devant gardes
françaises et du parc d’artillerie où j’établis bonne sûreté. La preuve de ce fait existe par
le témoignage du citoyen de Versailles commandant du poste et par une attestation de
l’aide de camp Gouvion qui était venu à deux heures du matin pour s’emparer de ce
poste. Mais je mis mes moustaches en travers et lui dis qu’il était temps de déguerpir et
de f… le camp. Il me demanda la permission d’entrer dans le corps de garde pour écrire
une lettre à la municipalité de Paris. Je lui dis qu’il le pouvait et que je m’en f… encore.
Après une heure de réflexion et après avoir fumé deux pipes, il fut obligé d’aller fumer la
troisième auprès de son général, qui était allé soupirer auprès de Marie-Antoinette et
réfléchir sur les inconvénients des grandeurs.
Le 6, à cinq heures du matin, j’allai à la découverte, accompagné de deux officiers de
mon poste. J’allai jusque sur la terrasse du château du côté de l’Orangerie. Là, je vis
toute la terre labourée par la trace de plusieurs chevaux. Ma curiosité me porta à vouloir
découvrir de quel côté cette cavalerie avait dirigé ses pas. Je tournai du côté de Trianon
et je poursuivis ma route vers l’escalier de marbre. Parvenu vis-à-vis les appartements
de la ci-devant Madame Véto, j’aperçus deux gardes des Cent-Suisses qui étaient en
ligne perpendiculaire de sa fenêtre. Je voulus leur parler, et tirer d’eux, s’il se pouvait,
quelques instructions. Ils me dirent que La Fayette et les gardes du corps et tous les
gentilshommes de la Cour étaient des f…gueux, qu’ils avaient voulu les soûler la veille,
qu’ils avaient accepté un verre de vin sans vouloir entrer pour rien dans leurs complots;
que les gardes du corps leur avaient dit: «A votre santé, camarades, et à la santé du roi.»
L’un de nous, poursuivirent-ils, donna un signal aux autres et nous nous sommes retirés
en leur disant: «Comment! nous sommes aujourd’hui vos camarades, et vous avez
coutume de nous regarder comme des valets de porte!»
Nous fûmes bientôt distraits du récit que ces braves Suisses nous faisaient, lorsque,
frappant cinq heures trois quarts, il entra dans la cour de marbre une quantité
innombrable de peuple qui se porte sur les gardes du corps en faction, que l’on enleva
en poussant force cris: A la lanterne!
J’ai cru qu’il était de mon devoir de ne point préjuger de coupables. Je voulus leur
sauver la vie, mais inutilement. Le premier arrêté eut le ventre ouvert d’un coup de
couteau: il expira à mes pieds. Il fut démonté de ses armes, et son mousqueton, qui me
resta dans les mains, est encore chez moi.
Je courus aussitôt dans le château et je me trouvai encore à temps de prévenir une
partie des gardes du corps et de les sauver. Je crus par suite faire une bonne action en
avertissant cette malheureuse ci-devant reine de se sauver chez son mari.
Je fis, en outre, fermer les portes des Cent-Suisses et je formai un mur de mon corps
pour empêcher le massacre général dans le château. Je bravai plus de vingt coups de
feu pour cela, dans la conviction où j’étais alors que je me livrais à un acte méritoire; on
n’avait pas encore à cette époque la mesure entière de la monstruosité de ces êtres dont
on a connu depuis toute la noirceur de l’âme.
Je me rendis au corps de garde et envoyai aussitôt un officier de mon poste pour faire
battre la générale. Nous réunîmes toute la force pour contenir ce grand mouvement
populaire, dont les efforts tendaient à la punition instante des chefs des traîtres[44].
Nous nous présentons dans la cour de marbre; là nous demandons le ci-devant roi au
balcon; il y paraît avec sa femme, ses enfants et La Fayette. Les deux ou trois bouts dephrase qu’il y profère ont l’air de stupéfier la plupart des auditeurs: tant il est vrai que les
chaînes de l’esclavage et de l’idolâtrie pour les rois avaient empreint chez nous des
marques bien profondes! Je voyais l’heure où tout le monde aurait repris la route de Paris
sans donner plus de suite à cette démarche[45].
Je m’adresse à cinq ou six de ces femmes qui, sous le titre et l’enveloppe de
poissardes, cachent des qualités morales et surtout un jugement qui les rend capables
de toujours bien apprécier un bon avis. Je me mets au niveau de leur intellect et,
empruntant le ton du père Duchesne et leur mettant le poing sous le nez, je leur dis:
«Sac… b….esses, vous ne voyez pas que La Fayette et le roi vous c….. quand ils disent
qu’ils vont entrer dans leur cabinet pour vous donner du pain. Vous n’apercevez pas que
c’est pour vous renvoyer et pour vous rendre des fers et la famine. Il faut emmener à
Paris toute la sacrée boutique…»
Ces paroles ne furent pas plutôt exprimées et je ne les eus pas plutôt fait suivre du
geste de porter mon chapeau au bout de mon sabre en criant: A Paris, le roi à Paris, que
cinquante mille voix répètent ce même cri: A Paris, et, de suite, l’on part….
Nous sommes encore partis.
C’est moi qui fus chargé d’aller en avant pour annoncer à la municipalité de Paris la
nouvelle de l’arrivée dans la capitale du maître de Versailles, et que le peuple, dont tel
était le bon plaisir, l’y conduisait.CHAPITRE VIII
1789[46]
Journée des poignards.—Démolition de Vincennes.

Il n’était pas échappé aux yeux de La Fayette que j’avais eu une part suffisante aux
événements qui viennent d’être décrits. Aussi prit-il toujours grand soin de m’écarter et
de faire remplir tous les emplois par des aristocrates et des scélérats. Sans doute, on
espérait de me dégoûter par l’ingratitude. Mais moi, qui n’ai jamais servi la patrie que
pour la satisfaction de la servir, je ne sentis jamais mon zèle diminuer, comme on en
verra les preuves dans le plus grand nombre de faits qui me restent encore à rapporter.
Cette fameuse conspiration des poignards[47], que la divinité qui a toujours veillé sur
le sort de notre liberté a fait échouer comme tant d’autres, j’eus, quatre jours avant son
exécution, des indices de son existence. Je savais la diversion qu’on devait donner au
peuple par la feinte démolition de Vincennes. Je savais que tout cela était tramé par les
deux perfides, Bailly et La Fayette. Je voulais prévenir le coup dont ils menaçaient la
patrie, et pour cela j’allai faire ma dénonciation au club des Cordeliers. Legendre, faisant
alors les fonctions de président, proposa et fit délibérer une députation aux Jacobins,
pour y transmettre cette dénonciation. Je fus de la députation.
Arrivé aux Jacobins, j’eus la parole, et je voulais entreprendre de dénoncer l’affreux
complot, quand je vis ma voix entièrement couverte par des cris aussi affreux
d’épauletiers, de coupe-jarrets et de mouchards que le traître général et le scélérat maire
tenaient toujours apostés dans ce club respectable.
Malheureusement, les patriotes n’y étaient point en force ce jour-là. Cependant je ne
perdis point courage et après de grands efforts pour faire percer ma voix à travers toutes
celles de ces aboyeurs gagés, je parvins à pouvoir déclarer à l’assemblée du club et au
président que j’étais si sûr de ce que j’avançais, que je dénonçais particulièrement pour
être de la conjuration tous ces individus qui prenaient feu, et que je défiais chacun d’eux
d’oser venir m’en demander la preuve.
Peut-être s’étonnera-t-on que je sois sorti sans encombre de tant de circonstances où
l’on me voit montrer une conduite qui sans doute paraît avoir tenu de la témérité. Je
réponds que je ne marchais jamais sans avoir dans ma poche la résistance à
l’oppression et que j’avais juré, partout où je m’étais présenté, que si l’on avait le malheur
de m’arrêter, je ferais un exemple de justice tiré du seul droit de nature.
Voilà ce qui a toujours arrêté l’exécution de beaucoup de mandats d’arrêts lancés
contre moi par les grands inquisiteurs de juges de paix.CHAPITRE IX
1789[48]
Troubles provoqués par la voie des spectacles.

L’aristocratie s’était promis d’inoculer l’incivisme par les canaux des théâtres. Cette
maudite pièce de ….[49] fut celle qui fit le plus de fortune et avec laquelle les bas
flatteurs du royalisme insultèrent le plus lâchement aux patriotes. Impatienté, je dis un
jour à bon nombre de ces derniers: Rendons-nous en force au Panthéon (sic), et vous
verrez que nous saurons nous venger de toutes ces bravades trop longtemps souffertes.
Nous partons: A bas la pièce et les aristocrates! nous écrions-nous dès que la scène
s’ouvre. On nous répond: A bas les Jacobins! Un combat s’engage et plusieurs coups
d’épée et de sabre sont donnés et reçus. Les patriotes, inférieurs en nombre à la faction
royaliste, furent contraints de me laisser presque seul dans le parterre. J’y fus en butte à
toutes les insultes des femmes entretenues par les chevaliers du poignard, qui en
voulaient surtout infiniment à ma coiffure de jacobin ou de sans-culotte dont on connaît
l’élégance et qui a eu pourtant depuis tant d’imitateurs.
Je montai sur un banc et, là, je bravai toutes ces furies. J’osai seul leur répondre que
la pièce ne serait pas jouée. Alors vinrent se rallier autour de moi mes bons acolytes qui
avaient déjà emporté contre nos adversaires la première partie du combat. Nous
voulûmes gagner victoire complète. Nous ne désemparâmes pas que nous n’ayons (sic)
mis tout le monde dehors, et traîné messieurs les pages dans la boue, ainsi que leurs
belles donzelles, que l’on couvrait de neige et de fumier.CHAPITRE X
Licenciement des troupes patriotes.
C’était une suite du système conspirateur dont on ne perdait jamais l’espoir de
recueillir un plein succès. La Fayette et Bailly, ordinairement en tête de tous les
complots, se trouvaient encore dans celui-ci. Déjà La Fayette avait congédié les
compagnies et les corps entiers dont le civisme trop fervent et trop pur lui avait porté
ombrage. Cet outrage aux vrais amis de la patrie stimula le peuple et donna le jour à la
fameuse pétition, dite des 30,000, que je fus encore choisi pour porter à l’Assemblée
constituante.
Elle avait aussi pour objet de demander justice et vengeance contre les arrestations et
les emprisonnements illégaux des soldats du régiment ci-devant du Roi, qui avaient
mérité l’animadversion de La Fayette pour leur conduite, sous le commandement de son
cousin Bouillé, aux journées sanglantes de Nancy. On doit donc s’attendre de voir ici La
Fayette en grande opposition avec cette pétition. On doit s’attendre de nous voir
vivement combattre ensemble.
En effet, pour empêcher la pétition et moi de parvenir à l’Assemblée constituante, notre
général hérisse de canons tous les environs, de cette Assemblée, garde tous les
débouchés, ferme toutes les portes de l’Assemblée, des Feuillants et des Tuileries: tout
était permis à ce plénipotentiaire.
Je pénètre malgré tous ces obstacles. L’Assemblée est si étourdie d’apprendre que les
pétitionnaires des 30,000 sont là, malgré l’appareil formidable du général, qu’elle lève sa
séance et qu’elle arrête que tous les Comités resteront assemblés. Je somme
Beauharnais, lors président[50], d’inviter l’Assemblée à entendre ma députation. On
l’entend en effet; on sait quel fut le succès de cette éclatante démarche.
Mais je ne quittai pas prise pour la défense des opprimés de ce genre, c’est-à-dire des
soldats chassés de leurs régiments pour cause de patriotisme. Ces braves enfants de la
patrie venaient tous se jeter dans les bras du club des Cordeliers, et c’était presque
toujours moi qu’on honorait du soin d’être leur introducteur, soit auprès de l’Assemblée
nationale, soit auprès des ministres. Je ne peux que me rappeler un souvenir bien
délicieux en me remettant que j’ai été successivement le patron des malheureux
carabiniers, des gardes françaises, des chasseurs de Picardie, et de tant d’autres. Moi et
mes frères du club ne les abandonnions pas que nous n’ayons obtenu pour eux justice
éclatante. Sans cela, nous n’aurions pas la satisfaction de savoir à présent qu’ils
combattent généreusement pour nous aux frontières.CHAPITRE XI
[PROJET D’UN CERCLE D’ÉDUCATION[51].]
A cette époque, je présentai un ouvrage aux représentants de la Commune de Paris,
un ouvrage qui tendait au salut et au bonheur de la capitale, d’une formation d’un corps
de six mille hommes à pied et à cheval, gratis à la République, qui devenaient pour lors
les défenseurs de la liberté. Dans ce plan était joint un établissement des arts et métiers,
pour occuper le peuple désoeuvré et sans fortune, ce qui devenait ( s i c) au secours des
malheureux et au développement de l’industrie et du commerce. Cet établissement
consistait à des écoles militaires, à des industries de guerre contre les tyrans. Le tout
réunissait le soulagement des peuples pour lesquels on n’a encore rien fait. Je ne
demandais à l’Hôtel de Ville que de leur développer mes moyens et ils étaient fondés en
principes et en pratiques que j’avais déjà professés en Amérique.
Je serais encore à même, à quiconque en douterait, de leur ( s i c) prouver
mathématiquement et pratiquement ce que je pouvais faire dans ce temps-là. Mais La
Fayette, Bailly et les Martin, Lasalle, Désaudray[52] et autre chevalerie de ce temps
mirent aussitôt toutes les entraves possibles pour empêcher cette opération. Dès cet
instant, la scélératesse employa tous les moyens de m’éloigner de mes plans et de mes
projets, parce qu’ils ne remplissaient pas les vues du gouvernement tyrannique et
aussitôt ils imaginèrent pour détenir les patriotes dans leur surveillance…. On chargea le
sieur Désaudray à former un club appelé sous la dénomination de loyalistes, où les
hommes du 14 juillet qui avaient marqué à cette époque…. Le club est établi, plusieurs
mois s’écoulent, le président Désaudray s’occupait à ramasser tous les titres (ordre pour
aller çà et là) de ceux qui avaient figuré. Un beau jour, Désaudray m’engagea à dîner
chez lui avec un autre citoyen et cela pour nous proposer, à moi la croix de Saint-Louis
de la part de La Fayette et de Duportail et à mon collègue (parce qu’il n’avait de service
militaire) la médaille des gardes françaises. Toutes ces choses sont bien importantes à
noter pour faire connaître quelle ruse on employait pour entraîner, pour parvenir, etc. Le
jour remarquable que l’on me faisait ces propositions, La Fayette faisait assassiner les
patriotes au Palais-Royal par un nommé Lacombe qu’il a décoré, deux jours après, de la
même croix, n’ayant jamais servi à ceux qui osaient parler dans le café du Caveau et
autres spadassins qui voulaient en imposer.
Je dois dire ici que, dès ce moment-là, cinq ou six patriotes que nous étions, nous
nous assemblâmes pour détruire ce club qui n’était rien moins que pour former un noyau,
pour servir la passion de la tyrannie et de la contre-révolution. Aussitôt chacun fit des
sacrifices pour payer les frais de la salle et autres et retirèrent ( s i c) leurs papiers. Et, dès
ce moment-là, l’on voyait déjà paraître des récompenses et pensions de l’Hôtel de Ville,
de l’Hôtel de la guerre, au chevalier président Désaudray.
Le mémoire que j’ai présenté, Bailly et La Fayette ont prétendu qu’il avait été enlevé
lors du pillage à l’Hôtel de Ville, lors du pillage dans la matinée du 5 octobre avant le
voyage de Versailles. J’ai objecté que le plan n’avait pas été enlevé de ma tête, qu’il y
était toujours, mais ils l’ont toujours repoussé. Ce qui m’inspira dès lors une défiance
bien juste contre les deux idoles, et me mit en surveillance active et continuelle contre
eux.
Le fond de l’établissement était fait par six mille citoyens aisés qui donnaient chacun
deux louis, ce qui fait douze mille louis, soit 288,000 livres.
Ces six mille hommes font le corps. Dans ce nombre, les aisés font le service par
honneur (l’état-major payé). Les pères et mères peu aisés y auraient fait entrer leurs
enfants et auraient trouvé à faire le sacrifice de deux louis pour leur y faire apprendre unmétier.
Auraient fait le service de nuit et de jour. Auraient fabriqué toutes sortes d’ouvrages
utiles: fabrique générale, arsenal, pour toutes sortes d’ouvrages utiles au campement de
nos armées et autres.
On aurait pris la vie et l’entretien dans les bénéfices des travaux.
Le surplus des bénéfices pour élever les enfants et donner des états, dont les pères de
famille n’ont pas le moyen.
On eût exercé les hommes.
Toutes les fois qu’on aurait eu besoin d’hommes, on aurait fait une levée des hommes
exercés qui eussent été remplacés dans l’arsenal par un semblable nombre pris dans les
aspirants, de manière que le nombre eût toujours été complet.CHAPITRE XII
17 JUILLET 1791[53]
Le fameux arrêté que le club des Cordeliers, toujours actif et rigidement surveillant, prit
ce jour-là pour inviter le peuple à aller signer l’immortelle pétition du Champ de
Mars[54]…. Je fis faire aussitôt une bannière et j’y fis graver ce sublime arrêté que je
retrace ici….[55]
Le même jour, plusieurs de mes frères clubistes et moi[56] nous nous rendons au
Champ de Mars. Nous y trouvons déjà une forte partie du peuple. Nous lui fîmes part de
la résolution qui était à prendre. Après avoir invité tous les citoyens à se ranger en
bataille et sur deux rangs, je les prévins de se rendre le lendemain, à cinq heures du
matin, sur la place de la Bastille; que là on leur ferait part de la marche à tenir dans la
circonstance. Ces faits étant convenus, nous nous séparâmes tous, après être venus
baptiser le Pont-de-la-Nation, vis-à-vis la place appelée alors de Louis XV.
A l’heure fixée le lendemain matin, je me rends à la place de la Bastille. Quel est mon
étonnement d’y trouver les portes fermées! Je demande à l’officier de poste pourquoi ce
jour-là seul la Bastille se trouve fermée. Il me répond que c’est de l’ordre du général et du
maire Bailly. Je lui répliquai que j’allais chez Santerre, que dans dix minutes j’espérais
être de retour, que, si je ne trouvais pas alors les portes ouvertes, je comptais bien les
faire tomber comme nous avions fait le 14 juillet.
J’arrive chez Santerre et ma surprise est encore grande de voir que mes propositions
ne lui conviennent pas. Je commençai dès lors à apercevoir que, quand il s’agissait de
déployer de ce qu’on appelle une véritable énergie, le héros du faubourg Saint-Antoine
n’en était plus. Il me dit que, si on voulait lui donner cent mille hommes, il irait aux
frontières combattre les ennemis du dehors. Ce n’était [pas] de cela qu’il était question,
c’était les ennemis du dedans qu’il s’agissait de combattre. Je ne dois pas taire ici à la
nation quels étaient alors mes projets transmis et proposés à Santerre. Ils étaient ceux
du club entier des Cordeliers, de ce club toujours mûr longtemps avant les autres
sections des citoyens. Ils ne consistaient, ces mêmes projets, à rien moins qu’à fonder
dès lors l’empire sacré et respectable du républicanisme, qu’à saisir l’instant favorable
qui se présentait d’abattre l’idole de la royauté et d’entraîner dans la même proscription
tous ses vils sectateurs. Je proposais de sonner le tocsin général, d’arrêter Bailly et La
Fayette, et de les renfermer, de leur faire leur procès, et de leur faire payer de leurs têtes
la garantie qu’ils nous avaient jurée du parjure veto. Je proposais en second lieu
d’abattre toutes les statues de bronze qui existaient à Paris, d’aller visiter tous les
endroits où l’on soupçonnait dans ce temps-là qu’il existait beaucoup d’armes et de
munitions, de s’en emparer, de mettre la nation en pleine force, de la faire lever tout
entière, enfin de lui faire déployer toute l’attitude de la souveraineté républicaine.
Voyant que je ne pouvais rien faire de tout cela avec Santerre, qui passait alors pour le
coryphée des braves, je le quittai indigné et je cherchai à voir si je ne pourrais parvenir à
rien sans lui.
Je retourne à la Bastille. J’en trouve les portes ouvertes, et j’y remarque un bien petit
rassemblement du peuple. Je me jette au milieu, et je dis: «Mes amis, la nation n’est pas
encore mûre, nous avons encore des hommes en place qui n’ont point l’énergie de la
liberté et celle qui convient aux chefs armés d’un peuple qui la veut. Au surplus, allons au
Champ de Mars pour signer la pétition. Peut-être un moment prospère se présentera-t-il.»
Le grand rassemblement se fit en effet à l’autel de la Patrie pour signer cette pétition
qui fut le précurseur imposant des dogmes républicains que la France, vraiment libre
aujourd’hui, a le bonheur de professer. Mais les deux conjurés Bailly et La Fayetteétouffèrent pour une année le germe de cette sainte doctrine, et ce fut avec des flots de
sang qu’ils empêchèrent qu’il se développât. L’infernal département de Paris d’alors était
de tiers dans cette machination nationicide.
Cette infâme coalition commença par faire couper la tête à deux malheureux[57] pour
avoir le prétexte de déployer la loi martiale, pour pouvoir ensuite faire assassiner, comme
ils l’ont fait, une multitude de citoyens de tous âges et de tous sexes, d’époux avec leurs
épouses, de mères avec leurs enfants. On a eu trop de preuves, que leur but était
d’envelopper dans le massacre général le club des Cordeliers, toujours en observation
pour éclairer leurs odieux forfaits. Ils n’ont pas réussi. Ce club, tant redouté par ces
grands criminels, n’en est devenu que plus terrible pour poursuivre leurs continuelles
manoeuvres d’iniquité.
Je dois rendre ici un compte très exact de cette sanglante et malheureuse journée du
Champ de Mars, sur laquelle tout erre dans les détails.
D’un côté, le peuple était rassemblé en paix autour de l’autel de la
Patrie où il s’occupait de signer la pétition.
D’un autre côté, toute la force armée était mise en mouvement par La Fayette. Bientôt
le Champ de Mars est investi. Un corps de cavalerie remplit le Gros-Caillou, une troupe
de brigands, en tête de laquelle se distingue le fameux Hullin, occupe la partie de l’École
militaire. La place des Invalides est garnie de ces chasseurs si connus par les
assassinats de la Chapelle[58]. La Fayette et ses mouchards s’occupaient à faire
distribuer de l’eau-de-vie et du vin à tout ce monde déjà égaré. De toutes parts, on ne
voyait plus que des hommes soûls et ivres. De toutes parts, on ne voyait que des pièces
de canon. Hélas! pour quoi faire? Pour exécuter de sang-froid le massacre le plus
barbare contre des hommes sans défense, contre leurs femmes paisibles et leurs
malheureux enfants. Citoyens, poursuivez les détails qui me restent à vous révéler sur
cette horrible affaire, et frémissez.
A deux cents pas de l’autel de la Patrie, La Fayette, entouré d’une escorte nombreuse
d’épauletiers, ses satellites, se présente. J’osai lui faire face. Il s’arrête. Je lui demande
ce qu’il vient faire et quel est son dessein. Je l’invite à se retirer et lui garantis que tout le
monde est paisible et tranquille[59]. Il reste muet et me regarde d’un œil dédaigneux; et il
me semble lire sur son visage qu’il avait un dessein à exécuter, mais qu’il ne me
considérait pas comme capable de le faire manquer. Je retourne aussitôt sur l’autel de la
Patrie et je demande un grand silence pour pouvoir promptement délibérer sur les
moyens de parer aux dangers qui nous menaçaient. Au même moment parurent, quatre
municipaux revêtus d’écharpes: «Messieurs, vous me connaissez tous, leur dis-je, je
vous déclare ici que, d’après ce que je viens de voir et d’observer, l’on n’a que l’intention
d’engager une guerre civile et de nous assassiner.» Les municipaux demandèrent à voir
la pétition et dirent hautement, après l’avoir lue, qu’ils la signeraient eux-mêmes, s’ils
n’étaient pas revêtus de pouvoirs; qu’ils allaient de ce pas à l’Hôtel de Ville rendre
compte du bon ordre qui régnait autour de l’autel de la Patrie et de la justice des
réclamations.
A travers ces démonstrations municipales, je crus démêler certaines intentions peu
sincères. Alors, je confiai au peuple mes craintes et je demandai si l’on ne croirait pas
utile de nommer une députation sur-le-champ pour accompagner les municipaux à la
Maison de Ville. On adopte cette proposition. Je suis nommé l’un des onze commissaires
de la députation. Étant partis tous en voiture avec les municipaux, nous ne tardons pas à
acquérir la preuve de ce que j’avais pressenti, c’est-à-dire qu’il y avait quelque anguille
sous roche, dont les hommes du peuple ne devaient pas être du mystère.
Arrivés à la porte d’un sieur La Rive, faubourg du Gros-Caillou, nous apprenons quec’est là que La Fayette se trouve retranché. C’est sans doute, pensai-je bien alors, pour
concerter les modifications de quelque terrible complot. Je fus plus confirmé dans mon
opinion, quand je vis nos municipaux vouloir faire arrêter les voitures, et dire qu’il fallait
nécessairement qu’ils parlassent à M. de La Fayette. Nous voulons entrer avec eux;
nous rencontrons de l’opposition. Nous payons notre témérité par le rôle de sentinelles
forcées qu’il nous fallut remplir pendant une demi-heure, temps que dura à peu près
l’audience qu’obtinrent exclusivement les municipes (sic). Enfin, nous repartons; mais,
sous le prétexte de nous donner une escorte de sûreté, on nous fait, comme des
coupables, accompagner d’une force de cavalerie imposante. Alors j’aperçus la perfidie
en pleine évidence. C’est ainsi que nous arrivons à la Maison de Ville.
Mais de quels nouveaux caractères sinistres se charge cette scène qui aussi devait
être sur sa fin si tragique!
La Grève se voit pleine de troupes, presque toutes soûles. A notre approche, on fit
battre aux champs. On nous fait entourer de plus de quatre mille hommes!—On fait
charger les armes!!…—Nous descendons de voiture, et … nous montons à la Ville.
J’avoue que tout cet appareil ne me faisait pas un très grand plaisir; cependant je dis à
mes collègues qu’il fallait conserver du courage, même en reprendre beaucoup de
nouveau, et bien soutenir le caractère de députation dont le peuple nous avait revêtus.
Nous n’allâmes avec les quatre municipaux que jusque dans la salle de la Commune,
où l’on nous fit rester escortés de quatre sentinelles à chaque porte. Les municipaux
pénétrèrent dans la chambre du Conseil. Je m’assis pénitentiellement derrière la porte de
communication de cette dernière pièce. Tout à coup paraît Bailly, qui s’écrie: «Nous
sommes trahis et compromis; il faut déployer la loi martiale.» La foudre ne saisit pas plus
vivement celui qu’elle frappe, que je ne fus pénétré d’horreur en entendant ces
meurtrières paroles: «Voilà donc le signal du massacre, m’écriai-je; voilà l’arrêt de mort
prononcé contre le peuple!!» Hors de moi, je me lève, j’arrête ce sanguinaire Bailly et lui
dis: «Monsieur, nous sommes ici une députation envoyée par le peuple du Champ de
Mars, et nous sommes sous la sauvegarde de quatre municipaux avec lesquels nous en
sommes partis pour nous rendre ici; nous vous demandons la parole.» Dans l’instant,
des officiers municipaux qui étaient là semblèrent vouloir faire une diversion à cet
interlocutoire en insultant un de nos collègues, le citoyen Larivière, alors chevalier de
Saint-Louis, sur ce qu’il avait sa croix attachée avec un ruban tricolore. Mais il leur
répondit: «J’ai cru que cette croix, que j’ai bien gagnée, ne perdrait rien à être supportée
par le ruban de la nation; au surplus, si vous voulez la porter au pouvoir exécutif, il vous
dira si je l’ai bien méritée.» Aussitôt Bailly s’écria: «Je connais M. Larivière.»
L’impression que toutes les circonstances firent éprouver au citoyen Larivière fut telle
qu’il tomba deux jours après en paralysie et qu’il resta depuis ce temps dans l’état le plus
déplorable.
Dans cette entrefaite (sic), parut un commandant de la section de Bonne-Nouvelle qui
vint prendre à bras le corps le maire Bailly, en criant: «Nous sommes perdus, on vient de
tuer M. de La Fayette au Champ de Mars.» C’était un autre coup monté dont les conjurés
étaient sans doute convenus d’avance. Bailly l’assassin ne fait que répondre de toutes
ses forces: «La loi martiale, la loi martiale!» C’était à ces seuls mots que se bornait son
rôle.
Et aussitôt le sanglant drapeau est déployé à la fenêtre et la loi de mort proclamée sur
la place. J’éprouve l’anéantissement et de suite l’émotion de la fureur. C’est au milieu de
ce dernier sentiment que je crie à mes collègues: «Fuyons ces lieux de proscription; le
signal du carnage est donné; de féroces magistrats immolent le peuple: ils ne sont pas
disposés à écouter ses envoyés; fuyons et allons rejoindre nos concitoyens et, s’il en esttemps encore, soustrayons-en le plus grand nombre possible aux coups de leurs
bourreaux.»
Nous observâmes que le plan des meurtriers était si bien prémédité que, dans tout
Paris, à la même minute, ce n’était qu’un seul cri: «La Fayette est tué!» Les scélérats, qui
connaissaient le cœur humain, avaient calculé qu’en frappant le peuple d’une telle
assertion relativement à l’idole du jour de ce temps-là, il serait ébloui, il ne verrait plus
rien et qu’il oublierait de regimber contre les mesures assassines disposées contre
luimême.
Quant à moi, je ne perdis nullement la tête. J’épuisai toutes les ressources qui me
parurent nous rester. Je me rendis avec quelques-uns de mes collègues au club des
Cordeliers qui était permanent, et j’y rendis un bref compte de tout ce qui se passait.
Santerre était dans ce moment-là au club. Voici une circonstance qui fait remonter d’un
peu loin des données sur le fond du civisme de cet homme qui fut aussi une idole.
Lorsque j’eus dit que la loi martiale marchait, j’eus lieu d’être étonné de la vivacité avec
laquelle Santerre prit la parole pour laisser échapper ces mots par lesquels il eût fait
croire qu’il était dans le secret: «Messieurs, dit-il, soyez tranquilles, il n’y aura pas une
amorce de brûlée dans tout ceci.» Il est vrai que par réflexion il ajouta: «Au surplus mon
bataillon y est, et, si on avait le malheur de tirer, je m’y opposerais. Mais je puis me
tranquilliser et m’en rapporter à l’officier qui le commande.»
Alors je demandai la parole pour dire autant renommé Santerre qu’il serait bien plus
convenable qu’il se portât lui-même en tête de son bataillon. Mon brave aussitôt semble
piqué d’honneur, me regarde en enfonçant son chapeau dans sa tête, et dit: «J’y vais.»
Où croiriez-vous, citoyens, qu’il a été? Se cacher chez sa belle-soeur dans la rue des
Fossés-Monsieur-le-Prince, même maison où je demeurais. Sans doute qu’il ne
s’attendait pas de se trouver là si près de mes pénates; il n’en est sorti qu’à onze heures
du soir. Les voilà donc, ces héros dont les noms remplissent la terre!
Quittant les Cordeliers, je me rends au Champ-de-Mars où j’ai pu encore devancer la
loi martiale. Je suis monté promptement sur l’autel de la Patrie où j’ai dit au peuple
assemblé que nous avions voulu remplir ses intentions à l’Hôtel-de-Ville, mais que nous
n’avions pu nous y faire entendre; que la loi martiale était à deux pas, et qu’on paraissait
vouloir impitoyablement nous massacrer tous. «Je fais la motion, ajoutai-je, que tout le
monde se retire paisiblement, pour que nos vils assassins n’aient pas la satisfaction
d’accomplir leur abominable projet, et encore pour leur épargner dans l’histoire la honte
inouïe d’avoir immolé tout un peuple sans défense.»
Un citoyen répliqua qu’il fallait attendre l’infâme drapeau rouge, et qu’à la première
proclamation, suivant la loi, on se retirerait. Immédiatement le drapeau rouge paraît au
premier fossé du Champ-de-Mars. Des brigands stipendiés et apostés là par les grands
brigands avaient le mot de jeter quelques pierres à ces derniers dès qu’ils paraîtraient
avec la loi martiale, afin que cette feinte provocation servît de prétexte à nos scélérats.
Cette mesure était liée aux deux assassinats du matin et au bruit généralement répandu
d’un prétendu projet de massacre. Du milieu de la bande apostée des jeteurs de pierres
part un coup de fusil, et c’est là, au lieu des diverses proclamations prescrites par la loi,
c’est là le signal du meurtre et de l’égorgerie universelle. Les féroces satellites du
général[60], tout pleins des fumées du vin qu’il leur a distribué et des maximes de sang
qu’il leur a fait inculquer, brûlent d’en venir à l’exécution. L’ordre fatal est donné, ils vont
être satisfaits. De toutes parts ils courent sur le peuple, de toutes parts aussitôt le peuple
est assassiné. Tout le monde veut se sauver et, dans leur fuite pénible, hommes,
femmes, vieillards, enfants, reçoivent en très grand nombre le coup terrible qui leur porte
la mort.Toute cette peinture horrible est exactement tracée d’après le témoignage de mes
yeux. Oui, j’ai été le triste spectateur de tous les instants de cette scène affreuse. Je suis
resté le dernier sur l’autel de la Patrie, et je ne l’ai abandonné que lorsqu’on y est venu
assassiner deux citoyens qui étaient à mes côtés. J’ai dirigé ma retraite vers Vaugirard
pour aller au secours de plusieurs citoyens que je voyais poursuivre et fusiller de ce côté.
L’un d’eux, qui n’était même pas entré au Champ-de-Mars, eut la tête percée d’une balle
qui le renversa à quelques pas de moi. Je le fis transporter aux Invalides par la grille de
derrière pour lui faire administrer des secours par le chirurgien de l’Hôtel; mais à peine y
fut-il arrivé qu’il y expira.
Ne pouvant plus servir personne ni remédier à rien, et voyant mes jours en danger, je
me retirai chez le citoyen Leroi, faubourg Saint-Germain, pour m’y rafraîchir et m’y laver
les mains et la figure que j’avais toutes couvertes de sang et de poussière.
J’omettais une particularité qui n’est cependant point à garder sous silence. Le citoyen
que j’abandonnai, après qu’il eût expiré, fut enlevé par des troupes qui recueillaient les
cadavres avec leurs bijoux. Celui-là avait deux montres d’or. Mais, tant de celles-là que
de bien d’autres, Bailly a eu grand soin de ne rendre aucun compte. Vices humains! A
quel point vous dégradez ceux que votre attrait honteux subjugue!CHAPITRE XIII
20 JUIN 1792
Fameuses pétitions des Sans-Culottes[61].

On se rappelle l’objet de ces pétitions, dont l’une était adressée à l’Assemblée
nationale, et l’autre à feu Capet. Elles contenaient réclamations contre les terribles abus
d u veto et contre le renvoi des ministres patriotes. J’ai contribué à cette mémorable
démarche, et pour cela j’ai été dénoncé dans le fameux libelle de l’homme-roi, qui
prétendait qu’on avait violé son asile[62]. N’avait-il pas donné la croix de Saint-Louis à un
certain abbé Douglas pour être mon dénonciateur et provoquer contre moi un mandat
d’arrêt qu’on n’a jamais osé mettre à exécution? J’ai la preuve de tous ces faits, dont on
pourrait d’ailleurs demander compte au club des Électeurs, séant à l’Évêché ainsi qu’au
public, à qui j’avais annoncé cette fameuse journée du 20 juin, huit jours auparavant.CHAPITRE XIV
1792
Arrivée des Marseillais à Paris.—Premier projet de révolution contre le pouvoir exécutif:
manqué.

Je fus délégué pour aller au-devant d’eux jusqu’à Charenton avec plusieurs citoyens
aujourd’hui membres de la Convention nationale[63]. Tous les Français tant soit peu
clairvoyants n’ont pas été jusqu’ici sans s’apercevoir que cette démarche des Marseillais
fut une disposition concertée entre ces chauds patriotes et les républicains de Paris pour
parvenir à exécuter une seconde révolution dont on avait reconnu la nécessité. On peut
aujourd’hui avouer tout haut ce fait dont on a eu l’air longtemps de vouloir faire un secret.
Les Marseillais ne durent donc pas être surpris de notre rencontre à Charenton[64]. Eux
et nous étions des révolutionnaires déjà d’accord et qui nous connaissions, quoique sans
nous être vus.
Le dîner que nous fîmes ensemble à Charenton ne fut donc pas cérémonieux; il fut
d’intimité et tel qu’il devait être entre gens qui avaient de grands plans à suivre de
concert.
Ici je joue un grand rôle. C’est moi le négociateur choisi pour transmettre les projets les
plus importants aux principaux du bataillon qu’on voulait en instruire. Nous nous retirons
après le dîner dans une chambre, et là je confie à ces braves que la grande manoeuvre,
par laquelle la liberté pourrait être sauvée, était dans le meilleur train; qu’un grand coup
préparatoire avait été jeté le 20 juin, et qu’il n’était plus question que d’achever; qu’il
s’agissait pour eux, en arrivant à Paris, de l’exécution d’un plan où ils seraient les
premiers auteurs, mais pour lequel ils auraient ensuite la masse entière des Parisiens
pour coopérateurs et pour soutiens; que ce plan consistait à aller s’emparer de l’individu
nommé roi, ainsi que de sa famille, et de chasser du château tous les scélérats et
brigands qui conspiraient la perte totale des Français et leur esclavage: qu’aussitôt eux,
Marseillais, camperaient aux Tuileries et y feraient le service de concert avec la garde
nationale parisienne. Ce plan fut très goûté. Les Marseillais me dirent qu’il ne
marcheraient qu’avec un patriote tel que moi, qui justifiait si bien, ajoutèrent-ils, le récit
qu’ils en avaient déjà entendu faire.
Nous arrêtâmes définitivement l’exécution du plan proposé. Il ne s’agissait plus que de
convenir aussi des moyens. La défiance est tout à fait de saison dans des circonstances
telles que celles où nous nous trouvions. C’est pourquoi je m’en entourai. Je dis aux
Marseillais: «Nous sommes ici sept que vous ne connaissez pas. Dans la crainte qu’il ne
se trouve dans le nombre quelques faux frères, je fais la motion que nous partions tout
de suite pour Paris, afin de préparer les esprits pour exécuter notre projet, pas plus tard
que demain. Je demande de plus que deux d’entre vous nous gardent partout, mangent
et couchent même avec nous, et demain, quand toutes choses seront bien disposées,
nous viendrons vous chercher ici (à Charenton) pour suivre aussitôt l’exécution du plan.
S’il vous fallait encore de nouvelles trahisons pour vous rendre sages, disons
franchement le mot, vous ne seriez pas dignes de la liberté.»
Toutes ces choses encore convenues, nous arrivons le soir à Paris. Accompagné de
deux Marseillais, je me rends de suite chez Santerre, alors commandant du bataillon des
Quinze-Vingts, pour lui faire part du plan. Il l’approuve. Je lui ajoute que j’allais de ce pas
chez le citoyen Alexandre, commandant du bataillon de la section des Gobelins, pour le
lui communiquer également. Santerre m’applaudit encore et nous déclare que nouspouvons compter sur lui. Nous partons sur cette parole et nous joignons à la section dès
Gobelins les citoyens Alexandre et Lazowski, auxquels nous confions nos vues. Ils y
applaudissent aussi et nous promettent de se rendre le lendemain au-devant des
Marseillais.
Le lendemain matin, nous avons rejoint les Marseillais du côté de Saint-Mandé. Nous
avons vu Santerre au faubourg Saint-Antoine, qui nous comfirma sa parole de la veille
qu’il viendrait nous joindre. Cependant nous eussions compté sur cette parole en vain,
car il n’avait pas même averti son bataillon.
Telle était dans toutes les occasions la franchise et l’énergie de cet homme, qui a
acquis une réputation de sans-culottisme on ne sait comment.
Au lieu de venir nous joindre, c’est nous qui l’avons joint à peu près devant sa porte où
il se mit à la tête de quelques braves du faubourg qui l’ont presque fait marcher de force,
et il faut bien noter que, depuis le faubourg jusqu’à la Grève où nous devions, suivant
notre plan, faire sonner le tocsin, il nous fit employer trois heures. Je ne puis mieux
comparer cette marche qu’à celle que nous fit faire La Fayette pour Versailles la nuit du 5
au 6 octobre. Santerre nous conduisit chez Petion à la mairie où il nous promettait monts
et merveilles. Il entre chez Petion et nous fait faire halte. Sa conférence avec le maire
dura une heure et demie, et pendant tout ce temps nous sommes restés à croquer le
marmot. A la fin, il est venu nous dire: «Marchons aux Tuileries.» C’était ce que nous
attendions. Nous passons sur le Pont-Neuf et arrivés sur le quai de l’École, nous
voulions, comme on le conçoit bien, aller au Château. Santerre dit: «Non, non, nous
prendrons par la rue Saint-Honoré.» Arrivé dans cette rue, je me mis à faire défiler du
côté du château. Santerre court, gagne la tête, fait faire halte et dit aux Marseillais et aux
troupes que l’intention de M. Petion était que les Marseillais allassent se caserner, qu’il
devait, lui, les conduire à leur caserne[65], et que de là il était chargé de les emmener
dîner aux Champs-Elysées…. Ces dispositions furent suivies.
Les masques sont-ils ici dévoilés suffisamment?
Français, la conduite de vos Petion et de vos Santerre dans cette circonstance, où une
tout autre marche eût pu décider dès cette journée la révolution salutaire qu’il vous fallait
encore pour vous délivrer de la tyrannie, cette conduite vous les fait-elle bien apprécier?
Que ces écoles devraient bien vous avoir guéris pour toujours des enthousiasmes
prématurés!
Eh! sans doute….
La troupe marseillaise, ayant déposé ses armes, se désespérait de voir le plan
manqué. Une grande partie du bataillon est restée à la caserne, l’autre s’est rendue à ce
dîner des Champs-Elysées que, pour produire une distraction nécessaire aux vues des
traîtres, la politique du cabinet Petion et Santerre avait jugé convenable d’arrêter dans le
conseil particulier du matin.
Tout le monde se rappelle ce dîner, qui fut troublé par cette honteuse rixe provoquée
par des grenadiers nationaux parisiens et autres agents de la cabale de la Cour. Là s’est
manifestée l’intention bien précise de massacrer tous les patriotes. J’en ai été quitte en
cette occasion pour échapper au danger d’un coup de pistolet dirigé positivement sur
moi, et dont j’ai eu le bonheur d’être manqué.
On ouvrit le Pont-Tournant pour recevoir dans leur fuite les assassins des Marseillais.
Ils entrèrent au château où Antoinette pansa elle-même les blessés.CHAPITRE XV
… JUILLET 1792
Second projet de révolution contre le pouvoir exécutif: encore manqué.

La duplicité du magistrat Petion et de Santerre ne pouvait produire que l’effet de
retarder de quelques jours l’époque des grands événements qui se disposaient. Le
peuple français avait juré d’abattre ses tyrans. Il était tout disposé pour le faire, et
l’opposition de quelques traîtres n’était pas capable de changer ce que la masse
souveraine avait si sérieusement résolu.
Les fédérés de tous les départements, venus à Paris dans les mêmes vues
révolutionnaires que les Marseillais et pour être leurs collaborateurs, s’assemblaient tous
les jours aux Jacobins et ils formèrent chez Anthoine[66], député à la Législature[67], un
comité secret. Ils eurent la confiance et ils voulurent me témoigner l’amitié de m’y
admettre. Gorsas, Carra et Chabot étaient aussi de ce comité. C’est dans ce comité que
l’on concertait les divers moyens de consommer cette révolution dont l’exécution avait
déjà manqué une fois. Après qu’on fût convenu dans ce même comité des principaux
faits pour une seconde tentative, on convint aussi pour le lendemain d’un dîner sur la
place de la Bastille de tous les fédérés réunis, qui, là, arrêteraient en définitive la marche
executive de la nouvelle insurrection dont la liberté avait besoin pour assurer ses
principaux succès et compléter son triomphe.
Tous ceux qui se croyaient destinés à remplir les principaux rôles de cette fameuse
scène devaient en être trop préoccupés pour pouvoir se livrer à autre chose jusqu’au
moment de la faire éclater. Voici pourquoi, le même jour, nous nous sommes assemblés
au nombre de dix à la Chasse royale et au Cadran bleu sur le boulevard, pour nous
affermir dans nos résolutions. Santerre et Alexandre étaient de notre conciliabule. Mais,
encore là, Santerre prouva bien positivement ce qu’il était, c’est-à-dire en bon français un
vrai lâche.
Voyant que le fer a été chauffé à point, il ne voulut rien manger en disant qu’il était bien
empoisonné. Mais cependant, ou parce qu’il se voyait toujours courageux dans l’avenir,
ou plutôt parce qu’il apercevait sur le champ des moyens dilatoires pour ne pas être tenu
à ses promesses, cependant dis-je, lorsqu’on reparla de l’arrêté pris pour le repas du
lendemain de tous les fédérés à la Bastille, je ne vis jamais notre Santerre si brave. Il dit:
«Eh bien, comptez sur moi et agissez en conséquence.» Il partit après avoir prononcé
ces paroles, dont il ne va pas être inutile de conserver la mémoire.
De notre côté, nous retournâmes dans le comité secret, où nous convînmes qu’après
le repas de la Bastille, qui ne serait qu’un morceau pris sur le pouce, il se formerait
quatre divisions d’attaque contre nos ennemis du château. On arrêta que je
commanderais la première et que je garantirais les batteries de canons sur les ponts, à la
Grève et sur la place d’Henri IV. Je fus aussi chargé de faire faire quatre drapeaux de
ralliement pour chaque division. Je les fis faire dans la nuit. Ils étaient de drap rouge,
avec cette inscription: Résistance à l’oppression. Loi martiale contre la rébellion du
pouvoir exécutif.
Je ne manquai pas de me trouver le lendemain au rendez-vous de la Bastille. Quel fut
mon étonnement d’y voir cinq ou six bals ouverts par Santerre! Exterminables intrigants,
voilà votre ressource banale. Vous êtes tous consommés dans cet art perfide de savoir
distraire, quand vous le voulez, le Français; vous savez mettre à profit, au gré de vos
coupables desseins, cette frivolité, reste du caractère de la nation dans le temps de sonesclavage! Entrant comme un furieux, je fis cesser les instruments et violons:
«Malheureux, m’écriai-je, en parlant à tout le peuple, vous voulez danser, tandis que les
scélérats rivent vos chaînes, tandis qu’on veut vous replonger dans le dernier esclavage
et qu’on accapare tous les grains et denrées!» J’avais plus écouté mon zèle que la
prudence, en faisant cette vive sortie; heureusement que j’étais fort connu, car il y avait
là des gens qui demandaient déjà à me couper la tête. Non seulement mon énergie,
aidée de l’appui de tous ceux à qui mes principes n’étaient pas équivoques, les réduisit
au silence, mais je parvins à rétablir l’ordre et à faire cesser ce scandale de danse.
Il s’agissait, après cela, de pousser l’exécution des dispositions de la veille. J’avais
bien pu croire, en voyant cette danse intervenue si à contretemps, que notre projet était
vendu, mais j’en fus encore plus certain quand j’entrevis une foule d’autres entraves. Il
s’était introduit là force raisonneurs qui entrechoquaient toutes les délibérations et qui les
rendaient interminables. Bientôt d’autres incidents me confirmèrent bien davantage que
nous étions trahis. M’étant trouvé embarrassé de mes quatre drapeaux, j’avais été les
déposer chez un respectable sans-culotte, électeur, mon collègue. On ne tarda pas à
aller dénoncer ce dépôt à Jurie, commissaire de police de la section des
EnfantsTrouvés[68], qui s’empara de l’un de ces drapeaux et le porta chez Petion. Je dois dire
cependant qu’on respecta cette propriété et que le drapeau fut rapporté en place.
Mais quel fut enfin le sort de notre projet? Jusqu’à une heure après minuit, rien n’avait
l’air de pouvoir se déterminer. Mais, à la même heure, arrive sur la place de la Bastille,
Petion avec Sergent et …..[69]. Il n’est pas de plus grands hors-d’oeuvre que des
magistrats qui viennent s’entremettre parmi le peuple lorsqu’il est au cours d’une
insurrection reconnue nécessaire pour consolider sa liberté. La démarche du magistrat
pour contrecarrer ses mesures peut et doit être alors considérée comme un attentat à
cette même liberté. Pénétré de ces maximes, j’avance vers Petion et compagnie, je les
accoste doucement, et leur dis franchement: «Que venez-vous f…. ici?» L’un d’eux me
répondit: «Votre plan est encore manqué; vous êtes trahis, rentrez chez vous et vous
ferez bien.» Je vis qu’il était de la prudence de céder encore, et que mes dispositions
avaient été présentées de telle sorte à une partie de nos concitoyens qu’en nous
obstinant à les faire suivre, nous nous exposions peut-être à nous battre les uns contre
les autres. En conséquence, je rendis compte de cet avis à mes collègues, et leur dis:
«Allons chercher les drapeaux, et retirons nous.»
En toutes choses, les obstacles ne servent qu’à augmenter l’ardeur des desseins que
nous avons une fois résolus fortement. Irrité de ce nouvel échec, je restai tant au comité
que sur la place de la Bastille jusqu’à deux heures du matin pour aviser avec mes
collègues à des mesures ultérieures pour l’exécution de notre projet, manqué une
seconde fois. Je fus surpris lorsque, avant de me retirer tout à fait, j’allai chez le citoyen
gardien des drapeaux, dans l’intention de les retirer. Il me dit qu’il avait ordre du
commissaire de police Jurie de me les refuser et de ne me les livrer que quand il serait
présent. Je répliquai qu’où je trouvais mon bien, je m’en emparais. C’est en disant ces
mots que je démontai mes étendards de dessus leurs espontons et que je les emportai.
Il est inutile ici de peser longtemps sur l’observation qu’en nous retirant, après ce
second essai manqué, nous ne nous sommes consolés du non-succès qu’après nous
être bien promis de ne point tarder à tenter de nouveau le sort, en espérant qu’il pourrait
nous être plus favorable.
Sous le régime des Bailly, des La Fayette, des grands juges de paix inquisiteurs et du
tartuffe Du Port, on eût traité tout cela de conjuration atroce contre l’un des premiers
pouvoirs constitués, et j’eusse été faire un tour à la guillotine. Sans doute, il faut
beaucoup aimer sa patrie pour s’exposer pour elle à des risques aussi grands que tousceux que j’ai hasardés. Ce qui me reste à présenter aux lecteurs ne leur offrira pas de
ma part un dévouement moins entier pour la cause de la liberté.CHAPITRE XVI
JUILLET 1792
Incident très curieux.—La Cour essaie de me corrompre.

Pour peu qu’un homme devint un personnage, il fixait bientôt l’attention du roi
constitutionnel ou de ses alentours. J’en avais déjà trop fait pour rester ignoré, et la Cour,
qui avait un plan de conduite qu’elle suivait fidèlement vis-à-vis de tous ceux qu’elle
honorait de son attention, ne s’en départit pas par rapport à moi. Tout le monde a
remarqué cette différence que sous le despotisme absolu l’on ensevelissait sous terre les
gens qui voulaient se rendre redoutables, au lieu que sous le despotisme constitutionnel
on tâchait de les rendre muets avec de l’or. Je parus donc aussi valoir la peine d’être
acheté.
Par des motifs trop faciles à deviner, peu de gens ont eu l’indiscrétion d’imprimer
comment on s’y prenait en pareil cas; moi, je n’ai aucune raison d’être circonspect.
J’étais aux Tuileries le surlendemain du dîner de la Bastille dont je viens de donner la
relation. Je vis venir à moi un ex-noble, officier du Château. Je dis à l’un des citoyens
avec qui je me promenais. «Ne vous écartez pas, vous allez entendre ma conversation
avec cet esclave!» Aussitôt que ce dernier m’eut abordé, il me dit que le Roi désirait de
me parler. Il y avait déjà longtemps que l’on cherchait à me séduire; on crut sans doute
trouver le moment favorable et que l’enthousiasme de parler au Roi aurait eu prise sur
mon individu. Je répondis au valet de Louis: «Allez dire à votre maître que je demeure
rue et numéro tels, et que, s’il a à me parler, il me trouvera.»
Quatre fois différentes le même émissaire est venu à la charge, et me proposer une
entrevue avec Capet soit au jardin du Dauphin, soit chez Brissac, soit chez Laporte. Ni
chez l’un, ni chez l’autre, répondis-je. Enfin, on me demanda si je voudrais recevoir
Brissac chez moi et recevoir par sa bouche ce que le roi aurait à me transmettre. La
curiosité m’y fit consentir et je donnai rendez-vous pour neuf heures du soir, afin de ne
pas rendre ma conduite suspecte.
Je n’eus rien de plus pressé que de faire part de cet extraordinaire rendez-vous, et à
mes amis et aux hôtes de la maison que j’occupais.
A neuf heures précises, Brissac entre chez moi. L’homme qui aime la franchise ne peut
s’empêcher de parler son langage même devant les pervers qu’il sait bien n’être pas
susceptibles de sensibilité en l’entendant. Je dis donc à Brissac que, s’il venait pour
chercher à me séduire, il pouvait s’en retourner et que, s’il était pour chercher de grandes
vérités, il pouvait rester. Il me répondit qu’il ne venait effectivement que pour s’instruire.
Je lui dis alors tout ce que l’énergie de mon caractère put me dicter. Je lui démontrai, en
lui faisant l’énumération des crimes de la Cour, que je les connaissais tous, et je lui
déclarai en définitive que j’avais fait serment devant le ciel que je ferais tout ce qui
dépendrait de moi pour détruire les despotes et la tyrannie. Et parce que l’homme de
bien est toujours entraîné naturellement à donner de bons conseils même aux méchants,
même à ses ennemis les plus dangereux, je dis encore au messager du Roi: «Reportez à
votre maître que, s’il s’était servi d’honnêtes gens, il eût pu exister heureux, mais que,
n’ayant jamais su qu’acheter à prix d’or des hommes mercenaires, il court avec eux à
une perte inévitable. Vous, monsieur, lui ajoutai-je, votre tête est à prix; elle est au jeu
avec la mienne, il faut qu’il y en ait une des deux qui saute, attendu que, des deux partis
opposés à chacun desquels est attaché l’un de nous, il faut que l’un écrase l’autre».
Ces gens de cour étaient plastronnés à triple cuirasse contre tous les discours àprincipes, et l’expérience de l’efficacité du grand expédient, par lequel ils avaient fait
presque autant de conversions qu’ils en avaient entreprises, leur donnait une très grande
confiance à l’employer. Brissac crut donc apparemment qu’il ne me trouverait pas plus
rebelle que tant d’autres, et il me fit ses propositions avec beaucoup d’assurance.
Je ne dois pas dire ici à quelle hauteur la Cour avait cru devoir lui donner le pouvoir de
les élever. On croirait que je les porte moi-même fort haut pour me faire valoir beaucoup.
Mais des témoins qui ne sont pas morts, et lesquels ont été apostés de mon aveu pour
nous entendre, en rendraient bon compte si l’on en était curieux[70].
Les âmes honnêtes peuvent bien pressentir ce que mon indignation dut me dicter de
dire au séducteur Brissac. Je lui prédis, lorsqu’il se retira, qu’il ne devait plus faire un
long séjour au Château. Il fut encore plus court que je ne l’avais pu calculer, car deux
jours après il fut décrété d’accusation et arrêté[71].
La Cour corruptrice était irrebutable. Elle ne désespérait point de gagner un jour ce qui
lui était échappé dans un autre. Le lendemain du premier message, j’en reçus un second
encore par un ex-noble, qui vint me faire de nouvelles propositions d’or, d’argent et de
places importantes. J’ai tout repoussé avec dédain, en disant à cet esclave que je
servais la cause du peuple et de ma patrie, et qu’il n’y avait point assez d’or en France
pour m’acheter. J’eus encore des témoins secrets de tout ce qui se passa entre moi et ce
négociateur royal. Cet incident produisit l’effet de m’inspirer plus d’horreur pour le tyran,
et d’accroître beaucoup mon impatience de mettre une bonne fois à exécution le projet
médité de lui porter le dernier coup pour faire enfin triompher dans toute sa pompe la
liberté. Le moment de cet événement ne tarda point à paraître.CHAPITRE XVII
JOURNÉE DU 10 AOUT 1792
Si le peuple s’en était toujours attendu (sic) à ses représentants pour faire les
révolutions, sans doute il serait encore esclave. Les législateurs français n’ont montré de
véritable énergie que toutes les fois que le peuple s’est levé et qu’il les a forcés à en
prendre. Hors ces cas, combien n’ont-ils pas semblé agir souvent comme s’ils eussent
été d’accord avec les conspirateurs! Ici, il s’en présente un notable exemple.
Dès le 6, époque où nous avons publié les crimes de La Fayette, j’étais très instruit de
tout ce qui se passait dans les comités de l’Assemblée nationale. Je savais très
pertinemment[72], que les comités militaire, de constitution et autres avaient résolu
d’éluder de rendre autant le décret d’accusation contre La Fayette, que celui de
suspension contre le chef du pouvoir executif. On avait seulement arrêté l’ajournement
de la discussion sur ces deux individus pour le jeudi. Cette conduite était-elle dictée par
la pusillanimité ou la perfidie? Il ne faut pas raprocher beaucoup de circonstances pour
démêler quel était ce motif. Quand je vis la patrie trahie …..[73] et que tous les jours on
semblait enchérir sur les moyens de la tromper, mon indignation me transporta chez le
restaurateur des Feuillants, où je dis, en présence du public, à plus de trente députés de
l’Assemblée législative: «Que je connaissais toutes leurs infamies, tous leurs crimes, que
je savais du Château que les deux tiers des membres de l’Assemblée étaient vendus et
qu’ils trahissaient la nation, que je ne pouvais pas m’empêcher de leur dire qu’ils étaient
des brigands, que je savais que ma grande énergie les embarrassait, et qu’ils étaient
d’accord avec les Grands Inquisiteurs juges de paix de me faire arrêter, mais que je les
en défiais et qu’auparavant ils me verraient encore déployer ma vigueur contre leurs
complots.» J’ajoutai que, pour dernier mot, j’avais à leur dire que, si le 9, entre dix et
onze heures et demie du soir, ils n’avaient pas prononcé sur l’arrestation de La Fayette
et sur la suspension du roi, à onze heures trois quarts nous ferions sonner le tocsin….
je devais garder le silence parce que j’aurais trahi la patrie le (sic) divulguant. Je me
taisais soigneusement pour laisser …..[74] et ne pas faire manquer, etc. (Note de
Fournier.)]
Au lieu de n’être que les simples organes de l’opinion publique, nous avons presque
toujours vu nos sénateurs sembler prendre à tâche de la braver, et substituer leurs
volontés arbitraires à la volonté générale. Ici, pressés par les vives clameurs de la voix
souveraine, ils eurent l’air d’y céder un moment, ils promirent toute satisfaction au peuple
sur le compte de Louis Capet et de La Fayette, les deux traîtres les plus dangereux
d’alors. Mais toute la soirée du 9 se passa et rien ne fut prononcé contre eux.
Je n’ai pas, moi, manqué ma parole.
Le même jour, il y eut une assemblée des fédérés aux Jacobins. Pendant l’assemblée
des fédérés, j’entrai dans la salle au moment de la discussion sur l’objet de présenter
une nouvelle pétition à l’Assemblée, sur le refus d’en entendre une première qui venait
d’être renvoyée avec ignominie. La veille du grand jour des vengeances avait vu
consacrer le dernier oubli des principes. Des mandataires n’avaient point voulu entendre
leurs commettants.
Révolté de semblables procédés, je prends la parole, et je dis:
«Citoyens, je m’oppose personnellement à ce que vous donniez cette nouvelle pétition.
Vous en avez présenté mille, on n’a fait droit à aucune. Je vous proposerai celle-ci, qui
sera la dernière. C’est d’aller sur-le-champ couper six cents têtes[75] des conspirateurs
réfugiés dans le repaire royal, nous les porterons à l’Assemblée et nous dirons: Voilà vos
chefs-d’oeuvre, législateurs!»Cette motion, désapprouvée par un faible parti, fut applaudie par la majorité. La preuve
qu’elle était bonne, c’est qu’il a fallu l’exécuter le lendemain 10 au Château. L’on a déjà
pu voir, et l’on verra à la suite que je ne me contente pas de faire le beau parleur à la
tribune, en laissant aux autres à suivre l’exécution de mes motions. Je ne me détermine
qu’après avoir mûrement réfléchi, mais aussi, une fois arrêté à une délibération que je
crois bonne et tendant au bien de mes frères, je m’y sacrifie. On va donc me voir ici
toujours agissant pour animer mes frères et pour exécuter avec eux la secousse décisive
du 10.
Ce même jour, le comité secret se rassembla à la Chasse Royale, sur le boulevard[76].
Nous y avons fait venir Alexandre et Santerre. Ils nous ont fait de très brillantes
promesses pour seconder notre entreprise, notamment notre rodomont Santerre, toujours
très animé lorsqu’il ne s’agit que de parler et de faire le bel esprit.
Le soir, à neuf heures, je me suis rendu à la caserne des Marseillais avec lesquels
j’avais rendez-vous, ainsi que plusieurs de mes collègues. Nous y avons déposé nos
armes et, de là, envoyé des députations aux faubourgs Saint-Marcel et Saint-Antoine
pour inviter les citoyens de ces deux faubourgs à se trouver au ralliement dont nous
étions convenus. Pendant cet intervalle, j’allai à la section du Théâtre-Français, lors
assemblée en permanence; et, comme j’étais citoyen de cette section, qu’on sait avoir
toujours été un foyer ardent de patriotisme, je n’eus pas beaucoup de peine à y faire
adopter mes vues qui étaient déjà celles de la plupart des citoyens.
Le tocsin a sonné à onze heures trois quarts comme nous l’avions promis. On a placé
des postes, mais nous avons été trahis par les états-majors, qui ne remplissaient pas
nos intentions. A une heure du matin, nous avons relevé ces postes.
Il est venu à la section trois officiers municipaux pour nous inviter à cesser de sonner
le tocsin, observant qu’en conséquence d’un arrêté de la Commune, ils avaient déjà été
dans plusieurs sections et qu’on avait cessé d’y sonner; mais notre président, le citoyen
Lebois[77], brûlant d’énergie et de patriotisme, leur répondit:
«Plein de respect pour la Commune de Paris, nous ferons tout pour elle, mais ce que
vous nous demandez, citoyens, il est impossible de vous l’accorder. Au lieu de faire
cesser le tocsin, j’ordonne, en ma qualité de président, qu’il continue, car il n’est plus
question de reculer, et il est temps d’abattre les tyrans.»
Alors, de mon côté, je demande la parole et je dis:
«Citoyens, l’Assemblée a décrété que la patrie était en danger. Le peuple est levé;
vous, municipaux, vous devez aller vous coucher; vous n’avez plus rien à faire.»
A la pointe de jour, je fus nommé commissaire avec trois autres citoyens pour inviter le
bataillon de la section à se joindre devant la porte des Cordeliers. Mais les citoyens,
trompés par des brigands dont je vis l’un parmi eux faire cabale et s’opposant à notre
demande, en concluant au par-dessus à ce qu’on me coupât la tête, refusèrent
absolument de marcher, malgré l’arrêté de la section qui les y invitait.
Je rendais compte de ma mission, quand je m’aperçus que nous étions mieux
secondés d’ailleurs et que nous pouvions dès lors former l’espoir de faire réussir notre
projet. En effet, nous vîmes arriver de toutes parts différents bataillons, et notamment du
faubourg Saint-Marcel. Le bataillon de Marseille parut aussi en même temps.
Aussitôt on ne délibéra plus et l’on ne songea qu’à exécuter.
Nous formâmes deux divisions, dont l’une alla par le Pont-Neuf, et l’autre par le
PontRoyal. Le point de ralliement se fit sur la place du Carrousel. Ici tous les mouvements de
la grande attaque qui suivit sont précieux à saisir. Nous débutâmes par demander à
entrer au château dont les portes étaient fermées.
On nous envoya plusieurs officiers, entre autres, un officier de canonniers, pour nousdire «que nous n’avions qu’à nommer huit chefs, et qu’on les ferait entrer».
Nous répondîmes avec énergie «que nous n’avions point de chefs, mais que nous
l’étions tous, et que pour la seconde fois nous demandions à entrer».
Nous sommes restés là près de deux heures. A de longues discussions succéda un
refus formel de nous ouvrir.
Ceux qui ne connaissaient point Santerre comme moi ne savaient que penser sur son
compte [en voyant] qu’il ne se trouvait pas au rendez-vous. Mais moi qui avais déjà eu
tant d’occasions de l’apprécier, je ne fus pas très surpris de voir arriver Alexandre qui me
dit que Santerre venait de lui écrire pour lui demander secours avec du canon à la
Maison commune, attendu, disait-il, que les jours de M. Petion étaient en danger. «Leurre
épouvantable!» m’écriai-je dans mon indignation concentrée. Santerre, Petion, idoles du
jour que la foule aveugle est entraînée à encenser, vous êtes donc aussi d’insignes
traîtres! Mais prudence m’enjoint de dissimuler. Ne gâtons pas encore une fois une
cause si importante et si heureusement commencée et, malgré tous les obstacles,
sauvons la patrie, s’il nous est possible.
«Camarade, dis-je à Alexandre, il ne faut point partir, j’ai la confiance de te dire que
c’est encore là un dessous de carte de Santerre, et j’ajoute que si tu nous quittes, ce ne
sera de ta part qu’un trait de lâcheté.»
Je vis que c’était l’occasion d’employer une grande présence d’esprit et de penser à
tout à la fois. Je fus bien vite rendre compte de cette circonstance à tous les officiers qui
commandaient, et je leur dis de s’assembler promptement sur l’appel que je ferais faire.
Mais, de retour au centre de la place, je vis le commandant marseillais et plusieurs
autres citoyens de Paris qui me dirent: «Nous sommes donc encore joués et trahis. Voilà
Alexandre qui vient de partir avec deux canons et deux cents hommes, sous le prétexte
d’aller joindre Santerre à l’Hôtel de Ville.»
D’après le moment d’entretien entre Alexandre[78] et moi, je ne m’étais pas attendu à
cette manifestation de sa complicité avec Santerre. Je restai interdit et presque muet.
Revenu à moi, je ne vois de moyen de salut qu’en distrayant l’attention des braves qui
nous restaient pour la diriger vers le seul but d’un grand mouvement d’énergie et de
courage.
«Eh bien, citoyens et camarades, m’écriai-je; il faut périr aujourd’hui ou entrer au
Château. Je sais que si nous manquons cette journée, la France est livrée à l’esclavage
et la capitale réduite en cendres[79].»
Finissant ces derniers mots, j’eus tout de suite la satisfaction d’apercevoir l’impression
qu’ils avaient produite.
L’effet de cette impression ne tarda point non plus à se manifester. Les sans-culottes
tombèrent à coups de poing sur la porte dite Royale, et à force de secousses y ont brisée
et mise en pièces. Je profitai avec soin de ces premières dispositions et je sentis qu’il ne
dépendait plus que de ma conduite d’en soutenir la continuation et d’en faite résulter le
succès le plus complet.
Ici toute la scène va être en action, et les mouvements s’exécutent et se succèdent
avec une étonnante rapidité.
Aussitôt la porte enfoncée[80], je m’élance en furieux vers les quatre pièces de canon
qui étaient au bas du grand escalier, et je dis aux canonniers: «Vous, braves militaires,
êtes-vous pour la nation ou pour les tyrans?»
Ils me répondirent: «Il y a quatre heures que nous vous attendons, et vive la nation!»
A ces mots, je leur dis en saisissant le timon d’une pièce: «Eh bien! camarades,
suivez-moi.»
Aussitôt les quatre pièces me suivirent, et nous les postâmes dans leCarrousel où étaient demeurés nos bataillons.
Nous fîmes entrer quatre pièces des nôtres et nous les plaçâmes dans la cour du
château, braquées sur les fenêtres. Nos bataillons des Marseillais et des fédérés se
placèrent en bataille de droite et de gauche. Je montai aussitôt le grand escalier jusque
devant la porte de la chapelle. Là je vis qu’il était impossible d’aller plus loin. Une
barricade ou plutôt un retranchement s’y opposait. Alors je parlai à ceux qui se trouvaient
là avec force et énergie et en même temps avec toute l’honnêteté possible. J’observai
sur toutes les figures qu’il y avait sous jeu de grands desseins: car il ne me fut répondu
rien du tout. Cependant un Suisse s’élance à corps perdu de mon côté en jetant ses
armes et criant: «Vive la nation!»
J’emmenai ce brave avec moi et le remis entre les mains des fédérés en leur disant:
«Voici un bon Suisse qui a rejeté au despotisme les armes qu’il en avait reçues et s’est
tourné exclusivement vers la patrie.» Il entra aussitôt dans nos rangs au milieu des
embrassements de ses frères.
Comme j’avais reconnu sous les habits suisses, ainsi que sous ceux de gardes
nationales, beaucoup de chevaliers du poignard et de grenadiers des filles
SaintThomas, je remontai une seconde fois pour témoigner aux uns et aux autres que nous ne
voulions de mal à personne, mais que nous priions seulement qu’on nous remît le roi et
sa famille.
Le commandant me fit réponse qu’ils n’en feraient rien, et que la force armée du
château les garderait elle-même.
Alors je me rendis aux quatre pièces de canon; je fis charger; je dis aux canonniers de
se tenir prêts et que j’allais faire commandement à la garde du château de nous livrer le
roi, et, si elle s’y refusait, qu’au premier signal ils aient à faire feu.
J’avançai ensuite sous le balcon et fis une nouvelle sommation. On ne me répondit
rien. J’allais donner le signal aux canonniers, lorsque Lazowski, officier de notre artillerie,
vint à moi et me dit:
«Montons encore une fois et pour la dernière; sommons-les de mettre bas les armes et
de nous livrer le roi, ou que sinon nous allons agir.»
Je me rends à cette proposition. Nous montons de nouveau l’escalier, Lazowski et moi.
C’est à ce moment que le signal part et qu’on nous fusille. Je suis jeté dans le fond de
l’escalier par l’explosion d’un grand feu général dirigé de toutes parts sur nos bataillons;
je reçois dans le même moment un coup au bras gauche dont je suis et resterai
probablement estropié.
Arrivé à la porte pour rejoindre les bataillons, je suis renversé par un autre coup à la
cuisse gauche. Je crus bien alors que c’était ma dernière heure, car les cadavres et les
blessés tombaient à ma vue de tous les côtés, et j’eus la plus grande peine possible à
me retirer.
Le feu des scélérats du Château était si vif que dans le premier moment nos bataillons,
partie massacrés, furent dispersés entièrement au point que l’on avait fait l’abandon des
quatre pièces de canon.
A l’aspect de ce moment de détresse, je courus du côté du guichet où je rencontrai une
pièce de canon des Marseillais conduite par le commandant en second qui était déjà
blessé dangereusement à la main[81]. Mais je lui dis, ainsi qu’à tous les guerriers qui
l’entouraient: «Du courage, amis, nous allons entrer au Château et passer tout au fil de
l’épée.»
Je fis de suite placer une pièce de canon à la grande porte donnant du côté du guichet.
Je la fis briser, et cette ouverture me facilita d’envoyer la mort à un grand nombre de
Suisses dont le feu nous faisait beaucoup souffrir. Je fis de même mettre à bas la portequi communiquait chez le valet de chambre du Roi.
Cependant les décharges des assaillants étaient si meurtrières, que je voyais l’heure
où nous perdions la bataille. Je m’avisai d’un stratagème. Je me ressouvins du même
stratagème employé à la Bastille et qui fit perdre la tête à De Launey, par lequel je me
flattai de désorienter nos ennemis, et le succès m’apprit que je n’avais point fait une
fausse combinaison. Ce fut de faire mettre le feu partout pour imprimer la terreur et
l’épouvante aux assiégés et les déconcerter.
Dans les moments de péril extrême, les petites considérations n’arrêtent pas. Nous
manquions de papier pour allumer le feu en divers endroits: des assignats en tinrent lieu.
Rien ne coûte quand il s’agit de remplir un grand but.
Dans la confusion des mouvements de cette grande mêlée, je distinguai deux hommes
qui volaient de l’argenterie et qui en avaient rempli leur poches. Je les fis arrêter sur
l’instant, et ils furent aussitôt exécutés. Ces exemples prompts et sévères de la justice du
peuple souverain prévinrent les plus grands désordres et prouvèrent que le but de la
grande démarche de cette journée n’était point d’exercer des actes de pillage.
Pendant la grande chaleur de l’action, je ne faisais que courir d’un bout à l’autre pour
faire approcher les caissons de chaque pièce. Je rends avec une vraie satisfaction ma
situation d’alors. Je n’éprouvais plus que le sentiment de l’intrépidité. Il me semblait être
invulnérable. Je marchais au milieu du feu avec une sorte de conviction qu’il ne pouvait
avoir de prise sur moi. C’est dans ces dispositions que je m’arrêtai même à quelques
actes particuliers qui n’auraient peut-être pas dû me distraire des soins plus généraux et
essentiels. J’allai chercher du milieu des morts un chapeau pour donner au commandant
en second des Marseillais en remplacement du sien qu’il avait perdu, j’arrachai plusieurs
citoyens d’entre les cadavres qui les étouffaient et je les rendis par là à la vie, notamment
le citoyen Lionné, marchand charcutier, rue de la Verrerie, etc., etc.
Enfin le combat se termine et la victoire nous reste. Je rentre chez moi pour me panser
et me rafraîchir. J’allai encore ensuite pour terminer cette journée assister et concourir à
l’exécution des statues de bronze de la place Vendôme. C’est par là que je couronnai
toute la participation que j’eus aux fameux actes au 10.CHAPITRE XVIII
AOUT [ET SEPTEMBRE] 1792
Affaire des prisonniers d’État accusés du crime de lèse-nation, détenus à Orléans. Je
suis chargé de les transférer à Saumur. Leur massacre à Versailles[82].
Quelques jours après le 10, tout Paris se mit en effervescence à l’occasion des
prisonniers d’Orléans[83]. Que signifie, disait-on, la détention de tous ces conspirateurs
en chef qui n’ont cessé d’insulter à la nation, en transformant leur prison en une maison
de plaisirs et de festins continuels[84]? Que signifie cette Haute-Cour nationale[85] qui
n’a encore jugé aucun d’eux et qui coûte immensément à l’État? Bientôt l’opinion
générale se résume sur cet article et il est décidé à l’unanimité qu’une partie de la garde
nationale parisienne se rendra à Orléans et qu’elle ramènera les prisonniers à Paris[86].
En même temps ce fut sur moi que tout le peuple jeta les yeux pour déférer (sic) le
commandement de cette expédition.
Ce n’était point assez d’être honoré du choix du peuple: il me fallait encore
l’assentiment des autorités constituées. Je me rends à la Commune de Paris où je dis au
Conseil général que j’aurais besoin de pouvoirs pour une expédition importante, mais
dont la réussite dépend de ce qu’elle restera secrète, [c’est] pourquoi je ne peux pas la
communiquer en public.
Des commissaires sont nommés pour recevoir ma déclaration. Le Conseil général, de
concert avec le général Santerre, m’expédie aussitôt un pouvoir à l’effet de me faire
délivrer tout ce dont j’aurai besoin pour mon expédition. Santerre, pour ses grands
services à la chose publique, avait dès lors tous pouvoirs à la Commune. C’est lui qu’elle
chargea de me donner toutes les autorisations nécessaires pour cette expédition
d’Orléans.
Je fis part à Santerre qu’il me faudrait des munitions, des canons, et en même temps le
pouvoir de faire des bons en cas de besoin. Santerre ordonna le tout et même il me
chargea d’aller trouver le Conseil général pour demander au moins un millier de louis
pour cette expédition.
En ayant parlé à quelques membres, ils me renvoyèrent à Santerre en me disant de
faire avec lui tout ce que je jugerais à propos, et que tout ce que je ferais serait trouvé
bien fait. Sur cette réponse, Santerre m’autorisa à faire des bons[87] partout où le cas
l’exigerait, sans limites et sans bornes.
C’est ainsi que je suis parti de Paris avec ma troupe, et que, nonobstant les
autorisations que je viens de rappeler, j’ai payé partout de mes propres deniers jusqu’à
l’époque de l’incident qui va suivre.
Nous partions de Longjumeau le …[88], lorsque du Bail, Bourdon [de] la Crosnière et
Tallien, aujourd’hui députés à la Convention, y sont arrivés à quatre heures du matin en
qualité de commissaires du pouvoir exécutif. Ils venaient m’annoncer que mon départ
avait provoqué un décret de l’Assemblée nationale par lequel il était ordonné que les
prisonniers d’Orléans fussent jugés sur-le-champ[89], qu’ils venaient en conséquence me
notifier de rétrograder, parce que la translation n’était plus nécessaire.
Quelle secrète intrigue, quelle protection particulière, quel vif intérêt pour les
conspirateurs avaient pu faire décider cette démarche? Voilà de ces circonstances que le
public n’a pas sues et qui pouvaient être capables de faire fortement soupçonner les
intentions du nouveau pouvoir exécutif.
Comment! on se flattait de pouvoir faire juger sur le champ tous ces traîtres à la patrie
par ces mêmes magistrats qui n’avaient point voulu jusqu’alors les juger! Il leur fallaitdonc une recommandation, une injonction particulière; il leur en avait donc été donné une
pour rester inertes; on en était donc instruit! Tout ceci prêtait à mille conjectures de
défiance différentes les unes des autres, etc.
Je demandai aux commissaires leurs pouvoirs avant que d’accéder à ce qu’ils
proposaient. Ils firent connaître leur mission en présence de la troupe assemblée. Mais
alors tous les citoyens, qui ne démêlaient dans cette mesure qu’un moyen, disaient-ils,
de sauver bien vite les coupables, se mirent à crier: «Nous sommes partis de Paris pour
aller à Orléans; ainsi c’est à Orléans qu’il faut aller, et si Fournier, que nous n’avons
nommé notre général que pour nous y conduire, s’y refuse, il n’y a qu’à lui abattre la
tête».
J’apaisai cet orage en disant à la troupe que je savais ne point commander des
esclaves, que je ne ferais rien sans avoir bien consulté tous mes camarades, et que dès
lors je leur demandais s’il ne leur serait pas agréable que je présentasse en leur nom à
tous une pétition à l’Assemblée, laquelle je me chargeais de porter moi-même.
Le résultat de la délibération fut de nommer deux commissaires avec moi pour aller à
l’Assemblée nationale; que cependant la troupe continuerait sa route pour Orléans et
que, si le général ne venait pas la rejoindre, il lui en coûterait la tête.
J’observe que Tallien était l’un des deux commissaires dont je viens de parler et que,
voyageant dans la même voiture pour revenir à Paris, nous ne nous dîmes pas un seul
mot pendant toute la route, parce que je me défiais beaucoup de son civisme[90]. Je ne
sais si lui, à mon égard, c’est par le motif d’une prévention semblable qu’il ne me parla
pas non plus. Mais je déclare ici que depuis j’ai bien changé d’opinion sur son compte.
Tant que Tallien soutiendra les principes qu’il prêche dans son Journal des
SansCulottes, je le regarderai comme le plus ferme appui du véritable patriotisme.
Mais Bourdon [de] la Crosnière changea un peu les dispositions en faisant aux soldats
une proposition qui pouvait être un puissant attrait pour un certain nombre d’entre eux:
«Ne partez point d’ici, leur dit-il, que Fournier ne soit de retour. Dépensez, mangez,
buvez, divertissez-vous: la nation paiera tout.»
On voit que Bourdon et du Bail étaient inspirés par tout autre motif que celui d’épargner
les fonds de la patrie. Ils n’avaient pas non plus celui de m’engager à me louer de leurs
procédés: car, après s’être permis d’ordonner une dépense particulière de 617 livres, ils
ont eu la méchanceté de faire venir à la Maison commune de Paris le malheureux chez
qui avait été faite cette dépense pour réclamer cette somme sous mon nom.
Mais revenons à mon retour à Paris, avec la pétition de mes camarades.
J’arrive à la barre, et j’y présente cette pétition[91] qui fait changer tout à fait les
mesures du pouvoir exécutif. Elle détermine l’Assemblée à rendre un décret qui ordonne
qu’il me sera donné mille hommes de troupe de garde nationale parisienne pour aller à
Orléans garder les prisonniers de la Haute-Cour, de concert avec la garde nationale
d’Orléans.
Le pouvoir exécutif m’expédie des ordres en conséquence. Il m’adresse à la Maison
commune pour demander tout ce dont j’avais besoin. Il m’y fut compté six mille francs,
somme qui n’était rien pour pouvoir suffire aux dépenses considérables qu’il était
question de faire journellement en raison de la grande quantité d’artillerie que nous
avions et en raison des quinze sols de solde par jour, au-dessus de l’étape, à chaque
volontaire.
Qui croirait cependant qu’en revenant au Conseil général, à mon retour d’Orléans, j’y
trouvai que les malheureux Bourdon [de] la Crosnière et du Bail m’avaient dénoncé
comme un concussionnaire qui avait fait des bons partout où il était passé, et qui n’avait
payé personne? Sans doute ils se vengeaient de ce que j’avais controversé leur missionau succès de laquelle ils avaient sans doute raison de s’intéresser vivement.
Qui croirait encore qu’on avait accueilli ces misérables dénonciations et d’autres plus
absurdes, telles que de dire que j’avais enlevé trente-six mille francs avec lesquels j’étais
parti de Paris comme banqueroutier? Croira-t-on que tout ceci s’était accrédité au point
de dicter un mandat d’arrêt contre moi? Mais je parais à la Commune, j’impose silence à
mes vils délateurs, je m’explique, et aussitôt le ridicule mandat d’arrêt est biffé.
C’est à la suite de ces odieuses tracasseries, qui semblaient me présager tous les
futurs déboires du malheureux voyage d’Orléans, que je pars de Paris et je vais rejoindre
ma troupe à Étampes où elle s’était rendue de Longjumeau, d’après les ordres que je lui
avais fait parvenir, après le séjour que j’ai noté qu’elle avait fait dans ce dernier endroit
par l’influence et à l’instigation de Bourdon [de] la Crosnière et du Bail[92].
La garde nationale d’Orléans, les troupes de ligne qui y étaient en garnison, le
département et la municipalité sont venus au-devant de nos bataillons, à deux lieues de
cette ville. Un bivouac était préparé pour nous dans la forêt et l’on y avait fait porter du
vin et tous autres rafraîchissements nécessaires. La fraternité et la joie accompagnèrent
cette reconnaissance. Des santés en grand nombre furent portées en l’honneur de la
nation, et le canon, avec une nombreuse musique, annonçait la pompe de la fête.
Le cortège réuni était si considérable qu’il mit plus de quatre heures à défiler.
Cependant toutes ces démonstrations n’étaient que théâtrales. J’appris trop bien vite
qu’en général la population orléanaise n’avait pas en réserve une forte provision de
civisme et que, foncièrement, notre apparition n’avait pas fait le plus grand plaisir.
Nous arrivons à Orléans et nous allons aussitôt nous emparer des prisons où je
commençai à faire mettre pour le bon ordre une garde suffisante.
Toute notre troupe fut logée chez les citoyens les plus aisés. Politique ou non, elle ne
pourra jamais trop se louer des bons procédés qu’elle en reçut.
De notre côté, nous pouvons nous flatter d’avoir fait régner la tranquillité durant tout
notre séjour à Orléans.
Mon artillerie était toujours placée de manière à nous tenir sur nos gardes. Cependant
je ne jouis pas longtemps d’une entière sécurité. Une nuit vint où j’éprouvai des
inquiétudes qui furent les présages des altercations sérieuses qui me traversèrent
successivement. En faisant ma tournée à deux heures du matin, j’ai trouvé mes pièces
de canon dégarnies et seulement deux sentinelles avec l’officier de poste, qui me dirent
qu’il n’était pas possible de garder cette artillerie, attendu le trop grand service dont nous
étions surchargés et la trop grande difficulté de rallier tout notre monde épars dans les
maisons des citoyens.
Ces observations me déterminèrent de faire parquer mes pièces d’artillerie à la pointe
du jour dans la maison où j’étais logé.
Mais le surlendemain je fus troublé par un incident qui semblait annoncer des suites
bien plus graves.
Il était arrivé à Orléans un régiment qui venait du Port-au-Prince et qui dirigeait sa
marche vers les frontières.
D’un autre côté, le régiment de Berwick, suisse, était en garnison dans la ville ainsi
qu’un corps de cavalerie. Il m’apparut que la malveillance avait projeté de mettre aux
prises ces différents corps et le nôtre pour parvenir à faire régner un désordre, à la faveur
duquel on espérait peut-être de sauver des prisons les conspirateurs confiés à ma garde.
M’étant aperçu à temps de ce danger, j’eus soin de me prémunir contre les résultats.
Sur les neuf heures du soir, je suis appelé au département et à la municipalité et
presque en même temps j’entends battre la générale. Je vois le moment où il s’agit
d’éviter par le courage des événements peut-être bien désastreux. Je cours bien vite auxdrapeaux; je rassemble ma troupe et en moins d’un quart d’heure je m’empare de tous
les débouchés dans le centre de la ville. Je braque mes canons de toutes faces; je me
mets en bataille à bout portant du régiment du Port-au-Prince et j’envoie de fortes
patrouilles à tous les postes de la ville.
Ces dispositions faites, j’apprends que le régiment de Berwick a fait distribuer quarante
cartouches à chacun de ses soldats. Alors je donne ordre à ma troupe de charger. Je
demande aux officiers du régiment de Port-au-Prince quelle était leur intention: «Liberté
et égalité, me répondirent-ils, et vous pouvez en cette occasion ordonner, nous sommes
à votre commandement.»
«Camarades, leur répliquai-je, vous êtes fatigués, vous partez demain: allez vous
reposer. Nous sommes bien en état de nous défendre contre quiconque nous attaquera
et nous ferons la garde pendant la nuit.»
Alors tous les régiments rentrèrent dans leurs casernes.
Ainsi se termina cette tentative si menaçante. Si l’on n’a voulu que nous tâter pour
savoir si nous étions les hommes du 10, l’énergie et la fermeté que nos bataillons
montrèrent ne le laissèrent nullement à douter[93]. Vraisemblablement la rage délirante
des agitateurs n’en serait-elle pas restée là et fût-elle parvenue à engager quelque
nouvelle tentative contre nous: mais la circonstance de notre prompt départ lui épargna
cette peine.
Un décret de l’Assemblée nationale du 2 septembre m’arriva à Orléans le 3 et
ordonnait la translation des prisonniers à Saumur[94].
Voici les mesures d’exécution qui me servirent à assurer mon départ.
Le département rendit un arrêté pour nous faire renforcer par cinq cents hommes de la
garde nationale d’Orléans. Je représentai que je ne pouvais partir sans argent puisqu’il
fallait chaque jour délivrer quinze sols de prêt à chaque homme. En conséquence, le
lendemain, jour du départ, il me fut donné quinze mille livres.
J’assemblai la troupe, je lui fis part du décret de l’Assemblée nationale pour la conduite
des prisonniers à Saumur. Je fis charger ces prisonniers au nombre de cinquante-trois
sur des voitures et je fermai moi-même à clef toutes leurs malles renfermant
considérablement d’effets précieux sur lesquels j’ordonnai que les scellés fussent mis.
Ici se présentent des circonstances extraordinaires et qui sont encore presque
énigmatiques pour moi.
J’étais le général de cette troupe, et l’on va voir quelle fut mon autorité sur elle. J’avais
un décret ostensible à faire exécuter et d’autres que moi avaient apparemment des
ordres secrets pour une mesure qui y était bien contraire. Le 3 septembre, veille du
départ d’Orléans, un courrier m’apporta un paquet qui annonçait les massacres du 2
dans les prisons de Paris en m’insinuant d’en faire faire à peu près autant à Orléans. Je
reçus ce paquet chez l’évêque[95], où étaient alors Bourdon [de] la Crosnière et du Bail,
auxquels je le communiquai, ainsi qu’à l’évêque. Ayant été appelé un instant hors du
cercle, le paquet et le courrier disparurent pendant ce temps et je ne pus jamais ressaisir
ce même paquet.
Je n’ai cependant pas perdu la trace de cet objet et je me réserve, dans un supplément
à ce mémoire[96], de donner à cet égard des développements qui jetteront un grand jour
sur les machinations secrètes de cette fameuse affaire des prisonniers d’Orléans.
Au lieu de vouloir aller à Saumur, la troupe prit la route de Paris et plus de quatre cents
hommes m’entourèrent, la baïonnette au bout du fusil, en me disant que si je
commandais d’autre marche, c’en était fait de moi.
Je semblai céder au voeu de la violence. Nous fîmes donc route pour Paris[97]. Arrivé
à Étampes, j’y ordonnai un séjour pour attendre les ordres ultérieurs du Corps législatif.J’y reçus quatre commissaires du pouvoir exécutif qui me notifièrent un nouveau
décret par lequel il nous était enjoint de ne point amener les prisonniers à Paris, mais de
choisir tout autre département que nous jugerions à propos[98].
Je fis assembler toute la troupe dans une église pour lui faire part de ces nouvelles
dispositions. Mais il ne me fut presque pas possible de me faire entendre. De tous côtés
on s’écriait: «A Paris, à Paris, c’est à Paris qu’il faut aller! Et, si le général s’y oppose, il
n’y a qu’à faire tomber sa tête.» D’autres disaient: «Il n’y a qu’à le dégrader, le chasser et
en nommer un autre[99].»
J’étais bien résolu de mourir s’il le fallait pour l’exécution de la loi; mais,
provisoirement, je ne vis pas d’autre parti à prendre pour apaiser ces vociférations et
atténuer cette terrible effervescence que de renvoyer tout le monde et de remettre
l’assemblée au lendemain à 8 heures.
Dans la nuit, je reçus une seconde dépêche du pouvoir exécutif, signée
Roland, qui me recommandait sous ma responsabilité de ne point venir à
Paris.
La troupe assemblée à huit heures, je fis part de cette nouvelle dépêche, et à
l’unanimité, il fut décidé que l’on irait à Versailles[100].
Nous partons en conséquence pour Versailles avec les commissaires du pouvoir
exécutif. J’allai en avant pour faire part de mes ordres au Conseil général de la
Commune, et lui annoncer le dépôt que j’allais mettre sous sa sauvegarde. Alors le maire
de Versailles, en conséquence d’un arrêté du département, m’engagea d’aller avec lui
sur toutes les places pour en faire la proclamation au peuple.
Je trouvai assez étrange cette proclamation, qui disposa les esprits longtemps
d’avance et donna le temps de concerter des projets qui n’eussent peut-être pas eu lieu
sans cette annonce préalable et faite avec le plus grand bruit.
Quoi qu’il en soit, à la suite de la proclamation, le maire et plusieurs
municipaux vinrent avec moi reconnaître les prisonniers à Villejuif.
C’est de là que, continuant avec eux la route, nous sommes entrés dans
Versailles.
Arrivés à la grille de l’Orangerie, toute notre artillerie passe et tout à coup cette grille se
ferme, le maire de Versailles d’un côté et moi de l’autre. Le peuple se saisit de mon
cheval et de moi, en disant que si je remue on me coupe aussitôt la tête. Je suis conduit
jusqu’au carrefour des Quatre-Bornes[101] où l’on dételle les chevaux des voitures qui
conduisaient les prisonniers. Là, la troupe s’aperçoit que ma vie est en danger. Elle fait
casser la serrure de la grille à coups de hache par les sapeurs et vient avec la cavalerie
à mon secours. Pendant ce mouvement, le peuple furieux saute sur les voitures, frappe
les prisonniers et hélas! offre aux yeux effrayés le spectacle épouvantable d’une
extermination sans réserve[102]!!
Quel parti prendre? Je fis battre mes bataillons en retraite. Aurais-je été risquer le
massacre de dix mille citoyens pour tenter le salut des malheureux conspirateurs[103]?
Je dois dire que je n’ai trempé en rien dans les barbares et ténébreuses manoeuvres
qui ont amené la fin tragique de ces prisonniers. J’ai été même la dupe et le jouet de ce
long système de perfidie, ainsi qu’on a pu voir dans le narré que je viens d’offrir. Que de
réflexions ne sont point à faire sur les différentes circonstances de cette expédition? Mais
de ces réflexions, on ne négligera pas sans doute la principale. C’est qu’en général la
patience du peuple était portée à bout dans ce moment, d’après les trahisons de toute
espèce, dont la vengeance venait de lui coûter tant de sang, et que cette même patience
était lassée, impatientée par le scandale de ces grands coupables affichant pendant
longtemps l’assurance de l’impunité, par la transformation de leur maison de détention enun lieu de délices et de plaisirs, où ils se livraient sans contrainte à toutes les
dissipations les plus recherchées, recevant sans cesse une nombreuse compagnie,
entretenant hautement, et sans prendre la moindre peine pour s’en cacher, les plus
actives correspondances avec tout ce qui était connu de plus contre-révolutionnaire à
Paris, dans les départements et au delà; et au milieu de toutes ces occupations, ayant
l’air d’être parfaitement d’accord avec tous les magistrats de la Haute-Cour, qui ne les
distrayaient nullement, n’informaient, ni ne les les interrogeaient point: on a même assuré
que plusieurs d’eux allaient habituellement faire leur partie, entendre les saltimbanques
et partager tous les plaisirs de cette prison métamorphosée en asile de sybarites! Et une
nation libre aurait pu contenir les effets de cette indignation à la vue de tant d’actes de
perversité?…
[Le manuscrit de Fournier est inachevé; il se termine par les phrases décousues qu’on
va lire:]
Pièce de tragédie où l’on jouait le tribunal. Cette pièce a été imprimée.
Je me repentirai toute ma vie de n’avoir point arrêté en même temps le tribunal.
La Haute-Cour coûtait 1,500,000 francs par mois à la nation ou 35 millions (sic). Suis-je
un conspirateur d’avoir fait cette épargne à la nation?
Dépôt des effets précieux des prisonniers: argenterie et effets, bijoux, hardes, billets au
porteur, etc. Inventaire en fut fait par des commissaires de la Commune. Scellé, déposé
à la Maison commune de Paris. Procès-verbaux détournés on ne sait par qui, malgré la
surveillance et les perquisitions du Conseil général. On trouve quelques débris d’effets,
mais les plus précieux sont disparus. J’ai retiré décharge des dépôts dans le temps tant
des commissaires de la Commune de Paris que du garde-magasin. C’est l’intérêt public
qui m’a porté depuis à vouloir me faire rendre compte[104]. O Patrie, comme on te pille!
etc., etc.
FIN DES MÉMOIRES DE FOURNIER L’AMÉRICAINNOTES
[1] Voici son acte de naissance: «Claude Fournier, fils à autre Claude, cadissier de cette ville,
et à Jeanne Lhéritier, ses père et mère, mariés, né hier, et a été baptisé par moi, curé,
soussigné, le 22 décembre 1745. Parrain: Claude Fournier, horloger; sa marraine: Elisabeth
Pruneyres, de cette ville. Ont été présents: Joseph Fournier et Antoine de Mathieu, boulanger,
oncles. Ils ont signé à la minute, à l’exception de la marraine qui a déclaré ne savoir signer.
MARTINON, curé chanoine.»—Nous devons communication de cet extrait du registre de la
paroisse de Saint-Laurent d’Auzon à l’obligeance d’un érudit habitant de Brioude, M. Paul Le
Blanc.
[2] D’après un de ses biographes, M.H. Doniol, il aurait été, avant son départ, domestique
chez un officier de marine à Auzon, puis chez un officier de cavalerie à Clermont. (L’Art et
l’Archéologie en province, t. IX, p. 72.)
[3] Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, III, 594.
[4] Papiers de Fournier, aux Archives nationales, F7 6504.
[5] Mortimer-Ternaux, III, 588.—Cet auteur a consulté les registres de la Commune de Paris,
aujourd’hui détruits.
[6] Le procès-verbal qui fut dressé à cette occasion (10 septembre 1792) se trouve dans les
papiers de Fournier.
[7] Fournier se fit délivrer, le 30 brumaire an V, aux Archives, une copie certifiée de cette
lettre. Cette copie fait actuellement partie de la collection d’autographes de M. Étienne
Charavay, qui a bien voulu nous la communiquer.—Ces comptes de Fournier ont d’ailleurs été
déjà publiés par Mortimer-Ternaux, III, 590.
[8] Cette attestation, en date du 12 août 1793, se trouve aux Archives, dans les papiers de
Fournier.
[9] Cependant Garat, dans son rapport du 19 mars 1793, signala Fournier, Varlet et
Champion parmi les Cordeliers qui tentèrent d’organiser ce comité d’insurrection. (Moniteur, XV,
750.)
[10] Procès-verbal de la Convention, VII, 300-302.
[11] A Marat, journaliste. Paris, 14 mai an II, in-4 de 7 pages.
[12] Paméla ou la vertu récompensée, comédie en cinq actes et en vers, par François de
erNeufchâteau, fut représentée pour la première fois au Théâtre de la Nation, le 1 août 1793.
On trouvera dans l’Histoire du Théâtre-Français, par Etienne et Martainville (tome III, pages 99
à 105), l’histoire des incidents qui troublèrent les représentations de cette pièce et amenèrent
l’arrestation de l’auteur et des comédiens. Voir aussi E. Biré, Paris pendant la Terreur, p. 287.
[13] Séance du club des Jacobins du 15 octobre 1793:
«Blanchet: Fournier, qui dénonça, il y a quelque temps, l’incivisme du Théâtre-Français
relativement à Paméla, qui a donné depuis la Révolution des preuves réitérées de patriotisme,
est actuellement en prison à Versailles. Il a été arrêté sous le prétexte d’un duel. La Société doit
son appui à cet officier, connu par son civisme.
«Un membre du Comité de correspondance rend compte des démarches qu’il a faites à ce
sujet; il annonce que Fournier va être mis en liberté.»
[14] Dunouy avait en effet été exclu de la Commune, le 12 frimaire an II, comme «exagéré».
(Moniteur, XVIII, 580.)
[ 1 5 ] Collection de M. Etienne Charavay.
[16] M. Mortimer-Ternaux (III, 601-607) a publié cinq dépositions de témoins faites contre
Fournier à cette occasion.
[17] Le Journal des hommes libres, continuation du Républicain (par Charles Duval et autres),
commença à paraître sous ce titre à partir du 29 juin 1793.
[18] Le Miroir, rédigé par le royaliste Beaulieu, commença à paraître le 11 floréal an IV.
[19] Le Courrier républicain, continuation du Courrier français, avait commencé à paraître le
10 brumaire an II. Il était rédigé par un certain Auvray.
[ 2 0 ] Collection de M. Etienne Charavay.—Cette lettre est sans date. Mais Fournier dit qu’il
l’écrit un an après sa sortie de prison, c’est-à-dire en l’an V.
[21] Le 24 brumaire an IX, il adresse une longue pétition au premier Consul. (Voir Les
déportations du Consulat et de l’Empire, par Jean Destrem. Paris, 1885, in-12, p. 393.)
[22] Voir une lettre assez insignifiante qu’il écrivit de Cayenne à sa femme en 1806. Ibid., p.
244.
[23] Ces détails et les suivants sont empruntés aux pièces officielles annexées au dossier de
Fournier (Archives nationales). On voit combien d’erreurs M. Mortimer-Ternaux a réunies dans
ces quelques lignes qu’il consacre à la fin de la vie de Fournier (III, 638): «Après quelques
années de séjour dans cette colonie (Cayenne), il s’en évade, se réfugie à la Guadeloupe et se
fait corsaire. En 1814, il rentre en France et y meurt tranquillement quelques années après.»
[24] Nous n’avons pas retrouvé cette pétition.
[25] Fournier demeurait alors cul-de-sac du Doyenné, n° 20.[26] Sauf dans le chapitre XI de ses mémoires, qui n’est qu’un brouillon informe. Voir plus bas
la note à la page 42.
[ 2 7 ] Notamment par des extraits d’un Mémoire expositif qu’il rédigea le 3 février 1790 et fit
approuver par ses compagnons d’armes. Ce récit de la conduite de Fournier au début de la
Révolution est intitulé: Mémoire expositif des services patriotiques du sieur Fournier l’Héritier,
ancien habitant de Saint-Domingue, où il a servi seize ans dans les milices bourgeoises, et
depuis quatre ans domicilié à Paris, rue des Vieux-Augustins, paroisse Saint-Eustache, n° 28.
Fournier terminait son mémoire en demandant «qu’il lui fût accordé une marque honorifique et
distinctive qui annonçât manifestement à ses concitoyens, et surtout aux colons de
SaintDomingue, des preuves non équivoques de ses services patriotiques.» Les membres du Comité
de Saint-Eustache repoussèrent cette demande en ces termes: «Le Comité de Saint-Eustache,
en rendant justice au zèle que M. Fournier a montré dans le temps de la Révolution, lui a
expédié le brevet de service auquel tous les officiers provisoires avaient droit de prétendre. Il
n’est pas en son pouvoir d’accorder d’actes de distinction, qui pourraient mécontenter d’autres
citoyens qui ont bien mérité de la patrie.»
[ 2 8 ] Fournier modifia ce titre après coup et l’amplifia, dans un des deux textes de ses
mémoires, de la manière suivante: «La Galerie des traîtres ou Mémoires secrets de C. Fournier,
Américain, contenant les détails de la part active qu’il a eue dans les deux révolutions de
France, en 1789 et en 1792, contenant aussi l’enchaînement des trahisons de Bailly, La
Fayette, Louis Capet, Manuel, Petion, Santerre, Carra, et plusieurs autres personnages
remarqués tant dans les Assemblées législatives qu’ailleurs, pour servir de matériaux essentiels
à l’histoire.»
[29] On verra d’ailleurs, vers la fin de ces mémoires, les raisons qui me forcent très
impérieusement de leur donner la publicité. (Note de Fournier.)—On sait qu’il ne réalisa pas ce
projet de publier ses mémoires.
[30] J’avais à Saint-Domingue une habitation et une guildiverie, ou fabrique de tafia, de valeur
constatée de plus de cinq cent mille livres, voisine de celle des sieurs Guibert frères, sur laquelle
elle obtint une supériorité de succès; elle éveilla leur jalousie. Ils étaient alliés au sieur de
Bougars, intendant de la colonie, et ils avaient du crédit auprès de tous les officiers civils et
militaires de l’île. Ils profitèrent de ces avantages pour me vexer impunément. Chicané, d’abord,
sous de vains prétextes, menacé ensuite, poursuivi par d’infâmes calomnies, accusé,
emprisonné, je finis par avoir la douleur de voir ma guildiverie et mon habitation incendiées. Le
crédit des Guibert, qui leur avait fait commettre envers moi toutes les scélératesses sans coup
férir, passa de la colonie en France, où j’étais revenu pour y demander la justice que j’avais été
loin de pouvoir trouver à Saint-Domingue. Je la sollicitai en vain près du dernier roi et de ses
ministres depuis 1781 jusqu’en 1789, et, sans le nouvel ordre des choses, je n’eusse jamais eu
probablement la satisfaction de voir jour à tirer aucun débris de ma fortune spoliée et détruite
par les criminels Guibert et leurs complices. (Note de Fournier.)—Le 5 juin 1791, il fit à ce sujet
une pétition à l’Assemblée nationale, qui fut solennellement portée à la barre par les Cordeliers.
On trouvera le texte de cette pétition dans les papiers de Fournier aux Archives nationales. On y
trouvera aussi, à la date du 20 mars 1816, un rapport de police qui donne la version de ses
ennemis sur son rôle à Saint-Domingue: «Il habita longtemps l’île de Saint-Domingue où il fut
chef d’atelier dans diverses habitations, et comme tel chargé de la correction des nègres. C’est
sans doute dans ces fonctions qu’il contracta la férocité qui caractérise les principales actions de
sa vie. Privé de place, il parvint à s’emparer de l’esprit et de la fortune d’une créole et établit une
guildiverie ou fabrique de tafia. Mais le mauvais succès de ses affaires lui inspira le dessein
coupable de mettre le feu à son établissement qui se trouvait à proximité de plusieurs
habitations importantes et d’accuser de ce crime les propriétaires, ses voisins. Ayant été
débouté de toutes ses réclamations et par suite considéré comme un homme dangereux, il fut
obligé de quitter la colonie, etc.»
[31] Tout Paris, toute la France a vu en 1785, 6, 7 et 8, mes mémoires imprimés contre le
gouvernement de Saint-Domingue, qui ont provoqué la chute de tous les agents qui jusque-là y
exerçaient impunément la plus criante tyrannie. On n’avait point encore vu dans ce temps-là
écrire contre le despotisme avec une vigueur pareille à celle que j’employai. Je donnai sans
doute le branle à tous les hommes qui depuis osèrent proclamer hautement les grandes vérités
qui ont fait éclore notre régénération. Il me reste un grand nombre d’exemplaires de ces
mémoires que l’on peut trouver chez moi. (Note de Fournier.)—Nous n’avons pas pu nous
procurer ces mémoires.
[32] Il y a dans les papiers de Fournier un imprimé sans lieu ni date, qui donne la liste des
soldats punis avec les motifs de leurs punitions. En voici le texte:

État des soldats du régiment des Gardes françaises qui ont été délivrés le mardi 30 juin des
prisons de l’abbaye Saint-Germain-des-Près.
COMPAGNIES. NOMS. OBSERVATIONS.
Le 28 juin. — Pour être rentré à dix heures trois quarts ; très
S. Blancard. Candellier. mauvais sujet.Le 30 juin. — Au cachot pour avoir maltraité un de leursMartin.
camarades qui n’avait pas voulu sortir étant consigné, aprèsFlavigny. Dernaux.,
l’avoir blessé d’un coup d’épée au bras et l’avoir mis hors deDesmarais,
combat.
Menilglaise. Copin. Le 24 juin. — Déserteur.
Bocquensay, Vatonnc. Le 28 mai. — Déserteur.
De Brache. Morix. Le 6 juin. — Déserteur.
Dépôt. Cliauchon. Le 29 mai. — Déserteur.
Le 29 juin. — A escaladé le mur de la caserne, étant de garde ;Mazancourt. Luyot.
a vendu deux de ses chemises.
Dépôt. Raymond. Le 28 mars. — A volé six livres à un de ses camarades.
Le 27 juin. — Par ordre de M. de Gailhac, capitaine, pour le
soustraire à vengeance des grenadiers auxquels il n’a pas renduSainte-Marie. Bourdon.
une lettre anonyme qui leur était adressée, le jour que les soldats
se sont évadés.
Gollard.
De Brache. Le 30 juin. — Pour avoir menacé de tuer son sergent.
L’Huillier. Pour indiscipline marquée et propos séditieux.
Pour s’être révolté contre son caporal et avoirBoury. Dupuis.
engagé les autres grenadiers à le jeter par la fenêtre.

[33] Beaulieu prétend qu’il est de toute fausseté que les portes aient été forcées. (Essais
historiques sur les causes et les effets de la Révolution de France, I, 287.)
[34] Sur l’affaire du prince Lambesc, voir aussi le Précis historique et justificatif de
CharlesEugène de Lorraine, prince de Lambesc, s.l.n.d. (1790), in-4. Bibl. nat., Lb 39/3350. Nous avons
annoncé dans notre introduction que nous reproduirions en note, à titre de variantes, les
principaux passages du Mémoire expositif que Fournier rédigea le 3 février 1790 et fit approuver
à ses compagnons d’armes. Voici ce qu’on y lit sur les événements qui font l’objet de ce
chapitre: «On ne se rappelle encore qu’avec une sorte de saisissement, la consternation, le
trouble et l’effroi qui commencèrent à désoler tout Paris, dans l’après-midi du 12 juillet dernier.
Les troupes campées aux Champs-Elysées jetèrent avec une audace effrénée, sous les ordres
du prince Lambesc, la confusion et le trouble jusque dans le jardin des Tuileries.
«Le sieur Fournier, qui s’était déjà, depuis plusieurs jours, abouché avec une cinquantaine
d’anciens militaires de sa connaissance pour se tenir prêts en armes au premier mouvement
des troupes, s’y porta avec sa nouvelle compagnie pour les en chasser, jusqu’à dix heures du
soir.»
[35] Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, un procès-verbal de sa nomination de
capitaine commandant d’une des compagnies du district de Saint-Eustache (13 juillet 1789).
[36] Mémoire expositif: «Le lendemain matin 13, le district Saint-Eustache s’était assemblé,
comme tous les districts, pour aviser aux moyens de sauver la chose publique en danger. Le
sieur Fournier s’y rendit. Il y exposa, avec autant d’intérêt que de force, qu’il n’était pas question
dans un moment aussi critique de faire de beaux et longs discours, mais qu’il fallait s’armer
courageusement, sans différer, et défendre la cité en danger; que, dans ce dessein, il avait déjà
formé, sur le district, un corps de volontaires bien armés tout prêts à se porter partout où le
besoin et le danger commun les appelleraient. Cette motion fut sur le champ adoptée
unanimement, et le sieur Fournier reconnu, en conséquence, chef pour commander un corps de
troupes dans la défense très urgente de la cité.
«Le même jour, il établit un corps de garde avec ces cinquante volontaires dans la rue
CoqHéron. Bientôt trois cent cinquante autres braves, tant gardes françaises et suisses que
bourgeois patriotes, se joignirent au sieur Fournier; ce qui composa tout à coup un corps de
quatre cents volontaires, lequel, s’étant promptement augmenté du double, se divisa en huit
compagnies de cent hommes chacune.
«Ce corps de volontaires, dont le bel ordre et la régularité se firent admirer de tout Paris, a
constamment servi avec zèle, intelligence et désintéressement durant les quatre mois qu’il est
resté en activité, et reçut, de toutes parts, des éloges mérités pour sa conduite généreuse et sa
bravoure.»
[37] Les services de Fournier à cette époque sont attestés par divers certificats joints à son
dossier aux Archives. Citons notamment une affiche imprimée, en date du 13 août 1789, signée
des officiers composant le bureau du district de Saint-Eustache. Ces officiers attestent
l’honorabilité de Fournier qui a rempli les fonctions de capitaine du district depuis le 12 juillet
dernier. Il y a aussi un imprimé, en date du 5 septembre 1789, intitulé: Extrait d’un mémoire
concernant les services de la compagnie de M. Fournier, l’un des commandants du district de
Saint-Eustache; s.l.n.d. (5 septembre 1789), in-8 de 7 pages. Ce mémoire, signé des officiers et
soldats de la compagnie de Fournier, est revêtu de l’approbation de La Fayette.
[38] Mémoire expositif: «Le mardi 14, dès six heures du matin, quatre cents volontaires, sous
les ordres du sieur Fournier, se rendirent à l’Hôtel de Ville pour y demander, mais inutilement,au sieur Flesselles des armes et des munitions. Sur le refus de ce magistrat municipal, le sieur
Fournier, après en avoir instruit sa troupe et délibéré avec ses officiers, se transporta avec eux
sur l’heure même à la Bastille pour en conquérir. Un petit nombre seulement étaient armés de
fusils, les autres ne l’étaient que de sabres et de bâtons; ils enfoncèrent néanmoins l’entrée et
s’y avancèrent jusqu’auprès de la cuisine. A la droite du sieur Fournier, tout près du grand
pontlevis, un garde française fut blessé à mort et un jeune homme de quatorze ans transpercé d’une
balle. Le sieur Fournier, pour leur procurer des secours, les fit transporter à l’Hôtel de Ville.
«Sur une seconde demande faite à grands cris, mêlés de reproches amers dictés par
l’indignation, le sieur Fournier ne put obtenir du traître Flesselles qu’environ dix livres de poudre
et quatre livres de balles: cette modicité de munition était, de la part de l’officier municipal, une
vraie dérision.
«Descendu sur la place, le sieur Fournier délibéra de nouveau avec les officiers de sa troupe
sur le parti à prendre dans une aussi pressante nécessité, et il fut résolu, d’une voix unanime
que les volontaires, qui n’étaient pas convenablement armés, se rendraient dès l’instant, sous la
conduite du sieur Pelletier de l’Épine, à l’Hôtel royal des Invalides pour s’emparer de la grosse
artillerie et des fusils dont on s’armerait. Cette résolution fut ponctuellement exécutée.
«Le sieur Fournier, qui s’était fortement persuadé que la Bastille, si elle était attaquée
vivement de plusieurs côtés à la fois, n’était pas imprenable, retourna continuer l’attaque avec
tous les volontaires qui s’étaient armés. Ils combattirent avec intrépidité sans relâche jusqu’à ce
que l’entrée en eût été victorieusement forcée, alors ils s’emparèrent à l’instant des cachots qui,
selon eux, semblaient être les plus suspects.
«Tandis que le sieur Fournier était occupé de la sorte, le sieur de l’Épine, qui s’était emparé
de la grosse artillerie des Invalides, s’occupait, sous ses ordres, du placement des divers
canons conquis, du soin de les faire conduire et de les faire placer à l’Hôtel de Ville, où le sieur
de Flesselles n’était plus, au cloître Saint-Honoré, au Palais-Royal, etc.»
[39] Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, une lettre de Manuel relative aux papiers de
la Bastille, et datée du 19 mai 1792.
[40] Mémoire justificatif: «Cependant les volontaires n’avaient pas désemparé de la Bastille:
leur présence y était nécessaire pour y maintenir l’ordre et y veiller à la sûreté des citoyens qui
s’y portaient en foule. Dans une telle confusion, il était inévitable qu’il s’y commît des abus: ils en
firent cesser quelques-uns et en réprimèrent d’autres. Une chose surtout fixa leur attention et
parut demander leurs soins, c’était un cachot fermé dont la porte était gardée par plusieurs
gardes particuliers. Le sieur Fournier, informé que ce cachot contenait les archives de la
Bastille, que depuis cinq heures du matin (c’était le 15, le lendemain de la prise) des personnes,
se prétendant munies d’une commission de la Ville, avaient fait un dépouillement provisoire des
papiers de ces archives, en avaient formé des liasses considérables et rempli des malles.
Quatre voitures déjà chargées de ces papiers étaient prêtes à partir. Le sieur Fournier, sur le
refus de représenter la commission et sur le mauvais compte qui lui fut rendu de la distribution
de ces papiers et de ce que contenait le cachot, donna ordre d’enfoncer la porte. Il fit arrêter un
sieur Charlet, qui paraissait être un porteur de clef, et qui se disait électeur et commissaire de la
Ville au dépouillement de ces papiers et de ce que contenait ce cachot, qu’il était chargé,
disaitil, de faire conduire dans un dépôt. Le sieur Fournier fit conduire le sieur Charlet et les quatre
voitures de papiers à l’Hôtel de Ville par le sieur Pelletier de l’Épine et Millet de Marcilly et un
détachement de volontaires, qui (sic), après avoir fait son rapport au bureau de la Ville, fut
chargé de veiller avec son détachement à la décharge des voitures de papiers et de continuer
d’y apporter leurs soins jusqu’à ce qu’ils eussent été en totalité transportés à l’Hôtel de Ville.»
[41] Il y a dans les papiers de Fournier une pièce qui semble contredire cette allégation. C’est
une attestation du district de Saint-Eustache, en date du 8 septembre 1789, que Fournier et sa
compagnie ont fait bénir par le curé de Saint-Eustache «un drapeau aux couleurs nationales sur
lequel étaient empreints les attributs du district et le chiffre de M. le marquis de la Fayette.»
[42] Mémoire justificatif: «Le jeudi 16, le sieur Fournier, informé que l’on brûlait
mystérieusement et dans le plus grand secret une quantité considérable de papiers à l’Hôtel de
la poste aux lettres, s’y transporta à l’instant. D’abord il se saisit prudemment de toutes les
portes de l’Hôtel. Il fit ensuite entrer avec lui douze braves Suisses pour en garder l’intérieur.
Cette démarche était certainement importante et délicate: elle exigeait de l’activité et de la
célérité. Le sieur Fournier y mit encore de l’honnêteté, et à ce sujet il ne craint pas d’invoquer le
témoignage même de M. le comte d’Ogny, administrateur général des postes et messageries
de France. Ce n’est pas qu’il n’ait éprouvé beaucoup de difficultés de la part de celui-ci, qui
d’abord déniait hautement l’incendie des papiers, et qu’il n’y ait même eu entre eux de vifs et
d’assez longs débats.
«Mais le sieur Fournier, toujours actif dans ses expéditions et qui ne souffre ni subterfuge ni
délai, ordonne sur le champ, pour les faire promptement cesser, des recherches exactes dans
toutes les parties de l’Hôtel. Alors M. d’Ogny, voyant qu’on allait fouiller dans une petite cour
dérobée, avoua que véritablement on avait brûlé, la veille dans cette cour, sans conséquence
quelques papiers inutiles. Bientôt le sieur Fournier menaça d’en faire enfoncer la porte si elle ne
lui était pas ouverte à l’instant et les clefs furent apportées.
«Le sieur Fournier, étant entré dans cette cour, y trouva une grille de fer d’environ trois piedscarrés et un homme tout occupé à brûler des papiers. Vraisemblablement il ne brûlait que les
lettres des patriotes qui annonçaient, dans les provinces, la révolution et la nouvelle position des
choses. Car on sut depuis des provinces que beaucoup de lettres incendiaires y étaient
parvenues par la voie des courriers ordinaires. Quoi qu’il en soit, l’incendie fut arrêté, l’homme
saisi, et M. d’Ogny sommé de se rendre à l’Hôtel de Ville. Le sieur Fournier l’y conduisit bien
escorté et y fit son rapport au Comité de police.
«Sur cette entrefaite, arrivèrent à l’Hôtel de Ville deux députés de l’Assemblée nationale, et il
fut arrêté en leur présence qu’il y aurait provisoirement, et jusqu’à ce que l’Assemblée nationale
en eût autrement ordonné, quatre électeurs pour vérifier à l’Hôtel des postes le départ et
l’arrivée des courriers. Cette prudente délibération fut affichée dans tout Paris. Assurément la
sûreté de l’assistance publique n’exigeait pas moins que cette sage précaution.
«Ainsi c’est aux soins vigilants du sieur Fournier que toute la France est redevable de cette
précieuse sûreté dans le moment de ses plus violentes crises. M. d’Ogny lui doit même d’avoir
été dérobé et soustrait, par son active vigilance, aux fureurs de la populace qui voulait le hisser
au Coin du Roi et le voir figurer un fatal réverbère. Heureusement pour cet administrateur, il en
fut quitte seulement pour la peur.
«Le 17, le sieur Fournier, allant à la tête de ses volontaires au-devant du Roi qui venait, en
conséquence de la révolution, faire son entrée à Paris, aperçut sur la route un détachement de
troupes suisses en armes et bagages, ayant chacun trente coups à tirer, mais sans officiers et
seulement un caporal à leur tête. Il crut devoir les questionner et leur demander de rendre les
armes, ce qu’ils firent de bonne grâce. Il distribua leurs munitions à ses volontaires. Comme ces
Suisses paraissaient agir de bonne foi, il leur laissa leurs fusils, les faisant seulement garder à
vue. Ils n’avaient point pris de nourriture depuis deux jours, dirent-ils. Le sieur Fournier leur fit
donner à boire et à manger, a ses frais. Une citoyenne généreuse, la dame Morel, devant la
porte de laquelle ceci se passait, voulut participer à cet acte d’humanité. Elle fit distribuer
ensuite aux soldats du pain et même des rafraîchissements de diverses sortes. Véritablement,
les vivres étaient rares alors: on en obtenait difficilement, même à prix d’argent. Il fallait pourtant
en procurer aux défenseurs de la patrie. C’était là un devoir patriotique et le sieur Fournier le
remplit généreusement. Il nourrit de ses deniers, durant neuf jours, une compagnie de gardes
françaises, une compagnie de gardes suisses, le corps de garde des pompiers de la rue de la
Jussienne et même en partie, durant le même temps, les deux corps de garde de cette même
rue.
«Grâce aux généreux officiers des volontaires, ces deux corps de garde n’ont même rien
coûté, ou presque rien coûté, vu leur grand nombre, au district Saint-Eustache durant les trois
mois qu’ils ont été en activité.
«Partout où il y avait un service critique et du danger, le corps des volontaires, qui y était
presque, toujours commandé, s’y portait avec zèle; dans la vallée de Montmorency, à l’Hôtel de
Ville à l’occasion de l’émeute causée par le bateau de poudre suspecte, à l’Opéra, lorsque le
bruit qu’on allait le brûler se fut répandu. Le sieur Fournier fut même engagé de commander en
personne ce poste-là, etc., etc.
«Il y avait souvent jour et nuit, surtout dans le commencement de la Révolution, trois ou
quatre détachements de 20, 30, 40 et jusqu’à 50 hommes pendant des deux et trois jours en
campagne aux frais des volontaires; les gardes soldés, car il y en avait toujours dans ces
détachements, étaient défrayés par les volontaires; de manière que lorsqu’ils rentraient au corps
de garde, ils recevaient leur paye franche.
«Le sieur Fournier, ayant obtenu pour son corps la permission d’avoir un drapeau, M. de La
Fayette, qui avait passé ce corps en revue dans son hôtel, souhaita d’y voir placé son chiffre: il
voulut même assister avec son état-major à la bénédiction pompeuse de ce drapeau qui fut faite
en l’église Saint-Eustache.
«On croirait presque que depuis cette époque, et à l’occasion de cette double faveur de M. le
général, la jalousie est entrée dans le district Saint-Eustache; du moins il est arrivé que le corps
des volontaires du sieur Fournier est en partie resté sans activité; mais, nonobstant cette
inaction actuelle, les membres sont toujours unis de cœur et de sentiments. Comme le salut
public est leur devise et leur but, ils attendent les ordres du général, lorsque le cas l’exigera pour
la défense de la patrie et pour le service indivisible de la nation et du roi.»
[43] J’avais rendez-vous à la même heure au Comité militaire de la ville avec Bailly et La
Fayette pour l’examen de mon plan des 6,000 hommes. (Note de Fournier.)
[44] Fournier se fit donner par deux Cent-Suisses un certificat constatant, que, dans la
matinée du 6 octobre 1789, il avait préservé le château de Versailles du carnage. On trouvera
ce document dans ses papiers aux Archives.
[45] Mémoire justificatif: «Le 5 octobre dernier, une partie des volontaires se portèrent à
Versailles sous la conduite du sieur Fournier; arrivés là à une heure après minuit, le sieur
Fournier y prit les ordres de M. de La Fayette. En conséquence, il se rendit, accompagné de
ses volontaires, à l’ancien corps de garde des gardes françaises, où ils furent accueillis en frères
par la garde nationale de Versailles qui occupait ce poste. Ils y restèrent jusqu’à cinq heures du
matin.
«Alors le sieur Fournier crut devoir aller officiellement à la découverte et reconnaître par lui-même ce qui se passait à l’entour du château. Tout y était, à cette heure-là, calme et tranquille:
il n’aperçut même, chose assez étrange, vu surtout la circonstance, personne dans la cour des
Ministres. Il passa d’abord du côté de la chapelle. Il y trouva sous la voûte, près la porte de
l’appartement du capitaine des gardes, deux gardes du corps en faction qu’il avertit bien de ne
pas se montrer, s’ils voulaient éviter de devenir victimes d’une populace immense vivement
irritée qui avait juré leur entière destruction.
«De là, le sieur Fournier continua sa marche d’observation sur la terrasse du côté de
l’Orangerie. Il remarqua que, dans tout le côté des appartements de la reine, les gardes du
corps avaient passé la nuit avec leurs chevaux, d’où, à en juger par leurs traces, ils étaient allés
vers Trianon.
«Il aborda ensuite deux des Cent-Suisses de la garde du roi, et aperçut au même instant deux
dames dans l’appartement de la reine qui s’étaient approchées d’une croisée, mais d’où elles se
retirèrent sitôt qu’elles eurent vu qu’elles avaient été aperçues. Puis il passa avec les deux
CentSuisses dans l’escalier qui fait face à la cour de Marbre. Il était alors environ six heures du
matin.
«Tout à coup on vit entrer confusément, par la cour des Princes, une populace en fureur qui
courut se saisir des mêmes gardes du corps que le sieur Fournier avait avertis. Là disparurent
deux de ses volontaires qui l’avaient toujours accompagné. Pour lui, il tenta inutilement
d’arracher l’un de ces deux gardes des mains de la populace. Il n’en échappa lui-même qu’en
donnant un coup de sabre à l’assassin qui le tenait déjà appréhendé au corps, prétendant
qu’étant lui-même un garde du corps déguisé sous l’habit national, il fallait sans miséricorde le
mettre dans l’instant même à la lanterne.
«Échappé de la sorte, le sieur Fournier se sauva par l’escalier de marbre, après avoir été
poursuivi dans sa fuite par une grêle de coups de fusils, dont heureusement aucun ne l’atteignit.
Il aborde les Suisses, fait fermer les portes du château, gagne l’escalier qui descend au bureau
de la guerre et se rend enfin avec beaucoup de peine rejoindre sa troupe au corps de garde où
il avait passé une partie de la nuit. Il s’empresse d’y annoncer tout ce qui se passait, fait battre
la générale et se rend en hâte au château pour dissiper toute cette populace irritée et sans frein
et empêcher, s’il était possible, le carnage horrible que quatre cents assassins qu’elle escortait,
s’étaient proposé d’y porter par le fer et le feu.»
[46] Sic. Il faut lire 1791.
[47] 28 février 1791.
[48] Sic. Il faut sans doute lire aussi 1791.
[49] Il s’agit peut-être de la reprise de La Partie de chasse de Henri IV, par Collé, au théâtre
de la Nation, le 26 novembre 1791, (Moniteur, X, 468, 484, et non le 5 septembre 1791, comme
l’impriment par erreur Etienne et Martainville, t. II, p. 147: ce jour-là on jouait Virginie ou les
Décemvirs, par Doigny). «Ce charmant ouvrage de Collé, disent Etienne et Martainville,
renfermait des allusions que les amis de Louis XVI saisirent avec transport et que sifflèrent
impitoyablement ceux qui ne voyaient qu’avec indignation l’espèce d’oubli dont l’Assemblée
nationale avait couvert son voyage à Varennes. Cette différence d’opinion excita dans le
parterre des rixes qui seraient devenues sanglantes, si la force armée n’était pas accourue pour
rétablir la tranquillité.»
[50] Alexandre de Beauharnais fut deux fois président de l’Assemblée constituante: 1e du 19
ejuin 1791 au 3 juillet suivant; 2 du 31 juillet 1791 au 14 août suivant. Nous ne voyons pas qu’il
se soit produit pendant ses deux présidences aucun incident analogue à celui que raconte
Fournier dans ce chapitre et sur lequel nous n’avons rien pu trouver nulle part.
[ 5 1 ] Ce chapitre est écrit sur des feuilles volantes et ne fait partie d’aucun des deux cahiers
où Fournier a écrit les deux versions de ses mémoires. Nous croyons pouvoir rapporter les faits
dont il est question dans ce chapitre à l’année 1791. Quant aux incorrections et aux lacunes qui
défigurent ces pages, elles sont textuelles.
[52] C’est le chevalier Désaudray qui fonda, au Palais-Royal, le Lycée des Arts.
[ 5 3 ] Ce chapitre est intitulé, dans l’original: «21 juin 1791.—Assassinat tenté par les chefs de
bureau du ministère de la marine; départ de Capet pour Varennes.» Il n’y est pourtant question,
comme on va le voir, que de l’affaire du Champ-de-Mars (17 juillet 1791). Notons en passant
que Fournier fut un des signataires de la célèbre pétition du 22 juin 1791 contre le roi et la
royauté.
[54] La phrase est ainsi inachevée dans l’original.
[55] Ce texte manque.
[56] Le 16 juillet 1791.
[57] Il s’agit des deux hommes qui avaient été trouvés cachés sous l’autel de la Patrie. Voir le
récit de Santerre dans le Journal des Amis de la Constitution, n° 29.
[58] Allusion aux meurtres commis à La Chapelle-Saint-Denis le 24 janvier 1791 par un
détachement de chasseurs soldés. Voir sur cette affaire le rapport fait par Élie Lacoste à
l’Assemblée législative dans la séance du 11 mai 1792 (Moniteur, XII, 367).
[59] Convention nationale, séance du 12 mars 1793, paroles de Marat: «Je dénonce un
nommé Fournier qui s’est trouvé à toutes les émeutes populaires, le même qui, à l’affaire duChamp de Mars, a porté le pistolet sur La Fayette et qui est resté impuni, tandis que les
patriotes étaient massacrés.» (Moniteur, XV, 691.)
[60] Le général qui, il faut le dire à la honte des Français, était alors, dans l’exactitude du mot,
l’objet du culte du plus grand grand nombre. (Note de Fournier.)
[61] Note annexée: «Bien définir l’histoire du 20. Détailler le rôle de Petion et celui de Manuel.
Rapprocher l’identité de la trahison, les intentions de ces deux rôles qui paraissaient être en
opposition. Rapprocher l’opposition de ces mêmes rôles avec celui de Santerre.
«Ici il se présente encore une particularité propre à faire apprécier Santerre. Il était convenu
avec nous de planter l’arbre de la liberté dans le jardin des Tuileries, à la suite de la présentation
de la pétition à feu Capet. Lorsqu’il fut descendu du Château, il était question d’exécuter ce
projet: «Non, non, dit Santerre, cela épouvanterait le roi: il vaut mieux aller planter l’arbre dans
un autre lieu.» Vil complaisant! et toi aussi donc, tu as craint de déplaire à des rois! Que la
postérité trouve dans ce seul fait de quoi te juger. L’éclair de renommée que tu n’as dû qu’à des
manoeuvres hypocrites ne pouvait pas briller plus longtemps que celui qui a lui sur tes pareils.»
[62] Il s’agit peut-être du pamphlet de l’abbé de Lubersac intitulé: Rapprochement et parallèle
des souffrances de Jésus-Christ, lors de sa grande mission sur la terre, avec celles de Louis
XVI, surnommé le Bienfaisant, dans sa prison royale. Paris, 1792, in-8. (Bibl. nat., Lb. 39 6920.)
[63] Le 29 juillet 1792. Voir la liste de ces compagnons de Fournier dans le Bataillon du 10
août, par Pollio et Marcel, p. 179.
[64] Sur le rôle de Fournier à Charenton, voir aussi Barbaroux, Mémoires, éd. Dauban, p. 348,
350.
[65] Après le mot caserne, on lit ici, dans l’original, ces mots barrés: de la Courtille.
[66] Il n’y avait pas de député de ce nom à la Législative. Fournier veut peut-être parler de
F.P.-N. Anthoine, ex-constituant, futur conventionnel.
[67] C’est ainsi qu’on appelait vulgairement l’Assemblée législative.
[68] Il s’agit de la section des Quinze-Vingts (faubourg Saint-Antoine) qui siégeait dans l’église
des Enfants-Trouvés.
[69] Ici un nom propre illisible.
[70] Dans l’interrogatoire que lui fit subir la commission administrative de la police de Paris, le
22 germinal an II (11 avril 1794), Fournier déclara que Brissac lui avait promis «de terminer son
procès, de lui expédier un brevet de colonel et de lui donner par la suite un gouvernement.»
(Archives nationales, papiers de Fournier.)
[71] Le duc Cossé-Brissac, commandant de la garde soldée du Roi, fut décrété d’accusation
le 29 mai 1792. C’est donc à cette époque, et non au mois de juillet, qu’il faut reporter la
conversation que Fournier dit avoir eue avec lui.
[72] Tant par l’Assemblée que par la Cour. [Mais
[73] Nous n’avons pu lire ce mot.
[74] Ici trois mots illisibles.
[75] A l’original et rayé: «Dont la mienne sera une. Trop heureux que celle d’un patriote offerte
en sacrifice à Jupiter le rende entièrement propice aux voeux des amis de la liberté!»
[76] Dans la nuit du 9 au 10, d’après Carra. Mais l’âme de l’insurrection, ce fut le comité des
sections.
[77] Le journaliste R.-J. Lebois, qui fera paraître l’Ami du peuple à partir du 29 fructidor an
II.Ce témoignage de Fournier semble infirmer l’assertion de M. Mortimer-Ternaux (II, 436) qui dit
que cette nuit-là les meneurs de cette section se tinrent prudemment à l’écart.
[78] Il y a ici dans l’original, au lieu du nom Alexandre, celui de Santerre: mais c’est une erreur
évidente.
[79] Il ne faut pas que j’oublie de noter cette circonstance affligeante. J’avais expédié à
Santerre trois braves Bretons pour le conjurer de venir nous secourir. Comme ils étaient près
d’arriver pour nous rapporter sa réponse, ils furent tués dans la rue Saint-Honoré. (Note de
Fournier.)
[80] Cette porte Royale, d’après les autres récits, fut simplement ouverte par le concierge.
[81] Rayé: «Ayant trois doigts coupés.»
[82] Présenter l’état des choses à Orléans, la conduite des prisonniers, la vénalité des trames
(sic), les perfidies du tribunal. Un membre du tribunal m’en avertit. L’effet que cela produit sur
l’esprit du peuple. (Indication marginale de Fournier.)
[83] Il y avait alors, à Orléans, cinquante-trois prisonniers, parmi lesquels: Claude Delessart,
ancien ministre des affaires étrangères, décrété d’accusation le 10 mars 1792, pour avoir
perfidement caché la vérité à l’Assemblée, etc.;—de Cosse-Brissac, commandant de la garde
du roi, décrété le 29 mai 1792;—d’Abancourt, ministre de la guerre dans les derniers jours de la
royauté, qui, malgré le décret de la Législative, avait retenu à Paris une partie des Suisses,
décrété le 10 août 1792, au soir;—le juge de paix Larivière, décrété le 20 mai 1792: il avait lancé
un mandat d’amener contre les trois députés Merlin, Chabot et Basire, comme complices de
Carra, que MM. Bertrand de Moleville et Montmorin poursuivaient pour avoir dénoncé le Comité
autrichien;—des officiers et des citoyens de Perpignan décrétés le 3 janvier 1792 pour avoir, au
commencement de décembre 1791, conspiré de livrer la citadelle aux Espagnols.
[84] On sait qu’à l’aide de la protection de la Cour, les conspirateurs détenus à Orléans seflattaient tellement de l’impunité qu’ils ne songeaient qu’à se divertir et donnaient à toute la
nation le scandale de l’établissement d’une salle de spectacle, d’un jeu de paume dans l’intérieur
de la prison. Et la Haute-Cour, dont chaque membre coûtait à l’Etat 18 francs par jour, pour ne
point les distraire de tous ces plaisirs, n’instruisait le procès d’aucun d’eux. O patrie, par quels
hommes tu es servie! (Note de Fournier.)
[85] La loi du 10-15 mai 1791 avait établi une Haute-Cour nationale, qui connaîtrait de tous les
crimes et délits dont le Corps législatif se serait porté accusateur et qui ne devait se former que
quand le Corps législatif aurait porté un décret d’accusation. Elle devait se réunir à quinze lieues
au moins du siège du Corps législatif. La loi du 20-27 juin 1792 en fixa définitivement
l’emplacement dans la maison des Ursulines à Orléans. La Haute-Cour était composée d’un
haut jury et de quatre grands juges tirés au sort parmi les membres du tribunal de cassation.
Les quatre grands juges devaient diriger l’instruction et appliquer la loi, après la décision du haut
jury sur le fait. Le haut jury devait être composé de 24 membres, membres pris sur une liste de
166 hauts jurés, élus par les assemblées électorales, à raison de deux par département. Quand
le Corps législatif rendrait un décret d’accusation, il nommerait deux de ses membres qui, sous
le titre de grands procurateurs de la nation, «feraient auprès de la Haute-Cour, la poursuite de
l’accusation.» Le décret du 14 mai 1792 confia les fonctions de commissaire du roi près la
Haute-Cour au commissaire du roi près le tribunal du district d’Orléans. La Haute-Cour
ellemême avait été mise en activité par le décret du 21 novembre 1791.—Un décret du 25
septembre 1792 la supprima.—Sur le massacre des prisonniers d’Orléans, on consultera
surtout: Les prisonniers d’Orléans, épisode révolutionnaire, extrait de la Revue d’Alsace, par
Paul Huet, conseiller à la cour impériale de Colmar. S.l.n.d., in-8 de 50 pages. Réimprimé avec
quelques changements sous ce titre: Les massacres à Versailles en 1792, par Paul Huet, Paris,
1869, in-8 de 53 pages.—Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. III.—Le Dr Robinet,
Danton, mémoire sur sa vie privée; Paris, 1884, in-8.—A. Dubost, Danton et les massacres de
septembre; Paris, s.d. in-8.—Mémoires sur les journées de septembre 1792; Paris, Didot, 1858,
in-12.
[86] Dans le mémoire qu’il publia en l’an VIII, Fournier dit que, le 23 août 1792, un des hauts
jurés, Barras, vint à Paris pour provoquer l’envoi à Orléans d’une force armée qui empêcherait
l’enlèvement des prisonniers. Le 24 août, Fournier lui-même adressa à la Commune une pétition
dans ce sens. Le 26, elle arrêta l’envoi à Orléans d’une force armée de 500 hommes.
[87] La Commune avait envoyé à Santerre deux commissaires pour l’autoriser à m’autoriser
pour tout ce qui serait nécessaire. (Note de Fournier.)
[88] La date a été laissée en blanc.
[89] Le 23 août 1792, la Commune de Paris s’était présentée à la barre de l’Assemblée
législative et avait renouvelé une pétition de la section du Finistère, qui demandait: 1° la
suppression de la Haute-Cour: 2° la translation des prisonniers à Paris pour y être jugés par
une Cour martiale. Sinon, le peuple se ferait justice lui-même. Les grands juges d’Orléans
expliquèrent leurs retards en faisant remarquer que, le commissaire du roi ayant été suspendu
par suite du 10 août, la Haute-Cour ne pouvait pas fonctionner en son absence. Le 25 août, la
commission extraordinaire de l’Assemblée législative, par l’organe de Gensonné, proposa et fit
rendre un décret qui ordonnait le renouvellement des hauts jurés par les assemblées électorales
qui allaient nommer la Convention, mais maintenait provisoirement les jurés actuels et édictait
des mesures pour que les accusés fussent jugés promptement. Le dernier article du décret
chargeait le ministre de la justice d’envoyer à Orléans deux commissaires pour s’assurer de
l’état des procédures instruites par la Haute-Cour, de l’état des prisons et des précautions prises
pour la sûreté des prisonniers. Danton nomma à cet effet Léonard Bourdon et du Bail.
[90] Tallien avait été envoyé à Orléans par la Commune de Paris, le même jour que Danton y
envoyait L. Bourdon et du Bail.
[91] En effet, dans sa séance du 26 août 1792, l’Assemblée législative reçut à sa barre une
députation de volontaires marseillais, accompagnés de membres de la Commune de Paris et de
celle de Longjumeau, qui demandèrent à être autorisés à continuer leur route sur Orléans pour
déjouer le projet d’enlèvement des prisonniers. Séance tenante, sur un rapport fait par Guadet;
au nom de la Commission extraordinaire, l’Assemblée décréta que le pouvoir exécutif serait tenu
de faire passer à Orléans une force suffisante pour, de concert avec les citoyens d’Orléans,
veiller à la garde et à la sûreté des prisons de cette ville dans lesquelles étaient détenus les
accusés auprès de la Haute-Cour nationale. (Journal des débats et des décrets, n° 333 et
334.)-Le même jour, le ministre de l’intérieur Roland délivra à Fournier une commission en règle,
dont l’original se trouve dans les papiers de Fournier aux Archives.
[92] Fournier se fit délivrer, pour lui et sa troupe, des certificats de bonne conduite par les
officiers municipaux des communes qu’il traversa en allant à Orléans, Longjumeau, Étampes,
Angerville, Artenay. Voir ses papiers aux Archives.
[93] Nous avions contre nous plus de trente mille hommes, car il faut y comprendre la garde
nationale d’Orléans qui était toute aristocratisée, comme je l’ai déjà remarqué, nonobstant
toutes les démonstrations fraternelles et de patriotisme qu’elle nous avait faites à notre arrivée.
Ce n’est que notre courage et notre énergie qui lui en imposèrent et qui nous mirent à couvert
des traits qu’elle avait voulu aiguiser contre nous. (Note de Fournier.)[94] En effet, dans sa séance du 2 septembre 1792 au soir, l’Assemblée législative décréta,
sur le rapport de Gensonné au nom de la Commission extraordinaire, que les prisonniers
d’Orléans seraient transférés sur-le-champ dans les prisons du château de la ville de Saumur,
que les commandants de la garde nationale d’Orléans et de la garde nationale parisienne
actuellement à Orléans seraient tenus d’assurer le transport des prisonniers par une escorte
suffisante, mais que les gardes nationales qui s’étaient rendues de Paris à Orléans se
retireraient sans délai dans le sein de la capitale, à l’effet de partager le service extraordinaire
auquel les citoyens de Paris vont se dévouer pour le salut de la patrie et la défense de la
capitale.
[95] L’évêque du Loiret était M. de Jarente, un des rares évéques de l’ancien régime qui
avaient prêté serment à la Constitution civile.
[96] Ce supplément n’existe pas.
[97] Plus tard, Fournier se fit délivrer un certificat de bonne conduite par la municipalité
d’Orléans, le 30 octobre 1792: «Nous, officiers municipaux et notables de la commune
d’Orléans, certifions que le citoyen Fournier, commandant un détachement de la garde nationale
parisienne arrivé à Orléans le 31 août 1792, a donné ses soins au maintien de la paix et de la
tranquillité pendant le séjour qu’il a fait en cette ville jusqu’au départ des prisonniers, etc.»
[98] Au début de sa séance du 5 septembre, l’Assemblée apprit, par une lettre des grands
procurateurs de la nation, que les prisonniers d’Orléans étaient en route pour Paris. Alors sa
Commission, par l’organe de Vergniaud, lui proposa et lui fit rendre le décret suivant:
«L’Assemblée nationale, après avoir entendu lecture du procès-verbal des corps administratifs
erd’Orléans, décrète ce qui suit: Article 1 . Le Conseil exécutif provisoire donnera sur-le-champ
les ordres et prendra les mesures nécessaires pour l’exécution du décret du 2 de ce mois, relatif
aux prisonniers détenus à Orléans.—II. Il pourra les faire conduire dans tel lieu qu’il jugera
convenable, hors du département de Paris; il donnera des ordres pour qu’il soit pourvu à leur
sûreté et à leur garde.—III. Le Conseil provisoire exécutif (sic) enverra sur-le-champ des
commissaires au-devant de la force armée qui conduit les prisonniers, et fera lire à la tête du
bataillon l’instruction suivante: «Citoyens, un décret de l’Assemblée nationale a ordonné le
transport des prévenus du crime de haute trahison à Saumur. Vous avez été requis, au nom de
la loi, de concourir à l’exécution de ce décret; et vous avez méconnu l’empire de la loi, vous
avez résisté à l’autorité des représentants de la nation.—Citoyens, dans quel égarement vous
ont jetés des suggestions perfides!-L’homme qui résiste aux ordres que le peuple lui donne par
l’organe des autorités constituées se trompe s’il se croit patriote; il n’est qu’un rebelle.
Pensezvous que, s’il échappait à la peine qu’il aurait encourue, il échapperait au mépris public?
Pensezvous que les soldats qui combattent pour la liberté voudraient le recevoir sous leurs
drapeaux?Cette réflexion alarme votre courage: eh bien, qu’elle porte aussi le repentir dans votre cœur.
Obéissez sur-le-champ: la patrie oubliera votre faute, et elle vous marquera une place parmi ses
défenseurs.» (Collection générale des lois, dite du Louvre, t. XI, p. 165. Le texte de ce décret
manque au procès-verbal de la Législative. Il a été inexactement rapporté par le Journal des
débats et des décrets, n° 346, p. 136.)—On voit que, dans ce décret, il n’y a rien qui autorise
formellement et personnellement Fournier à mener les prisonniers dans le département qu’il
voudrait, pourvu que ce ne fût pas Paris. Il semble, d’après des documents cités par M.
Mortimer-Ternaux (III, 381-383), que Fournier reçut une lettre de Roland qui l’autorisait à mener
les prisonniers à Versailles. En tout cas, l’Assemblée législative approuva implicitement cette
translation. On lit, en effet, dans le procès-verbal de la séance du 7 septembre 1792 au soir (t.
XV, p. 85): «Un membre rend compte des suites du décret relatif à la translation des prisonniers
d’Orléans. Il dit que les dernières lettres envoyées par le commandant des troupes qui
accompagnent ces prisonniers et par les commissaires du pouvoir exécutif annoncent que ces
troupes exécuteront le décret rendu, que les prisonniers ne seront pas rendus à Paris, mais à
Versailles.» Ce membre, qui était Brissot, ajouta (d’après le Journal des débats et des décrets,
n° 347, p. 144) qu’on préparait des prisons à Versailles pour recevoir les prisonniers, et (d’après
le Moniteur, XIII, 645) cette communication fut applaudie.
[99] Ne pas donner tort à toute la troupe, seulement à quelques emportés; flatter la troupe.
Elle n’avait pas de mauvaises intentions puisqu’elle a conduit les prisonniers avec tous les
honneurs. Ils brûlaient d’aller aux frontières. Ils ne voulaient pas avoir fait 50 lieues et refaire
encore 50 lieues. Si conduits (sic) à Paris, ils les eussent fait entrer en sûreté, mais Versailles
qui connaissait tous les crimes des personnages…. (Note marginale de Fournier.)
[100] Une autre lettre: Roland me disait d’attendre, qu’il venait d’être pris un arrêté de tous les
corps constitués réunis, pour que la commune et le département aillent au-devant des
prisonniers pour les amener à Paris, sous l’escorte des corps constitués pour protéger leur
marche afin que rien n’arrive. (On savait donc ou l’on machinait pour qu’il arrive quelque chose?)
Ici grandes réflexions: Voulaient provoquer la guerre civile, etc., etc.—Autre lettre qui ordonne
d’aller à Versailles. On ne savait à quoi s’en tenir. On se résout pour Versailles. (Note marginale
de Fournier.)
[101] Ce carrefour était situé au point d’intersection des rues de Satory et de l’Orangerie.
[102] Voici en quels termes Fournier racontera les mêmes faits quelques années plus tard:«Arrivés à Versailles, nous traversâmes la ville. Lorsque j’eus, avec l’artillerie, dépassé la grille
de l’Orangerie, elle fut fermée précipitamment. Je fus assailli et jeté à bas de mon cheval, saisi
au collet et trainé aux Quatre-Bornes. Au moment où les assassins se disposaient à m’ôter la
vie, la cavalerie arriva, qui m’arracha de leurs mains. Le massacre des prisonniers eut lieu dans
le même temps. Je n’ai vu ni entendu porter aucun coup. Les auteurs et les instigateurs de ces
horribles forfaits avaient pris leurs précautions pour me faire subir le même sort, sans que la
troupe que je commandais pût s’y opposer, ni au massacre des prisonniers, puisqu’elle formait
l’arrière-garde, dont une partie était encore hors de la ville, au moment qu’on ferma la grille de
l’Orangerie; l’autre était répandue dans la ville, éloignée des prisonniers….» (Massacres des
prisonniers d’Orléans. Fournier, dit l’Américain, aux Français. Paris, 28 nivôse an VIII, in-8 de 16
p.)
[103] Ici Fournier annonce en note une «liste des victimes qui ont péri dans cette effroyable et
terrible égorgerie». Mais il ne la donne pas.
[104] Sur les faits auxquels Fournier fait ici allusion, voir notre introduction.
LE CULTE DE LA RAISON
ET LE CULTE DE L’ETRE SUPRÊME
(1793-1794)
ESSAI HISTORIQUE
par F. A. AULARD
Professeur à la Faculté des Lettres de Paris
Éléments bibliographiques :
Édition d’origine et source de cette édition :
Paris : Félix Alcan Éditeur, 1892.
Autre édition de référence :
Elibron Classics.
242 pagesT A B L E
AVANT-PROPOS
Chapitre I
Le culte de la Raison et le culte de l’Être suprême dans les philosophes : Rousseau, Voltaire,
Raynal, Diderot, Mably, Montesquieu, Turgot.
Chapitre II
Les préliminaires du culte de la Raison. — Les idées religieuses de la Constituante et de la
Convention.
Chapitre III
Les débuts du culte de la Raison. — André Dumont à Abbeville. — Fouché et Chaumette à
Nevers. — Attitude de la Convention et du gouvernement. — Premier exemple de
déchristianisation : la commune de Ris-Orangis. — La commune de Paris et les Jacobins. —
Éche
Chapitre IV
La séance du 17 brumaire an II.
Chapitre V
La fête de la Raison à Notre-Dame. Attitude des pouvoirs publics
Chapitre VI
Le culte de la Raison dans les sections de Paris.
Chapitre VII
Le culte de la Raison et la philosophie. — Les articles de Salaville.
Chapitre VIII
Le culte de la Raison et l’opinion populaire à Paris. — Catéchismes philosophiques.
Chapitre IX
Le culte de la Raison en province : Nancy, Rochefort, Grenoble, Tours.
Chapitre X
Le culte de la Raison en province : Alsace, Franche-Comté, Arras, Châlons-sur-Marne,
Limoges, Montpellier.
Chapitre XI
Le culte de la Raison en province : le Sud-Ouest : Gers, Hautes et Basses-Pyrénées,
HauteGaronne, Lot, Tarn-et-Garonne, Landes, Lot-et-Garonne, Gironde.
Chapitre XII
Le culte de la Raison en province : Charente, Bretagne, Normandie, le Mans, Chartres, Lyon,
Perpignan
Chapitre XIII
Tentatives pour formuler le culte de la Raison en rites.
Chapitre XIV
Caractère général du culte de la Raison.
Chapitre XV
Commencement de la réaction contre le culte de la Raison.
Chapitre XVI
Le discours de Robespierre du 1er frimaire an II.
Chapitre XVII
La Commune recule. — Attitude de Danton. — Palinodie de Chaumette.
Chapitre XVIII
Le décret du 16 frimaire an II sur la liberté des cultes.
Chapitre XIX
La résistance à la politique de Robespierre.
Chapitre XX
Meurtre d’Hébert, de Danton et de Chaumette.
Chapitre XXI
Préliminaires du culte de l’Être suprêmeChapitre XXII
Robespierre et Jean-Jacques Rousseau.
Chapitre XXIII
Le rapport et le décret du 18 floréal sur l’Être suprême.
Chapitre XXIV
La Commune, les Jacobins et le décret du 18 floréal. Attitude de Carnot.
Chapitre XXV
Préparatifs de la fête de l’Être suprême et état de l’opinion.
Chapitre XXVI
La fête de l’Être suprême (20 prairial an II).
Chapitre XXVII
Conséquence de la fête de l’Être suprême.
Chapitre XXVIII
Tentatives pour rendre le culte de l’Être suprême uniforme. — Le culte de l’Être suprême dans
le Nord et le Nord-Est. — Catéchismes et rituels.
Chapitre XXIX
Le culte de l’Être suprême en province. — Tendance à modeler ce culte sur le catholicisme. —
Lyon, Auxerre, Versailles, Melun, Besançon.
Chapitre XXX
Le culte de l’Être suprême en province. — Tendance à confondre ce culte avec celui de la
Raison. — Continuation du mouvement de déchristianisation. — Auch, Le Havre, Brest,
Héricourt, Sceaux, Nogent-sur-Marne, Besançon, Nîmes.
Chapitre XXXI
Le patriotisme dans le culte de l’Être suprême. L’Alsace.
Chapitre XXXII
Le culte de l’Être suprême se perd dans le patriotisme.
Chapitre XXXIII
La Révolution du 9 thermidor et le culte de l’Être suprême
Titre suivant : HISTOIRE POLITIQUE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.AVANT-PROPOS
On sait qu’en l’an II la France révolutionnaire essaya, sans y réussir, d’abolir la religion
chrétienne au moyen du culte de la Raison, puis de la remplacer par le culte de l’Être
suprême.
Cette tentative étonna, en l’effrayant, l’Europe d’alors ; mais, comme elle a échoué, on
la trouva ensuite plus scandaleuse qu’intéressante, et il a été de bon goût de présenter le
culte de la Raison et le culte de l’Être suprême comme une des plus sottes aberrations
du délire révolutionnaire.
Des écrivains sont venus qui ont réagi contre ces jugements trop sommaires : les uns
ont cru voir dans l’hébertisme antichrétien l’heureuse réalisation de la pensée de
l’ E n c y c l o p é d i e ; les autres ont présenté le déisme robespierriste comme la religion qui
convenait alors et qui conviendrait encore aujourd’hui à notre race. Le plus vrai (sinon le
plus exact) des historiens de la Révolution, Michelet, a pensé que ni la sécheresse du
culte de la Raison ni la froideur du culte de l’Être suprême ne convenaient aux fils du
eXVIII siècle, et, dans cette tête pleine de Diderot, dans ce cœur amoureux de la France,
s’est formée l’idée d’une religion de la patrie et de l’humanité, religion dont l’esprit, s’il
avait prévalu dans la politique des gouvernants, comme il vivait secrètement, selon
Michelet, dans l’instinct populaire, eût fécondé la révolution, eût orienté l’âme française
dans un sens conforme à son génie et eût peut-être rayonné sur le monde.
L’investigation pénétrante d’Edgar Quinet est arrivée à de tout autres résultats. Ce
penseur ne s’est point scandalisé de l’impiété de nos pères, et cependant, il n’a pas rêvé
le triomphe de la libre pensée. Tout en accusant les révolutionnaires de timidité
française, tout en se moquant des hésitations de ces Polyeuctes prudents, qui insultaient
le dogme et en avaient trop peur pour le détruire ou le changer vraiment, Edgar Quinet
leur reproche de n’avoir pas demandé au christianisme même la religion des temps
nouveaux. Et quelle est la conclusion implicite de tant de railleries éloquentes sur la
servitude intellectuelle d’un Hébert ou d’un Robespierre ? C’est qu’il eût fallu se borner à
convertir la France de la révolution au protestantisme.
Quant aux écrivains religieux, dont plusieurs ont raconté le mouvement de
déchristianisation dans certaines régions, il ne faut pas leur demander, en un tel sujet,
l’impartialité intelligente, pas plus qu’il ne faut la demander aux pamphlétaires d’opinion
adverse, qui, hâtivement et sans critique, cherchent dans les souvenirs de la Terreur des
armes pour le moment actuel de l’éternelle lutte de la science et de la religion.
Ainsi, la plupart des historiens se sont demandé ce qu’aurait dû être cette tentative
religieuse de la Révolution, plutôt qu’ils n’ont cherché à voir ce qu’elle a été réellement,
et il se trouve donc qu’ils ont plus jugé que raconté. Ont-ils lu les centaines d’opuscules
contemporains où sont consignées, sous forme de comptes rendus, de discours ou de
poésies, les manifestations, si oubliées aujourd’hui, auxquelles le culte de la Raison et
celui de l’Être suprême ont donné lieu ? Il ne semble même pas qu’ils aient, sauf pour
des monographies locales, consulté les principaux textes que les archives les plus
connues offrent sur cet objet. Aucun d’eux n’a exposé dans son ensemble et d’après les
faits un mouvement qui est pourtant un des plus curieux de l’histoire de la France et de
l’humanité. D’autre part, tous l’ont examiné en lui-même, le séparant, par une abstraction
dangereuse, des circonstances qui l’ont précédé, accompagné et, selon nous, fait naître.
C’est ainsi qu’on n’a vu dans les déchristianisateurs de 1793 et de 1794 que des
théoriciens qui profitaient des événements pour appliquer des idées préconçues.
J’espère que cet essai historique, uniquement composé d’après les textes et purement
narratif, montrera dans le culte de la Raison et dans le culte de l’Être suprême, non pasune tentative seulement philosophique et religieuse, sans racine dans le passé de la
France et sans connexion avec les événements, non pas une violence faite à l’histoire et
à la race, mais la conséquence nécessaire et plutôt politique de l’état de guerre où la
résistance de l’ancien régime contre l’esprit nouveau avait jeté la Révolution.
Si on veut bien nous lire, on pensera peut-être avec nous qu’en intrônisant la déesse
de la Raison à Notre-Dame ou en glorifiant le Dieu de Rousseau au Champ de Mars, nos
pères se proposaient surtout un but patriotique, et, pour la plupart, ne cherchaient dans
ces entreprises contre la religion héréditaire, comme d’ailleurs dans leurs autres
violences d’attitude ou de parole, qu’un expédient de défense nationale.
Ceci n’est qu’un court essai historique. Nous n’avons pas songé à écrire un récit
complet de tout le mouvement religieux dans tout la France de 1793 et en 1794 : nous
n’avons voulu que tracer un tableau d’ensemble, dont les traits sont empruntés aux
documents authentiques originaux. Nos sources sont les archives départementales et
municipales que nous avons pu explorer, surtout celles du Sud-Ouest, région où le culte
de la Raison eut tant d’éclat et de violence, les imprimés de la Bibliothèque nationale,
ceux de la Bibliothèque de la ville de Paris (Carnavalet), enfin ceux de la collection de
Grégoire, que M. Gazier a obligeamment mis à notre disposition.CHAPITRE I
Le culte de la Raison et le culte de l’Être suprême dans les philosophes : Rousseau, Voltaire,
Raynal, Diderot, Mably, Montesquieu, Turgot.
On sait que l’idée de la religion naturelle est une de celles qui dictèrent le plus de
epages éloquentes aux philosophes du XVIII siècle, à ceux que les hommes de la
Révolution avaient lus et qui avaient fait leur éducation intellectuelle.
C’est surtout Jean-Jacques Rousseau qui a été le maître de morale de la Révolution
française. La religion du Vicaire savoyard a donné à Robespierre l’idée du culte de l’Être
suprême, dogmes et cérémonies.
Le nom de Rousseau est même en cela si inséparable de celui de Robespierre, il est si
évident que certaines parties de l’Emile et les dernières pages du Contrat social ont
préparé la fête du 20 prairial an II, qu’il est indispensable d’ajourner l’exposé des théories
religieuses du philosophe de Genève au moment où nous raconterons le culte de l’Être
{1}suprême .
Mais il faut dire dès maintenant que Voltaire n’eut pas moins d’influence sur la politique
religieuse des révolutionnaires, ou plutôt ceux-ci purent trouver dans Voltaire autant de
textes divers et décisifs qu’il leur en fallait pour justifier et encourager les vicissitudes de
leur politique religieuse, — vicissitudes qui, nous le verrons, étaient moins l’effet d’une
doctrine que des circonstances.
Ainsi, quand la Constituante, mal dégagée encore de la foi héréditaire, se proclame
catholique, apostolique et romaine, tout en refusant de déclarer le catholicisme religion
d’État, elle peut se rappeler les hommages rendus à plusieurs reprises par la prudence
de Voltaire à la religion dont il fut pourtant le sincère ennemi.
N’avait-il pas dit, dans le Dictionnaire philosophique, article Religion : « Je ne parle
point ici de la nôtre : elle est la seule bonne, la seul nécessaire, la seule prouvée ? » Il
est vrai qu’il ajoutait : « … Et la seconde révélée. » Mais que de fois, en public, le grand
rieur avait affecté de s’incliner sans rire devant l’autel !
Quand les Constituants songèrent à nationaliser la religion, à créer une Église de
France indépendante de Rome et voulurent réaliser par la constitution civile le rêve
gallican, que d’arguments, que de formules ce Voltaire, dont leur mémoire était saturée,
ne leur suggéra-t-il point ? Les railleries voltairiennes contre les papes étaient dans tous
les esprits, sur toutes les lèvres, et la langue française elle-même s’était comme
façonnée à ces plaisanteries. D’autre part, qui, plus que Voltaire, avait insisté sur la
nécessité de réformer le christianisme ? Dans l’A, B, C et en cent endroits, n’avait-il pas
écrit : « Il faut absolument épurer la religion ? »
Et comment l’épurer ? En cachant le dogme, en ne produisant que la morale. C’est
Voltaire qui avait popularisé l’idée du prêtre officier de morale, du prêtre juge de paix, du
prêtre médecin, du prêtre agriculteur. Y a-t-il un meilleur commentaire de la constitution
civile que le catéchisme du curé, dans le Dictionnaire philosophique ? Théotime est curé
de campagne, et voici comment il comprend sa fonction : « J’ai, dit-il, étudié assez de
jurisprudence pour empêcher, autant que je le pourrai, mes pauvres paroissiens de se
ruiner en procès. Je sais assez de médecine pour leur indiquer des remèdes simples
quand ils seront malades. J’ai assez de connaissances de l’agriculture pour leur indiquer
des remèdes simples quand ils seront malades. J’ai assez de connaissances de
l’agriculture pour leur donner quelquefois des conseils utiles. Le seigneur du lieu et sa
femme sont d’honnêtes gens qui ne sont point dévots et qui m’aideront à faire du bien. Je
me flatte que je vivrai assez heureux, et qu’on ne sera pas malheureux avec moi. »Quant à l’interdiction du mariage, Théotime s’y soumettra, mais il espère bien qu’un
jour ou l’autre un Concile plus éclairé permettra aux prêtres de prendre femme.
Il parlera « toujours de morale, jamais de controverse ». Et quel parti prendra-t-il dans
les disputes ecclésiastiques ? « Aucun. On ne dispute jamais sur la vertu, parce qu’elle
vient de Dieu : on se querelle sur des opinions qui viennent des hommes. » Et son
interlocuteur de s’écrier : « Oh ! le bon curé ! le bon curé ! »
Ce type du bon curé, la révolution en réalisera quelques traits dans l’abbé Grégoire,
dans l’humble et hardi Jallet, dans tant de prêtres constitutionnels qui commirent le
péché mortel de préférer la patrie à la religion, ou plutôt qui crurent, naïvement
chimériques, pouvoir concilier la foi antique avec l’esprit nouveau.
Mais la tentative d’accorder le christianisme avec la révolution a échoué. Voici que
l’Église fait cause commune avec l’ennemi de la patrie, au dehors et au dedans. Le
prêtre correspond avec Coblentz, il allume la guerre de la Vendée. Partout où il y a une
conspiration contre la défense nationale, on croit trouver la main du prêtre. Alors les
attitudes changent, sinon les âmes ; on frappe tout le clergé, jureur ou réfractaire ; on
insulte le temple, on renverse l’autel, on s’enhardit jusqu’à porter la main sur le dogme.
C’est la tentative de déchristianisation, c’est le culte de la Raison.
Alors aussi le rire antichrétien de Voltaire éclate sur toutes les lèvres. Son amusante et
meurtrière polémique inspire la presse révolutionnaire. Hébert et Cloots servent tout cru
au peuple le Voltaire endiablé des pamphlets. Un million de volontaires en armes, dans
les camps ou dans les corps de garde, s’ébaudissent à ces plaisanteries, qui donnent
une formule aux instincts irrévérencieux et positifs de l’imagination populaire. L’auteur du
Dictionnaire philosophique préside à la mascarade patriotique tentée, à la fin de 1793,
contre l’autel, et tentée parce que l’autel prétendait à étayer le trône, et le Père Duchesne
envoie dans toute la France un écho grossier, mais fidèle, du rire de Voltaire.
Ceux qui, parmi les déchristianiseurs, ne songent pas seulement à rire et à houspiller,
mais ont vraiment la foi en la raison, purent se rappeler alors de nobles et graves paroles
de Voltaire. Ils avaient lu dans la préface d’Alzire que la véritable religion, c’est d’être
humain. L’auteur de Candide n’est pas un pessimiste sec et ricanant, mais un des
eardents et éloquents apôtres de la « religion de l’humanité », qui est l’âme du XVIII
{2}siècle. Cloots devait avoir imprimées au cœurs ces paroles :
« Voulez-vous que votre nation soit puissante et paisible ? Que la loi de l’État
commande à la religion.
« Quelle est la moins mauvaise de toutes les religions ? Celle où l’on voit le moins de
dogmes et le plus de vertu. Quelle est la meilleure ? C’est la plus simple.
« Papistes, luthériens, calvinistes, ce sont autant de factions sanguinaires. Les
papistes sont des esclaves qui ont combattu sous les enseignes du pape, leur tyran. Les
luthériens ont combattu pour leurs princes, les calvinistes pour la liberté populaire.
« Les jansénistes et les molinistes ont joué une farce en France. Les luthériens, les
calvinistes avaient donné des tragédies sanglantes à l’Angleterre, à l’Allemagne, à la
Hollande.
« Le dogme a fait mourir dans les tourments dix millions de chrétiens. La morale n’eût
pas produit une égratignure.
« Le dogme porte encore la division, la haine, l’atrocité dans les provinces, dans les
villes, dans les familles. O vertu, consolez-nous ! »
Quand le culte de la Raison eut été transformé, sous la pression de Robespierre, en
culte de l’Être suprême, il n’y eut qu’à ouvrir Voltaire pour trouver mille arguments
déistes. Dans leurs prédictions, les officiers du nouveau culte eurent à citer plus d’une
fois et citèrent en effet ces vers du Poème sur la loi naturelle :Cette loi souveraine à la Chine, au Japon,
Inspira Zoroastre, illumina Solon.
D’un bout du monde à l’autre, elle parle, elle crie :
Adore un Dieu, sois juste et chéris ta patrie.
Que de textes à leurs homélies ces prédicateurs ne trouvèrent-ils pas dans les écrits
de Voltaire ? Ici, Voltaire dit que la religion naturelle, ce sont « les principes de morale
{3}communs à tout le genre humain », là, qu’il faut « ramener les hommes, autant qu’on
le peut, à la religion primitive, à la religion que les chrétiens eux—mêmes confessent
{4}avoir été celle du genre humain ».
Certes, Voltaire n’est pas chrétien, et Robespierre a raison de le haïr. Mais en combien
d’endroits de ses ouvrages n’a-t-il pas déclaré, avant Robespierre, qu’une religion n’est
bonne que si elle est fondée sur un petit nombre de dogmes, la croyance en Dieu, la
croyance à l’immortalité de l’âme ? Voltaire avait élevé un temple à Dieu, Deo erexit
Voltaire : que fit autre chose Robespierre, quand il fonda le culte de l’Être suprême ?
On peut donc dire que les paroles de Voltaire, sinon son esprit, se trouvent mêlées à
toutes les manifestations de la politique religieuse de la Révolution française, qui, à toute
époque, se reconnut en lui, en tant que populaire, et avait justement placé ses cendres
au Panthéon.
Il y eut un autre philosophe qui exerça une grande autorité dans la Révolution, qu’on
ne lit plus aujourd’hui, et dont un jeune homme instruit devrait bien prendre la peine de
résumer, pour notre curiosité trop peu patiente, l’œuvre oubliée et diffuse, à
demi{5}impersonnelle , mais considérable : c’est l’abbé Raynal.
On se rappelle quel cri de colère arracha aux patriotes la lettre contre la Révolution que
lui dicta, en mai 1791, le monarchien Clermont-Tonnerre. Ce fut une des douleurs
amères de l’opinion libérale que cette palinodie du philosophe repenti, mais son livre n’en
resta pas moins un de ceux qui faisaient partie alors de la conscience publique.
Ces mots attribués à un constituant : « Nous sommes un concile, nous pourrions
changer la religion », sont inspirés par la lecture de l’Histoire philosophique des
DeuxIndes, et, si la constitution civile fut rédigée et appliquée avec une âpreté convaincue,
l’abbé Raynal avait fourni des arguments et des formules pour cette violence.
Il y a une page de l’Histoire philosophique (t. IV, p. 533) qu’il faut citer en entier, si l’on
veut comprendre l’état d’âme de ceux des révolutionnaires qui crurent pouvoir, par des
lois, épurer, endiguer ou changer la religion.
« L’État, ce me semble, dit l’abbé Raynal, n’est pas fait pour la religion, mais la religion
est faite pour l’État. Premier principe.
« L’intérêt général est la règle de tout ce qui doit subsister dans l’État. Second principe.
« Le peuple, ou l’autorité souveraine dépositaire de la sienne, a seul le droit de juger
de la conformité de quelque institution que ce soit avec l’intérêt général. Troisième
principe.
« Ces trois principes me paraissent d’une évidence incontestable, et les propositions
qui suivent n’en sont que des corollaires.
« C’est donc à cette autorité, et à cette autorité seule, qu’il appartient d’examiner les
dogmes et la discipline d’une religion ; les dogmes, pour s’assurer si, contraires au sens
commun, ils n’exposeraient point la tranquillité à des troubles d’autant plus dangereux
que les idées d’un bonheur à venir s’y compliqueront avec le zèle pour la gloire de Dieu
et la soumission à des vérités qu’on regardera comme révélées ; la discipline, pour voir
si elle ne choque pas les mœurs régnantes, n’éteint pas l’esprit patriotique, n’affaiblit pas
le courage, ne dégoûte point de l’industrie, du mariage et des affaires publiques, ne nuit
pas à la population et à la sociabilité, n’inspire pas le fanatisme et l’intolérance, ne sèmepoint la division entre les proches de la même famille, entre les familles de la même cité,
entre les cités du même royaume, entre les différents royaumes de la terre, ne diminue
point le respect dû au souverain et aux magistrats, et ne prêche ni des maximes d’une
austérité qui attriste ni des conseils qui mènent à la folie.
« Cette autorité, et cette autorité seule, peut donc proscrire le culte établi, en adopter
un nouveau, ou même se passer de culte, si cela lui convient. »
Et plus loin :
« Point d’autre concile que l’assemblée des ministres du souverain. Quand les
administrateurs de l’État sont assemblés, l’Église est assemblée. Quand l’État a
prononcé, l’Église n’a plus rien à dire. »
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Point d’autres apôtres que le législateur et les magistrats.
« Point d’autres livres sacrés que ceux qu’il auront reconnus pour tels.
« Rien de droit divin que le bien de la République. »
Ces dures maximes, où il y a quelque chose de la raideur de Billaud-Varenne, durent
hanter l’esprit de quelques-uns des auteurs de la constitution civile, de plus d’un
déchristianisateur et des sectateurs du déisme d’État.
Quant à Diderot, son amour de l’humanité est l’âme heureuse et féconde (quoique
inconsciente) de la Révolution. Son naturalisme inspira à Hérault-Séchelles les discours
philosophiques qu’il prononça à la fête du 10 août 1793. Mais son influence, qui s’exerça
surtout par l’Encyclopédie, fut presque anonyme ; ses écrits n’étaient connus que de
quelques délicats, et je ne crois pas qu’on ait souvent cité Diderot dans les discours de
tribune ou dans les sermons laïques. C’est de nos jours qu’on a retrouvé et compris toute
la pensée, ou plutôt tout l’instinct de cette âme généreuse, de cet esprit large, qui
dépassait de beaucoup et son temps et la Révolution elle-même.
Mably fut plus souvent nommé et invoqué dans les débats religieux de la révolution. Il
peut être considéré, après Rousseau, comme un des pères de l’Église robespierriste,
comme un des précurseurs du culte de l’Être suprême.
C’est lui qui avait écrit, dans les Entretiens de Phocion : « Je voudrais que tous les
hommes fussent persuadés de cette vérité, que la Province, qui gouverne le monde et
qui voit les mouvements les plus secrets de notre âme, punira le vice et récompensera la
{6}vertu dans une autre vie . » — « … Si le sentiment de la religion est saint, comme le
{7}Dieu éternel et infini qu’elle adore, quelle force ne doit-il pas prêter aux lois ? » Et il
{8}s’était élevé contre les impies « qui bravent cet Être suprême, qu’adorait Socrate . »
Dans son traité de la Législation, il avait recommandé à l’homme d’État de faire savoir
aux citoyens « qu’ils sont sous la main d’un Être suprême, qui gouverne le monde et dont
la justice récompense la vertu et punit le vice. » Personne n’avait établi comme lui la
nécessité d’un culte sensible et public de l’Être suprême, avec temple, prêtres,
cérémonies : le culte intérieur est insuffisant ; l’idée seule en est une chimère punissable.
{9}Mably avait même prévu et flétri par avance le culte de la Raison .
Le traité de la Législation est de 1776. Dix-sept ans plus tard, les mêmes formules se
erretrouveront sur les lèvres de Robespierre, quand, aux Jacobins, le 1 frimaire an II, il
tonnera contre les Hébertistes et préparera l’avènement de son Dieu.
Turgot lui-même, en sa jeunesse, semblait avoir prédit et recommandé le mouvement
{10}de déchristianisation, lui qui, en 1753 , dans sa première Lettre sur la tolérance,
trouvait mauvais que l’État accorde une protection spéciale à une religion « qui paraîtrait
fausse par les lumières de la Raison ».
« Par exemple, ajoutait-il, une religion qui mettrait des obstacles au nombre et à lafacilité des mariages, une religion qui aurait établi un grand nombre de dogmes faux et
contraires aux principes de l’autorité politique, et qui, en même temps, se serait fermé la
voie pour revenir de ses erreurs, qu’elle aurait consacrées, ou qu’elle se serait
incorporées, ne serait pas faite pour être la religion publique d’un État ; elle n’aurait droit
qu’à la tolérance.
« Si l’on pensait ainsi, et si l’infaillibilité de l’Église n’était pas vraie (si elle l’est, l’État
n’en est point juge), on pourrait croire que la religion catholique ne pourrait être que
tolérée. La religion protestante et l’arminianisme ne présentent pas les mêmes
inconvénients politiques ; mais leurs dogmes tiendraient-ils contre les progrès de
l’irréligion ?
« La religion naturelle, mise en système et accompagnée d’un culte, en défendant
moins de terrain, ne serait-elle pas plus inattaquable ? »
Pour ce qui est de Montesquieu, son autorité fut grande sur les hommes de 1789, et il
faut lire l’opuscule de Grouvelle, publié au début de la crise : de l’Autorité de
{11}Montesquieu dans la Révolution présente . Mais Grouvelle n’y considère l’auteur de
l’Esprit des lois que comme un conseiller politique, et il a raison. Si, en effet, la doctrine
de la séparation des pouvoirs exerça une influence considérable sur toute la Révolution,
on peut dire que Montesquieu ne donna aux révolutionnaires que des conseils politiques
et, quant aux matières religieuses, les invita plutôt à s’abstenir.
Sans doute il a écrit « que la religion catholique convient mieux à une monarchie et
que la protestante s’accommode mieux d’une République ». Mais nos pères ne virent là
qu’un aphorisme sans portée pratique, et l’idée de « protestantiser » la France ne fut
même pas formulée dans la Révolution.
Si Montesquieu eut une influence en ces matières, elle fut plutôt négative. Il protesta
d’avance contre l’idée robespierriste d’épurer, de simplifier le christianisme, quand il
laissa tomber de sa plume cette phrase dédaigneuse : « Une religion chargée de
beaucoup de pratiques attache plus à elle qu’une autre qui l’est moins . » N’est-ce pas là,
par avance, une condamnation formelle du culte de l’Être suprême ?
Sa pensée paraît être que l’homme d’État ne saurait se montrer trop réservé en
matière religieuse : « Un prince, dit-il, qui entreprend dans son État de détruire ou de
changer la religion dominante s’expose beaucoup . » Voilà, semble-t-il, la formule de
cette timidité religieuse, inhérente à notre race, d’après Edgar Quinet, et qui empêcha,
selon le même penseur, le mouvement de déchristianisation d’aboutir. Il est sûr qu’en
religion comme en politique, le prestige de Montesquieu restreignit en bien des cas
l’audace des révolutionnaires et refroidit leur ardeur. Même à la Convention, les
aphorismes du maître, tenus pour dogmes, enchaînaient secrètement les esprits, et, s’il
arrivait qu’on les violât, par exemple en manquant au principe de la séparation des
pouvoirs par la création du Comité de Salut public, on s’en excusait avec remords
comme d’un péché politique.
Tels furent quelques-uns des textes philosophiques qui, dans les luttes religieuses,
{12}hantèrent la mémoire et montèrent aux lèvres des révolutionnaires . Mais il ne faudrait
pas croire que ces textes aient véritablement inspiré leurs actes, dirigé leur politique, ni
que ces hommes d’action soient entrés dans l’arène pour réaliser les systèmes qu’ils
avaient trouvés dans leurs lectures. Il nous semble qu’ils écoutèrent surtout les conseils
de l’expérience, de l’impérieuse nécessité. Si, par exemple, ils firent mine de détruire le
christianisme, ce n’est point parce que Voltaire avait parlé d’écraser l’infâme, ou parce
que l’abbé Raynal avait fait la théorie des droits de l’État sur les consciences : c’est
parce que le prêtre catholique conspirait avec l’ennemi du dehors. Ils culbutèrent l’autel,
non par philosophie, mais par patriotisme, non pour réaliser un principe a priori, maispour assurer la défense nationale. C’est tout au plus peut-être si on doit dire qu’ils furent
encouragés dans cette lutte par le souvenir de leurs lectures, dont nous venons de
rappeler les traits les plus saillants.CHAPITRE II
Les préliminaires du culte de la Raison. — Les idées religieuses de la Constituante et de la
Convention.
On a rattaché le culte de la Raison au mouvement philosophique antérieur, dont nous
venons de dire quelques mots. On a vu dans Hébert un fils de Diderot, comme dans
eRobespierre un fils de Jean-Jacques. On a discerné, dans la philosophie du XVIII siècle,
deux tendances, l’une naturaliste et athée, l’autre spiritualiste et déiste. Ces deux
tendances se seraient combattues dans la Révolution, comme elles s’étaient combattues
dans la théorie. Les encyclopédistes auraient d’abord été vainqueurs : culte de la Raison.
Puis ils auraient été vaincus et remplacés par les spiritualistes disciples du Vicaire
savoyard : culte de l’Être suprême.
Ces vues ne sont pas fausses, philosophiquement parlant ; mais il y manque les
raisons historiques qui ont rendu possible, à ce moment-là et de cette façon, cet essai de
déchristianisation, suivi de si près d’un retour au christianisme.
Ces deux mouvements, à bien lire l’histoire, ont été une conséquence immédiate de la
lutte de la France nouvelle contre l’Europe réactionnaire.
Croire que le peuple français, catholique en 1791, soit devenu deux ans plus tard, et
par le simple progrès des lumières, philosophe, ce serait faire preuve de naïveté.
Quand on avance que les Français, pris en masse, étaient catholiques au début de la
Révolution, on ne veut pas dire que leur foi n’eût pas été ébranlée par Voltaire et par les
philosophes. En général, la bourgeoisie, la noblesse et une partie même du haut clergé
se moquaient du dogme. On riait des mystères, mais on ne voulait point sortir de l’Église,
et c’est là l’impression qui ressort d’une lecture attentive des cahiers de 1789. On voulait
continuer à se dire catholique ; on demandait de bons prêtres, qui fussent des officiers de
morale, non des prédicateurs de dogme. L’abbé Grégoire était le curé idéal. Quant au
paysan, il suivait, sans y penser, son habitude héréditaire. Il voulait seulement que son
curé, paysan comme lui, ne fût plus le souffre-douleur des hauts et beaux messieurs du
clergé. D’ailleurs, nul fanatisme chez le paysan.
La Constituante se disait philosophe : elle se disait aussi catholique.
Quand dom Gerle lui demanda de déclarer le catholicisme religion nationale, elle s’y
refusa (13 avril 1790), entre autres motifs « parce que l’attachement de l’Assemblée
{13}nationale au culte catholique, apostolique et romain ne saurait être mis en doute »
Deux ans plus tard, quand Delacroix, l’ami de Danton, proposa aux Jacobins, le 3 juin
1792, de détruire le culte catholique et de remplacer les images des saints par celles de
Rousseau et de Franklin, le club déclara cette motion inconstitutionnelle et refusa au
{14}discours les honneurs de l’impression .
En faisant la constitution civile du clergé, l’Assemblée constituante entendit seulement
ramener la religion à sa pureté première et la nationaliser.
La résistance du clergé, son accord antipatriotique avec la réaction du dehors et du
dedans, changèrent, peu à peu, non les dispositions intimes, mais les attitudes.
Je dis que les sentiments intimes ne changèrent pas. En effet, les paroles contre la
Providence échappées à Guadet aux Jacobins, le 26 mars 1792, et, à la Convention, le
12 décembre 1792, la glorification de la science comme religion, tentée par Jacob
{15}Dupont , au dépens du dieu du Vicaire savoyard, ces manifestations restèrent alors
isolées et sans écho. Quand Pitt les présenta au Parlement d’Angleterre comme
l’expression authentique de l’impiété révolutionnaire, on haussa les épaules en France.La Convention, en effet, se montra d’abord très respectueuse du catholicisme. Elle se
rappelait que la plupart des Assemblées électorales par lesquelles elle fut nommée
bavaient commencé leur session par une messe et l’avaient terminée par un Te Deum.
Ses décrets du 30 novembre 1792 et 11 janvier 1793 furent une déclaration formelle
« qu’elle n’avait jamais eu l’intention de priver le peuple des ministres du culte catholique
que la constitution civile du clergé catholique lui avait donnés. » Le 27 juin 1793, elle
{16}décréta « que le traitement des ecclésiastiques fait partie de la dette publique ».
Le 27 mars suivant, Carra et Auguis disaient aux Vendéens, au nom de la Convention,
{17}que la République était fondée sur la morale de l’Évangile . A Paris, le 30 mai 1793,
{18}les processions de la Fête-Dieu eurent lieu librement et sans désordre . Enfin, la
constitution du 24 juin 1793, article 122, garantissait à chaque Français le libre exercice
de son culte.
L’idée de s’attaquer au dogme, d’essayer de détruire le catholicisme ne naquit que
dans cette période si critique d’avril à décembre 1793, où la Révolution eut à lutter à la
fois contre la Vendée et contre l’Europe.
On croit voir alors que la religion est l’âme de la coalition contre la patrie.
On n’a combattu d’abord que le pape et les prêtres réfractaires, puis les
constitutionnels repentants, puis les constitutionnels tièdes, rien que les personnes et la
discipline. Aux mauvais prêtres, on opposait les bons.
Dans la grande mission pour la levée des trois cent mille hommes (mars-mai 1793), on
s’aperçut, les lettres des représentants en mission en font foi, que le secret et
insurmontable obstacle à cette levée, c’était le prêtre.
Mais, le prêtre une fois mis par des lois terribles dans l’impossibilité de nuire, on
constate avec effroi que son esprit subsiste chez le paysan. Celui-ci veut qu’on lui rende
son curé, non qu’il approuve sa conduite antifrançaise, mais il tient au culte.
Eh bien, si le culte est l’obstacle au salut de la patrie, détruisons le culte !
Cette idée audacieuse, prématurée, s’offre à quelques esprits ardents au fort du
danger, en septembre et octobre 1793. Ils s’imaginent follement, dans leur ardeur de
sauver la patrie, pouvoir détruire en quelques jours une religion séculaire et improviser la
création d’un nouveau et puissant levain dans les âmes.
Cette tentative, ce fut l’essai du culte de la Raison.
Elle fut préparée et favorisée par les outrages au sanctuaire que la défense nationale
rendit nécessaires, comme la destruction de la Sainte-Ampoule, à Reims, par le
{19}conventionnel Rühl, le 7 octobre 1793 .
Ce sont bientôt les lois terribles contre les prêtres réfractaires et même contre les
prêtres constitutionnels, que le décret des 29 et 30 vendémiaire an II mit en état de
{20}suspicion légale . Ce sont les nombreux arrêtés des représentants en mission
déclarant suspects tous les ecclésiastiques qui n’ont pas déposé leurs lettres de prêtrise.
C’est la démolition de presque toutes les chapelles isolées dans les campagnes.
C’est enfin le mariage de prêtres qui, en ridiculisant le clergé, ridiculisa la religion.
Déjà, en novembre 1792, l’évêque de l’Eure, Thomas Lindet, s’était marié. Le 22
septembre 1793, « le citoyen Pontard, évêque du département de la Dordogne, présente
à la Convention l’épouse qu’il a choisie, pauvre de fortune, mais riche en vertus, dans la
{21}classe des sans-culottes, où réside la candeur et l’aimable simplicité ». Le président
Cambon donne l’accolade fraternelle aux deux époux. Plus de deux mille prêtres, dit
Grégoire, prennent femme.
La Convention favorise par des lois les prêtres mariés. Elle décrète que, si leurs
paroissiens les expulsent, ils conserveront leur traitement (19 juillet 1793) ; que toutes
les destitutions de prêtres mariés sont annulées (12 août), que les traitements desprêtres inquiétés à raison de leur mariage sont mis à la charge des communes qui les ont
persécutés et que ces prêtres pourront aller jouir de leur traitement où ils voudront (15
novembre 1793). En réalité, la Convention crée un privilège légal en faveur des prêtres
mariés.
Une autre mesure, en apparence insignifiante, eut les plus graves conséquences.
Le 22 juillet 1793, le département de Saône-et-Loire demande à être autorisé à faire
convertir en canons les cloches inutiles au culte.
Alors, sur la motion de Baudot, la Convention décrète « qu’il ne sera laissé qu’une
seule cloche dans chaque paroisse, que toutes les autres seront mises à la disposition
du Conseil exécutif qui sera tenu de les faire parvenir aux fonderies les plus voisines,
{22}dans le délai d’un mois, pour y être fondues en canons . »
Ce décret, qui exaspéra les campagnards, fut très malaisé à appliquer. La
correspondance des représentants abonde en détails sur les difficultés qu’ils rencontrent
à remplir cette partie de leur mission.
D’autre part, pour enlever ces cloches, les clubistes, le petit peuple s’habituent à
envahir les églises violemment : le sanctuaire perd de son prestige.
On ne se borna pas à ôter le fer et les cloches des églises : on en ôta les métaux
précieux qu’elles contenaient, on réalisa, en le dépassant, l’ancien décret de la
Constituante (29 septembre 1789) qui envoyait à la Monnaie l’argenterie non
{23}indispensable à la décence du culte .
Les rois avaient donné plus d’une fois l’exemple de dépouiller les églises : cette fois,
on les dépouilla pour sauver la patrie.
Cette idée est vivement exprimée par une députation de la commune de Saint-Denis
qui, en apportant à la Convention des dépouilles sacerdotales, le 22 brumaire an II,
interpella ainsi les saints qu’elle avait dérobés :
« Vous, jadis les instruments du fanatisme, saints, saintes, bienheureux de toute
espèce, montrez-vous enfin patriotes ; levez-vous en masse, partez pour la Monnaie. Et
puissions-nous, par votre secours, obtenir dans cette vie le bonheur que vous nous
promettez pour une autre ! »
À cette vue toute patriotique, mais déjà antichrétienne, puisque c’est une impiété de
mettre la patrie au-dessus de la religion, s’ajouta bientôt et se mêla une idéologie
philosophique : détruire les images du culte pour détruire le culte.
Les sans-culottes iconoclastes devinrent peu à peu autant de Polyeucte.CHAPITRE III
Les débuts du culte de la Raison. — André Dumont à Abbeville. — Fouché et Chaumette à
Nevers. — Attitude de la Convention et du gouvernement. — Premier exemple de
déchristianisation : la commune de Ris-Orangis. — La commune de Paris et les Jacobins. —
Échec de l’idée de séparer les Église et l’État. — Préparatifs de l’abdication de Gobel.
C’est de province que partit l’initiative du mouvement antireligieux, sous les auspices
de quelques représentants en mission, Laignelot dans la Charente-Inférieure, André
Dumont dans la Somme, Dartigoeyte, Pinet, Monestier et Cavaignac dans le Sud-Ouest,
Chales dans le Nord, Laplanche à Orléans et à Bourges, Fouché à Nevers.
erParmi ces hommes, André Dumont fut le premier à porter la main sur l’autel. Dès le 1
{24}octobre 1793, il écrit d’Abbeville à la Convention :
« J’ai, à l’égard de mes opérations dans cette ville, un compte à vous rendre, et je le
crois de nature à mériter d’être connu partout. Environné des décombres des
administrations que j’avais suspendues aux acclamations du peuple, je reçus en masse
le nom des remplaçants. Dans le nombre se trouvaient deux prêtres ; je crus l’occasion
favorable pour exiger, au milieu de plus de dix-huit cents personnes, la profession de foi
de ces deux ci-devant prêtres. J’étais en chaire, et, peut-être pour la première fois, ces
deux citoyens y ont dit des vérités. Après avoir fait sentir au peuple combien il était dupe
de ces prêtres, que c’étaient des arlequins ou des pierrots vêtus de noir, qui montraient
des marionnettes ; que tout ce qu’ils faisaient était des singeries pour escroquer de
l’argent ; que j’espérais que bientôt les confessionnaux serviraient, comme les titres de
noblesse, à faire des autodafés, et qu’enfin, ne pouvant croire au républicanisme
d’hommes se disant prêtres pour tromper le peuple, je ne consentirais à nommer les
deux indiqués qu’à la condition qu’ils me suivraient à la tribune pour y faire leur
profession de foi ; ma proposition, couverte d’applaudissements, donna lieu à la scène la
plus plaisante. Mes deux prêtres constitutionnels montent en chaire, que pour cette fois
j’appelle : de vérités, annoncent au peuple que j’ai dit les plus grandes vérités, et qu’il
n’existe réellement de religion que d’esprit et de cœur. Les applaudissements
recommencent ; les cris de Vive la Convention ! vive la Montagne ! retentissent partout ;
le peuple me demande pour eux le baiser fraternel, et je le leur donne au milieu de
nouveaux applaudissements. En sortant, j’avais pour cortège toute la ville ; on
n’entendait que le cri de « Vive la Convention ! Nous sommes sauvés ! »
Et, le 26 octobre suivant, à Amiens, il arrêta « que tous les prêtres convaincus d’avoir,
les jours ci-devant connus sous le nom de fêtes ou dimanches, célébré des offices tels
que grand’messe, vêpres, saluts ou matines, seraient sur-le-champ arrêtés et conduits
en prison, pour être aussitôt livrés au tribunal criminel et être punis comme infracteurs à
la loi. »
Les plus hardis peut-être à violer le temple furent deux nourrissons du temple, deux
défroqués, Laplanche, ex-moine bénédictin, et Fouché, ex-oratorien
Laplanche invita durement les prêtres au mariage et, à Bourges, railla le catholicisme ;
La conduite de Fouché à Nevers eut un grand retentissement et servit de modèle.
C’est Fouché qui, lors de ces préliminaires du culte de la Raison, s’attaqua le plus
directement et le plus brutalement au catholicisme. Rappelons donc ses principaux
actes.
Il avait emmené sa femme avec lui dans sa mission ; elle accoucha à Nevers, le 10
août 1793 ; Fouché baptisa lui-même son fils sur l’autel de la patrie et lui donna le nom
{25}de Nièvre .Chaumette, le sentimental et moralisant procureur de la Commune de Paris, se trouvait
{26}alors à Nevers . Il fut l’auxiliaire et probablement l’inspirateur de Fouché. Tous deux
inaugurèrent solennellement le buste de Brutus, dans une fête à laquelle ils donnèrent un
caractère antireligieux (22 septembre 1793). Trois jours plus tard, Fouché arrête que tout
ministre du culte ou prêtre pensionné par la nation sera tenu de se marier, ou d’adopter
un enfant, ou de nourrir un vieillard indigent, sous peine d’être déchu de ses fonctions et
pensions. Le 26 septembre, il se déclare (faussement) chargé par la Convention « de
substituer aux cultes superstitieux et hypocrites, auxquels le peuple tient encore
{27}malheureusement, celui de la République et de la morale naturelle ». Le 10 octobre, il
prend son fameux arrêté sur les cimetières :
« Au nom du peuple français, le représentant du peuple près les département du
Centre et de l’Ouest, considérant que le peuple français ne peut reconnaître d’autres
signes privilégiés que ceux de la loi, de la justice et de la liberté, d’autre culte que celui
de la morale universelle, d’autre dogme que celui de sa souveraineté et de sa toute
puissance ; considérant que si, au moment où la République vient de déclarer
solennellement qu’elle accorde une protection égale à l’exercice du culte de toutes les
religions, il était permis à tous les sectaires d’établir sur les places publiques, sur les
routes et dans les rues, les enseignes de leurs sectes particulières, d’y célébrer leurs
cérémonies religieuses, il s’ensuivrait de la confusion et du désordre dans la ville, arrête
ce qui suit :
« ARTICLE PREMIER. — Tous les cultes des diverses religions ne pourront être
exercés que dans leurs temples respectifs… »
Les articles 2 et 3 étaient, si l’on se reporte à ces temps critiques, parfaitement,
parfaitement corrects, relativement libéraux :
« La République ne reconnaissant point de culte dominant ou privilégié, toutes les
enseignes religieuses qui se trouvent sur les routes, sur les places et, généralement,
dans tous les lieux publics, seront anéanties. — Il est défendu, sous peine de réclusion,
à tous les ministres, à tous les prêtres, de paraître, ailleurs que dans leurs temples, avec
leurs costumes. »
Il n’y avait rien à redire, non plus, à l’article 7 :
« Tous ceux qui, après leur mort, seront jugés par les citoyens de leur commune avoir
bien mérité de la patrie, auront sur leurs tombes une pierre figurée en couronne de
chêne. »
Mais les autres articles étaient inspirés par un tout autre esprit, qui n’était ni celui de la
loi, ni celui de la Convention. Les voici :
« ART. 4. — Dans chaque municipalité, tous les citoyens morts, de quelque secte qu’ils
soient, seront conduits, vingt-quatre heures après le décès, et quarante-huit en cas de
mort subite, au lieu désigné pour la sépulture commune, couverts d’un voile funèbre, sur
lequel sera peint le Sommeil, accompagnés d’un officier public, entourés de leurs amis
revêtus de deuil et d’un détachement de leurs frères d’armes.
« ART. 5. — Le lieu commun où leurs cendres reposeront sera isolé de toute
habitation, planté d’arbres, sous l’ombre desquels s’élèvera une statue représentant le
Sommeil. Tous les autres signes seront détruits. »
« Art. 8. — On lira sur la porte de ce champ, consacré par un respect religieux aux
mânes des morts, cette inscription : La mort est un sommeil éternel.
« Art. 9. — Le présent arrêté sera imprimé, lu, publié et affiché dans toute l’étendue du
département, adressé à tous les conseils généraux des communes et aux curés, qui
seront responsables du défaut d’exécution. »
Je n’insiste pas sur le tour assez poétique de ces prescriptions, où on pourrait voir unesorte de mélancolie grandiose, de pessimisme sec et fier, si elles n’émanaient du vil
Fouché. Ce qu’il faut signaler, c’est que Fouché imposait au peuple, en forme de culte
public, une opinion philosophique alors rare, et qu’il voulait la rendre nationale, à
l’exclusion des autres doctrines. C’était là une initiative audacieuse et toute personnelle,
que rien n’avait pu faire prévoir, ni la politique de la Convention, ni même le
philosophisme, assez large, de la Commune de Paris.
Fouché ne s’en tient pas là. Le 22 octobre, il organise à Nevers une fête toute païenne,
pour « honorer la valeur et les mœurs. » Dans une grande plaine, près de la ville, il fait
élever un autel, y allume « le feu sacré de Vesta », édifie « un temple de l’Amour » pour
{28}les cérémonies nuptiales, dont un grand nombre sont célébrées séance tenante .
Quelques jours plus tard, à Rochefort, Laignelot transformait l’église paroissiale en
Temple de la vérité, où, en grande cérémonie, huit prêtres catholiques et un ministre
{29}protestant vinrent se déprêtriser , le 31 octobre 1793. Tout le peuple de la ville,
protestants et catholiques, jura l’oubli des anciennes superstitions et des anciennes
querelles. Laignelot écrivit à la Convention qu’il n’y aurait plus à Rochefort qu’un temple,
celui de la Vérité, et qu’une morale, celle des droits de l’homme, dont le tableau
{30}remplacerait les emblèmes catholiques .
L’arrêté de Fouché sur les cimetières fut lu et publié dans le Sud-Ouest, comme on le
verra plus loin, par Cavaignac et Dartigoeyte, le 27 octobre 1793. A Paris, Chaumette le
communiqua à la Commune dès le 16 octobre, et, en attendant un rapport, le fit adopter
en principe
C’est ainsi que l’exemple de tenter, non plus par les théories, mais par les actes, la
déchristianisation de la France sembla être donné par la province à Paris.
Quelle était cependant l’attitude de la Convention et du gouvernement ?
Sans aller jusqu’à des actes de destruction matérielle du culte, les pouvoirs publics
avaient déjà, dans la fête du 10 août 1793, en l’honneur de l’acceptation de la
constitution, pris en quelque sorte une posture philosophique qui réveilla et encouragea
bien des audaces endormies.
Pour cette fête d’un caractère nouveau et étrange, on avait élevé, sur l’emplacement
de la Bastille, une statue de la Nature, avec cette inscription : Nous sommes tous ses
enfants. « De ses mamelles, qu’elle pressait de ses mains, dit le procès-verbal,
s’épanchaient dans un vaste bassin deux sources d’une eau pure et abondante, image
{31}d’une inépuisable fécondité. » Hérault de Séchelles , membre du Comité de Salut
public, président de la Convention, parla ainsi, devant cette statue, au nom du
gouvernement, de l’Assemblée de la France officielle :
« Souveraine du sauvage et des nations éclairées ! ô Nature ! ce peuple immense,
assemblé aux premiers rayons du jour devant ton image, est digne de toi. Il est libre,
C’est dans ton sein, c’est dans tes sources sacrées qu’il a recouvré ses droits, qu’il s’est
régénéré. Après avoir traversé tant de siècles d’erreurs et de servitudes, il fallait rentrer
dans la simplicité de tes voies pour retrouver la liberté et l’égalité. O Nature ! reçois
l’expression de l’attachement éternel des Français pour tes lois, et que ces eaux
fécondes qui jaillissent de tes mamelles, que cette boisson pure qui abreuva les premiers
humains consacre dans cette coupe de la fraternité et de l’égalité les serments que te fait
la France en ce jour, le plus beau qu’ait éclairé le soleil depuis qu’il a été suspendu dans
l’immensité de l’espace… »
Ici le procès-verbal, qu’on prendrait pour une page de Diderot, ajoute des réflexions et
des détails significatifs :
« À la suite de cette espèce d’hymne, seule prière, depuis les premiers siècles du
genre humain, adressée à la Nature par les représentants d’une nation et par seslégislateurs, le président a rempli une coupe de forme antique de l’eau qui tombait du
sein de la Nature ; il en a fait des libations autour de la statue, il a bu dans la coupe et l’a
présentée à ceux des envoyés du peuple français qui, par leur âge, avaient obtenu de
{32}porter la bannière sur laquelle était écrit le nom de leurs départements respectifs… . »
Cet essai public de divination de la Nature et d’un culte païen dès le mois d’août 1793
resta une tentative éclatante, mais d’abord isolée. Disons aussi qu’il y eut dans cette
cérémonie une gravité, une discrétion, une décence vraiment philosophiques, mais aussi
presque aristocratiques et un peu froides. L’âme chaude du peuple est absente de la fête
archaïque et compassée du 10 août. Il n’est pas douteux cependant que cette cérémonie
n’ait préparé les esprits au culte de la Raison, — quoique la Convention n’entendît certes
pas approuver l’athéisme, elle qui, deux semaines plus tard, interrompit avec indignation
{33}une pétition athée d’écoliers admis à sa barre .
Parmi les précédents du culte de la Raison, il ne faut pas omettre l’honneur décerné
alors à la mémoire du philosophe qui passait pour avoir enseigné aux Français à bien se
servir de leur raison. Le 2 octobre 1793, la Convention décréta que les cendres de
Descartes seraient transférées au Panthéon. Ce décret avait été obtenu, au nom du
Comité d’instruction publique, par Marie-Joseph Chénier, qui avait loué Descartes
« d’avoir reculé les bornes de la Raison publique », et s’était écrié, peu chrétiennement :
« Descartes n’eût-il fait que substituer des erreurs nouvelles à d’antiques erreurs, c’était
déjà un grand bienfait public que d’accoutumer insensiblement les hommes à examiner
et non pas à croire. »
Mais la mesure la plus antichrétienne que prit alors la Convention, ce fut
l’établissement du calendrier républicain.
Il suffit de lire le rapport de Fabre d’Églantine (6 octobre 1793) et celui de Romme (24
{34}novembre suivant), si remplis d’outrages philosophiques au dogme , pour être
convaincu que cette réforme fut inspirée par une pensée politique et antireligieuse.
Substituer aux dates et aux fêtes catholiques d’autres dates et d’autres fêtes, abolir les
dimanches, imposer le laïque décadi, remplacer les noms des saints par ceux « des
objets qui composent la véritable richesse nationale », c’était arracher au catholicisme sa
parure et son prestige ; c’était l’expulser violemment de l’habitude nationale.
Ce décret causa une sensation immense, non seulement en France, mais à l’étranger.
L’Europe monarchique et chrétienne l’accueillit avec scandale, parce qu’elle y vit un
affront sanglant à la religion, et avec effroi, parce que ces insolents patriotes de France
lui semblaient prendre maintenant l’habitude de réussir tout ce qu’ils entreprenaient.
Il faut noter aussi l’attitude déchristianisatrice de la Convention dans les questions
d’instruction publique.
Dès le 19 septembre 1793, sur la motion de Léonard Bourdon, elle avait décrété la
rédaction d’un recueil officiel des actions héroïques et civiques républicains français,
pour remplacer la vie des saints. Ce recueil, composé par Bourdon et Thibeaudeau, parut
en cinq livraisons au commencement de 1794, fut tiré à cent cinquante mille exemplaires
et envoyé, en placards et en cahiers, aux écoles, aux municipalités, aux armées, aux
Sociétés populaires.
Le Comité d’instruction publique était le foyer de la propagande contre le
{35}catholicisme . C’est lui qui fit décréter qu’aucun ecclésiastique ne pourrait à l’avenir
être nommé instituteur, ni aucune religieuse institutrice (28 octobre 1793). Dès le 26 juin
1793, Lakanal avait proposé un plan de fêtes nationales qui, en fait, remplaceraient le
{36}christianisme . Bientôt Marie-Joseph Chénier osait offrir à la Convention le plan d’une
véritable religion laïque, celle de la patrie (5 novembre 1793) : « Arrachez, disait-il, les fils
de la République au joug de la théocratie qui pèse encore sur eux… Libres de préjugéset dignes de représenter la nation française, vous saurez fonder, sur les débris des
superstitions détrônées, la seule religion universelle, qui n’a ni sectes ni mystères, dont
le seul dogme est l’égalité, dont nos lois sont les orateurs, dont les magistrats sont les
pontifes, et qui ne fait brûler l’encens de la grande famille que devant l’autel de la patrie,
mère et divinité commune. »
La Convention approuva, par ses applaudissements, ces vues hardies, et ordonna
{37}l’impression d’un discours dont l’idée avait été si récemment honnie par elle, quand le
naïf Jacob Dupont l’avait inopportunément présentée.
La première commune qui donna l’exemple de se déchristianiser fut une des plus
obscures, le petit bourg Ris-Orangis, situé dans le Hurepoix, en Ile-de-France, près de la
rive gauche de la Seine et en face de la forêt de Sénart. C’est donc du centre même de la
vieille France que partit le premier exemple de la suprême audace. Les habitants de Ris
avaient pour patron saint Blaise ; mais, un jeune volontaire leur ayant parlé de Brutus, ils
délogèrent saint Blaise, mirent Brutus à la place, donnèrent même le nom de Brutus à
leur commune et congédièrent leur curé. Cet exemple fut suivi par les communes
voisines ; toute la région de Corbeil renonça au christianisme et, le 10 brumaire an II, les
administrateurs de ce district viennent déclarer à la Convention « que la majorité de leurs
concitoyens ne connait plus de jour de repos que les décadis, de fêtes que celles du
cœur, de culte que celui de la liberté ; qu’ils sont bien décidés à faire transporter dans les
{38}fonderies nationales tous les instruments de la superstition ». La Convention décréta
la mention honorable et l’insertion de cette communication au Bulletin.
Elle fit un pas de plus dans la séance du 16 brumaire suivant.
Ce jour-là, une autre commune du même district de Corbeil, le bourg de Mennecy,
envoya une députation à la Convention. Les pétitionnaires parurent à la barre
ironiquement revêtus de chapes. Ils déclarent qu’ils viennent abjurer la superstition. Ils
ont remplacé chez eux les bustes de saint Pierre et de saint Paul par ceux de Le Pelletier
et de Marat. Ils ont placé la statue de la Liberté sur le grand autel de leur ci-devant
paroisse. Ils ne veulent plus de curé.
Alors Barère, membre et rapporteur ordinaire du Comité de Salut public, c’est-à-dire du
gouvernement, vient reconnaître le droit qu’ont les communes de supprimer leurs
paroisses ; et, sur sa demande, la Convention passe à l’ordre du jour, « motivé sur le
droit qu’ont tous les citoyens d’adopter le culte qui leur convient et de supprimer les
cérémonies qui leur déplaisent », et elle autorise les départements à prononcer en
{39}dernier ressort sur les suppression de paroisses .
Mais le gouvernement n’encourageait la déchristianisation que du bout des lèvres, et il
se passa un fait qui montre bien qu’au fond du cœur les deux Comités déploraient la
renonciation au culte. Au moment même où les députés de la commune de Mennecy
étaient à la barre, le Comité de sûreté générale envoya un gendarme à l’auberge où ils
logeaient, « qui demanda qu’on lui remît les chandeliers, ornements, croix, bannières,
etc., pour les conduire au district de Corbeil ». Cinq députés furent incarcérés. En même
temps, d’autres personnes furent arrêtées à Mennecy. Les habitants de la commune
coupable d’impiété durent adresser, le 19 brumaire, une pétition à la Convention, où ils
protestaient qu’ils ne voulaient pas « abolir la religion ». Ils ne craignaient pas de dire :
« Loin de nous cette pensée, citoyens législateurs. Nous professons tous cette religion
que vous nous avez annoncée, et que nous trouvons dans l’Évangile des droits de
l’homme. L’humanité en est la base : c’est sur celle-ci qu’est établie solidement l’égalité,
couronnée par la liberté. Nous ne voulons point faire aux autres ce que nous ne
voudrions pas qu’on nous fît. Et ceux qui, à cette religion primitive, veulent en joindre une
autre, trouveront toujours sûreté et protection parmi nous, pourvu qu’ils ne sortent pasdes bornes que leur prescrit l’égalité.
« Le rabbin juif, le prédicant luthérien, le ministre calviniste et le prêtre catholique
peuvent venir exercer leur culte dans notre commune ; ils y trouveront, eux et leurs
sectaires, la liberté la plus entière. Mais, de la même manière que l’État ne loge pas, ne
nourrit pas, ne paie pas les trois premiers, nous demandons à ne plus payer, nourrir et
loger le quatrième ; car nul ne doit être contraint de payer le ministre d’un culte auquel il
ne croit pas. »
Les pétitionnaires furent admis aux honneurs de la séance, et, le soir, ils prièrent les
{40}Jacobins d’appuyer leur requête, à laquelle il est probable qu’on fit aussitôt droit .
Pendant que son Comité de sûreté générale emprisonnait ainsi les impies, la
Convention, dans la même séance du 16 brumaire, accueillait avec mention honorable
une députation du département de Seine-et-Oise, qui demandait que l’évêque de
{41}Versailles, récemment décédé, ne fût pas remplacé .
C’était encore une fois encourager officiellement le mouvement de déchristianisation.
Déjà, le 23 vendémiaire précédent (14 octobre 1793), après un rapport véhément de
Chaumette contre le charlatanisme des prêtres, la Commune avait interdit à Paris
l’exercice extérieur du culte.
Le soir même du jour où la Convention avait autorisé implicitement la commune de
Mennecy à renoncer au catholicisme, Léonard Bourdon, aux Jacobins, prononça un
discours nettement antichrétien où, pour la première fois à cette tribune, on entendit des
{42}railleries contre les dogmes . L’orateur conclut à la séparation de l’Église et de l’État,
et il est à noter que cette idée libérale sortit de ce club, réputé fanatique. Puisque la
Convention, dit Bourdon, veut « assurer la liberté des cultes », il faut lui « pardonner cette
faiblesse », mais demander qu’on ne salarie plus aucun culte, qu’on ne donne à aucun
culte une prééminence sur un autre. « Je demande qu’on fasse de ceci le sujet d’une
pétition à la Convention ; que tous ceux qui se trouvent catholiques dans
l’arrondissement d’une section se réunissent, louent un emplacement où, pour leurs deux
sous, ils puissent se procurer toutes les cérémonies qui leur seront agréables ; mais que
l’État cesse de payer des hommes inutiles et dangereux. » (On applaudit.)
Le club des Jacobins ne prit pas d’arrêté conforme à la motion de Léonard Bourdon,
parce qu’au même moment un club nouveau, le Comité central des Société populaires,
vint lui faire approuver un sien projet de pétition à la Convention pour obtenir la
{43}suppression du salaire des ministres des cultes catholiques .
Le gouvernement n’était pas tout entier hostile à cette séparation de l’Église et de
l’État, puisque peu après, un journal officieux et subventionné, la Feuille du Salut public
du 18 brumaire an II, réclamait aussi, avec de sages atténuations, la suppression du
{44}salaire des prêtres .
On verra cependant que la Convention ne put encore se résoudre à cette mesure.
L’idée de la séparation de l’Église et de l’État n’était pas mûre. Les meneurs de la
campagne philosophique ne songeaient alors presque tous qu’à détruire le christianisme
et à le remplacer, comme culte national, par la religion naturelle.
Ils se dirent que, s’ils pouvaient obtenir l’abdication solennelle de l’évêque de Paris et
de son clergé, cet exemple éclatant entraînerait peut-être la déchristianisation de toute la
France.
Dans la nuit du 16 au 17 brumaire, au moment même où on transférait à la Monnaie la
châsse de sainte Geneviève, patronne de Paris, Cloots et Pereyra se présentèrent chez
Gobel, et alors eut lieu une scène curieuse, que l’évêque raconta plus tard en ces termes
au tribunal révolutionnaire :
« On m’annonce des fonctionnaires publics qui ont des choses importantes à mecommuniquer. Je me lève, je les reçois. Ils me disent que c’est le moment de se sacrifier
pour la chose publique, qu’ils viennent me demander ma démission du poste d’évêque.
Invité d’abjurer mon ministère, je réponds que je ne connais pas d’erreur dans ma
religion, que je n’en ai point à abjurer, et que je m’y tiendrai collé. — Mais, me
réplique-ton, il ne s’agit pas de discuter si vos principes religieux sont ou non fondés : il est
seulement question de cesser vos fonctions. — En ce cas, j’adhère volontiers à votre
demande. Le peuple m’a demandé, le peuple me renvoie : c’est le sort du domestique
aux ordres de son maître. Je demande cependant à ceux qui viennent solliciter ma
démission le temps de consulter le conseil épiscopal, et je promets de faire ce qu’il
décidera à la majorité. »
Par quatorze voix contre trois, le conseil épiscopal opina pour la démission, le 17
brumaire. Gobel se rendit aussitôt au Département où, devant une députation de la
Commune, il déclara son intention. On régla la mise en scène de ce qui se passerait à la
{45}Convention, et on convint des discours à prononcer à la barre le jour même .CHAPITRE IV
La séance du 17 brumaire an II.
Nous voilà donc arrivés à la fameuse séance de la Convention du 17 brumaire an II (7
{46}novembre 1793), qui eut un si grand retentissement en France , en Europe et dans
l’histoire.
Deux lettres, lues au début, préparent les esprits.
L’une est de Fouché, qui fait un nouvel envoi d’objets précieux enlevés aux églises de
la Nièvre. (Applaudissements.)
L’autre, de l’abbé Parent, curé de Boissise-la-Bertrand, district de Melun, qui, en
termes grossiers, déclarait se défroquer : « Je suis prêtre, disait-il, je suis curé,
c’est-àdire charlatan… » Et il demandait une pension. Sergent réclama l’ordre du jour, sur ce
que ce prêtre ne pouvait être sincère. Léonard Bourdon proposa au contraire de lui
accorder la pension qu’il demandait. À la fois étonnée, scandalisée et entraînée, la
{47}Convention va peut-être récompenser le cynique abbé Parent, quand Thuriot lui fait
entendre le langage de la politique. Tout en applaudissant au triomphe de la philosophie,
il veut « que l’opinion se venge elle-même de l’erreur où on l’avait entraînée et que la
{48}Convention mûrisse bien les mesures par lesquelles elle voudra la seconder ».
L’assemblée se borna à décréter la mention honorable, l’insertion au Bulletin et le renvoi
au Comité des finances.
Les autorités constituées de Paris, Département et Commune, annoncent alors, par
lettre, qu’elles amènent le ci-devant évêque de Paris et son ci-devant clergé, « qui
viennent, de leur propre mouvement, rendre à la raison et à la justice éternelles un
hommage éclatant et sincère ». Les pétitionnaires sont admis aussitôt à la barre : il y a là
Gobel avec son conseil épiscopal et le curé de Vaugirard, Chaumette, procureur de la
Commune, Momoro et Lulier, membres du Département, et Pache, maire de Paris.
Momoro présidait par intérim le département de Paris ; c’est lui qui annonce, au nom
des pétitionnaires, que les prêtres de Paris viennent « se dépouiller du caractère que leur
avait imprimé la superstition… C’est ainsi que, dans peu, la république française n’aura
plus d’autre culte que celui de la liberté, de l’égalité, de la vérité, culte puisé dans le sein
de la nature et qui, grâce à vos travaux, sera bientôt le culte universel. »
Gobel fait ensuite sa déclaration.
Il dit que, né plébéien, il a toujours reconnu et proclamé la souveraineté du peuple.
Appelé par le peuple à l’évêché de Paris, il a obéi et n’a employé son ascendant qu’à
augmenter dans le peuple « son attachement aux principes éternels de la liberté, de
l’égalité, de la morale, bases nécessaires de toute constitution vraiment républicaine. »
Aujourd’hui que le souverain le veut ainsi, il obéit encore et déclare hautement « que, dès
aujourd’hui, il renonce à exercer ses fonctions de ministre du culte catholique ; les
citoyens ses vicaires ici présents se réunissent à lui (au nombre de onze) ; en
conséquence, ils remettent à la Convention tous leurs titres. »
{49}Remarquez que ce malheureux Gobel, tant flétri, n’apostasie pas ; il se borne à
cesser ses fonctions et à reconnaître « qu’il ne doit plus y avoir d’autre culte public que
celui de la liberté et de la sainte égalité ». Et cependant, c’est pour ce crime que
Robespierre l’enverra à la guillotine !
Mais ce n’est pas assez d’avoir fait descendre Gobel de son siège épiscopal. La
Commune a hâte d’obtenir un moyen légal pour ouvrir la voie au culte nouveau qu’elle
rêve. Chaumette prend la parole : « Le jour, dit-il, où la raison reprend son empire mériteune place dans les brillantes époques de la Révolution française. Je fais en ce moment
la pétition que la Convention charge son Comité d’instruction publique de donner dans le
nouveau calendrier une place au jour de la Raison. » Cette motion est aussitôt décrétée.
Le président, Pierre-Antoine Laloy, improvise alors un discours de félicitation. Il dit que
Gobel et son clergé, sous la garantie du libre exercice des cultes, proclamé par la
Convention, se sont élevés à la hauteur de la philosophie ; que les hochets qu’on
supprime insultaient à l’Être suprême : « Ils ne pouvaient servir à son culte, puisqu’il
n’exige que la pratique des vertus sociales et morales. Telle est sa religion. Il ne veut pas
de culte que celui de la Raison; il n’en prescrit pas d’autre, et ce sera désormais la
religion nationale. »
Gobel dépose sa croix et son anneau. On lui présente le bonnet rouge : il s’en coiffe au
milieu des applaudissements.
« Les citoyens qui sont à la barre, dit le Journal des débats et des décrets, reçoivent
les honneurs de la séance. Les représentants du peuple quittent leur place pour venir
audevant d’eux. Ils les accueillent avec transport. Cette scène se prolonge au milieu des
applaudissements du peuple. Chacun s’empresse de serrer dans ses bras des hommes
qui, lassés de se partager entre une religion et la patrie, se dévouent entièrement à la
République. De toutes parts, on demande l’accolade fraternelle pour Gobel. Le président
la lui donne, et les applaudissements redoublent. »
Aussitôt, les ecclésiastiques membres de la Convention se précipitent à la tribune pour
abdiquer. Coupé (de l’Oise), ci-devant curé de Sermaine, près Noyon, s’y rencontre avec
le ministre protestant Julien (de Toulouse) : tous deux se regardent en riant et
{50}s’embrassent . Puis paraissent tour à tour l’évêque de l’Eure, Thomas Lindet, l’évêque
de la Haute-Vienne, Gay-Vernon, l’abbé Villers.
Thomas Lindet demande un décret pour remplacer les fêtes religieuses par des fêtes
civiques : Marie-Joseph Chénier a un rapport prêt sur ce sujet et sera entendu
incessamment.
Grégoire se trouvait alors au Comité d’instruction publique, en train de rédiger un
rapport. On alla le chercher. Il entra dans la salle, et tous les yeux se tournèrent vers lui.
{51}On le pressa d’abdiquer lui aussi. Il refusa. Ses paroles furent assez brèves et lui
valurent des huées et des applaudissements. Quelqu’un cria : « On ne veut forcer
personne ! » Et Grégoire, jusqu’à la fin de la Convention, siégea en costume d’évêque.
Ce fut un grave échec pour les hébertistes : Ils sentirent qu’une main puissante soutenait
l’évêque gallican, permettait cette exception éclatante et préparait ainsi une réaction au
mouvement antichrétien. Michelet croit même que la démarche de Grégoire avait été
concertée avec Robespierre : c’est invraisemblable, et Grégoire était homme à se
décider lui-même. Mais Robespierre vit sans doute avec joie cette pierre d’achoppement
jetée sur la route des déchristianisateurs, et il empêcha que le refus de l’évêque de Blois
eût pour lui des suites fâcheuses. Le futur pontife de l’Être suprême n’avait pu encore
s’opposer publiquement : mais son silence était un blâme et une menace, et, quand le
candide Cloots, après la séance, courut demander au Comité des remerciements pour
son beau coup, Robespierre le semonça sèchement à huis clos et le fit pâlir en lui
{52}reprochant d’aider au jeu de l’étranger .
Dans les séances suivantes, le mouvement de déchristianisation continua. Après
l’évêque Lalande, le pasteur protestant Lombard-Lachaux et l’abbé Sieyès, une vingtaine
{53}d’évêques non-députés et une foule de curés abdiquèrent . Mais n’entrons pas dans
cette énumération, qui serait aussi difficile que fastidieuse, et étudions plutôt les actes
des meneurs du mouvement après la fameuse séance de la Convention, qui avait agité
et presque entraîné l’opinion.{54}Le soir même, 17 brumaire, le Département et la Commune arrêtèrent que la fête
du décadi suivant, 20 brumaire, aurait lieu à Notre-Dame : les musiciens de la garde
nationale et autres viendraient chanter des hymnes patriotiques devant la statue de la
Liberté, « élevée aux lieu et place de la ci-devant sainte Vierge. « Et, dans une circulaire,
le maire de Paris, Pache, dénomma cette cérémonie Fête de la liberté et de la
{55}Raison .
La Commune n’avait donc que trois jours devant elle pour préparer l’inauguration du
culte nouveau ? Trois jours pour révolutionner les âmes ! Il n’y avait pas de temps à
perdre et il n’en fut pas perdu. Une propagande effrénée eut lieu dans Paris, sous la
direction de Cloots, de Moromo, d’Hébert, de Chaumette, au moyen des Sociétés
populaires établies dans chaque section. Cloots alla même prêcher dans les campagnes
de la banlieue.
Un registre fut ouvert à l’hôtel de ville pour recevoir les déprêtrisations, et les
déprêtrisations affluèrent.
Le 18 brumaire, la Commune applaudit à la pétition du Comité central des Sociétés
populaires en vue d’obtenir la suppression du salaire des prêtres, et on arrêta l’envoi aux
quarante-huit sections pour avoir leur assentiment : elles le donnèrent presque toutes.
Puis, un second arrêté municipal régularisa le mode de dépouillement des églises.
Le 19, ce fut une gouaillerie parisienne : Chaumette fit décider par la Commune que
ses arrêtés révolutionnaires et anti-ecclésiastiques seraient traduits en langue italienne
et envoyés au pape, « pour le guérir de ses erreurs » ; c’est le poète Dorat-Cubières qui
{56}fut chargé de la traduction .
Aux Jacobins, où Robespierre est assidu et où on n’aime pas à rire, je ne vois point de
scène de déprêtrisation. Mais, dès que Robespierre a le dos tourné, Hébert, le 18
brumaire, réprimande Laveaux, qui, dans le Journal de la Montagne, dont il était
{57}rédacteur en chef, avait défendu Dieu contre la Feuille du Salut public . Il lui reproche
« d’avoir ouvert sur Dieu, un être inconnu, abstrait, des disputes qui ne convenaient qu’à
un capucin en théologie ». Laveaux donna sa démission, et le club chercha un autre
rédacteur pour le Journal de la Montagne.
D’autre part, le silence de Robespierre, qui avait d »’abord inquiété les
déchristianisateurs, les enhardissait. Les voilà qui attaquent les représentants en mission
Barras et Fréron, les généraux Lapoype et Duquesnoy, c’est-à-dire la politique du Comité
de Salut public et Robespierre. Celui-ci riposta victorieusement le lendemain, 19
brumaire, et, aux applaudissements du club, réduisit ses détracteurs au silence, mais
sans aborder encore la question religieuse.CHAPITRE V
La fête de la Raison à Notre-Dame. Attitude des pouvoirs publics
Maintenant que nous avons tracé le tableau des circonstances qui, en France, à la fin
de 1793, amenèrent le mouvement de déchristianisation et préparèrent les esprits au
culte de la Raison, il faut dire comment ce culte se produisit à Paris, et, quant à la
fameuse cérémonie qui eut lieu à Notre-Dame, le décadi 20 brumaire an II (10 novembre
1793), la raconter en la dégageant des légendes et principalement d’après trois textes
vraiment dignes de foi, à savoir : le procès-verbal de la Convention, le compte rendu des
Révolutions de Paris, attribué à Momoro, et le récit violemment hostile (mais non
{58}mensonger) de Grégoire, dans son Histoire des sectes .
Les autorités constituées, c’est-à-dire la Commune et le Département, suivies d’un
{59}grand concours de peuple, se rendirent à Notre-Dame vers dix heures du matin , sans
accompagnement de force armée : « Les armes, disait Hanriot dans son ordre du jour, ne
conviennent que dans les combats et non là où des frères se rassemblent pour se laver
enfin de tous les gothiques préjugés et goûter, dans la joie d’une âme satisfaisante, les
{60}douceurs de l’égalité . »
On avait paré l’église de manière à écarter des yeux presque tout ce qui rappelait la
religion catholique.
Au milieu, on avait élevé une sorte de montagne, qu’à droite et à gauche des draperies
reliaient aux piliers, de façon à cacher le chœur et tout le fond de l’église, qui, portes
ouvertes, apparaissait ainsi large, peu profonde et bien éclairée, comme on le voit par
l’estampe grossière, mais frappante, du journal de Prudhomme.
Sur le sommet de la montagne était un petit temple rond, de style grec, avec cette
inscription sur la façade, en lettres énormes : À LA PHILOSOPHIE.
De chaque côté de la porte du temple, il y avait les bustes de quatre philosophes :
sans doute Voltaire, Rousseau, Franklin et peut-être Montesquieu.
Au-dessous du temple, à mi-côte de la montagne, sur un petit autel grec brûlait un
flambeau, le flambeau de la Vérité.
La cérémonie commença par un morceau que joua la musique de la garde nationale.
Pendant cette musique, on vit descendre à droite et à gauche, venant sans doute de
derrière le temple, deux théories de jeunes filles vêtues de blanc, avec des ceintures
{61}tricolores et des couronnes de fleurs , un flambeau à la main. Elles traversèrent la
montagne, vinrent « se croiser sur l’autel de la Raison, chacune d’elles se courba devant
son flambeau, et remonta ensuite dans la même direction sur le sommet de la
{62}montagne. »
Alors sortit du temple, aux yeux du peuple, une femme, « image fidèle de la
{63}beauté. » Sa robe est blanche ; sur ses épaules flotte un manteau bleu ; elle est
coiffée du bonnet rouge ; dans sa main droite, elle tient une longue pique. « Son attitude
{64}imposante et gracieuse commande le respect et l’amour . » Elle personnifie la Liberté.
Elle vient, sur un siège de verdure, recevoir l’hommage des républicains qui, en lui
{65}tendant les bras , chantent un hymne dont les paroles sont de Marie-Joseph Chénier
et la musique de Gossec :
Descends, ô Liberté, fille de la Nature ;
Le peuple a reconquis son pouvoir immortel :
Sur les pompeux débris de l’antique imposture
Ses mains relèvent ton autel.Venez, vainqueurs des rois, l’Europe vous contemple ;
Venez, sur les faux dieux étendez vos succès ;
Toi, sainte Liberté, viens habiter ce temple,
Sois la déesse des Français !
La liberté se leva ensuite pour rentrer dans le temple. Arrivée au seuil, elle s’arrêta et
se retourna « pour jeter encore un regard de bienfaisance sur ses amis ». Aussitôt qu’elle
fut rentrée, « l’enthousiasme éclata par des chants d’allégresse et par des serments de
{66}ne jamais cesser de lui être fidèles ».
{67}C’est une actrice de l’Opéra qui avait figuré la Liberté. Toute la cérémonie avait été
jouée par des artistes du même théâtre : ces jolies damnées, dit le père Duchesne,
chantèrent mieux que des anges.
La Convention n’avait pas assisté à cette cérémonie. Les meneurs semblent s’être
arrangés pour l’inviter trop tard, afin de la mettre en présence d’un fait accompli. Elle était
déjà depuis quelques instants en séance, quand Dufourny vint l’inviter au nom du
Département. La Convention n’accepta ni ne refusa ; elle expédia d’abord quelques
menues affaires et presque aussitôt apprit que la cérémonie était terminée. Déjà les
autorités constituées sont la barre, revenant de Notre-Dame. Chaumette dit : Le peuple
vient de faire un sacrifice à la Raison dans la ci-devant église métropolitaine ; il vient en
offrir un aussi dans le sanctuaire de la Loi. » Aussitôt, le cortège est admis.
« La marche s’ouvre, dit le procès-verbal, par un groupe de jeunes musiciens. Ils sont
suivis de jeunes républicains, des défenseurs de la patrie ; ils chantent un hymne
patriotique, répété en chœur au milieu des vifs applaudissements. Un groupe nombreux
de républicains, couverts du bonnet de la liberté, s’avance en répétant ce cri de : Vive la
République ! Vive la Montagne ! Le peuple et les membres de la Convention mêlent leur
voix à celle de ces républicains. Un nombre prodigieux de musiciens font retentir les
voûtes des airs chéris de la Révolution… »
Arrivent ensuite les figurantes, suivies de la déesse de la Liberté, assise sur un siège
que portent quatre citoyens. Ce groupe s’arrête en face du président ; les jeunes filles
font un cercle autour de la Liberté, tandis que tous les citoyens défilent en répétant les
hymnes qu’ils viennent de chanter à Notre-Dame.
Chaumette harangue alors la Convention. Après s’être félicité de la chute du
fanatisme : « Nous n’avons point, dit-il, offert nos sacrifices à de vaines images, à des
idoles inanimées. Non : c’est un chef-d’œuvre de la nature que nous avons choisi pour la
représenter, et cette image sacrée a enflammé tous les cœurs. Un seul vœu, un seul cri
s’est fait entendre de toutes parts. Le peuple a dit : Plus de prêtres, plus d’autres dieux
que ceux que la nature nous offre. Nous ses magistrats, nous avons recueilli ce vœu,
nous vous l’apportons du temple de la Raison. Nous venons dans celui de la Loi pour
fêter encore la Liberté. » Et il conclut en demandant que Notre-Dame soit consacrée à la
Raison et à la Liberté.
Le président Laloy répond :
« L’Assemblée voit avec la plus vive satisfaction le triomphe que la raison remporte
aujourd’hui sur la superstition et le fanatisme. Elle allait se rendre en masse au milieu du
peuple, dans le temple que vous venez de consacrer à cette déesse, pour célébrer avec
lui cette auguste et mémorable fête : ce sont ses travaux et le cri d’une victoire
(remportée sur Charette à Noirmoutier) qui l’ont arrêtée. »
Chabot convertit alors en motion le vœu de Chaumette, et la Convention décrète que
{68}Notre-Dame sera désormais le temple de la Raison .
Romme demande que la déesse de la Raison se place à côté du président. Chaumette
conduit l’actrice au bureau. Le président et les secrétaires « lui donnent le baiser fraternel{69}au milieu des applaudissements ».
Enfin, sur la motion de Thuriot, la Convention se rend à Notre-Dame, où la cérémonie
{70}est recommencée en son honneur .
Il ne faudrait pas croire, cependant, que la majorité de la Convention s’associât du fond
du cœur au culte de la Raison. Durand-Maillane et Grégoire, témoins oculaires, affirment
qu’une moitié seulement des conventionnels se rendirent à Notre-Dame et qu’aux
séances suivantes, beaucoup d’absentèrent pour ne pas assister aux scènes
{71}antireligieuses . En réalité, la Convention fut plus étonnée que séduite et, croyant ce
mouvement irrésistible, elle le suivit.
Jusqu’à quel point le suivit-elle ? C’est ce qu’il importe de préciser, si l’on veut se
rendre des chances de succès qu’eut la tentative de déchristianisation.
Le lendemain même de la cérémonie de Notre-Dame, dans la séance du 21 brumaire,
la Convention vit se dresser devant elle le redoutable problème de la séparation de
l’Église et de l’État. Le comité central des Sociétés populaires vint demander à la barre
l’abolition du traitement des prêtres. « Que ceux qui ont encore foi aux augures les
paient ; mais pourquoi asservir à ce tribut honteux un républicain qui n’a d’autre dieu que
la vertu et son pays ? » La Convention se borna à décréter l’insertion de l’adresse au
{72}Bulletin avec mention honorable . En somme, elle n’osait pas aborder la grande
question : elle l’ajournait, elle l’enterrait. Thuriot avait dit que, de la suppression
immédiate du traitement des prêtres, il pourrait résulter des impressions contraires à la
{73}liberté .
Cependant, le 25 brumaire, elle fit un pas assez hardi dans le sens du mouvement
déchristianisateur. P. 60
Boussion, au nom du Comité des secours publics, avait fait décréter la réunion à
l’hospice de l’Humanité (Hôtel-Dieu) du bâtiment du ci-devant archevêché de Paris, afin
que chaque malade pût avoir son lit, à distance de trois pieds des autres lits. Alors
Cambon demanda que, dans toutes les communes, les églises et les presbytères
supprimés fussent consacrés à des œuvres laïques. La Convention décréta « que les
presbytères et paroisses situés dans les communes qui auraient renoncé au culte public
ou leur produit seraient destinés à subvenir au soulagement de l’humanité souffrante et à
l’instruction publique ».
C’était tirer hardiment toutes les conséquences du récent décret qui autorisait les
communes à supprimer leurs paroisses.
Michelet croit qu’on fut plus hardi encore. Son imagination défigure ce décret ; il se
persuade que la Convention désaffecta en principe tous les bâtiments qui servaient au
culte, et il en conclut, éloquemment et faussement, qu’elle déclara ainsi le catholicisme
déchu du culte public. Cette erreur, aussi grave qu’inexplicable, ôte une partie de leur
crédit aux pages célèbres que le grand historien consacre à la tentative de
déchristianisation. Non : la Convention n’expulsa pas le catholicisme des temples ; elle
ne prit, en ces questions, aucune initiative et se borna à se laisser arracher des
concessions au jour le jour. La suprême hardiesse philosophique fut loin de son cœur et
n’inspira pas ses actes.
Mais quelques-unes des concessions auxquelles elle se résigna furent graves.
Ainsi, quand elle accorda les honneurs du Panthéon à Marat (24 brumaire), elle parut
donner sa sanction officielle au culte idolâtrique de la trinité Marat-Chalier-Le Peletier,
culte qui s’était spontanément formé, d’abord à côté du culte de la Raison, puis dans ce
culte même.
Le 27 brumaire, elle accepta l’hommage d’une nouvelle édition du spirituel pamphlet
antichrétien de Cloots : la Certitude des preuves du mahométisme, « ouvrage, dit le{74}Procès-verbal, qui constate la nullité de toutes les religions », et renvoya avec
bienveillance à son Comité d’instruction publique la motion du même Cloots, d’ériger une
{75}statue à Jean Meslier , « le premier prêtre qui ait eu le courage et la bonne foi
d’abjurer les erreurs religieuses ».
Le 29, en décrétant un monument à Calas, victime du fanatisme, la Convention
ordonna que » cette colonne fût construite du marbre arraché au fanatisme par la raison
{76}dans les églises supprimées du département ».
Surtout elle accueillit avec faveur les déprêtrisations et les mascarades irréligieuses
qui affluaient à sa barre. C’est dans la séance du 30 brumaire qu’elle se compromit
davantage, quand elle admit une députation de la section de l’Unité, grotesquement
revêtue d’habits sacerdotaux, et laissa défiler devant elle une parodie théâtrale du culte
catholique. Lorsque l’orateur de la députation jura de n’avoir d’autre culte que celui de la
Raison, de la Liberté, de l’Égalité et de la République, le peuple et les députés, dit le
{77}procès-verbal, s’écrièrent : « Nous le jurons ! Vive la République ! »
Mais la Convention ne se laissa pas entraîner plus loin dans la voie si hardiment frayée
par les hébertistes : au lendemain même de cette mascarade, elle recula, elle eut des
remords, elle favorisa la réaction robespierriste.
C’est la Commune de Paris qui était le véritable foyer de la propagande antichrétienne.
De là partaient les tentatives les plus hardies et les plus habiles pour établir le culte de la
Raison. La voix de Chaumette réussissait presque à inculquer la foi philosophique à ses
collègues, à tourner vers un grand et nouvel idéal ces âmes légères, ces cœurs imbus du
papisme, ces Français aussi timides qu’héroïques et qui au fond aimaient mieux subir le
catholicisme en s’en moquant, que de faire le rude et brisant effort de révolutionner leur
propre conscience.
À n’en juger qu’aux apparences, on aurait pourtant pu croire que, sous les auspices de
la Commune, Paris s’était vraiment résolu à cet effort. Pendant la quinzaine qui suivit la
cérémonie de Notre-Dame, les sections viennent tour à tour apporter à l’hôtel de ville leur
renonciation solennelle à la religion héréditaire. Le 21 brumaire, la section des Droits de
l’Homme annonce qu’elle abjure le catholicisme. Le même jour, la section de
{78}Beaurepaire ferme l’église Saint-Séverin . Le 22, Hébert présente des reliques, s’en
moque, et la Commune ordonne qu’elles seront brûlées quand il y en aura une certaine
quantité. Le même jour, les sections du Muséum et des Champs-Élysées viennent se
féliciter d’avoir brûlé les missels. La section Bonne-Nouvelle a établi un cours de morale
pour remplacer les prédications catholiques : la Commune invite les autres sections à en
faire autant. Elle arrête aussi que le Département sera invité à faire abattre les clocher,
« qui, par leur domination sur les autres édifices, semblent contrarier les principes de
l’égalité ». On ne pouvait formuler en termes plus sots un vœu plus ridicule, plus
antiparisien, et cet arrêté resta d’ailleurs sans effet. La section de la Fraternité demanda
l’arrestation de tous les prêtres. Chaumette fit décider en principe la démolition des saints
qui se trouvaient au portail de Notre-Dame, exception faite pour les portes collatérales,
où Dupuis croyait reconnaître un système planétaire : mais il se garda bien de faire
exécuter son arrêté, et on se borna à masquer les saints avec des planches.
Le 23 brumaire, les protestants de Paris suivirent le mouvement : ils apportèrent à la
Commune les quelques coupes d’argent qui servaient à leur culte. Le président leur
répondit que, si une religion devait être conservée, ce serait la religion protestante : mais
{79}il ne faut avoir d’autre culte que celui de la Liberté et de l’Égalité .
Le 25, déchristianisation des sections de l’Homme-Armé, de la Réunion, de
MuciusScévola, de l’Arsenal : celle-ci annonce qu’elle a résolu de fermer l’église Saint-Paul.Le 26, la section des Quinze-Vingts apporte la chemise de saint Louis, qu’on brûle à
l’instant. La section de la Fraternité a fermé son église ; de même la section de Montreuil.
Le 27, la section de la Maison-Commune ayant dénoncé des dévotes et des fanatiques
qui se rassemblent encore autour des bénitiers, la Commune arrête qu’Hanriot dissipera
{80}ces rassemblements . La section de la Fontaine de Grenelle a transformé
SaintThomas-d’Aquin en temple de la Fraternité.
Le même jour, Chaumette fait arrêter qu’à sa place du prêtre un commissaire civil
assistera aux enterrements.
Le 29, la Commune vote l’érection d’une statue à Jean-Jacques Rousseau, « l’ami du
{81}genre humain ». Elle indique ainsi, de la façon la plus éclatante, qu’elle n’entend pas
donner au mouvement de déchristianisation un caractère athée.
erLe 1 frimaire, on revient sur la question des enterrements. Chaumette en complète la
laïcisation, comme nous dirions : il est décidé qu’aux funérailles il sera porté une espèce
de jalon avec cette inscription : L’homme juste ne meurt jamais, il vit dans la mémoire de
ses concitoyens. Pour drap mortuaire, il y aura une draperie aux trois couleurs. Des
officiers civils en bonnet rouge précéderont la marche du convoi.
Mais déjà il y avait à craindre que le mouvement ne se dénaturât, ne perdît son
caractère purement rationnel, et l’imagination populaire tendait à substituer une nouvelle
idolâtrie à l’ancienne. Chaumette s’en inquiéta. La section des Quinze-Vingts ayant
erdemandé (1 frimaire) que, dans l’église Saint-Antoine, consacrée à la Liberté, il fût
élevé un autel sur lequel brûlerait un feu perpétuel, la Commune arrêta « qu’aucun signe
{82}matériel ne serait élevé dans aucun temple ».
Le même jour, aux Jacobins, Robespierre, fort de l’appui de Danton, avait commencé
l’attaque contre le culte de la Raison et prononcé son célèbre discours en faveur des
idées religieuses.
La Commune résolut alors de brusquer les choses, de sauter le pas plus tôt qu’elle ne
l’aurait fait et de tâcher d’entraîner décidément l’opinion en frappant un grand coup,
c’està-dire en déclarant le catholicisme déchu à Paris :
Le 3 frimaire, Chaumette prit occasion d’une lettre de Laval (où deux commissaires de
la Commune exposaient les crimes des prêtres contre la patrie) pour dénoncer une
conspiration cléricale à Paris :
« Vous avez, dit-il, proscrit les femmes publiques, vous avez opéré un grand bien pour
l’avancement des mœurs. Eh bien ! que font ces femmes aujourd’hui ? Stimulées par les
prêtres, elles se sont données à la dévotion ; le fanatisme est substitué à la débauche ;
elles vont dans les temples, elles font des rassemblements dans des maisons
particulières avec des prêtres, pour exciter ainsi parmi nous la guerre civile. Les prêtres
sont capables de tous les crimes : ils se servent du poison pour assouvir leur
vengeance ; ils feront des miracles, si vous n’y prenez garde ; ils empoisonneront les
plus chauds patriotes ; ils mettront le feu à la maison commune, à la trésorerie nationale ;
ils renouvelleront les mines, et, quand ils verront brûler leurs victimes, ils diront que c’est
la justice du ciel qui les punit. »
Cette déclamation est véhémente ; mais remarquez qu’il ne s’y mêle aucune hardiesse
philosophique. Chaumette attaque plutôt les prêtres que le dogme. C’est un aveu
implicite que les consciences à Paris ne sont pas encore mûres pour une radicale
rénovation. Néanmoins, il requiert l’expulsion totale du catholicisme hors des temples et
fait prendre l’arrêté suivant :
« Attendu que le peuple de Paris a déclaré qu’il ne reconnaissait d’autre culte que celui
de la Vérité et de la Raison, le Conseil général de la Commune arrête : 1) que toutes les
églises ou temples de toutes religions et de tous cultes qui ont existé à Paris seront sur-le-champ fermés ; 2° que tous les prêtres ou ministres de quelque culte que ce soit
demeureront personnellement et individuellement responsables de tous les troubles dont
la source viendrait d’opinions religieuses ; 3) que celui qui demandera l’ouverture, soit
d’un temple, soit d’une église, sera arrêté comme suspect ; 4° que les Comités
révolutionnaires seront invités à surveiller de bien près tous les prêtres ; 5° qu’il sera fait
une pétition à la Convention pour l’inviter à porter un décret qui exclue les prêtres de
toute espèce de fonction publique ainsi que de tout emploi dans les manufactures
d’armes. »CHAPITRE VI
Le culte de la Raison dans les sections de Paris.
Nous avons indiqué plus haut comment plusieurs sections, celles des Droits de
l’Homme, de Beaurepaire, du Muséum, des Champs-Élysées, Bonne-Nouvelle, de la
Fraternité, de l’Homme-Armé, de la Réunion, de Mucius-Scévola, de l’Arsenal, des
Quinze-Vingts, de Montreuil, de la Maison-Commune et de la Fontaine de Grenelle,
adhérèrent au mouvement de déchristianisation. Mais il ne s’agissait là que du début de
ce mouvement, des premières impressions, des premières attitudes. Dans l’organisation,
la propagation et le maintien du culte de la Raison, les sections jouèrent un rôle
considérable, sous l’autorité et l’impulsion de la Commune de Paris, dont le Conseil
ergénéral prit, le 1 pluviôse, l’arrêté suivant :
« Le Conseil général arrête : 1° que tous les mois, il se rendra au temple de la Raison,
pour y faire lecture des lois et du recueil des actes de vertus civiques, morales et
° guerrières ; 2 que les présidents des quarante-huit sections seront invités à en agir de
même tous les décadis ; 3° que l’administrateur des travaux publics présentera
incessamment au corps municipal l’état des bâtiments à la disposition de la commune,
{83}afin qu’il en soit assigné un à chaque section, pour son temple de la Raison . »
{84}C’est la section de Guillaume-Tell qui montra, en cette matière, le plus de zèle et
de fidélité, jusqu’à exercer un véritable apostolat.
Elle transforma l’église paroissiale en Temple de Morale, et inaugura ce temple, en
grande pompe, le 30 brumaire an II. Il n’y eut point là de déesse de la Raison. On se
borna à placer une statue de la Liberté sur le maître-autel et, au son de la Marseillaise, il
fut fait un autodafé des objets qui avaient servi au culte catholique.
Le citoyen Étienne Barry prononça un discours à peu près athée, mais fort tolérant :
« Nous ne nous battrons plus, dit-il, pour Jéhovah ou pour Baal, pour la religion de
Mahomet voyageant de la terre, à la lune, monté sur sa jument, ou pour celle de Jésus,
fils de Dieu, Dieu lui-même et homme tout ensemble, né dans une étable, d’une vierge
mortelle, non par l’opération de Joseph, son mari, mais par celle du Saint-Esprit, mort sur
une croix devant tout le monde et ressuscité trois jours après devant personne. Mais
nous n’empêcherons pas que ceux à qui ces opinions paraissent claires, satisfaisantes,
raisonnables, ne les conservent pour leurs menus plaisirs. Juifs, chrétiens, Turcs,
théistes, polythéistes, que tous croient et adorent à leur manière, pourvu qu’ils ne
veuillent pas nous forcer à les imiter, qu’ils ne troublent par l’ordre social, et surtout qu’ils
n’exigent pas que ceux qui ne pensent pas comme eux contribuent aux frais de leurs
cultes ; car il n’est pas juste qu’on paie les violons pour faire danser les autres.
« Quant à nous, adoptons la religion des philosophes, celle de la Liberté, de l’Égalité,
{85}de l’Humanité. C’est là toute la morale, et la morale ne veut aucun culte ».
Le 20 frimaire suivant, la section prit un arrêté où, tout en rendant hommage à l’Être
suprême, elle décidait implicitement de continuer le culte de la Raison et d’élire des
{86}orateurs de morale , qui furent les citoyens Étienne Barry, Gérard-Michel Bontems,
Boulland, P. Trassart, J.-F. Aubert, T.-J. Massot, Manet, Jacques Drouin,
Tranche-laHausse.
Rien ne put arrêter le zèle de la section, ni l’indifférence croissante de l’opinion
publique, ni la transformation robespierriste du culte de la Raison en culte de l’Être
suprême. Discours et cérémonies se succédèrent assez régulièrement, dans le Temple
de la Morale, depuis le 30 brumaire an II jusqu’au 20 nivôse an III. Les comptes rendusde ce culte sectionnaire ont été réunis dans un recueil en quatre volumes, qui forme un
{87}document considérable pour notre sujet . Nous avons vu que le premier en date de
erces discours, celui d’Étienne Barry, était empreint d’athéisme. Le décadi suivant, 1
frimaire an II, Bontemps prêcha sur les crimes du fanatisme et les absurdités du
papisme, avec force citations de Voltaire. Il termina par un éloge à dieu, « suprême
intelligence, âme de la nature et qui peut-être est la nature elle-même » ; mais il se
moqua de l’idée de la création. Les jours suivants, on s’occupa de l’éloge de Chalier et
de la fête en l’honneur de la reprise de Toulon. Le 20 nivôse, Barry exposa l’origine des
institutions religieuses, avec un appareil d’érudition. Le 30 nivôse, on planta un arbre de
la Liberté dans la place d’armes de la section et, le 5 pluviôse, le citoyen Boulland
prononça dans l’assemblée de la section un discours antichrétien.
Mais voici que, sous l’influence de Robespierre, le caractère déiste de cette prédication
va en s’accentuant. Le 30 nivôse, sans doute après la plantation de l’arbre de la Liberté,
Bontems fait retentir le Temple des arguments en faveur de l’existence de Dieu, et
invoque « tout cet amas de globes qui marchent en foule dans un silence respectueux ».
Quelques décades plus tard, le même orateur de morale fait un « discours pittoresque
des monstruosités du régime monarchique mises en opposition avec les beautés,
l’excellence du gouvernement républicain démocratique et la croyance d’un seul Être
suprême ». Avec une verve grossière, mais chaude, il y gouaille le catholicisme et
s’élève en même temps contre les Encyclopédistes. De même Aubert, le 30 germinal,
pourfend le matérialisme, « au nom de sa patrie qu’il désole », et esquisse par avance le
fameux rapport de Robespierre. Le culte de l’Être suprême n’est cependant accueilli dans
la section qu’avec une correction un peu froide : on reste plus antichrétien que déiste.
Les orateurs se dérobent et la section, on le sent, a beaucoup de peine à maintenir
l’assiduité. Le 20 messidor an II, Barry écrit :
« Il n’y a pas eu de séance aujourd’hui dans notre temple de morale, parce que
l’orateur qui devait parler a fait faux bond. Quelques lectures politiques, une bonne
musique républicaine ont rempli la séance, et chacun est sorti, pour aller dîner, en criant :
Vive la République !
À la place, il soumet quelques réflexions « à Thom Both, très humble sujet du grand
Georges, souverain de la Grande-Bretagne » :
A présent, dit-il, tout est changé dans notre pays… Serviteur à monsieur le curé, à ses
vicaires, à messieurs les marguilliers, à nos seigneurs les évêques, archevêques,
cardinaux, abbés crossés et mitrés, chanoines, bénéficiers, chapelains. Oh ! pour le
coup, c’est maintenant, saints ministres des autels, que la marmite est renversée. Allez
chanter en plain chant ou en plein champ : ITE MISSA EST. Quant à nous autres,
malheureux schismatiques, hérétiques, apostats, déistes, athées, car tous ces noms sont
synonymes, nous répondrons en faux-bourdon, comme vous nous l’avez appris : Deo
gratias, alleluia. »
À partir de l’inauguration du culte de l’Être suprême, c’est le caractère moral et
patriotique qui domine dans les sermons du temple de la section de Guillaume-Tell.
Déjà on avait eu des discours sur le génie républicain, sur les bonnes mœurs, sur les
différentes formes de gouvernement. Maintenant ce genre oratoire règne presque seul.
Massart parle contre le célibat (10 prairial) ; Trassart sur la bienfaisance (30 prairial) ;
Massot, sur l’influence de la liberté en littérature et dans les beaux-arts (10 messidor) ;
Manet, sur l’agriculture considérée dans ses rapports avec le gouvernement républicain
(30 messidor) ; Drouin, sur les dangers de l’ignorance (20 thermidor) ; Trassart, sur
l’humanité (30 thermidor) ; Barry, sur les dangers de l’idolâtrie individuelle (20 fructidor),
en présence de l’ambassadeur des États-Unis et de son épouse, du ministre de larépublique de Genève et de quelques-uns de ses compatriotes ; Manet sur l’amitié (30
fructidor) ; et enfin Tranche-la-Hausse sur la définition de la République en général et du
citoyen. Il n’est guère plus question de la Raison ni de l’Être suprême, sauf pourtant dans
la cérémonie du 10 fructidor, où les fidèles du temple de la morale entendirent un
« hymne à l’Éternel, tiré des œuvres de Racine et de J.-B. Rousseau, mis en musique
pour la section de Guillaume-Tell par Lachnith, professeur de musique et citoyen de
{88}ladite section . » Compassés et graves, les citoyens de cette section ne changeaient
pas aisément d’attitude et, quand ils chantèrent cet hymne à l’Être suprême, il y avait un
mois que Robespierre était mort En tout cas, on voit qu’ils prirent tout à fait au sérieux
leur mission et qu’ils ne cessèrent de prêcher, avec un zèle imperturbable, une morale
indépendante des religions et fondée sur la science. Mais, l’instinct populaire s’était déjà
depuis longtemps détaché de ces cérémonies, qui lui parurent pédantes et froides.
L’exemple donné par la section Guillaume-Tell fut suivi, avec plus ou moins de zèle,
par les autres sections, dont plusieurs élurent à leur tour des orateurs de morale. Par
exemple, la section Bonne-Nouvelle en élut trois, le 10 pluviôse an II, sur la proposition
du citoyen Jault, membre de la Commune. Toutes convertirent leur église paroissiale en
temple de la Raison et invitèrent solennellement les citoyens à l’inauguration de ce
temple. On ne lira pas sans intérêt une des affiches qui furent apposées pour cet objet :
erParis, 1 frimaire an II.
« Citoyen, la section de la Montagne a foulé aux pieds le fanatisme ; elle a renvoyé ses
prêtres, apôtres de l’erreur et du mensonge. Décadi prochain, 10 frimaire, elle dédiera
son temple à la Raison ; elle vous invite à y assister. Votre présence embellira la fête ;
{89}elle fera la joie du patriote. Signé : BRUCHET, président ; BONARD, secrétaire »
La section de Guillaume-Tell est la seule qui ait publié un recueil des discours
prononcés dans son temple, sans doute parce qu’elle est la seule où le culte se soit
exercé sans interruption. Mais il existe quelques traces de la prédication philosophique
dans les temples des sections Le Peletier, Chalier, Brutus et Bonne-Nouvelle. Un seul de
ces discours offre des tendances athéistes : c’est celui du citoyen Junius Dupérou,
prononcé le 10 pluviôse an II dans le temple de la Raison et de la Vérité de la section du
Brutus : l’orateur y fonde sur la raison les devoirs de l’homme en société, et il pense que
{90}la crainte de Dieu est un faible fondement au devoir . Les autres discours sont
déistes, comme celui de Jault, dans le temple de la Raison de la section Bonne-Nouvelle,
le 10 pluviôse an II, où l’orateur propose à la section de déclarer, « en présence de l’Être
{91}suprême », qu’elle n’a plus d’autre culte que la vertu, d’autre amour que la patrie . De
même Antoine-Charles Dumesnil, dans le temple de la Raison de la section Le Peletier,
le 30 nivôse an II, fit une homélie qui peut se résumer ainsi : Adorons Dieu sans
{92}l’intermédiaire du prêtre, et cela autant par patriotisme que par raison . — Bientôt,
comme dans la section de Guillaume-Tell, la prédication devient purement morale ou
{93}patriotique .
Ces cérémonies furent, semble-t-il, assez uniformes. On entendait un discours, on
chantait la Marseillaise, on s’entretenait de politique, on faisait parfois réciter des vers ou
de petites harangues par des écoliers, et, dans de grandes circonstances, des artistes
exécutaient un hymne à la Raison ou à la Liberté, comme le firent les artistes « des trois
théâtres des rues Favart, Feydeau et Louvois » Dans le temple de la section Le Peletier,
le 30 nivôse an II.
On peut aussi rapporter au culte sectionnaire de la Raison des discours prononcés en
plein air, devant le peuple, comme celui que débita le citoyen Pierron, président de lasection du Bonnet-Rouge, sur l’autel dressé rue de Sèvres, à l’inauguration des bustes
de Marat et de Le Peletier, le 20 brumaire an II. L’orateur y déclara que l’amour de la
{94}patrie était désormais la vraie religion .
On entendit aussi, à cette époque, des discours philosophiques dans les Sociétés
populaires des sections. Ainsi, le 4 ventôse an II, l’instituteur Guibourt pérora, dans le
club de la section de la République, sur le culte des arbres et l’état heureux des premiers
hommes : il bavarda avec une verve pédante et voulut prouver que, dans le genre
{95}humain, l’état de raison avait précédé l’état de superstition .
On ne se borna pas à parler dans la rue : on afficha aussi des pièces philosophiques,
dont il reste quelques spécimens. Dans l’une on lisait : « La prophétie d’Osée est
accomplie, et le peuple est enfin délivré de la féroce tyrannie des princes et des rois, des
sacrificateurs et des idoles de la légende. Le culte de l’homme est purifié, etc. ». Une
autre proposait aux passants un credo républicain. Une autre enfin mêlait les vers à la
{96}prose . Mais ces appels philosophiques ne furent pas entendus du peuple de Paris et
ne lui enseignèrent pas le chemin des temples.CHAPITRE VII
Le culte de la Raison et la philosophie. — Les articles de Salaville.
L’arrêté de la Commune du 3 frimaire an II marque le point culminant du mouvement
{97}de déchristianisation à Paris , mouvement dont nous n’avons indiqué que les
manifestations officielles, cérémonie à Notre-Dame, décrets de la Convention, arrêtés
municipaux, fêtes et prédications dans les sections.
Il faut rechercher maintenant qu’elle était la pensée intime des promoteurs du culte
nouveau, quel était l’esprit et la tendance de ce culte.
C’est dit-on, le triomphe de l’athéisme sur le déisme. Buchez, Louis Blanc, M. Hamel
s’en désolent, tout comme s’en réjouissent les apologistes de Chaumette et d’Hébert.
{98}Lisez la brochure de Tridon sur les Hébertistes , lisez le récent opuscule de M. A.
{99}Regnard sur Chaumette , et vous y verrez que le culte de la Raison fut la confusion du
Dieu de Jean-Jacques.
Après ce que nous avons dit de l’attitude des sections, on peut se demander si
vraiment les faits et les textes confirment ces appréciations, si, même à Paris, le culte de
la Raison a été formellement athée.
Dans la célèbre cérémonie de Notre-Dame, y eut-il une pensée d’athéisme ? Au
contraire, l’hymne de Marie-Joseph Chénier, qu’on y chanta, ne célèbre que la Liberté, et
l’inspiration en est spiritualiste.
Sans doute, la Commune, trois jours plus tard, publia dans une de ses Affiches des
vers « pour être placés dans la ci-devant église Notre-Dame, aujourd’hui temple de la
Raison », et ces vers expriment une pensée philosophique autre que celle de Chénier :
Français, la Raison vous éclaire ;
Venez l’adorer dans les lieux
Où, sous le voile du mystère,
Les prêtres trompaient vos aïeux.
Enfin, l’infaillible Nature,
Conduite par la Liberté
Fait du temple de l’imposture
{100}La maison de la Vérité .
Mais le culte de l’infaillible Nature, c’est un culte panthéiste, au moins le Dieu élargi de
Diderot : il n’y a rien là de franchement matérialiste, de franchement athée.
Les chefs du mouvement étaient-ils athées ? Le peuple les tenait-il pour tels ?
Il est sûr que le dieu du Vicaire savoyard n’agrée point à Cloots, mais peut-on dire que
Cloots ait fait profession publique d’athéisme ? D’ailleurs ce littérateur à la plume
savante, à l’industrie exquise, avait bien trop le goût de la précision pour être capable du
genre d’éloquence qui entraîne les âmes simples et illettrées : ils n’eut guère d’influence
populaire.
erEt Sylvain Maréchal, qui avait daté de l’an 1 du règne de la Raison son Almanach
{101}des honnêtes gens pour l’année 1788 ? Athée, si l’on veut, mais surtout compilateur
solitaire et bizarre, dont la pensée fut certes étrangère aux Parisiens qui, le 20 brumaire
{102}an II, adorèrent la Raison à Notre-Dame .
Et Chaumette ? On en a fait un disciple d’Helvétius, ce qui l’eût bien surpris. Nulle part,
que je sache, il ne fit profession d’athéisme. C’est un mystique, un attendri, philanthrope
jusqu’au délire, rêveur tout à tour doux et furieux, toujours en quête d’idéal. Que dis-je ? Il
l’a rencontré, son idéal ; il en est plein ; il porte en lui la loi et les prophètes : c’est à la
philosophie du Vicaire savoyard que sa dialectique de prédicateur municipal a empruntéses armes. Vous louez Chaumette de son athéisme : eh bien, c’est Chaumette qui, le 29
brumaire, fait voter par la Commune une statue à Jean-Jacques Rousseau. Voilà un
singulier athée.
Quant à Hébert, j’en demande bien pardon à la mémoire d’Avenel et de Tridon, mais je
ne puis voir en lui qu’un styliste. S’il a trempé parfois sa plume dans l’encrier de Voltaire,
le souci des grands problèmes n’a fait que traverser son esprit timide, sans l’occuper.
Faisons l’effort d’oublier ses provocations sanguinaires, ses rages de muscadin, ses
jurons de raffiné qui singe la brutalité des pauvres gens, ce cynisme qui lui vient
peutêtre autant de son cœur poltron que du désir d’étonner ; oublions toute l’ignorance de sa
verve, — et voyons s’il essaya de donner une âme au culte de la Raison.
Quelques jours avant la cérémonie de Notre-Dame, voici comment il parle de
JésusChrist (n° 307) :
« Quand le brave sans-culotte Jésus parut, il prêcha la bienfaisance, la fraternité, la
liberté, l’égalité, le mépris des richesses. Tous les prêtres menteurs eurent bientôt les
ongles rognés, et ils tombèrent dans le mépris. Il est vrai que les scélérats s’en
moquèrent de la bonne sorte ; d’accord avec les juges et avec le Capet de ce temps, ils
firent prendre le pauvre sans-culotte Jésus ; mais, pour mieux le persécuter après sa
mort, ils s’emparèrent de sa dépouille, ils défigurèrent son évangile et ils le firent même
servir à leurs jongleries. Ils ont fait un Dieu de sang du meilleur jacobin qu’il y ait eu sous
la calotte des cieux, et, en son nom, ils ont égorgé la moitié des générations. »
Style à part, y a-t-il là rien que Rousseau n’eût approuvé ? Et que fait ici le père
Duchesne, si ce n’est d’opposer le christianisme à l’Église ?
Voyons maintenant comment Hébert interprète (n° 310) la fête de la Raison à
NotreDame :
« …Ah ! la bonne fête que nous avons célébrée à la dernière décade !… A la place de
cet autel, ou plutôt de ces tréteaux de charlatans, on avait construit le trône de la Liberté.
On n’y plaça pas une statue morte, mais une image vivante de cette divinité, un
chefd’œuvre de nature, comme l’a dit mon compère Chaumette. Une femme charmante, belle
comme la déesse qu’elle représentait, était assise au haut d’une montagne, un bonnet
rouge sur la tête, tenant une pique à la main ; elle était entourée de toutes les jolies
damnées de l’Opéra, qui, à leur tour, ont excommunié la calotte, en chantant mieux que
des anges des hymnes patriotiques… »
Ainsi, la cérémonie de Notre-Dame n’est pas pour Hébert l’avènement de la pensée du
siècle, mais un bon tour joué aux prêtres. Et, dans son numéro 311, quand il fait
dialoguer la mère Duchesse avec une voisine que tout cela désole, quel langage
prête-til à sa Jacqueline ? Il lui fait déclarer qu’elle a cessé de croire et de pratiquer depuis l’âge
de quinze ans. Par philosophie ? Non, seulement parce qu’elle avait un confesseur
malappris. Quand Jacqueline fait son examen de conscience, c’est pour dire : « Je ne
crois pas plus à leur enfer et à leur paradis qu’à Jean-de-Vert. S’il existe un Dieu, ce qui
n’est pas trop clair, il ne nous a pas créés pour nous tourmenter, mais pour être
heureux… »
S’il existe un Dieu, ce qui n’est pas trop clair… Voilà toute l’audace philosophique
d’Hébert, cette audace qu’on a tant blâmée et tant louée. Il suffira qu’aux Jacobins,
Robespierre dise un mot contre l’athéisme, pour qu’aussitôt Hébert (n° 347) place le
culte de la Raison sous l’égide du dieu de Jean-Jacques :
« Si l’être qui nous a créés, dit le père Duchesne, exige de nous un culte, celui de la
Raison doit seul lui être agréable. Il a mis dans nos cœurs l’amour de la justice et la
haine des méchants. Sa volonté est donc, f……, que nous soyons humains, bienfaisants
et probes, n’importe comment. Puisque la Raison seule peut nous apprendre nos devoirset nos droits, n’écoutons qu’elle seule. Tout le reste n’est que mensonge et imposture.
Ainsi donc, f……, vive la raison, vivent la vérité et l’humanité ! Au f…… ; les prêtres, qui
ne savent que mentir, tromper et égorger, f……! »
Ainsi la Raison qu’adore Hébert n’est qu’une émanation de Dieu, et le père Duchesne
se trouve avoir fort bien caractérisé l’idée que les contemporains se firent de la tentative
de déchristianisation et de l’Être suprême : les prêtres contre-révolutionnaires et
vendéens, les prêtres livrant la patrie à l’étranger les avaient insensiblement tournés
contre la religion des prêtres, et ils en appelaient des prêtres à Dieu.
On voit qu’Hébert, pas plus que Chaumette, ne peut être considéré comme ayant voulu
faire triompher par le culte de la Raison la philosophie encyclopédiste aux dépens de
celle de Rousseau.
Et que pensaient du culte de la Raison les véritables disciples de cette philosophie ?
Le plus illustre d’entre eux, celui dont nous voudrions avoir l’opinion, Condorcet, était
alors, hélas ! proscrit et fugitif, et les amis d’Hébert le traquaient comme un malfaiteur.
Naigeon, le fougueux disciple de Diderot, qui en 1790 avait demandé à l’Assemblée
{103}constituante de ne pas parler de Dieu dans la déclaration des droits , l’athée Naigeon
n’osait plus manifester son opinion. On prétend seulement que, plus tard, quand il connut
le décret du 18 floréal, il eut l’air si bouleversé que ses amis lui demandèrent s’il n’était
pas sur la liste des suspects : « C’est bien pis, s’écria-t-il. — Eh ! quoi donc ? — ce
{104}monstre de Robespierre vient de décréter l’Être suprême . »
Les autres se taisaient, sauf un, qui, seul dans la presse, défendit par des arguments
philosophiques l’idée de substituer la science à la religion. C’est le littérateur
{105}Salaville , qui, dans les annales patriotiques et littéraires, de brumaire à nivôse an II,
publia, sur la question religieuse, une série d’articles inspirés par la pure pensée de
{106}Diderot .
Le culte de la Raison lui déplut, en tant que culte, et, dès le 23 brumaire, il exprima son
aversion en termes discrets, mais parfaitement nets.
Après avoir rappelé que, par les spectacles et les cérémonies, les prêtres s’étaient
emparés des sensations de l’homme pour diriger et dominer ses idées, il ajoute :
« Les mêmes moyens sont en notre disposition ; mais prenons garde que leur succès
ne nous en impose pas. Ils voulaient tromper les hommes : nous voulons les éclairer ;
notre marche ne doit donc pas être la même.
« Peut-être, pour faciliter le passage de l’erreur à la vérité, convient-il, dans ces
premiers moments de substituer, par ménagement pour d’anciennes habitudes, une sorte
de culte éphémère des êtres moraux à celui de la Vierge immaculée, des patrons et des
patronnes, des saints et des saintes de l’ancien calendrier. Mais, si nous voulons amener
le peuple au culte pur de la Raison, loin de favoriser son penchant à réaliser des
abstractions, à personnifier des êtres moraux, il faudra nécessairement le guérir de cette
manie, qui est la principale cause des erreurs humaines ; il faudra que les principes
métaphysiques de Locke et de Condillac deviennent populaires, que le peuple s’habitue
à ne voir dans une statue qu’une pierre, et dans une image qu’une toile et des couleurs ;
sans cela, je ne serais point surpris de voir une espèce de polythéisme s’établir parmi
nous. Bientôt on élèverait des temples à toutes les vertus humaines ; elles auraient leur
culte, leurs cérémonies, leurs fêtes particulières, et il en résulterait qu’après les avoir
{107}fêtées, on croirait pouvoir se dispenser de les pratiquer . »
erCet article donna à réfléchir à la Commune de Paris, puisque, le 1 frimaire, comme
on l’a vu, elle arrêta qu’on n’élèverait aucun signe matériel dans les temples. Mais
l’imagination populaire n’en continua pas moins à personnifier les idées et à exiger des
déesses de la Raison.Salaville revint à la charge. Il publia, dans le supplément de son numéro du 9 frimaire,
une lettre du 28 brumaire, signée d’un de ses abonnés de Limoges, nommé Picard, où
celui-ci s’étonnait d’avoir lu dans un journal que c’était une actrice de l’Opéra qui
représentait la Raison à Notre-Dame :
« J’ai présumé, écrit-il, que c’était une erreur de mots, et qu’on avait voulu écrire la
Liberté, au lieu de la Raison.
« Si ce n’est point une erreur, je n’ai pas la vanité d’opposer mes réflexions aux
lumières de tout Paris. Mais il me semble, au premier abord, que les sens et l’imagination
des philosophes se trouvent également choqués et de l’idée d’une femme représentant la
{108}Raison et de la jeunesse de cette femme. Dans les femmes, cette faculté si pure
s’identifie pour ainsi dire à la faiblesse, aux préjugés, aux attraits même de ce sexe
enchanteur. Chez l’homme, son empire est dégagé de toute erreur : la force l’énergie, la
sévérité y forment un cortège. Mais surtout la raison est mûre, elle est grave, elle est
austère, qualités qui siéraient fort mal à une jeune femme. J’ai donc cru devoir appliquer
l’idée de jeune à la Liberté, dont l’empire commence.
« Je ne sais même si l’idée d’un temple à la Raison n’a pas quelque chose de
contrastant avec celle que nous avons de la Raison elle-même. Chaque homme n’est-il
pas le temple de la Raison ? Son culte, n’est-ce pas l’étude ? Je sens bien qu’on peut
considérer la Raison sous un rapport abstractif et hors de l’homme : et voilà le seul sens
où il soit possible de se réunir pour lui rendre des hommages. Mais du moins que ce
temple, qui ne doit retentir que des accents mesurés de la Raison, soit entièrement
dépouillé d’ornements superflus. Qu’on n’y lise que des emblèmes. Qu’on dise au
peuple : « Tu ne dois chercher ici ni statue d’or, d’argent ou de marbre érigée à la
Raison, ni à (sic) la contempler sur une toile parlante. Ton hommage pourrait s’arrêter
aux pieds de ces images et n’atteindre que leur auteur, au lieu de s’élever jusqu’à son
objet. Tu ne verras brûler sur ces autels que les fruits du délire, les productions du
génie : voilà les seules offrandes dignes de la Raison. »
On voit avec quelle antipathie de véritables disciples de l’Encyclopédie accueillaient le
culte de la Raison. Quant aux tentatives pour déchristianiser la France par la force,
Salaville les blâme hautement : « Voudrions-vous, écrit-il le 12 frimaire, imiter les prêtres,
nous qui les détruisons ? Établirons-nous à leur exemple l’inquisition, le prosélytisme
forcé, les violences publiques et privées contre ceux qui ne penseront pas comme
{109}nous ? Non certes … » Le 16 frimaire, il proteste contre l’intolérance de la Société
populaire des Antipolitiques d’Aix, qui se vante d’avoir obligé prêtres, bigots et bigotes à
venir adorer la Liberté. Même il félicite Robespierre d’avoir, aux Jacobins, « rappelé les
{110}principes de la liberté », en tonnant contre les déchristianisateurs .
Ce n’est pas que Salaville sympathise avec les chrétiens. Il se moque en voltairien de
la fable du Christ. Il veut déchristianiser, lui aussi, mais par la persuasion, par la
propagande pacifique et lente de la Raison. Dans cette vue, il oppose la morale humaine
à la morale religieuse :
« Bayle, dit-il, dans ses Pensées sur la Comète, a très bien prouvé qu’un peuple sans
religion, un peuple d’athées, ne serait ni plus dépravé ni plus immoral que tout autre
peuple. Mais Bayle a traité cette question en écrivain polémique plutôt qu’en philosophe ;
car, si l’esprit philosophique avait pu remplacer l’esprit controversiste dans cet habile
dialecticien, il aurait cherché hors de la religion les sources de la morale et les y aurait
{111}trouvées… »
Selon Salaville, la source de la morale universelle est dans la sympathie, cette faculté
qui nous fait pour ainsi dire vivre dans les autres. « Les communions religieuses ont,
dans le fait, aliéné les hommes, sous prétexte de les réunir ; elles ont insensiblementaltéré et corrompu la communion civile et morale qui, fondée sur les rapports naturels,
{112}était l’unique source de leur union et de leur bonheur . » Donc, si l’on veut régénérer
les mœurs, il faut d’abord purger les têtes humaines des opinions religieuses.
« Je ne puis mieux comparer, dit-il, cette grande révolution morale qu’à celle d’un
homme qui sort de l’état d’ivresse et reprend l’usage de sa raison. Déprêtriser la société,
c’est la dégriser.
« C’est véritablement tirer les hommes d’un monde idéal et fantastique, pour les mettre
en possession de celui qui fut fait pour eux, le seul qui convienne à leur nature, et dont ils
avaient eu la sottise de s’exiler pour habiter le pays des chimères : voilà la terre
promise ; il ne tient qu’à nous d’y rentrer. Ce n’est pas assez de brûler les croix, les
bréviaires, les images, les reliquaires et tous les autres monuments absurdes de nos
cultes superstitieux ; il faut faire, dans notre esprit, un autodafé de toutes nos idées
religieuses. Car, tant qu’elles y resteront, elles empêcheront l’organisation de notre
{113}système intellectuel . »
Le 29 frimaire, il ose ouvertement combattre le fameux discours de Robespierre contre
l’athéisme, et il est alors le seul en France à avoir cette audace :
« Eh quoi, me dira-t-on, vous ne voulez pas même conserver l’idée d’un Être
suprême ? Non, pourvu qu’elle ne soit qu’une donnée philosophique, un point cardinal de
l’imagination, pour la guider dans la série des causes et des effets et offrir à ses
excursions limitées un terme dont elle a besoin pour se reposer et tranquilliser sa
curiosité. Gardons-nous surtout d’en faire la base de la moralité, ou, pour m’exprimer en
d’autres termes, en conservant l’idée d’un Être suprême comme cause première,
détruisons celle d’un dieu maître, d’un dieu rémunérateur ; car je ne connais pas
d’opinion plus nuisible.
{114}« Un de nos plus célèbres législateurs a dit dernièrement, dans un discours très
applaudi, que l’athéisme est aristocratique. Il entendait sans doute que, tous les peuples
avec lesquels nous sommes ou pouvons être en relation admettant l’existence d’un Dieu,
les aristocrates et les tyrans coalisés ont imaginé, pour nous aliéner entièrement ces
peuples, de nous présenter à leurs yeux comme professant l’opinion contraire. Si
l’athéisme est aristocratique, il ne l’est donc qu’accidentellement, par l’effet des
circonstances, et parce que les aristocrates et les tyrans coalisés ont voulu en faire un
{115}moyen contre-révolutionnaire… L’idée d’un Dieu maître est une idée despotique . »
Et Salaville continue, pour l’usage des lecteurs des Annales, ce cours de morale
indépendante, avec une verve et une audace dont alors il serait peut-être impossible de
trouver un autre exemple.
Sans s’inquiéter des froncements de sourcils de Robespierre, après avoir démontré
que l’idée d’un dieu maître est despotique, il cherche à faire voir qu’elle est immorale :
« Quand on est persuadé, dit-il, de l’existence d’un maître invisible qu’on croit exorable
par des prières, des supplications, des hommages, des soins, des attentions, en un mot
par toutes les considérations qui touchent et séduisent les hommes, on s’étudie à le
capter, à le tromper même… La dévotion n’est donc qu’un commerce gratuit de tricherie
{116}et d’égoïsme, un véritable cours de fausseté . » Présenter aux méchants l’idée d’un
dieu rémunérateur, « c’est les encourager dans leur égarement et leur perversité par
{117}l’espoir de fléchir ce Dieu dont i-on vante la clémence . »
Ce roi d’en haut, de libres esprits peuvent-ils l’admettre ?
« Certes, il serait assez bizarre qu’on voulût être républicain dans le temps et royaliste
dans l’éternité. » Ce ciel qu’on nous représente, mais c’est l’ancien régime : « On n’a pu
fabriquer le ciel qu’à l’imitation de ce qui existait sur la terre ; il a donc bien fallu qu’on y
mît un despote, un tiers état, des lettres de cachet et une Bastille pour les{118}réprouvés . »
Salaville avait contristé ses lecteurs en s’opposant à tout culte, et reçut des lettres de
reproche dont il fut touché :
« Je sais, dit-il le 23 nivôse, qu’en rejetant le culte extérieur, les âmes sensibles
voudraient conserver ce qu’elles appellent le culte intérieur, qu’elles trouvent une sorte
de jouissance à rendre l’hommage libre d’une reconnaissance sentimentale à l’auteur
présumé de toute chose. « Laissez-nous, me dit un abonné, la consolation de sentir
Dieu, de l’aimer, de l’adorer en silence. Il n’y a là rien d’humiliant ni de tyrannique pour
des républicains. »
« Je ne cherche point à ravir à l’homme ces douces extases, qui, dépouillées de
crainte et de terreur, peuvent se concilier avec la liberté et contribuer au bonheur de la
vie. Je dois cependant observer qu’elles tendent à égarer notre sensibilité, à lui donner
une fausse direction : c’est pour se répandre autour de nous qu’elle nous a été donnée,
et non pour s’élever infructueusement et se consumer en excursions
{119}contemplatives … »
Ce fier esprit est sans pitié pour les vanités et les faiblesses à la mode, et il raille (10
nivôse) ceux qui, sous prétexte de déchristianisation, prennent le nom de Brutus, de
{120}Socrate, d’Aristide . Enfin, la série de ses ingénieux écrits contre la religion et contre
erle culte de la Raison se termine (1 pluviôse) par une critique du cérémonial adopté par
la Commune pour solenniser les funérailles :
« En renonçant aux églises, écrit Salaville, il a fallu inaugurer des temples à la Raison
et, par je ne sais quelle inconséquence, au moment où l’on reconnaît l’absurdité des
cultes religieux, on voudrait cependant trouver quelque chose qui leur ressemblât dans
nos institutions civiles.
« Un membre de la Commune a fait un rapport sur la sépulture, dans lequel il n’a point
oublié d’admettre une sorte de cérémonial ; il a demandé aussi une fête des mânes,
comme s’il était nécessaire de solenniser la mort. Il est clair que tout cela tient encore à
l’importance que, pour de bonnes raisons, les prêtres avaient cherché à donner à ce
{121}dernier acte de la vie humaine . »
Ces longues citations (mais on ne se plaindra pas d’avoir fait connaissance avec un
agréable écrivain) étaient nécessaire pour montrer que les purs disciples de
l’Encyclopédie n’étaient point satisfaisant de ce culte de la Raison, qu’on a présenté
comme la réalisation de leurs idées. Pour Salaville, la cérémonie de Notre-Dame n’est
qu’une idolâtrie nouvelle. Il ne voit la loi morale que dans la conscience. Les décors, les
machines, les oripeaux et la musique du nouveau culte lui font hausser les épaules. Que
le penseur vive selon sa raison, qu’on répande a science, qu’on élève le plus d’hommes
possible jusqu’à la vue de la vérité, qu’en attendant, on laisse les dévots vaquer
librement à leur dévotion, voilà sa philosophie et sa politique. Culte de la Raison, culte de
l’Être suprême, christianisme, ce ne sont pour lui qu’autant de formes d’esclavage
intellectuel.CHAPITRE VIII
Le culte de la Raison et l’opinion populaire à Paris. — Catéchismes philosophiques.
Il faut voir maintenant comment le peuple accueillit le culte de la Raison.
À Paris, il est bien certain que la tentative fut surtout négative. Le peuple songea moins
à fonder une religion nouvelle qu’à détruire ou plutôt à insulter l’ancienne. À considérer
cet essai de destruction, ou, si l’on veut, de déconsidération du christianisme, on voit que
le caractère du mouvement, surtout aux premiers jours, ce fut l’absence de fanatisme et
même de sérieux.
Ce ne sont point d’abord des Polyeucte qui font irruption dans les églises de Paris et
renversent l’autel : ce sont des gamins, des loustics, des lecteurs goguenards du Père
Duchesne.
Voici, à cet égard, les témoignages de deux conventionnels, tous deux hostiles, mais
tous deux passionnément curieux et observateurs avisés :
« On ne procédait pas à ces destructions, dit Mercier, avec la fureur du fanatisme,
mais bien avec une dérision, une ironie, une gaieté saturnale, bien propres à étonner
{122}l’observateur . »
« Les cérémonies religieuses, dit Grégoire, étaient travesties sous des formes
grotesques : les ministres de la religion étaient représentés sous des emblèmes qu’on
croyait propres à les couvrir de ridicule ou d’horreur, tels que des marottes, des
poignards ; d’autres acteurs, mêlant à des formules liturgiques des actions cyniques et
des propos crapuleux, marchaient couverts d’ornements sacrés, dont on couvrait
également des chiens, des boucs, des porcs, mais presque toujours des ânes
caparaçonnés de manière à marquer, le plus énergiquement possible l’impiété
{123}brutale . »
La fête que la Commune avait organisée à Notre-Dame n’avait manqué, on l’a vu, ni de
décence ni de gravité, bien que le premier rôle y eût été donné à une actrice de l’Opéra.
Au contraire, les fêtes que le peuple improvisa dans les autres églises de Paris
transformées en autant de temples de la Raison, furent joyeuses et même cyniques.
Ainsi à Saint-Eustache, d’après Grégoire et Mercier, ce fut une grande ripaille populaire.
{124}A Saint-Gervais, il y eut bal public dans la chapelle de la Vierge .
L’irrévérence gauloise des fabliaux et de Voltaire inspira ces saturnales ironiques, et
toute la gaieté irréligieuse passa des livres dans la rue et de l’esprit dans les gestes.
Dans ces gamineries, je ne vois qu’un sentiment sérieux : le patriotisme.
En effet, si le culte de la Raison a ses saints, dont les images remplacent les tableaux
{125}et les statues de piété dans les églises, si la trinité » Marat-Chalier-Le Peletier est
substituée par le peuple à la trinité chrétienne, c’est dans une pensée moins religieuse
que politique. En Marat, par exemple, qui adore-t-on ? Est-ce le précurseur du culte de la
Raison ? Mais Marat croyait à la religion du Vicaire savoyard et haïssait les philosophes.
Est-ce le dénonciateur sanguinaire ? On l’a bien oublié et on ne se rappelle que le titre
fraternel de son journal. C’est le patriote assassiné qu’on adore en Marat. Pour certaines
âmes grossières et simples, Marat personnifie la patrie. Voilà pourquoi les pouvoirs
publics ne cherchèrent pas à décourager le culte posthume de l’Ami du peuple et, après
thermidor, mirent ses cendres au Panthéon.
Enfin, beaucoup de Parisiens ne virent dans le culte de la Raison qu’un amusement.
Derrière le char des déesses, il y eut plus d’un badaud sceptique. Lors du rétablissement
des processions de la Fête-Dieu en 1816, on vit d’anciens sectateurs de la Raison{126}affublés d’une chasuble .
Les fêtes rabelaisiennes de Saint-Eustache et de Saint-Gervais ne semblent pas avoir
eu de caractère officiel : elles coïncidèrent pourtant avec de nouvelles solennités
organisées par les pouvoirs publics.
Sans revenir sur ce que nous avons déjà dit du culte sectionnaire de la Raison, disons
que, le décadi qui suivit la fête du 20 brumaire, il y eut des cérémonies dans presque
toutes les églises de Paris et de la banlieue. On a peu de détails sur ce qui se passa ce
jour-là, 30 brumaire, à Notre-Dame. Je ne retrouve que le programme rédigé à cet effet
{127}par la gendarmerie nationale près les tribunaux . « La liberté, y disent les
gendarmes, est la divinité du Français. » Il y aura dans le cortège « une femme
désignant la patrie, offrant des couronnes civiques au peuple ». Et l’inscription suivante
est proposée : « La Liberté, l’Égalité, la Fraternité, la Raison sont inséparables. »
Parmi les cérémonies qui eurent lieu, ce 30 brumaire, dans les autres églises, citons
celle de Saint-Laurent () que le citoyen J.-P. Thiébault consacra à la Raison, par un
discours où il fit l’historique déclamatoire des maux et des massacres causés par la
religion catholique. On chanta ensuite des couplets franchement déistes, dont François
de Neufchâteau était l’auteur :
Notre évangile est la nature,
Et notre culte est la vertu.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le monde avait perdu ses titres,
La France les a retrouvés.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quels tribus à l’Être suprême
Sont les plus dignes d’être offerts ?
Ceux d’un peuple que le ciel aime,
Puisqu’il a su briser ses fers.
Liberté, sous tes lois,
Oui, la morale est plus auguste ;
De la lumière
Un cœur libre est plus pénétré.
Pour être bienfaisant et juste,
Il ne faut ni roi ni curé.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le ciel est dans la paix de l’âme.
Et l’enfer est dans les remords.
Quant aux fêtes de la Raison dans la banlieue, il faut signaler celle qui eut lieu, le
même jour, à Saint-Denis (dont le nom nouveau était Franciade), en présence de
{128}délégués des sections de Paris .
Le cortège, dans lequel on voyait un tombereau chargé d’ornements du passé et traîné
par trois ânes couronnés ou mitrés, s’arrêta au pied d’une montagne élevée sur la place
de la Réunion et surmontée des bustes de Le Peletier, de Marat, de Rousseau, de
Guillaume Tell, de Franklin et de la liberté
Il y eut des discours et des chants.
Un Parisien chanta des couplets patriotiques en l’honneur de Franciade :
Ces rois de marbre, ces tombeaux,
Les images de nos bourreaux,
Qu’aucun ne les dégrade :
Mais leurs cercueils, mes chers amis,
Nous en chargerons nos fusils,
Grâce à Franciade.
{129}Le citoyen Fauconpret , debout sur l’autel de la patrie, prononça un discours
emphatique, où il se félicita niaisement qu’on eût écrasé Condorcet.Ensuite, le cortège se rendit à la basilique de Saint-Denis, devenue temple de la
{130}Raison, et se pressa autour de la statue de la Liberté placée sur le tabernacle .
erCes fêtes solennelles furent plus rares après que Robespierre eut, aux Jacobins, le 1
frimaire, lancé l’anathème à l’athéisme. Toutefois, il y eut encore des cérémonies,
comme nous l’avons vu en parlant des sections. La Commune célébra même encore
{131}avec pompe, le 20 frimaire, la fête de la Raison à Notre-Dame .
Mais on a surtout conservé le souvenir de la cérémonie qui fut présidée à Saint-Roch,
le 10 frimaire par l’acteur Monvel. On prétend que ce comédien, revêtu d’une dalmatique
tricolore, s’écria : « S’il existe un Dieu, je le défie en ce moment de me foudroyer pour
{132} {133}montrer sa puissance . » Mais on a le discours de Monvel , imprimé à 3 000
exemplaires aux frais de la section de la Montagne, et on y voit que l’acteur parla de Dieu
d’une tout autre manière : S’il existe, dit-il, ce créateur de tout, et l’opinion contraire serait
trop désolante... » Il fit même une sorte de prière philosophique : « Et toi, suprême
intelligence, âme de la nature et qui peut-être es la nature même, toi que l’ignorance de
l’homme, ses passions et ses préjugés ont enveloppée des plus sombres nuages, ton
souffle enfin vient de les dissiper, et tu as daigné te révéler à nos yeux… Dieu si
longtemps méconnu, être sublime, au-dessus des prières, au-dessus des hommages, tu
es la vérité, la vertu, la raison ; tu es la liberté l’égalité tout ce qui est bon ; la perfection
est ton essence, et nos cœurs, enfin dignes de toi, n’ont appris à ne te plus craindre que
pour s’instruire à mieux t’aimer. »
Mais déjà le culte de la Raison est, à Paris, discuté par le peuple. On s’était pressé et
amusé aux mascarades : on bâille au nouveau prêche. Maintenant tout se passe entre
maîtres d’école et lettrés, avec froideur et sécheresse, presque à huis-clos. À la fin de
frimaire an II, ce ne sont plus guère que des discours académiques débités par un
orateur compassé devant une poignée d’auditeurs ennuyés ? Citons, par exemple,
{134}l’hommage déiste à la Raison fait par le citoyen Merbeck, dans l’église de
SaintJacques-du-Haut-Pas, devenue temple de la Raison, et qui sera demain temple de la
Bienfaisance :
« Raison divine, émanation pure de l’Être suprême, qui règles à volonté la destinée
des hommes et des empires, daigne accepter l’hommage que nous venons te rendre
aujourd’hui dans ce temple auguste !
« Cet hommage doit te plaire, puisqu’il est inspiré par le brûlant amour de la patrie et
par le sentiment de ses bienfaits. En effet, c’est par lui que nous avons reconquis notre
sainte liberté, trop longtemps profanée sous le joug abhorré d’une honteuse servitude.
« C’est par toi que nous avons repris notre première égalité, trop longtemps méconnue
sous le règne du despote. »
Les poésies de circonstance furent assez nombreuses. La forme en est troop médiocre
et l’inspiratrice trop semblable, pour qu’il soit utile de les citer. Disons seulement que
{135}l’auteur de la Marseillaise chanta, lui aussi, la Raison , et la chanta en déiste :
Sous tes auspices je pénètre
Jusqu’à la source de mon être,
Jusqu’au lieu trois fois redouté,
Où Dieu, dans une paix profonde,
Veille sur les destins du monde
Et lui dicte sa volonté.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Parais… Le monstre s’humilie
Devant la déesse avilie
Dont il usurpait les autels.
Par toi, libre et victorieuse,
Elle revient, plus glorieuse,S’offrir à l’encens des mortels.
On trouvera plus de profit à lire les différents catéchismes qu’inspira le culte de la
{136}Raison .
Voici les principaux :
1° L’Évangile des républicains, précédé du rapport fait par le citoyen Fabre d’Églantine
{137}sur le nouveau calendrier décrété par la Convention nationale .
{138}La préface est signée P. Salles .
Cet évangile des républicains consiste en une série de chansons patriotiques, presque
toutes de Salles, quelques-unes de Serieys. Il y a peu de pièces religieuses. Dans l’une
d’elles, intitulée la Mort du fanatisme, on lit :
Le Français ne croit qu’à la liberté,
Voilà le dieu de la patrie
2 ° Catéchisme républicain, suivi de maximes de morale républicaine, propre à
l’éducation des enfants de l’un et de l’autre sexe, par le citoyen Poitevin, de la section de
{139}la rue de Montreuil .
{140}L’auteur de ce catéchisme emprunte au catholicisme ses formules . Il propose des
sacrements républicains, dont voici des exemples :
« Demande. Qu’est-ce que le baptême ?
« Réponse. C’est la régénération des Français, commencée le 14 juillet 1789 et bientôt
appuyée par toute la nation française.
« D. Qu’est-ce que la confirmation ?
« R. C’est l’appel et la formation d’une Convention nationale, qui, corrigeant les fautes
nombreuses des deux premières Assemblées, a totalement aboli la royauté, pour y
substituer le régime républicain.
« D. Qu’est-ce que la communion ?
« R. C’est l’association proposée à tous les peuples raisonnables par la République
française, pour ne plus former sur la terre qu’une grande famille de frères, qui ne
connaissent et n’encensent plus l’idole ni de tyran.
« D. Qu’est-ce que la pénitence ?
« R. C’est aujourd’hui la vie errante des traîtres à leur patrie… »
Suivent des Maximes républicaines ou commandements de la patrie, dont voici la
première :
« Reconnais un seul Être, suprême protecteur de la nature entière ; tu l’auras bien
servi quand tu auras rempli tous les devoirs naturels, civils et politiques. »
3° Offices des décades ou discours, hymnes et prières en usage dans les temples de
{141}la Raison, par les citoyens Chénier, Dusausoir, etc. .
Il n’y a de Marie-Joseph Chénier, dans ce Recueil, que l’Hymne à la Liberté, musique
de Gossec.
J’y relève ensuite un discours prononcé au temple de la Raison (église Saint-Roch), le
décadi 10 ventôse an II, sur les fêtes décadaires, par le citoyen Dusausoir, de la section
de la Montagne. C’est une apologie des fêtes antiques.
Il y a aussi une harangue débitée dans le temple de la Raison, le 20 ventôse an II, par
le jeune Comminge, âgé de dix ans, qui s’incline devant l’Être suprême si longtemps avili
par les prêtres.
La section de la Montagne arrêta que, chaque décadi, les instituteurs et institutrices de
l’arrondissement iraient dans le temple de la Raison avec leurs élèves pour y rendre
compte de leurs progrès et les soumettre à l’examen du peuple assemblé. C’est à cetteoccasion qu’à Saint-Roch, le 30 ventôse an II, le jeune Poupardin âgé de huit ans, après
avoir débité un petit discours et remercié de l’accueil qu’on fait « aux jeunes élèves de la
patrie », adresse à Dieu une prière (sic) :
« Dieu bienfaisant, toi que j’adore, Être incompréhensible qui, par les ressorts cachés
de ta Providence, as choisi la Raison pour être le génie tutélaire de la France, reçois nos
vœux ; ils te sont offerts par la candeur, etc., etc. »
{142}Un citoyen Dulaurent s’était fait, dans le nouveau culte, une spécialité des
homélies sentimentales. Le Recueil contient un discours qu’il prononça dans la section
des Tuileries, à la fête de la Raison, le 20 frimaire an II :
{143}« J’ai tracé, dit-il, le tableau d’un bon père , et mon tableau a été mouillé de
quelques larmes.
« La nature m’a remis un autre pinceau et m’a dit : Peins aujourd’hui le portrait d’une
bonne mère.
« J’obéis à sa voix. »
Et il raconte une histoire édifiante.
Le volume se termine par une Pratique des bons Français, par un bon citoyen de la
section des Tuileries, ainsi divisée :
1° Invocation républicaine : « Chaste fille des cieux, ô Liberté ! tu es descendue pour
nous sur la terre : que ton nom soit à jamais chéri, etc. »
2° Salutation républicaine : « Je vous salue, Sans-Culottides, nom révéré, que la fin de
chaque année doit présenter tour à tour à votre culte, Vertus génie, travail, opinion,
récompense, je vous salue… »
3° Credo républicain : « Je crois dans un Être suprême, qui a créé des hommes libres
et égaux, qui les a faits pour s’aimer pour se haïr, qui veut être honoré par des vertus et
non par le fanatisme, et aux yeux de qui le plus beau culte est celui de la Raison et de la
vérité. Je crois que l’unité et l’indivisibilité de la République font le bonheur du peuple,
qu’un attachement sans bornes à la constitution qu’il a acceptée peut seul lui en assurer
la jouissance, et que l’homme, pour conserver ses droits, ne doit jamais oublier ses
devoirs. Je crois à la destruction prochaine de tous les tyrans et de tous les rebelles, à la
régénération des mœurs, à la propagation de toutes les vertus, et au triomphe éternel de
la Liberté. »
4° Commandements républicains :
La République tu serviras,
Une et indivisible seulement.
Aux fédéralistes tu feras
La guerre éternellement.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pour tous les cultes tu seras,
{144}Comme le veut la loi, tolérant… .
Les autres catéchismes ou rituels du culte de la Raison ressemblent à ceux que nous
{145}venons d’analyser . Les uns et les autres ont été inspirés, soit pour quelques idées,
soit pour le plan, par un livre aujourd’hui oublié, mais qui eut du retentissement au début
de la Révolution : le Catéchisme du genre humain, pour l’établissement essentiel et
{146}indispensable du véritable ordre moral et de l’éducation sociale des hommes , dont
l’auteur, Fr. Boissel, devait jouer un rôle au club des Jacobins.CHAPITRE IX
Le culte de la Raison en province : Nancy, Rochefort, Grenoble, Tours.
En province, on peut dire que le mouvement de déchristianisation et l’essai du culte de
la Raison, bien qu’issus des mêmes motifs généraux, motifs plus politiques encore que
religieux, présenta un caractère plus sérieux, plus sincère, moins artificiel.
On se rappelle que c’est de Nevers qu’était partie l’initiative suscitée par Fouché et
Chaumette.
La province n’attendit pas le mot d’ordre de Paris pour inaugurer le culte de la Raison.
Le jour même de la grande cérémonie de Notre-Dame, il y eut dans les départements au
moins deux manifestations semblables, l’une à Nancy, franchement déiste, l’autre à
Rochefort, franchement athée.
{147}Cette première fête de la Raison eut lieu dans la cathédrale de Nancy, sous la
{148}présidence du représentant en mission Balthazar Faure .
« Il n’y a plus aujourd’hui, dit Faure, dans la République, ni juifs, ni protestants, ni
protestants, ni anabaptistes, ni catholiques : il n’y a que des républicains français… »
« Cependant, citoyens, pour pouvoir le tenir, ce serment sacré (de vivre et de mourir
libres), que tant de fois vous avez répété, pour pouvoir maintenir cette précieuse liberté, il
ne nous faut absolument qu’un seul culte, celui que nous rendons aujourd’hui à l’Être
suprême ; il faut le culte de la liberté et l’idolâtrer seule. Il faut, entre tous les enfants de
la grande famille, union, fraternité, amitié, charité. Si quelques-uns d’entre vous sont
encore enfascinés (sic) de quelques vieilles erreurs, qu’ils gardent par devers eux leurs
opinions, quelque erronées qu’elles soient : aucun de leurs frères ne leur en fera un
crime.
« Mais la justice exige qu’ils laissent à leurs autres frères la même liberté. Une opinion
sur telle ou telle manière d’honorer l’Être suprême ne saurait diviser des frères. »
Faure se montra d’ailleurs aussi antichrétien que déiste. Il but publiquement à la
République dans le calice du ci-devant évêque. « Les membres des corps constitués en
ont fait autant, ce qui a été imité par la plus grande partie de l’Assemblée, aux cris
{149}répétés de Vive la République !
Le même jour, « les confessionnaux furent brûlés à Nancy, aux pieds de l’échafaud de
la guillotine, toutes les autorités présentes et suivies d’un cortège de plus de quatre mille
citoyens ; on se rendit à la Société populaire, où l’extrême-onction fut donnée au
{150}fanatisme religieux, pour céder la place au culte de la saine philosophie . « Et il y eut
une grande scène de déprêtrisation.
À Rochefort, le même jour, 20 brumaire, le représentant en mission Lequinio débaptisa
l’église catholique en temple de la Vérité et prononça un discours matérialiste et
{151}athée :
« Non, citoyens, il n’est point de vie future, non. La musique céleste des chrétiens et
les belles houris des mahométans, la majestueuse face de l’Éternel et la puissance de
Jupiter, le Tartare des anciens et l’enfer des nouveaux, notre paradis et les champs
Élysées des Grecs, Satan, Lucifer, Minos et Proserpine, ce sont autant de chimères
également dignes du mépris de l’homme qui réfléchit… »
« …Jamais il ne restera de nous que les molécules divisées qui nous formaient et le
souvenir de notre existence passée. »
Où l’homme doit-il donc chercher le bonheur ?
« Où, citoyens ? Au dedans de lui-même, dans le fond de son cœur, dans l’abnégationde soi-même, dans le travail et l’amour des autres. Voilà tout le secret. »
Suivent des développements assez élevés. le discours se termine par une apostrophe
{152}à l’amour sacré de la patrie. Le mot de Dieu n’y est pas prononcé .
Un an plus tard, Lequinio publia d’intéressants détails sur les procédés que Laignelot
et lui avaient employés pour déchristianiser les habitants de la Charente-Inférieure. A
l’entendre, ils évitaient toute violence et, s’ils détruisirent les cultes, c’est « sans
secousses et sans efforts, et, nous devons le confesser ici, sans même nous en défier,
sans y avoir songé, sans en avoir aucunement formé le projet… ; c’est en fraternisant
avec le peuple, c’est en philosophant simplement avec lui », et en créant des Sociétés
populaires jusque dans les plus petites bourgades. « C’est en donnant des banquets
civiques partout où nous passions ; c’est en prêchant fraternellement au sein de ces
Sociétés et de ces banquets ; c’est au milieu des danses, des fêtes, des réjouissances
populaires ; c’est enfin au son des instruments, que nous avons vu le peuple briser
luimême les signes grossiers de son antique superstition, sans que jamais nous le lui
ayons prescrit, sans même que jamais nous le ne lui ayons conseillé. — Là, nous avions
trois religions à détruire, la catholique, la protestante et la juive, et par conséquent autant
d’intérêts différents à ménager et à combattre : et toutes trois cependant se sont
également et sans efforts anéanties devant les idées philosophiques, que nous avons
développées partout avec autant de simplicité que de fraternité sincère. — A Rochefort, à
Saint-Jean-d’Angély, etc., les juifs ont, aussi publiquement que les autres, abjuré les
mensonges de leurs prêtres et dévoué leurs livres d’imposture au feu des bûchers
patriotiques, qui portaient dans les airs des flammes épuratrices de la Raison. »
Les deux représentants en mission ont laissé la liberté aux prêtres, qui se sont décidés
d’eux-mêmes à abdiquer. Ils ont surtout porté l’effort de leur prédication dans les petites
communes composées de protestants et de catholiques.
« C’est dans la commune de Marennes, c’est dans les petites bourgades de l’île de la
liberté, autrefois d’Oléron, c’est à la Tremblade, c’est ici surtout que nous avons fait les
premières conquêtes éclatantes à la raison : c’est chez ce peuple presque tout composé
de pêcheurs sans connaissances et sans fortune, et de simples journaliers ou
d’agriculteurs très pauvres, que nous les avons purifiés en y faisant, pour la première
fois, entendre le langage de la fraternité sincère et de la vérité.
« Notre première séance fut à la Société populaire, notre seconde à l’église catholique,
et les protestants nous y suivirent ; notre troisième au temple protestant, et les
catholiques nous y accompagnèrent. Là, les deux sectes s’anéantirent : là, les ministres
des deux cultes se donnèrent, pour la première fois, le baiser fraternel, en présence et
aux acclamations de tout le peuple ; et, aux cris répétés de Vive la Liberté ! Vive la
Convention ! Vive la République ! ils jurèrent l’abdication de leurs anciens mensonges et
promirent de ne plus enseigner que la saine morale, en la prêchant alternativement
{153}chacun dans l’ancien temple de la secte opposée ».
Des manifestations athées, comme celles auxquelles s’était livré Lequinio, ne se
reproduisent guère en province, surtout après l’intervention de Robespierre et son
erdiscours déiste du 1 frimaire an II. Il est rare au contraire que la croyance au Dieu
personnel du Vicaire savoyard ne s’affirme pas hautement dans les fêtes
départementales de la Raison. Je ne vois à ce fait général que deux exceptions notables,
à Grenoble et à Tours.
{154}À Grenoble, Couturier, accusateur public, s’exprima ainsi :
« Je n’aborderai pas la question de savoir s’il existe un être créateur, rémunérateur de
la vertu et punisseur du crime, parce que cette vérité est plus susceptible d’être sentie
que d’être démontrée. »Il passa ensuite toutes les religions en revue, surtout la catholique, en démontra la
fausseté et conclut :
« Croyons que des vertus civiques, que des mœurs épurées par la raison, que l’amour
sacré de la patrie peuvent remplacer avec avantage, chez des républicains, les ressorts
usés d’une religion absurde et intolérante. »
{155}À Tours, l’inauguration du culte de la Raison dans la ci-devant église Saint-Gatien
eut lieu sous les auspices des conventionnels Du Bignon et Guimberteau. Celui-ci, dans
son discours, ne parla guère que de la patrie et de la nécessité de la concorde. Athanase
{156}veau, député suppléant à la Convention, où il ne tarda pas à siéger , récita un
discours et des hymnes, où il n’attaqua pas seulement les prêtres, mais la divinité :
Pour nous faire aimer la patrie
Faut-il des prêtres ou des dieux ?
On remarqua surtout son Hymne aux grands hommes, sur l’air : Jeunes amants,
cueillez des fleurs. C’est une des plus curieuses poésies qu’ait inspirée le culte de la
Raison, et il faut la citer en entier :

I
De vieux saint nous ne voulons plus ;
Ces saints ne valent pas les nôtres ;
Marat, Peletier et Brutus,
Voilà nos vrais apôtres.
Ce sont ceux de la Liberté.
Aux rois ils ont voué leur haine,
C’est pour eux qu’on a décrété
La Décade républicaine.
II
Français, braves autant qu’humains,
Voulons-nous tous, tant que nous sommes,
Être de vrais républicains ?
Que tous nos saints soient nos grands hommes.
Quel être peut ne pas vouloir
D’une réforme salutaire
Qui, traçant à tous leur devoir
Met le paradis sur la terre ?
III
Convenez-en, mes bons amis :
Rousseau vaut bien mieux que saint Pierre.
On nous vantait fort saint Denis :
Que devient-il près de Voltaire ?
Amis, ne croyons plus aux saints
Dont on nous citait la légende ;
Près de nos deux républicains,
Ils ne sont que de contrebande.
IV
Oui, sans Voltaire et sans Rousseau,
La Raison, qu’ici l’on vénère,
Serait encore dans le berceau,
Et l’erreur couvrirait la terre.
Ils ont paru, l’erreur a fui.
Bientôt le républicanisme,
A l’aide du profond Mably,
Donna la chasse au despotisme.V
Gloire à jamais à ce trio
Qui fit le bonheur de la France
Sur les vieux saints crions Haro !
Point de quartier, point de clémence :
La Raison les abolit tous
Et veut que tout Français préfère
A ce tas de cafards, de fous,
Mably, Jean-Jacques et Voltaire.
On voit qu’à Tours et à Grenoble, le culte de la Raison ne se trouve pas déjà
formellement contenu dans le culte de l’Être suprême. Mais ce ne sont là que des
exceptions : partout ailleurs, je le répète, il est expressément déclaré que la Raison, à
laquelle on rend hommage, c’est ou Dieu considéré comme Raison suprême ou la
Raison humaine considérée comme une émanation et un don de la divinité.
On n’en finirait pas, si on voulait relater toutes les manifestations déistes auxquelles
donna lieu le culte de la Raison. Ainsi, à Versailles, le temple de la Raison portait cette
inscription : A l’Éternel, et le conventionnel Charles Delacroix y termina, le 30 frimaire, sa
{157}prédication morale par une prière à dieu .CHAPITRE X
Le culte de la Raison en province : Alsace, Franche-Comté, Arras, Châlons-sur-Marne,
Limoges, Montpellier.
À Paris, la déchristianisation n’avait été, chez le peuple, qu’un acte de gaminerie. En
province, il faut avouer que ce fut souvent un acte sérieux, sérieusement opéré. Rien de
plus grave et de plus solennel que l’abjuration publique et commune qui eut lieu à
{158}Strasbourg , moins peut-être par philosophie que par nécessité de défense nationale,
puisque cette ville frontière était, plus qu’une autre, menacée par la coalition des prêtres
{159}avec les émigrés et les étrangers .
Les députés des sociétés populaires de Pont-à-Mousson, Nancy, Lunéville,
Sarrebourg, Phalsbourg, Chalon-sur-Saône et Beaune provoquèrent une grande
assemblée générale des autorités et du peuple de Strasbourg. Elle eut lieu le 27
{160}brumaire, à quatre heures, dans la cathédrale .
Le maire, plusieurs orateurs, les députés de la Moselle et de la Meurthe « montrèrent
le prêtre toujours d’accord avec le tyran pour enchaîner le genre humain, et le premier
abusant du nom du ciel pour empêcher l’homme d’user des droits de la Nature ».
Puis on parla au peuple allemand. Un officier municipal lui dit « que l’Être suprême n’a
d’autre Temple digne de lui que l’Univers et le cœur de l’homme de bien ».
{161}« Enfin, un des membres de la Propagande révolutionnaire a demandé, dit le
procès-verbal, que le peuple énonçât son vœu sur les prêtres. Il a été consulté dans les
deux langues et des acclamations générales ont annoncé qu’il ne voulait plus en
reconnaître. Il en a prêté le serment ; le citoyen maire l’a reçu à la tribune et a annoncé
qu’au premier jour décadaire, on consacrerait le lieu de la séance à un temple de la
Raison. »
Le soir, toute la ville fut spontanément illuminée.
La première fête de la Raison eut lieu à Strasbourg, le 30 brumaire an II, en présence
{162}du représentant en mission Baudot .
Le cortège partit de la Société populaire, avec les autorités civiles et militaires, pour se
rendre à la cathédrale. On y voyait beaucoup de citoyennes vêtues de blanc, avec le
bonnet de la liberté.
Sur le frontispice de la cathédrale étaient inscrits ces mots : La lumière après les
ténèbres.
À l’intérieur, on avait élevé, comme à Paris, une montagne surmontée de la statue de
la Nature et de celle de la Liberté qui s’élançait vers elle. Aux flancs de la montagne, des
rochers, des monstres, des caricatures de prêtres.
Il y avait dans l’église, dit le procès-verbal, dix mille assistants.
Le maire, P.-F. Monet, fit un discours fortement empreint des idées naturalistes de
Diderot, mais avec une note patriotique très accentuée.
L’accusateur public, l’ex-prêtre Euloge Schneider, dit : « Peuple, voici en trois mots
toute la religion : Adore un Dieu, soit juste, et chéris ta patrie. »
Alors, plusieurs prêtres catholiques abdiquent, et parmi eux, semble-t-il, l’évêque
{163}Brendel lui-même .
Quelqu’un fait remarquer que les protestants restent muets. Un pasteur prend la
parole, mais pour se récrier contre l’intolérance et en appeler à l’Évangile. Il est hué et
chassé.
Baudot, qui était médecin de son état, prononce un discours très patriotique, félicite lepeuple d’avoir démasqué le charlatanisme, et, détail amusant, annonce que « lui-même,
en sa qualité de médecin, abjure une profession qui ne tient son crédit que de la crédulité
et de l’imposture ».
On termine par un autodafé de reliques et de vieux parchemins, et Baudot va installer
{164}le buste de Marat dans le lieu des séances du Conseil général de la Commune ; et,
le 2 frimaire an II, la municipalité ordonne la fermeture de toutes les églises et de tous les
temples de Strasbourg, hormis le temple de la Raison.
Si les Alsaciens furent graves et solennels dans leur renonciation au catholicisme, les
Francs-Comtois prirent tout à fait au sérieux non seulement la déchristianisation, mais
l’établissement du nouveau culte. M. Sauzay, dans son Histoire de la persécution
révolutionnaire dans le département du Doubs, a raconté en détail les efforts concertés et
méthodiques des autorités de ce département en vue de remplacer le catholicisme par la
philosophie. Ainsi, c’est sans nulle intention de parodie gouailleuse, mais en toute
sincérité de prosélytisme, que le club des Jacobins de Besançon désigna douze apôtres
{165}pour aller prêcher le culte nouveau . Ces apôtres partirent en effet et prêchèrent ?
J’imagine que leur doctrine était assez vague, car les Chaumette bisontins invoquaient à
{166}la fois Locke, Helvétius, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau . Ils prêchèrent surtout
le culte de la Patrie au nom de la Raison, comme demain ils le prêcheront au nom de
{167}l’Être suprême .
Dans le Nord, la déchristianisation solennelle des habitants d’Arras est restée célèbre.
Le 27 brumaire, le peuple se rendit en procession devant les portiques de quatre
cidevant paroisses, devenues des temples consacrés à la Liberté, à la Raison et à la
Philosophie, abjura « unanimement, publiquement et solennellement » ses antiques
{168}erreurs, et déclara qu’il ne voulait plus d’intermédiaire entre l’Être suprême et lui .
Tous les services hospitaliers d’Arras furent aussitôt laïcisés.
erÀ Châlons-sur-Marne, le 1 pluviôse, la fête de la Raison eut lieu avec beaucoup de
majesté sous la présidence du conventionnel Pflieger, et on y vit paraître les mêmes
{169}sentiments qu’à Arras .
Dans le centre de la France, je trouve plus de froideur, mais aussi une tolérance plus
large et plus philosophique. Ainsi, à Limoges, dans la fête de la Raison du 30 brumaire
an II, le jacobin Foucaud se place au point de vue que peut produire sur l’opinion la
tentative nouvelle, et il s’occupe à réfuter les objections hostiles : « Oui, oui, mes chers
concitoyens, dit-il, l’on va crier : A l’athéisme! à l’impiété! Laissez crier, et criez
vousmêmes : A la Raison ! à la Raison ! c’est la boussole qui doit vous guider. On dira que
nous n’avons pas de religion, parce que nous ne voulons pas nous entr’égorger pour des
béatilles sacrées. Citoyens, il vous est permis de professer le culte que vous aurez
adopté, si vous croyez en avoir besoin de quelqu’un. Mais gardez-vous de le proposer
jamais à votre voisin : gardez-vous même de lui en parler. Votre bonheur et le salut de la
{170}République dépendent de votre discrétion à ce sujet ».
Il y eut même au moins une tentative pour utiliser les agents de l’ancien à la Raison un
personnel dans les rangs du clergé catholique. Ainsi, le 5 frimaire an II, le Conseil
général du département de l’Hérault, après avoir rendu hommage à l’Être suprême,
décide « de constituer officiers de morale, chargés de prêcher la philosophie et le
patriotisme, la haine des rois et l’unité de la république, ceux des ci-devant prêtres qui
{171}avaient montré un attachement constant aux principes de la Révolution . »CHAPITRE XI
Le culte de la Raison en province : le Sud-Ouest : Gers, Hautes et Basses-Pyrénées,
HauteGaronne, Lot, Tarn-et-Garonne, Landes, Lot-et-Garonne, Gironde.
C’est dans les contrées le plus ardemment catholiques que le culte de la Raison se
produisit avec le plus de succès et de violence. Dans tout le Sud-Ouest, il mena grand
bruit, surtout dans le Gers. Les manifestations qui eurent lieu à Auch furent si célèbres,
non seulement en France, mais au delà des frontières, qu’il en faut parler avec quelques
détail.
En octobre 1793, deux conventionnels, appartenant à la Montagne, Dartigoeyte,
député des Landes, et Cavaignac, député du Lot, se trouvaient en mission dans le Gers.
Ils accueillirent avec un transport d’admiration la nouvelle de la tentative de Fouché et
prirent un arrêté conforme qu’ils répandirent et affichèrent à profusion dans les
départements du Sud-Ouest. J’en citerai tout le texte, dont aucune partie n’est
insignifiante pour l’histoire des origines officielles du culte de la Raison.
« LIBERTÉ, ÉGALITÉ
« AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS,
« Les représentants du peuple près le département du Gers et autres environnants ;
« Vu l’arrêté de leur collègue Fouché, relatif aux cérémonies extérieures des cultes,
daté à Nevers, le dix-neuvième jour du premier mois ;
« Vu les délibérations des Sociétés populaires et montagnardes de Tarbes, Mirande,
Auch et Lectoure, en adoption de l’arrêté ;
« Après avoir conféré avec lesdites Sociétés populaires et assisté aux discussions sur
cette matière importante ;
« Après avoir pris l’avis de plusieurs corps administratifs, et d’un grand nombre de
vrais républicains dans les départements du Gers, des Landes, des Hautes et
BassesPyrénées ;
« Considérant que l’arrêté de Fouché est dans les grands principes du républicanisme
et de la morale universelle ;
« Arrêtent : 1° Le susdit arrêté est déclaré commun aux départements du Gers, des
Landes, des Hautes et Basses-Pyrénées ; il sera exécuté dans toutes ses dispositions ;
« 2° Les corps administratifs sont chargés d’ordonner et régler toutes les mesures
d’exécution, ainsi que l’usage des cloches pour les fêtes et cérémonies civiques ;
« 3° Les comités de surveillance sont spécialement tenus de faire arrêter et reclure
jusqu’à la paix, comme gens suspects, soit les ministres d’un culte quelconque, soit les
citoyens ou citoyennes qui, par des propos fanatiques et contre-révolutionnaires, ou par
des voies de fait, s’opposeraient en manière quelconque à l’exécution des vues sages et
philosophiques contenues dans l’arrêté de notre collègue Fouché ; le tout sans préjudice
des poursuites extraordinaires, s’il y a lieu ;
« 4° Le dernier jour de chaque décade, et à l’heure déterminée par les corps
administratifs, la cloche, s’il en existe encore, annoncera le jour du repos ; les bons
citoyens se rassembleront, en présence des autorités constituées, autour de l’autel de la
Patrie, ou, à défaut, devant l’arbre de la liberté, pour y chanter des hymnes patriotiques, y
entendre la proclamation des lois et un rapport abrégé sur la situation politique de la
République et sur les travaux de la Convention nationale, lequel rapport sera fait par un
membre des autorités constituées du lieu ou un citoyen désigné par elles, autre que les
ministres d’un culte ; le reste du temps pourra être employé à l’exercice des armes, de lacourse et à des danses patriotiques ;
« 5° Les représentants du peuple qui ont visité la plupart des Sociétés populaires des
quatre départements, et qui ont été témoins de leur énergie montagnarde, confient à leur
zèle éclairé les derniers efforts que le monstre du fanatisme voudra sans doute faire au
moment de son agonie ;
« 6° Les commissaires des assemblées primaires vérifieront dans leurs cantons
respectifs, et dénonceront, soit au comité de surveillance, soit aux corps administratifs,
toutes les contraventions aux dispositions du présent arrêté ;
« 7° Les procureurs généraux syndics des quatre départements ci-dessus nommés
demeureront responsables de son entière et prompte exécution ; ils nous transmettront,
au plus tard dans la seconde décade après la réception, l’arrêté qui aura été pris par les
Conseils généraux de leur département, et ils nous rendront compte de toutes les
mesures adoptées, ce concernant ;
« 8° Le présent arrêté, et, à la suite, l’arrêté de notre collègue Fouché, seront
imprimés, lus, publiés et affichés dans toute l’étendue des quatre départements ;
adressés aux districts, aux communes, aux comités de surveillance, aux tribunaux civils
et criminels, aux juges de paix, à tous les officiers publics, aux Sociétés populaires et
aux commissaires des assemblées primaires, ainsi qu’aux curés et autres desservants,
qui seront responsables du défaut d’exécution.
« Fait à Auch, le sixième jour du mois de brumaire de l’an second de la République
française une et indivisible.
« Signé : Les représentants du peuple,
{172}« DARTIGOEYTE, CAVAIGNAC, GORY, secrétaire . »
Suit le texte de l’arrêté de Fouché, et cet extrait des registres du Conseil général du
département des Landes, où on voit comment fut appliqué l’arrêté des représentants en
mission :
« Du 23 brumaire. Séance publique et permanente du soir.
« Le Conseil général du département des Landes, après avoir entendu la lecture des
arrêtés ci-dessus :
« Arrête, ouï et ce requérant le procureur général syndic, qu’ils seront imprimés,
publiés et affichés dans toutes les communes du département ;
« Que, de plus, son comité de police demeure chargé de lui présenter incessamment
un projet d’arrêté tendant à accélérer l’exécution des arrêtés ci-dessus.
« Délibéré en Conseil général de département, à Mont-de-Marsan.
« Signé : F. GILLET, président d’âge,
« DARIHAUDE, secrétaire général. »
+Les autres départements du Sud-Ouest prirent des arrêtés analogues.
S’aperçurent-ils que Dartigoeyte et Cavaignac, au moment même où ils
recommandaient l’arrêté de leur collègue de la Nièvre, obéissaient à un tout autre esprit,
puisqu’ils organisaient des fêtes civiques, une sorte de religion laïque et gaie, dont il n’y
a pas trace dans la proclamation pessimiste de Fouché ? Toujours est-il qu’ils obéirent,
sinon avec enthousiasme, du moins sans hésitation.
Dès le 19 brumaire, Dartigoeyte et Cavaignac écrivent à la Convention que « le
fanatisme est ici à l’agonie » et que plusieurs municipalités ont exécuté l’arrêté de
Fouché. Ils croient que « deux séances de la Société montagnarde d’Auch ont suffi pour
terrasser les idées religieuses ». Sept prêtres sont venus abdiquer à la tribune de cette
Société. « Ils doivent eux-mêmes mettre le feu à une Vierge à miracles le dernier jour de
la décade. » La citoyenne Auteroche, ci-devant abbesse de Prouillan, près de Condom,très bonne patriote, a aussi fait « l’abjuration solennelle des vœux ridicules qu’elle avait
prononcés ». Dans la dernière séance du club d’Auch, d’autres prêtres sont encore
venus abjurer. Les citoyens et citoyennes se sont levés en masse et ont déclaré qu’ils ne
reconnaissaient plus d’autre culte que celui de la Liberté.
Le 3 frimaire, Cavaignac envoya à la Convention un récit de la première fête de la
Raison à Auch, qui fut lu et applaudi dans la séance du 10 frimaire :
e« La levée extraordinaire des chevaux s’opère avec activité dans la 12 division, que
vous avez confiée à ma surveillance. Je les réunis à Auch, où ils seraient déjà tous en
dépôt, si les localités l’eussent permis. Je fais construire des crèches dans le temple ; la
République aura de superbes écuries.
« Que l’Espagnol, battu sur tous les points, se console par de ridicules rodomontades ;
que l’Autrichien barbare dévaste encore quelques chaumières : le terme de leurs forfaits
s’avance, et l’heure de la vengeance va sonner. Ils seront à leur tour poursuivis,
dévastés, anéantis. Des escadrons immenses, des légions intrépides vont les frapper
jusque dans leurs tombeaux. Nos ressources se multiplient : la terre enfante de
nouveaux guerriers. Le patriotisme s’exalte, et la raison publique nous mène à pas de
géants vers l’entier affranchissement du peuple.
« Notre collègue Dartigoeyte, par ses prédications civiques, avait électrisé tous les
esprits, avait entraîné tous les cœurs. Je l’avais secondé de tous mes moyens dans cet
apostolat philosophique, et tout était préparé ; le peuple était mûr. Le dernier jour de la
troisième décade fut fixé pour célébrer à Auch la fête de la Raison et l’abolition totale du
fanatisme. Ce jour solennel arrive, le peuple entier s’assemble sur un boulevard
champêtre, et là, dans un banquet fraternel, il fait éclater les premiers transports de sa
joie.
« Après ce repas lacédémonien, il parcourt l’enceinte de la ville, arrache et foule aux
pieds tous les signes fanatiques qu’il rencontre.
« De retour sur la place consacrée à la Liberté, il s’assemble autour d’un bûcher
couvert de titres féodaux et se fait amener dans un tombereau deux vierges à miracles
dans ce pays, les croix principales et les saints qui naguère recevaient l’encens des
superstitieux. Alors l’enthousiasme civique éclate, le bûcher est allumé, et les ridicules
idoles y sont précipitées aux acclamations d’une foule innombrable.
« La carmagnole dura toute la nuit autour de ce brasier philosophique, qui consumait à
{173}la fois tant d’erreurs . »
On aimerait à lire la délibération de la Société populaire d’Auch dont il a été question
plus haut et où, en présence de Cavaignac, fut décidé ce hardi mouvement antichrétien.
Malheureusement, on n’a plus le volume du registre où se trouvaient ces mémorables
débats ; celui que possèdent (depuis 1869) les Archives départementales du Gers ne
commence qu’au 3 frimaire an II, c’est-à-dire au lendemain même des discussions qu’il
serait si curieux de lire.
Je relève dans ce volume quelques « déprêtrisations » qui ne sont pas sans intérêt,
par exemple cette abdication, un peu équivoque, d’un curé de campagne, dans la séance
du 9 pluviôse an II :
« Lary, curé de Lavardens, monte à la tribune, annonce qu’il s’est marié avec une
bergère, et renonce à l’exercice des fonctions du culte. Pressé d’abdiquer la prêtrise, il dit
que le caractère de prêtre consiste dans ses fonctions, qu’en les abdiquant c’est tout
faire, et que la Convention nationale n’en demande pas davantage. Delisle dit qu’il y a
des pièces contre lui au district et engage la Société à ne pas l’écouter. Des motions
s’élèvent diversement. On demande, entre autres choses, qu’il ne soit écouté qu’après
s’être déprêtrisé dans sa commune. Boublé observe que l’on a reçu beaucoup dedéprêtrisations ici, avant qu’elles n’aient été faites dans les communes particulières de la
résidence ; il ne veut pas qu’on soit républicain par humeur, il veut qu’on observe pour
tous une même mesure et demande que, quant à cet objet, on passe à l’ordre du jour,
qu’on reçoive la déprêtrisation de Lary, qu’elle soit bien énergique, et qu’il aille ensuite la
faire dans sa commune. Les motions se multiplient. Il est arrêté que la Société ne
statuera rien sur Lary, qu’elle ne reçoit pas sa déprêtrisation et le renvoie au comité de
surveillance. »
À Auch, comme partout, il y a des gens qui quittent leur nom, renoncent à leur saint
éponyme ; l’un d’eux même s’affuble du nom de Marat. Il y a aussi des baptêmes. Le 23
pluviôse an II, un patriote demande à offrir à la Société un enfant nouveau-né. Il est
admis avec empressement ? le président, organe de la Société, lui donne le prénom de
Gracchus Le Peletier. C’est le fils du citoyen Delpech.
Il y a aussi des scènes, à propos du culte de la Raison, où se peignent des mœurs
naïves et brutales, comme dans cet extrait de la séance du 14 frimaire an II, tenue sous
la présidence de Cavaignac :
« Lantrac instruit la Société du progrès de l’esprit public dans le district de Lectoure. A
Saint-Clar, après un repas civique, on a jeté aux flammes tous ces morceaux de bois,
jadis appelés saints, presque tous les prêtres ont abjuré leurs erreurs, et bientôt, dans le
district de Lectoure, il ne se dira plus de messe.
« Le citoyen Gros, prenant ensuite la parole, raconte quelques faits relatifs à sa
mission dans le district de Nogaro. — L’exclusion des prêtres et la destruction du
fanatisme vont bon train dans ce pays. Dans des repas civiques, où le vin blanc
abondait, j’ai eu le plaisir de fraterniser avec des bons montagnards. J’ai eu encore
l’avantage de donner le baptême civique à un nouveau-né et lui ai donné le nom de
Marat. Je dis au peuple, qui m’entourait : « Félicitons tous cet enfant d’être né dans un
État républicain. Jadis des prêtres voulaient que celui-là qui n’avait pas reçu l’eau de
purification, en raison du premier péché d’Adam, fût exclu du paradis et même de la
société des hommes. Aujourd’hui, libres de préjugés et plus fermes dans nos principes,
promettons de rappeler au jeune républicain quelles étaient les vertus de Marat, dont il
portera le nom, et c’est alors qu’il sera digne des bienfaits de l’Être suprême. »
« Gros dit encore à la Société que Sauvage, sans crainte d’indigestion, avala soixante
bondieux (sic), et, pour mieux les faire passer, il avala une bonne bouteille de vin blanc.
« Le citoyen Gros finit par dire à la Société que Baylin, ci-devant prêtre, va se marier,
et qu’il est invité à aller célébrer son mariage. »
Citons enfin, comme exemple de déprêtrisation, cet extrait d’un registre de société
populaire, registre assez informe, comme tous ceux des petites bourgades, celui des
erJacobins de Roquelaure (Gers), à la date du 1 frimaire an II :
« Sur la motion d’un membre, il a été représenté que le citoyen Boutan, ayant interpellé
dans sa qualité de maire le citoyen Chapoto, curé, d’abjurer toutes les erreurs que lui et
ses semblables n’avaient cessé de prêcher au peuple, ledit Chapoto se serait placé au
centre de l’assemblée où il aurait publiquement confessé qu’il avait, depuis longtemps,
reconnu qu’il s’était glissé tant d’abus dans l’exercice du culte, qu’il était réellement bien
aise de pouvoir laisser les fonctions curiales, et qu’à cet effet il s’obligeait de remettre
tous ses titres de prêtre et qu’il renonçait pour toujours aux fonctions curiales. Il a affirmé,
au pied de l’arbre de la Liberté, qu’il ne pouvait avoir à l’avenir que le titre de bon
républicain et de bon montagnard. »
Du moment qu’il ne s’agissait plus du matérialisme athée de Fouché, mais de la
religion naturelle chantée par Voltaire, une partie de la bourgeoisie d’Auch montra un
{174}zèle ardent et sincère pour le nouveau culte .Que firent les administrateurs du département du Gers, gens modérés et prudents,
dont les petits-fils sont peut-être aujourd’hui voués au Sacré-Cœur ?
Ils fondèrent un moniteur officiel du culte de la Raison, une feuille périodique à l’usage
des habitants des campagnes, où la philosophie du siècle leur était expliquée et
commentée en manière de catéchisme. Oui, à Auch, pendant la première partie de l’an
II,, il parut un journal dont le titre seul était une étonnante nouveauté, une
{175}compromettante hardiesse
Il s’appelait : LES DOCUMENTS DE LA RAISON, feuille antifanatique, publiée par le
citoyen CHANTREAU, aux frais de l’administration du département du Gers, dont la
première sollicitude est l’instruction de ses frères des communes et des compagnes.
Chaque numéro forme une feuille in-8°, sans lieu ni date, ni nom d’imprimeur. Mais
divers Avis aux lecteurs montrent que ce journal se publiait à Auch même. Ainsi, les
communications devaient être adressées au citoyen Cazeaux, secrétaire général du
département, à Auch.
Je ne connais pas de collection complète des Documents de la Raison. J’ai entre les
mains les numéros 2 à 19. Ce dernier est postérieur de quelques jours à la chute de
Robespierre. Le numéro 2 ne doit pas être antérieur à pluviôse an II, c’est-à-dire à la fin
de janvier 1794, moment où la bataille contre le christianisme, calmée à Paris, est encore
ardente en province. Il est probable que cette publication paraissait irrégulièrement et
qu’elle cessa dès la fin de thermidor.
Et qui était ce Chantreau, qui rédigeait en chef le moniteur du nouveau culte ?
{176}À en croire la Biographie de Leipzig , il était né à Paris, en 1741, d’un avocat aux
conseils. Il séjourna pendant vingt ans en Espagne, où il fut professeur de langue
française dans une école militaire, et publia une grammaire estimée. Peut-être ses
opinions philosophiques et politiques l’avaient-elles forcé à quitter la France. Il voyagea
en Angleterre et en Russie, aux approches de la Révolution, et publia ses voyages, qui
lui attirèrent les épigrammes des géographes : ils lui reprochèrent d’avoir changé le cours
des rivières et déplacé des montagnes. Il est plus intéressant de noter qu’en 1792,
Chantreau fut chargé par Dumouriez d’une mission secrète à Barcelone ; il s’agissait de
sonder les dispositions des Catalans à l’égard de la France et de visiter en détail les
frontières d’Espagne. L’agent secret rédigea ses impressions dans un ouvrage anonyme,
Lettres de Barcelone à un zélateur de liberté, dont il donna, en mai 1793, une seconde
édition, signée cette fois et précédée de cet avis au lecteur :
« Quand je publiai ces lettres pour la première fois, Dumouriez, alors dans le ministère,
et Bonnecarrère, son digne factotum, exigèrent de moi que je m’enveloppasse du voile
du mystère, et me défendirent, sur toutes choses, de ne point (sic) communiquer avec le
Comité diplomatique. Comme je n’étais pas entièrement payé de mon voyage, j’obéis, et,
par le détour que je pris, je fis perdre la piste au commun des lecteurs ; mais mon récit
n’en fut pas moins marqué au coin de la plus exacte vérité : je défie qui que ce soit
d’objecter le moindre reproche aux détails précieux que j’ai donnés, et que ceux qui
craignent les Espagnols ou veulent leur faire la guerre ne peuvent trop méditer, et
auxquels on peut ajouter la plus grande confiance, d’après la présente déclaration que
j’ai cru devoir à notre situation actuelle (la guerre avec l’Espagne), qui nécessite sur nos
voisins les documents les plus circonstanciés. »
Je souligne le mot de documents : c’est le mot favori de Chantreau ; il est le premier,
dans l’histoire de la langue, à l’employer au sens large et un peu abusif que la mode lui a
récemment donné ; et n’est-ce pas une originalité notable, d’avoir, en l’an II, intitulé un
journal populaire, une gazette villageoise, Documents de la Raison ?
Chantreau est un élève de Voltaire, dont il a analysé les œuvres en forme de table des{177}matières ; il aime les faits, il adore les anecdotes ; il est né documentaire .
Comment se fait-il que ce voyageur, ce fantaisiste, ce curieux, soit venu se fixer à
Auch pour y rédiger une feuille de propagande ? C’est ce que j’ignore. Mais il s’y fixa si
bien qu’il devint, en 1803, professeur d’histoire à l’École centrale d’Auch, et mourut dans
cette ville en 1808, si j’en crois les biographies, toutes si pauvres et si nulles sur cet
apôtre du culte révolutionnaire de la Raison.
Disons tout d’abord que les Documents de la Raison sont l’expression de ce sentiment
provincial qui, dans le Sud-Ouest comme dans bien d’autres endroits, mêlait en un même
culte la Raison et l’Être suprême.
Dès son numéro 2, Chantreau proclame implicitement cette fusion, dont le sens
politique et la portée sociale ne lui échappent pas. Après avoir défini le mot de liberté, qui
est, d’après lui, la prérogative de n’obéir qu’à la loi qu’on a consentie soi-même ou par
quelqu’un qui nous a représentés, il voit dans ce mot une expression religieuse, une
formule à la fois raisonnable et divine :
« Oui, dit-il, la génération qui nous succédera sera toute républicaine, prononcera ce
saint nom avec plus de respect que nos aïeux ne prononçaient, que nos dévots
d’aujourd’hui ne prononcent les noms que leurs prêtres prétendent être d’essence divine.
Ils vous faisaient fléchir le genou devant d’insignifiantes représentations que vous avez
abattues, parce qu’elles vous déshonoraient, devant l’Être suprême, qui ne vous a pas
doués de la Raison pour la dégrader. En rougissant de cette absurde idolâtrie, vous
n’aurez plus qu’une seule image, qui sera chère à votre cœur, ce sera le bonnet de
liberté qui couronne l’arbre au pied duquel les bons citoyens se rassemblent pour
s’embrasser n frères et se féliciter d’être libres. »
Le culte de la Raison, tel que l’entendent Chantreau et ses amis de Gascogne, n’est
{178}donc point l’athéisme . Et, sans nommer Fouché, sans combattre son arrêté si
récemment adopté et recommandé par Dartigoeyte et Cavaignac, le journaliste officiel
consacre tout son numéro 4 à se disculper contre les dires des prêtres, d’être athée ou
matérialiste.
Il y a un Dieu qui s’appelle l’Être suprême, pour le distinguer du Dieu des prêtres, et
qu’il définit « l’intelligence infiniment parfaite qui a organisé l’univers et les lois
immuables qui font mouvoir les millions de mondes qui sont lancés dans l’espace. Sa
qualité unique, sa qualité essentielle est d’être amie de l’ordre. »
Cette intelligence, amie de l’ordre, a gravé dans nos cœurs ce que nous avons à faire
pour ne point troubler l’ordre. Voilà, d’après Chantreau, la conscience, la morale.
« Or, continue-t-il, qu’est-ce que le culte de la Raison, si ce n’est l’hommage que l’on
rend à l’ordre établi par l’éternelle sagesse, qui n’exige et ne prescrit à l’homme que les
vraies vertus qui sont nécessaires à son bonheur et à celui de ses frères ?
« Le culte de la Raison, qui a été dans tous les temps et a précédé toutes les religions
qu’ont inventées les hommes, est et sera désormais celui qui rejette toute croyance qui
ne tend point directement au bonheur de l’homme et qui, parce qu’elle n’y tend point, est
une imposture puérile ou perfide… »
Et il dit au paysan :
« On te parle de mystères, de dogmes que tu ne comprends point, et auxquels, par
conséquent, tu ne dois ni ne peux raisonnablement croire, sans te rendre indigne de
l’éternelle sagesse qui t’as doué de la Raison qu’une croyance absurde dégrade. Car
croirez, c’est être persuadé, et comment être persuadé, de ce qu’on ne comprend pas ?
Cette croyance aveugle n’est qu’une imbécile crédulité. C’est celle-là que le culte de la
Raison prétend détruire, parce qu’elle a des conséquences dangereuses qui peuvent
causer tous les maux, sans produire aucun bien… »La religion de la Raison n’offre point de dogmes, mais des conseils, qui sont la voix
même de la conscience :
« Elle te dira : Chéris ta patrie et respecte les lois, par ce que l’amour de la patrie est la
première des vertus, et que tu es sous la sauvegarde des lois : elles veillent quand tu
dors.
« Elle te dira : Respecte celui qui t’a donné le jour, aie soin de sa veille, console ses
chagrins.
« Respecte la propriété de ton voisin, son champ, ses fruits, ses bestiaux et tout ce qui
est à lui, parce que tu ne voudrais pas qu’on attentât à rien de ce qui est à toi.
« Respecte ses jours et sa réputation, parce que tu veux qu’on respecte tes jours et ta
réputation.
« Respecte son épouse chérie, respecte les filles qu’il élève pour être mères, parce
que tu veux qu’on respecte ton épouse et tes filles.
« Soulage-le dans ses besoins, secours-le dans l’infortune, parce que tu attends de lui
les mêmes soin. Fais-lui, en un mot, tout ce que tu voudrais qu’il te fît.
Elle te dira : Voilà tous tes devoirs, les seuls que tu aies à remplir. Tout autre précepte
est une erreur, je ne l’ai point inscrit dans ton cœur. Donc, c’est le mensonge ou l’intérêt
de tes prêtres qui te le commandent. Par exemple, on te prescrit le jeûne : il est contre
nature ; on te prescrit l’abstinence des viandes en certains jours : elle est puérile. Et moi,
je ne t’invite qu’à la tempérance, parce qu’elle est de la dignité de l’homme. »
Voilà le fond de la prédication du gazetier officiel du département du Gers. C’est la
religion naturelle de Rousseau, et le Dieu de Chantreau, comme celui du vicaire
savoyard, réside dans la conscience. Un pas de plus et il dirait, avec tel disciple de
JeanJacques : Dieu, c’est la conscience même ; Dieu, c’est la loi morale. Littéralement, il est
avec Rousseau, avec Robespierre. Mais l’esprit de sa doctrine est plutôt voltairien,
encyclopédique. Rousseau et Robespierre aiment, admirent le christianisme, et, au fond,
ne songent qu’à l’épurer, qu’à restaurer l’Évangile corrompu par les prêtres. Tous deux
sont chrétiens et n’admettent pas qu’on ne le soit point. Chantreau écrit au contraire : « Il
a existé des hommes qui ont précédé le système religieux qu’on a appelé le
christianisme, et qui ont été le modèle des siècles où ils ont vécu ; qui ont pratiqué toutes
les vertus, etc. » Il ne s’agit pas, pour le rédacteur des Documents, de rajeunir le
christianisme, de l’adapter au siècle, mais de le détruire.
En cela, il se rapproche d’Hébert, qui a exercé en province une influence plus
considérable que l’on ne croit. Dans toutes les Sociétés populaires du Midi, à la fin de
1793 et au début de 1794, on lit à haute voix, on commente, parfois on réimprime les
numéros du Père Duchesne. Aux Jacobins de Condom, nous dit Chantreau lui-même,
cette lecture était faite « par le citoyen Soubdès, dont le physique et la manière de lire
s’accordent toujours très parfaitement avec le texte de ce journal ». Comme Hébert,
Chantreau « sonne le tocsin de la Raison » contre le christianisme et les prêtres. Comme
{179}Hébert, il se réclame de Voltaire, dont il est plein . Mais il évite les grossièretés
voulues du Père Duchesne ; et, s’il attaque la religion par l’arme du ridicule, c’est toujours
avec une verve d’honnête homme qui a lu Candide.
« Quel mal fais-je, quand, un vendredi ou un jour de prétendue abstinence, je mange
une côtelette au lieu d’une omelette ; quand je ne crois pas qu’il faille fléchir le genou
devant saint Pancrace ou saint Félicité ; quand je ne crois pas que trois ne font qu’un ;
quand je ne crois pas faire une bonne œuvre en allant tous les huit jours entendre parler
latin à un homme qui gesticule devant une table carrée, y boit un coup, se retourne pour
me parler latin, me salue et s’en va ? »
Qu’aurait dit Robespierre de ces plaisanteries laïques ? Et qu’aurait-il dit de cet éloged’un arrêté sévère de Dartigoeyte, relatif aux prêtres réfractaires et conspirateurs :
« Oui, le représentant du peuple, par son arrêté du 8 germinal, a pris la mesure la plus
sage, celle que nécessitaient avec le plus d’urgence des circonstances actuelles ; il
savait que, quand, dans un pays, les loups sont en grand nombre, et que, répandus dans
les campagnes, ils portent la désolation dans les troupeaux, on forme une grande
enceinte, on fait une battue, dont le résultat est d’y conduire tous les animaux
malfaisants. C’est précisément cette battue que prescrivent les dispositions 2 et 3 de
l’arrêté du citoyen Dartigoeyte, par lesquelles soutaniers et ex-soutaniers véreux seront
rassemblés dans les chefs-lieux de district pour y être sous une surveillance plus
immédiate que celle qu’on pouvait exercer sur eux, quand, disséminés dans les
campagnes, ils débitaient encore leur dangereux orviétan. »
Ces expressions âpres et haineuses ne sont pas dans la manière habituelle du
journaliste ; mais il faut se souvenir qu’à ce moment-là des prêtres du Sud-Ouest étaient
d’intelligence avec l’Espagnol, qui nous envahissait.
Ce qui eût déplu davantage à Robespierre, si cette feuille fût tombée sous ses mains
(mais elle semble avoir été inconnue à Paris), c’est que Chantreau rompt en visière avec
les républicains catholiques, qu’il appelle, dans son numéro 4, « ou trompés ou
trompeurs », et il les exclut de la Révolution. Il ne s’élève pas moins contre le clergé en
bonnet rouge, contre les prêtres patriotes :
« Ils veulent, dit-il, dominer à quelque prix que ce soit. En vain les circonstances et la
raison leur prouvent-elles que leur rôle est fini : ils s’obstinent à rester en scène. Hier,
pour vous influencer, ils étaient revêtus de l’étoile et vous parlaient au nom du ciel ;
aujourd’hui, ils se sont coiffés du bonnet rouge, montent à la tribune et pérorent. Mais ils
n’en sont pas moins prêtres. »
Même quand les prêtres abdiquent tout à fat et se marient, les plaisanteries de
Chantreau sont malveillantes :
« Ils veulent enfin être hommes. De tous côtés, ce ne sont plus que mariages de
prêtres ; quelques-uns se marient pour devenir pères de famille : tel a été le mariage d’un
bon sans-culotte, quoique ci-devant prêtre, avec une ex-religieuse, célébré à Condom le
défunt vendredi-saint. Mais quelques autres n’ont quitté la première épousée que pour en
prendre une charnelle, qu’ils ne serviront pas mieux que la spirituelle, c’est-à-dire qu’ils
serviront pour eux. Car c’est le moi qui sanctionna le célibat des prêtres, lorsque l’Église,
assemblée pour décider que l’Église avait raison, se forma en concile, et que le saint
concile décréta que les prêtres n’auraient désormais de femmes que celles des autres.
Nous nous sommes lassés de la paternité de ces égoïstes qui, cependant, portaient
bonheur à leur lignée, et nous les forçons aujourd’hui de travailler pour leur propre
compte.
« Il y a parmi ces unions en impromptu quelques mariages assez grotesques. Des
Marions, qui se trouvent damées au moment où elles s’y attendaient le moins, ont passé
sans intermédiaire de la cuisine de M. le curé dans son lit. Ce n’est pas qu’elles
n’eussent déjà fait ce chemin ; mais c’était de nuit, furtivement, et par la ruelle étroite Ce
mariage in umbris avait son prix ; au moins c’est ce que je tiens d’un ex-cordelier à ce fait
expert »
Chantreau constate aussi, et avec douleur, que la nouvelle religion a ses tartufes, ses
faux dévots. Sa loyauté s’en offusque et il les écarte avec mépris du temple de la Raison.
Ce n’est pas pour eux que sont faites les maximes morales qu’il commenta sans cesse
{180}dans son journal avec une éloquence familière, avec une verve virile .
Aux prédications morales, Chantreau mêle des anecdotes, des faits divers, qui
peignent les mœurs et les choses. Voici une séance d’un club des Jacobins, celui d’Auchou de Condom :
« Je me trouvais, dit-il, il y a quelques décades, dans une Société populaire où j’étais
bien aise d’entendre parler trois ou quatre sans-culottes que j’estime, parce qu’ils ont
l’énergie du père Duchesne et très souvent l’éloquence de Robespierre.
« Je m’étais tapi dans un coin, où j’étais tout oreilles, après avoir été tout yeux pour
une cérémonie civique, le baptême du fils d’un sans-culotte, dont on avait couvert le
berceau de l’acte constitutionnel et des Droits de l’homme. Cette fête avait été
sentimentale et joyeuse ; c’était l’hilarité républicaine qui se félicitait d’avoir un nouveau
frère. La fête finie, l’instruction commença, et ce fut par mon numéro.
« Aussitôt je vis se lever auprès de moi deux muscadines très poudrées, qui sont
suivies de deux autres. J’entends en même temps un jeune citoyen qui dit en riant à son
ami : « Leurs mères leur ont défendu de rester à la lecture de ce numéro impie. » Je
m’aperçu ensuite que les jeunes gens n’étaient pas de l’avis des mères. Celles-ci
l’étaient sans doute de quelque arrière-petit-collet, qui confessera en maraude les
bonnes dames qui me damnent si pieusement. Elles devraient bien plutôt me lire, ou
confier à mes écrits l’éducation de leurs filles. J’en ferais des républicaines, tandis que
l’abbé n’en fera que des demoiselles, s’il n’en fait pas pis. »
Chantreau fait souvent visite aux Jacobins de Condom. Ceux-ci avaient organisé un
concours entre les enfants de la ville, à qui réciterait le mieux le texte des Droits de
l’homme :
« Ah ! citoyens, s’écrie Chantreau, je n’ai jamais senti le malheur de n’être pas père, de
n’avoir point d’enfant, que dans cette scène intéressante, où je pressais contre mon sein
celui des autres. Que de jouissance les bons pères ont dû éprouver ! Figurez-vous un
bambin, haut de deux pieds, monté sur le bureau de la Société et qui là, debout et le
coude sur la hanche, prononce d’un air fier et avec une conscience intime, ces mots
sublimes : Tous les hommes sont égaux devant la loi…
« Je demande aux mille et un ci-devant si leur ancien régime a jamais offert de pareille
scène.
« Tel a été l’effet qu’elle a produit sur moi, citoyens, que, pour m’élever à la hauteur de
ceux d’entre nous qui ont le bonheur d’être père, je forme l’engagement solennel de
contribuer, tant que je vivrai, aux frais de l’instruction de deux jeunes citoyens nés de
parents sans fortune. »
Au mois de floréal an II, Chantreau se rendit à Paris pour ses affaires, sans
discontinuer la publication de son journal. En traversant le Limousin et le Berri, il constata
que le culte de la Raison y était beaucoup plus florissant que dans le Gers. Il arriva à
Paris pour y entendre le rapport de Robespierre sur l’Être suprême (18 floréal), qu’il
approuva hautement, quoi qu’il en pensât dans le fond du cœur. Son numéro 15 est un
récit complet de la fête de l’Être suprême, à laquelle il assista.
Arrive le 9 thermidor : Chantreau y applaudit officiellement, avec des injures
rétrospectives contre Danton et Hébert, cet Hébert qu’il avait fait aimer à Auch :
« Avez-vous vu, écrit-il platement, le Danton et les hommes qu’il s’était associés, qui,
en apparence ennemis de la royauté, voulaient la rétablir, qui en apparence amis de la
Raison, voulaient en détruire l’avantage le plus précieux, l’empêcher de s’élever jusqu’à
l’Être suprême, la priver de l’espoir de se survivre à elle-même dans le passage de l’âme
abandonnant sa dépouille mortelle pour passer à son autre vie ? Eh bien ! Danton,
Hébert, Chaumette, etc., tout cela n’est plus. Il n’est plus aussi, ce Robespierre fameux,
que moi j’avais cru, que vous aviez cru l’ami de son pays, etc. Comme les Danton et les
Robespierre, périssent les monstres qui voudraient attenter à la souveraineté du peuple
et lui donner des fers en lui parlant de liberté ! »Journaliste officiel, il donne dans la phraséologie officielle de la réaction
thermidorienne, et, s’il n’encense pas les vainqueurs, il piétine sur les vaincus.
Ce plaidoyer de Chantreau en faveur du culte de la Raison et de l’Être suprême avait-il
été écouté du paysan, auquel il s’adressait ? Lui-même constate que sa prédiction fut
stérile. « J’étais bien éloigné de croire, dit-il dans son numéro 6, que le fanatisme eût si
universellement jeté d’aussi profondes racines sur un sol que, pendant soixante ans,
Voltaire arrosa de la manne céleste de l’instruction… » Et ailleurs : « L’homme des
champs est en religion ce qu’il est en agriculture : présentez-lui un nouveau procédé, une
nouvelle méthode d’amélioration dont il n’ait point connaissance, ou que ses ancêtres
n’auront pas adopté, il vous dira, avec l’air du dédain : Cela ne vaut rien, ce n’est pas la
coutume, nous n’avons jamais fait cela ici, etc. Il vous répond la même chose, si vous
voulez faire succéder chez lui les immuables vérités de la Raison aux contes
extravagants de ses prêtres. »
Chantreau échoua donc dans la mission dont l’avait chargé le département du Gers, et
il ne réussit pas à faire triompher, dans les campagnes de l’Armagnac, l’esprit nouveau.
Mais cette mission même était curieuse à signaler ; ce journal est éloquent et instructif ;
cette bourgeoisie qui le payait et le lisait était singulièrement libre d’esprit et éveillée ; et
Chantreau lui-même, si passionné pour la raison, si imbu de la noble foi de son temps,
n’est pas indigne de l’attention de l’historien et du moraliste.
Voilà ce que j’ai pu trouver sur l’histoire du culte de la Raison dans le Gers. Si nous
passons de là dans le département des Hautes-Pyrénées, nous ne rencontrerons
presque aucun monument de ce culte, ni aux archives départementales, qu’un incendie a
détruites en 1808, ni aux archives communales de Tarbes, qui sont presque vides.
Les archives des Basses-Pyrénées et celles de la ville de Pau nous offrent, au
contraire, des textes importants.
On a vu, par l’arrêté même de Cavaignac et de Dartigoeyte, que la Société populaire
de Pau, pourtant considérable, n’était point parmi celles qui avaient d’avance approuvé et
encouragé le mouvement anti-chrétien. Le scepticisme prudent des Béarnais n’avait
garde de se hâter. Même, en novembre 1793, une croix ayant été abattue et salie à
Aignoua, district d’Ustaritz, la Société républicaine et montagnarde de ce bourg se lèvera
à ce sujet. Monestier (du Puy-de-Dôme), commissaire de la Convention près de l’armée
{181}des Pyrénées-Occidentales, se trouvait alors à Pau. Cet ex-prêtre adressa, dans le
style du père Duchesne, une proclamation assez piquante à ses « camarades, frères et
amis » d’Aignoua.
« Où diable, leur disait-il, avez-vous pris d’aller vous quereller pour une croix debout,
ou pour une croix couchée, ou pour une croix cassée ? Oh ! mes amis, n’ayons de haine
enragée que contre les Espagnols ; guerre à mort au roi catholique, à son inquisition et à
ses coquins ou imbéciles satellites. Amitié, fraternité à tous les Français, catholiques,
juifs, protestants, musulmans, pourvu qu’ils aiment et qu’ils défendent l’unité,
l’indivisibilité de la République, et l’égalité, et la liberté. Sacrés philosophes d’hier,
comment entendez-vous la liberté des cultes ?… Que chacun adore l’Être suprême en
esprit et en vérité, voilà le culte universel ; qu’aucun ne fasse à autrui ce qu’il ne voudrait
pas qu’on lui fît, voilà la morale de tous les lieux, de tous les temps, de tous les
individus ; toute autre doctrine, toute autre pratique n’est que charlatanerie des prêtres et
superstition des fidèles. La croix est à bas, tant mieux, f…, tant mieux ; s’il y a eu
quelque légèreté en apparence de la c…… ainsi, le mal n’est pas grand ; il y a eu aussi
du courage de rompre une bandelette et un emmaillotement de plus ; à tout hasard, le
jour que le soldat ne se battait pas contre l’Espagnol, il fit bien de se battre contre le
fanatisme. Si donc il résulte de cet événement le moindre trouble dans l’armée, ou entreles soldats et les naturels du pays, nous requérons la Société populaire d’Aignoua de
nous dénoncer ceux qui plaidraient pour la croix ou qui entretiendraient le fanatisme,
sous quelque prétexte que ce fût. »
On le voit : dans la pensée de Monestier, comme dans celle de Chantreau, le culte de
la Raison et le culte de l’Être suprême doivent se confondre en paix, et, en fait, le
Sommeil n’eut presque nulle part, dans le Midi, la statue réclamée par Fouché. Le
pessimisme n’avait aucune prise sur ces âmes actives et effrénées, tournées toutes
contre les ennemis (prêtres ou Espagnols) de la patrie luttant pour la vie.
Le 17 pluviôse an II, le même Monestier engagea « les bons habitants des
campagnes » à renoncer à tout culte religieux et à transformer les presbytères en écoles.
Le 12 ventôse, il adressa aux autorités de Pau une longue proclamation sur
l’organisation du gouvernement révolutionnaire, profitant, dit-il, « du jour heureux où la
langue du peuple commence à se délier et à bégayer avec intérêt le nom sacré de la
Raison. » Là, conciliant, peut-être, sans s’en douter, Robespierre et Chaumette, il
proclame que la Raison c’est l’Être suprême. Le jour même, l’église Saint-Martin a été
consacrée au nouveau culte. Monestier raconte dans sa proclamation cette scène, que le
mauvais temps a failli empêcher. Et ici il a, sur l’Être suprême, des plaisanteries qui
eussent irrité Robespierre, non qu’il manque de respect, mais il se permet avec son Dieu
des familiarités d’ancien prêtre, d’innocentes et lourdes facéties de sacristie.
Voici ce document, que je crois inédit et qui ne sera inutile ni à l’histoire
politicoreligieuse, ni peut-être à l’histoire littéraire de la Révolution.
« Pau, le 12 ventôse de l’an seconde de la République française une et indivisible.
« Monestier (du Puy-de-Dôme), représentant du peuple dans les départements des
Basses et des Hautes-Pyrénées, pour l’organisation du gouvernement révolutionnaire ;
« Aux citoyens, maires, officiers municipaux, agent national et notables composant le
Conseil général de la commune de Pau, chef-lieu du district de ce nom et du
département des Basses-Pyrénées.
« CITOYENS, FRÈRES ET AMIS,
« Après le royalisme, ou à côté de lui, le monstre le plus dangereux à l’indépendance
des peuples, c’est le fanatisme. Lorsqu’un tyran, mort sur l’échafaud, laisse après lui un
rejeton dans les fers, son plus ferme appui, c’est le sacerdoce. Le despotisme a toujours
eu les plus grandes ressources dans le culte romain ; l’Irlande en est un exemple
frappant. Il est donc du devoir d’un législateur sage et ferme de livrer une guerre à mort à
cet irréconciliable ennemi de l’Égalité et de la Liberté. Le représentant du peuple chargé
d’organiser le gouvernement révolutionnaire, c’est-à-dire d’amener, à l’aide de bonnes et
vigoureuses lois accommodées aux circonstances, l’action d’une constitution populaire et
démocratique, l’établissement du gouvernement républicain et le terme heureux des
crises révolutionnaires, le représentant montagnard doit saisir avec empressement le jour
heureux où la langue du peuple commence à se délier et à bégayer avec intérêt le nom
sacré de la Raison. Il doit épier avec avidité l’instant lucide où les yeux du peuple se
dessillent et regardent, d’abord avec indifférence, bientôt avec mépris, enfin avec une
juste indignation, les images et les statues, les figures et les emblèmes ridicules et
outrageants devant lesquels et à l’aide desquels des hypocrites et des imposteurs
prostituaient la Raison ; il doit enfin observer avec attention ce premier élan, ce premier
dégonflement des âmes longtemps appesanties, ce premier épanchement des cœurs
longtemps engourdis, voulant passer de l’état stupide de l’idolâtrie à la position sublime
de l’homme raisonnable, à l’attitude fière de l’homme libre ; c’est précisément, citoyens
municipaux, tout ce que j’ai fait depuis que ma mission révolutionnaire m’a appelé dansle sein de ce bon peuple, dont vous avez l’honneur d’être les magistrats. Je lui ai parlé
avec l’amitié d’un frère, avec la candeur d’un républicain, avec la fermeté d’un homme
libre, avec l’énergie d’un représentant montagnard. Vous pensez bien, magistrats du
peuple, que cette bonne semence, jetée dans une terre préparée déjà des mains de la
nature, n’a point été longue à lever et à éclore ; C’est le spectacle attendrissant dont j’ai
été, ce matin, l’heureux témoin. Nous étions réunis avec nos bons amis, les
sansculottes, dans la salle de la Société populaire ; nous voulions célébrer l’immortelle
journée du 17 pluviôse, la gloire des armes françaises et la défaite honteuse des troupes
espagnoles ; nous voulions amener tous les citoyens de Pau à se réunir à nous pour
témoigner efficacement notre reconnaissance à nos généreux défenseurs à la croix des
Bouquets ; nous voulions recueillir leurs dons et leurs offrandes patriotiques en faveur
des soldats blessés au champ d’honneur, et en faveur des parents et des braves qui ont,
sous le drapeau tricolore, scellé de leur sang la Déclaration des droits de l’homme ; les
acteurs et la musique précédaient les acteurs de cette scène vertueuse, car la vertu
républicaine est gaie parce qu’elle est pure et sincère ; aux antiques cloîtres seuls
appartenaient l’austérité et la tristesse, parce que la violence et le fanatisme y avaient
établi leur domicile.
e« Les soldats du 6 bataillon de Lot-et-Garonne nous accompagnaient, pour se
dédommager, en quelque sorte, de n’avoir pas été à la fête du 17 pluviôse.
« La saison a paru vouloir nous contrarier ; la pluie voulait nous retenir en dedans ; le
Père éternel, contre sa louable coutume, a eu l’air de jouer son aristocrate ; les
sansculottes n’aiment pas ces luttes avec l’Être suprême, qu’ils adorent et qu’ils aiment tout
de bon en esprit et en vérité ; ils avaient juré de remporter une victoire aujourd’hui, ils
n’ont pas voulu en démordre ; ils ont pris le parti de mettre l’Être suprême dans leurs
intérêts et de vaincre pour lui, en faisant triompher la raison des préjugés qui
conservaient encore quelque empire dans cette commune. Les sans-culottes se sont
prononcés. Ils ont proclamé la Raison pour recevoir désormais leurs hommages. Ils ont
indiqué la ci-devant église de Saint-Martin pour être désormais son temple sans mélange
d’autre culte quelconque. Ils ont voulu que, provisoirement, elle fût le rendez-vous pour la
Société populaire. Ils se sont déclarés pour être ses ministres non salariés et sans
intermédiaire. Ils ont marché vers cette ancienne chaire du mensonge et de la cafarderie,
de la sottise et des momeries. Le peuple a parlé ; j’ai inauguré ce nouveau temple, je l’ai
purgé de ses miasmes corrupteurs ; je l’ai consacré à l’éternelle et universelle raison ; le
peuple a voulu que je fusse son premier ministre ; j’ai senti tout le prix et tout le poids de
ces augustes fonctions ; je m’en suis acquitté de mon mieux ; nous avons tous été
contents les uns des autres, tant ceux qui n’ont pas eu la messe, que ceux qui ne la
voulaient pas. Oh ! ma foi, pour le coup, ça ira ! Vive la Raison, vive la République, vive
la Montagne !
« Je vous invite donc et vous requiers, au nom de la République française une et
indivisible, citoyens municipaux de la commune de Pau :
« 1° De retirer de la ci-devant église de Saint-Martin tous les meubles et effets
consacrés au ci-devant culte catholique, d’en dresser procès-verbal en vous conformant
aux formalités prescrites par la loi, de me fournir un état détaillé de l’argenterie provenant
de cette ci-devant église, de m’en indiquer le poids, et de la déposer au district ou à la
Monnaie, suivant l’usage ;
« 2° De constater dans une délibération que, d’après le vœu des républicains de Pau
réunis en mase, d’abord dans la Société populaire, ensuite dans la ci-devant église de
Saint-Martin, cet édifice sera désormais consacré sous le nom de temple de la Raison,
pour y célébrer le culte des hommes vertueux et républicains, et pour servirprovisoirement de lieu de séance aux sans-culottes, qui composent la Société populaire
régénérée de Pau.
« 3° Vous arrêterez aussi que la cloche ou les cloches qui existent dans cette
cidevant église en seront enlevées, pour une d’elles être placée à la maison commune ; si
mieux n’aimez remplacer ce signal odieux et ridicule, et dangereux, par une bouche à feu
républicaine, ou par tambours ou par trompettes. Dans ce cas, la cloche ou les cloches
seront transportées à la fonderie d’Orthez ou de Tarbes, pour compléter le nombre des
porte-morts aux Espagnols.
« 4° Vous arrêterez aussi qu’il n’y aura plus de culte public dans les ci-devant églises
de Sainte-Ursule, de l’Hôpital, du Collège et des Orphelines ; et vous tiendrez la même
conduite à l’égard des meubles, de l’argenterie et des cloches de ces maisons, que celle
indiquée pour ci-devant Saint-Martin.
« 5° Vous arrêterez que, sauf l’avis du district et l’arrêté du département, tous les
clochers existant dans cette commune seront détruits et remplacés par de simples
toitures. Il sera beau de voir que a commune de Pau, inculpée par les communes
voisines, leur donne à toutes cet exemple et prouve par là que, si elle est plus tardive à
reconnaître ou à pratiquer le vrai, le seul bien, elle est aussi prompte et plus ardente à
l’embrasser et à le poursuivre quand une fois il lui a été présenté.
« L’avis du district et l’arrêté du département n’interviendront, dans cette occasion,
ainsi que dans les autres relatives au même objet, que pour la partie administrative et
sous le rapport des intérêts pécuniaires de la République.
« 6° Afin de tirer de la grande œuvre de ce jour tout le parti possible et tout l’avantage
que la raison, l’esprit républicain et la philosophie doivent naturellement en recueillir pour
le bonheur de la génération présente et des générations à venir, chaque décadi, un
officier municipal en écharpe lira, dans ce temple, pendant la mauvaise saison et dans
les mauvais jours, les lois et les décrets qui, dans les beaux jours, seront lus à l’autel de
la Patrie. Cette lecture sera suivie d’une explication brève et claire. Les administrateurs
du district connaissent leurs obligations à cet égard. La Société populaire, l’œil et la
lumière du peuple, aura un orateur pour instruire ce même peuple sur un sujet important
qui aura été discuté dans son sein dans l’intervalle d’un décadi à l’autre ; de là naîtra très
utilement un ordre du jour.
« 7° Cette fête civique sera toujours précédée de chants républicains, et terminée
également par des hymnes patriotiques et par les cris vifs et souvent répétés de : Vive la
République une et indivisible ! Autant que faire se pourra, la Société réunira ou des
tambours, ou des musiciens de bataillons ou de garde nationale, ou des musiciens
amateurs, qui iront prendre les sans-culottes dans la salle de la Société où le municipal
et l’administrateur du district, revêtus de leur cordon, auront eu le soin de se rendre. La
marche partant de là, les républicains traverseront les rues les plus importantes, pour
avertir et recueillir les bons citoyens, et les citoyennes seront admises et invitées à
former des groupes pour chanter en chœur et donner plus d’énergie à la joie
républicaine.
« Les sociétaires ne négligeront rien pour augmenter l’enthousiasme et entretenir
l’ardeur civique et la dilection fraternelle parmi les citoyens de cette commune de Pau.
« 8° Le receveur du district est autorisé et requis de délivrer à l’agent national de la
commune une somme de six cents livres, qui sera employée par lui, conjointement avec
deux commissaires de la Société aux réparations à faire dans l’édifice consacré au
temple de la Raison. L’emploi de cette somme devra être présenté au Conseil général de
la commune, qui le vérifiera.
« La présente lettre et l’arrêté qui l’accompagne seront imprimés, lus, publiés eteaffichés pendant trois décadis consécutifs, à dater de décadi prochain 20 ventôse de
l’an second de la République française une et indivisible.
« Salut et fraternité.
« MONESTIER (du Puy-de-Dôme) ;
{182}« J.-D. MONAD, secrétaire . »
Le 13 ventôse an II, l’agent national du district de Pau, Dulaut fils, requérait que les
municipalités fussent invitées à descendre les cloches, à démolir les clochers, à convertir
les églises en magasins, ateliers ou fabriques, ou en temples de la Raison, à transporter
au district l’argenterie des églises, le linge et les ornements sacerdotaux.
M. Soulice, auteur d’une excellente Bibliographie des Basses-Pyrénées, à laquelle j’ai
emprunté l’analyse des documents que je n’ai pu retrouver, résume également une
relation de l’inauguration officielle du temple de la Raison à Pau, le décadi 20 ventôse an
II :
« La fête, dit-il, fut organisée par Monestier : on dressa devant sa maison un arc de
triomphe, sous lequel passa le cortège pour se rendre à l’autel de la Patrie. Là, le
sensible Monestier donna le baptême civique à un enfant nouveau-né, et le nomma
Franklin. Les vertus civiques de ce grand citoyen firent le sujet du discours prononcé par
Monestier ; après lui, l’agent national de la commune de Couchez préconisa l’abjuration
des préjugés religieux. Plusieurs autres discours furent prononcés. La Liberté était
représentée par la citoyenne Gonnard, dont l’époux, employé dans les équipages de
vivres, avait dressé le plan de la fête. De l’autel de la Patrie, le cortège se rendit au
temple de la Raison, où plusieurs discours furent prononcés ; des enfants récitèrent la
Déclaration des droits de l’homme. La fête se termina par un bal donné aux sans-culottes
de Pau. Le citoyen Monestier se mêla à la foule. Il dansa une partie de la nuit. »
La Société populaire de Pau, si modérée, si timorée, et qui avait failli rompre avec les
Jacobins après le 31 mai, finit par se mettre à la tête de cette campagne antireligieuse,
ce qu’elle n’aurait certainement pas fait si elle ne s’était sentie soutenue par l’opinion.
Des discours contre le fanatisme furent prononcés à sa tribune, le 25 ventôse, par le
citoyen P.-C. Laussat, et, le 28, par le citoyen Lavielle ; elle les fit imprimer et
{183}répandre . Deux jours après le discours de Lavielle, « une foule immense de citoyens
et de citoyennes, entourant le sensible Monestier (du Puy-de-Dôme), se rendirent, vers
les quatre heures du soir, à l’autel de la Patrie. Là fut allumé un feu vengeur de tous les
outrages faits à la vérité et à la philosophie. Pendant plus de deux heures, les livres de
religion partirent de tous les points de la foule pour devenir la proie des flammes. Le feu
a brûlé deux jours et deux nuits, tant l’abondance des livres superstitieux était grande et
les mensonges des prêtres coriaces et difficiles à brûler ».
Dans la Haute-Garonne, le mouvement hébertiste et antichrétien ne fut pas aussi vif
qu’à Auch et à Pau. Voici quelques extraits du registre des Jacobins de Toulouse, pour
{184}l’époque et la question qui nous occupent . On verra que les Toulousains tâtèrent
longtemps le terrain et flairèrent le vent, quand il leur fallut se compromettre.
Le 15 frimaire an II, c’est une vaste et obscure proposition sur le local à choisir pour un
temple de la Raison. On voit que ce débat est la conclusion de débats antérieurs et non
relatés au registre. En même temps, on demande qui paiera les appropriations qu’il
faudra faire dans l’édifice choisi.
Au fond, ces Jacobins de Toulouse ne semblent vouloir que gagner du temps ; mais, le
16 frimaire an II, ils reçoivent une lettre du représentant en mission Paganel, qui attise
leur zèle anticatholique et demande que l’église des Augustins soit le temple de la
Raison.18 frimaire. — « La Société, adoptant le rapport des commissaires, arrête que l’église
ci-devant métropole (Saint-Étienne) sera le lieu où sera élevé le temple de la Raison, et
que, provisoirement, on se servira de l’église de la Dalbade, pour ne pas retarder cette
fête, après laquelle la raison et le républicanisme bien entendu soupirent depuis
longtemps. » Une députation des artistes du théâtre de la Liberté vient offrir ses services
pour la célébration de cette fête.
21 frimaire. — Un membre propose et fait voter « que, dans les circonstances des
notions ou des rapports philosophiques et supérieurs à la portée des vrais sans-culottes,
on fasse de suite passer à l’ordre du jour, le peuple venant à nos séances pour s’instruire
et non pour entendre des discussions qu’il ne convient point d’entendre ».
Cet arrêté fut rapporté le 22, comme injurieux pour le peuple, et parce que « la vraie
philosophe règne dans tous les cœurs ».
Dans la même séance, on vote la réimpression d’un numéro du Père Duchesne, qu’on
vient de lire à haute voix et d’applaudir, comme on le fait pour chaque numéro de cette
feuille.
23 frimaire. — Proclamation de la commune de Toulouse, prohibant tout culte extérieur
et permettant tout culte intérieur. — Présentation d’un enfant nouveau-né.
26 frimaire — Un membre prononce un discours sur la religion naturelle.
29 frimaire. — La place Saint-Étienne prendra le nom de place de la Raison. —
Nomination de commissaires qui se rendront au théâtre « pour déjouer les intrigants qui
empêchent d’applaudir aux traits saillants de patriotisme qui se trouvent dans les pièces
{185}patriotiques, par exemple dans l’Arétaphile de Ronsin . (Le 9 août 1793, un membre
avait demandé que les théâtres de la République fussent fermés jusqu’à la fin de la
guerre.) Dans la même séance, deux commissaires sont nommés « pour présenter à la
commission (?) » l’enfant nouveau-né apporté au club dans la séance du 23.
7 nivôse. — Desbarraux annonce une pièce patriotique, les Rois foudroyés par la
Montagne, et invite les patriotes à y assister.
19 nivôse. — Le représentant en mission Paganel fait un éloge lyrique du discours de
Robespierre sur le gouvernement révolutionnaire. Il termine en demandant qu’on
s’entende sur un plan de décoration du temple de la Raison. (Plus tard, dans ses Essais,
le même Paganel, ex-prêtre, désavouera, avec de violentes railleries, ce gouvernement
révolutionnaire dont il fut, on le voit, un des serviteurs les plus ardents.)
20 nivôse. — Le comité d’instruction est chargé de préparer des lectures patriotiques
pour les cérémonies décadaires.
21 nivôse. — La Société avait exclu les prêtres des fonctions publiques. Paganel
demande qu’on revienne sur cette exclusion en ce qui concerne les prêtres défroqués,
ceux qui avaient vraiment abdiqué (il était lui-même un défroqué). Sa motion est adoptée.
22 nivôse. — Paganel propose l’église des Carmes comme temple de la Raison. La
Société adopte l’église de Saint-Étienne définitivement.
4 pluviôse. — Maintien d’un rédacteur du journal révolutionnaire de Toulouse. (Il paraît
que la Société faisait rédiger elle-même cette feuille.)
9 pluviôse. — On décide que le Père Duchesne sera lu demain au temple de la Raison.
14 pluviôse. — Les directeurs du théâtre annoncent pour le lendemain la première
représentation de LA MORT DE MARAT, pièce dragmatique (sic). La Société décide
qu’elle y assistera.
17 pluviôse. — Une citoyenne demande à être du nombre des républicaines que la
Société se propose de marier.
21 pluviôse. — Très curieux discours du représentant en mission Dartigoeyte, où l’on
voit comment le culte de la Raison fut accueilli à Toulouse : « …Je suis, dit-il, surpris etfortement surpris de voir hier la grande multitude de femmes qui affluent dans les deux
spectacles, tandis que le temple de la Raison n’est que la réunion des patriotes purs et
en petit nombre. Aujourd’hui, on a semblé célébrer avec plus de pompe que d’ordinaire le
jour de dimanche pour insulter la fête de la Raison, qui eut lieu hier. Mais je suis dans
cette commune, j’y suis pour assurer le bonheur du peuple, et je jure, au nom des vrais
républicains, qui seront mes appuis, que je ferai triompher à Toulouse la cause de la
liberté et celle de la Raison, ou que je périrai. Je veux la tolérance, mais je ne veux pas
qu’on insulte à la majesté nationale, etc. »
Et il propose un plan de fêtes et de « pharandoles » patriotiques pour les décades.
27 pluviôse. — La Société, par une réminiscence de Jean-Jacques, assigne aux
sexagénaires une place à part dans le temple de la Raison.
29 pluviôse. — On propose d’inviter la municipalité à faire exécuter les lois sur le culte
extérieur. (Elle ne les exécutait donc pas ?)
Arrêtons ici ces extraits, qui donnent une idée suffisante de l’attitude des Jacobins de
Toulouse dans l’affaire du culte de la Raison. Je le répète, ils furent prudents et ne
s’engagèrent que pas à pas dans la voie que Paris leur indiquait.
Dans le Tarn, je trouve peu de choses sur le culte de la Raison.
Le registre des délibérations de la municipalité d’Albi n’est pas fort explicite. Voici ce
que j’y ai relevé :
11 pluviôse. — L’église de Saint-Salvy sera temple de la Raison pour y lire les lois. La
paroisse de Saint-Salvy sera réunie à celle de Sainte-Cécile, église cathédrale.
21 pluviôse. Règlement sur les inhumations établissant la tolérance et inspiré par un
esprit contraire au fameux arrêté de Fouché.
8 germinal. — Arrêté fermant, comme églises catholiques, la Madeleine, Saint-Salvy,
{186}Sainte-Cécile, et faisant de Sainte-Cécile le temple de la Raison .
Il n’y a presque rien dans le registre des Jacobins d’Albi. Je vois seulement que, le 17
frimaire an II, ils demandent à la municipalité de faire fondre une vierge en argent
appartenant à la ville, afin d’acheter des réverbères. Le 28 frimaire, ils organisent une
{187}fête civique dans l’église de Sainte-Cécile .
Le registre des Jacobins de Castres est encore plus insignifiant sur le culte de la
Raison.
Je crois pouvoir en conclure que le mouvement hébertiste fut assez faible dans le
Tarn.
Au contraire, dans le Lot, il semble avoir été très vif. La bourgeoisie s’en est repentie,
en a rougi plus qu’ailleurs, elle dont un des représentants les plus distingués, le citoyen
Valette, président du département, signait officiellement Marat-Valette. Aussi a-t-elle fait
disparaître le plus de pièces et de registres qu’elle a pu. Elle a supprimé les volumes des
délibérations du département antérieurs au 19 juillet 1792, abolissant ainsi ses plus
beaux titres de noblesse. Elle a supprimé nos principales sources en détruisant tous les
registres de toutes les Sociétés populaires. Celle de Cahors était des plus ardente,
ardente jusqu’au vandalisme, si c’est elle (et c’est évidemment elle) qui inspira au
représentant du peuple Bo cet arrêté sur la démolition des clochers :
« Au nom du peuple français, le représentant du peuple dans les départements du
Cantal et du Lot, considérant que l’empire de la Raison vient d’éclairer les citoyens du
département du lot sur les vrais principes religieux ; qu’ils ne les rapportent plus qu’à la
pratique de la vertu et au culte de la loi ; que la vertu n’a pour temple que le cœur de
l’homme, d’autres actes extérieurs que la bienfaisance et la fraternité ;
« Considérant qu’il importe au développement des lumières philosophiques de faire
disparaître tous les signes qui servent à rappeler au peuple les dangers et les crimes dela superstition ; qu’il ne peut plus subsister un monument qui retrace les cérémonies
imaginées par l’orgueil et la cupidité des tyrans des âmes ;
« Arrête :
er« Art. 1 . — Dans le courant de germinal prochain, tous les clochers des communes
du département du Lot seront démolis à la hauteur des bâtiments de l’église.
Art. 2. — Si le massif des clochers est carré et de nature à présenter de grandes
difficultés ou des dépenses considérables pour sa démolition, la flèche qui domine le
massif sera seule détruite, et, sur le carré, il sera élevé la statue de la Liberté ou tout
autre signe de la Révolution.
« Art. 3. — Ces démolitions seront faites par adjudication au rabais ; il sera fait une
estimation des matériaux qui proviendront de ces démolitions, et ils seront abandonnés à
l’entrepreneur pour partie du montant de son adjudication.
« Art. 4. — la municipalité pourra se rendre adjudicataire, ou, à son défaut, tout
particulier quelconque.
Art. 5. — Si aucun adjudicataire ne veut se charger de ces démolitions, elles seront
faites par un chef-ouvrier, nommé à cet effet par les directoire de district, et sous la
surveillance de la municipalité, qui tiendra attachement des dépenses.
« Art. 6. — Les matériaux qui proviendront de ces démolitions seront vendus, et le
produit employé au payement des dépenses auxquelles auront donné lieu ces
démolitions. L’excédent de la dépense sera payé par la nation.
« Art. 7. — Les communes qui désireront avoir une horloge constateront leur vœu par
un procès-verbal ; les dépenses auxquelles donnera lieu cet établissement seront à leur
charge.
« Art. 8. — La cloche qui reste encore dans les communes, et qui pourra être destinée
à servir d’horloge, sera dégarnie de son battant et changée en timbre.
« Art. 9. — Il sera élevé, sur le reste du massif du clocher, un carré long en charpente,
recouvert en tuiles, dans lequel sera enfermée l’horloge. Ce carré ne pourra dominer la
masse des maisons du village de plus de douze pieds.
« Art. 10. — Le projet de ces travaux sera fait par l’ingénieur ordinaire du district, vérifié
par l’ingénieur en chef du département, et il en sera passé adjudication au rabais, par
devant le directoire du district.
« Art. 11. — Les payements seront faits, au fur et à mesure de l’exécution, sur les
certificats de l’ingénieur ordinaire, visés par les directoires du district et d’après les
ordonnances du département. Les fonds seront provisoirement pris sur les sous
additionnels du département, sauf le reversement.
« Art. 12. — Les autorités constituées du département du Lot, et notamment les agents
nationaux, sont personnellement responsables, chacun en ce qui le concerne, de
l’exécution la plus prompte du présent arrêté.
« Art. 13. — Le présent arrêté sera imprimé et affiché dans toutes les communes du
département du Lot.
« Cahors, ce 24 ventôse an II de la République une et indivisible. — Le représentant
du peuple, Bo. »
En fait, on ne démolit qu’un ou deux clochers, et le farouche arrêté de Bo, quoique
affiché sur tous les murs, resta lettre morte.
À Montauban (qui faisait alors partie du département du Lot), j’ai retrouvé quelques
traces du culte de la Raison.
Le comité de surveillance de cette ville, le 28 brumaire an II, émet le vœu que les
ornements du culte soient supprimés, « considérant que le bon sans-culotte, fils de
Joseph, a toujours été opposé au faste et à la richesse des temples. » Un arrêtéconforme fut pris par le district (30 brumaire an II), puis rapporté (16 frimaire).
Le 23 germinal, le district de Montauban fait enlever les boiseries qui revêtent les murs
d’une partie du temple de la Raison, considérant qu’elles retracent des scènes de
fanatisme, etc.
Le temple de la Raison était dans l’église cathédrale de Montauban, à Notre-Dame.
Sous le nom de Raison, on y adorait, comme à Auch et à Pau, l’Être suprême.
Une personne du pays, fort au courant des traditions locales, nous dit que le rôle de
lledéesse de la Raison fut tenu, à Montauban, par M de Preissac, qui garda sous la
Restauration des manières et des opinions républicaines, et mourut fille, laissant un
souvenir irréprochable.
C’est d’ailleurs un fait à noter qu’on choisissait en province, pour personnifier la
Raison, non pas seulement la plus jolie fille, mais aussi la plus honnête. M. l’abbé Légé
le reconnaît loyalement dans son récit de l’histoire de la Révolution dans les diocèses
{188}d’Aire et de Dax .
Ce livre nous donne une idée de ce que fut le culte de la Raison dans les Landes.
Le 16 frimaire an II, le Conseil général de ce département avait arrêté « qu’il serait
procédé sans délai à l’enlèvement général de toutes les croix, statues et figures qui
rappelleraient l’idée et le souvenir de quelque religion quelconque (sic)…, que les
temples et les églises des concurrences qui avaient républicainement renoncé à un culte
quelconque serviraient provisoirement pour y célébrer les décades, etc. »
Quatre mois plus tard, la défaite du catholicisme semble complète dans ce
département, et, le 21 germinal an II, le directoire du district de Mont-de-Marsan écrit
allègrement à l’agent national près le district de Pau : « Nous n’avons plus d’églises,
nous n’avons plus de culte public. Toutes les matières métalliques, tous les habits du
charlatanisme sont déjà déposés dans nos magasins. Un envoi considérable de linge
d’église est sur le point de partir pour les hôpitaux militaires. Trente-six apôtres
révolutionnaires, choisis par la Société populaire de Mont-de-Marsan, parcourent chaque
décadi les différentes communes de ce district, transforment les ci-devant églises en
temples de la Raison, et y prêchent aux citoyens réunis l’amour des lois et des vertus
morales, la haine du fanatisme et de la superstition. Plus de prêtres, plus de culte public :
voilà notre devise. Règne des vertus, triomphe de l’égalité et de la liberté, éternité,
indivisibilité de la République : voilà notre croyance.
Dans le Lot-et-Garonne, le culte s’organisa nettement en religion et continua les
fonctions du catholicisme. Ainsi à Tonneins, les Jacobins baptisent et marient sans
{189}interruption . A Agen, la fête eut lieu le 20 frimaire an II, « avec beaucoup d’éclat et
de pompe » dit un annaliste local. « On avait choisi, pour représenter la Raison, une des
plus belles femmes de la ville ; elle était vêtue de blanc, parée de fleurs et de guirlandes,
{190}entourée d’une troupe de jeunes filles tenant aussi des guirlandes en leurs mains . »
À bordeaux, le conseil général de la commune, par arrêté du 7 frimaire an II, consacra
un temple à la Raison (l’église Saint-Dominique), « à cette puissance de l’âme qui nous
distingue de tout ce qui respire dans l’univers ». On fit de grands préparatifs pour la fête,
qui fut fixée « au jour de la seconde décade de frimaire ». Le 12 frimaire, les
conventionnels en mission Ysabeau et Tallien, pour permettre aux acteurs du théâtre de
la République de jouer leur rôle dans la cérémonie, leur firent don de « tous les
ornements d’église ou autres attributs de la sottise et de la superstition » saisis par les
soins du maire Bertrand ou par les ordres du Comité de surveillance.
La fête eut lieu au jour annoncé, le 20 frimaire an II.
Ysabeau, Tallien et le général Brune y assistaient.
« Cent jeunes filles vêtues de blanc, ayant des ceintures tricolores et portant descouronnes de chêne, précédaient et suivaient, par séries de cinquante, le brancard
couvert d’un tapis bleu parsemé d’étoiles, où trônait la déesse de la Liberté.
« On y voyait la comédienne Duchaumont, drapée à l’antique, la tête nue et les
cheveux flottants. Elle était assise sur une moitié de globe terrestre, et tenait à la main
une pique dorée, surmontée du bonnet de la liberté. Les bustes de Marat, Le Peletier,
Brutus et Rousseau occupaient les parties latérales du brancard, et, aux quatre angles,
des sans-culottes portaient des urnes ou brûlaient des parfums. »
Le cortège officiel était suivi d’un cortège burlesque. On y remarquait le nain Richefort,
juché sur un mulet et habillé en pape, la triple crosse en main, la triple tiare sur la tête, et
distribuant des bénédictions. Quatre cardinaux vêtus de rouge l’entouraient. Suivait une
{191}mascarade de prélats, de curés et de moines, puis de gens de robe et de noblesse .CHAPITRE XII
Le culte de la Raison en province : Charente, Bretagne, Normandie, le Mans, Chartres, Lyon,
Perpignan
Dans la Charente, le représentant en mission Harmand (de la Meuse) arrêta, le 12
frimaire an II, que le culte de la Raison serait célébré le décadi suivant, et cette
célébration eut lieu en grande pompe dans toutes les villes du département, notamment
{192} {193}à Cognac , mais sans soulever aucune passion .
En Bretagne, le mouvement de déchristianisation fut, sinon profond, du moins très
ardent.
À Quimper, les commissaires du Conseil exécutif Dagorne et Hérault obtinrent de la
municipalité, le 21 frimaire an II, un arrêté de fermeture des églises.
Cette fermeture eut lieu le 22 frimaire, 12 décembre 1793, jour de la Saint-Corentin, qui
attire à Quimper tout le pays. Dagorne présida à la profanation de la principale église de
Quimper. « …Dagorne est déjà à l’autel, dit M. Duchatellier ; les tables de marbre en
tombent brisées sous la crosse des volontaires, et, portant lui-même la main au
tabernacle, il en fait sauter les pentures avec lame de son sabre. Le calice et le saint
ciboire sont tour à tour profanés par lui, et, se déboutonnant devant le peuple, ainsi qu’en
témoigne le mémoire imprimé de Desnos et de ses amis, il remplit le vase sacré de ses
ordures et les répandit sur les degrés où montèrent tant de pieux évêques pour apaiser la
{194}colère du ciel… » Puis a lieu un autodafé des signes du culte.
Dans la commune rurale de Tréflez, voisine de Saint-Pol, le 19 germinal an II, le
conseil général de la commune se réunit pour décider, par oui ou par non, si le culte
catholique sera continué. Soixante-sept personnes sont présentes, l’élite de la localité : il
y a soixante et un non, six oui ; et Tréflez est « de toutes nos localités la plus religieuse
{195}peut-être ».
Le représentant en mission Le Carpentier enveloppa dans la même prescription les
{196}prêtres réfractaires et les assermentés, et attisa ainsi la chouannerie .
C’est en grande pompe qu’à Nantes, le 30 brumaire an II, le représentant en mission
Carrier inaugure le culte de la Raison. Il marche en tête du cortège, à côté du consul des
{197}États-Unis : tous deux tiennent dans leurs mains un ruban tricolore, qui les unit .
En Normandie, c’est au Havre, ville très montagnarde, que le culte de la Raison fut
célébré avec le plus de ferveur, quoique la fête initiale du 30 brumaire n’y eût été intitulée
q u e fête de la Liberté, ou plutôt la ferveur des citoyens du Havre fut surtout
{198}patriotique .
À Falaise, le culte de la Raison ne fut inauguré que le 30 germinal, en présence des
{199}conventionnels Fremanger et Pomme : mais avec des paroles très antichrétiennes .
À Caen, le conventionnel Laplanche supprima toutes les paroisses, « à l’exception
d’une seule, qui sera commune à tous les cultes. Là, le musulman à côté du catholique,
le hottentot auprès du protestant, le juif à côté du gymnosophiste de l’Inde, là tous les
peuples de la terre pourront adresser leurs hommages à l’auteur de la nature et au génie
{200}de la liberté : ce temple sera celui de la Raison et de la Vérité ».
À Bayeux, on pérora fortement contre le catholicisme et en faveur de l’Être
{201}suprême .
À Saint-Lô, on entendit, le 10 ventôse an II, dans le temple de la Raison, un discours
{202}du citoyen Burnel , qui fut une satire du catholicisme et un éloge de la science, avec
cette conclusion : « N’élevons jamais d’autel qu’à la Raison, de trône qu’à la Liberté, etnotre république, aussi impérissable que ces deux filles du ciel, se perpétuera, heureuse
et florissante, dans l’éternité de l’avenir. Vive ainsi, vive à jamais la République ! »
Enfin, à Evreux, le 30 frimaire, il fut fait au temple de la Raison une sorte de conférence
philosophique, très froide et très correcte, dans laquelle un orateur déiste établit les
{203}principes d’une morale indépendante du christianisme .
Si maintenant nous passons de la Normandie dans d’autres régions, nous voyons
qu’au Mans la fête de la Raison eut lieu dès le 20 brumaire, sous la présidence des
représentants du peuple Thirion et Garnier (de Saintes). Celui-ci demanda qu’il n’y eût
{204}plus d’intermédiaire entre le peuple et la nature . Un repas fraternel suivit cet
{205}« office ».
Mais, de toutes les cérémonies qui eurent lieu en province, celle qui parut aux
contemporains la plus belle, celle qui sembla le plus conforme aux intentions des
promoteurs du culte, ce fut la fête de la Raison célébrée à Chartres le 9 frimaire an
{206}II .
Cette cérémonie, d’après les contemporains, attira beaucoup plus de monde que ne
l’avait fait le catholicisme dans ses grandes solennités.
Partout les emblèmes religieux avaient été remplacés par des emblèmes raisonnables,
par exemple :
À la seule raison élevons un autel ;
Posons les fondements d’un culte universel.
Devant la cathédrale, on avait élevé des statues : à gauche l’Humanité et la force, à
droite la Liberté et l’Égalité.
Une tribune à la romaine, dit le procès-verbal, fut la chaire de vérité où le citoyen
Gaillard, procureur de la commune, prononça un discours dont voici les passages les
plus caractéristiques :
« … La raison, disait l’orateur de Chartres, est le plus beau présent de la Divinité. Ne
pas écouter sa voix, c’est être sourd à celle du ciel même, c’est outrager le Dieu qui nous
l’a donnée. C’est sur ces deux langages (le langage des prêtres et celui des
philosophes), qu’on juge les deux doctrines, les hommes qui les prêchent et les doctrines
qui les animent. L’une avilit l’âme, l’autre élève le courage. L’une veut des esclaves,
l’autre est faite pour des hommes. Les premiers vous disent d’un ton fier et dogmatique :
Croyez-nous aveuglément, nous sommes les envoyés du ciel. Les autres vous disent
avec simplicité et fraternité : Ne croyez que ce qui vous paraît juste et vrai et que votre
raison avoue. Car celui qui vous a créé ne peut pas vous tromper, et c’est de lui que
vient la Raison. N’écoutez donc que ses conseils et ceux de votre conscience. Dieu, pour
parler aux hommes, ne se sert point d’ambassadeur ; il n’en a pas dit plus aux prêtres
qu’aux autres hommes. Il parle à tous un langage commun. Il a gravé dans le cœur de
chaque individu ce précepte simple et sublime, base unique et suffisante de tous nos
devoirs : Sois heureux et fais, autant qu’il est en toi, le bonheur de tout ce qui t’environne.
« Nos ennemis, continue l’orateur, diront que nous n’avons pas de religion.
« Ah ! sans doute, nous n’avons pas la leur… Mais nous avons la religion de la nature,
qui nous prescrit d’aimer les hommes, de croire en Dieu et de remplir tous les devoirs
dont il a mis le sentiment dans notre conscience. »
Dans le sanctuaire du temple « s’élevait à gauche une montagne de la plus grande
ressemblance, au sommet de laquelle la nature semblait avoir fait naître un chêne très
haut, surmonté du bonnet de la liberté. Sur une branche, un coq tenait dans son bec un
ruban tricolore. La montagne était haute de 27 pieds, construite en charpente, semée de
rochers, d’arbres antiques et de verdure. »Sur un d ces rochers, l’administrateur Levassore fit une allocution morale.
Puis les artistes du théâtre de Chartres jouèrent une pièce devant l’autel même : la
Raison victorieuse du Fanatisme.
C’est un vrai mystère.
La surveillance y dévoile le Fanatisme.
Surviennent Rousseau et Voltaire, qui dialoguent contre le Fanatisme.
La République, en robe tricolore, apparaît aux accents de la Marseillaise, et, de sa
lance, perce le fanatisme. « Les gardes nationaux suivent son exemple, renversent
l’autel, brisent et foulent aux pieds la torche, les croix, l’encensoir et tous les attributs de
la superstition : ils dépouillent ce monstre de tous ses vains ornements, en forment un
trophée, et jettent son cadavre hors du sanctuaire. Ensuite, la république reçoit le
flambeau des mains de la Surveillance ; elle embrase le nuage artificiel, regagne un
coteau de la montagne formant une masse de rochers, d’où, à l’aide d’une machine
représentant un nuage épais, elle se trouve enlevée et portée à la hauteur de la statue de
la Raison, dans la main de laquelle elle dépose le flambeau qui doit servir à éclairer tous
les peuples. A mesure que ce nuage obscur, qui cachait tout le fond de la scène, se
dissipe, les spectateurs découvrent un nouveau monde composé d’un groupe immense
de petites citoyennes vêtues de blanc, de jeunes citoyens en gardes nationaux, etc.
Après cette représentation, le conventionnel Thirion, debout sur la montagne, débita
une harangue patriotique qui termina cette cérémonie ; — cérémonie pompeuse sans
doute, artistement ordonnée, admirée des contemporains, mais bien moins vivante que
la grande scène de déchristianisation qui avait lieu dans la cathédrale de Strasbourg.
C’est qu’à Chartres, on était loin de l’ennemi, on ne craignait pas l’invasion, on ne
voyait pas le prêtre pactisant avec l’étranger, on n’avait pas de colère.
Il en était tout autrement sur les points du territoire où un ennemi fanatique pénétrait en
vainqueur, au nom du catholicisme et de l’ancien régime.
Ainsi, c’est la passion religieuse qui avait armé le peuple espagnol contre nous : c’est
le plus violent fanatisme antireligieux qui répondit aux provocations et aux succès de
l’armée de Sa Majesté Catholique. Les défaites et la retraite de l’armée française avaient
exaspéré les habitants de Perpignan, et ils étaient en proie à la peur et à la douleur,
quand, en ventôse an II, ils inaugurèrent leur temple de la Raison sous les auspices des
conventionnels Milhaud et Soubrany et de l’autorité militaire. Ne leur demandez pas la
gravité et la décence des gens de Chartres : « Le 16, le représentant Milhaud se porta,
avec le commandant de la place et bon nombre de patriotes, à l’ancienne maison du
domicile de celui qui f… de l’eau du Jourdain sur la tête de Jésus, et ensemble ils firent
main basse sur la sainte famille. Les uns enlevèrent la Madeleine pécheresse ; les autres
portaient Anne pénitente ; ceux-ci prirent au collet le grand coquin de Jacques, qui n’a
jamais fait un miracle en Galice ; ceux-là traînaient saint Christophe, patron de
Barcelone, où l’on prétend qu’il est en or massif : gare la griffe des républicains ! Enfin,
au milieu d’un peuple immense, on vint à côté de notre faiseuse moderne de miracle,
sainte Guillotine ; on brûla toute cette canaille, au son des airs patriotiques, en dansant la
carmagnole ; et pas un de ces b… là ne put venir à bout de faire miracle. » Le lendemain,
tout l’état-major de Dugommier assista à la cérémonie du temple, qui fut violente et
cynique. Puis, on brûla sur l’esplanade « cent quintaux de saints et de saintes. » —
« Tout de suite, la flamme s’élevant par tourbillons et les vents du sud (sic) poussant la
fumée du côté de l’Espagne disaient à la gent pouilleuse : bientôt de pareilles flammes
incendieront, dans un espace de démarcation de quarante lieues, toutes les idoles que
vous servez ; sous peu, des coups mesurés et des coups d’ensemble vous apprendront
{207}qu’on ne traite pas à outrance une nation impunément . »