Aux confins de l

Aux confins de l'Europe de l'Est (volume 1)

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Alors que l'Union européenne s'étend toujours plus vers l'est, cet ouvrage se donne comme tâche d'apporter un témoignage du temps présent tout en rappelant le passé de ces confins orientaux situés entre la mer Baltique et la mer Noire, et permet ainsi au lecteur de mieux saisir la nature de son histoire, la richesse de sa culture et la complexité fragile de son présent.

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Ajouté le 01 janvier 2010
Nombre de lectures 174
EAN13 9782296691223
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Mes remerciements vont à Claudia, mon épouse, pour sa patience et ses encouragements, ainsi qu’à Sylvie, mon amie, pour sa fructueuse collaboration.

Introduction Les confins, à l’instar des limes des Romains, évoquent des territoires qui séparent le monde familier et commun d’un monde inconnu et souvent hostile. Ils constituent une région au-delà de laquelle les valeurs, les couleurs et les odeurs ne sont plus les mêmes, où les clochers des églises ne sont plus pareils, où les costumes des gens et les rythmes de vie nous semblent bizarres et où l’atmosphère nous est rarement indifférente : elle nous dérange ou elle nous attire. Les confins peuvent aussi ressembler à l’Ultima Thule des anciens Grecs, au Far West américain ou aux confins impériaux russes ou chinois – de grands espaces peu peuplés, parfois au climat rude et à l’accès difficile. Mais ils peuvent également constituer des remparts politiques ou civilisationnels, comme cet antemurale christianitatis dans l’esprit des Polonais ou des Hongrois colonisant les espaces en direction de la mer Noire et des Balkans et se heurtant aux ambitions politiques des Ottomans. Dans cet ouvrage, les confins orientaux actuels de l’Europe définissent un espace plutôt restreint, situé entre la mer Baltique au nord et la mer Noire au sud, en suivant vaguement et partiellement seulement la ligne tracée par les frontières de l’Union européenne : tantôt de ce côté-ci, tantôt de l’autre côté. Ces confins évoquent un espace où les idées, les mentalités et les styles de vie sont plus équivoques, bien moins tranchés par rapport aux espaces nationaux plus homogènes. C’est un endroit assez étendu où un monde finit et où un autre monde n’est pas encore clairement apparu. Dans ces marches, dans les provinces frontalières des Etats à la lisière de l’Europe, les gens aux origines diverses se rencontrent depuis des siècles, donnant source à une coexistence plurielle et à toutes sortes de métissages. Des cultures hybrides y émergent dans les manières d’être, dans les religions et croyances, dans la cuisine ou dans l’architecture, comme cette église en Podolie qui, une fois sous l’occupation turque, est devenue mosquée mais qui, après la défaite des Ottomans, a retrouvé sa précédente vocation par l’adjonction de la statue de la Vierge Marie au sommet du minaret. Aux confins, les villes se divisent en quartiers ethniques et religieux mais leurs habitants se côtoient au marché, se familiarisent les uns avec les autres et même contribuent à la création d’un langage commun, inconnu là – dans les capitales, par exemple – où une certaine homogénéité est le plus souvent de règle. Les confins vivent au rythme qui leur est propre et les concepts de pouvoir et de liberté ne sont pas les mêmes non plus. Comme les proconsuls romains dans des provinces éloignées, les chefs militaires locaux, à l’instar des hetmans polonais ou cosaques, jouissent de richesses et de privilèges qui suscitent l’envie aux monarques, leur pouvoir étant parfois sans contrôle et accompagné d’un fort soutien populaire, pouvant même mettre en péril l’autorité centrale.

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Quel type de gens les confins orientaux de l’Europe attirent-ils ? Comme dans d’autres régions géographiques de ce genre, on y trouve à coup sûr des aventuriers dont le goût pour le risque et pour l’incertitude va bien audelà de ce qui est habituellement accepté au pays. Des brigands s’y installent, en fuite devant la justice, tout comme ces hommes et ces femmes en quête de liberté, parmi lesquels les Cosaques dans les rangs desquels il n’y a pas que des Russes ou des Ukrainiens mais également des Polonais, des Turcs et même des Allemands. Des spéculateurs viennent y faire une fortune tandis que des commerçants font de ces marches orientales une zone charnière liant l’Est à l’Ouest et l’Occident à l’Orient, parmi lesquels beaucoup d’Arméniens, de Juifs ou de Grecs. Dans la région qui nous intéresse il y a également des bannis et des exilés – des individus et même des peuples entiers. On y trouve des poètes défiant le pouvoir central : d’Ovide, exilé au 1er siècle de notre ère par l’empereur Auguste sur les bords de la mer Noire, jusqu’à Pouchkine et Mickiewicz aux XIXème siècle, bannis tous les deux par le tsar Nicolas 1er. Il y a des protestants (y compris des huguenots français), des mennonites et des unitariens niant la trinité de Dieu. A côté des catholiques, il y a des chrétiens judaïsant et à côté des orthodoxes, des vieuxcroyants fuyant l’autorité des tsars. Ainsi, les confins sont non seulement un rempart de la chrétienté mais également un paradis pour des hérétiques de tout genre. Et puis il y a les Juifs chassés de l’Europe occidentale au cours du Moyen Âge qui viennent s’installer dans les confins est-européens en quête de sécurité et de tolérance, la communauté israélite se divisant profondément entre les modernes et les orthodoxes, les deux courants se divisant à leur tour en plusieurs branches, dont les hassidiques. Au fil des siècles, cependant, ces mêmes terres sont devenues celles des pogroms antisémites à répétition. Ainsi, pendant de longs siècles les confins de l’Europe orientale constituent un territoire où se croisent les hommes et la marchandise, les idées et les armées. En tant que régions-tampons entre grandes puissances, les confins évoquent également des guerres, des champs de bataille et des réseaux de forteresses. C’est là que les zones d’influence fluctuent considérablement et que les frontières politiques changent plus qu’ailleurs. D’ailleurs, il n’y a peut-être pas une seule autre région en Europe où les limites du pouvoir étatique sur des territoires donnés ne changent aussi souvent qu’ici. Et puis, dès la fin du XIXème siècle, apparaissent l’extrême nationalisme et le racisme, puis survient l’Holocauste et s’installe le communisme qui contribueront tous à largement « purifier » les confins esteuropéens de tout ce qui constituait leur richesse et leur caractère unique: peuples mixtes, multiculturalisme, minorités ethniques et religieuses, cultures hybrides, cosmopolitisme, frontières floues et perméables, langues multiples – tout ce qui distinguait les confins du reste du continent. En quelques dizaines d’années seulement, exterminations, ghettoïsation, homogénéisation, expulsions, installation de frontières barbelées, uniformisation ou encore étatisation totalitaire effaceront tout ce qui s’y est développé au cours de 8

longs siècles. Quelqu’un qui aurait visité les confins orientaux de l’Europe avant la Première Guerre mondiale et encore une fois juste après l’écroulement de l’Union soviétique, donc moins d’un siècle après, aurait probablement comparé ce changement à une Atlantide balayée de la surface de la terre par une catastrophe – tellement cette transformation, à laquelle s’ajoute également l’apparition soudaine du capitalisme parfois sauvage, est radicale, voire brutale. Ce monde-là, unique, associée parfois dans la littérature à l’Arcadie des anciens, a sombré et, aujourd’hui, des châteaux abandonnés et des palais éventrés, des églises vides de croyants ou en ruines et des restes des synagogues témoignent de ce qui étaient autrefois les confins orientaux. Et, souvent, seuls les cimetières restent les derniers témoins des peuples et des cultures disparus. C’est dans le silence des tombes, en effet, que l’on retrouve les traces des hommes aux identités multiples et les symboles religieux longtemps oubliés. On s’étonne et on a de cesse de se poser cette question presque naïve, sinon absurde : comment se fait-il que ce monde-là n’existe plus ? L’objectif de cet ouvrage est précisément d’évoquer ce passé unique des confins orientaux de l’Europe et de le comparer au présent, ô combien différent, et de tenter d’expliquer ses transformations dans leur rapidité et leur profondeur. Ici, le récit de voyages se mélange à l’essai plus historique et politique. En effet, alors que le fil conducteur consiste bien en itinéraires soigneusement tracés, il reste néanmoins une marge assez large qui permet, de temps en temps, de se laisser guider par le hasard et par les incertitudes. Il ne s’agit pas que d’un parcours exclusivement personnel qui suit une certaine logique géographique, mais il s’agit aussi de retracer les itinéraires historiques des pays et des relations entre les nations, de présenter la vie des communautés ethniques et religieuses et de se pencher sur leurs valeurs et leurs traditions ainsi que d’évoquer des personnages du passé lointain et ceux plus contemporains dont les origines ou dont les activités sont d’une manière ou d’une autre liées aux confins orientaux de l’Europe. Par conséquent, cet ouvrage se veut plutôt éclectique où le passé et le présent se confrontent à chaque occasion, où des questions politiques, culturelles ou économiques se confondent tant sur le plan national que sur le plan transfrontalier. Ici, opinions et images personnelles et subjectives provoquées par le caractère momentané et spontané d’une visite ou d’une rencontre se mélangent avec le désir d’en donner un contexte plus large, souvent historique et, dans la mesure du possible, plus objectif. Ainsi, au détour d’un paysage ou d’une maison, on croise le souvenir d’un tsar ou d’un chevalier teutonique, d’un prix Nobel de littérature ou d’un grand philosophe. Tout au long du parcours, on s’émeut, on s’étonne et on s’interroge aussi bien à propos d’un monument ou d’un site qu’à propos de la vie paysanne dans les Carpates ou d’un mariage tsigane en Moldavie. Ainsi, ce voyage, où plutôt ces voyages entre la Baltique et la mer Noire offrent non seulement une fresque des confins actuels de l’Europe mais également un panorama des siècles passés à jamais 9

révolus. Comment était-il autrefois ce monde de confins et pourquoi a-t-il disparu ? Qu’est-ce qui a contribué au caractère unique des marches orientales et dans quelle mesure sont-elles aujourd’hui encore si différentes du reste de l’Europe ? Comment est-il possible que ces mêmes territoires de frontières aient connu le meilleur et le pire, une créativité quasi inépuisable ainsi qu’une force féroce de destruction ? L’Europe, ici l’Union européenne, s’étend toujours plus vers l’est, en direction de ses marches historiques. Aujourd’hui, les confins orientaux sont encore relativement peu visités et leur histoire, leur culture et leurs problèmes quotidiens restent le plus souvent ignorés par la grande majorité des Européens. Cet ouvrage se donne donc également comme tâche d’apporter un témoignage du présent tout en rappelant le passé, et permet ainsi au lecteur de mieux saisir la nature de cette vaste région d’Europe, un lieu unique de par la richesse de son histoire, souvent tragique, de par la fragilité et l’inconstance de son présent ainsi que de par l’incertitude de son avenir.

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I. LES PLAINES DU NIEMEN 1. De Königsberg à Kaliningrad ; de Kaliningrad à… « Kantograd » ? Je m’approche de la frontière russe sur l’autoroute défoncée construite encore à l’époque de l’Allemagne nazie reliant Dantzig (aujourd’hui Gdansk en Pologne) à Königsberg (Kaliningrad), aujourd’hui en Russie. La plupart des voitures que je croise ont des immatriculations russes. En ce début de l’été, leurs occupants foncent généralement vers l’ouest, vers cette terre promise allemande qui peut leur fournir du travail saisonnier dans un bar ou dans un hôtel de la côte balte, sur un champ de Brandebourg ou sur un de ces multiples chantiers que l’on voit toujours à Berlin. Mais en même temps, je ne peux m’empêcher de penser que, il y a un demi-siècle, des milliers de personnes partaient dans la même direction à la fin de la guerre, à quelques mois de la capitulation allemande, désespérées, affamées, en plein hiver, parfois juste avec une valise ou un balluchon dans une main et un bambin effrayé dans l’autre, fuyant l’Armée rouge qui s’approchait dangereusement mais inévitablement de l’ex-capitale de la Prusse orientale. Et bien avant encore, au milieu du XIIIème siècle, cette même route le long des côtes baltes était l’itinéraire le plus rapide par lequel les chevaliers de l’Ordre teutonique pénétrèrent, vers le nord et vers l’est cette fois-ci, profondément dans le territoire des Vieux-Prussiens. L’état païen de ces derniers servait de prétexte à cet Ordre militaro-religieux et aux colonisateurs allemands pour conquérir et germaniser cette terre basse située à l’embouchure des fleuves Prégel et Niémen. Pendant plusieurs siècles qui suivirent la disparition de ce peuple autochtone apparenté aux Lituaniens et à d’autres populations baltes, ce petit bout de terre, en tant qu’extrémité orientale des territoires allemands, fut à l’origine de plusieurs guerres ainsi qu’un point de départ essentiel du Drang nach Osten (la poussée vers l’est) et des conquêtes des « espaces vitaux ». Vu de Saint-Pétersbourg ou de Moscou, le même territoire constituait pour les Russes une fenêtre en même temps qu’un fer de lance dans leur stratégie pour devenir une puissance européenne. Dès mon arrivée à Kaliningrad, je dépose vite mes bagages dans une chambre qui donne sur l’entrée du jardin zoologique du Prospekt Mira (Boulevard de la Paix, anciennement Hufenallee) et je descends vers l’arrêt de bus juste à côté. Malgré les six années qui se sont écoulées depuis ma dernière visite ici, je me rappelle encore très bien les numéros des bus qui se dirigent en direction de la gare du Sud en traversant le pont sur la Prégel juste devant l’ancienne cathédrale. C’est là que je descends : par un long pont du Leninskiy Prospekt suspendu au-dessus des deux bras de la Prégel, puis à travers le Moskovskiy Prospekt jusqu’à l’île de Kneiphof, un des berceaux de Königsberg. Là, quelques petits chemins du parc entourant la cathédrale sont la seule trace des ruelles d’un ancien quartier. Je suis au centre-ville qui, un demi-siècle après la guerre, reste un grand espace quasiment vide, un terrain 13

en friche qui pourrait ressembler à l’espace du centre de Berlin côtoyant le mur pendant presque trente ans. En regardant vers l’ouest, j’ai à ma droite l’ancien et toujours plutôt élégant bâtiment de la bourse, aujourd’hui le Palais de la Culture des marins. Au milieu, derrière un vaste terrain de verdure, se dresse la cathédrale. Durant ma première visite dans la ville il y a une dizaine d’années, ses vieux murs émergeaient à peine par-dessus les arbres tandis que maintenant, équipée d’une belle coupole conique flambant neuve, elle semble revendiquer une place qui lui est due dans le paysage urbain désormais méconnaissable. Plus à gauche, c’est un vrai monstre qui semble sortir directement des eaux de la Prégel : une gigantesque structure en béton qui devait dans les années 1980 abriter le Palais des Soviets avec l’assemblée communiste de la région. Le manque d’argent, un changement des priorités sous Gorbatchev et des problèmes de nature géologique (instabilité du terrain) ont fait en sorte que la construction du palais n’a jamais progressé audelà de cet énorme squelette resté tristement vide. Ainsi, il est devenu difficile d’obtenir aujourd’hui une belle vue de la cathédrale sans avoir également sur l’image ce monstre gris haut d’une vingtaine d’étages. Curieusement, au même endroit, se dressait auparavant une des tours de l’ancien château prussien qui occupait une bonne partie de ce terrain resté vague aux bords de la Prégel et qui fut dynamité à la fin des années soixante. Ce symbole du pouvoir soviétique devait tout naturellement s’asseoir sur les ruines du « militarisme prussien » ! Aujourd’hui, cependant, le triste état du Palais des Soviets ne pouvait mieux symboliser l’écroulement et la disparition du pouvoir soviétique lui-même. Debout sur le pont depuis quelques bonnes minutes, ma pensée va aussitôt encore une fois vers cette autre capitale de la Prusse et du Reich allemand. Là-bas, à Berlin, l’ancien château des rois de Prusse, malgré quelques destructions dues à la guerre, se maintenait tant bien que mal jusqu’au début des années cinquante, avant d’être dynamité comme ce sera le cas de son confrère de la Prusse orientale. Sur son flanc est, au bord de la Spree, les autorités est-allemandes avaient construit dans les années soixante-dix un moderne Palast der Republik qui était à la fois le siège de la Volkskammer (le parlement est-allemand) et le temple de la culture populaire. Fermé depuis 1990 pour cause de la présence d’amiante, sa destruction en 2008 a déjà laissé de la place à l’ancien château qui reste désormais à reconstruire. Le même sort sera-t-il réservé au « monstre » de Kaliningrad ? De l’estacade au-dessus de la Prégel je descends rapidement sur l’îlot Kneiphof dominé par la cathédrale. Sur son flanc nord on a érigé une sorte de mausolée contenant le tombeau du grand philosophe Emmanuel Kant. C’est là que les touristes allemands dirigent habituellement leurs premiers pas, nostalgiques de leurs terres d’origine de la Prusse orientale d’avant 1945. Des fleurs, souvent encore fraîches, témoignent du lien qu’ils ont encore avec le plus grand des citoyens prussiens orientaux. En 2004, à l’occasion du bicentenaire de sa mort, on parlait souvent du philosophe issu des Lumières de la Prusse de Frédéric le Grand, y compris à la suite de la polémique 14

entourant la guerre américaine en Iraq. Les meilleures plumes philosophiques et littéraires – Derrida, Habermas, Ricœur, Scruton et bien d’autres – se sont mises à débattre à propos de la légitimité de la guerre en invoquant le nom du philosophe allemand: aurait-il approuvé ou désapprouvé la guerre menée par la superpuissance américaine ? Certains disaient « oui », d’autres « certainement pas ». Mais mon problème à moi avec Kant est que, malgré son génie de Lumières, malgré son accent mis sur le rôle central de la raison comme le moyen pour exprimer et pour préserver, selon des règles de rationalité, l’état de liberté de l’homme, ce philosophe semblait se désintéresser largement du monde extérieur réel. Déjà en 1758, à l’âge de 34 ans, il tourna le dos à la Prusse et prêta serment – ensemble avec la grande majorité des citoyens de la Prusse orientale – à la loyauté et à l’obéissance de l’autorité de la… tsarine russe Elisabeth. Celle-ci songeait annexer la province à l’empire mais ses troupes n’y restèrent finalement que cinq ans, jusqu’au 1762. On peut se demander si Kant, qui reçut avec enthousiasme la nouvelle de la Révolution française, n’aurait pas ensuite juré fidélité à Napoléon si celui-ci était entré à Königsberg non pas en 1807, mais avant 1804, l’année de la disparition du philosophe. En effet, il tenait fort peu, semble-t-il, aux origines des monarques régnant dans son pays. L’important pour lui fut, par contre, sa propre liberté intellectuelle qui allait de paire avec une certaine indifférence par rapport au monde extérieur : à l’espace immédiat autour de lui-même, à la vie quotidienne de sa ville ainsi qu’au monde plus large, celui qui entourait son pays. Le soir, lorsqu’il s’asseyait dans son cabinet, il le faisait de sorte à avoir toujours une vue sur la tour du château du roi de Prusse. Il tenait davantage à cette vue qu’au sort des prisonniers de la prison toute proche dont le chant et les bruits le dérangeaient dans ses réflexions. Lui qui se voulait le penseur de la dignité humaine et pour qui la personne humaine était une « fin objective » (mais en termes plutôt abstraits ?), porta plainte à propos des prisonniers auprès des autorités municipales de Königsberg qui par la suite leur interdirent de chanter avec les fenêtres ouvertes ! Cette indifférence à la détresse de son voisinage immédiat alla de pair avec celle concernant l’espace entourant son propre pays. En effet, c’était en 1795, lorsque le roi Frédéric-Guillaume II procéda – ensemble avec Catherine la Grande de Russie – au démembrement final de la Pologne (l’Etat voisin de la Prusse), que grand philosophe donna encore la preuve d’un silence absolu. Et pourtant, cette même année, Kant publia son Projet de paix perpétuelle, un exercice intellectuel sur l’idée d’une ligue des nations liées par le droit international. Ici, encore, fidèle à l’image qu’il donnait de « grand philosophe de fauteuil », il ne réagit point au drame de l’Etat polono-lituanien face aux appétits territoriaux des régimes autoritaires. Ceci était d’autant plus déplorable que ce même Etat s’était doté quatre ans auparavant d’une véritable constitution libérale, la première de ce genre en Europe ! Lui qui préconisait l’état de droit en relations internationales, qui soulignait que la 15

démocratisation des régimes était le meilleur chemin allant dans ce sens, resta complètement muet aux événements se déroulant juste de l’autre côté de la frontière. Lui qui écrivait qu’« aucun Etat indépendant ne peut être acquis par un autre Etat, par héritage, échange, achat ou donation » et qu’« aucun Etat ne doit s’immiscer de force dans la constitution et le gouvernement d’un autre Etat », il semble en effet avoir cautionné un système à la Hobbes basé sur l’intérêt, l’égoïsme et la soif du pouvoir des Etats plutôt que sur un système que l’on appellera plus tard « kantien » ! Curieux personnage ce monsieur Kant. Rien dans son mode de vie ne fut laissé au hasard et son extrême régularité visait bien sûr à ce que rien ne pût perturber le travail et la réflexion. C’était une vie quasi mécanique, réglée au rythme du métronome, qui n’acceptait aucune émotion ni spontanéité et pour laquelle le moindre changement ou la moindre nouveauté était une torture. On disait à l’époque avec un sourire que le son des cloches était tout simplement inutile car la vie du philosophe était si régulière et si précise qu’on savait dire l’heure en le regardant tout simplement passer dans les rues de la ville. Champion de la liberté humaine, du comportement rationnel et des volontés autonomes, Kant organisa sa propre vie autour des habitudes extrêmement rigides, en devenant prisonnier des routines et d’un ordre strict et bien préétabli. En même temps, tout en dédaignant tout ce qui était local ou particulier – mais c’est cela précisément qui rend notre monde moins fade ! –, il se voulait penseur universel. Son œuvre est à tous égards universelle, même si le vocabulaire très technique et rébarbatif qu’il utilise ressemble bien à sa vie privée bien monotone et ennuyeuse. Les habitants de Königsberg pouvaient pendant plusieurs décennies régler leurs montres en fonction des cours, des promenades solitaires et des dîners méticuleusement organisés du professeur Kant, sans pour autant soupçonner en ce personnage laid et petit quelqu’un qui révolutionnerait le monde de la philosophie. Je refais le tour de la cathédrale. Tout près du tombeau du grand philosophe, sous l’abri des arbres plantés près du fleuve, je tombe sur une grande pierre avec cette phrase gravée en russe et en allemand : « Ici se trouvait le bâtiment dans lequel le 17 août 1544 fut inaugurée l’Université Albertina de Königsberg ». Plus tard, je remarquerai à maintes reprises que cette ville possédait de plus en plus d’information de ce type en ces deux langues : « Ici se trouvait... ». La prolifération de l’allemand à côté du russe est devenue très à la mode ces dernières années dans cette ville. Pour ce qui est de la cathédrale, ses murs extérieurs ont déjà été rénovés et nettoyés mais à l’intérieur les travaux se poursuivent et l’accès y est très limité, y compris en direction du tombeau du premier chef de l’Etat de Prusse, le prince Albrecht von Hohenzollern. C’est lui qui fonda l’université de Königsberg et qui, en 1525, créa le premier Etat en Europe à religion officielle réformée et qui, de surcroît, accepta la suzeraineté du roi catholique de Pologne très tolérant. En pénétrant dans la cathédrale, je suis du coup surpris en voyant à droite de l’entrée une chapelle luthérienne et en face de celle-ci, à gauche de 16

la porte, une chapelle orthodoxe. Encore une fois c’est cette manière de laisser pénétrer l’héritage prussien par la foi orthodoxe et par la culture russe qui me parait tout à fait singulier et qui m’interpelle à chaque fois à propos d’un possible nouveau complot germano-russe. Au premier étage de la cathédrale, là où on a créé une exposition sur l’histoire de la ville, c’est la vue du Palais des Soviets inachevé qui attire une fois de plus mon attention. Même d’ici, à travers les petites fenêtres de la cathédrale gothique, il m’est visiblement impossible de plonger dans l’histoire de Königsberg sans penser à son récent passé soviétique. Dans cette partie du centre-ville où viennent souvent des touristes allemands, j’entends des mots du genre : « Aber was haben sie gemacht von unserem Königsberg ? » (Mais qu’est-ce qu’ils ont fait de notre Königsberg ?) L’ancien joyau de l’architecture prussienne pourrait en effet offrir un excellent endroit où tourner des films sur le déclin de civilisations. La ville est plutôt sale et la région tout entière est certainement une des plus négligées de toute la Russie. Les rues, dans lesquelles circulent pourtant de nombreuses voitures de luxe, surtout de couleur noire aux vitres teintées, donnent l’impression de ne pas avoir subi de rénovation depuis la dernière guerre, comme s’il n’y avait aucun patron en ville. Des bâtiments modernes, abritant des casinos et des supermarchés, poussent à côté des vieux immeubles dévastés. Partout des tas de poubelles et de la ferraille qui rouille. De retour sur l’estacade, je jette un autre regard sur le « monstre » en béton, avec une perspective « kantienne » cette fois-ci. A l’ouest de l’ex-futur Palais des Soviets, dans le voisinage de l’endroit où se dressait la tour du château des rois de Prusse, se faufilait autrefois Prinzessinstrasse (rue Princesse), devenue plus tard Kantstrasse, où se trouvait la maison du philosophe. En regardant dans l’autre sens, derrière moi, le long du quai où restent amarrés quelques bateaux, un viaduc avec une ligne de chemin de fer m’empêche de voir les tours en briques rondes et noircies de la porte municipale de Friedrichsburg. C’est jusque-là, là où émergeait auparavant la forteresse de Friedrichsburg et où se trouve maintenant une entreprise de transport, que s’aventurait Kant lors de ses longues et régulières promenades quotidiennes. C’est là, encore une fois, mon autre étonnement à propos de ce grand personnage. Comment arrivait-il à mener une existence si détachée du monde réel en cette période de grands bouleversements sociaux et géopolitiques qui incluaient la Révolution française, les guerres impliquant la Prusse ainsi que l’émergence de celle-ci en tant qu’une puissance majeure en Europe ? A l’époque où les philosophes et les écrivains voyageaient autant que possible et changeaient d’université en quête d’une place plus prestigieuse et mieux rémunérée, Kant continuait à faire ses promenades régulières sur les deux rives de la Prégel, ne quittant sa ville natale que fort rarement et sans jamais passer la frontière de la Prusse orientale ! C’est cependant lui-même qui essaya de donner la réponse, mais peut-elle nous satisfaire ? « ...Königsberg sur la Prégel, la ville qu’on peut considérer comme adaptée au développement 17

de la connaissance des hommes et du monde, et où, sans voyager, cette connaissance peut être acquise ». Kant est devenu un symbole si fort de la ville que même aujourd’hui on peut entendre, ici et là, des voix tout à fait sérieuses proposant de changer son nom en... Kantograd. Un phénomène très intéressant eut lieu dans cette contrée de l’Europe où le mouvement individualiste qui se propagea sur le continent au XVIIIème siècle déboucha en Prusse orientale en deux puissants courants philosophiques et littéraires apparemment opposés : le rationalisme contre le mysticisme, l’objectivisme de la raison contre le subjectivisme du piétisme. D’un côté, Johann Christoph Gottsched défendait infatigablement l’idéal classique, de l’autre, Johann Georg Hamann, le « mage du Nord », lui opposa une pensée mystique. D’un côté, Emmanuel Kant exposait ses idées du rationalisme pratique, de l’autre, Johann Gottfried Herder, pour qui le génie populaire était bien supérieur à l’idéal classique, soulignait que le sentiment était au moins tout aussi important que la raison. Les trois premiers philosophes mentionnés ci-dessus sont tous nés ici même, à Königsberg. Herder, lui aussi est-prussien, naquit dans une ville se trouvant aujourd’hui juste de l’autre côté de la frontière, dans la Pologne actuelle. Ils fréquentaient tous l’Albertina et tous commencèrent ici leurs carrières. Les uns étaient des précurseurs du sentimentalisme et du romantisme allemands, les autres étaient bien plus favorables à l’intellectualisme français. Est-ce ce bouillonnement intellectuel qui retenait Kant à Königsberg mais qui encouragea les autres à faire partager leurs idées ailleurs : à Francfort ou à Weimar, par exemple ? Pour ces derniers, la capitale de la Prusse orientale était trop provinciale et trop périphérique. Et pourtant, au XIXème siècle, Königsberg commença de nouveau à attirer des têtes pensantes, de plus en plus d’ailleurs en sciences, en mathématique et en médecine. La renommée de Kant donna le vent en poupe à l’Albertina tandis que les guerres napoléoniennes eurent des conséquences parfois inattendues mais tout aussi positives sur l’essor de la Prusse orientale. Ici, en effet, l’occupation par les troupes françaises et la pénétration des nouvelles idées venues d’outre-rhin allait de pair avec la mobilisation nationale antifrançaise accompagnée d’une forte montée de la solidarité, tandis que la présence du roi Frédéric-Guillaume et de sa cour qui fuyaient l’empereur pour s’installer au pays du Niémen (aux confins de la Prusse et de la Russie) donna à Königsberg une toute nouvelle dimension dont elle jouira jusqu’à la Grande guerre de 1914-1918. * * *

Je quitte l’île de Kneiphof par le pont appelé autrefois Hönigbrücke (Pont de Miel) et puis j’emprunte un autre pour me retrouver sur le Moskovskiy Prospekt, une large avenue où le trafic automobile se dirige en direction de l’est et autour de laquelle, il n’y a pas longtemps encore, s’étendaient des terrains vagues, remplis aujourd’hui d’horribles bâtiments 18

grisâtres des années 1970 et 1980. Parmi eux, comme si elle était oubliée lors des bombardements de la Seconde Guerre, se dresse l’église de la SainteCroix dont la forme et la couleur brune de ses briques contrastent d’une manière incohérente avec l’architecture soviétique. Bizarre, malgré la largeur des rues et un vent assez fort soufflant de la mer, j’ai du mal à respirer dans cette ville. J’ai lu quelque part que plus de trois quart de tout le parc automobile de Kaliningrad ne répond pas aux normes techniques garantissant une relative propreté écologique des voitures. Il est vrai, et ceci m’étonne à chaque fois que j’arrive dans cette enclave russe, qu’en l’espace d’une quinzaine d’années, toutes les marques soviétiques de voitures ont pratiquement disparu, remplacées pour la plupart par de vieilles carcasses allemandes qui n’auraient jamais été admises à la circulation sur le territoire de l’Union européenne. En les vendant aux Européens de l’est assoiffés de voitures occidentales, les gouvernements de l’Ouest se sont ainsi facilement débarrassés, au moins à court terme, d’un véritable casse-tête écologique, tout en créant un autre chez leurs voisins. A une centaine de mètres après le dernier pont j’arrive au gros viaduc, de toute évidence inachevé. La construction est là, bien debout, mais elle s’arrête abruptement aux deux points extrêmes. D’un côté, le viaduc s’achève juste en face d’un immeuble à trois étages qui, Dieu sait pourquoi, n’a jamais été détruit ou déplacé. De l’autre, il s’approche de la Prégel, reste suspendu sur sa rive gauche mais n’ose jamais la traverser. Encore un symbole de la faillite du système soviétique ? Tandis que la pollution sur le Moskovskiy Prospekt continue à me faire tousser, je parviens tant bien que mal au carrefour où s’élève la porte de Sakheim (Sakheimer Tor) avec ses deux tours rondes, puis finalement à la Porte royale (Königstor) bâtie au milieu du XIXème siècle. C’est une construction très originale, en forme d’une petite forteresse carrée couronnée de plusieurs tourelles. Au milieu de la façade regardant vers la ville, je remarque trois statues placées dans trois niches. Elles se réfèrent toutes à trois importantes personnalités historiques. Au centre, s’érige le premier roi de la Prusse Frédéric Ier. A sa droite se trouve le prince Albert, celui même qui, d’après le conseil de Martin Luther, transforma l’Etat de l’Ordre teutonique en un Etat séculaire. A gauche, je remarque le roi de Bohème, Ottokar II qui, en 1253, mena une expédition militaire contre les Vieux-Prussiens et qui donna le nom au château de Königsberg dont la construction commença juste après. Même si les trois statues restent décapités, je peux néanmoins deviner qui est qui en regardant les armoiries symbolisant leurs pays d’origine qui, quoiqu’un peu effacées, me permettent encore de distinguer l’aigle rouge de Brandebourg pour le prince, l’aigle noir pour le roi de Prusse et le griffon rouge pour la Bohème. La Porte royale constituait l’entrée principale dans la ville de Königsberg et la rue qui partait de là, la Königstrasse (aujourd’hui la rue Frounze, du nom d’un dirigeant bolchevique), menait directement au château.

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Je retourne sur mes pas et je retraverse le pont sur le fleuve comme si je voulais tester une fois encore la fameuse devinette mathématique concernant Königsberg : peut-on, en se promenant dans la vieille ville, traverser tous les sept ponts liant les deux lits de la Prégel et de la Vieille Prégel ainsi que les deux îles de Kneiphof et de Lomse en une seule fois ? La réponse, donnée au XVIIIème siècle déjà, fut catégorique : « non ». Je me retrouve de nouveau sur l’île de Lomse sur laquelle émergent des deux côtés de l’avenue d’Octobre (anciennement Lindenstrasse) encore davantage de grands bâtiments gris et sinistres de l’époque soviétique. C’est là, en face de Honigbrücke, que se dressait autrefois la Nouvelle Synagogue, un très beau bâtiment couronné d’une coupole large de 46 mètres, détruit par les Nazis lors de la Kristallnacht en novembre 1938. Non loin de là, là où Lindenstrasse devient Weidendamm, se trouvait la maison où habitait Käthe Kollwitz. Devant le Hönigbrücke je ne peux m’empêcher de penser à deux personnalités séparées à la naissance juste par une rivière mais plus tard par toute une vie. Agnès Miegel, la poète, est née sur la Kneiphof en 1879 ; Käthe Kollwitz, artiste peintre et sculpteuse, en 1867, sur la Lomse. Le fait qu’une rue de Berlin-Ouest portait le nom de Miegel après sa mort en 1964, tandis qu’une autre rue et une place portaient le nom de Kollwitz mais cette fois-ci à Berlin-Est, en dit long de leurs vies et de leurs engagements politiques respectifs. En effet, élevée dans une famille où la vie religieuse fut très intense et les débats autour du socialisme et de la révolution très vifs, Käthe Kollwitz devint vite sensible, en tant qu’être humain et en tant qu’artiste, aux questions de travail, de misère et de souffrance. Quant à Agnès Miegel, elle voyageait beaucoup, un peu partout en Europe, et étudiait pour devenir enseignante, puis journaliste. Une fois à Berlin, Kollwitz se mit vite à dessiner et à produire des gravures sur le thème du drame social et personnel (en 1914 elle perdit son fils sur le front de Flandres) : pauvreté, mort, ouvriers, protestation, conspiration, prisonniers, émeutes, guerre... Partout les visages expriment la douleur et la tristesse, souvent la colère. Quant à Miegel, après un travail dans le journal Ostpreussische Zeitung à Königsberg, elle se consacra entièrement à l’écriture en bâtissant sa renommée en tant que représentant majeur de la Heimatliteratur du XXème siècle, littérature dévouée à la patrie de Prusse orientale. La brèche entre l’artiste et la poète devint un précipice lorsqu’en 1932 Kollwitz signa, ensemble avec un large groupe d’hommes et de femmes de culture, des sciences et des arts, un appel en faveur du front uni de la gauche pour barrer la route au nazisme, puis encore une fois en 1933. Au même moment, Miegel signa une déclaration comportant une centaine d’autres noms et exprimant la fidélité à Hitler. En 1933, Kollwitz fut expulsée de l’Académie des arts de Prusse – son mari perdit son travail en tant que médecin dans un quartier ouvrier de Berlin –, tandis que Miegel y accéda, tout en acceptant le poste de directrice au sein de l’Union des filles allemandes – une vraie activiste de la Hitlerjugend (Jeunesse hitlérienne), en 20

dénonçant au passage quelques personnes d’origine juive, y compris des gens de sa propre famille lointaine. En 1936, Kollwitz reçut l’interdiction nonofficielle d’exposer ; Miegel reçut le « Prix Herder » pour son œuvre, suivi par ceux de Francfort et de Königsberg en 1940. Kollwitz se prononça contre la guerre, y compris dans ses dernières œuvres. Miegel fut pour, comme dans un texte où elle se solidarisa avec le pouvoir en faveur de l’agression contre la Pologne en 1939. Kollwitz survécut aux bombardements de Berlin mais mourut quelques jours à peine avant la fin de la guerre. Au même moment Miegel fuyait Königsberg devant l’avancée de l’Armée rouge en direction du Danemark, puis vers l’ouest de l’Allemagne. Ainsi, en 1945, tant Käthe Kollwitz qu’Agnès Miegel furent libres, chacune à leur manière. L’une, par sa conscience sociale, par ses impératifs moraux et philosophiques ainsi que par ses évaluations personnelles du bien et du mal, devint un symbole de la lutte pour la justice sociale et contre l’oppression, partiellement détournée par le régime de l’ex-Allemagne de l’Est. D’ailleurs, la reproduction agrandie de sa sculpture La Mère et son fils se dresse aujourd’hui à Berlin à l’intérieur du Nouveau Corps de garde, au milieu d’un vide impressionnant voué à la mémoire des victimes de la guerre et de la tyrannie. L’autre devint le chantre de la patrie perdue, des territoires de l’Est, et ses poèmes furent longtemps une lecture obligatoire dans les écoles de la République fédérale. Au fil des années, sa réception se limita de plus en plus aux cercles des expatriés allemands au sein de la droite politique pour qui la poète est désormais la Mutter Ostpreussen, la mère de Prusse orientale. A Kaliningrad, une plaque commémorative en bronze a été récemment inaugurée sur le mur du bâtiment où résidait pour la dernière fois Agnès Miegel. Elle représente le portrait de la poète et – en allemand et en russe – la dernière phrase de son poème Adieu Königsberg : « Car toi, Königsberg, tu es immortelle ! ». Käthe Kollwitz n’a toujours pas le droit à une quelconque commémoration dans son pays natal. * * *

En continuant la marche vers le sud, je passe de nouveau à côté d’une porte qui autrefois faisait partie d’une muraille défensive entourant la ville sur presque vingt kilomètres. C’est par cette Friedländer Tor (la Porte de Friedland) que passèrent les troupes russes en 1807 après leur défaite à Eylau et à Friedland, avant de quitter Königsberg devant l’avancée de l’armée napoléonienne. Construites ou reconstruites au milieu du XIXème siècle, préservées lors des bombardements pour faciliter l’entrée des assiégeants, toutes ces portes constituent un important témoignage du passé de la ville rasée à plus de 90% durant la Seconde Guerre mondiale. Une dizaine d’entre elles, toujours en briques rouge foncé avec des tours et tourelles, carrées ou rondes, sont aujourd’hui, au moins selon les plaques collées aux murs, sous la protection de l’Etat. Elles abritent parfois un magasin ou un petit musée, sinon elles restent entourées d’une barrière empêchant tout accès. Je ferai en 21

deux ou trois fois le tour des bastions de la ville en passant d’une porte à l’autre – une des rares promenades qui permettent de se faire une idée sur l’architecture de Königsberg qui tout au long de son histoire fut connue principalement comme ville-forteresse. En fait, le concept de « villeforteresse » n’allait pas du tout de pair avec celui de Königsberg en tant que ville commerçante, située à un carrefour de routes et ouverte à toutes les influences. Sa prospérité dépendait étroitement du rôle que le gouvernement voulait lui attribuer : plus la Prusse se militarisait et se préparait à la guerre, plus Königsberg assumait d’importance en tant que bastion et avant-poste stratégique. Et au contraire. Plus la ville s’ouvrait au commerce et aux idées, plus sa position géographique de confins stimulait encore davantage sa prospérité tant matérielle que spirituelle. Son sort n’est pas différent aujourd’hui non plus. Longtemps fermée (comme toute la région, d’ailleurs) à toute influence étrangère en tant que zone frontalière et bastion militaire soviétique, Kaliningrad a toujours du mal à changer de peau et à profiter pleinement de sa nouvelle situation géographique. Ici, la peur de s’éloigner de la mère patrie russe prédomine toujours sur la possibilité d’une ouverture encore plus grande en tant qu’enclave au sein de l’Union européenne. C’est sur la place Kalinine, en face de la gare centrale, que le côté soviétique de la ville s’exprime avec toute sa force. Devant le bâtiment de la gare, l’ex-Hauptbanhof construit en 1929 et resté pratiquement intact, s’arrêtent les bus et les taxis faisant souvent la publicité de la bière « Kienig », ou de l’agence de tourisme « Kienig » ou d’un grand restaurant – noms se référant à König (Roi) de Königsberg, bien sûr, mais dans sa version courte et à la prononciation slave, bien plus douce. D’ailleurs, la jeunesse de la ville se réfère de plus en plus à son lieu d’habitation aussi comme étant de « Kienig », une manière d’accepter le passé prussien de la ville tout en étant plus ouvert aux influences allemandes d’aujourd’hui et, peut-être, plus encore dans l’avenir. Mais cet énorme espace en face de la gare est aussi entouré de bâtiments à l’architecture socialiste typique. Je pense surtout à ce grand et très long bâtiment gris à cinq étages qui pourrait bien participer au concours pour désigner le plus long édifice d’Europe. Sur son toit se dresse en grandes lettres un slogan très officiel que tous les passagers arrivant dans cette ville ne manquent pas de lire : « Bienvenue au pays de l’ambre ! Kaliningrad vous salue ! » Au milieu de la place, voici enfin le monument de Mikhaïl Kalinine, ce vieux compagnon de Staline et homme politique dont la statue en pierre a été placée sur un grand socle en marbre de couleur marron. L’emblème soviétique du marteau et de la faucille placé sur le socle fait face au même symbole collé sur le mur de la façade de la gare. Le visage de Kalinine est plein d’optimisme et de fierté mais depuis qu’il donna son nom à la ville en 1946, jamais, semble-t-il, celle-ci n’était dans un aussi piteux état avec des constructions jamais terminées, des ponts sans barrières de protection, des rues éventrées, des bus et trams souvent en panne et, surtout, avec des gens déboussolés. Hanté par son passé soviétique et militaire, Kaliningrad est 22

parmi les villes russes celle qui a peut-être le moins changé depuis l’écroulement de l’Union soviétique. Les noms des rues restent rigidement soviétiques. Mais, pourrait-on demander, comment peuvent-ils changer ? Retrouver leurs noms d’origine, c’est-à-dire, allemands, qui les relieraient au passé pas souvent glorieux de la ville? D’ailleurs, ce passé-là a entre-temps complètement disparu, y compris dans sa représentation architecturale ! Ou retrouver les noms russes plutôt que soviétiques ? Mais ces noms – Pouchkine ou Tchaïkovski – n’ont pourtant rien à voir avec l’histoire de la ville ni avec sa culture ! Finalement, le fait de garder les noms soviétiques des rues n’est qu’un moindre mal dans cette ville reconstruite à partir de rien, c’est-à-dire, sur les ruines, et dont l’architecture post-1945 l’a complètement dénaturée avec seulement ici et là quelques vestiges en briques rouges. Egalement, à quoi bon changer le nom de la ville, comme le suggèrent certains, puisque tant par son architecture que pour ce qui est des mentalités collectives de la région, il reflète assez bien son caractère ? Une autre ville, celle de Tver près de Moscou, s’appelait pendant soixante ans (jusqu’à 1990) justement Kalinine, pour retrouver désormais son nom d’origine remontant à l’époque médiévale. Là-bas, les rues ont été pour la plupart rebaptisées et portent les noms d’avant la révolution bolchevique. Kaliningrad ne semble pas avoir une telle possibilité. * * *

Un jour j’ai décidé de faire une longue promenade en dehors du centre-ville, c’est à dire au-delà de la ligne tracée par les anciens bastions et par une dizaine de portes en brique. J’ai pris Prospekt Mira à la hauteur du jardin zoologique pour me diriger vers le quartier immédiatement à l’ouest qui s’appelait autrefois Amalienau, mais qui pourrait s’appeler tout aussi bien Luisenstadt ou – pourquoi pas ? – Louiseville. Car, dans ce quartier résidentiel, tout ou presque se référait dans le passé à cette belle reine de Prusse, l’épouse de Frédéric-Guillaume III, qui fut derrière la montée du patriotisme allemand face à l’invasion de Napoléon. C’est elle en effet qui mobilisa le peuple prussien pour s’opposer à l’envahisseur et c’est elle qui insista ensuite auprès de l’empereur français pour préserver son Etat. Quant au tsar Alexandre 1er, il eut des sentiments pour cette belle reine et c’est pour elle, disait-on, qu’il délaissa sa propre femme, tsarine Elisabeth, aux bras du prince polonais Czartoryski. Est-ce à cause d’elle, également, qu’Alexandre se montra si soucieux de maintenir la Prusse debout tout en soutenant la belle Louise dans ses tentatives de négocier directement avec l’empereur français en 1807 ? En marchant vers le parc de Louise, je tombe à ma gauche sur l’exLuisenhof, une cour avec un beau – ce qui n’est pas une chose courante monument soviétique érigé à la mémoire des cosmonautes. Il représente une statue d’homme placée dans un cercle symbolisant l’univers. Au bas du monument on a accroché des noms et des bas-reliefs des cosmonautes liés 23

d’une manière ou d’une autre à Kaliningrad. Parmi eux, je trouve Alexeï Leonov qui fut le premier dans l’histoire, en 1965, à quitter le vaisseau spatial pour « se promener » dans l’espace. Il y a également Victor Patsaïev qui fut tué lors de l’atterrissage manqué de son vaisseau en 1971. C’est effectivement l’un de rares monuments soviétiques qui a suscité en moi une certaine admiration tant du point de vue esthétique que technique. Plus loin, j’entre dans le parc Kalinine qui s’appelait autrefois Luisenwahl et qui fut également le plus ancien cimetière de la ville. A quelques mètres derrière l’entrée émerge Luisenkirche, l’église érigée en 1901 pour commémorer le bicentenaire du couronnement de Frédéric 1er, la Prusse étant devenue un royaume. Ses murs blancs, ses tours en pic, ses toits verdâtres donnent d’ailleurs au bâtiment un caractère relativement gai. C’est peut-être la seule église qui soit restée plus ou moins intacte à Königsberg, utilisée en tant que lieu de prière par quelques milliers d’Allemands qui restèrent dans cette ville jusqu'en 1948. Transformée en dépôt d’outils et de matériel de jardinage, l’église se trouvait bien sur la liste des bâtiments à détruire mais, curieusement, au milieu des années 1970, on y aménagea un théâtre de marionnettes qui sauva ainsi le bâtiment. Ces jours-ci, un grand panneau en bois et tout en couleur y annonce d’ailleurs prochainement un spectacle élaboré sur la base de vieilles fables russes. Voici donc un autre exemple de ce que l’on peut appeler culture hybride : la transformation d’un édifice sacral allemand en un théâtre de poupées russes. C’est un vrai plaisir de traverser ce quartier résidentiel délimité par Prospekt Pobedy (Boulevard de la Victoire, ex-Lawsker Allee), Prospekt Mira et rue Engels (ex-Leostrasse), au milieu duquel se trouvent deux très belles places qui n’ont pas vraiment de noms mais qui s’appelaient autrefois place Louise (Luisenplatz) et place Frédéric-Guillaume (FriedrichWilhelmplatz). Des maisons bourgeoises plutôt cossues, des rues relativement calmes et ombragées - bref, ce quartier qui émergea pour la plupart dans la période de l’entre-deux-guerres est aujourd’hui de nouveau devenu à la mode. Fuyant le bruit, l’insécurité et la pollution du centre-ville, c’est ici que se sont installés pour une grande partie les nouveaux riches dont la fortune est issue du commerce (de voitures, par exemple), du trafic (de cigarettes, d’alcool et d’essence vers les pays voisins appartenant désormais à l’Union européenne) et de la spéculation en tout genre. Parmi de vieilles villas, rarement rénovées, j’aperçois également quelques nouvelles demeures témoignant de la prospérité à première vue inattendue parmi certaines couches de la population. C’est peut-être en flânant dans l’ex-Amalienau, à l’ombre des châtaigniers et des tilleuls, que je peux plus facilement respirer et imaginer le Königsberg d’antan, même si le quartier est dans l’ensemble encore plutôt négligé. Mais, malheureusement, cette bonne impression disparaît dès que je reprends Prospekt Pobedy. Certes, il y a toujours ici et là de belles demeures, quoique délaissées, et c’est malheureusement par là également que passe tout le trafic vers la périphérie ouest de la ville et vers la côte baltique. Je jette un 24

coup d’œil sur une autre église en brique à peine visible de la rue, qui abrite une société immobilière. Je ne vois aucune plaque informative mais je devine que cette église néogothique, se trouvant tout près de l’ex-rue Saint-Adalbert, porte le nom de ce missionnaire tchèque de Prague qui, à la fin du Xème siècle, fut tué par les Vieux-Prussiens non loin de là, dans ses tentatives de les convertir à la foi chrétienne. Sous le nom slave de saint Wojciech il est aujourd’hui le saint patron des Polonais. La rue principale et les rues adjacentes deviennent de plus en plus parsemées de profonds nids de poules remplies de flaques d’eau que je dois soigneusement éviter dès que j’entends s’approcher une voiture. Parfois je change de côté et je marche là où passe le tram afin de diminuer le risque d’être éclaboussée. Les véhicules ne ralentissent guère, leurs chauffeurs étant visiblement persuadés que dans la nouvelle société capitaliste c’est le plus fort qui gagne et que c’est l’automobiliste qui fait la loi. La rue pavée est glissante, surtout là où elle est traversée par les rails. Je reste vigilant et plutôt tendu. Ce qui était, il y a quelques minutes, une belle promenade, est devenu désormais un véritable cauchemar où le bruit, la pollution et l’impolitesse des gens rendent les choses insupportables. Sur ma gauche s’élève une structure moderne aux formes élégantes et aux murs de couleur vanille de l’église de Christ (Christuskirche) construite en 1937 par l’architecte Kurt Frick. Désacralisée et fermée, ce fut la dernière église érigée dans cette ville avant 1945. Quant à Frick, c’est peut-être le plus connu parmi les architectes de la Prusse orientale de la période de l’entre-deux-guerres, chargé de reconstruire les petites villes détruites lors de la Grande guerre. La Christuskirche est l’unique de ses œuvres qui reste aujourd’hui à Kaliningrad. Dès que réapparaissent les premiers mastodontes typiques de l’architecture soviétique, je quitte Prospekt Pobedy et j’entre à ma droite vers le quartier qui s’appelait Juditten et où se trouvait une propriété sous le nom de Luisenthal (Val de Louise) ainsi qu’un vieux cimetière Luisenfriedhof. Je prends une ruelle très fortement endommagée portant le nom Tienista ou Ombragée, ce qui traduit bien son caractère très calme sous les arbres qui cachent aujourd’hui un ciel tout aussi gris que les grands bâtiments de l’ère communiste non loin de là. Je traverse encore un espace entre deux grands blocs d’appartements, là où se trouvait la place Gottsched (Gottschedplatz), du nom du philosophe et de l’historien de littérature natif de ce village absorbé depuis par Königsberg et rebaptisé Mendelevo par les Soviétiques. Une centaine de mètres plus loin, je me retrouve devant les murs de la plus ancienne église de Prusse orientale : Juditter Kirche. Miraculeusement sauvée durant la guerre, elle fut construite à la fin du XIIIème siècle et ces pierres blanches et grises d’origine sont encore bien visibles, tout comme la tour en briques rouges ajoutée un siècle et demi plus tard. A l’intérieur, les murs blanchis à la chaux ne montrent plus les fresques médiévales représentant la vie des chevaliers teutoniques, fresques disparues lors de la longue période de négligence et de délabrement de l’après 1945. Tout équipement en bois 25

finement sculpté a évidemment aussi disparu. Au fond, là où se trouvait l’autel, se dresse aujourd’hui une belle iconostase en bois foncé incrusté d’une douzaine d’icônes dorées, donnant ainsi une image bizarre mélangeant le gothique allemand à l’orthodoxie orientale. Lors de la restauration de cette église à la fin des années 1980, des petites coupoles typiquement russes y ont été ajoutées et le bâtiment principal tout comme la tour ont été couronnés de croix orthodoxes. Ainsi, l’aspect hybride de cette église a aussi été renforcé de l’extérieur et l’on peut avoir la sensation que l’Eglise orthodoxe soit présente sur ces terres depuis le Moyen Âge. C’est peut-être ce que recherchaient également les autorités russes. L’endroit est fréquemment visité par les Allemands mais il paraît complètement exclu, malgré sa charge symbolique, que le bâtiment soit un jour rendu à l’église luthérienne. Le cimetière, ou plutôt ce qui en reste, qui se trouve au bas de la colline, a partiellement préservé son aspect traditionnel. A l’ombre des arbres, parmi la verdure sombre un peu sauvage, se dressent quelques petites chapelles de style néogothique en brique rouge. Des pierres tombales ressortent timidement de la terre boueuse et je peux lire encore sur quelques-unes d’entre elles des noms allemands ainsi que quelques dates. Au milieu, on a planté une croix orthodoxe avec quelques dizaines de noms russes des soldats de l’Armée rouge tombés en avril 1945. Ainsi, le cimetière désormais russoallemand est lui aussi devenu multiconfessionnel mais le fait même qu’il ait été partiellement préservé témoigne d’une évolution sensible dans la mentalité des autorités et des habitants de la ville. Certes, bien des choses se font encore à l’instigation du partenaire allemand qui octroie pour de telles actions des fonds financiers non négligeables, mais un tel geste était, il n’y a pas longtemps encore, complètement impensable. « Déjà il manque des places pour enterrer les Russes et ici on veut préserver des tombes allemandes ? ! », protestaient autrefois quelques-uns mais ce changement semble désormais irréversible. L’image de l’Allemagne a radicalement changé dans les yeux des Russes et c’est ici que ce changement est le mieux perceptible, sur cette terre qui fut allemande pendant sept siècles. Ce nouveau mélange des cultures russe et allemande, du passé prussien et de celui moins lointain soviétique, est, somme toute, très intéressant, voire unique. Kaliningrad, ville étrange, semble en effet regarder davantage vers son passé que vers un avenir incertain mais c’est surtout la perception du passé qui change. * * *

Sur le chemin du retour vers le centre-ville, je marche dans la rue Koutouzov qui sépare en deux l’ex-quartier d’Amalienau et je passe devant le monument du maréchal russe, vainqueur de Napoléon à Bérézina qui, en poursuivant l’empereur en fuite, entra à Königsberg en janvier 1813. Après 1758 et l’occupation qui avait duré cinq ans, c’était pour la deuxième fois que l’armée russe entra en vainqueur dans la capitale de la Prusse orientale. La 26

troisième fois, celle de 1945, était-elle définitive et pour toujours ? Aujourd’hui, le quartier situé à la périphérie nord de la ville est nommé Koutouzovo. Au sud de l’endroit où je suis, de l’autre côté de la Prégel, un autre quartier a pris le nom d’une personnalité russe : Souvorovo. Ce nom se réfère à Vassili Souvorov qui devint gouverneur de la province de Prusse orientale lors de l’occupation 1758-1762. Son fils, Alexandre, à l’époque colonel de l’armée russe, allait devenir un autre fameux maréchal et stratège militaire, combattant les Turcs et les Polonais, les peuples caucasiens et les Français. A l’extrême est de Kaliningrad, encore un quartier dont le nom, Issakovo, a pour référent la présence tsariste en Prusse orientale. Ivan Issakov fut en effet le premier consul russe en poste à Königsberg, à partir de 1783, lorsque la tsarine Catherine II la Grande reconnut l’importance de la Prusse en Europe et de Königsberg en tant que grand port du sud de la Baltique. Cette perspective, à l’époque principalement commerciale, assumera une importance capitale lorsque Staline revendiquera l’annexion de Königsberg « parce que la Russie ne dispose pas sur la Baltique d’un port dont les eaux ne gèlent jamais ». En allant en direction du centre, toujours sur Prospekt Mira vers la place de la Victoire (ex-Hansaplatz), deux monuments se côtoient devant deux bâtiments presque voisins sur ce qui fut pendant une dizaine d’années Hitlerstrasse. La statue du poète allemand Friedrich Schiller se dresse devant le bâtiment du théâtre dramatique érigé encore avant la guerre. Non loin de là, là où un grand panneau publicitaire annonce qu’il « ne peut pas y avoir une Russie forte sans une marine forte », un bâtiment rouge en style néoclassique avec des colonnes blanches constitue le quartier général de la flotte de guerre de la Russie. Devant, sur un socle brun, c’est Pierre le Grand, en position de commande et s’appuyant fermement d’une main contre une ancre. « Au fondateur de la marine russe », dit la phrase en lettres dorées. Pierre le Grand venait souvent à Königsberg qui était pour lui une ville importante sur le chemin de transit le plus court vers l’Europe occidentale. Tantôt en visites privées, tantôt en visites plus officielles, il y séjourna au moins six ou sept fois. C’est là qu’il rencontra le sculpteur italien Bartolomeo Rastrelli qu’il fit venir à Saint-Pétersbourg et dont le fils sera le plus fameux architecte de la nouvelle cité impériale. D’ailleurs, lors de sa première visite ici, en 1697, quand Moscou était encore la capitale de la Russie, cette visite fut la première qu’un monarque russe effectua à l’étranger dans un Etat souverain. La Prusse orientale devenait de plus en plus un pont entre la Russie et l’Europe et un point de rencontre entre les souverains prussiens et russes. C’est également là, dans cette région située à mi-chemin entre Berlin et Saint-Pétersbourg, que se maria son fils, Alexeï, avec la princesse allemande Sophie-Charlotte (leur fils fut tsar Pierre II entre 1727-1730); puis sa nièce, Catherine, avec Charles-Léopold, le prince de Meklembourg, continuant ainsi et renforçant la tradition de mariages royaux entre les membres de la dynastie des Romanov et ceux des cours allemandes.

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En poursuivant jusqu’à la place de la Victoire, j’aperçois de loin les murs blancs de l’imposante cathédrale orthodoxe, fraîchement bénie par Alexis II, patriarche de Moscou et de toutes les Russies depuis 1990 (décédé en décembre 2008). C’est pour la première fois depuis la chute de l’URSS que l’on a construit ici, dans ce qui fut le bastion du soviétisme et donc de l’athéisme, un bâtiment de ce genre. Elle est la plus grande de la région et ses dimensions éclipsent celles de l’ancienne cathédrale luthérienne, mais je ne la trouve pas particulièrement belle. La façade de sa structure principale paraît démesurément grande par rapport aux trois petites tours couronnées des coupoles bleu ciel qui émergent presque timidement juste au-dessus. Il y a quelques années encore, là où un large escalier monte désormais vers la porte principale de la cathédrale, se trouvait une statue de Lénine haute de cinq mètres et placée sur un socle de la même taille que je voyais de tous les coins de cette large place. Aujourd’hui, on l’a transférée ailleurs, à la périphérie de la ville, en attendant qu’on lui trouve un meilleur endroit quelque part au centre. A un moment, la coexistence immédiate de Lénine, fondateur de l’Etat athée, et du nouveau haut lieu de l’orthodoxie russe pouvait choquer le visiteur mais, en fait, la russification de Kaliningrad depuis la chute de l’URSS ne se fait pas aux dépens des symboles communistes mais en compagnie de ceux-ci. Les monuments, les noms de rues, les symboles de l’ancien régime n’ont guère changé et restent toujours liés à l’Etat soviétique, à la révolution bolchevique et à la Seconde Guerre mondiale. Par contre, c’est l’espace laissé longtemps vide après les destructions de la ville allemande que l’on remplit tout doucement avec les symboles de l’esprit et de la culture russes. La russification de Kaliningrad progresse depuis une quinzaine d’années mais les traces du communisme sont toujours largement présentes. De surcroît, la population reste comme suspendue entre les deux périodes, comme si le lourd passé récent l’empêchait d’aller de l’avant. Et si l’on y ajoute la prolifération de symboles, de noms, de textes et de monuments ayant affaire au passé allemand mais remis graduellement à la surface après une longue période de congélation, il n’est pas étonnant qu’une certaine confusion s’installe chez les habitants. Certains même prédisent ouvertement que la ville et toute la région pourraient un jour passer aux mains des Allemands, pas forcément avec le transfert de la souveraineté mais plutôt par le biais du capital allemand. J’ai lu dans un journal russe récent que le gouvernement de Moscou désire faire revenir des milliers de Russes d’origine allemande qui avaient quitté la Russie, surtout durant les années difficiles de 1990. En effet, d’environ 2,5 millions d’Allemands qui avaient vécu en URSS jusqu’à 1990, presque deux millions partirent entre 1990 et 2006 (selon les statistiques du gouvernement allemand). Il n’en reste donc aujourd’hui qu’un petit demimillion. Mais entre-temps la situation a bien changé en Russie : la démographie est extrêmement faible, tandis que l’économie va beaucoup mieux, surtout grâce au prix élevé du pétrole (au moins jusqu’il n’y pas 28

longtemps). Depuis, plusieurs milliers d’Allemands russes seraient déjà rentrés, parfois même jusqu’en Sibérie ! Optimistes, Moscou et Kaliningrad font désormais également les yeux doux aux Allemands qui vécurent ici, en Prusse orientale, avant l’invasion du Reich par l’Armée rouge. Aujourd’hui déjà bien âgés et à la retraite mais souvent nostalgiques du Heimat perdu, leur pension, même modeste, pourrait leur garantir – selon une brochure imprimée sur place – une vie bien plus agréable que là-bas en Allemagne. Les retraités locaux doivent se débrouiller avec des pensions bien plus modestes. L’arrivée des Allemands pourrait non seulement apporter des capitaux dans la région, mais également compenser les départs des gens pour qui l’enclave de Kaliningrad n’est qu’un trou sur lequel même le boom récent de l’économie russe a de la peine à influer. En prévision d’une relation encore plus intense entre les deux pays, une liaison directe par un ferry vient d’être inaugurée avec la ville allemande de Lübeck. On fait tout pour sortir Kaliningrad de son isolement géographique d’avec la mère patrie provoqué par cette condition particulière d’enclave – ou d’exclave, perspective qui dépend du point de vue de Moscou ou de Bruxelles – où l’accès direct de la Russie proprement parlée n’est plus possible par la voie terrestre. Cette nouvelle donne contribuera-t-elle à terme à l’émergence d’une nouvelle mentalité collective dans la région? L’entrée en 2007 de la Pologne et de la Lituanie dans la zone Schengen de l’Union européenne a encore compliqué les choses, puisque les visas qui étaient jusque-là délivrés gratuitement s’obtiennent désormais moyennement le paiement de 35 euros. Tout d’un coup, lorsque je me promène en direction du bâtiment de l’université où se dresse le monument d’Emmanuel Kant, une idée me vient à l’esprit. Je constate subitement que ni sur le socle de ce monument-là, ni sur celui de Lénine, on n’avait gravé les jours de naissance de ces deux personnalités : le 22 avril. « Dommage », ai-je pensé aussitôt un peu cyniquement. Mais, en fait, étant donné l’augmentation des liens entre Moscou et Berlin ces dernières années dans ce territoire de l’ex-Königsberg, pourquoi ne pas organiser une fête de Kaliningrad russo-germanique ce jour-là, en l’honneur de ceux que l’on associe immédiatement ici au pouvoir soviétique et à la Russie, d’un côté, au passé germanique et aux nouveaux liens avec l’Allemagne, de l’autre ? * * *

Il n’y a pas longtemps, on effaçait et on détruisait toutes les traces de la présence allemande et on ne mentionnait jamais le peuple qui y avait habité avant 1945. Tout laissait entendre que ce territoire ressemblait à une Atlantide, à une terre mythique qui existait ici autrefois et qui fut engloutie par des forces de la nature. Sauf que sa disparition ne se fit pas par l’invasion de la mer toute proche mais par la puissance de feu de l'Armée rouge venant 29

de l’intérieur des terres eurasiatiques. Retrouvée miraculeusement, elle était comme vierge, prête à se laisser coloniser, au moins dans l’esprit des nouveaux conquérants. Aujourd’hui, lorsqu’on accroche au mur une plaque contenant des informations sur une personnalité allemande de l’ex-Prusse orientale, lorsqu’on remet droit une croix longtemps ensevelie sous terre ou que l’on restaure une tombe dans la cathédrale, c’est comme si on remontait à la surface des objets appartenant au « Titanic ». Sur le marché apparaissent également pour la première fois des livres qui parlent du passé présoviétique de Königsberg, à l’instar des Essais sur l’histoire de la Prusse orientale, un livre de 500 pages apparu en 3 000 exemplaires en 2004 et qui a vite disparu des rayons des librairies. Quel impact aura cette découverte du passé allemand sur l’avenir d’un million d’habitants de ce curieux territoire qu’est Kaliningrad ? Le voisinage immédiat polono-lituanien (et donc de l’Union européenne) ainsi que l’éloignement relatif de Moscou (combiné au risque de négligence de la province par le centre) provoqueront-ils des tendances séparatistes ? Susciteront-ils des revendications d’un statut spécial ? Les Essais ne parlent pas seulement du passé allemand de la Prusse orientale ou des influences russes mais également des éléments polonais et lituaniens et cela aussi est un phénomène tout à fait nouveau. Car c’était ici, à Königsberg que s’installèrent au XVIIème siècle les « Frères polonais » (les unitariens) en quête de liberté religieuse et c’était ici également le centre du luthéranisme polonais. Les imprimeries de la ville envoyaient en direction de la Pologne des catéchismes et d’autres textes religieux, mais également des livres au caractère laïc, tous en polonais. L’attrait du luthéranisme dans la région constituait souvent le premier pas vers la culture et la langue allemande et c’est ainsi que Königsberg et la Prusse (plus tard la Prusse orientale) devinrent aussitôt un avant-poste de la civilisation allemande dans ces contrées qui avaient déjà un fort avant-goût de l’est européen. L’esprit cosmopolite de la ville fit en sorte que c’est ici même, par exemple, que fut imprimé par Martin Mojvide (Martinus Majvidas en Lituanie) en 1547 le premier livre en langue lituanienne. Certes, ce fut un catéchisme luthérien mais, depuis, Königsberg devint également un important centre de la culture lituanienne, surtout peut-être dans la période pendant laquelle le pays se trouvait au sein de l’Empire russe et la publication des textes en lituanien fut tout simplement interdite. Dans les années qui suivirent l’an 1525, lorsque la Prusse devint vassale du roi de la République polono-lituanienne, c’était par conséquent en partie à Königsberg que les Polonais et les Lituaniens devaient leur « âge d’or », lorsque les plus grands parmi les noms de l’époque de la Renaissance étaient d’une manière ou d’une autre liés aux princes prussiens et à leur esprit de liberté et de tolérance. Cette relation n’était pas cependant unidirectionnelle car, lorsque l’approbation par le pape de la fondation de l’Université de Königsberg en 1544 fut impossible à cause de la foi protestante du prince Albrecht, celui-ci se tourna vers le roi de Pologne qui octroya à cette institution le même statut 30

que celui dont jouissait déjà l’Université de Cracovie, de la sorte que désormais, quinze ans après la fondation tout de même, les diplômes de l’académie prussienne furent reconnus partout en Europe. Les liens politiques et culturels étaient si intenses à l’époque qu’on songeait à transformer l’état de vassalité de la Prusse en une pure et simple incorporation de ce territoire à la couronne polonaise ! Le pas décisif ne fut jamais franchi et c’est peut-être dommage car ceci aurait pu réparer l’énorme, presque impardonnable erreur historique faite en 1230 lorsqu’un prince polonais avait fait venir les chevaliers teutoniques aux frontières de son Etat dont, par la suite, il perdit tout contrôle territorial, militaire et politique. Les Russes tentèrent de faire la même chose en 1760, mais les plans d’annexion de la Prusse orientale à l’Empire des tsars échouèrent après la mort inattendue de la tsarine Elisabeth. En tout cas, la présence polonaise et lituanienne à Königsberg se manifestait, entre autres, par l’existence d’une église – une des plus anciennes dans la ville – située sur Steindamm (littéralement « digue de pierre ») entre Hansaplatz et le château. D’ailleurs, son histoire chaotique manifestait des changements dans les rapports politiques dans la région. Au début principalement polono-lituanienne, l’église fut de plus en plus fréquentée par la communauté allemande qui en fit une véritable église plurinationale, jusqu’au moment où les Lituaniens décidèrent de déménager dans un autre établissement. Puis, lorsque au milieu du XVIIIème siècle la Prusse orientale se trouva sous l’occupation russe et que les nouvelles autorités cherchaient à la justement, orthodoxe, c’est celle-ci créer une église Steindammpolnischekirche (« église polonaise » ou « église sur la digue ») qu’il transformèrent en tserkov, jusqu’au moment du retrait des troupes russes. La communauté polonaise de Königsberg se germanisait au fil des années et elle finit par disparaître complètement à la fin du XIXème siècle et avec elle la paroisse polonaise. La Steindammpolnischekirche devint tout simplement la Steindammkirche et tout accent polonais disparut également du nom des rues et des places environnantes. En 1945, elle fut détruite par l’Armée rouge, tout comme pratiquement tout le reste du quartier situé au nord-est du château. * * *

Dans cette mosaïque ethnique et culturelle que fut autrefois Königsberg, on chercherait aujourd’hui en vain les traces de la présence juive. Et pourtant, après Berlin, c’était peut-être le centre le plus important de la culture israélite en Allemagne. Parmi les cinq synagogues qui existaient ici avant 1945, quatre furent brûlées, puis rasées, durant l’infâme « Nuit des cristaux » du 9 novembre 1938, tandis que la dernière tomba en ruines à la suite des bombardements britanniques au mois d’août 1944 qui détruisirent tout le centre de la ville, y compris la cathédrale luthérienne. Les trois cimetières juifs furent rasés également. Tous les Juifs partirent : les premiers 31

dès le début des années 1930, les derniers chassés par Staline en tant qu’excitoyens allemands avant 1948. Lorsque je me promène le long de Prospekt Mira, à la hauteur du Théâtre dramatique, je ne me rends compte que tardivement, en regardant de vieilles cartes de la ville, que le stade, le plus grand de la ville, qui se trouve en face et qui porte aujourd’hui fièrement le nom Baltika, fut construit à la fin du XIXème siècle grâce aux fonds de Walter Simon, la famille Simon ayant été une des grandes familles des banquiers juifs à Königsberg. En effet, avant la dernière guerre, une bonne partie des banques, des grands magasins et du commerce en général se trouvaient dans les mains des Juifs, une communauté largement germanisée, partiellement christianisée et politiquement libérale, sinon plutôt à gauche. Le libéralisme de la communauté juive locale alla assez loin dans l’exercice du culte. Les femmes, par exemple, furent admises à participer aux chants religieux, quelque chose d’impensable au sein des communautés orthodoxes. L’introduction des orgues dans les synagogues eut pour but de rendre la musique religieuse plus acceptable aux Juifs assimilés. Dans la Nouvelle Synagogue située derrière la cathédrale, le culte fut pratiqué non plus en hébreu mais bien en allemand. D’ailleurs, son ouverture officielle en 1896 fut un grand événement dans la vie de Königsberg auquel participèrent toutes les élites de la ville et qui fut peut-être le point culminant de cette nouvelle symbiose judéo-allemande. Lors de la cérémonie, le maire Brinkmann déclara : « Même si les vieux préjugés osent à nouveau voir le jour, ici, à Königsberg, toutes les religions et tous les cultes vivent ensemble dans la paix et en bonne intelligence, une à côté de l’autre et une avec l’autre ». Königsberg se vantait d’avoir parmi les siens un Moritz Becker, le fondateur juif de la plus grande entreprise d’extraction de l’ambre. Après l’avoir vendue au début du XXème siècle, Becker devint non seulement le plus fortuné habitant de la ville mais également un des plus riches citoyens au monde. Un autre exemple de l’activité économique de cette communauté fut l’armateur Marcus Cohn dont le bateau à vapeur Ostpreussen était le plus grand de tout l’Empire au moment de l’éclatement de la Grande Guerre. De plus en plus, une partie de la population juive financièrement aisée, se lançait dans la vie politique et dans la politique culturelle du pays, même si la christianisation préalable donnait une certaine garantie d’un futur succès. Edouard Simson, originaire de Königsberg et baptisé encore enfant, fut ainsi le chef des députés allemands à la proclamation de l’Empire à Versailles en 1871, puis le premier président du Reichstag (parlement allemand), pour terminer en tant que président de la Cour suprême du Deuxième Reich. Quant à Paul Stettiner, un grand activiste et fondateur de plusieurs institutions culturelles, il fut appelé le « ministre de la culture de Königsberg ». Son sort fut néanmoins tragique car, en allant à contre-courant politique, il se reconvertit au judaïsme en 1933 lorsque les Nazis arrivèrent au pouvoir. Il se suicidera huit ans plus tard. Les Juifs aisés, surtout ceux liés aux affaires et aux professions libérales, habitaient pour la plupart les quartiers d’Amalienau 32

et de Hufen que traverse aujourd’hui Prospekt Mira à l’ouest du centre. C’est là, également, tout près du jardin zoologique, qu’habitaient les familles Cohn et Arendt, dans une rue pas trop bruyante, ombragée, aux immeubles plutôt cossus, le plus souvent à trois étages. Les Juifs Cohn étaient arrivés dans la capitale de la Prusse orientale en provenance de la Russie au milieu du XIXème siècle, comme bien d’autres de leurs coreligionnaires fuyant les pogroms, la conscription ou la pauvreté. Or, le chemin le plus court vers l’ouest menait pour la plupart d’entre eux à Königsberg qui, quoique dans les frontières prussiennes, fût à l’époque déjà une grande fenêtre pour l’Empire russe, un port important par lequel transitaient les produits qui arrivaient et qui partaient de la Russie. Parmi ces produits il y avait le thé – russe, pas anglais – pour lequel Königsberg devint une véritable plaque tournante et dans le commerce duquel se lancèrent également les Cohn. Quant aux Arendt, une famille aux vieilles racines locales, leur représentant le plus connu fut peut-être Max (mort en 1913), un grand homme d’affaires et un des dirigeants de la communauté juive. Mais leurs enfants, nés déjà après la création du Second empire allemand en 1871 et élevés dans les conditions d’aisance matérielle, fréquentaient bien moins souvent le milieu d’affaires de leurs parents et de leurs grands-parents, que celui des médecins, des juristes, des enseignants ou des artistes. Ainsi, lorsque Martha Cohn se maria avec Paul Arendt au tournant du siècle, ils étaient déjà résolument à gauche et c’est dans cette ambiance que naquit en 1906 leur fille, Hannah, future écrivaine et grande philosophe. Matériellement aisée, très bonne élève à la forte personnalité et à l’esprit individualiste, Hannah n’eut que peu de chances d’éprouver des réactions antisémites dans cette ville où la plupart des Juifs étaient fortement assimilés à la culture allemande. Ceci était encore plus évident dans le bon quartier de Hufen, celui des Juifs laïcs exerçant dans le commerce et dans les professions libérales. D’ailleurs, s’il y avait des conflits ou tensions communautaires, c’était souvent entre les Juifs assimilés des classes aisées et les Juifs orthodoxes présents surtout au sein des couches inférieures, les deux groupes habitant des quartiers bien différents et plutôt éloignés l’un de l’autre. Alors que le Hufen était situé au nord de la Prégel, les Juifs pauvres habitaient surtout au sud du fleuve, à proximité de la vieille synagogue et proche de la gare du sud (aujourd’hui la gare centrale sur la place Kalinine). Quant à Hannah Arendt qui grandit dans cette ville hautement libérale, elle se pencha sur la haine du Juif et consacra à l’antisémitisme une partie de sa trilogie Les origines du totalitarisme, sans pour autant examiner plus particulièrement le cas de la Prusse orientale. Et pourtant, cette ville de Kant, des Lumières et de la symbiose libérale judéo-allemande par excellence, fut la scène du triomphe électoral de Hitler inégalé dans aucune autre région du Troisième Reich, prise d’une hystérie antisémite qui n’en vit peut-être rien de pareil ailleurs dans le pays. Pourquoi ? Certes, lorsque Arendt invoque un petit groupe de Juifs qui, à Königsberg et ailleurs en Allemagne, monopolisa le réseau de grandes 33

banques et s’allia à l’Etat prussien puis allemand pour tout ce qui concernait le prêt (y compris pour financer un effort militaire même dans les cas où le parlement s’y opposait), cela eut pour conséquence l’apparition des offensives antijuives au sein de l’opposition à l’Etat et à sa politique. Königsberg ressemblait également à d’autres villes allemandes pour ce qui était du petit commerce, de plus en plus accaparé par les familles juives qui, plutôt solidaires, semblaient mieux disposés à imposer et à contrôler les prix de marchandises, tout en minimisant la compétition entre elles. Par temps de crises, celles-ci s’en sortaient mieux que la classe ouvrière, nombreuse et hétéroclite, employée dans l’industrie, tout suscitant de nouveaux des réactions antijuives. En Prusse orientale, tous ces phénomènes furent perçus, surtout après la Première Guerre mondiale, avec une acuité bien plus importante au regard de la spécificité de sa position géopolitique, permettant peut-être mieux d’expliquer la ferveur avec laquelle l’enthousiasme pronazi et l’antisémitisme envahirent la province. Car l’affaiblissement de l’Etat central après la Grande Guerre ne pouvait se concrétiser mieux qu’ici, lorsque la région autour de Königsberg fut coupée du reste de l’Allemagne par le couloir de Dantzig qui relia en même temps la Pologne à la mer Baltique. L’afflux des Juifs appauvris de l’Europe de l’est accentua encore le conflit intra-communautaire entre les Juifs assimilés et les orthodoxes venus de l’étranger car, une fois de plus, Königsberg confirma le rôle de pont qu’il jouait entre la Russie (et les Etats issus de son effondrement) et l’Allemagne. Mais la Russie elle-même, désormais soviétique, changea radicalement et loin de constituer un énorme marché potentiel dont Königsberg avait su si bien profiter dans le passé commença à faire peur aux Allemands de la Prusse orientale. Marx, Trotski, Zinoviev et bien d’autre furent tous Juifs et révolutionnaires et le spectre de la « menace judéo-communiste » émergea désormais du côté est de la frontière de la Prusse. Qu’adviendra-t-il dès à présent à cet îlot de la terre allemande entouré des forces ennemies de pratiquement tous les côtés et dont le lien avec la mère patrie ne s’effectuait qu’à l’aide d’une aléatoire liaison maritime ? Paradoxalement, une question analogue se pose aujourd’hui, sauf que cette fois-ci c’est la Russie qui en est le sujet principal ! Après la guerre, certains habitants allemands s’y résignèrent, donc, en attendant des temps meilleurs. D’autres se mirent à partir et Königsberg ressembla de plus en plus à une ville-forteresse et à un avant-poste militaire, comme ce fut déjà souvent le cas dans le passé. En 1914 les Arendt avaient fui le pays pour la première fois lorsque l’arrivée imminente de l’armée tsariste menaça la ville. Seule une éclatante victoire des forces du maréchal Hindenburg à Tannenberg, non loin de là, leur permit d’envisager le retour. Après 1918, le déclin se poursuivit, largement à cause de l’isolement géopolitique de la Prusse orientale, et il se transforma en une catastrophe durant la Grande Dépression : l’antisémitisme ambiant se vit rejoindre par la phobie judéo-communiste propagée par le gouvernement nazi et finit par déclencher cette hystérie invraisemblable qui 34

vit la population juive se vider rapidement de presque 60% au cours des années 1930. Depuis, avec le départ des derniers Juifs allemands en 1948, il n’y a plus aucun Juif dans la nouvelle ville russe de Kaliningrad qui serait encore né à Königsberg. Jusqu’aujourd’hui, il n’y a non plus aucun souvenir, monument ou plaque commémorative, qui parlerait de la présence juive dans cette ville avant la guerre ou de l’extermination des Juifs de Königsberg. 2. A Eylau et à Friedland sur les traces de Napoléon. J’ai hâte de quitter Kaliningrad, ne serait-ce que pour échapper juste un jour au poids de son passé germano-russe, pas toujours glorieux, ainsi qu’à sa laideur architecturale. Je prends aussitôt le bus en direction de Pravdinsk et de Bagrationovsk situées toutes les deux à une cinquantaine de kilomètres au sud-est, tout près de la frontière polonaise. Les noms russes de ces deux villes ne disent peut-être pas grande chose au lecteur mais leurs noms originaux allemands sont bien plus connus, surtout parmi les Français : Eylau et Friedland, respectivement. En France, il n’est de mois qui ne s’écoule sans qu’un film, un livre ou une exposition ne mette Napoléon en vitrine. Le public tout simplement le redemande. Sa personnalité – peut importe ses erreurs ! – continue à épater et les plus larges avenues et les plus belles places chantent les victoires de l’empereur, y compris celles d’Eylau et de Friedland. Plus je m’éloigne de Kaliningrad, plus le paysage est beau, presque sauvage. Le terrain est au début tout plat et la vue s’étend très loin. Le soleil est encore bas et ses rayons ne font que caresser les champs dont les couleurs m’émerveillent de plus en plus : le vert et le violet. De petits bois découpent les champs en morceaux mais c’est le lupin – du lupin violet partout ! – qui donne le ton au paysage, parfois à plusieurs centaines de mètres de deux côtés de la route. C’est beau et gai mais je n’arrive tout de même pas à effacer de mes pensées l’idée que ces champs remplis de lupins semblent indiquer que personne, peut-être, ne les cultive, qu’ils sont laissés en friche, année après année, abandonnés à leur propre sort. Parallèlement, les villages se vident. Les gens qui étaient venus ici de quatre coins de l’empire soviétique après la guerre, ont déjà largement quitté les champs en quête de travail dans la ville de Kaliningrad, en Russie proprement parlée, voire à l’étranger. Ne se sentaient-ils pas suffisamment attachés à cette terre dont chaque morceau fut autrefois soigneusement travaillé à l’allemande et où cette étrange église gothique en brique avec une tour en pique ne ressemblait guère à la leur pourvue des bulbes orthodoxes ? Parfois, en traversant des villages, je passe à côté d’un squelette rouge-brun dont la tour penche de plus en plus dangereusement vers cette terre où plus aucun soutien ne l’attend. Là, au milieu des murs où les gens avaient l’habitude de s’adresser à Dieu, poussent désormais des arbres, tandis que les enfants, en vacances scolaires chez leurs grands-parents et profitant de quelques ruines, y jouent volontiers à la guerre.

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A l’approche de la frontière, le paysage devient un peu plus vallonné, parsemé de monticules et de petits lacs. Il y a un peu plus de forêts également. Juste devant Bagrationovsk, j’aperçois un grand panneau en béton avec le nom actuel de la ville et celui d’avant 1946 : Eylau. Le drapeau russe et l’ancien emblème prussien incorporant trois croix noires sur un fond blanc donne des couleurs à cette construction qui pourrait désormais passer pour un monument. Cette petite ville d’environ 7 000 habitants est située sur une colline. Au point culminant, là où plusieurs rues se rencontrent autour d’un rond-point central, se dresse une colonne blanche couronnée d’un aigle russe impérial à deux têtes indiquant le nombre de kilomètres à partir de cette ville : Moscou – 1084, Bruxelles – 1113. Une question s’impose : cette position à distance égale entre deux points de référence majeurs aura-t-elle une influence sur le destin de la région de Kaliningrad ? Juste à côté on a placé un socle avec le buste du général Bagration (1765-1812), « héros de la guerre patriotique de 1812 ». D’origine géorgienne et princière, il mena des batailles aux côtés de Souvorov et de Koutouzov contre les Turcs, les Suédois et les Polonais et, finalement, contre Napoléon lui-même. Il s’illustra surtout à une autre bataille, celle de Friedland, et c’est son nom que les Soviétiques choisirent en 1946 pour rebaptiser Eylau. Mortellement blessé pendant la bataille de Moskova en 1812, ses restes se trouvent aujourd’hui sur le champ de Borodino près de la capitale russe. De l’autre côté de la rue, un restaurant nommé « Prusse orientale » en russe et en allemand ne sert à cette heure matinale que de la bière. Plus loin, se trouve une tserkov orthodoxe aux murs blancs et pourvue de cinq coupoles, chacune couronnée d’une croix dorée. Elle fut construite en 1993 et le service y reprit la même année. Ses couleurs contrastent fortement avec celles des murs de quelques grands bâtiments en briques rouges datant évidemment d’avant la dernière guerre. L’un d’eux, au bas de la colline et partiellement en pierre, constitue le dernier fragment du mur d’enceinte du château prussien du XIVème siècle. Malheureusement, malgré la récente restauration, le toit de cette construction montre déjà des signes de délabrement, comme si les autorités ne savaient pas exactement que faire de ce vestige. Mais la perspective de ces deux bâtiments est très saisissante : l’un représente le début de l’époque prussienne, l’autre, celle de la nouvelle période russe. Je reprends aussitôt la rue Tsentralnaïa qui, à partir du centre, descend vers le sud. C’est là, au numéro 19, que se trouve une partie d’un ancien immeuble, à l’époque bien plus grand, dans lequel se trouvait pendant dix jours au mois de février 1807 le quartier général de l’empereur Napoléon. Une plaque noire accrochée récemment au mur l’atteste d’ailleurs. En continuant vers la frontière qui n’est qu’à trois ou quatre kilomètres de là, j’arrive à la route principale bordée d’arbres. Dans la pénombre, sur le bas-côté gauche, j’aperçois un modeste panneau, à peine visible, indiquant l’emplacement du monument en souvenir de la bataille d’Eylau du 7-8 février 1807. Un chemin non goudronné long d’une centaine de mètres mène directement à un 36

obélisque tout blanc érigé en 1856 et entouré d’une clôture métallique. Deux canons de l’époque placés sur les deux flancs ainsi qu’une couronne de roses artificielles aux couleurs nationales russes blanc-bleu-rouge embellissent ce monument plutôt austère. Tout autour je lis les noms des généraux de la coalition anti-napoléonienne russo-prussienne : son chef, général Benningsen, le chef du dernier corps prussien encore opérationnel Lestocq et le général Dierike. Puis une phrase de remerciement : « A la gloire de Lestocq et de Dierike et à celle de leurs valeureux soldats ». Derrière le bois passe un chemin de fer, puis s’étend un large champ recouvert d’un épais tapis de lupins violets. Cette dernière image est trop belle et trop romantique pour que je puisse imaginer ici même une des plus sanglantes batailles de l’ère napoléonienne. Il faudrait, semble-t-il, que je retourne à cet endroit en février lorsque la neige recouvre le champ d’une couche épaisse et le brouillard rend le lieu plutôt lugubre. Ici, pendant quatorze heures de combats et de canonnades acharnées, s’affrontèrent 85000 Français face aux 80 000 Russes. Les morts et les blessés jonchaient partout le sol et, le lendemain, la neige n’était plus blanche mais rouge. Un officier dit : « Je n’ai jamais vu autant de morts sur un aussi petit espace de terrain ». Un véritable massacre. Du côté français, on parlait à l’époque de 1 900 morts et de 5 700 blessés, mais c’était un mensonge. D’autres, comme le général Marbot (âgé alors de 24 ans), estimèrent les pertes françaises trois à quatre fois plus importantes. Côté russo-prussien, l’estimation de vingt mille morts et blessés est la moyenne de plusieurs chiffres. La victoire de Napoléon eut un goût amer d’autant que Bennigsen, à la faveur de la nuit, se replia sur Königsberg sans être inquiété. Pour une issue plus décisive, il faudra attendre quelques mois encore, jusqu’à la bataille de Friedland. * * *

Friedland, ou plus précisément Pravdinsk d’aujourd’hui, est éloignée de Bagrationovsk de 25 kilomètres seulement. La route est très peu fréquentée et le taxi improvisé reste, comme souvent dans la région, la seule solution de transport. Je passe de nouveau au milieu des champs laissés en friche, presque sauvages. Le chauffeur confirme qu’à cause des bas salaires dans l’agriculture et grâce à la nouvelle liberté de mouvement dont jouissent désormais les gens, une grande partie des paysans a décidé de partir en ville et la seule véritable ville de la province est Kaliningrad. Toutes les autres ne sont que de petites bourgades tristounettes où les gens traînent sans savoir comment s’occuper tout au long de la journée. Les bus qui les relient avec la capitale régionale sont le plus souvent pleins et rentables. Toute autre liaison est aléatoire. On s’arrête de temps en temps sur le chemin de Pravdinsk pour que je puisse prendre quelques photos de ces tableaux bicolores vert et violet. Mon chauffeur s’étonne à chaque fois, comme si je n’avais jamais vu des lupins dans ma vie. « Dès que vous traversez la frontière », lui dis-je, 37

« n’importe quelle frontière, d’ailleurs, tous les champs sont généralement bien cultivés et la vue d’un tapis de fleurs comme celui-ci est plutôt unique ! » Je lui dis aussi que, peut-être, je suis un peu plus sensible à ce type de beauté naturelle, surtout si on ajoute à l’image la carcasse d’une vieille église néogothique en brique qui suscite chez moi un sentiment de nostalgie, voire de mélancolie. Il sourit et reprend aussitôt le sujet « allemand » : « Je pense que les Allemands reviendront ici un jour. Je l’espère, même. Ils sauraient depuis longtemps quoi faire avec cette terre maudite et presque à l’abandon. Même mauvaise, ils sauraient en faire un jardin ». Je lui rétorque que j’espère que ce ne sera pas le cas, mais, sait-on jamais ? Une fois arrivés, le taxi me dépose à la lisière sud de la ville, juste devant le pont sur la Lava (ex-Alle). En fait, c’était pour défendre le passage sur cette rivière que la ville fut fondée au début du XIVème siècle. La haute tour de l’église est visible de loin. En m’y approchant, je constate que tout le bâtiment, en brique rouge comme d’habitude et aux larges parties blanches, est dans un état exceptionnel pour cette région généralement ravagée. D’ailleurs, c’était une des plus grandes et plus belles églises de toute la province. Seul le couronnement de la tour, en forme d’une petite pyramide, trahit les traces d’une récente reconstruction. Malheureusement, les maisons aux alentours, à deux étages, sont plutôt délabrées et leurs murs sont couverts de graffiti aux textes parfois violents, aux connotations souvent bien politiques, exhibant tantôt des signes soviétiques, tantôt ceux des « skinheads » ou des néo-nazis et me rappelant, une fois de plus, le tristement célèbre pacte germano-soviétique de 1939. Est-ce ainsi que s’exprime le désarroi d’une partie de la population et une méfiance vis-à-vis des élites au pouvoir ? En tout cas, visibles du cimetière jouxtant l’église, ces graffiti politiques se mélangent aux symboles et aux inscriptions se référant à la bataille napoléonienne de 1807 et peuvent facilement provoquer des maux de tête chez le visiteur qui, d’un coup d’œil, saisit trois volontés d’empire et trois expériences hégémoniques en Europe survenues en espace de deux siècles. Il n’y a presque plus de tombes dans ce petit champ couvert de l’ombre de quelques grands hêtres. Au fond, près de la rivière qui, ayant fait un grand arc, s’approche de nouveau de la ville mais cette fois-ci « par derrière », un obélisque de couleur verdâtre rappelle la bataille : « Ici repose le général Makowski, commandant du régiment des grenadiers de SaintPétersbourg, tombé le 14 juin 1807. Ce monument est érigé par sa Majesté le tsar russe Alexandre II, par le roi de Prusse Guillaume 1er [futur empereur d’Allemagne] et par les officiers du régiment des grenadiers FrédéricGuillaume III de Saint-Pétersbourg. Fait le 14 juin 1868 ». Quelques semaines avant la bataille, les forces de Napoléon avaient pris Dantzig assiégée depuis des mois et le commandant en chef des forces russes, le général Bennigsen, replié, lui, sur Königsberg et soucieux d’éviter le même sort à la citadelle de Prusse orientale, décida de passer à l’offensive. Il prit position à Friedland et se heurta, le 14 juin, aux trois corps d’armée dirigés par les généraux Lannes, 38

Ney, Murat ainsi que par Napoléon lui-même. Acculé à la rivière, là où je me trouve sur les bords de Lava, Bennigsen fut cette fois-ci écrasé. Avec les débris de son armée, il s’enfuit vers la ville de Tilsit sur le fleuve Niémen faisant frontière entre la Prusse et la Russie. Cette fois ce fut une victoire éclatante qui fit presque oublier à Napoléon le gâchis d’Eylau. Au centre de Pravdinsk, c’est la statue de Lénine qui, du socle noir, jette un regard toujours rassurant sur la place centrale autour de laquelle les bâtiments à deux et à trois étages ont tous été blanchis à la chaux. Près de Lénine, des sapins ont été plantés pour donner à l’ensemble une ambiance visiblement plus russe – une règle que l’on voit dans d’autres pays de l’exbloc soviétique où même la nature fut importée de l’intérieur de l’empire pour promouvoir la russification des terres. Au milieu de la place piétonne la fontaine ne marche pas, mais le dallage a été rénové et de nouvelles lanternes ont été mises en place. Je me dirige vers son angle sud-ouest où se dresse une maison à deux étages bâtie sur un plan carré et qui contient une librairie au rez-de-chaussée. C’est juste lorsque je me trouve à quelques mètres de là que j’aperçois une plaque accrochée au mur avec une information en russe et en français : « Napoléon séjourna dans cette maison le 14 juin 1807 ». De là, une jolie rue bordée d’arbres traverse toute la ville d’est en ouest en suivant le cours de Lava. Des bâtiments en briques rouges et de vieilles villas sont toujours là, presque intacts : ici une école, là un bureau de poste, plus loin un bureau de police. A mi-chemin entre la place et la limite ouest de la ville, en face d’un autre bâtiment en brique pourvu d’une jolie façade en forme triangulaire et abritant le siège local des sapeurs-pompiers, je tombe sur le socle rouge avec un buste noir du maréchal Koutouzov. Celui qui fut battu par Napoléon à Borodino sur la Moskova et qui lui abandonna Moscou, prit sa revanche sur l’empereur sur les bords de la Bérézina et le poursuivit de nouveau à travers la Prusse orientale sur le chemin de retour. Ainsi, les deux cents mètres que j’ai parcourus en quelques minutes entre la plaque noire de la place centrale et le buste de même couleur représentent cinq ans écoulés entre un Napoléon victorieux et un autre humilié, entre le dernier triomphe d’avant la campagne russe et la fuite en Prusse après la débâcle moscovite. Presque en face, d’un joli bâtiment de couleur vert pâle qui abritait autrefois le siège de l’administration locale, parviennent maintenant à mes oreilles des cris d’enfants. Au-dessus de la porte d’entrée, sous le petit clocher, une horloge qui a complètement perdu le sens du temps contient encore – de nouveau ? – l’inscription « Friedland ». Plus bas, deux plaques commémoratives, toutes deux blanches. Une est accrochée au mur où je lis en russe : « La fosse commune des soldats russe tombés à Friedland le 14 juin 1807 ». L’autre, en dessous, est en forme de tombe sur laquelle on a placé quelques boules de canon noires et le même texte mais en allemand. Ce souvenir, tout comme celui du cimetière de l’église, m’interpelle encore une fois à propos des relations russo-allemandes. Car, tandis qu’à Kaliningrad les traces d’histoire se référaient bien plus souvent au conflit et à la guerre entre 39

les deux puissances, ici c’est plutôt de l’alliance antinapoléonienne entre les mêmes Etats qu’il s’agit, l’alliance qui fit suite à la collusion contre les pays de la région, surtout contre la Pologne démembrée à l’instigation de SaintPétersbourg et de Berlin. Nulle part ailleurs plus qu’ici, de l’autre côté des frontières polonaises et lituaniennes, les triomphes de Napoléon (surtout celui à Friedland) ne donnèrent tant d’espoir aux peuples dès qu’il s’agissait de leur libération et de leur indépendance, la France devenant désormais un véritable symbole de liberté. Alors qu’en Prusse et en Russie l’empereur français fut honni, détesté et méprisé, les Polonais et les Lituaniens l’honoraient, l’admiraient, le vénéraient presque, et les hommes se mobilisaient en masse pour contribuer à ses victoires. Et une Walewska et un Poniatowski n’étaient que des symboles de l’euphorie qui gagna le pays. Sa débâcle, par conséquent, fut perçue comme un drame national, suivi d’une vague d’émigration, d’apathie et d’un pessimisme politique pour une génération entière. C’est avec une certaine nostalgie que je quitte Friedland et sur le chemin du retour je m’obstine à utiliser cet ancien nom plutôt que Pravdinsk. Car, tandis que son étymologie allemande se réfère à la terre de liberté, l’origine de son équivalent russe – sait-on pourquoi ? – provient de pravda (vérité). La propagande soviétique avait-elle l’intention de réinterpréter le résultat de la bataille de Friedland ? Je continue à regarder par la fenêtre ces champs colorés qui défilent rapidement devant moi et qui semblent toutefois heureux de s’être libérés du travail des paysans qui, peut-être, ne les considéraient pas tout à fait comme les leurs. Les villages me paraissent encore plus tristes, à moitié vides et plutôt pauvres. Quant aux villes de petite et moyenne taille, elles ressemblent en fait de plus en plus aux villages où il ne fait pas bon vivre, où on manque cruellement de travail et où l’air n’est pas forcément plus respirable que dans la capitale. * * *

Après cette escapade sur les traces de Napoléon, je suis de nouveau prêt à affronter le passé et le présent de Kaliningrad. De la place de la Victoire, en plein centre-ville, je me dirige vers le sud où je passe devant l’imposant monument représentant une femme mature, au visage ferme mais exprimant néanmoins une certaine douceur. C’est la statue de la « Mère Russie » construite juste après la guerre et symbolisant l’accueil que la patrie soviétique fit à la province fraîchement conquise. Celle-ci, en effet, ne changea pas seulement de nom en 1946 mais devint également une partie de la république soviétique de Russie. Au pied du socle et sur l’escalier menant au monument, des jeunes hommes sont en train de vider leurs bouteilles de bière tandis que des morceaux de verre couleur verte témoignent de la bonne fréquentation nocturne du lieu par la nouvelle jeunesse. Ces jeunes, qui n’ont d’ailleurs pour la plupart pas connu le système communiste, semblent avoir 40

remplacé la vodka de l’ère soviétique par la bière devenue très à la mode grâce à son prix très abordable et à la publicité plutôt agressive à l’occidentale. Déboussolés, ignorant que Hitler considérait les Russes comme des hommes de seconde classe, certains d’entre eux seraient prêts à se lever pour afficher publiquement le signe de swastika. L’Allemagne est effectivement à la mode, y compris ses néo-nazis. En marchant plus au sud, en direction de la Prégel, je prends une large avenue qui portait autrefois le nom de l’Ordre teutonique (Deutschesordnungstrasse) et dont le nom d’aujourd’hui est Gvardeyski Prospekt, se référant à la 11ème Armée soviétique qui participa en 1945 au siège de Königsberg. A ma gauche apparaît un parc et puis une petite ruelle portant le nom de Bessel et dont la prolongation est celle de Wagner. Ce sont les rares rues de l’ex-Königsberg qui sont parvenues à préserver leurs anciens noms allemands tout au long de l’ère soviétique et même après. Sur un monticule entouré d’arbres se cache, dirait-on, une tombe couverte d’une grande plaque noire. Chauffée par les rayons de soleil, elle sert de terrain de jeu à quelques petites filles qui s’éloignent dès que je m’approche brusquement du lieu. Une inscription en allemand et en russe apparaît aussitôt: « Friedrich-Wilhelm Bessel, 1784-1846 – éminent astronome et mathématicien allemand, membre d’honneur de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg ; en 1810-1846 vécut et travailla à Königsberg ». C’est grâce à Bessel, qui fit construire et qui dirigea l’observatoire astronomique pendant plus de trente ans, qu’un modeste établissement dans le cadre de l’Université de Königsberg devint par la suite l’un des plus importants centres de recherches astronomiques en Europe. Bessel donna une impulsion cruciale au développement des sciences mathématiques et physiques à Königsberg et la ville commença à attirer de nombreux chercheurs de l’Europe entière. Ainsi, après la renommée de ses philosophes et critiques littéraires au XVIIIème siècle, l’Université Albertina de Königsberg gagna au siècle suivant une forte réputation en sciences exactes. C’est ici que naquirent et travaillèrent Gustav Kirchhoff, le physicien, et David Hilbert, le mathématicien, tandis que d’autres, comme Carl Jacobi ou Hermann Minkowski, tous deux mathématiciens, y passèrent une partie de leurs brillantes carrières professionnelles. Le physicien Hermann von Helmholtz, l’un des fondateurs de la thermodynamique, y travailla également tandis que Franz Neumann, son collègue, se lia pour la vie à cette ville où il mourut à la fin du XIXème siècle. Mais la carrière et la réputation de Bessel témoigne encore d’un autre phénomène et c’est peut-être cet aspect-là qui a permis de sauver et d’entretenir sa tombe: une étroite collaboration entre les scientifiques allemands et ceux de la Russie. Déjà au début du XVIIIème siècle, la Russie fut de plus en plus considérée comme un territoire au potentiel culturel et intellectuel important et les scientifiques germanophones étaient parmi les premiers membres de l’Académie des sciences russe fondée en 1725 par Pierre le Grand. Les hommes de Königsberg jouèrent dans ces 41

relations un rôle prédominant comme, par exemple, le mathématicien Christian Goldbach, le linguiste et l’orientaliste Gottlieb Bayer ou l’anatomiste et le fondateur de l’embryologie moderne Karl von Baer qui finiront tous par s’installer à Saint-Pétersbourg. De l’autre côté de Gvardeyski Prospekt, dans la verdure du parc parsemée de petits étangs, émergent à nouveau des fragments des constructions en briques rouges, les vestiges des bastions bâtis au XIXème siècle. Le tout est cependant dominé par une colonne en pierre grise haute d’une dizaine de mètres, symbole de la victoire soviétique sur les nazis. De tous les côtés je peux lire des phrases rappelant la bataille pour la ville à la fin de la Seconde Guerre mondiale : « Ici reposent mille deux cents soldats tombés pendant l’assaut contre la ville et la forteresse de Königsberg, les 6-10 avril 1945 ». Plus bas : « En quatre jours le bastion prussien fut réduit à néant ». Ou encore : « L’assaut contre Königsberg entrera pour l’éternité dans la mémoire de l’humanité ». Au-dessus encore un slogan : « Gloire aux héros de l’assaut de Königsberg ! ». Etc., etc. Autour, quelques bustes des chefs militaires tombés durant ces jours fatidiques qui changèrent pour toujours le destin de l’ex-capitale prussienne. Plus bas, derrière un petit parc, un long mur contient les centaines de noms des soldats tombés à la même occasion, presque tous d’origine russe, biélorusse ou ukrainienne. Ce sont d’ailleurs les personnes en provenance de ces trois pays, ravagés par l’agression et par l’occupation allemande, qui après le conflit allaient peupler en grande majorité la nouvelle province russe. Cette combinaison des fortifications allemandes et des monuments militaires soviétiques me fait une fois de plus penser au caractère si particulier de cette terre prussienne : terre de sanglantes batailles et de conflits en même temps que théâtre de l’étroite collaboration germano-russe. Rivalité et collusion, mariages et massacres. Tous ces symboles militaires donnent une fois de plus une image particulière à la ville de Königsberg et à son successeur comme une place d’armes, une tête de pont ou une forteresse allemande, d’un côté, ou bien comme une zone militarofrontalière fermée et une autre tête de pont, soviétique cette fois-ci, de l’autre. Son rôle ne changea pas. Juste les armes étaient braquées dans l’autre sens. Coupée de la mère patrie prussienne puis allemande après 1918, la Prusse orientale avait certainement un statut et une place particulière sur le territoire allemand et son soutien à l’Etat nazi était ici plus fort qu’ailleurs dans le IIIème Reich. Après l’écroulement de l’URSS, la position de cette province désormais exclavée de la Russie reflète comme dans le miroir de l’histoire sa condition d’avant la guerre. Comme auparavant on parlait du « corridor de Dantzig » pour relier Königsberg à Berlin, aujourd’hui aussi réapparaît de temps en temps l’idée de la construction d’une autoroute extraterritoriale permettant le transit rapide et non entravé entre Kaliningrad et la Biélorussie (en union avec Moscou) – sujet toujours très sensible en Pologne. En 2004, Vladimir Jirinovski, chef du parti nationaliste russe et président de la Commission parlementaire sur des questions de la géopolitique, proposa une 42

autre solution à l’enclavement de Kaliningrad : la construction d’un tunnel souterrain long d’une centaine de kilomètres sous le territoire de la Lituanie qui relierait la province avec la Biélorussie. Aux environs de l’ex-gare de marchandises, où se croisent aujourd’hui encore quelques chemins de fer désaffectés, émerge Brandenburger Tor, la Porte de Brandebourg, qui, tout naturellement, me fait une fois de plus penser à Berlin. C’est par là que passait la grande route transprussienne menant en direction de Dantzig et de la capitale prussienne, puis allemande. Très fréquentée également aujourd’hui, ses deux passages couronnés d’une façade en forme de triangle restent bien ouverts au trafic des véhicules et des piétons, tandis que dans des espaces aménagés sous le toit se sont réfugiés quelques magasins. La brique rouge, le matériel des chevaliers teutoniques depuis leur installation dans ces terres au XIIIème siècle, a également servi à la construction de cette porte. Utilisée au début surtout pour la construction des châteaux, des forteresses et des bastions, elle resta le matériel de construction le plus répandu dans cette terre de sable, d’argile et de bois et donna à toute la province un trait tout à fait particulier. J’essaie d’imaginer comment la ville de Königsberg était avant 1945. On dit qu’elle était une des plus belles villes de la Baltique mais c’est son histoire qui fait en sorte que la première image qui me vient à l’esprit est une énorme caserne où même les habitations civiles ressemblent aux baraques militaires. Un jour, lorsque je me suis retrouvé à l’autre bout des bastions défensifs de la ville, dans les ex-casernes « Kronprinz », j’ai fini par me perdre entre les cours et les murs qui se ressemblaient tous à cause de cette brique rouge légèrement noircie et omniprésente. Des ruelles défoncées, de multiples flaques d’eau et le ciel dangereusement noir d’où tombaient des trombes d’eau ont alors suscité en moi un sentiment de solitude et d’angoisse. Cette expérience m’a d’ailleurs rappelé une visite que, gamin, j’avais effectuée un jour au château de Marienburg (aujourd’hui Malbork en Pologne), la première capitale de l’Ordre teutonique dans les terres vieuxprussiennes avant son transfert à Königsberg en 1525. Là aussi, m’étant égaré dans le dédale des ruelles et des passages, j’étais pris de panique lorsque commencèrent à défiler dans ma tête les images du film Les chevaliers teutoniques (adopté d’après le roman de Henryk Sienkiewicz) où avait coulé beaucoup de sang, décidément trop pour mon jeune âge. Ici, à Kaliningrad, il pleuvait des cordes ce jour-là et dans les lugubres casernes « Kronprinz » j’avais une fois de plus l’impression de me retrouver dans une cité préparant un assaut militaire vers l’est. De vieilles voitures, pour la plupart de marque allemande aux couleurs sombres, stationnant devant les bureaux installés dans les bâtiments à briques rouges, m’avaient alors fait penser tantôt aux chevaux des Teutoniques tantôt aux véhicules blindés de la Wehrmacht. Sur les murs, au-dessus des portes, là où des lettres noires sur un fond légèrement blanc (parfois datant encore de l’avant 1945) étaient censées faciliter l’orientation, moi, je n’y voyais que des croix noires de l’Ordre. C’était ça la 43

force des préjugés accumulés depuis des années qui, combinée avec la situation particulière de la ville caserne, a agi sur mon imagination dans une atmosphère tout à fait particulière du déluge. Je fais encore un détour par quelques portes et fortifications en brique. Au nord de la ville, tout près des casernes, se trouve peut-être le plus impressionnant ensemble défensif entouré des eaux du lac créé par la construction de la digue. Là, les murs rougeâtres d’un énorme beffroi sortent des eaux dont la couleur, tantôt vert gris, tantôt bleu pâle, change rapidement en fonction du jeu de cache-cache entre le soleil et les nuages. C’est une des six bâtisses de ce genre qui faisait partie des bastions érigés autour de la ville au XIXème siècle. Celle-ci portait le nom du général Friedrich Karl Graf zu Dohna. Le FKGD, comme on l’appelait, fut battu par Napoléon à Eylau, en 1807, après quoi il passa au service du tsar Alexandre avant de revenir dans l’armée prussienne. C’était cela aussi une manière de souder les relations russo-prussiennes : en se prêtant des officiers qui effectuaient leur service dans l’une ou dans l’autre armée, surtout lorsque l’ennemi extérieur venait bouleverser l’hégémonie des deux Etats dans la région ou lorsque éclatait une insurrection contre leur emprise politique commune. Aujourd’hui, à l’intérieur de la Dohna-Turm s’est installé le Musée de l’ambre. Certaines pièces, très finement élaborées, proviennent encore de la collection d’avantguerre. D’autres, plus récentes et d’ailleurs plus intéressantes, représentent toutes sortes d’objets aux emblèmes soviétiques et mêmes des statuettes de personnalités communistes comme Lénine, Staline ou Khrouchtchev qui restent côte à côte. L’ensemble de l’exposition me fait forcément penser au Salon d’Ambre, le superbe cadeau que le roi de Prusse, Frédéric Guillaume 1er, offrit en 1717 au tsar Pierre le Grand. Celui-ci lui avait auparavant prêté main forte pour enlever aux Suédois la ville de Stettin, aujourd’hui en Poméranie polonaise. A l’époque, l’ambre, ce « soleil du nord », était une quinzaine de fois plus cher que l’or et le précieux cadeau reçut à juste titre le surnom de la « huitième merveille du monde » dont le prix dépasserait aujourd’hui vraisemblablement 200 millions d’euros ! Dans les conditions de fascination générale du « tout allemand » en Russie, était-ce une coïncidence que Pierre III (tsar en 1761-1762), le neveu de l’impératrice Elizabeth (17411761, celle qui voulait incorporer Königsberg à l’empire), épousât une obscure princesse Sophie d’Anhalt-Zerbst, née précisément à Stettin ? Paradoxalement, alors que le tsar lui-même méprisait plutôt la culture russe et semblait épouser les intérêts prussiens, son épouse allemande embrassa d’emblée les intérêts et la culture du pays d’adoption. Sous la pression du parti prorusse et guidée par sa propre ambition, elle finit même par faire disparaître Pierre III pour gouverner désormais seule pendant plus de trente ans en tant que Catherine II, dite la Grande. Les mariages russo-allemands continuaient de sceller l’entente politique entre les Romanovs et les cours allemandes. Les petits fils de Catherine II, les futurs tsars Alexandre 1er et Nicolas 1er, épousèrent eux aussi des princesses allemandes. Nicolas 1er se lia 44