Le prophète

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208 pages
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Description

Ce livre évoque la grande figure du cheick El Hadj Omar Tal (1792-1863) encore bien présente aujourd'hui dans la mémoire africaine. La personnalité de ce chef religieux et grand conquérant est perçue à travers le regard et la vie d'une femme. Cette femme accompagna le cheick dans son épopée à la fois brillante et sanglante. Son récit passionné, montre l'ampleur des desseins du cheixk : il s'opposa au colonisateur français, voulut un islam mystique et épuré, rêva de ressusciter les grands empires passés du Soudan occidental, et pesa sur la formation du Sénégal actuel.

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Date de parution 02 décembre 2011
Nombre de visites sur la page 65
EAN13 9782296476738
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0112 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Le prophète

Récit du Sénégal

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56701-6
EAN : 9782296567016

Tristan Chalon

Le prophète

Récit du Sénégal

L’Harmattan

Roman historique
Collection dirigée par Maguy Albet

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(1325-1521), 2011.
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Philippe CASASSUS,Philippe, le roi amoureux, 2010.
Jean-Claude FAUVEAU,Joséphine, l’impératrice créole, 2009.
Roger BOUCHAUD,L’homme du Sahel, 2009.
Tristan CHALON,L’homme-oiseau de l’île de Pâques, 2009.

Prologue. Le déjeuner

Le soleil déclinait. Une poussière d’or nimbait la côte des
Almadies, ses falaises, ses récifs. Les pêcheurs de Ngor attelés à
leurs pirogues les halaient sur la grève. Bariolées de teintes
vives, décorées de croissants, d’étoiles, de chevrons, les
pirogues reposaient couchées sur le flanc. A chaque extrémité
elles portaient un éperon usé par la vague marine. Les plus
grandes avaient été creusées à l’herminette dans un seul tronc
de kapokier et il fallait dix ou douze rameurs pour les propulser.
Les femmes de Ngor et des villages voisins accouraient acheter
un poisson, des crevettes géantes, des oursins qu’elles
cuisineraient ce soir. Elles se pressaient, elles se bousculaient en
riant autour des corbeilles pleines de soles, de thons, de sardines
qui frétillaient. Elles se penchaient sur les nasses où rampaient
des homards. Elles examinaient les bourriches d’huitres de
palétuviers. Ces huitres – originaires de la mangrove des
« Rivièresdu sud» – étaient élevées dans les parcs de la côte.
Les pagnes fleuris des femmes, leurs tuniques brodées de perles
en pâte de verre, les foulards noués sur leurs cheveux, l’écharpe
qui serrait leur taille composaient un parterre de couleurs
contrastées.

Une vieille femme observait l’animation joyeuse de la plage.
Assise à l’ombre d’un palmier, Suleïma respirait avec plaisir
l’air marin. Elle était en compagnie de Mohammed le lettré. Le
jeune homme appartenait à la famille des griots du village. De
père en fils les griots étaient porte-parole du groupe et
dépositaire de sa mémoire, à la fois hérauts, généalogistes,
poètes, musiciens. Auprès de son père, Mohammed veillait à
enregistrer les exploits, les traditions, les légendes de la
presqu’île du Cap Vert, de la fédération des Lébous, de ses
clans et de ses peuples. Il ne se séparait pas de son cahier ni de
son écritoire: bien que sa mémoire orale fût excellente, il
s’aidait de l’écrit et il avait l’habitude de prendre en notes sur
un cahier d’écolier les récits, les contes, les épopées qu’il
recueillait de la bouche des anciens.

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Mohammed avait fréquenté l’école coranique et l’école
française. Aussi loin qu’il remontât dans ses souvenirs, les
Français – même invisibles – étaient présents. Il savait bien
qu’ils n’étaient là que depuis peu. Mais leur présence lui
paraissait plonger dans un passé immémorial.

- Quand tu es née, demanda le griot à Suleïma, les Blancs
étaient-ils déjà installés sur cette terre ?

- Mais oui, depuis longtemps.

- Depuis longtemps ?

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- Enfant, je le croyais du moins. Mais plus tard j’ai rencontré un
homme, celui dont les Blancs n’aiment pas parler, dont ils ont
proscrit jusqu’au nom. Cet homme m’a appris que les Blancs
n’étaient pas ici depuis toujours, que ces Infidèles n’occupaient
que depuis peu ce pays, que cette terre d’Afrique ne leur
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appartenait pas .

- Qui est cet homme ?

- Je te le dirai un jour.

- Vit-il encore ?

- Il a disparu au monde, il y a bien des années. Il est mort
vaincu, désespéré, disent les uns. Moi je l’ai vu monter au ciel
sur un cheval blanc dans une lumière éblouissante. La
montagne grondait et devant lui les nuées s’écartaient. Oui, de
mes propres yeux, j’ai assisté à ce miracle. Et d’autres peuvent
aussi en témoigner.

- Tu connaissais bien cet homme ?

- Nul ne saurait prétendre avoir bien connu cette personnalité
exceptionnelle de science et de piété. Mais j’ai partagé un peu
sa vie. J’ai retenu sa parole, j’ai écouté ses enseignements, j’ai
prié selon ses conseils. Il m’appelait parfois sa fille spirituelle et
je peux dire que ma vie s’est arrêtée quand il a rejoint l’éternité.

- Mais ta vie ne s’est pas arrêtée.

- Je veux dire que mon cœur est mort et mortes les grandes
espérances que ce saint homme avait fait lever en moi.

- Quelles grandes espérances ?

- Je t’en ai dit assez pour ce soir. Il est temps maintenant que je
rejoigne ma case et que je prépare le repas.

9

Mais Suleïma ne bougea pas. Elle regardait l’océan qui palpitait
dans l’embrasement du couchant. Un vol de pélicans attirés par
l’odeur alléchante de poisson tournoyait dans le ciel. La plage
s’endormait. Des odeurs de grillades et d’épices venaient du
village où les femmes cuisinaient en plein air. Juché sur son
promontoire volcanique, le phare des Deux Mamelles avait
allumé ses feux. Plus loin, le phare du cap Manuel lui répondit
en lançant son rayon à intervalles réguliers. Venu du large, un
cargo se dirigeait vers le port. Une brume de chaleur
enveloppait au loin Dakar. La petite ville se préparait au
sommeil. Le silence du crépuscule ciselait les quelques bruits
attardés qui montaient du port, le cri d’une sirène, le sifflet
d’une grue à vapeur, une locomotive qui haletait. Enfin,
Suleïma se leva et s’éloigna.

Cette vieille femme étonnait Mohammed. Le jeune griot
cherchait depuis longtemps à mieux la connaître. Il était
persuadé que sa vie contenait un secret. Elle était différente des
autres femmes du village. Elle était venue d’ailleurs, de nulle
part. Son teint pâle, ses yeux clairs, des reflets henné sur ses
cheveux blancs indiquaient des origines mystérieuses, un
métissage. Mohammed avait interrogé autour de lui. Mais
Suleïma ne s’était jamais confiée à personne, ni aux anciens, ni
aux commères du village. Il y avait plusieurs décennies qu’elle
était arrivée comme épouse de Hadji Hossein. Sa beauté était
alors éclatante. Cette beauté avait disparu depuis, mais il en
subsistait un charme, comme un reste de parfum dans une
chambre abandonnée. Le jeune griot rangea son cahier et son
écritoire dont il tirait sa subsistance comme écrivain public. Il
rejoignit son père qui fumait sur le seuil de la case. Sa mère
Khalidja pilaitdu riz. Sa sœur ranimait le feu en puisant à
mesure dans le tas de bois mort. Les chèvres se promenaient en
bêlant doucement. Elles avaient soif.

- J’ai obtenu d’elle une demi-confidence, dit le garçon à son
père, mais sous forme d’une allusion vague.

- « Elle » est secrète, répondit son père, secrète par modestie ou
par orgueil. J’ai renoncé à surprendre ses confidences. C’est

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dommage car le bruit circule qu’elle aurait vécu une vie
exceptionnelle. Elle est d’origine toucouleur, je n’en sais pas
plus.

- Vous êtes, vous les hommes, aussi curieux et indiscrets que de
vieilles commères à l’affût de ragots, s’écria la mère. Toi,
Mohammed, va donc conduire à la mare les chèvres. Hâte-toi
car elles ont besoin d’être traites… Et où est donc ton frère, tu
ne l’as pas vu ?

Mohammed conduisit le petit troupeau à la mare. L’arrière des
dunes se creusait de dépressions où l’eau s’accumulait à la
saison des pluies. Les bêtes s’y abreuvaient. La brousse était
parsemée de mimosées et d’acacias épineux, de palmiers jaunis
et de baobabs. Elle souffrait de la sécheresse. Le couchant
teignait de pourpre la poussière qui s’élevait du sol sablonneux.
Le garçon rêvait de découvrir les secrets de Suleïma. Mais
comment y parvenir ? Comment l’inciter à se confier ? Tout en
surveillant ses chèvres qui se bousculaient pour boire,
Mohammed cherchait en vain un stratagème. De retour à la case
familiale avec son petit troupeau, sa mère Khalidja le lui
fournit :

- Invite-la de ma part. J’ai l’intention de convier voisines et
amies pour un déjeuner entre femmes. Cette petite fête sera
l’occasion de créer un climat de confiance. A toi ensuite de
jouer. Si tu es patient, habile, discret, peut-être obtiendras-tu
quelques confidences…

Khalidja invita ses voisines et ses amies à déjeuner quelques
jours plus tard. Mohammed se rendit à la case de Suleïma pour
la convier à la fête. La vieille dame siégeait au milieu de sa
nombreuse famille, ses fils et ses belles-filles, ses petits-enfants,
des cousins et des cousines. Elle accepta avec bonne grâce
l’invitation qui, dit-elle, l’honorait. Alors, en prévision de
l’événement, Khalidja se lança dans d’importants préparatifs
auxquels elle sacrifia ses économies personnelles.

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1

La veille, au grand marché de Dakar, elle se procura de la
farine, des avocats bien mûrs, des pamplemousses, du
gingembre. En revenant, son panier posé sur la tête, elle eut la
surprise de croiser une automobile: en ce début de siècle,
quelques années avant la «Grande Guerre», c’était encore un
spectacle peu ordinaire, un événement qui suscitait la curiosité,
qui faisait date. La voiture cahotait sur la piste, secouait ses
passagers – des officiers – et soulevait un nuage de poussière.
Le chauffeur cornait en riant de plaisir. Les oreilles déchirées,
Khalidja se réfugia vite sur le bas-côté. Le monstre en
s’éloignant laissa dans son sillage une traînée d’odeurs,
mélange écœurant de gaz, d’essence, d’huile, de métal chauffé.
De retour Khalidja conta son aventure. Son récit eut beaucoup
de succès.

Remise de ses émotions, elle se rendit au potager qu’elle
entretenait avec soin. Le jardin offrait en abondance de l’ail et
de l’échalote, des oignons et des carottes, du persil et des
piments. A la demande de leur mère, Mohammed et son frère
Djamel avaient exploré la brousse à la recherche de fruits
sauvages et – en dépit de la sécheresse – ils en rapportèrent des
bananes naines, des citrons acides, du paprika, des baies de
baobabs. Mauvaises pondeuses, les poules ne donnèrent que
quelques œufs.

Le matin du grand jour, Khalidja, tôt levée, acheta sur la plage
des soles et de l’espadon. Sa fille et deux femmes qu’elle avait
engagées pour la circonstance l’aidèrent à préparer le repas.
Nattes et coussins furent disposés sous les flamboyants en fleurs
qui, près de la case, répandaient leur ombre et une pluie de
pétales rouge carmin. Les calebasses étaient remplies d’un
mélange d’eau, de gingembre, de jus de citron vert. A midi les
invitées s’installèrent. Elles s’étaient habillées et coiffées avec
art et désir de plaire : c’était une exubérance de teintes vives, de
pagnes et de corsages fleuris, d’étoffes bariolées, de foulards
aux nœuds compliqués. Toutes avaient apporté des cadeaux,
fleurs, tissus, confiseries. La place d’honneur fut réservée à
Suleïma. Les conversations étaient coupées de plaisanteries,
d’éclats de rire, d’exclamations tandis que la maîtresse de

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maison, sa fille, leurs deux aides s’activaient devant les feux de
la cuisine en plein air, les mains moites, le visage rougi par
l’éclat des flammes, les yeux irrités par la fumée. Dans l’air
vibrant de chaleur les grillons chantaient et, perchées sur le
baobab, les cigognes claquaient leur bec. L’odeur d’huile
chaude et de grillades attirait les chacals.

Le déjeuner dura tout l’après-midi. En entrée on servit des
boulettes de sole à l’avocat. Puis ce furent des darnes d’espadon
parfumées aux épices et cuites à la poêle. Ce plat fut suivi de
patates douces accommodées au gingembre. Le repas s’acheva
par des beignets aux pamplemousses, accompagnés d’une tasse
de café amer et brûlant. Le soleil baissait quand les invitées se
séparèrent à regret. Suleïma félicita et embrassa Khalidja:
jamais elle n’avait aussi bien mangé ni pris autant de plaisir à
un repas...

A la suite de ce repas, des relations plus personnelles, plus
étroites de confiance et d’amitié s’étaient établies entre les deux
femmes et leurs familles. La vieille dame avait de l’affection
pour Mohammed qui venait la voir, lui rendait de menus
services, la distrayait. Un jour de lourde chaleur, elle était seule
dans la case avec l’une de ses petites-filles qui la coiffait.
Mohammed était passé lui remettre un bol de bouchées à la noix
de coco. Des nuages sombres s’amoncelaient dans le ciel
obscurci. La nature silencieuse guettait l’orage. L’océan avait le
poli d’une plaque de marbre noir.

- L’orage va éclater, lui dit le garçon.

Suleïma était rêveuse, elle parut ne pas avoir entendu.

- J’aime l’orage, lança-t-elle soudain, je suis fille de l’orage. Ma
mère me mit au monde au milieu d’un violent orage, par une
nuit d’épouvante traversée d’éclairs, comme si ma destinée
devait être placée sous le signe de la tempête et des ouragans.
La devineresse que l’on consulta confirma cette impression
défavorable et elle me promit le malheur : j’étais née,
déclara-telle, un jour néfaste, la conjonction des astres était menaçante,

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de terribles épreuves traverseraient mon existence… Ma mère
était superstitieuse, elle se surchargeait d’amulettes, de
grisgris, elle croyait aux présages : cette prédiction l’accabla.

- Vous n’êtes pas née ici,Suleïma ? demanda Mohammed.

- Non, je suis née loin du Cap Vert, au cœur du royaume ouolof
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de Walo , près du lac de Paniefoul. C’était vers l’an 1840 de
l’ère chrétienne, il y a soixante-dix années. Le lac de Paniefoul
est un affluent du grand fleuve Sénégal, de ce fleuve qui coule
au pied du désert. Partout règnent la sécheresse et l’aridité, les
paysages sont mornes et désolés. Mais autour du lac s’étend un
liseré enchanteur de jardins, de rizières, de palmiers. Du moins
je le revois ainsi dans les souvenirs de mon enfance. Ces
souvenirs sont peut-être embellis, mais mon enfance fut
heureuse.

- Les prédictions étaient fausses, la devineresse s’était donc
trompée ?

- Hélas non, la devineresse ne s’était pas trompée: ma
naissance n’était pas désirée, ni de mon père, ni de ma mère.

Suleïma commença son récit.

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Chapitre 1. Au pays Walo

Mon père, Henri Dumoulin, était un riche négociant français,
installé à Saint-Louis. Il faisait commerce de gomme, d’ivoire,
de peaux de crocodile, de plumes d’autruche. Mais sa fortune
trouvait sa source lointaine dans la traite des esclaves.
Longtemps sa famille avait possédé une loge dans l’îlot de
Gorée. C’était lui-même un «sang mêlé» issu de plusieurs
métissages au fil des générations. Comme son propre père,
comme son aïeul bordelais, il s’était conformé à l’usage local et
– pour la durée de son séjour au Sénégal – il avait donc
contracté un « mariage » temporaire à la mode sénégalaise avec
une servante-maîtresse : il avait « épousé » Agathe, une métisse
d’origine servile, une « signare ». Cet engagement ne l’avait pas
empêché de collectionner les maîtresses qu’il choisissait de plus
en plus jeunes à mesure qu’il avançait en âge. Ma mère,
Cherifa, était une de ses esclaves domestiques, d’origine
toucouleur. Elle appartenait à l’entourage des suivantes
d’Agathe. Mon père remarqua son éclatante beauté et son
extrême jeunesse. Il fut ébloui et Cherifa lui céda. Comment
n’aurait-elle pas cédé? Elle devint sa maîtresse par faiblesse,
par un calcul naïf: elle n’éprouvait pour cet homme ni
sentiment ni inclination, elle espérait seulement que cette
liaison la tirerait de sa condition misérable et l’affranchirait.

Quand elle se découvrit enceinte, elle ressentit un mélange de
colère et de peur. Elle n’aimait pas cet homme, elle ne
souhaitait pas un enfant de lui, elle se reprochait de mettre au
monde une petite créature qui risquait de souffrir des conditions
mêmes de sa naissance, elle se sentait trop jeune et trop
désarmée, seule, sans famille, dans une position ambiguë. Mon
père ne considérait que l’amante. Mère, Cherifa la petite esclave
toucouleur ne l’intéressait plus. Cette naissance l’embarrassait,
le gênait: il redoutait la réaction de son «épouse »,Agathe la
signare, que sans en convenir il craignait beaucoup. Pour ne pas
l’irriter, il avait pris soin de cacher sa liaison avec ma mère et
ma naissance fut tenue secrète bien que ce secret fût connu de
tous.

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Agathe en avait été informée la première par ses nombreux
espions. Elle dissimula ses sentiments, sa jalousie, son
humiliation, sa colère. Elle se tutSa beauté commençait à se
faner, à perdre l’éclat de la jeunesse. Aimant le luxe, dépensant
beaucoup, elle s’était endettée. Elle jugea prudent de ménager
mon père, de s’abstenir de reproches et de criailleries. Elle se
vengerait de ma mère, mais plus tard, décida-t-elle. Quant à moi
elle me haïssait.

Mon père eut la lâcheté de chasser de sa présence ma mère dès
qu’elle lui eut appris qu’elle était enceinte. Il l’éloigna de
SaintLouis en l’expédiant dans la plantation de riz et de coton qu’il
possédait à Richard-Toll, sur les bords du lac de Paniefoul.
Làbas, pensait-il, ma naissance aurait quelque chance de passer
inaperçue, d’échapper à la jalousie d’Agathe. Ce fut donc près
de Richard-Toll que je suis née par une nuit de violent orage.
Lorsque ma mère voulut se rendre à Saint-Louis afin de me
présenter à mon père, ce dernier refusa de la recevoir. Il lui
enjoignit de ne pas bouger de son exil de Richard-Toll où elle
fut reléguée avec interdiction de quitter la plantation sous aucun
prétexte. Le régisseur de la plantation, Sayyed, eut instruction
de surveiller ma mère, mais en la traitant avec des égards, en
pourvoyant à tous ses besoins et aux miens. Nous étions des
prisonnières, mais des prisonnières privilégiées. Ma mère
n’était astreinte à aucun travail, une case était mise à sa
disposition, notre subsistance était largement assurée. Et dans
un sens notre sort n’était pas trop malheureux.

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Aussi loin que remontent mes souvenirs, je revois le lac de
Paniefoul scintillant sous l’azur du ciel. Ce lac étroit s’étire en
longueur, du sud où il reçoit les eaux de la rivière Ferlo
jusqu’au nord où il sert de déversoir aux crues du fleuve
Sénégal. Là, sur les bords du lac, au village de Nder, résidait le
roi – ou « brak » – du Walo. Au milieu de paysages desséchés
et stériles, les rivages du lac dessinaient une frange de verdure.
Les cases des paysans et pêcheurs ouolofs s’y regroupaient en
hameaux. Les massifs de roseaux, les îlots de sable abritaient
des colonies de flamants, de pélicans, d’ibis. Petite fille,
j’aimais accompagner les pêcheurs à bord de leurs pirogues.
Dans le miroir des eaux je suivais le reflet des nuages qui
traversaient le ciel. Le pays ouolof – le Walo – fut ma petite
patrie, bien que je fusse par ma mère d’origine toucouleur. Mais
ce pays plein de charme était menacé par le désert et la
sécheresse. Il était ravagé par les razzias des Maures et par les
représailles françaises. Il subissait les incursions et les violences
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de bandes de soudards («tiedos »)qui le traversaient en toute
impunité dans un climat d’anarchie. Je rêve de revenir au Walo,
mais en sachant que sans doute je risquerais d’être déçue…

La plantation, ses rizières irriguées, ses champs de coton
s’étendaient le long du canal qui mettait en communication le
lac avec le grand fleuve, près du village de Richard-Toll. Une
allée de baobabs conduisait à la plantation. Les fûts énormes de
ces géants – d’une circonférence égale à celle d’une case –
portaient une couronne de branches qui retombaient vers le sol
en dessinant une coupole. Au bout de l’allée monumentale, se
dressait la «résidence ».On appelait ainsi la demeure où les
maîtres logeaient durant leurs séjours à la plantation. Mais mon
père n’y venait plus jamais. Cette bâtisse au toit en terrasse
comportait un étage qui était entouré d’un balcon où prendre le
frais quand venait le soir. Les murs d’adobe étaient peints en
jaune orangé, en ocre, en marron, les contrevents en bleu
électrique. Il était défendu de s’approcher du bâtiment comme
de se promener dans le jardin qui l’enveloppait. Mais je m’y
glissais et je parcourais librement les allées de palmiers,
j’admirais les parterres d’orchidées, la roseraie, le kapokier
centenaire aux racines monstrueuses, je regardais le jardinier
travailler. « C’est interdit, tu le sais, Suleïma, et tu serais punie
si le régisseur te surprenait » me disait le jardinier en souriant.
Mais il ne me chassait pas et je poursuivais ma promenade
jusqu’à la rampe qui descendait au débarcadère sur le canal. Un
peu à l’écart, les cases du régisseur, des contremaîtres, des
ouvriers du domaine s’alignaient en rang avec les entrepôts, les
ateliers, le parc à buffles, la grande citerne qui recueillait l’eau
de pluie. Il parait, m’a-t-on dit, que la plantation aujourd’hui a
disparu sous les broussailles, que la vieille demeure est en
ruine, que le beau jardin solitaire est devenu une friche où
paissent les troupeaux de zébus. Mais l’allée aux baobabs et le
kapokier sont toujours là et se souviennent des temps anciens.

Au-delà des apparences et de la douceur de ces paysages aux
vastes horizons, en dépit d’une nature généreuse – quand il
avait plu – en fleurs, en parfums, en nids, cet univers était dur,
misérable, guetté par le malheur. A mes yeux d’enfant il
paraissait enchanteur. Mon père refusait de revoir ma mère et de
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faire ma connaissance. Mais il étendait sur nous une forme de
protection, il nous assurait une sécurité. Sur ses instructions, le
régisseur de la plantation avait affecté à ma mère une case et
l’avait «meublée »,sommairement il est vrai,d’une natte au
sol, de deux matelas en fibres de kapok, de paniers et corbeilles
multicolores en osier, d’un coffre de rotin, de vaisselle en terre
cuite, d’ustensiles de cuisine. Dans le coffre, ma mère serrait
ses pauvres richesses, cadeaux modestes que mon père lui avait
jadis offerts: parures et bijoux de fantaisie, étoffes et
vêtements, colifichets, petit miroir, montre ornée de brillants,
nécessaire à toilette. J’aidais ma mère dans les menues tâches
quotidiennes. Elle m’apprit le peu qu’elle savait: coudre, filer
le coton, broder, accommoder le riz et le mil, brasser la bière,
fabriquer le beurre à base d’amandes de karité, préparer de la
tisane avec de l’écorce ou des feuilles de baobab… Je
l’accompagnais au potager, au lavoir, au marché, dans ses
visites. Le vendredi je me rendais avec elle à la mosquée de
Richard-Toll, car ma mère tenait à ce que je fusse une bonne
musulmane et elle m’enseigna les rudiments de la religion,
mêlés de beaucoup de superstitions, de croyances dans les
esprits, de crédulité.

Elle m’éleva aussi dans la fierté d’appartenir au peuple élu des
3
Toucouleurs. Ma mère était née dans le Fouta Taro, à
Korkadié, un village toucouleur de l’île à Morfil. Enlevée
enfant par une bande de chasseurs d’esclaves, vendue à un
traitant de Saint-Louis, échangée, puis revendue, c’était tout ce
qu’elle savait de ses origines, de sa famille, de son identité dont
elle avait été privée. Ses souvenirs étaient confus et rares, ils lui
étaient d’autant plus chers. Elle m’enseigna l’amour du peuple
toucouleur, de ses traditions, de sa langue. Loin du Walo, la
région du Fouta Taro était sa patrie, m’expliquait-elle. Cette
région s’étendait dans la vallée du Sénégal. Ses terres sèches et
arides étaient fécondées par les crues du fleuve géant. Le Fouta
Taro, me disait-elle, était pauvre mais pieux et fervent. Chaque
village possédait une mosquée d’où, psalmodiée par le muezzin,
la prière d’adoration descendait cinq fois par jour. Nulle part
ailleurs, les marabouts, les «hadjis »,les «talibés »,les sectes
et confréries, les pèlerinages locaux n’étaient aussi nombreux.

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Ma mère parfois s’exaltait au souvenir mythique des grands
empires africains de jadis que le destin avait balayés et détruits.
Elle appelait de ses vœux un saint homme, un pieux libérateur,
un prophète qui, un jour, se lèverait, chasserait les Infidèles,
restaurerait la splendeur de l’Unique. Elle était persuadée que
ce jour de sang, de foi, de gloire approchait, me confiait-elle.
Ces propos me fascinaient. Ils m’effrayaient aussi, car ma mère
défiait, me semblait-il, les Blancs. Ces étrangers m’inspiraient
de la terreur, ils me paraissaient tout-puissants et invincibles, je
craignais leur réaction si ces paroles imprudentes leur étaient
rapportées. Née d’un père français qui m’avait reniée, je n’avais
jamais rencontré un seul Blanc: mon imagination me peignait
les étrangers sous des traits d’autant plus redoutables.

Mais les années s’écoulaient paisibles, un peu monotones.
Parfois aussi des catastrophes s’abattaient sur le pays Walo.
Sécheresses, inondations, raids de soudards avaient pour effet la
fuite éperdue des populations, l’abandon des villages, du travail
de la terre et de terribles famines. Ces maux étaient épargnés à
la plantation qui bénéficiait de la protection du poste français de
Richard-Toll et de ses canons. Je grandis donc préservée et
heureuse. Fillette sage, obéissante, câline, j’étais aimée. Mais
j’étais laide et ma mère s’en désolait. Quand je fus plus âgée,
elle m’incita à «m’arranger »,à me montrer plus coquette, à
consacrer plus de soin à ma coiffure, à ma toilette. Ses efforts
ne rencontraient aucun succès. « Lala, ma chérie, me disait-elle
en me caressant, regarde comme tu es coiffée aujourd’hui, tu
ressembles à une sauvageonne! ».Je n’avais pas d’appétit et
aux repas elle me reprenait: «Mange, tu es maigrichonne, les
hommes n’aiment pas les squelettes, il faut que tu t’arrondisses
de la poitrine, des bras, des cuisses» s’écriait-elle et elle me
suppliait de reprendre du mil ruisselant de beurre de karité ou
d’un épais velouté d’arachide. Mais le miracle s’accomplit:
vers mes treize ans, j’acquis cette beauté qui me valut – au
diable la fausse modestie – une réputation de femme irrésistible.
Pour mon malheur, hélas. Car vers cette même époque
l’existence de ma mère et la mienne furent bouleversées.

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