Oscar Wilde - Oeuvres
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Français

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Oscar Wilde - Oeuvres

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Description

Ce volume 17 contient les Oeuvres d'Oscar Wilde en traductions française.


Oscar Wilde, dont le nom complet est Oscar Fingal O'Flahertie Wills Wilde, est un écrivain irlandais, né à Dublin le et mort à Paris le . (Wikip.)


Version : 4.1 (12/12/2017)
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Contenu de ce volume :

THEATRE
Salomé, écrite en français, 1893
Une femme sans importance, 1894
L’Importance d’être constant, 1895

ROMAN
Le Portrait de Dorian Gray, 1891

NOUVELLES
Le portrait de Monsieur W.H. et autres nouvelles
Le portrait de Monsieur W.H., 1889
Le Fantôme de Canterville, 1887
Le sphinx qui n’a pas de secret
Le modèle millionnaire
La maison des grandes
Le Crime de lord Arthur Savile et autres histoires, 1891
Le Crime de Lord Arthur Savile
L’Ami Dévoué
La Fameuse Fusée
Le Prince Heureux
Le Rossignol et la Rose
Le Géant Égoïste
Ego te absolvo
Old Bishop’s
La Peau d’orange
La Chasse à l’opossum, écrit en français, 1889.

POESIES
Poésies
La maison de la courtisane : nouveaux poèmes
Poèmes en prose

ESSAIS
Études d’Art et de Littérature
Derniers Essais de Littérature et d'Esthétique
Inentions, 1891
L’âme humaine sous le régime socialiste, 1891
2 lettres sur les prisons anglaises

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 43
EAN13 9782918042198
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

OSCAR WILDE
ŒUVRES lci-17

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Version de cet ebook : 4.2 (02/04/2019), 4.1 (05/12/2017), 4.0 (04/10/2017), 3.1
(02/03/2017), 3.0 (21/03/2016), 2.0 (29/08/2015)

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La déclinaison de version .n (décimale) correspond à des corrections d’erreurs et/ou
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La déclinaison de versions n (entière) correspond à un ajout de matière complété
éventuellement de corrections.SOURCES

–La source des textes de ce volume [pour les versions 1 à 3] se trouve sur les sites
Wikisource et Project Gutenberg (Gallica/BnF et Internet Archive). Les traductions
d’Une femme sans importance et de L’importance d’être constant, n’appartiennent pas
au domaine public et sont mises à disposition sous licence creative commons (CC
BYSA 3.0).
– Ebooks libres et gratuits : La maison des Grenades [v. 4] (BnF/Gallica).

–Couverture : Napoleon Sarony, 1882, New York. Wikimedia Commons.
–Page de Titre : Napoleon Sarony, 1882, New York. Wikimedia Commons.
Bibliothèque du Congrès (LC-USZC4-7096)
–Image Pré-sommaire : Alfred Ellis & Walery Studio, mars 1892.
gutenberg.spiegel.de/autoren/wilde.htm. Wikimedia Commons.
–Image Post-sommaire : Oscar Wilde et Alfred Douglas vers 1893. Oscar Wilde, his
life and confession, Frank Harris, vol. 2, 1918. Internet Archive.

Si vous pensez qu'un contenu quelconque (texte ou image) de ce livre numérique
n'a pas le droit de s'y trouver ou n’est pas attribué correctement, veuillez le signaler à
travers ce formulaire.LISTE DES TITRES
OSCAR FINGAL O'FLAHERTIE WILLS WILDE (1854-1900)
THÉÂTRE
SALOMÉ, écrit en français, 1893
UNE FEMME SANS IMPORTANCE, 1894
L’IMPORTANCE D’ÊTRE CONSTANT, 1895
ROMAN
LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY, 1891
NOUVELLES
LE PORTRAIT DE MONSIEUR W.H. ET AUTRES NOUVELLES
Le portrait de Monsieur W.H., 1889
Le Fantôme de Canterville, 1887
Le sphinx qui n’a pas de secret
Le modèle millionnaire
LA MAISON DES GRENADES, 1891
LE CRIME DE LORD ARTHUR SAVILE ET AUTRES HISTOIRES, 1891
Le Crime de Lord Arthur Savile
L’Ami Dévoué
La Fameuse Fusée
Le Prince Heureux
Le Rossignol et la Rose
Le Géant Égoïste
Ego te absolvo
Old Bishop’s
La Peau d’orange
LA CHASSE À L’OPOSSUM, écrit en français, 1889.
POÉSIE
POÈMES
LA MAISON DE LA COURTISA : NOUVEAUX POÈMES
POÈMES EN PROSE
PROSE
ÉTUDES D’ART ET DE LITTÉRATURE
DERNIERS ESSAIS DE LITTÉRATURE ET D'ESTHÉTIQUE
INTENTIONS, 1891
L’ÂME HUMAINE SOUS LE RÉGIME SOCIALISTE, 1891
2 LETTRES SUR LES PRISONS ANGLAISESP A G I N A T I O N
Ce volume contient 502 021 mots et 1 448 pages
01. Salomé 57 pages
02. Une femme sans importance 48 pages
03. L’Importance d’être constant 78 pages
04. Le Portrait de Dorian Gray 197 pages
05. La maison des grenades 82 pages
06. Le Crime de lord Arthur Savile et autres histoires102 pages
07. Le portrait de Monsieur W.H. et autres nouvelles136 pages
08. La Chasse à l’opossum 13 pages
09. Poèmes 144 pages
10. La maison de la courtisane : nouveaux poèmes 69 pages
11. Études d’Art et de Littérature 170 pages
12. Derniers Essais de Littérature et d'Esthétique 170 pages
13. Intentions 169 pages
UNE FEMME SANS IMPORTANCE
1893
Traduction par IMAGO DES FRAMBOISIERS (2013-15), (CC BY-SA 3.0)
57 pagesT A B L E
PERSONNAGES
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE 2
SCÈNE 3
SCÈNE 4
SCÈNE 5
SCÈNE 6
SCÈNE 7
SCÈNE 8
SCÈNE 9
SCÈNE 10
SCÈNE 11
SCÈNE 12
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE 2
SCÈNE 3
SCÈNE 4
SCÈNE 5
SCÈNE 6
SCÈNE 7
SCÈNE 8
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE 2
SCÈNE 3
SCÈNE 4
SCÈNE 5
SCÈNE 6
SCÈNE 7
SCÈNE 8
SCÈNE 9
SCÈNE 10
SCÈNE 11
SCÈNE 12
SCÈNE 13
SCÈNE 14
SCÈNE 15
SCÈNE 16
SALOMÉ
L’IMPORTANCE D’ÊTRE CONSTANTPERSONNAGES
Lord Illingworth, dandy, environ quarante ans
Sir John Pontefract, quatrième mari de Lady Caroline
Lord Alfred Rufford, gentleman oisif
Mr. Kelvil, député
Le vénérable archidiacre Daubeny, docteur en théologie
Gerald Arbuthnot, jeune clerc ambitieux
Farquhar, majordome
Francis, valet de pied
Lady Hunstanton, leur hôtesse à Hunstanton
Lady Caroline Pontefract, épouse de Sir John
Lady Stutfield
Mrs. Allonby
Miss Hester Worsley, 18 ans, américaine
Alice,, servante
Mrs. Arbuthnot, mère de Gerald, une femme sans importance.

LES DÉCORS DE LA PIÈCE
ACTE I. La terrasse de Hunstanton Chase.
ACT II. La salle de séjour à Hunstanton Chase.
ACT III. Le Hall de Hunstanton Chase.
ACT IV. Le salon de la maison de Mrs. Arbuthnot's House à Wrockley.
ÉPOQUE : L'époque actuelle
LIEU : Les Comtés du centre de l'Angleterre.
La pièce se déroule en 24 heures.ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Hester, Lady Caroline, Sir John
LADY CAROLINE. Je crois que c'est la première fois que vous séjournez dans un
manoir en pays anglais, Miss Worsley ?
HESTER. Oui, Lady Caroline.
LADY CAROLINE. On m'a dit que vous n'aviez pas de manoir, en Amérique ?
HESTER. Nous n'en avons pas beaucoup.
LADY CAROLINE.. Avez-vous du pays ? Ce qu'on appelle pays ?
HESTER., souriant. Nous avons le plus grand pays du monde, Lady Caroline. A l'école,
on nous disait tout le temps que certains de nos États étaient plus grands que la
France et l'Angleterre réunis.
LADY CAROLINE.. Vous devez trouver qu'il y a beaucoup de courants d'air, j'imagine.
(à Sir John) John, tu ferais bien de mettre ton cache-nez. A quoi cela sert que je te
tricote toujours des cache-nez si c'est pour ne pas les mettre ?
SIR JOHN. J'ai chaud, Caroline. Je t'assure.
LADY CAROLINE.. Je ne crois pas, John. Eh bien, Miss Worsley, vous ne pouviez pas
trouver un endroit plus charmant que celui-ci, bien que la maison soit excessivement
humide, ce qui impardonnable, et que cette chère Lady Hunstanton soit parfois assez
peu regardante sur les personnes qu'elle invite ici. (à Sir John) Jane favorise trop la
mixité. Lord Illingworth, bien sûr, est un homme très distingué. C'est un privilège de le
rencontrer. Et ce député, Mr. Kettle...
SIR JOHN. Kelvil, mon amour, Kelvil.
LADY CAROLINE.. Il est certainement très respectable. Quand on n'a jamais eu
l'occasion, de toute sa vie, d'entendre le nom de quelqu'un, cela en dit beaucoup sur
lui, de nos jours. Mais Mrs. Allonby n'est pas une personne très convenable.
HESTER.. Mrs Allonby me déplaît. Elle me déplaît plus que je ne puis le dire.
LADY CAROLINE.. Je ne suis pas sûre, Miss Worsley, que des étrangers comme vous
devriez cultiver des sympathies ou des répugnances à l'égard des gens qu'ils sont
invités à rencontrer. Mrs. Allonby est de très bonne naissance. C'est la nièce de Lord
Brancaster. Bien sûr, on raconte qu'elle a fait deux fugues avant de se marier, mais
vous savez combien la plupart des gens sont injustes. Moi-même, je suis persuadée
qu'elle n'a pas fait plus d'une fugue.
HESTER.. Mr. Arbuthnot est très charmant.
LADY CAROLINE.. Ah oui ! Le jeune homme qui travaille dans une banque. Lady
Hunstanton est très gentille de l'avoir invité ici, et Lord Illingworth semble s'être entiché
de lui. Je ne suis pas sûre, cependant, que Jane ait raison de ne pas le traiter selon
son rang. De mon temps, Miss Worsley, personne ne rencontrait jamais qui que ce soit
dans la bonne société qui travaillait pour gagner sa vie. Ce n'était pas considéré.
HESTER.. En Amérique, ce sont les gens que nous respectons le plus.
LADY CAROLINE.. Je n'en doute pas.
HESTER.. Mr. Arbuthnot est d'un naturel merveilleux ! Il est si simple, si sincère. C'est
la première fois que je rencontre quelqu'un doté d'un naturel si merveilleux. C'est un
privilège de le rencontrer.
LADY CAROLINE.. Miss Worsley, en Angleterre, ce n'est pas convenable pour une
jeune fille de parler avec tant d'enthousiasme d'une personne du sexe opposé. Lesanglaises concèdent leurs sentiments après le mariage. Elles ne les montrent qu'à ce
moment.
HESTER.. Est-ce qu'en Angleterre, vous refusez qu'un jeune homme et une jeune
femme soient amis ?
SCÈNE 2
Hester, Lady Caroline, Sir John, Lady Hunstanton, Francis
LADY CAROLINE. Nous le déconseillons. Jane, j'étais justement en train de dire que
vous nous aviez invité à une réception fort plaisante. Vous savez choisir vos invités.
C'est un véritable don.
LADY HUNSTANTON.Ma chère Caroline, que c'est gentil de votre part ! Je pense que
nous allons tous très bien ensemble. Et j'espère que notre charmante visiteuse
américaine rapportera de beaux souvenirs de notre vie de campagne à l'anglaise. (Au
valet de pied) Le coussin ici, Francis. Et mon châle. Prenez le Shetland. (Le valet de
pied sort pour aller chercher le châle.
SCÈNE 3
Hester, Lady Caroline, Sir John, Lady Hunstanton, Gerald puis Francis
GERALD. Lady Hunstanton, j'ai de très bonnes nouvelles. Lord Illingworth vient juste de
me proposer de faire de moi son secrétaire.
LADY HUNSTANTON. Son secrétaire ? C'est une bonne nouvelle, en effet, Gerald. Cela
présage un avenir très brillant pour vous. Votre chère mère en sera enchantée. Je dois
vraiment essayer de la persuader de venir ici ce soir. Croyez-vous qu'elle viendra,
Gerald ? Je sais à quel point il est difficile de la faire se déplacer.
GERALD. Oh ! Je crois vraiment qu'elle viendra, Lady Hunstanton, si elle sait que ce
que m'a proposé Lord Illingworth.
(Entre le valet de pied avec le châle)
LADY HUNSTANTON. Je vais lui écrire et lui annoncer la nouvelle, je lui demanderai de
venir pour le rencontrer. (au valet de pied) Attendez, Francis.
Elle écrit une lettre
LADY CAROLINE. C'est une merveilleuse opportunité pour un si jeune homme que
vous, Mr. Arbuthnot.
GERALD. En effet, Lady Caroline. Je crois que je me montrerai digne de cette
opportunité.
LADY CAROLINE. Je le crois aussi.
GERALD, à Hester. Vous ne m'avez pas encore félicité, Miss Worsley.
HESTER. Vous en êtes vraiment content ?
GERALD. Bien sûr que je le suis. Cela veut tout dire pour moi, les choses qui me
semblaient désespérément inatteignables seront peut-être à présent à portée de toutes
mes espérances.
HESTER. Rien ne devrait être hors de portée de l'espoir. La vie est un espoir.
LADY HUNSTANTON. J'imagine, Caroline, que Lord Illingworth vise une ambassade.
J'ai entendu dire qu'on lui avait offert Vienne. Mais c'est peut-être faux.LADY CAROLINE. Je ne pense pas que l'Angleterre doive être représentée à l'étranger
par un homme célibataire. Cela pourrait conduire à des complications.
LADY HUNSTANTON. Vous vous inquiétez trop, Caroline. Beaucoup trop, croyez-moi.
De plus, Lord Illingworth se mariera sans doute un jour. J'espérais qu'il se marie à Lady
Kelso. Mais je crois qu'il avait dit qu'elle avait une trop grande famille. Ou un trop grand
pied ? J'ai oublié. Je le regrette beaucoup. Elle était faite pour être la femme d'un
ambassadeur.
LADY CAROLINE. Elle avait sans doute une faculté merveilleuse pour se souvenir des
noms des gens, et pour oublier leurs visages.
LADY HUNSTANTON. Eh bien, c'est tout à fait normal, Caroline, vous ne trouvez pas ?
(Au valet de pied) Dites à Henry que j'attends une réponse. (à Gerald) J'ai écrit à votre
chère mère, Gerald, pour lui annoncer la bonne nouvelle et lui dire qu'il faut
absolument qu'elle vienne pour dîner.
Sort le valet de pied
GERALD. Mais c'est terriblement gentil de votre part, Lady Hunstanton. (à Hester)
Voulez-vous faire un tour, Miss Worsley ?
HESTER. Avec plaisir.
SCÈNE 4
Lady Caroline, Sir John, Lady Hunstanton
LADY HUNSTANTON. Je prends beaucoup d'intérêt aux affaires de Gerald Arbuthnot.
C'est mon protégé. Et je suis particulièrement heureuse que Lord Illingworth ait fait
cette proposition de son propre chef sans que je lui suggère rien. Personne n'aime
qu'on lui demande des services. Je me rappelle cette pauvre Charlotte Pagden qui
s'était rendue très impopulaire pendant toute une saison, parce qu'elle avait une
gouvernante française qu'elle recommandait à tout le monde.
LADY CAROLINE.. J'ai vu cette gouvernante, Jane. Lady Pagden me l'a envoyée.
C'était avant l'arrivée d'Eleanor. Elle était beaucoup trop jolie pour rester dans une
maison respectable. Je ne me suis pas demandé pourquoi Lady Pagden était si
empressée de se débarrasser d'elle.
LADY HUNSTANTON.. Ceci explique cela.
LADY CAROLINE.. John, l'herbe est trop humide pour toi. Tu ferais bien de t'éloigner et
de mettre tes caoutchoucs.
SIR JOHNJe suis très à mon aise. Je t'assure.
LADY CAROLINE.. Tu devrais me laisser décider de ce genre de choses, John. Je te
prie de faire ce que je te dis.
(Sir John se lève et s'éloigne)
LADY HUNSTANTON.. Vous le gâtez, Caroline, je vous le dis !
SCÈNE 5
Lady Caroline, Lady Hunstanton, Mrs. Allonby, Lady Stutfield
LADY HUNSTANTON. Eh bien, ma chère, j'espère que vous avez apprécié le parc. On
dit que le bois y est superbe.MRS. ALLONBY. Les arbres sont merveilleux, Lady Hunstanton.
MRS. STUTFIELD. Vraiment, vraiment merveilleux.
MRS. ALLONBY. Mais d'une certaine façon, je suis persuadée que si je vivais à la
campagne pendant six mois, je deviendrais tellement fruste que personne ne
m'accorderait la moindre attention.
LADY HUNSTANTON. Je vous assure, ma chère, que la campagne n'a pas du tout cet
effet-là. La preuve, c'était à Melthorpe, qui est à seulement deux miles d'ici, que Lady
Belton s'est enfuie avec Lord Fethersdale. Je me souviens parfaitement de cet
événement. Le pauvre Lord Belton est mort trois jours après, de joie, ou de la goutte.
Je ne sais plus. Nous faisions un long séjour ici à ce moment, nous suivions donc de
très près toute cette affaire.
MRS. ALLONBY. Je pense que s'enfuir est lâche. C'est courir loin du danger. Et le
danger est devenu rare dans la vie moderne.
LADY CAROLINE. Autant que je puisse dire, les jeunes femmes de notre époque
semblent penser que l'unique but dans la vie est d'être toujours en train de jouer avec
le feu.
MRS. ALLONBY. Le grand avantage de souvent jouer avec le feu, Lady Caroline, c'est
qu'on ne se brûle jamais. Ce sont les gens qui ne savent pas jouer avec le feu qui se
font roussir.
MRS. STUTFIELD. Oui ; je vois ça. C'est très très utile.
LADY HUNSTANTON. Je ne sais pas comment le monde tournerait avec de telles
théories, Mrs Allonby.
MRS. STUTFIELD. Ah ! Le monde a été fait pour les hommes et non pour les femmes.
MRS. ALLONBY. Oh, ne dites pas cela, Lady Stutfield. Nous en profitons beaucoup
plus. Il y a beaucoup plus de choses qui nous sont interdites.
MRS. STUTFIELD. Oui, c'est vrai. Tout à fait. Je n'avais pas pensé à cela.
SCÈNE 6
Lady Caroline, Lady Hunstanton, Mrs. Allonby, Lady Stutfield, Sir John, Lord Alfred,
Mr.Kelvil
LADY HUNSTANTON. Alors, Mr. Kelvil, en avez -vous fini avec votre travail ?
KELVIL. J'ai fini d'écrire pour aujourd'hui, Lady Hunstanton. Ce fut une tâche ardue. On
demande beaucoup de leur temps aux hommes politiques de nos jours, vraiment
beaucoup. Et je ne pense pas qu'on reconnaisse assez leur travail.
LADY CAROLINE. John, as-tu mis tes caoutchoucs ?
SIR JOHN. Oui, mon amour.
LADY CAROLINE. Je pense que tu ferais mieux de venir ici, John. C'est plus à l'abri.
SIR JOHN. Je suis très à mon aise, Caroline.
LADY CAROLINE. Je ne crois pas, John. Tu ferais mieux de t'assoir derrière moi.
(John se lève et s'exécute)
LADY STUTFIELD. Et qu'avez-vous écrit, ce matin, Mr. Kelvil ?
KELVIL. J'ai écrit sur le sujet habituel. La Pureté.
LADY STUTFIELD. Ce doit être un sujet très, très intéressant.
KELVIL. A notre époque, Lady Stufield, c'est le sujet national. Je proposais d'interroger
mes électeurs à ce sujet avant que le Parlement ne se réunisse. J'ai pu constater que
les classes les plus pauvres sont largement en faveur d'une moralisation à tous lesniveaux.
LADY STUTFIELD. C'est vraiment, vraiment bien de leur part.
LADY CAROLINE. Êtes-vous favorable à ce que les femmes se mêlent de politique, Mr.
Kettle ?
SIR JOHN. Kelvil, mon amour, Kelvil.
KELVIL. L'influence grandissante de la gente féminine est ce qu'il y a de rassurant
dans notre vie politique, Lady Caroline. Les femmes sont toujours du côté de la morale,
publique ou privée.
LADY STUTFIELD. C'est très, très gratifiant de vous entendre parler ainsi.
LADY HUNSTANTON. Ah, oui ! L'important chez une femme, ce sont ses qualités
morales. J'ai bien peur, Caroline, que ce cher Lord Illingworth ne reconnaisse pas les
qualités morales des femmes à leur juste valeur.
SCÈNE 7
Lady Caroline, Lady Hunstanton, Mrs. Allonby, Lady Stutfield, Sir John, Mr.Kelvil, Lord
Alfred, Lord Illingworth
LADY STUTFIELD. Tout le monde dit que Lord Illingworth est vraiment, vraiment
méchant.
LORD ILLINGWORTH. Mais quel monde dit cela, Lady Stutfield ? C'est sûrement l'autre
monde. Ce monde-ci et moi sommes en excellents termes.
(Il s'assoit à côté de Mrs. Allonby)
LADY STUTFIELD. Tous mes amis m'ont dit que vous étiez très très méchant.
LORD ILLINGWORTH. C'est vraiment monstrueux, cette manière qu'on a, de nos jours,
de faire courir des rumeurs, dans le dos des gens, qui sont absolument et entièrement
vraies.
LADY HUNSTANTON. Ce cher Lord Illingworth est incorrigible, Lady Stutfield. J'ai
renoncé à le réformer. Il faudrait tout un service public, un portefeuille ministériel et une
myriade de secrétaires pour cela. Mais vous avez déjà le secrétaire, Lord Illingworth,
n'est-ce pas ? Gerald Arbuthnot nous a dit la bonne nouvelle ; c'était vraiment gentil de
votre part.
LORD ILLINGWORTH. Oh, ne dites pas cela, Lady Hunstanton. Gentil, quel mot
affreux ! Je me suis entiché du jeune Arbuthnot dès le moment où je l'ai rencontré, et il
me sera d'une aide considérable pour une chose que j'ai été assez fou pour
entreprendre.
LADY HUNSTANTON. C'est un jeune homme admirable. Et sa mère est l'une de mes
plus chères amies. Il vient juste de partir en promenade avec notre jolie Américaine.
Elle est très jolie, n'est-ce pas ?
LADY CAROLINE. Beaucoup trop jolie. Ces Américaines emportent tous les bons
partis. Pourquoi ne restent-elles pas dans leur pays ? Elles n'arrêtent pas de nous dire
que c'est le Paradis des femmes.
LORD ILLINGWORTH. Mais c'est le cas, Lady Caroline. Et c'est pourquoi, comme Ève,
elles sont si incroyablement pressées d'en sortir.
LADY CAROLINE. Qui sont les parents de Miss Worsley ?
LORD ILLINGWORTH. Les Américaines sont merveilleusement douées pour cacher
leurs parents.
LADY HUNSTANTON. Mon cher Lord Illigworth, que voulez-vous dire ? Miss Worsley,Caroline, est une orpheline. Son père était un millionnaire très riche, ou un
philanthrope, ou les deux, je crois, qui a traité mon fils avec beaucoup d'hospitalité,
quand il a visité Boston. Je ne sais pas d'où lui vient son argent.
KELVIL. Du commerce de produits secs américains, j'imagine.
LADY HUNSTANTON. Qu'est-ce qu'on appelle « produit sec » en Amérique ?
LORD ILLINGWORTH. Les romans.
LADY HUNSTANTON. Que c'est singulier !... Bon, quelle que soit l'origine de son
immense fortune, j'ai une grande estime pour Miss Worsley. Elle s'habille extrêmement
bien. Toutes les Américaines s'habillent bien. Elles achètent leurs vêtements à Paris.
MRS. ALLONBY. On dit, Lady Hunstanton, que lorsque les bons Américains meurent,
ils vont à Paris.
LADY HUNSTANTON. C'est vrai ? Et quand les mauvais Américains meurent, où
vontils ?
LORD ILLINGWORTH. En Amérique.
KELVIL. J'ai peur que vous n'appréciez guère l'Amérique, Lord Illingworth. C'est
pourtant un pays très remarquable, surtout quand on sait que c'est un pays jeune.
LORD ILLINGWORTH. La jeunesse de l'Amérique est sa plus vieille tradition. Elle dure
depuis trois cents ans. A les entendre parler, on pourrait croire qu'ils sont dans leur
petite enfance. A la vitesse où va la civilisation, ils sont déjà dans leur adolescence.
KELVIL. Il y a évidemment beaucoup de corruption politique aux Etats-Unis. Je
suppose que vous faisiez référence à cela ?
LORD ILLINGWORTH. Je présume.
LADY HUNSTANTON. La politique se porte mal partout, m'a t-on dit. Surtout en
Angleterre. Ce cher Mr. Cardew ruine le pays. Je me demande si Mrs Cardew le lui
permet. Je suis sûre, Lord Illingworth que vous ne pensez pas que les gens sans
éducation doivent avoir le droit de vote ?
LORD ILLINGWORTH. Je pense que ce sont les seuls qui devraient avoir le droit de
vote.
KELVIL. Êtes vous apolitique, Lord Illingworth ou vous arrive t-il de prendre parti ?
LORD ILLINGWORTH. Personne ne devrait jamais prendre parti dans quoi que ce soit,
Mr. Kelvil. Prendre parti est le début de la sincérité, vient ensuite la constance, et l'être
humain devient d'un ennui mortel. Cependant, la Chambre des Communes fait très peu
de mal autour d'elle. Vous ne pouvez pas rendre les gens bons par un décret du
Parlement – c'est un fait.
KELVIL. Vous ne pouvez pas nier que la Chambre des Communes a toujours montré
une grande sympathie pour la souffrance des pauvres gens.
LORD ILLINGWORTH. C'est son vice particulier. C'est le vice de notre époque. On
devrait éprouver de la sympathie pour la joie, la beauté, les couleurs de la vie. Moins
on en dit sur les malheurs du monde, mieux c'est, Mr. Kelvil.
KELVIL. Mais notre East End est un véritable problème.
LORD ILLINGWORTH. En effet. C'est le problème de l'esclavage. Et nous tentons de le
résoudre en amusant les esclaves.
LADY HUNSTANTON. Certainement, on peut faire beaucoup avec peu de moyens,
comme vous dites, Lord Illingworth. Ce cher docteur Daubeny – c'est notre pasteur –
offre, accompagné de ses vicaires, de saines distractions pour les pauvres pendant la
mauvaise saison. Et on peut faire beaucoup de bien avec une lanterne magique, ou
avec un missionnaire, ou d'autres amusements populaires de ce genre.
LADY CAROLINE. Je ne suis pas du tout favorable à ce que les pauvres aient des
loisirs, Jane. Des couvertures et un bon feu suffisent. On aime déjà beaucoup trop leplaisir dans les classes supérieures. Ce dont la vie moderne a besoin, c'est de santé.
Cela sent le morbide, le maladif.
KELVIL. Vous avez tout à fait raison, Lady Caroline.
LADY CAROLINE. J'ai toujours raison, il me semble.
MRS. ALLONBY. « Santé », quel horrible mot.
LORD ILLINGWORTH. Le mot le plus stupide de notre langue, et on connait bien les
clichés habituels sur la santé. Dans la campagne anglaise, le Gentleman qui chasse le
renard. L'inexprimable à la poursuite de l'immangeable.
KELVIL. Puis-je vous demander, Lord Illingworth, si vous considérez la chambre des
Lords comme meilleure que la chambre des Communes ?
LORD ILLINGWORTH. Bien meilleure, en effet. A la Chambre des Lords, nous ne
sommes jamais au contact de l'opinion publique, cela fait de nous une corporation
civilisée.
KELVIL. Êtes-vous sérieux quand vous défendez une opinion pareille ?
LORD ILLINGWORTH. Très sérieux, Mr. Kelvil. (à Mrs Allonby) C'est une vulgaire
habitude, qu'ont les gens de nos jours de demander, quand on vient de défendre une
idée, si on l'on est sérieux ou pas. Rien n'est sérieux, excepté la passion. L'esprit n'est
pas une chose sérieuse, et ne l'a jamais été. C'est un instrument avec lequel on joue,
c'est tout. Le seul esprit sérieux que je connaisse, c'est l'esprit britannique. Et les
illettrés s'en servent pour faire du bruit.
LADY HUNSTANTON. Que dites-vous, Lord Illingworth, à propos de bruit ?
LORD ILLINGWORTH. Je parlais à Mrs. Allonby de la une des journaux londoniens.
LADY HUNSTANTON. Mais croyez-vous donc tout ce qui est écrit dans les journaux ?
LORD ILLINGWORTH. Toujours. De nos jours, il n'y a que l'incroyable qui se produise.
(Il se lève, suivi de Mrs. Allonby)
LADY HUNSTANTON. Partez-vous, Mrs. Allonby ?
MRS. ALLONBY. Pas plus loin que le jardin d'hiver, Lord Illingworth m'a dit ce matin
qu'on y trouvait une orchidée aussi magnifique que les sept péchés capitaux.
LADY HUNSTANTON. Ma chère, j'espère qu'il n'y a rien de ce genre. J'en parlerais
certainement au jardinier.
SCÈNE 8
Lady Caroline, Lady Hunstanton, Lady Stutfield, Sir John, Mr.Kelvil, Lord Alfred
LADY CAROLINE. Un naturel remarquable, cette Mrs Allonby.
LADY HUNSTANTON. Elle et son esprit fin se laissent parfois aller.
LADY CAROLINE. Et n'y a t-il que son esprit avec qui elle se laisse aller ?
LADY HUNSTANTON. Je l'espère, Caroline, j'en suis sûre. Cher Lord Alfred,
joignezvous à nous.
(Lord Alfred prend place derrière Lady Stutfield)
LADY CAROLINE. Vous voyez le bien chez tout le monde, Jane. C'est une faute grave.
LADY STUTFIELD. Est-ce que vous pensez vraiment, vraiment, qu'on devrait voir le mal
chez tout le monde, Lady Caroline ?
LADY CAROLINE. Je pense que c'est plus prudent, Lady Stutfield. Jusqu'à ce que, bien
sûr, les gens se révèlent être bons. Mais cela demande une enquête très poussée de
nos jours.LADY STUTFIELD. Mais il y a beaucoup de scandales injustes dans notre vie moderne.
LADY CAROLINE. Lord Illingworth m'a fait remarquer hier soir au dîner que la base de
tout scandale était une certitude absolument immorale.
KELVIL. Lord Illingworth est, bien sûr, un homme très brillant. Mais il me semble
manquer de cette belle croyance en la noblesse et la pureté de la vie qui est si
importante aujourd'hui.
LADY STUTFIELD. Qui est très, très importante, n'est-ce pas ?
KELVIL. Il me donne l'impression d'être un homme qui n'apprécie pas la beauté de
notre style de vie à l'anglaise. Je dirais qu'il a été corrompu par des idéaux étrangers.
LADY STUTFIELD. Il n'y a rien, vraiment rien, qui vaille la beauté de notre style de vie,
n'est-ce pas ?
KELVIL. En Angleterre, Lady Stutfield, c'est la colonne vertébrale de notre moralité.
Sans cela, nous deviendrions comme nos voisins.
LADY STUTFIELD. Et cela serait tellement, tellement triste, n'est-ce pas ?
KELVIL. Je crains, aussi, que Lord Illingworth ne considère les femmes que comme
des jouets. Moi, je n'ai jamais considéré la femme comme un jouet. La femme est la
complice intellectuelle de l'homme, en public comme en privé.
(Il s'assoit à côté de Lady Stutfield)
LADY STUTFIELD. Je suis très, très contente de vous l'entendre dire.
LADY CAROLINE. Êtes-vous marié, Mr. Kettle ?
SIR JOHN. Kelvil, ma chérie, Kelvil.
KELVIL. Je suis marié, Lady Caroline.
LADY CAROLINE. Vous avez des enfants ?
KELVIL. Oui.
LADY CAROLINE. Combien ?
KELVIL. Huit.
(L'attention de Lady Stutfield se reporte sur Lord Alfred)
LADY CAROLINE. Mrs. Kettle et les enfants sont à la mer, je suppose ? Comptez-vous
les rejoindre bientôt ?
(Sir John hausse les épaules)
KELVIL. Si mes impératifs publics me le permettent.
LADY CAROLINE. Vos fonctions doivent être gratifiantes pour Mrs. Kettle.
SIR JOHN. Kelvil, mon amour, Kelvil.
LADY STUTFIELD, à Lord Alfred. Vos cigarettes dorées sont très très charmantes, Lord
Alfred.
LORD ALFRED. Elles sont affreusement chères. Je ne peux me les payer que lorsque
j'ai des dettes.
LADY STUTFIELD. Cela doit être terriblement, terriblement pénible d'avoir des dettes.
LORD ALFRED. Il faut avoir une occupation de nos jours. Si je n'avais pas mes dettes,
je ne saurais pas à quoi penser. Tous les types que je connais ont des dettes.
LADY STUTFIELD. Mais les gens à qui vous devez de l'argent ne vous causent-ils pas
de gros, de très gros ennuis ?
LORD ALFRED. Oh, non, ils m'écrivent, et moi pas.
LADY STUTFIELD. C'est très très étrange.SCÈNE 9
Lady Caroline, Lady Hunstanton, Lady Stutfield, Sir John, Mr.Kelvil, Lord Alfred, Francis
LADY HUNSTANTON. Ah, c'est une lettre, Caroline, de cette chère Mrs. Arbuthnot. Elle
ne viendra pas dîner. J'en suis navrée. Mais elle viendra dans l'après-midi. J'en suis
très heureuse. C'est une femme des plus délicieuses. Et sa main trace ses lettres
d'une façon merveilleuse, si étendue, si ferme.
(Elle donne la lettre à Lady Caroline)
LADY CAROLINE (la lisant) Tout cela manque un peu de féminité, Jane. La féminité est
la qualité que j'admire le plus chez une femme.
LADY HUNSTANTON. (reprenant la lettre et la laissant sur la table) Oh, elle est très
féminine, Caroline, et très bonne aussi. Vous devriez entendre ce que l'archidiacre dit
d'elle. A la paroisse, il la considère comme sa main droite.
(Le valet de pied lui parle bas)
LADY HUNSTANTON Dans le salon jaune. Et si nous y allions tous ? Lady Stutfield, et
si nous rentrions prendre le thé ?
LADY STUTFIELD. Avec plaisir, Lady Hunstanton.
(Tous se lèvent et vont pour sortir. Sir John propose à Lady Stutfield de porter
son manteau.)
LADY CAROLINE. John! Si tu voulais bien laisser ton neveu s'occuper du manteau de
Lady Stutfield, tu pourrais peut-être m'aider avec mon panier.
SIR JOHN. Bien sûr, ma chérie.
SCÈNE 10
Mrs. Allonby, Lord Illingworth
MRS. ALLONBY. C'est curieux, les femmes laides sont toujours jalouses avec leur mari
alors que les belles femmes ne le sont jamais !
LORD ILLINGWORTH. Les belles femmes n'en ont jamais le temps. Elles sont toujours
trop occupées à être jalouses avec les maris des autres.
MRS. ALLONBY. J'aurais pensé que Lady Caroline se serait fatiguée des inquiétudes
conjugales aujourd'hui ! Sir John est son quatrième !
LORD ILLINGWORTH. Il est certain qu'abuser du mariage n'est pas très seyant. Vingt
ans de passion transforment une femme en ruine ; mais vingt ans de mariage la font
plutôt ressembler à un bâtiment public.
MRS. ALLONBY. Vingt ans de passion ! Est-ce qu'une telle chose existe ?
LORD ILLINGWORTH. Pas à notre époque. Les femmes sont devenues trop brillantes.
Rien ne gâche plus une passion qu'une femme qui a le sens de l'humour.
MRS. ALLONBYOu que l'homme ait envie qu'elle en ait.
LORD ILLINGWORTH. Vous avez parfaitement raison. Dans un Temple, tout le monde
doit être sérieux, excepté l'idole.
MRS. ALLONBY. Et cela devrait être l'homme ?
LORD ILLINGWORTH. Les femmes s'agenouillent gracieusement, pas les hommes.
MRS. ALLONBY. Vous pensez à Lady Stutfield !
LORD ILLINGWORTH. Je vous assure que je n'ai pas pensé à Lady Stutfield une seulefois depuis un quart d'heure.
MRS. ALLONBY. Est-elle un si grand mystère ?
LORD ILLINGWORTH. Elle est plus qu'un mystère, elle est une fantaisie.
MRS. ALLONBY. Les fantaisies sont éphémères.
LORD ILLINGWORTH. C'est là leur plus grand charme.
SCÈNE 11
Mrs. Allonby, Lord Illingworth, Gerald, Hester
GERALD. Lord Illingworth, tout le monde n'a cessé de me féliciter, Lady Hunstanton,
Lady Caroline et... tout le monde. J'espère que je ferais un bon secrétaire.
LORD ILLINGWORTH. Vous serez le secrétaire modèle, Gerald. (Il lui parle bas)
MRS. ALLONBY Aimez-vous la vie à la campagne, Miss Worsley ?
HESTER. Oui, vraiment beaucoup.
MRS. ALLONBY Et ne languissez-vous pas d'une soirée londonienne ?
HESTER. Je n'aime pas les soirées londoniennes.
MRS. ALLONBYJe les adore. Les gens intelligents n'écoutent jamais et les gens
stupides ne parlent jamais.
HESTER. Je pense que les gens stupides parlent beaucoup.
MRS. ALLONBY. Ah ? Je n'écoute jamais !
LORD ILLINGWORTH. Mon garçon, mon cher, si je ne vous aimais pas, je ne vous
aurais pas fait cette proposition. C'est parce que je vous aime bien que je veux vous
avoir avec moi.
SCÈNE 12
Mrs. Allonby, Lord Illingworth puis Francis
LORD ILLINGWORTH. Quel charmant garçon, Gerald Arbuthnot !
MRS. ALLONBY. Il est très gentil, très gentil en effet. Mais je ne supporte pas la jeune
demoiselle américaine.
LORD ILLINGWORTH. Pourquoi ?
MRS. ALLONBY. Elle m'a dit hier, avec une voix assez assourdissante, qu'elle n'avait
que dix-huit ans. C'était extrêmement pénible.
LORD ILLINGWORTH. On ne devrait jamais faire confiance à une femme qui dit son
âge véritable. C'est qu'elle n'est pas capable de garder un secret.
MRS. ALLONBY. De plus, c'est une Puritaine.
LORD ILLINGWORTH. Ah, cela c'est inexcusable. Je ne blâme pas les femmes laides
qui sont puritaines. C'est la seule excuse qu'elles ont pour être laides. Mais celle-ci est
indubitablement belle. Je l'admire immensément.
(Il regarde fermement Mrs Allonby)
MRS. ALLONBY. Vous devez être un homme profondément mauvais.
LORD ILLINGWORTH. Qu'appelez-vous un homme mauvais ?
MRS. ALLONBY. Cette sorte d'homme qui admire l'innocence.
LORD ILLINGWORTH. Et qu'est-ce qu'une femme mauvaise ?
MRS. ALLONBY. Oh! Cette sorte de femme dont un homme ne se lasse jamais.
LORD ILLINGWORTH. Vous êtes dure avec vous-même.MRS. ALLONBY. Définissez-nous comme sexe.
LORD ILLINGWORTH. Des sphinx sans secrets.
MRS. ALLONBY. Cela inclut-il les femmes puritaines ?
LORD ILLINGWORTH. Savez-vous que je ne crois pas à l'existence des femmes
puritaines ? Je ne crois pas qu'il existe dans le monde une femme qui ne serait pas un
petit peu flattée si quelqu'un lui faisait la cour. C'est ce qui rend les femmes si
irrésistiblement adorables.
MRS. ALLONBY. Vous pensez donc qu'il n'y a pas de femme dans le monde qui
refuserait d'être embrassée ?
LORD ILLINGWORTH. Très peu.
MRS. ALLONBY. Miss Worsley ne vous laisserait pas l'embrasser.
LORD ILLINGWORTH. En êtes-vous sûre ?
MRS. ALLONBY. Absolument.
LORD ILLINGWORTH. Que pensez-vous qu'elle ferait si je l'embrassais ?
MRS. ALLONBY. Soit vous épouser, soit vous gifler le visage avec son gant. Que
feriez-vous si elle vous giflait le visage avec son gant ?
LORD ILLINGWORTH. Je tomberais amoureux d'elle, sans doute.
MRS. ALLONBY. Eh bien c'est une chance que vous ne comptiez pas l'embrasser !
LORD ILLINGWORTH. Est-ce un défi ?
MRS. ALLONBY. C'est une flèche que je tire dans les airs.
LORD ILLINGWORTH. Savez-vous que je ne manque jamais ma cible ?
MRS. ALLONBY. Je suis désolé de l'entendre dire. Nous, les femmes, nous adorons
vos faiblesses. Vous vous appuyez sur nous.
LORD ILLINGWORTH. Vous vénérez le succès. Vous vous accrochez à lui.
MRS. ALLONBY. Nous sommes les lauriers pour cacher leurs fronts chauves.
LORD ILLINGWORTH. Et ils ont besoin de vous sans cesse, excepté lors du triomphe.
MRS. ALLONBY. A ce moment, ils n'ont plus d'intérêt.
LORD ILLINGWORTH. Vous êtes si Tantalitaire !
(Un temps)
MRS. ALLONBY. Lord Illingworth, il y a une chose pour laquelle je vous aimerai
toujours.
LORD ILLINGWORTH. Seulement une chose ? Pourtant j'ai tant de mauvaises qualités.
MRS. ALLONBY Ah, n'en soyez pas si fier. Vous pourriez les perdre en vieillissant.
LORD ILLINGWORTH. Je n'ai jamais eu l'intention de vieillir. L'âme naît vieille mais elle
rajeunit. C'est ce qu'il y a d'amusant dans la vie.
MRS. ALLONBY. Et le corps naît jeune et devient vieux. C'est ce qu'il y a de tragique
dans la vie.
LORD ILLINGWORTH. C'est aussi amusant, parfois. Mais quelle est cette mystérieuse
raison qui fait que vous m'aimerez toujours ?
MRS. ALLONBY. C'est parce que vous ne m'avez jamais fait la cour.
LORD ILLINGWORTH. Je n'ai jamais rien fait d'autre.
MRS. ALLONBY. Vraiment ? Je ne l'avais pas remarqué.
LORD ILLINGWORTH. Et heureusement ! Cela aurait pu être une tragédie pour nous
deux.
MRS. ALLONBY. Nous aurions tous deux survécu.
LORD ILLINGWORTH. De nos jours, on peut survivre à tout, sauf à la mort, et faire tout
oublier, excepté une bonne réputation.MRS. ALLONBY. Avez-vous essayé la bonne réputation ?
LORD ILLINGWORTH. C'est l'une des nombreuses choses pénibles auxquelles je n'ai
jamais été confronté.
MRS. ALLONBY. Cela viendra peut-être.
LORD ILLINGWORTH. Pourquoi me faites-vous des menaces ?
MRS. ALLONBY. Je vous le dirai quand vous aurez embrassé la puritaine.
(Entre le valet de pied)
FRANCISLe thé est servi dans le salon jaune, monsieur.
LORD ILLINGWORTH. Dites à votre maîtresse que nous arrivons.
FRANCIS. Bien, monsieur. (Il sort)
LORD ILLINGWORTH. Rentrons-nous prendre le thé ?
MRS. ALLONBY. Aimez-vous les plaisirs simples ?
LORD ILLINGWORTH. J'adore les plaisirs simples, ils sont le dernier refuge des êtres
complexes. Mais si vous voulez, restons ici. Oui, restons ici. Le Livre de la Vie
commence avec un homme et une femme dans un jardin.
MRS. ALLONBY. Il se termine avec l'Apocalypse.
LORD ILLINGWORTH. Vous croisez le fer divinement. Mais la mouche est tombée de
votre fleuret.
MRS. ALLONBY. Il me reste le masque.
LORD ILLINGWORTH. Cela rend vos yeux plus charmants encore.
MRS. ALLONBY. Merci. Venez.
(Lord Illingworth aperçoit la lettre de Mrs. Arbuthnot sur la table, la prend et
regarde l'enveloppe)
LORD ILLINGWORTH. Quelle étrange écriture ! Cela me rappelle l'écriture d'une femme
que j'ai connu il y a des années.
MRS. ALLONBY. Qui ?
LORD ILLINGWORTH. Oh, personne. Personne en particulier. Une femme sans
importance.
(Il jette la lettre à terre et monte les marches sur la terrasse avec Mrs. Allonby. Ils
se sourient l'un l'autre.)ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Hester, Lady Caroline, Lady Hunstanton, Mrs. Allonby, Lady Stutfield
Décor : Un salon à Hunstanton, après le dîner, les lampes sont allumées. Une
porte de chaque côté de la scène. Les femmes sont assises sur les sophas.
MRS. ALLONBY. Que c'est reposant d'être un peu délivrées des hommes !
LADY STUTFIELD. Oui ; les hommes nous persécutent horriblement, n'est-ce pas ?
MRS. ALLONBY. Eux ? Mais j'aimerais qu'ils nous persécutent !
LADY HUNSTANTON. Ma chère !
MRS. ALLONBY. Le problème, c'est que les misérables peuvent être parfaitement bien
sans nous. C'est pourquoi je pense qu'une femme a le devoir de ne jamais les laisser
seuls, jamais, sauf pendant cette brève pause digestive après le dîner sans laquelle je
crois que nous autres, pauvres femmes, nous ne serions là que pour habiller leur
ombre.
(Entrent les serviteurs avec du café)
LADY HUNSTANTON. Pour habiller leur ombre, ma chère ?
MRS. ALLONBY. Oui, Lady Hunstanton. C'est un combat de tous les instants pour qu'ils
restent sur le droit chemin. Ils essaient toujours de nous échapper.
LADY STUTFIELD. Il me semble au contraire que c'est nous qui essayons toujours de
leur échapper. Les hommes sont vraiment très très insensibles. Ils connaissent leur
pouvoir et ils s'en servent.
LADY CAROLINE, prenant le café. Ah ! Ce que vous dites sur les hommes est un
monceau d'absurdités ! Ce qu'il faut, c'est faire en sorte qu'ils restent à leur place.
MRS. ALLONBY. Mais quelle est leur place, Lady Caroline ?
LADY CAROLINE. Là où ils s'occupent de leur épouse, Mrs. Allonby.
MRS. ALLONBY, prenant le café. Vraiment ? Et s'ils ne sont pas mariés ?
LADY CAROLINE. S'ils ne sont pas mariés, ils doivent chercher une épouse. C'est
parfaitement scandaleux qu'il y ait autant de célibataires dans la bonne société. Il
devrait y avoir une loi pour les obliger à se marier sous douze mois.
LADY STUTFIELD, refusant le café. Mais s'ils sont amoureux d'une autre qui est déjà
prise ?
LADY CAROLINE. Dans ce cas, Lady Stutfield, ils devront se marier dans la semaine
avec une fille respectable et laide, cela leur apprendra à porter atteinte aux biens
d'autrui.
MRS. ALLONBY Je pense qu'on ne devrait pas parler de nous comme du bien des
autres. Chaque homme est marié aux biens de sa femme. C'est la seule définition
valable de ce qu'est vraiment le bien d'une femme mariée. Mais nous n'appartenons à
personne.
LADY STUTFIELD. Oh, je suis très très contente de vous l'entendre dire.
LADY HUNSTANTON. Mais pensez-vous vraiment, chère Caroline, que la législation
peut être d'une quelconque utilité pour cette sorte de chose ? On m'a dit que, de nos
jours, tous les hommes mariés vivaient comme des célibataires et tous les célibataires
comme des hommes mariés.
MRS. ALLONBY. Personnellement, je ne les ai jamais distingués.
LADY STUTFIELD. Oh, je pense qu'on peut savoir au premier coup d'oeil si un hommea chez lui quelqu'un qui lui dit comme il faut vivre. J'ai observé dans les yeux de
beaucoup d'hommes mariés une expression très très triste.
MRS. ALLONBY. Ah ? Tout ce que j'ai observé, c'est qu'ils sont horriblement ennuyeux
quand ce sont de bons maris et abominablement vaniteux quand ils n'en sont pas.
LADY HUNSTANTON. Bon, je suppose que les maris ne sont plus ce qu'ils étaient du
temps de ma jeunesse, ils semblent avoir complètement changé, mais je dois bien
constater que feu mon cher Hunstanton était la plus délicieuse des créatures, et sage
comme une image.
MRS. ALLONBY. Ah ? Mon mari est une sorte de facture impayée, je n'en peux plus de
le rencontrer.
LADY CAROLINE. Mais il se rappelle à votre bon souvenir de temps en temps, n'est-ce
pas ?
MRS. ALLONBY. Oh non, Lady Caroline. Je n'ai eu qu'un seul mari pour l'instant, je
suppose que vous me considérez comme une amatrice.
LADY CAROLINE. Quand on entend vos opinions sur la vie, on se demande si vous
vous êtes mariée ne serait-ce qu'une fois.
MRS. ALLONBY. Je l'ai fait.
LADY HUNSTANTON. Ma chère enfant, je crois que vous êtes vraiment très heureuse
de votre mariage, mais que vous aimez cacher votre bonheur aux autres.
MRS. ALLONBY. Je vous assure que Constant m'a horriblement déçue.
LADY HUNSTANTON. Oh, j'espère que non, ma chère. Je connaissais très bien sa
mère. C'était une Stratton, Caroline, une des filles de Lord Crowland.
LADY CAROLINE. Victoria Stratton ? Je me souviens parfaitement d'elle. Une blonde
idiote qui n'avait pas de menton.
MRS. ALLONBY. Ah ? Constant a un menton. Il a un très gros menton, un menton
carré. Le menton de Constant est beaucoup trop carré.
LADY STUTFIELD. Mais pensez-vous vraiment que le menton d'un homme peut être
trop carré ? Je pense qu'un homme doit avoir l'air très très fort et que son menton doit
être très très carré.
MRS. ALLONBY. Alors vous devez vraiment rencontrer Constant, Lady Stutfield. Par
contre, je pense qu'il vaut mieux vous prévenir qu'il n'a aucune conversation.
LADY STUTFIELD. J'adore les hommes silencieux.
MRS. ALLONBY Oh, Constant n'est pas silencieux. Il parle tout le temps. Mais il n'a
aucune conversation. Ce dont il parle, je ne sais pas. Cela fait des années que je ne
l'ai pas écouté.
LADY STUTFIELD. Et vous ne l'avez jamais pardonné, alors ? Cela semble si triste !
Mais la vie est très très triste, non ?
MRS. ALLONBY. La vie, Lady Stutfield, est simplement un mauvais quart d'heure faite
de moments exquis.
LADY STUTFIELD. Oui, ils y a des moments, c'est sûr. Mais était-ce quelque chose de
vraiment très mal, ce que Mr.Allonby avait fait ? Est-ce qu'il s'est mis en colère contre
vous ? Vous a t-il dit une méchanceté ? Ou une vérité ?
MRS. ALLONBY. Oh ma chère, non. Constant est invariablement calme. C'est l'une des
raisons pour lesquelles il me met toujours sur les nerfs. Rien n'est plus exaspérant que
le calme. Il y a quelque chose d'incroyablement brutal dans le bon tempérament de la
plupart des hommes modernes. Cela m'étonne que nous, les femmes, nous le
supportions aussi bien.
LADY STUTFIELD. Oui ; le bon tempérament des hommes prouve qu'ils ne sont pas
aussi sensibles que nous, pas aussi subtilement nerveux. Cela crée souvent un fosséentre le mari et la femme, n'est-ce pas ? Mais j'aimerais beaucoup savoir ce que Mr.
Allonby a fait de mal.
MRS. ALLONBY. Eh bien, je vous le dirai, si vous me promettez solennellement de le
répéter à tout le monde.
LADY STUTFIELD. Merci, merci. Je me ferai un point d'honneur de le répéter.
MRS. ALLONBY. Quand Constant et moi nous sommes fiancés, il m'a juré à genoux
qu'il n'avait absolument jamais aimé personne d'autre de toute sa vie. J'étais très jeune
à ce moment, inutile de vous dire que je ne l'ai pas cru. Cependant, hélas, je n'ai pas
fait d'enquête d'aucune sorte avant d'être mariée depuis quatre ou cinq mois. J'ai
découvert que ce qu'il m'avait dit était parfaitement vrai. Et cette sorte de chose rend
un homme absolument inintéressant.
LADY HUNSTANTON. Ma chère !
MRS. ALLONBY. Les hommes veulent être le premier amour d'une femme. C'est leur
vanité grossière. Nous, les femmes, avons un instinct plus subtil des choses. Ce que
nous aimons, c'est être leur dernière histoire d'amour.
LADY STUTFIELD. Je vois ce que vous voulez dire. C'est très très beau.
LADY HUNSTANTON. Ma chère enfant, vous ne voulez pas dire que vous ne
pardonnerez pas à votre mari de n'avoir jamais aimé quelqu'un d'autre ? Avez-vous
déjà entendu une telle chose, Caroline ? Je suis très surprise.
LADY CAROLINE. Oh, les femmes sont devenus si savantes, Jane, que plus rien ne
devrait nous surprendre aujourd'hui, excepté les mariages heureux. Ils semblent
devenir remarquablement rares.
MRS. ALLONBY. Oh, ils sont tout à fait passés de mode.
LADY STUTFIELD. Excepté parmi les classes moyennes, j'ai entendu dire.
MRS. ALLONBY. Comme je les reconnais bien là !
LADY STUTFIELD. Oui – n'est-ce pas ? - vraiment vraiment très bien.
LADY CAROLINE. Si ce que vous nous dites à propos des classes moyennes est vrai,
Lady Stutfield, c'est très sérieusement à mettre à leur crédit. Il est très regrettable que
les épouses de notre rang se doivent d'être si obstinément frivoles, elles ont
apparemment l'impression que c'est la bonne chose à faire. Je crois que c'est à cause
de cela qu'il y a tant de ces mariages malheureux que nous connaissons tous dans le
monde.
MRS. ALLONBY. Vous savez, Lady Caroline, je ne crois pas que la frivolité des
épouses ait un quelconque rapport avec cela. Bien plus de mariages sont ruinés de
nos jours par le sens commun du mari que par quoi que ce soit d'autre. Comment une
femme peut espérer être heureuse avec un homme qui s'obstine à la traiter comme si
elle était un être parfaitement rationnel ?
LADY HUNSTANTON. Ma chère !
MRS. ALLONBY. L'homme, l'homme pauvre, difficile, sérieux, nécessaire appartient à
un sexe qui est rationnel depuis des millions et des millions d'années. Il ne peut rien y
faire. C'est dans ses gènes. L'Histoire de la Femme est très différente. Nous avons
toujours été des manifestes pittoresques contre la simple existence du sens commun.
Nous en avons vu les dangers dès le début.
LADY STUTFIELD. Oui, le sens commun des maris est vraiment très très éprouvant.
Dites-moi, quelle est votre conception du Mari Idéal ? Je pense que cela me serait très,
très utile.
MRS. ALLONBY. Le Mari Idéal ? Cela n'existe pas. C'est institution qui est mauvaise.
LADY STUTFIELD. L'Homme Idéal, et comme il est avec nous.
LADY CAROLINE. Il serait sans doute extrêmement réaliste.MRS. ALLONBY. L'Homme Idéal ! Oh, l'Homme Idéal devrait nous parler comme si
nous étions des déesses et nous traiter comme si nous étions des enfants. Il devrait
refuser toutes nos demandes sérieuses, et satisfaire la moindre de nos lubies. Il devrait
nous encourager à avoir des caprices, et nous interdire d'avoir des missions. Il devrait
toujours en dire plus que ce qu'il veut dire, et toujours faire comprendre plus qu'il n'en
dit.
LADY HUNSTANTON. Mais comment peut-il faire les deux, ma chère ?
MRS. ALLONBY. Il ne devrait jamais dénigrer les autres jolies femmes. Cela montrerait
qu'il n'a pas de goût ou le rendrait suspect d'en avoir trop. Non ; il devrait être gentil
avec toutes mais dire d'une manière ou d'une autre qu'elles ne l'attirent pas.
LADY STUTFIELD. Oui, cela est toujours très très plaisant d'entendre dire cela des
autres femmes.
MRS. ALLONBY. Si nous lui posons une question à un sujet quelconque, il devrait nous
donner une réponse à propos de nous-même. Il devrait constamment nous louer pour
toutes les qualités qu'il sait que nous n'avons pas. Mais il doit être sans pitié,
absolument sans pitié, pour nous reprocher de ne pas avoir les vertus que nous
n'avons jamais espéré posséder. Il ne devrait jamais croire que nous connaissons
l'utilité des choses utiles. Cela serait impardonnable. Mais il devrait nous combler de
tout ce que nous ne voulons pas.
LADY CAROLINE. Pour autant que je sache, sa fonction est de s'occuper des factures
et des compliments.
MRS. ALLONBY. Il devrait sans cesse nous reprendre en public mais nous traiter avec
un absolu respect quand nous sommes seuls. De plus, il devrait toujours être prêt à
faire une scène parfaitement affreuse, dès que nous en voulons une, et tout de suite
devenir malheureux, absolument malheureux, après moins de vingt minutes, nous
accabler de reproches, au bout d'une demi-heure, être positivement violent et nous
quitter pour toujours à huit heures moins le quart, quand nous devons nous habiller
pour le dîner. Et quand, après cela, c'est vraiment la dernière fois que nous le verrons
de notre vie, et qu'il a refusé de reprendre les petits présents qu'il nous a donnés, et
promis de ne plus jamais communiquer avec nous, ni de nous écrire aucune lettre
stupide, il doit se sentir absolument le coeur brisé, et nous envoyer des télégrammes
toute la journée, et nous envoyer des petits billets toutes les demi-heures par voiture
privée, et dîner parfaitement seul à son club, pour que tout le monde sache combien il
est malheureux. Après avoir passé une longue semaine abominable à se rendre
partout avec un homme marié, simplement pour montrer à quel point on est
absolument seule, on peut lui accorder une troisième et dernière séparation, et enfin, si
sa conduite a été absolument irréprochable, et qu'on a vraiment mal agi envers lui, on
devrait l'autoriser à admettre que tout est entièrement de sa faute, et quand il l'a
reconnu, cela devient un devoir de femme de lui pardonner, et l'on peut recommencer
tout cela depuis le début, en variant un peu.
LADY HUNSTANTON. Vous êtes merveilleusement intelligente, ma chère ! Vous ne
pensez pas un mot de ce que vous dites.
LADY STUTFIELD. Merci, merci. C'était vraiment, vraiment ravissant. Je devrais
essayer et me rappeler de tout. Il y a un grand nombre de détails qui sont très, très
importants.
LADY CAROLINE. Mais vous ne nous avez pas dit ce que devrait être la récompense
de l'Homme Idéal.
MRS. ALLONBY. Sa récompense ? Oh, des attentes infinies. C'est bien assez pour lui.
LADY STUTFIELD. Mais les hommes sont terriblement, terriblement exigeants, non ?MRS. ALLONBY. Aucune importance. On ne devrait jamais se rendre.
LADY STUTFIELD. Même à l'Homme Idéal ?
MRS. ALLONBY. Encore moins à lui. Sauf, bien sûr, si on veut s'en lasser.
LADY STUTFIELD. Oh!... oui, je vois. C'est très très utile. Pensez-vous, Mrs Allonby,
que je rencontrerai un jour l'Homme Idéal ? Ou peut-être il y a en t-il plusieurs ?
MRS. ALLONBY. Il n'y en a que quatre à Londres, Lady Stutfield.
LADY HUNSTANTON. Oh, ma chère !
MRS. ALLONBY, allant à elle. Que s'est-il passé ? Dites-moi.
LADY HUNSTANTON, chuchotant. J'avais complètement oublié que la jeune demoiselle
américaine était ici depuis tout ce temps. J'ai peur que certains de nos propos avisés
ne l'aient un peu choquée.
MRS. ALLONBY. Ah, cela lui fera beaucoup de bien !
LADY HUNSTANTON. Espérons qu'elle n'ait pas trop compris. Je pense que je devrais
aller la voir et lui parler. (Elle se lève et va à Hester) Eh bien, ma chère Miss Worsley
(elle s'assoit à côté d'elle) Comme vous avez été silencieuse tout ce temps dans votre
joli petit coin ! Je suppose que vous lisiez un livre ? Nous avons beaucoup de livres ici
dans la bibliothèque.
HESTER. Non, j'écoutais la conversation.
LADY HUNSTANTON. Vous ne devez pas croire tout ce qui a été dit, ma chère.
HESTER. Je n'en crois rien.
LADY HUNSTANTON. Et c'est très bien, ma chère.
HESTER. Je n'aurais jamais imaginé qu'une femme pouvait vraiment défendre des
opinions sur la vie comme celles que j'ai entendu ce soir de certaines de vos invitées.
(Silence gêné)
LADY HUNSTANTON. J'ai entendu dure que vous aviez une société très agréable en
Amérique. Qu'elle ressemblait beaucoup à la nôtre à certains endroits, m'a écrit mon
fils.
HESTER. On trouve des cliques aux Etats-Unis comme partout ailleurs, Lady
Hunstanton. Mais la vraie société Américaine se compose simplement des femmes et
des hommes vertueux de notre pays.
LADY HUNSTANTON. C'est un système très sensé, et si je puis dire très plaisant aussi.
J'ai peur qu'en Angleterre nous ayons trop de cloisons sociales artificielles. C'est un
tort mais nous ne connaissons pas assez bien les classes moyennes ni les classes les
plus basses.
HESTER. En Amérique, nous n'avons pas de basses classes.
LADY HUNSTANTON. Vraiment ? Quelle organisation étrange !
MRS. ALLONBY. De quoi cette affreuse gamine parle t-elle ?
LADY STUTFIELD. Elle est cruellement naturelle, n'est-ce pas ?
LADY CAROLINE. Il y a beaucoup de choses que vous n'avez pas en Amérique, m'a
ton dit, Miss Worsley. On dit que vous n'avez pas de ruines, pas de curiosités.
MRS. ALLONBY, à Lady Stutfield. Ah c'est faux ! Elles ont leurs mères et leurs
manières.
HESTER. L'aristocratie anglaise nous fournit toutes nos curiosités, Lady Caroline. Elle
nous envoie ses représentants chaque été, régulièrement, par bateau à vapeur, et ils
nous demandent en mariage le lendemain de leur arrivée. A la place des ruines, nous
essayons de construire quelque chose qui pourra durer plus longtemps que la brique et
la pierre.(Elle se lève pour prendre son éventail sur la table)
LADY HUNSTANTON. Qu'était-ce, déjà...? Ah oui, une exposition sur le fer, je crois,
dans cette ville qui avait ce nom curieux...
HESTER. (Debout, près de la table) Nous essayons de construire la vie, Lady
Hunstanton, sur une base meilleure, plus vraie, plus pure que la vie qui règne ici. Cela
vous semble étrange à tous, c'est certain. Comment cela pourrait ne pas vous paraître
étrange ? Vous, les riches d'Angleterre, vous ne savez pas comment vous vivez.
Comment pourriez-vous le savoir ? Vous excluez de votre société la douceur et la
bonté. Vous vous riez du simple et du pur. En vivant, comme vous le faites tous, au
dessus des autres, aux frais des autres, vous raillez le don de soi, et si vous lancez
des miettes aux pauvres, c'est surtout pour qu'ils soient calmes pendant la saison.
Avec toute votre pompe, votre richesse et votre art, vous ne savez pas comment il faut
vivre – vous ne savez même pas cela. Vous aimez la beauté que vous pouvez voir,
toucher et manipuler, la beauté que vous pouvez détruire, et que vous détruisez, mais
la beauté invisible de la vie, la beauté invisible d'une vie plus haute, vous n'y
connaissez rien. Vous avez perdu le secret de la vie. Oh, votre société anglaise me
semble superficielle, égoïste, folle. Elle s'est bandée les yeux et bouché les oreilles.
Elle ressemble à une lèpre pourpre. Elle est devenue une chose morte pleine d'or
englouti. C'est inacceptable, parfaitement inacceptable.
LADY STUTFIELD. Je ne crois pas qu'on devrait savoir ce genre de chose. Ce n'est pas
très très gentil, non ?
LADY HUNSTANTON. Ma chère Miss Worsley, je pensais que vous aimiez beaucoup la
société anglaise. Vous y avez eu beaucoup de succès. Et les meilleures personnes
vous admiraient beaucoup. Je ne me souviens plus de ce que Lord Henry Weston avait
dit de vous – mais c'était très flatteur, et vous savez qu'il est une référence sur la
beauté.
HESTER. Lord Henry Weston ! Je me souviens de lui, Lady Hunstanton. Un homme au
sourire hideux et au passé hideux. On le demande partout. Aucune réception n'est
complète sans lui. Qu'en est-il de ceux dont il a causé la ruine ? Ce sont les exclus.
Les obscurs. Si vous les rencontrez dans la rue, vous détournez la tête. Je n'ai pas
pitié de leur châtiment. Que toutes les femmes qui ont péché soient punies.
SCÈNE 2
Hester, Lady Caroline, Lady Hunstanton, Mrs. Allonby, Lady Stutfield, Mrs. Arbuthnot
puis le valet de pied
Mrs. Arbuthnot entre, arrivant de la terrasse derrière. Elle porte un manteau et a un
voile de dentelle sur la tête. Elle entend les derniers mots et sursaute.
LADY HUNSTANTON. Ma chère petite !
HESTER. C'est vrai qu'elles doivent être punies, mais ne les laissez pas être les seules
à souffrir. Si un homme et une femme ont péché, qu'ils partent ensemble dans le
désert pour s'aimer ou se haïr là-bas. Qu'ils soient tous deux marqués. Mettez un
stigmate, si vous voulez, sur chacun d'entre eux, mais ne punissez pas l'une pour
laisser l'autre libre. N'ayez pas une loi pour les hommes et une autre pour les femmes.
En Angleterre, vous êtes injustes envers les femmes. Et tant que vous ne considérez
pas que ce qui est une honte chez une femme est une infamie chez un homme, vous
serez toujours injustes, et la Justice, cette colonne de feu, et le Mal, cette colonne denuages, deviendront troubles à vos yeux, ou vous ne les verrez pas du tout, ou si vous
les voyez, vous ne les regarderez pas.
LADY CAROLINE. Puis-je, ma chère Miss Worsley, comme vous êtes debout, vous
demander mon fil de coton qui est juste derrière vous ? Je vous remercie.
LADY HUNSTANTON. Ma chère Mrs. Arbuthnot ! Je suis vraiment ravie de voir que
vous êtes montée. Mais on ne vous a pas annoncée.
MRS. ARBUTHNOT. Oh, je suis venue directement sur la terrasse, Lady Hunstanton,
comme j'étais là. Vous ne m'aviez pas dit que vous faisiez une fête.
LADY HUNSTANTON. Pas une fête. Seulement quelques invités qui demeurent à la
maison, et que vous devez connaître. Permettez. (Elle essaie de l'aide à enlever son
manteau, et sonne la cloche) Caroline, c'est Mrs. Arbuthnot, l'une de mes plus tendres
amies. Lady Caroline Pontefract, Lady Stutfield, Mrs. Allonby et ma jeune amie
Américaine, Miss Worsley, qui était en train nous dire à quel point nous sommes tous
méchants.
HESTER. J'ai peur que vous pensiez que j'ai parlé trop durement, Lady Hunstanton.
Mais il y a certaines choses en Angleterre...
LADY HUNSTANTON. Ma chère demoiselle, il y a beaucoup de vérité, si je puis dire,
dans ce que vous avez dit, et vous étiez très jolie en le disant, ce qui est bien plus
important, aurait dit Lord Illingworth. Le seul point sur lequel je vous ai trouvée une peu
dure était à propos du frère de Caroline, ce pauvre Lord Henry. Il est vraiment de très
bonne compagnie. (Entre le valet de pied) Prenez les affaires de Mrs. Arbuthnot. (Il
prend les vêtements et sort)
HESTER. Lady Caroline, je ne savais pas que c'était votre frère. Je suis désolée, je
vous ai sûrement fait de la peine, je...
LADY CAROLINE. Ma chère Miss Worsley, la seule partie de votre petit discours, si je
puis employer ce terme, avec laquelle j'étais complètement d'accord, était celle à
propos de mon frère. Rien de ce que vous pourriez dire sur lui n'est assez méchant. Je
considère Henry comme infâme, absolument infâme. Mais je suis obligée de constater
que, comme vous le faisiez remarquer Jane, il est d'excellente compagnie, et il a l'un
des meilleurs cuisiniers de Londres ; après un bon dîner on peut pardonner à tout le
monde, même à sa famille.
LADY HUNSTANTON, à Miss Worsley. Maintenant, venez, ma chère, et soyez amie
avec Mrs. Arbuthnot. Elle est l'une des personnes bonnes, douces et simples dont
vous nous avez dit qu'elles ne sont pas admises dans la société. Je suis désolée de
dire que Mrs. Arbuthnot ne vient me voir que très rarement. Mais ce n'est pas ma faute.
LADY STUTFIELD. Que c'est ennuyeux que les hommes restent ensemble si longtemps
après le dîner. Je me doute qu'ils disent des choses affreuses sur nous.
LADY STUTFIELD. Vous pensez, vraiment ?
LADY STUTFIELD. J'en suis sûre.
LADY STUTFIELD. C'est vraiment, vraiment horrible de leur part ! Et si nous allions sur
la terrasse ?
LADY STUTFIELD. Oh, où vous voulez pourvu que ce soit loin des vieilles filles et des
filles vieux jeu. (Elle se lève et va avec Lady Stutfield vers la porte du côté gauche)
Nous sortons juste regarder les étoiles, Lady Hunstanton.
LADY HUNSTANTON. Vous en trouverez beaucoup, ma chère, vraiment beaucoup.
Mais n'attrapez pas froid. (Mrs. Allonby et Lady Stutfield sortent)
SCÈNE 3Hester, Lady Caroline, Lady Hunstanton, Mrs. Arbuthnot
LADY HUNSTANTON. Gerald va tous beaucoup nous manquer, Mrs. Arbuthnot.
MRS. ARBUTHNOT. Mais Lord Illingworth a t-il vraiment proposé d'en faire son
secrétaire ?
LADY HUNSTANTON. Oh oui ! Il a été tout à fait charmant à ce propos. Il a la plus haute
opinion de votre fils. Vous ne connaissez pas Lord Illingworth, je crois, ma chère.
MRS. ARBUTHNOT. Je ne l'ai jamais rencontré.
LADY HUNSTANTON. Vous le connaissez de nom, sans doute ?
MRS ARBUTHNOT. J'ai bien peur que non. Je vis vraiment loin du monde et je vois
très peu de gens. Je me souviens avoir entendu parler il y a des années d'un vieux
Lord Illingworth qui vivait dans le Yorkshire, je crois.
LADY HUNSTANTON. Ah oui. C'est sûrement l'avant-dernier Earl. C'était un homme très
étrange. Il voulait faire un sous-mariage. Ou il ne voulait pas, je crois. Il y avait eu un
scandale à ce propos. Le Lord Illingworth actuel est tout à fait différent. Il est très
distingué. Il fait... en fait, il ne fait rien, ce qui fait que notre jolie visiteuse Américaine
pense du mal de tout le monde ici, et à ma connaissance, il ne s'occupe pas beaucoup
des sujets pour lesquels vous êtes si investie, ma chère Mrs. Arbuthnot. Pensez-vous,
Lady Caroline, que Lord Illingwoth s'intéresse au Logement des Pauvres ?
LADY CAROLINE. Je ne le pense pas du tout, Jane.
LADY HUNSTANTON. Nous avons tous des goûts très différents, n'est-ce pas ? Mais
Lord Illingworth a une très haute position et il n'y a rien qu'il ne peut obtenir s'il décide
de le demander. Bien sûr, il est encore relativement jeune, il a accédé à son titre il y
a... Caroline, combien de temps cela fait-il que Lord Illingworth a pris la succession ?
LADY CAROLINE. Quatre ans, je crois, Jane. Je sais que c'était la même année que
mon frère est paru pour la dernière fois dans les journaux du soir.
LADY HUNSTANTON. Ah, je me souviens. Cela doit faire à peu près quatre ans. Bien
sûr, il y a eu un grand nombre de gens qui ont porté le titre de Lord Illingworth, Mrs.
Arbuthnot. Il y a eu... qui y avait-il, Caroline ?
LADY CAROLINE. Il y a eu le bébé de cette pauvre Margaret. Vous vous souvenez à
quel point elle avait peur que ce soit un garçon, et cela n'a pas manqué, mais il est
mort, son mari est mort peu après et elle s'est remariée immédiatement avec l'un des
fils de Lord Ascot, qui la bat, m'a t-on dit.
LADY HUNSTANTON. Ah, c'est de famille, ma chère, c'est de famille. Et il y a eu aussi,
je me souviens, un ecclésiastique qui voulait devenir fou, ou un fou qui voulait devenir
ecclésiastique, j'ai oublié, mais je sais que la Cour de la Chancellerie à fait une
enquête à ce sujet et a conclu qu'il était tout à fait sain d'esprit. Je l'ai rencontré plus
tard chez le pauvre Lord Plumstead, il avait de la paille dans les cheveux, ou en tout
cas il était bizarre. Je ne me rappelle plus pourquoi. J'ai souvent regretté, Lady
Caroline, que cette chère Lady Cecilia n'ait pas vécu assez longtemps pour voir son fis
accéder au titre.
MRS. ARBUTHNOT. Lady Cecilia ?
LADY HUNSTANTON. La mère de Lord Illingworth, ma chère Mrs. Arbuthnot, était une
des charmantes filles de la Duchesse de Jerningham, elle s'est mariée à Sir Thomas
Harford, qui à l'époque n'était pas considéré comme un bon parti pour elle, bien qu'on
disait de lui que c'était le plus bel homme de Londres. Je les ai très bien connus tous
les deux, et aussi leurs fils, Arthur et George.
MRS. ARBUTHNOT. C'est le fils aîné qui a pris la succession, naturellement, Lady
Hunstanton ?LADY HUNSTANTON. Non, ma chère, il a été tué à la chasse. Ou était-ce à la pêche,
Caroline ? J'ai oublié. Mais tout portait George à obtenir le titre. Je lui ai toujours dit
qu'aucun de ses petits frères n'était aussi chanceux que lui.
MRS. ARBUTHNOT. Lady Hunstanton, je veux parler à Gerald tout de suite. Puis-je le
voir ? Peut-on l'amener ici ?
LADY HUNSTANTON. Certainement, ma chère. Je vais envoyer l'un des domestiques le
chercher dans la salle à manger. Je ne sais pas ce qui retient si longtemps ces
messieurs. (Elle sonne la cloche) Lorsque j'ai connu Lord Illingworth, ce n'était encore
que le modeste George Harford, simplement un jeune homme très brillant arrivé en
ville sans le sou, excepté ce que cette pauvre Lady Cecilia lui donnait. Elle avait une
véritable adoration pour lui. Surtout, je suppose, parce qu'il était en très mauvais
termes avec son père. Oh, voici notre cher archidiacre.
SCÈNE 4
Hester, Lady Caroline, Lady Hunstanton, Mrs. Arbuthnot, Un valet, Sir John,
L'Archidiacre Daubeny
LADY HUNSTANTON. (Au serviteur qui entre, elle ne sait plus ce qu'elle voulait lui
demander) Cela ira. Sir John va vers la terrasse où se trouve Lady Stutfield, Daubeny
vers Lady Hunstanton.
L'ARCHIDIACRE. Lord Illingworth fut très divertissant. Je ne ne me suis jamais autant
amusé. (Il voit Mrs. Arbuthnot) Ah, Mrs. Arbuthnot.
LADY HUNSTANTON, à Daubeny. Vous voyez, j'ai réussi à faire venir Mrs. Arbuthnot
chez moi finalement.
L'ARCHIDIACRE. C'est un grand honneur, Lady Hunstanton. Mrs. Daubeny en sera très
jalouse.
LADY HUNSTANTON. Ah, je suis vraiment désolée que Mrs. Daubeny n'ai pas pu venir
avec vous ce soir. Une migraine comme souvent, je suppose.
L'ARCHIDIACRE. Oui, Lady Hunstanton, une vrai martyr. Mais elle est plus heureuse
toute seule. Elle est plus heureuse toute seule.
LADY CAROLINE, à son mari. John !
SCÈNE 5
Hester, Lady Caroline, Lady Hunstanton, Mrs. Arbuthnot, Sir John, L'Archidiacre
Daubeny, Lord Illingworth, Mrs. Allonby, Lady Stutfied
John revient vers sa femme. L'archidiacre Daubeny parle à Lady Hunstanton et
Mrs. Arbuthnot. Cette dernière ne quitte plus Lord Illingworth des yeux. Il vient de
traverser la pièce sans la remarquer et se rapproche de Mrs. Allonby, qui, avec Lady
Stutfield, est debout près de la porte et regarde en direction de la terrasse.
LORD ILLINGWORTH. Comment va la femme la plus charmante du monde ?
LADY STUTFIELD, prenant Lady Stutfield par la main. Nous allons toutes les deux très
bien, je vous remercie, Lord Illingworth. Mais comme vous avez fait vite pour sortir de
la salle à manger ! On dirait que nous venons à peine de nous quitter.
LORD ILLINGWORTH. Je m'ennuyais à mourir. Je n'ai pas ouvert la bouche une seule
fois. Je brûlais de venir vous rejoindre.
LADY STUTFIELD. Vous auriez dû. L'américaine a donné une conférence.LORD ILLINGWORTH. Vraiment ? Tous les américains donnent des conférences, je
crois. Je suppose que c'est leur climat qui veut cela. Sur quoi portait sa conférence ?
LADY STUTFIELD. Oh, sur le Puritanisme, bien sûr.
LORD ILLINGWORTH. Je vais la convertir, non ? Combien de temps me donnez-vous ?
LADY STUTFIELD. Une semaine.
LORD ILLINGWORTH. Une semaine est amplement suffisante.
SCÈNE 6
Hester, Lady Caroline, Lady Hunstanton, Mrs. Arbuthnot, Sir John, L'Archidiacre
Daubeny, Lord Illingworth, Mrs. Allonby, Lady Stutfied, Gerald, Lord Alfred
GERALD, va à Mrs. Arbuthnot. Ma chère mère !
MRS. ARBUTHNOT. Gerald, je ne me sens pas bien du tout. Rejoins-moi à la maison,
Gerald. Je n'aurais pas dû venir.
GERALD. J'en suis vraiment désolé, mère. Bien sûr. Mais tu dois rencontrer Lord
Illingworth d'abord. (Il traverse la pièce)
MRS. ARBUTHNOT. Pas ce soir, Gerald.
GERALD. Lord Illingworth, je veux vraiment que vous rencontriez ma mère.
LORD ILLINGWORTH. Avec grand plaisir. (à Mrs. Allonby) Je reviens tout de suite. Les
mères m'ennuient toujours à mourir. Toutes les femmes deviennent comme leur mère.
C'est là leur tragédie.
LADY STUTFIELD. Et cela n'arrive à aucun homme. C'est la leur.
LORD ILLINGWORTH. Vous êtes d'une humeur délicieuse ce soir ! (Il se retourne et
traverse la pièce avec Gerald jusqu'à Mrs. Arbuthnot. Quand il la voit, il sursaute,
émerveillé. Puis, il tourne doucement les yeux vers Gerald.)
GERALD. Mère, c'est Lord Illingworth, qui m'a proposé d'être son secrétaire personnel.
(Mrs. Arbuthnot s'incline froidement) C'est une merveilleuse opportunité pour moi,
n'est-ce pas ? J'espère que je ne le décevrai pas, c'est tout. Mère, tu vas remercier
Lord Illingworth, n'est-ce pas ?
MRS. ARBUTHNOT. Lord Illingworth fait bien, j'en suis sûre, il est bon de s'intéresser à
toi aujourd'hui.
LORD ILLINGWORTH, posant sa main sur l'épaule de Gerald. Oh, Gerald et moi
sommes déjà de grands amis, Mrs... Arbuthnot.
MRS. ARBUTHNOT. Il ne peut rien y avoir rien de commun entre vous et mon fils, Lord
Illingworth.
GERALD. Ma chère mère, comment peux-tu dire cela ? Évidemment, Lord Illingworth
est terriblement intelligent et tout cela. Il n'y a rien que Lord Illingworth ne connaisse
pas.
LORD ILLINGWORTH. Mon garçon !
GERALD. Il en sait bien plus sur la vie que tous les gens que j'ai rencontré. Je me sens
horriblement nul quand je suis avec vous, Lord Illingworth. Bien sûr, je n'ai pas été très
avantagé. Je n'ai pas été à Eton ou à Oxford comme d'autres types. Mais Lord
Illingworth ne semble pas s'arrêter à ça. Il a été terriblement bon pour moi, mère.
MRS. ARBUTHNOT. Lord Illingworth peut changer d'avis. Peut-être qu'il ne veut pas
vraiment faire de toi son secrétaire.
GERALD. Mère !
MRS. ARBUTHNOT. Tu dois te souvenir, comme tu l'as dit toi-même, que tu n'es pas
très avantagé.MRS. ALLONBY. Lord Illingworth, je voudrais vous parler un moment. Venez.
LORD ILLINGWORTH. Si vous voulez bien m'excuser, Mrs. Arbuthnot. Maintenant, ne
laissez pas votre charmante mère faire plus de difficultés, Gerald. La chose est bien
convenue, n'est-ce pas ?
GERALD. Je l'espère bien. (Lord Illingworth va rejoindre Mrs. Allonby)
MRS. ALLONBY. J'ai cru que vous ne quitteriez jamais la dame en velours noir.
LORD ILLINGWORTH. Elle est excessivement belle. (Il regarde Mrs. Arbuthnot)
LADY HUNSTANTON. Caroline, et si nous allions tous dans la salle de musique ? Miss
Worsley va nous jouer quelque chose. Vous viendrez aussi, ma chère Mrs. Arbuthnot,
vous voulez bien ? Vous ne savez pas quelle bonne surprise vous attend. (à Daubeny)
Je dois vraiment emmener Miss Worsley un après-midi au presbytère. Il faut vraiment,
comme cette chère Mrs. Daubeny, que je l'entende jouer du violon. Ah, je ne suis pas
sûre. Votre chère Mrs. Daubeny a un léger défaut d'audition, je crois ?
L'ARCHIDIACRE. Sa surdité est une grande privation pour elle. Elle ne peut même plus
entendre mes sermons, maintenant. Elle les lit à la maison. Mais elle a beaucoup de
ressources en elle-même, beaucoup de ressources.
LADY HUNSTANTON. Elle lit beaucoup, je suppose ?
L'ARCHIDIACRE. Juste ce qui est écrit en très gros caractères. Sa vue baisse
rapidement. Mais elle n'est jamais morbide, jamais morbide.
GERALD, à Lord Illingworth. Parlez à ma mère, Lord Illingworth, avant d'aller dans la
salle de musique. Elle a l'air de penser, d'une manière ou d'une autre, que vous n'étiez
pas sérieux quand vous m'avez dit ce que vous m'avez dit.
MRS. ALLONBY. Venez-vous ?
LORD ILLINGWORTH. Dans un moment. Lady Hunstanton, si Mrs. Arbuthnot me le
permet, je voudrais échanger quelques mots avec elle, je vous rejoindrai plus tard.
LADY HUNSTANTON. Ah, bien sûr. Vous aurez beaucoup de choses à lui dire, et elle
vous en remerciera beaucoup. Ce ne sont pas tous les fils qui reçoivent de telles
propositions, Mrs. Arbuthnot. Mais je sais que vous savez apprécier cela, ma chère.
LADY CAROLINE. John !
LADY HUNSTANTON. Mais, ne gardez pas Mrs. Arbuthnot trop longtemps, Lord
Illingworth. Nous ne pouvons pas nous passer d'elle.
Elle sort avec les autres invités, on entend le son d'un violon depuis la salle de
musique
SCÈNE 7
Mrs. Arbuthnot, Lord Illingworth
LORD ILLINGWORTH. C'est notre fils, Rachel ! Eh bien, je suis très fier de lui. C'est un
Harford, de la tête aux pieds. A propos, pourquoi Arbuthnot, Rachel ?
MRS. ARBUTHNOT. Un nom en vaut un autre pour qui n'a le droit à aucun nom.
LORD ILLINGWORTH. Je suppose. Mais pourquoi Gerald ?
MRS. ARBUTHNOT. En souvenir d'un homme dont j'ai brisé le coeur – en souvenir de
mon père.
LORD ILLINGWORTH. Eh bien, Rachel, ce qui est passé est passé. Tout ce que je
peux dire aujourd'hui c'est que je suis vraiment, vraiment très content de notre fils. Tout
le monde le connaîtra simplement comme mon secrétaire personnel, mais pour moi, il
sera plus que cela, beaucoup plus. C'est une chose étrange, Rachel ; ma vie me
semblait absolument complète. Elle ne l'était pas. Il y manquait quelque chose, il ymanquait un fils. J'ai retrouvé mon fis maintenant, et je suis heureux de l'avoir retrouvé.
MRS. ARBUTHNOT. Tu n'as pas le droit de le réclamer, ni de réclamer un seul de ses
cheveux. Ce garçon est entièrement à moi, et il restera à moi.
LORD ILLINGWORTH. Ma chère Rachel, tu l'as eu pour toi pendant plus de vingt ans.
Pourquoi ne pas me le laisser quelque temps ? Il est autant à moi qu'à toi.
MRS. ARBUTHNOT. Tu es en train de parler de l'enfant que tu as abandonné ? De
l'enfant qui, pour autant que tu t'en préoccupes, aurait pu mourir de faim et d'attente ?
LORD ILLINGWORTH. Tu oublies, Rachel, que c'est toi qui m'as quitté. Ce n'est pas
moi qui t'ai quitté.
MRS. ARBUTHNOT. Je t'ai quitté parce que tu as refusé de donner un nom à cet enfant.
Avant la naissance de mon fils, je t'ai supplié de m'épouser.
LORD ILLINGWORTH. Je n'attendais rien à ce moment. Et, de plus, Rachel, je n'étais
pas beaucoup plus âgé que tu l'étais. J'avais seulement vingt-deux ans. J'en avais
vingt-et-un, je crois, et tout a commencé dans le jardin de ton père.
MRS. ARBUTHNOT. Quand un homme est assez vieux pour faire le mal, il est assez
vieux pour faire le bien.
LORD ILLINGWORTH. Ma chère Rachel, les généralités intellectuelles sont toujours
intéressantes, mais les généralités en morale ne veulent absolument rien dire. Tu
prétends que j'ai laissé notre enfant mourir de faim, ce qui, bien sûr, est faux et
stupide. Ma mère t'a proposé six cents par an. Mais tu ne voulais rien prendre du tout.
Tu t'es contentée de disparaître et tu as emporté l'enfant avec toi.
MRS. ARBUTHNOT. Je n'aurais pas accepté un penny de sa part. Pour ton père, c'était
différent. Il t'a dit, en ma présence, quand nous étions à Paris, que ton devoir était de
m'épouser.
LORD ILLINGWORTH. Oh, le devoir est ce que nous attendons des autres, ce n'est pas
ce que nous faisons nous-mêmes. Bien sûr, j'ai été influencé par ma mère. Comme
tous les jeunes hommes.
MRS. ARBUTHNOT. Je suis contente de te l'entendre dire. Gerald ne doit certainement
pas partir avec toi.
LORD ILLINGWORTH. Rachel, quelle absurdité !
MRS. ARBUTHNOT. Penses-tu que je laisserais mon fils...
LORD ILLINGWORTH. Notre fils.
MRS. ARBUTHNOT. Mon fils (Lord Illingworth hausse les épaules) – partir avec
l'homme qui a gâché ma jeunesse, qui a ruiné ma vie, qui a souillé chaque instant de
mon existence ? Tu ne te rends pas compte à quel point mon passé est fait de
souffrance et de honte.
LORD ILLINGWORTH. Ma chère Rachel, il faut que je te dise franchement qu'à mon
avis le futur de Gerald est considérablement plus important que ton passé.
MRS. ARBUTHNOT. Gerald ne peut pas séparer son futur de mon passé.
LORD ILLINGWORTH. C'est exactement ce qu'il doit faire. C'est exactement ce que tu
dois l'aider à faire. Tu es typiquement féminine ! Des mots sentimentaux et en même
temps le plus parfait égoïsme. Mais ne nous disputons pas. Rachel, je voudrais que tu
considères cela du point de vue rationnel, du point de vue de ce qui sera le mieux pour
notre fils, en nous excluant de l'équation. Aujourd'hui, qu'est-ce que notre fils ? Un clerc
sous-payé d'une petite banque provinciale dans une commune anglaise de troisième
classe. Si tu penses qu'il est très heureux de sa situation, tu te trompes. Il en est tout à
fait mécontent.
MRS. ARBUTHNOT. Il s'en contentait très bien jusqu'à ce qu'il te rencontre. C'est ton
oeuvre.LORD ILLINGWORTH. Bien sûr, c'est mon oeuvre. Le mécontentement est la première
étape dans le développement d'un homme ou d'une nation. Mais je n'ai pas fait que lui
donner envie de choses qu'il ne pouvait obtenir. Non, je lui ai fait une offre charmante.
Il l'a saisie aussitôt, inutile de le dire. Tout jeune homme l'aurait fait. Et maintenant,
simplement parce qu'il se trouve que je suis son propre père et qu'il est mon propre fils,
tu t'engages pratiquement à ruiner sa carrière. Cela veut dire que, si j'étais un parfait
étranger, tu laisserais Gerald partir avec moi, mais que, comme il est ma chair et mon
sang, tu refuses. Tu es affreusement dénuée de logique.
MRS. ARBUTHNOT. Je ne laisserai pas partir.
LORD ILLINGWORTH. Et comment comptes-tu l'en empêcher ? Avec quel prétexte
peux-tu le convaincre de décliner une offre comme la mienne ? Je n'ai pas besoin de te
dire que je n'ai pas l'intention de lui révéler ce que je suis pour lui. Mais tu n'oseras pas
lui dire. Je le sais. Il suffit de voir comment tu l'as élevé.
MRS. ARBUTHNOT. Je l'ai élevé pour qu'il soit un homme bon.
LORD ILLINGWORTH. Tout à fait. Et quel est le résultat ? Tu lui as appris à être ton
juge si jamais il découvre ce que tu lui caches. Et quel juge il sera pour toi ! Amer et
injuste. Ne te méprends pas, Rachel. Les enfants commencent par aimer leurs parents.
Au bout d'un moment, ils les jugent. Rarement, si ce n'est jamais, il les pardonnent.
MRS. ARBUTHNOT. George, ne me prends pas mon fils. J'ai vécu vingt ans de
malheur, il n'y a qu'un être qui m'aime, un être que je puisse aimer. Tu as eu une vie
heureuse, une vie faite de plaisirs, et de succès. Tu as été parfaitement heureux, et tu
n'as jamais pensé à nous. Il n'y avait aucune raison, si l'on en croit tes opinions sur la
vie, que tu te sois rappelé du tout de notre existence. Notre rencontre fut un simple
accident, un horrible accident. Oublie-la. Ne reviens pas maintenant, me dépouiller
de... de tout ce que j'ai en ce monde. Tu es riche de bien d'autres choses. Laisse-moi
mon petit vignoble, je ne peux vivre sans lui, laisse-moi mon jardin secret et ma source
d'eau vive ; cet agneau que Dieu m'a envoyé, dans la colère comme dans la
miséricorde, oh, laisse-le moi. George, ne me prends pas Gerald.
LORD ILLINGWORTH. Rachel, à l'heure actuelle tu n'es pas nécessaire à la carrière de
Gerald. Moi, si. Il n'y a rien d'autre à dire à ce sujet.
Mrs. ARBUTNOT. Je l'empêcherai de partir.
LORD ILLINGWORTH. Gerald est là. Il a le droit d'en décider par lui-même.
SCÈNE 8
Mrs. Arbuthnot, Lord Illingworth, Gerald
GERALD. Bien, ma chère mère, j'espère que tout s'est arrangé avec Lord Illingworth ?
MRS. ARBUTHNOT. Non, Gerald.
LORD ILLINGWORTH. Votre mère ne semble pas apprécier que vous veniez avec moi,
pour une raison que j'ignore.
GERALD. Pourquoi, mère ?
MRS. ARBUTHNOT. Je pensais que tu étais très heureux avec moi ici, Gerald. Je ne
savais pas que tu étais si pressé de me quitter.
GERALD. Mère, comment peux-tu dire des choses pareilles ? Bien sûr que j'ai été très
heureux avec toi. Mais un homme ne peut pas toujours vivre avec sa mère. Qui fait
ça ? Personne. Je veux obtenir une place, faire quelque chose. Je pensais que tu
serais fière de me voir devenir le secrétaire de Lord Illingworth.
MRS. ARBUTHNOT. Je ne pense pas que tu sois apte à devenir le secrétaire privé deLord Illingworth. Tu n'as pas les compétences requises.
LORD ILLINGWORTH. Loin de moi l'idée de paraître me mêler d'affaires privées, Mrs.
Arbuthnot, mais pour ce qui est de votre dernière objection je suis certainement le
premier concerné. Et tout ce que je peux vous dire, c'est que votre fils possède toutes
les compétences que je pouvais attendre. Il en a même bien plus, en fait, que ce que je
pensais. Bien plus. (Silence) Avez-vous une autre raison, Mrs. Arburthnot, qui vous
pousserait à ne pas vouloir que votre fils accepte ce poste ?
GERALD. Eh bien, mère ? Réponds.
LORD ILLINGWORTH. Si c'est le cas, Mrs. Arbuthnot, je vous en prie, parlez, je vous en
prie. Nous sommes tout à fait seuls. Quoi que ce puisse être, je n'ai pas besoin de
vous dire que je ne le répéterai pas.
GERALD. Mère ?
LORD ILLINGWORTH. Si vous souhaitez demeurer seule avec votre fils, je peux me
retirer. Peut-être avez-vous une autre raison que vous ne souhaitez pas que j'entende.
MRS. ARBUTHNOT. Je n'ai pas d'autre raison.
LORD ILLINGWORTH. Eh bien, mon garçon, nous pouvons considérer que la chose est
convenue. Venez, nous allons fumer une cigarette sur la terrasse ensemble, vous et
moi. Mrs. Arbuthnot, laissez-moi vous dire que je suis persuadé que vous avez agi
d'une manière sage, très sage.
Il sort avec Gerald. Mrs. Arbuthnot demeure seule, elle est immobile, son regard
est empreint d'une ineffable tristesse.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Gerald, Lord Illingworth
Décor : La galerie de portraits à Hunstanton. La porte de derrière conduit à la
terrasse. Lord Illingworth et Gerald sont du côté droit. Lord Illingworth se prélasse sur
un sopha. Gerald est sur une chaise.
LORD ILLINGWORTH. Une femme extrêmement sensée, votre mère, Gerald. Je savais
qu'elle finirait par changer d'avis.
GERALD. Ma mère est affreusement consciencieuse, Lord Illingworth, je sais bien
qu'elle pense que je n'ai pas assez d'éducation pour être votre secrétaire. Et, elle a
parfaitement raison. C'est effrayant à quel point je pouvais être oisif à l'école, et je ne
pourrais pas sauver ma vie en passant un examen.
LORD ILLINGWORTH. Mon cher Gerald, les examens ne servent absolument à rien.
Lorsqu'on est un gentleman, on en sait bien assez, et quand on en est pas un, tout ce
qu'on peut savoir ne peut que nous desservir.
GERALD. Mais je ne sais rien du monde, Lord Illingworth.
LORD ILLINGWORTH. Ne craignez rien, Gerald. Souvenez-vous que vous avez pour
vous la plus belle chose qui soit en ce monde – la jeunesse ! Il n'a rien au monde que
la jeunesse. Ceux qui sont entre deux âges ont hypothéqué leur vie. La vieillesse
travaille dans la fabrique de la vie. Mais la jeunesse est la Maîtresse de la Vie. La
Jeunesse a un royaume qui l'attend. Nous sommes tous nés rois, Gerald, et la plupart
des gens meurent exilés, comme beaucoup de rois. Pour regagner ma jeunesse,
Gerald, je ferai tout – excepté faire de l'exercice, me lever tôt ou devenir un bon
élément de la société.
GERALD. Mais vous ne pensez pas que vous êtes vieux, Lord Illingworth ?
LORD ILLINGWORTH. Je pourrais être votre père, Gerald.
GERALD. Je me souviens pas de mon père, il est mort il y a des années.
LORD ILLINGWORTH. C'est ce que m'a dit Lady Hunstanton.
GERALD. C'est très curieux, ma mère ne me parle jamais de mon père. Parfois, je me
dis qu'elle a dû se marier au dessous de sa condition. (Lord Illingworth fait une large
grimace.)
LORD ILLINGWORTH. Vraiment ? (Il se lève et met la main sur l'épaule de Gerald)
Vous avez manqué d'un père, je suppose, Gerald ?
GERALD. Oh, non ; ma mère a été très bonne pour moi. Personne n'a eu une mère
comme la mienne.
LORD ILLINGWORTH. J'en suis persuadé. Pourtant je ne peux m'empêcher de penser
que beaucoup de mères ne comprennent pas du tout leurs fils. Je veux dire qu'elles ne
comprennent pas qu'un fils a des ambitions, une envie de voir la vie, de se faire un
nom. Après tout, Gerald, on ne peut pas attendre de vous que vous passiez toute votre
vie dans un trou comme Wrockley, vous le pourriez ?
GERALD. Oh, non ! Ce serait horrible.
LORD ILLINGWORTH. L'amour d'une mère est très touchant, bien sûr, mais il est
souvent étrangement égoïste. Je veux dire qu'il comporte une bonne part d'égoïsme.
GERALD, lentement. Je suppose que oui.
LORD ILLINGWORTH. Votre mère est sans nul doute une femme de bien. Mais les
femmes de bien se mettent des oeillères, leurs opinions sur la vie, leurs horizons sonttrès limités, leurs intérêts sont assez mesquins, ne croyez-vous pas ?
GERALD. C'est sûr, elles accordent un intérêt démesuré à des choses qui nous
importent peu.
LORD ILLINGWORTH. Je suppose que votre mère est très religieuse, ce genre de
choses.
GERALD. Oh oui, elle passe son temps à l'église.
LORD ILLINGWORTH. Ah ! Elle n'est pas moderne, et être moderne est la seule qui
compte de nos jours. Vous voulez êtes moderne, n'est-ce pas, Gerald ? Vous voulez
savoir ce que la vie est réellement. Vous ne voulez pas être retardé par des théories
d'un autre âge. Bien, ce qu'il faut que vous fassiez maintenant, c'est simplement vous
préparer à entrer dans la meilleure société. Un homme qui peut dominer un dîner
londonien peut dominer le monde. Le futur appartient au dandy. Ce sont les plus
exquis qui seront les décideurs.
GERALD. J'ai affreusement envie de m'habiller beaucoup mieux, mais on m'a toujours
dit qu'un homme ne devait pas trop se préoccuper de ses vêtements.
LORD ILLINGWORTH. De nos jours, les gens sont si parfaitement superficiels qu'ils ne
comprennent pas la philosophie du superficiel. D'ailleurs, Gerald, vous devriez
apprendre à mieux nouer votre cravate. Le sentiment convient très bien pour la
boutonnière. Mais l'essentiel pour bien porter une cravate, c'est le style. Une cravate
bien nouée est la première grande étape à franchir dans la vie.
GERALD, riant. Je pourrais peut-être apprendre à nouer une cravate, Lord Illingworth,
mais je ne serais jamais capable de parler comme vous le faites. Je ne suis pas doué
pour parler.
LORD ILLINGWORTH. Eh bien, parlez à toutes comme les femmes comme si vous en
étiez amoureux, et à tous les hommes comme s'ils vous ennuyaient, et à la fin de votre
première saison vous aurez la réputation d'être doué du plus parfait tact en société.
GERALD. Mais il est très difficile d'entrer dans la société, non ?
LORD ILLINGWORTH. Pour entrer dans la bonne société, de nos jours, il suffit de
nourrir les gens, d'amuser les gens ou de les choquer, c'est tout.
GERALD. Je suppose que la société est merveilleusement plaisante !
LORD ILLINGWORTH. Quand on en fait partie, elle est simplement ennuyeuse. Quand
on n'en fait pas partie, c'est simplement une tragédie. La société est une chose
nécessaire. Dans ce monde, aucun homme ne peut avoir de vrai succès si il n'y a pas
une femme pour s'en faire l'écho, et les femmes règnent sur la société. Vous ne
pourriez être qu'un avocat, un agent de change, ou un journaliste.
GERALD. Il est très difficile de comprendre les femmes, n'est-ce pas ?
LORD ILLINGWORTH. Vous ne devriez jamais essayer de les comprendre. Les femmes
sont des images. Les hommes sont des problèmes. Si vous voulez comprendre ce
qu'une femme signifie vraiment – ce qui, d'ailleurs, est toujours une entreprise risquée
– regardez-la, ne l'écoutez pas.
GERALD. Mais les femmes sont terriblement intelligentes, non ?
LORD ILLINGWORTH. C'est ce qu'on devrait toujours leur dire. Mais, pour le
philosophe, mon cher Gerald, les femmes représentent le triomphe de la matière sur
l'esprit, tout comme les hommes représentent le triomphe de l'esprit sur la morale.
GERALD. Alors, comment les femmes peuvent-elles avoir autant de pouvoir ?
LORD ILLINGWORTH. L'histoire de la femme est l'histoire de la pire forme de tyrannie
que le monde ait jamais connu. La tyrannie du faible sur le fort. C'est la seule tyrannie
qui dure.
GERALD. Mais les femmes n'ont-elle pas une influence raffinée ?LORD ILLINGWORTH. Rien ne raffine excepté l'intellect.
GERALD. Pourtant, il y a différents types de femmes, non ?
LORD ILLINGWORTH. Il n'y a en que deux dans la société : la monochrome et la
polychrome.
GERALD. Mais il y a des femmes de bien dans la société, n'est-ce pas ?
LORD ILLINGWORTH. Beaucoup trop.
GERALD. Mais pensez-vous que les femmes ne devraient pas l'être ?
LORD ILLINGWORTH. On ne devrait jamais leur dire qu'elles le sont et elles le
deviendront toutes immédiatement. C'est fascinant comme les femmes sont un sexe
obstiné. Toute femme est une rebelle, et généralement elle est dans une rébellion
acharnée contre elle-même.
GERALD. Vous n'avez jamais été marié, Lord Illingworth, si ?
LORD ILLINGWORTH. Les hommes se marient parce qu'ils sont fatigués, les femmes
parce qu'elles sont curieuses. Les deux sont déçus.
GERALD. Mais ne pensez-vous pas qu'on peut être heureux une fois marié ?
LORD ILLINGWORTH. Parfaitement heureux. Mais le bonheur d'un homme marié, mon
cher Gerald, dépend des personnes avec qui il n'est pas marié.
GERALD. Mais si on est amoureux ?
LORD ILLINGWORTH. On devrait toujours être amoureux. C'est la raison pour laquelle
on ne devrait jamais se marier.
GERALD. L'amour est une chose merveilleuse, n'est-ce pas ?
LORD ILLINGWORTH. Quand on est amoureux, on commence par se décevoir
soimême. Puis on finit par être déçu par les autres. C'est ce que le monde appelle une
histoire d'amour. Mais une vraie grande passion est relativement rare de nos jours.
C'est le privilège des gens qui n'ont rien à faire. C'est la seule utilité des classes
oisives dans un pays, et la seule explication possible à l'existence de nous autres, les
Harfords.
GERALD. Les Harfords, Lord Illingworth ?
LORD ILLINGWORTH. C'est mon nom de famille. Vous devriez étudier la généalogie
des nobles, Gerald, la Pairie. C'est le seul livre qu'un jeune homme qui fréquente la
ville doit connaître dans les moindres détails, et c'est le meilleur roman que les Anglais
aient jamais écrit. Et maintenant, Gerald, vous êtes sur le point de recommencer votre
vie depuis le début avec moi, et je veux que vous sachiez comment vivre. (Mrs.
Arbuthnot apparaît sur la terrasse derrière) C'est parce que le monde est l'oeuvre des
fous que les hommes sages doivent y vivre !
SCÈNE 2
Gerald, Lord Illingworth, Mrs. Arbuthnot, Lady Hunstanton, L'Archidiacre Daubeny
LADY HUNSTANTON. Ah, vous voici enfin, cher Lord Illingworth. Alors, je suppose que
vous avez dit à notre jeune ami, Gerald, quelles étaient ses nouvelles missions et
donné quelques bons conseils entre deux bouffées d'une plaisante cigarette ?
LORD ILLINGWORTH. Je lui ai donné les meilleurs conseils, Lady Hunstanton, et les
meilleures cigarettes.
LADY HUNSTANTON. Je regrette de n'avoir pas été là pour pouvoir vous écouter mais
je suppose qu'à présent je suis trop vieille pour apprendre. Sauf de vous, cher
archidiacre, quand vous êtes à votre beau pupitre. Mais je sais toujours à l'avance ce
que vous allez dire, alors je ne m'inquiète pas. (Elle voit Mrs. Arbuthnot) Ah, chère Mrs.Arbuthnot, venez et joignez-vous à nous. Venez, ma chère. (Entre Mrs. Arbuthnot)
Gerald a eu une longue conversation avec Lord Illingworth ; je suis sûre que vous
devez vous sentir très honorée de la manière plaisante donc les choses se sont
déroulées pour lui. Asseyons-nous. (Ils s'assoient) Où en êtes-vous avec votre
magnifique broderie ?
MRS. ARBUTHNOT. Je travaille sans cesse, Lady Hunstanton.
LADY HUNSTANTON. Mrs. Daubeny brode aussi un petit peu, je crois ?
L'ARCHIDIACRE. Elle a été très habile avec ses aiguilles pendant un temps, une vraie
Dorcas. Mais la goutte a beaucoup abîmé ses mains. Elle n'a pas touché le métier à
broder depuis neuf ou dix ans. Mais elle a beaucoup d'autres distractions. Elle
s'intéresse beaucoup à sa santé.
LADY HUNSTANTON. Ah, c'est toujours une saine distraction, n'est-ce pas ? Alors, de
quoi parliez-vous, Lord Illingworth ? Dites-nous.
LORD ILLINGWORTH. J'étais sur le point d'expliquer à Gerald que le monde se pressait
toujours de rire de ses propres tragédies, ce qui a toujours été est le seul moyen de les
supporter. Ce qui, en conséquence, signifie que tout ce que le monde a traité
sérieusement appartient à la comédie.
LADY HUNSTANTON. Là, je me sens complètement dépassée. Cela arrive très souvent
lorsque Lord Illingworth dit quelque chose. Et la Humane Society manque totalement
de charité. Ils ne viennent jamais me sauver. On me laisse me noyer. J'ai la vague
idée, cher Lord Illingworth, que vous êtes toujours du côté des pécheurs, et je sais que
j'essaie toujours d'être du côté des saints, mais c'est à peu près tout ce dont je sois
sûre. Et, après tout, c'est peut-être simplement l'illusion d'une personne qui se noie.
LORD ILLINGWORTH. La seule différence entre le saint et le pécheur, c'est que tous
les saints ont un passé, et que tous les pécheurs ont un avenir.
LADY HUNSTANTON. Ah, cela me va tout à fait. Je n'ai rien à dire. Vous et moi, chère
Mrs. Arbuthnot, sommes d'une autre époque. Nous ne pouvons pas suivre Lord
Illingworth. On a trop pris soin de notre éducation, j'en ai peur. Avoir été bien élevé est
devenu un grand inconvénient de nos jours. Cela nous enferme beaucoup.
MRS. ARBUTHNOT. Je m'en voudrais de suivre Lord Illingworth dans aucune de ses
opinions.
LADY HUNSTANTON. Vous avez tout à fait raison, ma chère.
Gerald hausse les épaules et lance un regard irrité vers sa mère. Entre Lady
Caroline.
SCÈNE 3
Gerald, Lord Illingworth, Mrs. Arbuthnot, Lady Hunstanton, L'Archidiacre Daubeny, Lady
Caroline
LADY CAROLINE. Jane, avez-vous vu John ?
LADY HUNSTANTON. Vous ne n'avez pas besoin de vous inquiéter pour lui, ma chère.
Il est avec Lady Stutfield; je les ai vus tout à l'heure, dans le salon jaune. Ils semblaient
très heureux ensemble. Vous ne partez pas, Caroline ? Asseyez-vous, je vous en prie.
LADY CAROLINE. Je pense qu'il vaut mieux que j'aille m'occuper de John.
SCÈNE 4Gerald, Lord Illingworth, Mrs. Arbuthnot, Lady Hunstanton, L'Archidiacre Daubeny
LADY HUNSTANTON. Il ne faut pas accorder autant d'attention aux hommes. Et
Caroline n'a vraiment pas à s'inquiéter. Lady Stutfield est très sympathique. Elle est
simplement aussi sympathique à propos d'une chose qu'elle l'est à propos d'une autre.
Un naturel merveilleux.
SCÈNE 5
Gerald, Lord Illingworth, Mrs. Arbuthnot, Lady Hunstanton, L'Archidiacre Daubeny, Sir
John, Mrs. Allonby
LADY HUNSTANTON. Ah, voici Sir John ! Et Mrs. Allonby aussi ! Je suppose que c'était
Mrs. Allonby qui était avec lui quand je l'ai croisé. Sir John, Caroline vous cherche
partout.
MRS. ALLONBY. Nous l'avons attendue dans la Salle de Musique, chère Lady
Hunstanton.
LADY HUNSTANTON. Ah ! La salle de Musique, bien sûr. Je pensais que c'était le salon
jaune, ma mémoire devient vraiment déficiente. (à l'archidiacre) Mrs. Daubeny a une
merveilleuse mémoire, il me semble ?
L'ARCHIDIACRE. Elle avait une mémoire remarquable, mais depuis sa dernière crise
elle se rappelle surtout des événements de sa petite enfance. Mais elle éprouve
beaucoup de plaisir dans ces rétrospections, beaucoup de plaisir.
SCÈNE 6
Gerald, Lord Illingworth, Mrs. Arbuthnot, Lady Hunstanton, L'Archidiacre Daubeny, Sir
John, Mrs. Allonby, Lady Stutfied, Mr. Kelvil
LADY HUNSTANTON. Ah ! Chère Lady Stutfield ! De quoi Mr. Kelvil vous a t-il parlé ?
LADY STUTFIELD. De Bimétallisme, si je me souviens bien.
LADY HUNSTANTON. Bimétallisme ! Est-ce un bon sujet ? Enfin, je sais bien
qu'aujourd'hui les gens discutent de tout très librement. De quoi Sir John vous a t-il
parlé, chère Mrs. Allonby ?
LADY STUTFIELD. De la Patagonie.
LADY HUNSTANTON. Vraiment ? Quel sujet lointain ! Mais très enrichissant, j'en suis
sûre.
LADY STUTFIELD. Ce qu'il a dit à propos de la Patagonie était très intéressant. Les
sauvages semblent avoir les mêmes opinions que les gens cultivés sur presque tous
les sujets. Ils sont incroyablement avancés.
LADY HUNSTANTON. Que font-ils ?
LADY STUTFIELD. Tout, apparemment.
LADY HUNSTANTON. Eh bien, c'est très gratifiant, cher archidiacre, n'est-ce pas, de
voir que la Nature Humaine est invariablement une. Quand on le regarde de loin, il n'y
a qu'un seul monde, n'est-ce pas ?
LORD ILLINGWORTH. Le monde est simplement divisé en deux catégories – ceux qui
croient à l'incroyable, comme le commun – et ceux qui font l'improbable...
LADY STUTFIELD. Comme vous ?
LORD ILLINGWORTH. Oui ; je ne cesse de m'étonner moi-même. C'est la seule chosequi vaille la peine de vivre.
LADY STUTFIELD. Et qu'avez-vous fait récemment qui vous a étonné ?
LORD ILLINGWORTH. J'ai découvert toutes sortes de magnifiques qualités dans ma
nature propre.
MRS. ALLONBY. Ah! Ne devenez pas parfait d'un coup. Faites-le petit à petit !
LORD ILLINGWORTH. Je n'ai pas l'intention de devenir parfait. Au moins, j'espère que
je ne le deviendrai pas. Cela serait très gênant. Les femmes nous aiment pour nos
défauts. Si nous en avons assez, elles nous pardonnent tout, même notre gigantesque
intelligence.
LADY STUTFIELD. Il est prématuré de nous demander de pardonner l'analyse. Nous
pardonnons l'adoration ; c'est tout ce que vous devriez attendre de nous.
SCÈNE 7
Gerald, Lord Illingworth, Mrs. Arbuthnot, Lady Hunstanton, L'Archidiacre Daubeny, Sir
John, Mrs. Allonby, Lady Stutfied, Mr. Kelvil, Lord Alfred puis Farquhar
(Entre Lord Alfred. Il va rejoindre Lady Stutfield)
LADY HUNSTANTON. Ah, nous, les femmes, nous devrions tout pardonner, n'est-ce
pas, chère Mrs. Arbuthnot ? Je suis sûre que vous êtes d'accord avec moi à ce propos.
MRS. ARBUTHNOT. Je ne le suis pas, Lady Hunstanton. Je pense qu'il y a certaines
choses qu'une femme ne devrait jamais pardonner.
LADY HUNSTANTON. Quel genre de choses ?
MRS. ARBUTHNOT. Qu'on ruine la vie d'une autre femme. (Elle avance doucement vers
le fond de scène)
LADY HUNSTANTON. Ah, ces choses-là sont très tristes, c'est sûr, mais je crois qu'il y
a des foyers admirables où les gens de ce type sont surveillés et où l'on fait en sorte
qu'ils changent, et de manière générale, je pense que le secret de la vie, c'est de bien
prendre les choses, de toujours bien les prendre.
LADY STUTFIELD. Le secret de la vie, c'est de ne jamais vivre une émotion qui ne soit
pas seyante.
LADY STUTFIELD. Le secret de la vie, c'est de voir le plaisir qu'il y à être terriblement,
terriblement trompée.
KELVIL. Le secret de la vie, c'est de résister à la tentation, Lady Stutfield.
LORD ILLINGWORTH. Il n'y a pas de secret de la vie. Le sens de la vie, s'il y en a un,
c'est simplement de toujours rechercher les tentations. Il n'y en a vraiment pas assez.
Parfois, il s'écoule un jour entier sans que j'en rencontre une seule. C'est absolument
affreux. Cela fait qu'on s'inquiète pour son avenir.
LADY HUNSTANTON, secouant son éventail dans la direction de Lord Illingworth. Je ne
sais pas comment cela se fait, cher Lord Illingworth, mais tout ce que vous avez dit
aujourd'hui me paraît excessivement immoral. Cela fut très intéressant de vous
écouter.
LORD ILLINGWORTH. Toute pensée est immorale. Son essence même est la
destruction. Si vous pensez à une chose, vous la tuez. Rien ne survit à la
conceptualisation.
LADY HUNSTANTON. Je ne comprends pas un mot de ce que vous dites, Lord
Illingworth. Mais je ne doute pas que ce soit absolument vrai. Personnellement, j'ai très
peu de choses à me reprocher en ce qui concerne la pensée. Je ne crois pas en lesfemmes qui pensent trop. Les femmes devraient penser avec modération, d'ailleurs
elles devraient tout faire avec modération.
LORD ILLINGWORTH. La modération est une chose fatale, Lady Hunstanton. Rien n'a
de succès comme l'excès.
LADY HUNSTANTON. J'espère que je me souviendrai de cela. On dirait une admirable
maxime. Mais je commence à tout oublier. C'est un grand malheur.
LORD ILLINGWORTH. C'est l'une de vos qualités les plus fascinantes, Lady
Hunstanton. Les femmes ne devraient pas avoir de mémoire. La mémoire transforme
les femmes en vieilleries. Pour savoir si une femme a de la mémoire ou non, il suffit de
regarder son chapeau.
LADY HUNSTANTON. Comme vous êtes charmant, cher Lord Illingworth. Avec vous,
nos défauts évidents se trouvent toujours être nos qualités les plus essentielles. Vos
opinons sur la vie sont des plus rassurantes. Entrent Farquhar.
FARQUHAR. Le fiacre de monsieur Daubeny.
LADY HUNSTANTON. Mon cher archidiacre ! Il n'est que dix heures et demie.
L'ARCHIDIACRE. (Se levant) Je crains de devoir m'en aller, Lady Hunstanton. Le mardi
est toujours une mauvaise nuit pour Mrs. Daubeny.
LADY HUNSTANTON. (Se levant) Bien, je ne vous empêcherai pas de la rejoindre. (Elle
le conduit à la porte) J'ai demandé à Farquhar de mettre deux perdrix dans le fiacre.
Mrs. Daubeny aimera sûrement.
L'ARCHIDIACRE. C'est très gentil de votre part, mais Mrs. Daubeny ne touche plus aux
aliments solides. Elle ne mange que de la gelée. Mais elle est merveilleusement gaie,
merveilleusement gaie. Il n'y a rien dont elle puisse se plaindre. (Il sort avec Lady
Hunstanton.)
SCÈNE 8
Gerald, Lord Illingworth, Mrs. Arbuthnot, Sir John, Mrs. Allonby, Lady Stutfied, Mr.
Kelvil, Lord Alfred
LADY STUTFIELD, allant à Lord Illingworth. La lune est très belle ce soir.
LORD ILLINGWORTH. Allons donc la regarder. Regarder une chose inconstante est
charmant, de nos jours.
LADY STUTFIELD. Vous avez votre miroir.
LORD ILLINGWORTH. Il n'est pas très gentil. Il me montre seulement mes rides.
LADY STUTFIELD. Le mien se comporte mieux. Il ne me dit jamais la vérité.
LORD ILLINGWORTH. Alors, c'est qu'il vous aime. (Sortent Sir John, Lady Stutfield, Mr.
Kelvil et Lord Alfred.)
SCÈNE 9
Gerald, Lord Illingworth, Mrs. Arbuthnot, Mrs. Allonby, Lady Caroline
GERALD, à Lord Illingworth. Puis-je venir aussi ?
LORD ILLINGWORTH. Faites, mon garçon. (Ils vont vers la sortie. Lady Caroline entre,
regarde rapidement autour d'elle est ressort dans la direction opposée qu'ont pris Sir
John et Lady Stutfield)SCÈNE 10
Gerald, Mrs. Arbuthnot
MRS. ARBUTHNOT. Gerald !
GERALD. Quoi, maman ? (Sortent Mrs. Allonby et Lord Illingworth) MRS. ARBUTHNOT.
Il se fait tard, rentrons à la maison.
GERALD. Ma chère mère. Attendons encore un petit peu. Lord Illingworth est vraiment
réjouissant, et, à ce propos, mère, j'ai une grande surprise pour toi. Nous partons pour
l'Inde à la fin du mois.
MRS. ARBUTHNOT. Rentrons à la maison.
GERALD. Si c'est vraiment ce que tu veux, naturellement, mère, mais avant je dois aller
dire au revoir à Lord Illingworth. Je reviens dans cinq minutes. (Il sort)
SCÈNE 11
Mrs. Arbuthnot
MRS. ARBUTHNOT. Je veux bien qu'il me quitte si c'est son choix, mais pas avec lui –
pas avec lui ! Je ne pourrais pas le supporter. (Elle fait les cent pas)
SCÈNE 12
Mrs. Arbuthnot, Hester
HESTER. Quelle nuit charmante nous avons, Mrs. Arbuthnot.
MRS. ARBUTHNOT. Vraiment ?
HESTER. Mrs. Arbuthnot, si vous le voulez bien, je voudrais que nous soyons amies.
Vous êtes très différente des autres femmes d'ici. Lorsque vous êtes arrivée dans le
salon cet après-midi, un instinct de ce qui est beau et pur vous accompagnait, d'une
certaine façon. J'ai été bête. Il y a des choses qu'il est juste de dire, mais qu'on peut
parfois dire au mauvais moment et aux mauvaises personnes.
MRS. ARBUTHNOT. Je vous avais entendue. Je suis d'accord avec vous, Miss
Worsley.
HESTER. Je ne savais pas que vous aviez entendu. Mais je savais que vous seriez
d'accord. Une femme qui a péché doit être punie, n'est-ce pas ?
MRS. ARBUTHNOT. Oui.
HESTER. Elle ne devrait pas être autorisée à rejoindre la société des hommes bons et
des femmes vertueuses ?
MRS. ARBUTHNOT. Elle ne le doit pas.
HESTER. Et l'homme doit être puni de même ?
MRS. ARBUTHNOT. De même. Et les enfants, s'il y en a, de même aussi ?
HESTER. Oui, il est vrai que les péchés des parents doivent frapper leurs enfants. C'est
une loi juste. C'est la loi de Dieu.
MRS. ARBUTHNOT. C'est l'une des lois terribles de Dieu. (Elle va au foyer.)
HESTER. Cela vous angoisse que votre fils vous quitte, Mrs. Arbuthnot ?
MRS. ARBUTHNOT. Oui.
HESTER. Cela vous plaît-il qu'il parte avec Lord Illingworth ? Bien sûr, il y a le poste,
c'est certain, et aussi l'argent, mais la carrière et l'argent ne sont pas tout, vous necroyez pas ?
MRS. ARBUTHNOT. Ils ne sont rien ; ils apportent la souffrance.
HESTER. Alors pourquoi laissez-vous votre fils partir avec lui ?
MRS. ARBUTHNOT. Il l'a voulu lui-même.
HESTER. Mais si vous le lui demandez, il restera, n'est-ce pas ?
MRS. ARBUTHNOT. Il a pris la décision de partir.
HESTER. Il ne peut rien vous refuser. Il vous aime trop. Demandez-lui de rester.
Laissez-moi aller le chercher pour vous. Il est sur la terrasse avec Lord Illingworth en
ce moment. Je les ai entendu rire ensemble lorsque j'ai traversé la salle de musique.
MRS. ARBUTHNOT. Ne vous troublez pas, Miss Worsley. Je peux attendre. C'est sans
conséquence.
HESTER. Non, je vais lui dire que vous voulez qu'il vienne. Demandez-lui de rester,
demandez-lui. (Elle sort)
MRS. ARBUTHNOT. Il ne viendra pas. Je sais qu'il ne viendra pas.
SCÈNE 13
Mrs. Arbuthnot, Lady Caroline,Gerald
(Entre Lady Caroline. Elle regarde autour d'elle avec anxiété. Entre Gerald.
LADY CAROLINE. Mr. Arbuthnot, puis-je vous demander si Sir John est quelque part
sur la terrasse ?
GERALD. Non, Lady Caroline, il n'est pas sur la terrasse.
LADY CAROLINE. C'est très curieux. Il est temps pour lui d'aller se coucher. (Elle sort)
SCÈNE 14
Mrs. Arbuthnot, Gerald
GERALD. Chère mère, j'ai peur de vous avoir fait attendre. Je me suis oublié. Je suis si
heureux ce soir, mère ; je n'ai jamais été aussi heureux.
MRS. ARBUTHNOT. Parce que tu vas t'en aller ?
GERALD. Ne le prends pas comme ça, mère. Bien sûr, je suis triste de te quitter. Parce
que tu es la meilleure mère qui soit au monde. Mais après tout, comme a l'a dit Lord
Illingworth, ce n'est pas possible de vivre dans un endroit comme Wrockley. Pour toi,
ça n'a pas d'importance. Mais je suis ambitieux ; je veux plus que cela. Je veux faire
carrière. Je veux faire quelque chose qui fera que tu seras fière de moi, et Lord
Illingworth va m'y aider. Il ferait tout pour moi.
MRS. ARBUTHNOT. Gerald, ne pars pas avec Lord Illingworth. Je te supplie de ne pas
le faire. Je t'en supplie.
GERALD. Mère, comme tu es inconstante ! Tu n'as pas l'air de savoir un seul instant ce
que tu veux. Il y a une heure et demie, dans le salon, tu étais parfaitement d'accord
pour que cela se fasse ; à présent tu changes d'avis, tu fais des difficultés et tu essaies
de m'obliger à abandonner la chance de ma vie. Oui, mon unique chance. Est-ce que
tu crois qu'on rencontre des hommes pour Lord Illingworth tous les jours ? Tu crois,
mère ? C'est vraiment curieux, que lorsqu'une chance aussi incroyable me sourit, la
seule personne qui se mette en travers de ma route soit ma propre mère. D'ailleurs, tu
sais, mère, que j'aime Hester Worsley. Comment ne pas l'aimer ? Je l'aime plus que je
ne te l'ai jamais dit, bien plus. Et si j'ai une position, des perspectives d'avenir, jepourrais... je pourrais lui demander... Est-ce que tu comprends à présent, mère, ce que
cela signifie pour moi, d'être le secrétaire de Lord Illingworth ? Débuter comme cela,
c'est avoir une carrière toute prête – toute tracée – toute à soi. Si j'étais secrétaire de
Lord Illingworth, je pourrais demander Hester en mariage. Le faire en tant qu'obscur
clerc de banque qui gagne cent livres par an, ce serait une impertinence.
MRS. ARBUTHNOT. J'ai peur que tu ne puisses rien espérer de Miss Worsley. Je
connais ses opinions sur la vie. Elle vient de me les dire. (un silence)
GERALD. Eh bien, il me reste toujours mon ambition. Ce n'est pas rien – heureusement
que j'en ai ! Tu as toujours essayé d'écraser mon ambition, mère, n'est-ce pas ? Tu
m'as dit que le monde était mauvais, que réussir était vain, que cette société était
superficielle – ce genre de chose. Eh bien je n'en crois rien, mère. Il me semble que le
monde est ravissant. Je trouve cette société exquise. Je crois que réussir en vaut la
peine. Dans tout ce que tu m'as dit, mère, tu as eu tort, vraiment tort. Lord Illingworth
est un homme qui a réussi. C'est un homme en accord avec son temps. C'est un
homme qui vit dans le monde et qui vit pour le monde. En fait, je donnerai n'importe
quoi pour ressembler à Lord Illingworth.
MRS. ARBUTHNOT. Je préfèrerais te voir mort.
GERALD. Mère, qu'as-tu contre Lord Illingworth ? Dis-moi, dis-le moi directement.
Qu'as-tu contre lui ?
MRS. ARBUTHNOT. C'est un homme mauvais.
GERALD. Comment ça, mauvais ? Je ne comprends pas ce que tu veux dire.
MRS. ARBUTHNOT. Je te dirai.
GERALD. Je pense que tu le trouves mauvais parce qu'il ne croit pas dans les mêmes
choses que toi. Soit, les hommes sont différents des femmes, mère. C'est normal qu'ils
aient des points de vue différents.
MRS. ARBUTHNOT. Ce n'est pas ce que Lord Illingworth croit ou ne croit pas qui le
rend mauvais. C'est ce qu'il est.
GERALD. Mère, sais-tu quelque chose de lui ? Sais-tu quelque chose sur lui ?
MRS. ARBUTHNOT. C'est quelque chose que je sais.
GERALD. Quelque chose dont tu es vraiment sûre ?
MRS. ARBUTHNOT. Vraiment sûre.
GERALD. Depuis combien de temps le sais-tu ?
MRS. ARBUTHNOT. Depuis vingt ans.
GERALD. Est-ce vraiment juste de reprocher des choses d'il y a vingt ans ? Et
qu'estce toi ou moi avons à avoir avec le passé de Lord Illingworth ? En quoi cela nous
concerne t-il ?
MRS. ARBUTHNOT. Ce qu'un homme a été, il le sera toujours.
GERALD. Mère, dis-moi ce que Lord Illingworth a fait. S'il a fait une action honteuse, je
ne partirai pas avec lui. Tu me connais, tu sais que je ne le ferais pas ?
MRS. ARBUTHNOT. Gerald, viens près de moi. Très près de moi, comme tu le faisais
lorsque tu étais un petit garçon, quand tu était mon petit garçon. (Gerald s'assoit aux
côtés de sa mère. Elle passe ses doigts dans les cheveux de son fils et frotte ses
mains avec les siennes) Gerald, il y avait une fille un jour, une très jeune fille, d'à peine
dix-huit ans à l'époque. George Harford – c'était le nom de Lord Illingworth – Georges
Harford l'a rencontrée. Elle ne connaissait rien de la vie. Lui – il connaissait tout. Il a fait
en sorte que cette femme tombe amoureuse de lui. Il l'a rendue si amoureuse qu'elle a
quitté la maison de son père un matin pour le suivre. Elle l'aimait immensément, et il
promit de l'épouser. Il lui a formellement promis de l'épouser, et elle l'a cru. Elle était
très jeune et – ignorante de ce qu'était réellement la vie. Mais il repoussa le mariage,de semaine en semaine, et de mois en mois. Elle lui fit confiance tout ce temps. Elle
l'aimait. - Avant la naissance de son enfant – car elle a eu un enfant – elle l'implora de
l'épouser pour le bien de cet enfant, pour que cet enfant ait un nom, et que le péché
qu'elle avait commis ne soit pas reporté sur l'enfant, qui en était innocent. Il refusa.
Après la naissance de cet enfant, elle le quitta, prit l'enfant avec elle ; sa vie était
perdue, son âme était perdue, et tout ce qui était doux, et bon et pur en elle, était perdu
aussi. Elle a souffert terriblement – elle souffre encore. Elle souffrira toujours. Pour elle,
il n'y a ni joie, ni paix, ni pardon. C'est une femme qui traîne une chaîne comme une
coupable. C'est une femme qui porte un masque, comme une lépreuse. Le feu
luimême ne pourrait pas la purifier. Les eaux ne pourraient noyer son angoisse. Rien ne
peut la guérir ! Aucun calmant ne pourrait lui rendre le sommeil ! Ni l'opium la faire
oublier ! Elle est perdue ! Elle est une âme perdue ! - C'est pour cela que je dis que
Lord Illingworth est un homme mauvais. C'est pour cela que je ne veux pas que mon
garçon soit à ses côtés.
GERALD. Ma chère mère, certes, tout ceci semble terriblement tragique. Mais si j'ose
dire, la fille est autant à blâmer que Lord Illingworth. Après tout, est-ce qu'une fille
vraiment bonne, une fille qui n'est animée que de bons sentiments, partirait de chez
elle pour suivre un homme avec lequel elle n'est pas mariée, et vivre avec lui comme si
elle était sa femme ? Aucune bonne fille ne ferait cela. (Un silence)
MRS. ARBUTHNOT. Gerald, je retire toutes mes objections. Tu es libre de partir avec
Lord Illingworth, quand tu le voudras et où tu voudras.
GERALD. Ma chère mère, je savais que tu ne m'empêcherais pas de réussir ! Tu es la
meilleure femme que Dieu ait jamais crée ! Et, pour ce qui est de Lord Illingworth, je ne
crois pas qu'il soit capable de faire une chose infâme ou basse. Je ne peux pas croire
cela de lui – je n'y arrive pas.
SCÈNE 15
Mrs. Arbuthnot, Gerald, Hester
HESTER (hors scène) Laissez-moi, laissez-moi ! (Entre Hester, terrorisée, elle court
vers Gerald et se jette dans ses bras) Sauvez-moi ! Sauvez-moi de lui !
GERALD. De qui ?
HESTER. Il m'a insultée ! Il a attenté à mon honneur ! Sauvez-moi !
GERALD. Qui ? Qui a osé.. ?
SCÈNE 16
Mrs. Arbuthnot, Gerald, Hester, Lord Illingworth
(Lord Illingworth entre par le fond du théâtre. Hester s'échappe des bras de Gerald et
pointe son doigt vers lui.)
GERALD. (Hors de lui, avec rage et indignation) Lord Illingworth, vous avez manqué de
respect à la créature la plus pure que Dieu ait faite en ce monde, aussi pure que ma
propre mère. Vous avez attenté à l'honneur de la femme que j'aime le plus au monde,
à l'égal de ma propre mère. Aussi sûrement que Dieu existe, je vais vous tuer !
MRS. ARBUTHNOT, se ruant vers lui et le retenant. Non, non !
GERALD. Ne me retiens pas, mère. Ne me retiens pas, je vais le tuer !
MRS. ARBUTHNOT. Gerald !GERALD. Laisse-moi !
MRS. ARBUTHNOT. Gerald, arrête, arrête ! C'est ton père ! (Gerald agrippe les mains
de sa mère et la regarde droit dans les yeux. Elle s'effondre sur le sol, honteuse.
Hester quitte la pièce. Lord Illingworth fronce les sourcils et se mort la lèvre. Après un
temps, Gerald relève sa mère, passe son bras autour d'elle et la conduit hors de la
pièce.)
S A L O M É
Publication originale :
Librairie de l’art indépendant 1893
48 pages
À mon Ami

PIERRE LOUŸS


PERSONNES
HÉRODE ANTIPAS, Tétrarque de Judée.
IOKANAAN, le prophète.
LE JEUNE SYRIEN, capitaine de la garde.
TIGELLIN, un jeune Romain.
UN CAPPADOCIEN.
UN NUBIEN.
PREMIER SOLDAT.
SECOND SOLDAT.
LE PAGE D’HÉRODIAS.
DES JUIFS, DES NAZARÉENS, etc.
UN ESCLAVE.
NAMAAN, le bourreau.
HÉRODIAS, femme du Tétrarque.
SALOMÉ, fille d’Hérodias.
LES ESCLAVES DE SALOMÉSCÈNE

(Une grande terrasse dans le palais d’Hérode donnant sur la salle de festin. Des
soldats sont accoudés sur le balcon. À droite il y a un énorme escalier. À gauche, au
fond, une ancienne citerne entourée d’un mur de bronze vert. Clair de lune.)

LE JEUNE SYRIEN
Comme la princesse Salomé est belle ce soir !

LE PAGE D’HÉRODIAS
Regardez la lune. La lune a l’air très étrange. On dirait une femme qui sort d’un
tombeau. Elle ressemble à une femme morte. On dirait qu’elle cherche des morts.

LE JEUNE SYRIEN
Elle a l’air très étrange. Elle ressemble à une petite princesse qui porte un voile
jaune, et a des pieds d’argent. Elle ressemble à une princesse qui a des pieds comme
des petites colombes blanches… On dirait qu’elle danse.

LE PAGE D’HÉRODIAS
Elle est comme une femme morte. Elle va très lentement. (Bruit dans la salle de
festin.)

PREMIER SOLDAT
Quel vacarme ! Qui sont ces bêtes fauves qui hurlent ?

SECOND SOLDAT
Les Juifs. Ils sont toujours ainsi. C’est sur leur religion qu’ils discutent.

PREMIER SOLDAT
Pourquoi discutent-ils sur leur religion ?

SECOND SOLDAT
Je ne sais pas. Ils le font toujours. Ainsi les Pharisiens affirment qu’il y a des anges,
et les Sadducéens disent que les anges n’existent pas.

PREMIER SOLDAT
Je trouve que c’est ridicule de discuter sur de telles choses.

LE JEUNE SYRIEN
Comme la princesse Salomé est belle ce soir !

LE PAGE D’HÉRODIAS
Vous la regardez toujours. Vous la regardez trop. Il ne faut pas regarder les gens de
cette façon… Il peut arriver un malheur.

LE JEUNE SYRIEN
Elle est très belle ce soir.

PREMIER SOLDATLe tétrarque a l’air sombre.

SECOND SOLDAT
Oui, il a l’air sombre.

PREMIER SOLDAT
Il regarde quelque chose.

SECOND SOLDAT
Il regarde quelqu’un.

PREMIER SOLDAT
Qui regarde-t-il ?

SECOND SOLDAT
Je ne sais pas.

LE JEUNE SYRIEN
Comme la princesse est pâle ! Jamais je ne
ai vue si pâle. Elle ressemble au reflet d'une rose blanche dans un miroir d'argent.

LE PAGE D'HÉRODIAS
Il ne faut pas la regarder. Vous la regardez trop !

PREMIER SOLDAT
Hérodias a versé à boire au tétrarque.

LE CAPPADOCIEN
C'est la reine Hérodias, celle-là qui porte la mitre noire semée de perles et qui a les
cheveux poudrés de bleu ?

PREMIER SOLDAT
Oui, c'est Hérodias. C'est la femme du tétrarque.

SECOND SOLDAT
Le tétrarque aime beaucoup le vin. Il possède des vins de trois espèces. Un qui
vient de l'île de Samothrace, qui est pourpre comme le manteau de César.

LE CAPPADOCIEN
Je n'ai jamais vu César.

SECOND SOLDAT
Un autre qui vient de la ville de Chypre, qui est jaune comme de l'or.

LE CAPPADOCIEN
J'aime beaucoup l'or.

SECOND SOLDAT
Et le troisième qui est un vin sicilien. Ce vin-là est rouge comme le sang.
LE NUBIEN
Les dieux de mon pays aiment beaucoup le sang. Deux fois par an nous leur
sacrifions des jeunes hommes et des vierges : cinquante jeunes hommes et cent
vierges. Mais il semble que nous ne leur donnons jamais assez, car ils sont très durs
envers nous.

LE CAPPADOCIEN
Dans mon pays il n'y a pas de dieux à présent, les Romains les ont chassés. Il y en
a qui disent qu'ils se sont réfugiés dans les montagnes, mais je ne le crois pas. Moi, j'ai
passé trois nuits sur les montagnes les cherchant partout. Je ne les ai pas trouvés.
Enfin je les ai appelés par leurs noms et ils n'ont pas paru. Je pense qu'ils sont morts.

PREMIER SOLDAT
Les Juifs adorent un Dieu qu'on ne peut pas voir.

LE CAPPADOCIEN
Je ne peux pas comprendre cela.

PREMIER SOLDAT
Enfin, ils ne croient qu'aux choses qu'on ne peut pas voir.

LE CAPPADOCIEN
Cela me semble absolument ridicule.

LA VOIX D'IOKANAAN
Après moi viendra un autre encore plus puissant que moi. Je ne suis pas digne
même de délier la courroie de ses sandales. Quand il viendra la terre déserte se
réjouira. Elle fleurira comme le lis. Les yeux des aveugles verront le jour, et les oreilles
des sourds seront ouvertes... Le nouveau-né mettra sa main sur le nid des dragons, et
mènera les lions par leurs crinières.

SECOND SOLDAT
Faites-le taire. Il dit toujours des choses absurdes.

PREMIER SOLDAT
Mais non ; c'est un saint homme. Il est très doux aussi. Chaque jour je lui donne à
manger. Il me remercie toujours.

LE CAPPADOCIEN
Qui est-ce ?

PREMIER SOLDAT
C'est un prophète.

LE CAPPADOCIEN
Quel est son nom ?

PREMIER SOLDATIokanaan.

LE CAPPADOCIEN
D'où vient-il ?

PREMIER SOLDAT
Du désert, où il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. Il était vêtu de poil
de chameau, et autour de ses reins il portait une ceinture de cuir. Son aspect était très
farouche. Une grande foule le suivait. Il avait même des disciples.

LE CAPPADOCIEN
De quoi parle-t-il ?

PREMIER SOLDAT
Nous ne savons jamais. Quelquefois il dit des choses épouvantables, mais il est
impossible de le comprendre.

PREMIER SOLDAT
Non. Le tétrarque ne le permet pas.

LE JEUNE SYRIEN
La princesse a caché son visage derrière son éventail ! Ses petites mains blanches
s'agitent comme des colombes qui s'envolent vers leurs colombiers. Elles ressemblent
à des papillons blancs. Elles sont tout à fait comme des papillons blancs.

LE PAGE D'HÉRODIAS
Mais qu'est-ce que cela vous fait ? Pourquoi la regarder ? Il ne faut pas la regarder...
Il peut arriver un malheur.

LE CAPPADOCIEN, montrant la citerne.
Quelle étrange prison !

SECOND SOLDAT
C'est une ancienne citerne.

LE CAPPADOCIEN
Une ancienne citerne ! cela doit être très malsain.

SECOND SOLDAT
Mais non. Par exemple, le frère du tétrarque, son frère aîné, le premier mari de la
reine Hérodias, a été enfermé là-dedans pendant douze années. Il n'en est pas mort. A
la fin il a fallu l'étrangler.

LE CAPPADOCIEN
L'étrangler ? Qui a osé faire cela ?

LE CAPPADOCIEN
Peut-on le voir ?
SECOND SOLDAT, montrant le bourreau, un grand nègre.
Celui-là, Naaman.

LE CAPPADOCIEN
Il n'a pas eu peur ?

SECOND SOLDAT
Mais non. Le tétrarque lui a envoyé la bague.

LE CAPPADOCIEN
Quelle bague ?

SECOND SOLDAT
La bague de la mort. Ainsi, il n'a pas eu peur.

LE CAPPADOCIEN
Cependant, c'est terrible d'étrangler un roi.

PREMIER SOLDAT
Pourquoi ? Les rois n'ont qu'un cou, comme les autres hommes.

LE CAPPADOCIEN
Il me semble que c'est terrible.

LE JEUNE SYRIEN
Mais la princesse se lève ! Elle quitte la table ! Elle a l'air très ennuyée. Ah ! elle
vient par ici. Oui, elle vient vers nous. Comme elle est pâle. Jamais je ne l'ai vue si
pâle...

LE PAGE D'HÉRODIAS
Ne la regardez pas. Je vous prie de ne pas la regarder.

LE JEUNE SYRIEN
Elle est comme une colombe qui s'est égarée... Elle est comme un narcisse agité du
vent... Elle ressemble à une fleur d'argent.

Entre Salomé.

SALOME
Je ne resterai pas. Je ne peux pas rester. Pourquoi le tétrarque me regarde-t-il
toujours avec ses yeux de taupe sous ses paupières tremblantes ?... C'est étrange
que le mari de ma mère me regarde comme cela. Je ne sais pas ce que cela veut
dire... Au fait, si, je le sais.

LE JEUNE SYRIEN
Vous venez de quitter le festin, princesse ?

SALOME
Comme l'air est frais ici ! Enfin, ici on respire ! Là-dedans il y a des Juifs deJérusalem qui se déchirent à cause de leurs ridicules cérémonies, et des barbares qui
boivent toujours et jettent leur vin sur les dalles, et des Grecs de Smyrne avec leurs
yeux peints et leurs joues fardées, et leurs cheveux frisés en spirales, et des
Egyptiens, silencieux, subtils, avec leurs ongles de jade et leurs manteaux bruns, et
des Romains avec leur brutalité, leur lourdeur, leurs gros mots. Ah ! que je déteste les
Romains ! Ce sont des gens communs, et ils se donnent des airs de grands seigneurs.

LE JEUNE SYRIEN
Ne voulez-vous pas vous asseoir, princesse ?

LE PAGE D'HERODIAS
Pourquoi lui parler ? Pourquoi la regarder ?... Oh ! il va arriver un malheur.

SALOME
Que c'est bon de voir la lune ! Elle ressemble à une petite pièce de monnaie. On
dirait une toute petite fleur d'argent. Elle est froide et chaste, la lune... Je suis sûre
qu'elle est vierge. Elle a la beauté d'une vierge... Oui, elle est vierge. Elle ne s'est
jamais souillée. Elle ne s'est jamais donnée aux hommes, comme les autres Déesses.

LA VOIX D'IOKANAAN
Il est venu, le Seigneur ! Il est venu, le fils de l'Homme. Les centaures se sont
cachés dans les rivières, et les sirènes ont quitté les rivières et couchent sous les
feuilles dans les forêts.

SALOME
Qui a crié cela ?

SECOND SOLDAT
C'est le prophète, princesse.

SALOME
Ah ! le prophète. Celui dont le tétrarque a peur ?

SECOND SOLDAT
Nous ne savons rien de cela, princesse. C'est le prophète Iokanaan.

LE JEUNE SYRIEN
Voulez-vous que je commande votre litière, princesse ? Il fait très beau dans le
jardin.

SALOME
Il dit des choses monstrueuses, à propos de ma mère, n'est-ce pas ?

SECOND SOLDAT
Nous ne comprenons jamais ce qu'il dit, princesse.

SALOME
Oui, il dit des choses monstrueuses d'elle.
UN ESCLAVE
Princesse, le tétrarque vous prie de retourner au festin.

SALOME
Je n'y retournerai pas.

LE JEUNE SYRIEN
Pardon, princesse, mais si vous n'y retourniez pas il pourrait arriver un malheur.

SALOME
Est-ce un vieillard, le prophète ?

LE JEUNE SYRIEN
Princesse, il vaudrait mieux retourner. Permettez-moi de vous reconduire.

SALOME
Le prophète... est-ce un vieillard ?

PREMIER SOLDAT
Non, princesse, c'est un tout jeune homme.

SECOND SOLDAT
On ne le sait pas. Il y en a qui disent que c'est Elie ?

SALOME
Qui est Elie ?

SECOND SOLDAT
Un très ancien prophète de ce pays, princesse.

UN ESCLAVE
Quelle réponse dois-je donner au tétrarque de la part de la princesse ?

LA VOIX D'IOKANAAN
Ne te réjouis point, terre de Palestine, parce que la verge de celui qui te frappait a
été brisée. Car de la race du serpent il sortira un basilic, et ce qui en naîtra dévorera
les oiseaux.

SALOME
Quelle étrange voix ! Je voudrais bien lui parler.

PREMIER SOLDAT
J'ai peur que ce soit impossible, princesse. Le tétrarque ne veut pas qu'on lui parle.
Il a même défendu au grand prêtre de lui parler.

SALOME
Je veux lui parler.

PREMIER SOLDATC'est impossible, princesse.

SALOME
Je le veux.

LE JEUNE SYRIEN
En effet, princesse, il vaudrait mieux retourner au festin.

SALOME
Faites sortir le prophète.

PREMIER SOLDAT
Nous n'osons pas, princesse.

SALOME, s'approchant de la citerne et y regardant.
Comme il fait noir là-dedans ! Cela doit être terrible d'être dans un trou si noir ! Cela
ressemble à une tombe... (à un soldat) Vous ne m'avez pas entendue ? Faites-le sortir.
Je veux le voir.

SECOND SOLDAT
Je vous prie, princesse, de ne pas nous demander cela.

SALOME
Vous me faites attendre.

PREMIER SOLDAT
Princesse, nos vies vous appartiennent, mais nous ne pouvons pas faire ce que
vous nous demandez... Enfin, ce n'est pas à nous qu'il faut vous adresser.

SALOME, regardant le jeune Syrien.
Ah !

LE PAGE D'HERODIAS
Oh ! qu'est-ce qu'il va arriver ? Je suis sûr qu'il va arriver un malheur.

SALOME, s'approchant du jeune Syrien.
Vous ferez cela pour moi, n'est-ce pas, Narraboth ? Vous ferez cela pour moi ? J'ai
toujours été douce pour vous. N'est-ce pas que vous ferez cela pour moi ? Je veux
seulement le regarder, cet étrange prophète. On a tant parlé de lui. J'ai si souvent
entendu le tétrarque parler de lui. Je pense qu'il a peur de lui, le tétrarque. Je suis sûre
qu'il a peur de lui... Est-ce que vous aussi, Narraboth, est-ce que vous aussi vous en
avez peur ?

LE JEUNE SYRIEN
Je n'ai pas peur de lui, princesse. Je n'ai peur de personne. Mais le tétrarque a
formellement défendu qu'on lève le couvercle de ce puits.

SALOME
Vous ferez cela pour moi, Narraboth, et demain quand je passerai dans ma litièresous la porte des vendeurs d'idoles, je laisserai tomber une petite fleur pour vous, une
petite fleur verte.

LE JEUNE SYRIEN
Princesse, je ne peux pas, je ne peux pas.

SALOME, souriant.
Vous ferez cela pour moi, Narraboth. Vous savez bien que vous ferez cela pour moi.
Et demain quand je passerai dans ma litière sur le pont des acheteurs d'idoles je vous
regarderai à travers les voiles de mousseline, je vous regarderai, Narraboth, je vous
sourirai, peut-être. Regardez-moi, Narraboth. Regardez-moi. Ah ! vous savez bien que
vous allez faire ce que je vous demande. Vous le savez bien, n'est-ce pas ?... Moi, je
sais bien.

LE JEUNE SYRIEN, faisant un signe au troisième soldat.
Faites sortir le prophète... La princesse Salomé veut le voir.

LE PAGE D'HERODIAS
Oh ! comme la lune a l'air étrange ! On dirait la main d'une morte qui cherche à se
couvrir avec un linceul.

LE JEUNE SYRIEN
Elle a l'air très étrange. On dirait une petite princesse qui a des yeux d'ambre. A
travers les nuages de mousseline elle sourit comme une petite princesse.

Le prophète sort de la citerne. Salomé le regarde et recule.

IOKANAAN
Où est celui dont la coupe d'abominations est déjà pleine ? Où est celui qui en robe
d'argent mourra un jour devant tout le peuple ? Dites-lui de venir afin qu'il puisse
entendre la voix de celui qui a crié dans les déserts et dans les palais des rois.

SALOME
De qui parle-t-il ?

IOKANAAN
Où est celle qui ayant vu des hommes peints sur la muraille, des images de
Chaldéens tracées avec des couleurs, s'est laissée emporter à la concupiscence de
ses yeux, et a envoyé des ambassadeurs en Chaldée ?

SALOME
C'est de ma mère qu'il parle.

LE JEUNE SYRIEN
Mais non, princesse.

SALOME
Si, c'est de ma mère.
IOKANAAN
Où est celle qui s'est abandonnée aux capitaines des Assyriens, qui ont des
baudriers sur les reins, et sur la tête des tiares de différentes couleurs ? Où est celle
qui s'est abandonnée aux jeunes hommes d'Egypte qui sont vêtus de lin et d'hyacinthe,
et portent des boucliers d'or et des casques d'argent, et qui ont de grands corps ?
Dites-lui de se lever de la couche de son impudicité, de sa couche incestueuse, afin
qu'elle puisse entendre les paroles de celui qui prépare la voie du Seigneur ; afin
qu'elle se repente de ses péchés. Quoiqu'elle ne se repentira jamais, mais restera
dans ses abominations, dites-lui de venir, car le Seigneur a son fléau dans la main.

SALOME
Mais il est terrible, il est terrible.

LE JEUNE SYRIEN
Ne restez pas ici, princesse, je vous en prie.

SALOME
Ce sont les yeux surtout qui sont terribles. On dirait des trous noirs laissés par des
flambeaux sur une tapisserie de Tyr. On dirait des cavernes noires où demeurent des
dragons, des cavernes noires d'Egypte où les dragons trouvent leur asile. On dirait des
lacs noirs troublés par des lunes fantastiques... Pensez-vous qu'il parlera encore ?

LE JEUNE SYRIEN
Ne restez pas ici, princesse ! Je vous prie de ne pas rester ici.

SALOME
Comme il est maigre aussi ! il ressemble à une mince image d'ivoire. On dirait une
image d'argent. Je suis sûre qu'il est chaste, autant que la lune. Il ressemble à un
rayon d'argent. Sa chair doit être très froide, comme de l'ivoire... Je veux le regarder de
près.

LE JEUNE SYRIEN
Non, non, princesse !

SALOME
Il faut que je le regarde de près.

LE JEUNE SYRIEN
Princesse ! Princesse !

IOKANAAN
Qui est cette femme qui me regarde ? Je ne veux pas qu'elle me regarde. Pourquoi
me regarde-t-elle avec ses yeux d'or sous ses paupières dorées? Je ne sais pas qui
c'est. Je ne veux pas le savoir. Dites-lui de s'en aller. Ce n'est pas à elle que je veux
parler.

SALOME
Je suis Salomé, fille d'Hérodias, princesse de Judée.
IOKANAAN
Arrière ! Fille de Babylone! N'approchez pas de l'élu du Seigneur. Ta mère a rempli
la terre du vin de ses iniquités, et le cri de ses péchés est arrivé aux oreilles de Dieu.

SALOME
Parle encore, Iokanaan. Ta voix m'enivre.

LE JEUNE SYRIEN
Princesse ! Princesse ! Princesse !

SALOME
Mais parle encore. Parle encore, Iokanaan, et dis-moi ce qu'il faut que je fasse.

IOKANAAN
Ne m'approchez pas, fille de Sodome, mais couvrez votre visage avec un voile, et
mettez des cendres sur votre tête, et allez dans le désert chercher le fils de l'Homme.

SALOME
Qui est-ce, le fils de l'Homme ? Est-il aussi beau que toi, Iokanaan ?

IOKANAAN
Arrière ! Arrière ! J'entends dans le palais le battement des ailes de l'ange de la
mort.

LE JEUNE SYRIEN
Princesse, je vous supplie de rentrer !

IOKANAAN
Ange du Seigneur Dieu, que fais-tu ici avec ton glaive ? Qui cherches-tu dans cet
immonde palais ?... Le jour de celui qui mourra en robe d'argent n'est pas venu.

SALOME
Iokanaan !

IOKANAAN
Qui parle ?

SALOME
Iokanaan ! Je suis amoureuse de ton corps. Ton corps est blanc comme le lis d'un
pré que le faucheur n'a jamais fauché. Ton corps est blanc comme les neiges qui
couchent sur les montagnes, comme les neiges qui couchent sur les montagnes de
Judée, et descendent dans les vallées. Les roses du jardin de la reine d'Arabie ne sont
pas aussi blanches que ton corps. Ni les roses du jardin de la reine d'Arabie, ni les
pieds de l'aurore qui trépignent sur les feuilles, ni le sein de la lune quand elle couche
sur le sein de la mer... Il n'y a rien au monde d'aussi blanc que ton corps. - Laisse-moi
toucher ton corps !

IOKANAAN
Arrière, fille de Babylone ! C'est par la femme que le mal est entré dans le monde.Ne me parlez pas. Je ne veux pas t'écouter. Je n'écoute que les paroles du Seigneur
Dieu.

SALOME
Ton corps est hideux. Il est comme le corps d'un lépreux. Il est comme un mur de
plâtre où les vipères sont passées, comme un mur de plâtre où les scorpions ont fait
leur nid. Il est comme un sépulcre blanchi, et qui est plein de choses dégoûtantes. Il
est horrible, il est horrible ton corps !... C'est de tes cheveux que je suis amoureuse,
Iokanaan. Tes cheveux ressemblent à des grappes de raisins, à des grappes de
raisins noirs qui pendent des vignes d'Edom dans le pays des Edomites. Tes cheveux
sont comme les cèdres du Liban, comme les grands cèdres du Liban qui donnent de
l'ombre aux lions et aux voleurs qui veulent se cacher pendant la journée. Les longues
nuits noires, les nuits où la lune ne se montre pas, où les étoiles ont peur, ne sont pas
aussi noires. Le silence qui demeure dans les forêts n'est pas aussi noir. Il n'y a rien au
monde d'aussi noir que tes cheveux... Laisse-moi toucher tes cheveux.

IOKANAAN
Arrière, fille de Sodome ! Ne me touchez pas. Il ne faut pas profaner le temple du
Seigneur Dieu.

SALOME
Tes cheveux sont horribles. Ils sont couverts de boue et de poussière. On dirait une
couronne d'épines qu'on a placée sur ton front. On dirait un nœud de serpents noirs qui
se tortillent autour de ton cou. Je n'aime pas tes cheveux... C'est de ta bouche que je
suis amoureuse, Iokanaan. Ta bouche est comme une bande d'écarlate sur une tour
d'ivoire. Elle est comme une pomme de grenade coupée par un couteau d'ivoire. Les
fleurs de grenade qui fleurissent dans les jardins de Tyr et sont plus rouges que les
roses, ne sont pas aussi rouges. Les cris rouges des trompettes qui annoncent l'arrivée
des rois, et font peur à l'ennemi ne sont pas aussi rouges. Ta bouche est plus rouge
que les pieds de ceux qui foulent le vin dans les pressoirs. Elle est plus rouge que les
pieds des colombes qui demeurent dans les temples et sont nourries par les prêtres.
Elle est plus rouge que les pieds de celui qui revient d'une forêt où il a tué un lion et vu
des tigres dorés. Ta bouche est comme une branche de corail que des pêcheurs ont
trouvée dans le crépuscule de la mer et qu'ils réservent pour les rois... ! Elle est
comme le vermillon que les Moabites trouvent dans les mines de Moab et que les rois
leur prennent. Elle est comme l'arc du roi des Perses qui est peint avec du vermillon et
qui a des cornes de corail. Il n'y a rien au monde d'aussi rouge que ta bouche...
laissemoi baiser ta bouche.

IOKANAAN
Jamais ! fille de Babylone ! Fille de Sodome ! jamais.

SALOME
Je baiserai ta bouche, Iokanaan. Je baiserai ta bouche.

LE JEUNE SYRIEN
Princesse, princesse, toi qui es comme un bouquet de myrrhe, toi qui es la colombe
des colombes, ne regarde pas cet homme, ne le regarde pas ! Ne lui dis pas de telles
choses. Je ne peux pas les souffrir... Princesse, princesse, ne dis pas de ces choses.
SALOME
Je baiserai ta bouche, Iokanaan.

LE JEUNE SYRIEN
Ah !

Il se tue et tombe entre Salomé et Iokanaan.

LE PAGE D'HERODIAS
Le jeune Syrien s'est tué ! le jeune capitaine s'est tué ! Il s'est tué, celui qui était
mon ami ! Je lui avais donné une petite boîte de parfums, et des boucles d'oreilles
faites en argent, et maintenant il s'est tué ! Ah ! n'a-t-il pas prédit qu'un malheur allait
arriver ?... Je l'ai prédit moi-même et il est arrivé. Je savais bien que la lune cherchait
un mort, mais je ne savais pas que c'était lui qu'elle cherchait. Ah ! pourquoi ne l'ai-je
pas caché de la lune ? Si je l'avais caché dans une caverne elle ne l'aurait pas vu.

LE PREMIER SOLDAT
Princesse, le jeune capitaine vient de se tuer.

SALOME
Laisse-moi baiser ta bouche, Iokanaan.

IOKANAAN
N'avez-vous pas peur, fille d'Hérodias ? Ne vous ai-je pas dit que j'avais entendu
dans le palais le battement des ailes de l'ange de la mort, et l'ange n'est-il pas venu ?

SALOME
Laisse-moi baiser ta bouche.

IOKANAAN
Fille d'adultère, il n'y a qu'un homme qui puisse te sauver. C'est celui dont je t'ai
parlé. Allez le chercher. Il est dans un bateau sur la mer de Galilée, et il parle à ses
disciples. Agenouillez-vous au bord de la mer, et appelez-le par son nom. Quand il
viendra vers vous, et il vient vers tous ceux qui l'appellent, prosternez-vous à ses pieds
et demandez-lui la rémission de vos péchés.

SALOME
Laisse-moi baiser ta bouche.

IOKANAAN
Soyez maudite, fille d'une mère incestueuse, soyez maudite.

SALOME
Je baiserai ta bouche, Iokanaan.

IOKANAAN
Je ne veux pas te regarder. Je ne te regarderai pas. Tu es maudite, Salomé, tu es
maudite.
Il redescend dans la citerne.

SALOME
Je baiserai ta bouche, Iokanaan, je baiserai ta bouche.

LE PREMIER SOLDAT
Il faut faire transporter le cadavre ailleurs. Le tétrarque n'aime pas regarder les
cadavres, sauf les cadavres de ceux qu'il a tués lui-même.

LE PAGE D'HERODIAS
Il était mon frère, et plus proche qu'un frère. Je lui ai donné une petite boîte qui
contenait des parfums, et une bague d'agate qu'il portait toujours à la main. Le soir
nous nous promenions au bord de la rivière et parmi les amandiers et il me racontait
des choses de son pays. Il parlait toujours très bas. Le son de sa voix ressemblait au
son de la flûte d'un joueur de flûte. Aussi il aimait beaucoup à se regarder dans la
rivière. Je lui ai fait des reproches pour cela.

SECOND SOLDAT
Vous avez raison ; il faut cacher le cadavre. Il ne faut pas que le tétrarque le voie.

PREMIER SOLDAT
Le tétrarque ne viendra pas ici. Il ne vient jamais sur la terrasse. Il a trop peur du
prophète.

Entrée d'Hérode, d'Herodiade et de toute la cour.

HERODE
Où est Salomé ? Où est la princesse ? Pourquoi n'est-elle pas retournée au festin
comme je le lui avais commandé ? ah ! la voilà !

HERODIAS
Il ne faut pas la regarder. Vous la regardez toujours !

HERODE
La lune a l'air très étrange ce soir. N'est-ce pas que la lune a l'air très étrange ? On
dirait une femme hystérique, une femme hystérique qui va cherchant des amants
partout. Elle est nue aussi. Elle est toute nue. Les nuages cherchent à la vêtir, mais
elle ne veut pas. Elle chancelle à travers les nuages comme une femme ivre... Je suis
sûr qu'elle cherche des amants... N'est-ce pas qu'elle chancelle comme une femme
ivre ? Elle ressemble à une femme hystérique, n'est-ce pas ?

HERODIAS
Non. La lune ressemble à la lune, c'est tout. Rentrons... Vous n'avez rien à faire ici.

HERODE
Je resterai ! Manassé, mettez des tapis là. Allumez des flambeaux. Apportez les
tables d'ivoire, et les tables de jaspe. L'air ici est délicieux. Je boirai encore du vin avec
mes hôtes. Aux ambassadeurs de César il faut faire tout honneur.
HERODIAS
Ce n'est pas à cause d'eux que vous restez.

HERODE
Oui, l'air est délicieux. Viens, Hérodias, nos hôtes nous attendent. Ah ! j'ai glissé !
j'ai glissé dans le sang ! C'est d'un mauvais présage. C'est d'un très mauvais présage.
Pourquoi y a-t-il du sang ici ?... Et ce cadavre ? Que fait ici ce cadavre ? Pensez-vous
que je sois comme le roi d'Egypte qui ne donne jamais un festin sans montrer un
cadavre à ses hôtes ? Enfin, qui est-ce ? Je ne veux pas le regarder.

PREMIER SOLDAT
C'est notre capitaine, Seigneur. C'est le jeune Syrien que vous avez fait capitaine il y a
trois jours seulement.

HERODE
Je n'ai donné aucun ordre de le tuer.

SECOND SOLDAT
Il s'est tué lui-même, Seigneur.

HERODE
Pourquoi? Je l'ai fait capitaine !

SECOND SOLDAT
Nous ne savons pas, Seigneur. Mais il s'est tué lui-même.

HERODE
Cela me semble étrange. Je pensais qu'il n'y avait que les philosophes romains qui
se tuaient. N'est-ce pas, Tigellin, que les philosophes à Rome se tuent ?

TIGELLIN
Il y en a qui se tuent, Seigneur. Ce sont les Stoïciens. Ce sont des gens très
grossiers. Enfin, ce sont des gens très ridicules. Moi, je les trouve très ridicules.

HERODE
Moi aussi. C'est ridicule de se tuer.

TIGELLIN
On rit beaucoup d'eux à Rome. L'empereur a fait un poème satirique contre eux. On
le récite partout.

HERODE
Ah ! il a fait un poème satirique contre eux ? César est merveilleux. Il peut tout
faire... C'est étrange qu'il se soit tué, le jeune Syrien. Je le regrette. Oui, je le regrette
beaucoup. Car il était beau. Il était même très beau. Il avait des yeux très langoureux.
Je me rappelle que je l'ai vu regardant Salomé d'une façon langoureuse. En effet, j'ai
trouvé qu'il l'avait un peu trop regardée.
HERODIAS
Il y en a d'autres qui la regardent trop.

HERODE
Son père était roi. Je l'ai chassé de son royaume. Et de sa mère qui était reine vous
avez fait une esclave, Hérodias. Ainsi, il était ici comme un hôte. C'était à cause de
cela que je l'avais fait capitaine. Je regrette qu'il soit mort... Enfin, pourquoi avez-vous
laissé le cadavre ici ? Il faut l'emporter ailleurs. Je ne veux pas le voir... Emportez-le...
(On emporte le cadavre.) Il fait froid ici. Il y a du vent ici. N'est-ce pas qu'il y a du vent ?

HERODIAS
Mais non. Il n'y a pas de vent.

HERODE
Mais si, il y a du vent... Et j'entends dans l'air quelque chose comme un battement
d'ailes, comme un battement d'ailes gigantesques. Ne l'entendez-vous pas ?

HERODIAS
Je n'entends rien.

HERODE
Je ne l'entends plus moi-même. Mais je l'ai entendu. C'était le vent sans doute. C'est
passé. Mais non, je l'entends encore. Ne l'entendez-vous pas ? C'est tout à fait comme
un battement d'ailes.

HERODIAS
Je vous dis qu'il n'y a rien. Vous êtes malade. Rentrons.

HERODE
Je ne suis pas malade. C'est votre fille qui est malade. Elle a l'air très malade, votre
fille. Jamais je ne l'ai vue si pâle.

HERODIAS
Je vous ai dit de ne pas la regarder.

HERODE
Versez du vin. (On apporte du vin.) Salomé, venez boire un peu de vin avec moi. J'ai
un vin ici qui est exquis. C'est César lui-même qui me l'a envoyé. Trempez là-dedans
vos petites lèvres rouges et ensuite je viderai la coupe.

SALOME
Je n'ai pas soif, tétrarque.

HERODE
Vous entendez comme elle me répond, votre fille.

HERODIAS
Je trouve qu'elle a bien raison. Pourquoi la regardez-vous toujours ?
HERODE
Apportez des fruits. (On apporte des fruits.) Salomé, venez manger du fruit avec
moi. J'aime beaucoup voir dans un fruit la morsure de tes petites dents. Mordez un tout
petit morceau de ce fruit, et ensuite je mangerai ce qui reste.

SALOME
Je n'ai pas faim, tétrarque.

HERODE à Hérodiade.
Voilà comme vous l'avez élevée, votre fille.

HERODIAS
Ma fille et moi, nous descendons d'une race royale. Quant toi, ton grand-père
gardait des chameaux ! Aussi, c'était un voleur !

HERODE
Tu mens !

HERODIAS
Tu sais bien que c'est la vérité.

HERODE
Salomé, viens t'asseoir près de moi. Je te donnerai le trône de ta mère.

SALOME
Je ne suis pas fatiguée, tétrarque.

HERODIAS
Vous voyez bien ce qu'elle pense de vous.

HERODE
Apportez... Qu'est-ce que je veux ? Je ne sais pas. Ah ! Ah ! je m'en souviens...

LA VOIX D'IOKANAAN
Voici le temps ! Ce que j'ai prédit est arrivé, dit le Seigneur Dieu. Voici le jour dont
j'avais parlé.

HERODIAS
Faites-le taire. Je ne veux pas entendre sa voix. Cet homme vomit toujours des
injures contre moi.

HERODE
Il n'a rien dit contre vous. Aussi, c'est un très grand prophète.

HERODIAS
Je ne crois pas aux prophètes. Est-ce qu'un homme peut dire ce qui doit arriver ?
Personne ne le sait. Aussi, il m'insulte toujours. Mais je pense que vous avez peur de
lui... Enfin, je sais bien que vous avez peur de lui.
HERODE
Je n'ai pas peur de lui. Je n'ai peur de personne.

HERODIAS
Si, vous avez peur de lui. Si vous n'aviez pas peur de lui, pourquoi ne pas le livrer
aux Juifs qui depuis six mois vous le demandent ?

UN JUIF
En effet, Seigneur, il serait mieux de nous le livrer.

HERODE
Assez sur ce point. Je vous ai déjà donné ma réponse. Je ne veux pas vous le
livrer. C'est un homme qui a vu Dieu.

UN JUIF
Cela, c'est impossible. Personne n'a vu Dieu depuis le prophète Elie. Lui c'est le
dernier qui ait vu Dieu. En ce temps-ci, Dieu ne se montre pas. Il se cache. Et par
conséquent il y a de grands malheurs dans le pays.

UN AUTRE JUIF
Enfin, on ne sait pas si le prophète Elie a réellement vu Dieu. C'était plutôt l'ombre
de Dieu qu'il a vue.

UN TROISIEME JUIF
Dieu ne se cache jamais. Il se montre toujours et dans toute chose. Dieu est dans le
mal comme dans le bien.

UN QUATRIEME JUIF
Il ne faut pas dire cela. C'est une idée très dangereuse. C'est une idée qui vient des
écoles d'Alexandrie où on enseigne la philosophie grecque. Et les Grecs sont des
gentils. Ils ne sont pas même circoncis.

UN CINQUIEME JUIF
On ne peut pas savoir comment Dieu agit, ses voies sont très mystérieuses.
Peutêtre ce que nous appelons le mal est le bien, et ce que nous appelons le bien est le
mal. On ne peut rien savoir. Le nécessaire c'est de se soumettre à tout. Dieu est très
fort. Il brise au même temps les faibles et les forts. Il n'a aucun souci de personne.

LE PREMIER JUIF
C'est vrai cela. Dieu est terrible. Il brise les faibles et les forts comme on brise le blé
dans un mortier. Mais cet homme n'a jamais vu Dieu. Personne n'a vu Dieu depuis le
prophète Elie.

HERODIAS
Faites-les taire. Ils m'ennuient.

HERODE
Mais j'ai entendu dire qu'Iokanaan lui-même est votre prophète Elie.
UN JUIF
Cela ne se peut pas. Depuis le temps du prophète Elie il y a plus de trois cents ans.

HERODE
Il y en a qui disent que c'est le prophète Elie.

UN NAZAREEN
Mais, je suis sûr que c'est le prophète Elie.

UN JUIF
Mais non, ce n'est pas le prophète Elie.

LA VOIX D'IOKANAAN
Le jour est venu, le jour du Seigneur, et j'entends sur les montagnes les pieds de
celui qui sera le Sauveur du monde.

HERODE
Qu'est-ce que cela veut dire ? Le Sauveur du monde ?

TIGELLIN
C'est un titre que prend César.

HERODE
Mais César ne vient pas en Judée. J'ai reçu hier des lettres de Rome. On ne m'a
rien dit de cela. Enfin, vous, Tigellin, qui avez été à Rome pendant l'hiver, vous n'avez
rien entendu dire de cela ?

TIGELLIN
En effet, Seigneur, je n'en ai pas entendu parler. J'explique seulement le titre. C'est
un des titres de César.

HERODE
Il ne peut pas venir, César. Il est goutteux. On dit qu'il a des pieds d'éléphant. Aussi
il y a des raisons d'Etat. Celui qui quitte Rome perd Rome. Il ne viendra pas. Mais,
enfin, c'est le maître, César. Il viendra s'il veut. Mais je ne pense pas qu'il vienne.

LE PREMIER NAZAREEN
Ce n'est pas de César que le prophète a parlé, Seigneur.

HERODE
Pas de César ?

LE PREMIER NAZAREEN
Non, Seigneur.

HERODE
De qui donc a-t-il parlé ?

LE PREMIER NAZAREENDu Messie qui est venu.

UN JUIF
Le Messie n'est pas venu.

LE PREMIER NAZAREEN
Il est venu, et il fait des miracles partout.

HERODIAS
Oh ! Oh! les miracles. Je ne crois pas aux miracles. J'en ai vu trop. (Au page.) Mon
éventail.

LE PREMIER NAZAREEN
Cet homme fait de véritables miracles. Ainsi, à l'occasion d'un mariage qui a eu lieu
dans une petite ville de Galilée, une ville assez importante, il a changé de l'eau en vin.
Des personnes qui étaient là me l'ont dit. Aussi il a guéri deux lépreux qui étaient assis
devant la porte de Capharnaüm, seulement en les touchant.

LE SECOND NAZAREEN
Non, c'étaient deux aveugles qu'il a guéris à Capharnaüm.

LE PREMIER NAZAREEN
Non, c'étaient des lépreux. Mais il a guéri des aveugles aussi, et on l'a vu sur une
montagne parlant avec des anges.

UN SADDUCEEN
Les anges n'existent pas.

UN PHARISIEN
Les anges existent, mais je ne crois pas que cet homme leur ait parlé.

LE PREMIER NAZAREEN
Il a été vu par une foule de passants parlant avec des anges.

UN SADDUCEEN
Pas avec des anges.

HERODIAS
Comme ils m'agacent, ces hommes ! Ils sont bêtes. Ils sont tout à fait bêtes. (Au
page.) Eh ! bien, mon éventail. (Le page lui donne l'éventail.) Vous avez l'air de rêver. Il
ne faut pas rêver. Les rêveurs sont des malades. (Elle frappe le page avec son
eventail.)

LE SECOND NAZAREEN
Aussi il y a le miracle de la fille de Jaïre.

LE PREMIER NAZAREEN
Mais oui, c'est très certain cela. On ne peut pas le nier.
HERODIAS
Ces gens-là sont fous. Ils ont trop regardé la lune. Dites-leur de se taire.

HERODE
Qu'est-ce que c'est que cela, le miracle de la fille de Jaïre ?

LE PREMIER NAZAREEN
La fille de Jaïre était morte. Il l'a ressuscitée.

HERODE
Il ressuscite les morts ?

LE PREMIER NAZAREEN
Oui, Seigneur. Il ressuscite les morts.

HERODE
Je ne veux pas qu'il fasse cela. Je lui défends de faire cela. Je ne permets pas
qu'on ressuscite les morts. Il faut chercher cet homme et lui dire que je ne lui permets
pas de ressusciter les morts. Où est-il à présent, cet homme ?

LE SECOND NAZAREEN
Il est partout, Seigneur, mais il est très difficile de le trouver.

LE PREMIER NAZAREEN
On dit qu'il est en Samarie à présent.

UN JUIF
On voit bien que ce n'est pas le Messie, s'il est en Samarie. Ce n'est pas aux
Samaritains que le Messie viendra. Les Samaritains sont maudits. Ils n'apportent
jamais d'offrandes au temple.

LE SECOND NAZAREEN
Il a quitté la Samarie il y a quelques jours. Moi, je crois qu'en ce moment-ci il est
dans les environs de Jérusalem.

LE PREMIER NAZAREEN
Mais non, il n'est pas là. Je viens justement d'arriver de Jérusalem. On n'a pas
entendu parler de lui depuis deux mois.

HERODE
Enfin, cela ne fait rien ! Mais il faut le trouver et lui dire de ma part que je ne lui
permets pas de ressusciter les morts. Changer de l'eau en vin, guérir les lépreux et les
aveugles... il peut faire tout cela s'il le veut. Je n'ai rien à dire contre cela. En effet, je
trouve que guérir les lépreux est une bonne action. Mais je ne permets pas qu'il
ressuscite les morts... Ce serait terrible, si les morts reviennent.

LA VOIX D'IOKANAAN
Ah ! l'impudique ! la prostituée ! Ah ! la fille de Babylone avec ses yeux d'or et ses
paupières dorées ! Voici ce que dit le Seigneur Dieu. Faites venir contre elle unemultitude d'hommes. Que le peuple prenne des pierres et la lapide...

HERODIAS
Faites-le taire !

LA VOIX D'IOKANAAN
Que les capitaines de guerre la percent de leurs épées, qu'ils l'écrasent sous leurs
boucliers.

HERODIAS
Mais, c'est infâme.

LA VOIX D'IOKANAAN
C'est ainsi que j'abolirai les crimes de dessus la terre, et que toutes les femmes
apprendront à ne pas imiter les abominations de celle-là.

HERODIAS
Vous entendez ce qu'il dit contre moi ? Vous le laissez insulter votre épouse ?

HERODE
Mais il n'a pas dit votre nom.

HERODIAS
Qu'est-ce que cela fait ? Vous savez bien que c'est moi qu'il cherche à insulter. Et je
suis votre épouse, n'est-ce pas ?

HERODE
Oui, chère et digne Hérodias, vous êtes mon épouse, et vous avez commencé par
être l'épouse de mon frère.

HERODIAS
C'est vous qui m'avez arrachée de ses bras.

HERODE
En effet, j'étais le plus fort... mais ne parlons pas de cela. Je ne veux pas parler de
cela. C'est à cause de cela que le prophète a dit des mots d'épouvante. Peut-être à
cause de cela va-t-il arriver un malheur. N'en parlons pas... Noble Hérodias, nous
oublions nos convives. Verse-moi à boire, ma bien-aimée. Remplissez de vin les
grandes coupes d'argent et les grandes coupes de verre. Je vais boire à la santé de
César. Il y a des Romains ici, il faut boire à la santé de César.

TOUS
César ! César !

HERODE
Vous ne remarquez pas comme votre fille est pâle.

HERODIAS
Qu'est-ce que cela vous fait qu'elle soit pâle ou non ?
HERODE
Jamais je ne l'ai vue si pâle.

HERODIAS
Il ne faut pas la regarder.

LA VOIX D'IOKANAAN
En ce jour-là le soleil deviendra noir comme un sac de poil, et la lune deviendra
comme du sang, et les étoiles du ciel tomberont sur la terre comme les figues vertes
tombent d'un figuier, et les rois de la terre auront peur.

HERODIAS
Ah ! Ah ! Je voudrais bien voir ce jour dont il parle, où la lune deviendra comme du
sang et où les étoiles tomberont sur la terre comme des figues vertes. Ce prophète
parle comme un homme ivre... Mais je ne peux pas souffrir le son de sa voix. Je
déteste sa voix. Ordonnez qu'il se taise.

HERODE
Mais non. Je ne comprends pas ce qu'il a dit, mais cela peut être un présage.

HERODIAS
Je ne crois pas aux présages. Il parle comme un homme ivre.

HERODE
Peut-être qu'il est ivre du vin de Dieu !

HERODIAS
Quel vin est-ce, le vin de Dieu ? De quelles vignes vient-il ? Dans quel pressoir
peuton le trouver ?

HERODE (Il ne quitte plus Salomé du regard.)
Tigellin, quand tu as été à Rome dernièrement, est-ce que l'empereur t'a parlé au
sujet... ?

TIGELLIN
A quel sujet, Seigneur ?

HERODE
A quel sujet ? Ah ! je vous ai adressé une question, n'est-ce pas ? J'ai oublié ce que
je voulais savoir.

HERODIAS
Vous regardez encore ma fille. Il ne faut pas la regarder. Je vous ai déjà dit cela.

HERODE
Vous ne dites que cela.

HERODIASJe le redis.

HERODE
Et la restauration du temple dont on a tant parlé ? Est-ce qu'on va faire quelque
chose ? On dit, n'est-ce pas, que le voile du sanctuaire a disparu ?

HERODIAS
C'est toi qui l'as pris. Tu parles à tort et à travers. Je ne veux pas rester ici.
Rentrons.

HERODE
Salomé, dansez pour moi.

HERODIAS
Je ne veux pas qu'elle danse.

SALOME
Je n'ai aucune envie de danser, tétrarque.

HERODIAS
Laissez-la tranquille.

HERODE
Je vous ordonne de danser, Salomé.

SALOME
Je ne danserai pas, tétrarque.

HERODIAS, riant.
Voilà comme elle vous obéit !

HERODE
Qu'est-ce que cela me fait qu'elle danse ou non ? Cela ne me fait rien. Je suis
heureux ce soir. Je suis très heureux. Jamais je n'ai été si heureux.

LE PREMIER SOLDAT
Il a l'air sombre, le tétrarque. N'est-ce pas qu'il a l'air sombre ?

LE SECOND SOLDAT
Il a l'air sombre.

HERODE
Pourquoi ne serais-je pas heureux ? César, qui est le maître du monde, qui est le
maître de tout, m'aime beaucoup. Il vient de m'envoyer des cadeaux de grande valeur.
Aussi il m'a promis de citer à Rome le roi de Cappadoce qui est mon ennemi. Peut-être
à Rome il le crucifiera. Il peut faire tout ce qu'il veut, César. Enfin, il est le maître. Ainsi,
vous voyez, j'ai le droit d'être heureux. Il n'y a rien au monde qui puisse gâter mon
plaisir.
LA VOIX D'IOKANAAN
Il sera assis sur son trône. Il sera vêtu de pourpre et d'écarlate. Dans sa main il
portera un vase d'or plein de ses blasphèmes. Et l'ange du Seigneur Dieu le frappera. Il
sera mangé des vers.

HERODIAS
Vous entendez ce qu'il dit de vous. Il dit que vous serez mangé des vers.

HERODE
Ce n'est pas de moi qu'il parle. Il ne dit jamais rien contre moi. C'est du roi de
Cappadoce qu'il parle, du roi de Cappadoce qui est mon ennemi. C'est celui-là qui sera
mangé des vers. Ce n'est pas moi. Jamais il n'a rien dit contre moi, le prophète, sauf
que j'ai eu tort de prendre comme épouse l'épouse de mon frère. Peut-être a-t-il raison.
En effet, vous êtes stérile.

HERODIAS
Je suis stérile, moi. Et vous dites cela, vous qui regardez toujours ma fille, vous qui
avez voulu la faire danser pour votre plaisir. C'est ridicule de dire cela. Moi j'ai eu un
enfant. Vous n'avez jamais eu d'enfant, même d'une de vos esclaves. C'est vous qui
êtes stérile, ce n'est pas moi.

HERODE
Taisez-vous. Je vous dis que vous êtes stérile. Vous ne m'avez pas donné d'enfant,
et le prophète dit que notre mariage n'est pas un vrai mariage. Il dit que c'est un
mariage incestueux, un mariage qui apportera des malheurs... J'ai peur qu'il n'ait
raison. Je suis sûr qu'il a raison. Mais ce n'est pas le moment de parler de ces choses.
En ce moment-ci je veux être heureux. Au fait je le suis. Je suis très heureux. Il n'y a
rien qui me manque.

HERODIAS
Je suis bien contente que vous soyez de si belle humeur, ce soir. Ce n'est pas dans
vos habitudes. Mais il est tard. Rentrons. Vous n'oubliez pas qu'au lever du soleil nous
allons tous à la chasse. Aux ambassadeurs de César il faut faire tout honneur, n'est-ce
pas ?

LE SECOND SOLDAT
Comme il a l'air sombre, le tétrarque.

HERODE
Salomé, Salomé, dansez pour moi. Je vous supplie de danser pour moi. Ce soir je
suis triste. Oui, je suis très triste ce soir. Quand je suis entré ici, j'ai glissé dans le sang,
ce qui est d'un mauvais présage, et j'ai entendu, je suis sûr que j'ai entendu un
battement d'ailes dans l'air, un battement d'ailes gigantesques. Je ne sais pas ce que
cela veut dire... Je suis triste ce soir. Ainsi dansez pour moi. Dansez pour moi, Salomé,
je vous supplie. Si vous dansez pour moi vous pourrez me demander tout ce que vous
voudrez et je vous le donnerai. Oui, dansez pour moi, Salomé, et je vous donnerai tout
ce que vous me demanderez, fût-ce la moitié de mon royaume.

SALOME, se levant.Vous me donnerez tout ce que je demanderai, tétrarque ?

HERODIAS
Ne dansez pas, ma fille.

HERODE
Tout, fût-ce la moitié de mon royaume.

SALOME
Vous le jurez, tétrarque ?

HERODE
Je le jure, Salomé.

HERODIAS
Ma fille, ne dansez pas.

SALOME
Sur quoi jurez-vous, tétrarque ?

HERODE
Sur ma vie, sur ma couronne, sur mes dieux. Tout ce que vous voudrez je vous le
donnerai, fût-ce la moitié de mon royaume, si vous dansez pour moi. Oh ! Salomé,
Salomé, dansez pour moi.

SALOME
Vous avez juré, tétrarque.

HERODE
J'ai juré, Salomé.

SALOME
Tout ce que je vous demanderai, fût-ce la moitié de votre royaume ?

HERODIAS
Ne dansez pas, ma fille.

HERODE
Fût-ce la moitié de mon royaume. Comme reine, tu serais très belle, Salomé, s'il te
plaisait de demander la moitié de mon royaume. N'est-ce pas qu'elle serait très belle
comme reine ?... Ah ! il fait froid ici ! il y a un vent très froid, et j'entends... pourquoi
estce que j'entends dans l'air ce battement d'ailes ? Oh ! on dirait qu'il y a un oiseau, un
grand oiseau noir, qui plane sur la terrasse. Pourquoi est-ce que je ne peux pas le voir,
cet oiseau ? Le battement de ses ailes est terrible. Le vent qui vient de ses ailes est
terrible. C'est un vent froid... Mais non, il ne fait pas froid du tout. Au contraire, il fait
très chaud. Il fait trop chaud. J'étouffe. Versez-moi l'eau sur les mains. Donnez-moi de
la neige à manger. Dégrafez mon manteau. Vite, vite, dégrafez mon manteau... Non.
Laissez-le. C'est ma couronne qui me fait mal, ma couronne de roses. On dirait que
ces fleurs sont faites de feu. Elles ont brûlé mon front. (Il arrache de sa tête lacouronne, et la jette sur la table.) Ah ! enfin, je respire. Comme ils sont rouges ces
pétales ! On dirait des taches de sang sur la nappe. Cela ne fait rien. Il ne faut pas
trouver des symboles dans chaque chose qu'on voit. Cela rend la vie impossible. Il
serait mieux de dire que les taches de sang sont aussi belles que les pétales de roses.
Il serait beaucoup mieux de dire cela... Mais ne parlons pas de cela. Maintenant je suis
heureux. Je suis très heureux. J'ai le droit d'être heureux, n'est-ce pas ? Votre fille va
danser pour moi. N'est-ce pas que vous allez danser pour moi, Salomé ? Vous avez
promis de danser pour moi.

SALOME
Je danserai pour vous, tétrarque.

HERODE
Vous entendez ce que dit votre fille. Elle va danser pour moi. Vous avez bien raison,
Salomé, de danser pour moi. Et, après que vous aurez dansé n'oubliez pas de me
demander tout ce que vous voudrez. Tout ce que vous voudrez je vous le donnerai,
fûtce la moitié de mon royaume. J'ai juré, n'est-ce pas ?

SALOME
Vous avez juré, tétrarque.

HERODE
Et je n'ai jamais manqué à ma parole. Je ne suis pas de ceux qui manquent à leur
parole. Je ne sais pas mentir. Je suis l'esclave de ma parole, et ma parole c'est la
parole d'un roi. Le roi de Cappadoce ment toujours, mais ce n'est pas un vrai roi. C'est
un lâche. Aussi il me doit de l'argent qu'il ne veut pas payer. Il a même insulté mes
ambassadeurs. Il a dit des choses très blessantes. Mais César le crucifiera quand il
viendra à Rome. Je suis sûr que César le crucifiera. Sinon il mourra mangé des vers.
Le prophète l'a prédit. Eh bien ! Salomé, qu'attendez-vous ?

SALOME
J'attends que mes esclaves m'apportent des parfums et les sept voiles et m'ôtent
mes sandales.

Les esclaves apportent des parfums et les sept voiles et ôtent les sandales de
Salomé.

HERODE
Ah ! vous allez danser pieds nus ! C'est bien ! C'est bien ! Vos petits pieds seront
comme des colombes blanches. Ils ressembleront à des petites fleurs blanches qui
dansent sur un arbre... Ah ! non. Elle va danser dans le sang ! Il y a du sang par terre.
Je ne veux pas qu'elle danse dans le sang. Ce serait d'un très mauvais présage.

HERODIAS
Qu'est-ce que cela vous fait qu'elle danse dans le sang ? Vous avez bien marché
dedans, vous...

HERODE
Qu'est-ce que cela me fait ? Ah ! regardez la lune ! Elle est devenue rouge. Elle estdevenue rouge comme du sang. Ah ! le prophète l'a bien prédit. Il a prédit que la lune
deviendrait rouge comme du sang. N'est-ce pas qu'il a prédit cela ? Vous l'avez tous
entendu. La lune est devenue rouge comme du sang. Ne le voyez-vous pas ?

HERODIAS
Je le vois bien, et les étoiles tombent comme des figues vertes, n'est-ce pas ? Et le
soleil devient noir comme un sac de poil, et les rois de la terre ont peur. Cela au moins
on le voit. Pour une fois dans sa vie le prophète a eu raison. Les rois de la terre ont
peur... Enfin, rentrons. Vous êtes malade. On va dire à Rome que vous êtes fou.
Rentrons, je vous dis.

LA VOIX D'IOKANAAN
Qui est celui qui vient d'Edom, qui vient de Bosra avec sa robe teinte de pourpre ;
qui éclate dans la beauté de ses vêtements, et qui marche avec une force toute
puissante ? Pourquoi vos vêtements sont-ils teints d'écarlate ?

HERODIAS
Rentrons. La voix de cet homme m'exaspère. Je ne veux pas que ma fille danse
pendant qu'il crie comme cela. Je ne veux pas qu'elle danse pendant que vous la
regardez comme cela. Enfin, je ne veux pas qu'elle danse.

HERODE
Ne te lève pas, mon épouse, ma reine, c'est inutile. Je ne rentrerai pas avant qu'elle
n'ait dansé. Dansez, Salomé, dansez pour moi.

HERODIAS
Ne dansez pas, ma fille.

SALOME
Je suis prête, tétrarque.

Salomé danse la danse des sept voiles.

HERODE
Ah ! c'est magnifique, c'est magnifique ! Vous voyez qu'elle a dansé pour moi, votre
fille. Approchez, Salomé ! Approchez, afin que je puisse vous donner votre salaire. Ah !
je paie bien les danseuses, moi. Toi, je te paierai bien. Je te donnerai tout ce que tu
voudras. Que veux-tu, dis ?

SALOME, s'agenouillant.
Je veux qu'on m'apporte présentement dans un bassin d'argent...

HERODE, riant.
Dans un bassin d'argent ? mais oui, dans un bassin d'argent, certainement. Elle est
charmante, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que vous voulez qu'on vous apporte dans un
bassin d'argent, ma chère et belle Salomé, vous qui êtes la plus belle de toutes les
filles de Judée ? Qu'est-ce que vous voulez qu'on vous apporte dans un bassin
d'argent ? Dites-moi. Quoi que cela puisse être on vous le donnera. Mes trésors vous
appartiennent. Qu'est-ce que c'est, Salomé.
SALOME, se levant.
La tête d'Iokanaan.

HERODIAS
Ah ! c'est bien dit, ma fille.

HERODE
Non, non.

HERODIAS
C'est bien dit, ma fille.

HERODE
Non, non, Salomé. Vous ne me demandez pas cela. N'écoutez pas votre mère. Elle
vous donne toujours de mauvais conseils. Il ne faut pas l'écouter.

SALOME
Je n'écoute pas ma mère. C'est pour mon propre plaisir que je demande la tête
d'Iokanaan dans un bassin d'argent. Vous avez juré, Hérode. N'oubliez pas que vous
avez juré.

HERODE
Je le sais. J'ai juré par mes dieux. Je le sais bien. Mais je vous supplie, Salomé, de
me demander autre chose. Demandez-moi la moitié de mon royaume, et je vous la
donnerai. Mais ne me demandez pas ce que vous m'avez demandé.

SALOME
Je vous demande la tête d'Iokanaan.

HERODIAS
Oui, vous avez juré. Tout le monde vous a entendu. Vous avez juré devant tout le
monde.

HERODE
Taisez-vous. Ce n'est pas à vous que je parle.

HERODIAS
Ma fille a bien raison de demander la tête de cet homme. Il a vomi des insultes
contre moi. Il a dit des choses monstrueuses contre moi. On voit qu'elle aime
beaucoup sa mère. Ne cédez pas, ma fille. Il a juré, il a juré.

HERODE
Taisez-vous. Ne me parlez pas... Voyons, Salomé, il faut être raisonnable, n'est-ce
pas ? N'est-ce pas qu'il faut être raisonnable ? Je n'ai jamais été dur envers vous. Je
vous ai toujours aimée... Peut-être, je vous ai trop aimée. Ainsi, ne me demandez pas
cela. C'est horrible, c'est épouvantable de me demander cela. Au fond, je ne crois pas
que vous soyez sérieuse. La tête d'un homme décapitée, c'est une chose laide,
n'estce pas ? Ce n'est pas une chose qu'une vierge doive regarder. Quel plaisir celapourrait-il vous donner ? Aucun. Non, non, vous ne voulez pas cela... Ecoutez-moi un
instant. J'ai une émeraude, une grande émeraude ronde que le favori de César m'a
envoyée. Si vous regardiez à travers cette émeraude vous pourriez voir des choses qui
se passent à une distance immense. César lui-même en porte une tout à fait pareille
quand il va au cirque. Mais la mienne est plus grande. Je sais bien qu'elle est plus
grande. C'est la plus grande émeraude du monde. N'est-ce pas que vous voulez cela ?
Demandez-moi cela et je vous le donnerai.

SALOME
Je demande la tête d'Iokanaan.

HERODE
Vous ne m'écoutez pas, vous ne m'écoutez pas. Enfin, laissez-moi parler, Salomé.

SALOME
La tête d'Iokanaan.

HERODE
Non, non, vous ne voulez pas cela. Vous me dites cela seulement pour me faire de
la peine, parce que je vous ai regardée pendant toute la soirée. Eh ! bien, oui. Je vous
ai regardée pendant toute la soirée. Votre beauté m'a troublé. Votre beauté m'a
terriblement troublé, et je vous ai trop regardée. Mais je ne le ferai plus. Il ne faut
regarder ni les choses ni les personnes. Il ne faut regarder que dans les miroirs. Car
les miroirs ne nous montrent que des masques... Oh ! Oh ! du vin ! j'ai soif... Salomé,
Salomé, soyons amis. Enfin, voyez... Qu'est-ce que je voulais dire ? Qu'est-ce que
c'était ? Ah ! je m'en souviens !.. Salomé ! Non, venez plus près de moi. J'ai peur que
vous ne m'entendiez pas... Salomé, vous connaissez mes paons blancs, mes beaux
paons blancs, qui se promènent dans le jardin entre les myrtes et les grands cyprès.
Leurs becs sont dorés, et les grains qu'ils mangent sont dorés aussi, et leurs pieds
sont teints de pourpre. La pluie vient quand ils crient, et quand ils se pavanent la lune
se montre au ciel. Ils vont deux à deux entre les cyprès et les myrtes noirs et chacun a
son esclave pour le soigner. Quelquefois ils volent à travers les arbres, et quelquefois
ils couchent sur le gazon et autour de l'étang. Il n'y a pas dans le monde d'oiseaux si
merveilleux. Il n'y a aucun roi du monde qui possède des oiseaux aussi merveilleux. Je
suis sûr que même César ne possède pas d'oiseaux aussi beaux. Eh bien ! je vous
donnerai cinquante de mes paons. Ils vous suivront partout, et au milieu d'eux vous
serez comme la lune dans un grand nuage blanc... Je vous les donnerai tous. Je n'en
ai que cent, et il n'y a aucun roi au monde qui possède des paons comme les miens,
mais je vous les donnerai tous. Seulement, il faut me délier de ma parole et ne pas me
demander ce que vous m'avez demandé.

Il vide la coupe de vin.

SALOME
Donnez-moi la tête d'Iokanaan.

HERODIAS
C'est bien dit, ma fille ! Vous, vous êtes ridicule avec vos paons.
HERODE
Taisez-vous. Vous criez toujours. Vous criez comme une bête de proie. Il ne faut
pas crier comme cela. Votre voix m'ennuie. Taisez-vous, je vous dis... Salomé, pensez
à ce que vous faites. Cet homme vient peut-être de Dieu. Je suis sûr qu'il vient de
Dieu. C'est un saint homme. Le doigt de Dieu l'a touché. Dieu a mis dans sa bouche
des mots terribles. Dans le palais, comme dans le désert, Dieu est toujours avec lui...
Au moins, c'est possible. On ne sait pas, mais il est possible que Dieu soit pour lui et
avec lui. Aussi peut-être que s'il mourait, il m'arriverait un malheur. Enfin, il a dit que le
jour où il mourrait, il arriverait un malheur à quelqu'un. Ce ne peut être qu'à moi.
Souvenez-vous, j'ai glissé dans le sang quand je suis entré ici. Aussi j'ai entendu un
battement d'ailes dans l'air, un battement d'ailes gigantesques. Ce sont de très
mauvais présages. Et il y en avait d'autres. Je suis sûr qu'il y en avait d'autres, quoique
je ne les aie pas vus. Eh bien ! Salomé, vous ne voulez pas qu'un malheur m'arrive ?
Vous ne voulez pas cela. Enfin, écoutez-moi.

SALOME
Donnez-moi la tête d'Iokanaan.

HERODE
Vous voyez, vous ne m'écoutez pas. Mais soyez calme. Moi, je suis très calme. Je
suis tout à fait calme. Ecoutez. J'ai des bijoux cachés ici que même votre mère n'a
jamais vus, des bijoux tout à fait extraordinaires. J'ai un collier de perles à quatre
rangs. On dirait des lunes enchaînées de rayons d'argent. On dirait cinquante lunes
captives dans un filet d'or. Une reine l'a porté sur l'ivoire de ses seins. Toi, quand tu le
porteras, tu seras aussi belle qu'une reine. J'ai des améthystes de deux espèces. Une
qui est noire comme le vin. L'autre qui est rouge comme du vin qu'on a coloré avec de
l'eau. J'ai des topazes jaunes comme les yeux des tigres, et des topazes roses comme
les yeux des pigeons, et des topazes vertes comme les yeux des chats. J'ai des
opales qui brûlent toujours avec une flamme qui est très froide, des opales qui
attristent les esprits et ont peur des ténèbres. J'ai des onyx semblables aux prunelles
d'une morte. J'ai des sélénites qui changent quand la lune change et deviennent pâles
quand elles voient le soleil. J'ai des saphirs grands comme des œufs et bleus comme
des fleurs bleues. La mer erre dedans, et la lune ne vient jamais troubler le bleu de ses
flots. J'ai des chrysolithes et des béryls, j'ai des chrysoprases et des rubis, j'ai des
sardonyx et des hyacinthes, et des calcédoines et je vous les donnerai tous, mais tous,
et j'ajouterai d'autres choses. Le roi des Indes vient justement de m'envoyer quatre
éventails faits de plumes de perroquets, et le roi de Numidie une robe faite de plumes
d'autruche. J'ai un cristal qu'il n'est pas permis aux femmes de voir et que même les
jeunes hommes ne doivent regarder qu'après avoir été flagellés de verges. Dans un
coffret de nacre j'ai trois turquoises merveilleuses. Quand on les porte sur le front on
peut imaginer des choses qui n'existent pas, et quand on les porte dans la main on
peut rendre les femmes stériles. Ce sont des trésors de grande valeur. Ce sont des
trésors sans prix. Et ce n'est pas tout. Dans un coffret d'ébène j'ai deux coupes
d'ambre qui ressemblent à des pommes d'or. Si un ennemi verse du poison dans ces
coupes elles deviennent comme des pommes d'argent. Dans un coffret incrusté
d'ambre j'ai des sandales incrustées de verre. J'ai des manteaux qui viennent du pays
des Sères et des bracelets garnis d'escarboucles et de jade qui viennent de la ville
d'Euphrate... Enfin, que veux-tu, Salomé ? Dis-moi ce que tu désires et je te le
donnerai. Je te donnerai tout ce que tu demanderas, sauf une chose. Je te donneraitout ce que je possède, sauf une vie. Je te donnerai le manteau du grand prêtre. Je te
donnerai le voile du sanctuaire.

LES JUIFS
Oh ! Oh !

SALOME
Donne-moi la tête d'Iokanaan.

HERODE, s'affaissant sur son siège.
Qu'on lui donne ce qu'elle demande ! C'est bien la fille de sa mère ! (Le premier
soldat s'approche. Hérodiade prend de la main du tétrarque la bague de la mort et la
donne au soldat qui l'apporte immédiatement au bourreau. Le bourreau a l'air effaré.)
Qui a pris ma bague ? Il y avait une bague à ma main droite. Qui a bu mon vin ? Il y
avait du vin dans ma coupe. Elle était pleine de vin. Quelqu'un l'a bu ? Oh ! je suis sûr
qu'il va arriver un malheur à quelqu'un. (Le bourreau descend dans la citerne.) Ah !
pourquoi ai-je donné ma parole ? Les rois ne doivent jamais donner leur parole. S'ils ne
la gardent pas, c'est terrible. S'ils la gardent, c'est terrible aussi...

HERODIAS
Je trouve que ma fille a bien fait.

HERODE
Je suis sûr qu'il va arriver un malheur.

SALOME
Elle se penche sur la citerne et écoute.
Il n'y a pas de bruit. Je n'entends rien. Pourquoi ne crie-t-il pas, cet homme ? Ah ! si
quelqu'un cherchait à me tuer, je crierais, je me débattrais, je ne voudrais pas souffrir...
Frappe, frappe, Naaman. Frappe, je te dis... Non. Je n'entends rien. Il y a un silence
affreux. Ah ! quelque chose est tombé par terre. J'ai entendu quelque chose tomber.
C'était l'épée du bourreau. Il a peur, cet esclave ! Il a laissé tomber son épée. Il n'ose
pas le tuer. C'est un lâche, cet esclave ! Il faut envoyer des soldats. (Elle voit le page
d'Hérodiade et s'adresse à lui.) Viens ici. Tu as été l'ami de celui qui est mort, n'est-ce
pas ? Eh bien, il n'y a pas eu assez de morts. Dites aux soldats qu'ils descendent et
m'apportent ce que je demande, ce que le tétrarque m'a promis, ce qui m'appartient.
(Le page recule. Elle s'adresse aux soldats.) Venez ici, soldats. Descendez dans cette
citerne, et apportez-moi la tête de cet homme. (Les soldats reculent.) Tétrarque,
tétrarque, commandez à vos soldats de m'apporter la tête d'Iokanaan. (Un grand bras
noir, le bras du bourreau, sort de la citerne apportant sur un bouclier d'argent la tête
d'Iokanaan. Salomé la saisit. Hérode se cache le visage avec son manteau, Hérodias
sourit et s'éveille. Les Nazaréens s'agenouillent et commencent à prier.) Ah ! tu n'as
pas voulu me laisser baiser ta bouche, Iokanaan. Eh bien ! je la baiserai maintenant.
Je la mordrai avec mes dents comme on mord un fruit mûr. Oui, je baiserai ta bouche,
Iokanaan. Je te l'ai dit, n'est-ce pas ? je te l'ai dit. Eh bien ! je la baiserai maintenant...
Mais pourquoi ne me regardes-tu pas, Iokanaan ? Tes yeux qui étaient si terribles, qui
étaient si pleins de colère et de mépris, ils sont fermés maintenant. Pourquoi sont-ils
fermés ? Ouvre tes yeux ! Soulève tes paupières, Iokanaan. Pourquoi ne me
regardestu pas ? As-tu peur de moi, Iokanaan, que tu ne veux pas me regarder ?... Et ta languequi était comme un serpent rouge dardant des poisons, elle ne remue plus, elle ne dit
rien maintenant, Iokanaan, cette vipère rouge qui a vomi son venin sur moi. C'est
étrange, n'est-ce pas ? Comment se fait-il que la vipère rouge ne remue plus ?... Tu
n'as pas voulu de moi, Iokanaan. Tu m'as rejetée. Tu m'as dit des choses infâmes. Tu
m'as traitée comme une courtisane, comme une prostituée, moi, Salomé, fille
d'Hérodias, Princesse de Judée ! Eh bien, Iokanaan, moi je vis encore, mais toi tu es
mort et ta tête m'appartient. Je puis en faire ce que je veux. Je puis la jeter aux chiens
et aux oiseaux de l'air. Ce que laisseront les chiens, les oiseaux de l'air le mangeront...
Ah ! Iokanaan, Iokanaan, tu as été le seul homme que j'ai aimé. Tous les autres
hommes m'inspirent du dégoût. Mais, toi, tu étais beau. Ton corps était une colonne
d'ivoire sur un socle d'argent. C'était un jardin plein de colombes et de lis d'argent.
C'était une tour d'argent ornée de boucliers d'ivoire. Il n'y avait rien au monde d'aussi
blanc que ton corps. Il n'y avait rien au monde d'aussi noir que tes cheveux. Dans le
monde tout entier il n'y avait rien d'aussi rouge que ta bouche. Ta voix était un
encensoir qui répandait d'étranges parfums, et quand je te regardais j'entendais une
musique étrange ! Ah ! pourquoi ne m'as-tu pas regardée, Iokanaan ? Derrière tes
mains et tes blasphèmes tu as caché ton visage. Tu as mis sur tes yeux le bandeau de
celui qui veut voir son Dieu. Eh bien, tu l'as vu, ton Dieu, Iokanaan, mais moi, moi... tu
ne m'as jamais vue. Si tu m'avais vue, tu m'aurais aimée. Moi, je t'ai vu, Iokanaan, et je
t'ai aimé. Oh ! comme je t'ai aimé. Je t'aime encore, Iokanaan. Je n'aime que toi... J'ai
soif de ta beauté. J'ai faim de ton corps. Et ni le vin, ni les fruits ne peuvent apaiser
mon désir. Que ferai-je, Iokanaan, maintenant ? Ni les fleuves ni les grandes eaux ne
pourraient éteindre ma passion. J'étais une Princesse, tu m'as dédaignée. J'étais une
vierge, tu m'as déflorée. J'étais chaste, tu as rempli mes veines de feu... Ah ! Ah !
pourquoi ne m'as-tu pas regardée, Iokanaan ? Si tu m'avais regardée tu m'aurais
aimée. Je sais bien que tu m'aurais aimée, et le mystère de l'amour est plus grand que
le mystère de la mort. Il ne faut regarder que l'amour.

HERODE
Elle est monstrueuse, ta fille, elle est tout à fait monstrueuse. Enfin, ce qu'elle a fait
est un grand crime. Je suis sûr que c'est un crime contre un Dieu inconnu.

HERODIAS
J'approuve ce que ma fille a fait, et je veux rester ici maintenant.

HERODE se levant.
Ah ! l'épouse incestueuse qui parle ! Viens ! Je ne veux pas rester ici. Viens, je te
dis. Je suis sûr qu'il va arriver un malheur. Manasse, Issachar, Ozias, éteignez les
flambeaux. Je ne veux pas regarder les choses. Je ne veux pas que les choses me
regardent. Eteignez les flambeaux. Cachez la lune ! Cachez les étoiles ! Cachons-nous
dans notre palais, Hérodias. Je commence à avoir peur.

Les esclaves éteignent les lambeaux. Les étoiles disparaissent. Un grand nuage
noir passe à travers la lune et la cache complètement. La scène devient tout à fait
sombre. Le tétrarque commence à monter l'escalier.

LA VOIX DE SALOME
Ah ! j’ai baisé ta bouche, Iokanaan, j’ai baisé ta bouche. Il y avait une âcre saveur
sur tes lèvres. Était-ce la saveur du sang ?... Mais, peut-être est-ce la saveur del’amour. On dit que l’amour a une âcre saveur... Mais, qu’importe ? Qu’importe ? J’ai
baisé ta bouche, Iokanaan, j’ai baisé ta bouche.

Un rayon de lune tombe sur Salomé et l’éclaire.

HERODE, se retournant et voyant Salomé.
Tuez cette femme !

Les soldats s’élancent et écrasent sous leurs boucliers Salomé, fille d’Hérodias,
Princesse de Judée.
L’IMPORTANCE D’ÊTRE CONSTANT
UNE COMÉDIE FRIVOLE POUR GENS SÉRIEUX

1895
Traduction Wikisource, (CC BY-SA 3.0)
Traduction avant contributions : Angeline
78 pagesT A B L E
ACTE I
ACTE II
ACTE III
ACTE IV
LE PORTRAIT DE DORIAN GRAYACTE I
Le salon de l’appartement d’Algernon, dans Half-Moon Street. La pièce est meublée
luxueusement, avec goût. On entend le son d’un piano dans la pièce voisine.
Lane sert le thé ; la musique s’interrompt, Algernon entre.

Algernon. Avez-vous entendu ce que je jouais, Lane ?
Lane. Je n’ai pas jugé convenable d’écouter, Monsieur.
Algernon. J’en suis navré pour vous. Je ne joue pas avec justesse -n’importe qui
peut jouer juste-, mais je joue avec une merveilleuse expressivité. En ce qui concerne
le piano, le sentiment est mon fort. Je garde la science pour la vie.
Lane. Certes.
Algernon. Justement, à propos de la science de la vie, avez-vous préparé les
canapés au concombre pour Lady Bracknell ?
Lane. Oui, Monsieur. (Il tend un plateau)
Algernon. (Il les inspecte, en prend deux, et s’assoit sur le sofa) Oh !… à propos,
Lane, j’ai vu sur votre registre que jeudi dernier, lors de mon dîner avec Lord Shoreman
et Mr Worthing, pas moins de huit bouteilles de champagne auraient été consommées.
Lane. En effet, Monsieur. Huit bouteilles et demie.
Algernon. Comment se fait-il que dans les maisons des célibataires, les
domestiques boivent immanquablement tout le champagne ? Je demande cela à titre
purement informatif.
Lane. Je l’attribuerais volontiers à la qualité supérieure du vin, Monsieur. J’ai bien
souvent observé que, chez les personnes mariées, le champagne est rarement du
meilleur cru.
Algernon. Bonté divine ! Le mariage est-il donc une chose si démoralisante ?
Lane. Je crois, Monsieur, qu’il s’agit d’un état fort plaisant. Je n’ai eu que très peu
d’expérience dans ce domaine ; je n’ai été marié qu’une seule fois. C’était à la suite
d’un malentendu entre une jeune personne et moi.
Algernon. (nonchalant) Je ne pense pas que votre vie de famille puisse
m’intéresser, Lane.
Lane. Non, monsieur ; ce n’est pas un sujet très intéressant. Moi-même, je n’y
pense jamais.
Algernon. Comme je vous comprends ! Cela ira, Lane, je vous remercie.
Lane. Merci, Monsieur. (Il sort)
Algernon. Les opinions de Lane sur le mariage me paraissent quelque peu
relâchées. Vraiment, si les classes populaires ne nous donnent pas le bon exemple, à
quoi peuvent-elles bien servir ? Elles semblent, en tant que classe, n’avoir aucune
conscience de leur responsabilité morale.
Lane entre.
Lane. Mr Constant Worthing. (Jack entre, Lane sort)
Algernon. Comment vas-tu, mon cher Constant ? Qu’est-ce qui t’amène en ville ?
Jack. Oh, le plaisir, le plaisir ! Devrait-on suivre un autre guide ? Encore en train de
manger, à ce que je vois, Algy !
Algernon. (guindé) Je crois que l’on a coutume, dans la bonne société, de prendre
une légère collation à cinq heures. Où étais-tu passé, depuis jeudi dernier ?
Jack. (Il s’assoit sur le sofa) À la campagne.
Algernon. Et que diable faisais-tu là-bas ?Jack. (Il ôte ses gants) Quand on est en ville, on s’amuse ; quand on est à la
campagne, ce sont les autres qu’on amuse. C’est excessivement ennuyeux.
Algernon. Et qui sont ces autres que tu amuses ?
Jack. (distrait) Oh, des voisins, des voisins.
Algernon. Tu as des voisins agréables, dans ton petit patelin pastoral du
Shropshire ?
Jack. Éperdument épouvantables ! Je ne parle jamais à aucun d’entre eux.
Algernon. Comme tu dois les amuser ! (Il se lève et prend un canapé) D’ailleurs,
c’est bien dans le Shropshire que se trouve ton manoir, n’est-ce pas ?
Jack. Hein ? Le Shropshire ?…Oui, bien sûr. Par exemple ! Pourquoi toutes ces
tasses ? Et ces canapés au concombre ? Pourquoi cette abondance débridée chez un
si jeune homme ? Qui vient prendre le thé ?
Algernon. Oh ! Seulement Tante Augusta et Gwendolen.
Jack. Voilà qui est tout à fait charmant !
Algernon. Oui, tout cela est très bien ; mais je crains que Tante Augusta n’approuve
pas beaucoup ta présence ici.
Jack. Et pourquoi, je te prie ?
Algernon. Mon cher, la façon dont tu flirtes avec Gwendolen est tout à fait
inconvenante… Presque autant que la façon dont Gwendolen flirte avec toi.
Jack. Je suis amoureux de Gwendolen. Je suis venu à Londres spécialement pour
la demander en mariage.
Algernon. Je croyais que tu étais venu pour le plaisir ?… Moi, j’appelle cela venir
pour affaires.
Jack. Tu es affreusement dénué de romantisme !
Algernon. Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de romantique dans une demande en
mariage. Être amoureux, c’est follement romantique. Mais il n’y a rien de romantique
dans ce genre de formalités. Après tout, on peut toujours vous dire oui. C’est même ce
qui arrive généralement, il me semble. Et alors, tout le beau de la passion est fini… La
véritable essence de l’amour est dans l’incertitude. Si jamais je me marie, je crois que
je ferais tout pour l’oublier. Jack. Je n’ai pas de doutes à ce sujet, mon cher Algy. Le
tribunal des divorces a été justement créée pour des gens à la mémoire aussi
curieusement constituée.
Algernon. Oh ! Il ne sert à rien de débattre d’un tel sujet. Les divorces se font au
Ciel – (Jack tend la main pour prendre un canapé. Algernon l’en empêche) Je te prie
de ne pas toucher aux canapés au concombre. Ils ont été faits spécialement pour
Tante Augusta. (Il en prend un et le mange)
Jack. Mais tu passes ton temps à en manger !
Algernon. C’est sensiblement différent. Il s’agit de ma tante. (Il lui présente un
plateau) Prends donc du pain et des tartines beurrées. Elles sont pour Gwendolen.
Gwendolen voue un culte aux tartines beurrées.
Jack. (Il se penche et se sert) En effet, elles sont délicieuses.
Algernon. Rien ne t’oblige, mon cher, à manger de la sorte. Tu te comportes déjà
comme si tu étais son mari. Tu ne l’es pas, et je doute que tu ne le sois jamais.
Jack. Et qu’est-ce qui te fait dire une chose pareille ?
Algernon. Eh bien, tout d’abord, les jeunes filles n’épousent jamais les hommes
avec qui elles flirtent. Elles pensent que ce n’est pas bien.
Jack. C’est absurde !
Algernon. Pas du tout. C’est une grande vérité. Cela explique le nombre
invraisemblable de célibataires que l’on voit partout. Ensuite, je ne donne pas monconsentement.
Jack. Ton consentement !
Algernon. Mon cher, Gwendolen est ma cousine germaine. Et avant que je te
permette de l’épouser, tu vas devoir m’en dire plus sur cette mystérieuse Cecily. (il fait
sonner une cloche)
Jack. Cecily ! Que diable veux-tu dire ? Comment ça, Cecily ! Je ne connais
personne du nom de Cecily.
Lane entre.
Algernon. Apportez-moi l’étui à cigarettes que Mr Worthing a laissé dans le fumoir
la dernière fois qu’il a dîné ici.
Lane. Oui, Monsieur. (Il sort)
Jack. Tu veux dire que c’est toi qui avais mon étui à cigarettes depuis tout ce
temps ? Mon dieu, tu aurais dû me le dire, j’ai écrit à ce sujet des lettres frénétiques à
Scotland Yard. J’étais sur le point d’offrir une forte récompense.
Algernon. Eh bien, j’espère que tu en offriras une. Je suis un peu désargenté, en ce
moment.
Jack. Il est à présent inutile d’offrir une récompense, puisque je l’ai retrouvé.
(Lane entre, portant l’étui à cigarettes sur un plateau. Algernon s’en empare, Lane
sort)
Algernon. Je dois dire, Constant, que cela me paraît assez mesquin de ta part. (Il
ouvre l’étui et l’examine) Enfin, cela n’a pas d’importance, puisque maintenant que je
lis cette inscription, je vois que cet étui n’est pas à toi, finalement.
Jack. Bien sûr que si, il est à moi. (Il s’avance vers lui) Tu m’as vu avec des
centaines de fois, et tu n’as de toute façon aucun droit de lire ce qui est écrit à
l’intérieur. C’est tout à fait indigne d’un gentleman de lire un étui à cigarettes privé.
Algernon. Oh ! Il est absurde d’avoir des idées trop rigides sur ce que l’on doit lire
ou ne pas lire. Plus de la moitié de la culture moderne repose sur ce que l’on ne devrait
pas lire.
Jack. Je le sais parfaitement, et je n’ai pas la moindre intention de débattre avec toi
de la culture moderne. Ce n’est pas le genre de choses dont on devrait parler en privé.
Je veux simplement mon étui à cigarettes.
Algernon. Bien sûr ; mais ce n’est pas ton étui à cigarettes. Cet étui est un cadeau
fait par une personne nommée Cecily, et tu as dit que tu ne connaissais personne de
ce nom.
Jack. Eh bien, puisque tu tiens tant à le savoir, il se trouve que Cecily est ma tante.
Algernon. Ta tante !
Jack. Oui. Qui plus est, une charmante vieille dame. Elle vit à Tunbridge Wells.
Rends-le moi, Algy.
Algernon. (Il s’adosse au sofa) Mais, si elle est ta tante et qu’elle vit à Tunbridge
Wells, pourquoi signe-t-elle « la petite Cecily » ? (Il lit) « de la part de la petite Cecily,
avec toute son affection ».
Jack. (Il s’avance vers le sofa et s’agenouille dessus) Mon cher, qu’y a-t-il là de si
compliqué ? Certaines tantes sont grandes, d’autres ne le sont pas. C’est un sujet sur
lequel une tante est certainement autorisée à se prononcer elle-même. Tu sembles
croire que toutes les tantes doivent absolument ressembler à la tienne ! C’est ridicule !
Pour l’amour de dieu, rends-moi mon étui à cigarettes, maintenant. (Il suit Algernon tout
autour de la pièce)
Algernon. Évidemment. Mais pourquoi ta tante t’appelle-t-elle son oncle ? « de la
part de la petite Cecily, avec toute son affection, pour son cher oncle Jack ». Il n’y aaucune objection, je l’admets, à ce qu’une tante soit petite ; mais pourquoi une tante,
quelle que soit sa taille, appellerait-elle son neveu son oncle ? Cela me dépasse. De
plus, ton nom n’est pas Jack, mais Constant.
Jack. Ce n’est pas Constant. C’est Jack.
Algernon. Tu m’as toujours dit que tu t’appelais Constant. Je t’ai présenté à tout le
monde sous le nom de Constant. Tu réponds au nom de Constant. Tu as une tête à
t’appeler Constant. Tu es l’homme avec l’air le plus constant que j’aie jamais vu de ma
vie, il est donc parfaitement absurde de t’entendre dire que ton nom n’est pas
Constant. C’est écrit sur tes cartes de visite. En voilà une (Il la sort de l’étui à
cigarettes) : « Mr. Constant Worthing, B.4, l’Albany ». Je garderai ceci comme une
preuve que ton nom est bien Constant, pour le cas où tu tenterais encore de le nier
devant moi, ou devant Gwendolen, ou devant n’importe qui d’autre. (Il met la carte
dans sa poche)
Jack. Bon, je suis Constant à la ville et Jack à la campagne, et on m’a offert cet étui
à cigarettes à la campagne.
Algernon. Peut-être, mais cela n’explique pas pourquoi ta petite tante Cecily, qui vit
à Tunbridge Wells, t’appelle son cher oncle. Allons, mon vieux, je vais bien finir par
t’arracher la vérité. Jack. Mon cher Algy, tu parles comme un dentiste. C’est
atrocement vulgaire de s’exprimer comme un dentiste quand on en n’est pas un. Cela
crée une fausse impression.
Algernon. Eh bien, c’est précisément le travail d’un dentiste. Allons, dis-moi tout
maintenant. Je dois reconnaître que je t’ai toujours soupçonné d’être en secret un
fameux Bunburiste ; je n’ai désormais plus aucun doute à ce sujet.
Jack. Bunburiste ? Que diable appelles-tu un Bunburiste ?
Algernon. Je te révèlerai la signification de cette incomparable expression dès que
tu seras assez aimable pour m’expliquer pourquoi tu es Constant à la ville et Jack à la
campagne.
Jack. Rends moi l’étui d’abord.
Algernon. Le voilà. (Il le lui tend) Ton explication à présent, et tâche de la rendre
improbable. (Il s’assoit sur le sofa)
Jack. Mon cher, il n’y a strictement rien d’improbable à expliquer. En réalité, c’est
une situation tout à fait ordinaire. Le vénérable Mr Thomas Cardew, qui m’a adopté
quand j’étais enfant, dans des circonstances assez particulières, m’a dans son
testament légué tout l’argent que je possède et m’a institué tuteur de sa petite-fille,
Miss Cecily Cardew. Et Cecily, qui m’appelle son oncle en raison du respect qu’elle me
porte, chose que tu ne pourras jamais comprendre, vit dans mon manoir à la
campagne, sous la responsabilité de son admirable gouvernante, Miss Prism.
Algernon. D’ailleurs, où est-il, ce manoir ?
Jack. Cela ne te regarde pas, mon garçon. Je ne compte pas t’y inviter…
Cependant, je peux te dire franchement qu’il n’est pas dans le Shropshire.
Algernon. Je m’en doutais bien, mon cher ! J’ai bunburisé dans tout le Shropshire à
deux reprises. Mais continue, pourquoi es-tu Constant à la ville et Jack à la
campagne ?
Jack. Mon cher Algy, je ne pense pas que tu sois capable d’apprécier mes réelles
motivations. Tu n’es pas assez sérieux. Quand on est désigné tuteur, l’on doit adopter
une attitude très morale sur tous les sujets, il y va de son devoir. Et comme une
attitude excessivement morale est difficilement compatible avec la santé et le bonheur,
il m’a été nécessaire, pour pouvoir aller à Londres, de prétendre avoir un jeune frère du
nom de Constant, qui loge à l’Albany, et s’attire toujours les pires ennuis. Voilà, moncher, la vérité pure et simple.
Algernon. La vérité est rarement pure, et jamais simple. La vie moderne serait
terriblement fade si c’était le cas ; et la littérature moderne, tout à fait impossible !
Jack. Ce ne serait pas une grande perte.
Algernon. La critique littéraire n’est pas ton fort, mon cher. N’essaye pas d’en faire.
Tu devrais laisser cela à des gens qui n’ont pas fait d’études. Ils le font très bien dans
les journaux. Toi, tu es un Bunburiste. J’avais parfaitement raison de dire que tu en
étais un. Tu es l’un des Bunburistes les plus raffinés que je connaisse.
Jack. Que diable veux-tu dire ?
Algernon. Tu as inventé un jeune frère très utile prénommé Constant, pour pouvoir
aller à Londres aussi souvent que tu le désires. Moi, j’ai inventé un inestimable malade
perpétuel nommé Bunbury, pour pouvoir aller à la campagne quand j’en ai envie.
Jack. Cela n’a aucun sens !
Algernon. Pas du tout, c’est très sensé. Bunbury est incroyablement précieux. S’il
n’y avait pas Bunbury et sa mauvaise santé, je ne pourrais pas dîner avec toi ce soir
au Savoy, puisqu’il y a plus d’une semaine que je suis invité chez tante Augusta.
Jack. Je ne t’ai jamais invité à dîner avec moi ce soir.
Algernon. Je sais. Tu es déraisonnablement négligent quand il s’agit de faire des
invitations. C’est stupide de ta part. Il n’y a rien de plus déplaisant que de ne pas
recevoir d’invitations.
Jack. Je ne peux pas dîner au Savoy. Je leur dois au moins sept-cents livres. Ils
n’arrêtent pas de m’envoyer des mises en demeure et de lancer toutes sortes de
procédures. Ils me gâchent la vie.
Algernon. Et pourquoi ne les payes-tu pas ? Tu es riche.
Jack. Oui, mais Constant ne l’est pas. Je dois prendre soin de sa réputation.
Constant est un de ces vauriens qui ne paient jamais leurs factures.
Algernon. Dans ce cas, allons dîner chez Willis.
Jack. Tu ferais mieux d’aller dîner avec ta tante Augusta.
Algernon. Je n’ai pas la moindre intention de faire quoi que ce soit de ce genre.
D’abord, j’ai déjà dîné chez elle lundi dernier. Un repas de famille par semaine est
amplement suffisant. Ensuite, chaque fois que je vais là-bas, on me traite comme un
simple parent, et je me retrouve soit sans cavalière, soit avec deux à la fois. Enfin, je
sais très bien à côté de qui elle a choisi de me placer, ce soir : Mary Farquhar, qui flirte
sans cesse avec son mari, assis en face d’elle. C’est franchement désagréable…
D’ailleurs, ce n’est même pas décent… Et cette sorte de comportement connaît
pourtant une énorme progression. Le nombre de femmes, à Londres, qui flirtent avec
leur mari est tout à fait scandaleux. Cela fait mauvais genre. C’est comme si on lavait
son linge propre en public. De plus, maintenant que je sais que tu es un Bunburiste
confirmé, je dois, naturellement, te parler du Bunburisme. Je veux t’en apprendre les
règles.
Jack. Je ne suis absolument pas un Bunburiste. Si Gwendolen veut bien de moi, je
tuerai mon frère. D’ailleurs, je pense que je vais devoir le tuer dans tous les cas. Cecily
s’intéresse un peu trop à lui. Elle passe son temps à me demander de lui pardonner, et
autres bêtises de ce genre. C’est d’un ennui… Je vais donc me débarrasser de
Constant. Et je te conseille fortement de faire de même avec Mr… avec ton malade
perpétuel affublé de ce nom impossible.
Algernon. Rien ne me poussera à me défaire de Bunbury. Et si jamais tu te maries,
ce qui me paraît extrêmement problématique, tu seras très content de le connaître, toi
aussi. Un homme qui se marie sans connaître Bunbury ne profite jamais de rien. Jack.Tout ceci est ridicule. Si j’épouse une jeune fille aussi charmante que Gwendolen, et
elle est bien la seule avec qui j’aie jamais eu envie de me marier, je n’aurai aucune
envie d’entendre parler de Bunbury.
Algernon. Dans ce cas, c’est ta femme qui en aura envie. Tu n’as pas l’air de te
rendre compte que, dans le mariage, à trois, l’on trompe l’ennui, à deux, c’est l’ennui
qui nous trompe.
Jack. (Sentencieux) Cela, mon jeune ami, est une théorie que le théâtre pervers des
Français n’a cessé de mettre en scène ces cinquante dernières années.
Algernon. Oui, et le bonheur conjugal des ménages anglais en a fourni la preuve,
en moitié moins de temps. Jack. Pour l’amour du ciel, ne fais pas semblant d’être
cynique. Il est beaucoup trop facile d’être cynique.
Algernon. Mon cher, il n’est plus très facile d’être quoi que ce soit, de nos jours. Il y
a dans tous les domaines une concurrence si sauvage… (On entend une sonnette
électrique retentir) Ah ! Ce doit être tante Augusta. Il n’y a que la famille, ou les
créanciers, pour sonner d’une manière aussi wagnérienne. Bien, si je la tiens à l’écart
pendant dix minutes, pour que tu puisses demander Gwendolen en mariage, pourrai-je
espérer dîner chez Willis en ta compagnie ? Jack. Je suppose que oui, puisque tu y
tiens tant.
Algernon. Parfait. Mais tu dois prendre cela au sérieux. J’ai horreur des gens qui
considèrent leur repas avec trop de légèreté. C’est excessivement frivole de leur part.
Lane entre.
Lane. Lady Bracknell et Miss Fairfax.
(Algernon s’avance pour les accueillir. Elles entrent)
Lady Bracknell. Bonsoir, mon cher Algernon. J’espère que tu te portes comme il
faut.
Algernon. Je me sens parfaitement bien, tante Augusta.
Lady Bracknell. Ce n’est pas tout à fait la même chose. En réalité, les deux vont
même rarement ensemble. (Elle voit Jack et s’incline avec une politesse glaciale)
Algernon. (à Gwendolen) Ça alors, tu es ravissante !
Gwendolen. Je suis toujours ravissante ! N’est-ce pas, Mr. Worthing ?
Jack. Vous êtes parfaite, Miss Fairfax.
Gwendolen. Oh ! Non, j’espère bien que je ne le suis pas. Cela ne laisserait aucune
place à l’amélioration, et j’ai l’intention de m’améliorer dans de nombreux domaines.
(Gwendolen et Jack s’assoient tous les deux dans un angle du sofa) Lady Bracknell. Je
suis navrée d’être un peu en retard, Algernon, mais j’ai été obligée de rendre visite à
cette chère Lady Harbury. Je n’y étais plus allée depuis la mort de son pauvre mari. Je
n’ai jamais vu une femme aussi altérée ; elle a l’air d’avoir vingt ans de moins. Bon, je
voudrais bien une tasse de thé, et l’un de ces délicieux canapés au concombre que tu
m’as promis.
Algernon. Bien sûr, tante Augusta. (Il se dirige vers la table)
Lady Bracknell. Ne veux-tu pas t’asseoir auprès de moi, Gwendolen ?
Gwendolen. C’est gentil, maman, mais je suis très bien ici.
Algernon. (Il soulève le plateau vide, horrifié) Bonté divine ! Lane ! Pourquoi n’y
a-til pas de canapés au concombre ? Je les avais commandés spécialement.
Lane. (avec gravité) Il n’y avait plus de concombres au marché ce matin, Monsieur.
J’y suis allé deux fois.
Algernon. Plus de concombres !
Lane. Non, Monsieur. Pas même contre argent comptant.
Algernon. Cela ira, Lane, vous pouvez disposer.Lane. Merci, Monsieur. (Il sort)
Algernon. Je suis fortement affligé, tante Augusta, qu’il n’y ait pas de concombres,
pas même contre argent comptant.
Lady Bracknell. Cela n’a guère d’importance. J’ai mangé quelques muffins avec
Lady Harbury ; elle semble se consacrer entièrement au plaisir, à présent.
Algernon. J’ai entendu dire que ses cheveux en sont devenus tout blonds, de
chagrin.
Lady Bracknell. Ils ont indubitablement changé de couleur. Mais je ne saurais, bien
sûr, déterminer l’origine de ce phénomène. (Algernon s’avance et lui tend sa tasse de
thé) Merci. Je t’ai réservé une surprise, ce soir, Algernon. Je compte te placer à côté
de Mary Farquhar. C’est une femme charmante, et tellement attentionnée pour son
mari… Les regarder est un plaisir.
Algernon. Je crains, tante Augusta, de devoir renoncer au plaisir de dîner avec
vous ce soir, en fin de compte. Lady Bracknell. (Elle fronce les sourcils) J’espère bien
que non, Algernon. Cela mettrait ma table sens dessus dessous. Ton oncle serait
obligé de dîner à l’étage. Fort heureusement pour lui, il en a l’habitude.
Algernon. C’est un vrai fardeau, et, je dois bien l’avouer, une terrible déception pour
moi, mais je viens de recevoir un télégramme qui dit que mon pauvre ami Bunbury est
de nouveau très malade. (Il échange un regard avec Jack) Ils semblent penser que je
ferais mieux de rester près de lui.
Lady Bracknell. Tout cela est étrange. Ce Mr. Bunbury semble affligé d’une santé
des plus curieuses.
Algernon. Oui ; ce pauvre Bunbury est toujours épouvantablement mal en point.
Lady Bracknell. Eh bien, je dois dire, Algernon, qu’il est grand temps que Mr.
Bunbury se décide à choisir entre la vie et la mort. Toutes ces tergiversations sont
ridicules. D’ailleurs, je n’approuve pas cette compassion moderne envers les malades.
Cela me semble particulièrement morbide. La maladie n’est pas une attitude à
encourager chez les autres. La santé est le premier devoir de la vie. C’est ce que je
répète sans cesse à ton oncle, mais il n’a pas l’air d’y prendre garde, à en juger par
l’évolution de son état de santé. Je te serais fort obligée si tu demandais de ma part à
Mr. Bunbury d’éviter toute rechute samedi prochain. Je compte sur toi pour organiser
mon programme musical. C’est ma toute dernière réception, et l’on s’attend donc à ce
qu’elle encourage les conversations ; surtout que l’on est en fin de saison, et que
chacun a déjà à peu près tout dit de ce qu’il avait sur le cœur – ce qui, dans la plupart
des cas, ne doit d’ailleurs pas être grand-chose.
Algernon. J’en parlerai à Bunbury, tante Augusta, s’il est toujours conscient ; et je
pense pouvoir vous promettre d’être là samedi prochain. Bien entendu, la musique
pose de grandes difficultés. Voyez-vous, si l’on joue de la bonne musique, personne
n’écoute ; et si l’on joue de la mauvaise musique, personne ne parle. Mais je vais vous
montrer le programme que j’ai élaboré, si vous voulez bien me suivre.
Lady Bracknell. Merci, Algernon. Voilà qui est très prévenant de ta part. (Elle se
lève et suit Algernon) Je suis certaine que ce programme sera très plaisant, après
quelques petites épurations. Je ne peux raisonnablement pas tolérer les chansons
françaises. Les gens semblent toujours les trouver indécentes, et ont l’air soit choqués,
ce qui est vulgaire, soit amusés, ce qui est pire. En revanche, l’allemand semble tout à
fait respectable ; et je crois qu’il l’est, en effet. Gwendolen, viens avec moi.
Gwendolen. Tout de suite, maman.
Lady Bracknell et Algernon entrent dans la salle de musique, Gwendolen reste à sa
place.Jack. Quel beau temps nous avons, Miss Fairfax, n’est-ce pas ?
Gwendolen. Je vous en prie, Mr Worthing, ne me parlez pas du temps. Chaque fois
qu’on me parle du temps, j’ai l’impression qu’on veut me dire autre chose. Et cela
m’angoisse beaucoup.
Jack. Je veux en effet vous dire autre chose.
Gwendolen. C’est bien ce que je pensais. En vérité, je ne me trompe jamais.
Jack. Je voudrais, si vous me le permettez, profiter de l’absence momentanée de
Lady Bracknell…
Gwendolen. C’est sans aucun doute ce que je vous conseillerais de faire. Maman a
une façon si soudaine de surgir partout sans prévenir… j’ai souvent dû lui en faire la
remarque. Jack. Miss Fairfax, le jour où je vous ai rencontrée, je vous admirais déjà
plus que toute autre femme… que j’aie jamais connue… jusqu’à ce que je vous
connaisse.
Gwendolen. Oui, je le sais bien. Et je regrette que vous n’ayez jamais été plus
démonstratif, en public, surtout. Vous avez toujours exercé sur moi une irrésistible
fascination. Avant même de vous rencontrer, j’étais loin de vous être indifférente. (Jack
la regarde avec étonnement) Je crois que vous savez, Mr Worthing, que nous vivons à
une époque d’idéaux. C’est un fait sans cesse relayé dans les magazines les plus
huppés, et dont même la province, paraît-il, commence à se rendre compte. Et moi, j’ai
toujours eu pour idéal d’aimer quelqu’un du nom de Constant. Il y a, dans ce nom,
quelque chose qui inspire une confiance absolue. Dès l’instant où Algernon m’a parlé
de son ami Constant, j’ai su que mon destin était de vous aimer. Votre nom, fort
heureusement pour ma tranquillité d’esprit, est très rare, si j’en crois mon expérience
personnelle.
Jack. Vous m’aimez vraiment, Gwendolen ?
Gwendolen. Passionnément !
Jack. Ma chérie ! Vous ne savez pas à quel point vous me rendez heureux.
Gwendolen. Mon Constant à moi ! (Ils s’étreignent)
Jack. Mais vous ne croyez pas, tout de même, que vous ne pourriez pas m’aimer si
mon nom n’était pas Constant ?
Gwendolen. Mais votre nom est Constant.
Jack. Bien sûr, mais en supposant qu’il ne le soit pas ? Vous n’auriez pas pu
m’aimer ?
Gwendolen. (enjôleuse) Ah ! Vous voilà de toute évidence en pleine spéculation
métaphysique… Mais comme bien des spéculations métaphysiques, elle n’a pas le
moindre rapport avec la vraie vie, la nôtre. Jack. En ce qui me concerne, ma chérie, je
vous avoue très franchement que le nom de Constant m’importe peu… En fait, je
pense qu’il me va très mal.
Gwendolen. Il vous va parfaitement bien. C’est un nom divin. Il a une musicalité si
exceptionnelle… Il crée des vibrations. Jack. Je pense vraiment, Gwendolen, qu’il
existe des centaines d’autres noms bien plus beaux. Jack, par exemple, me semble
être un nom charmant.
Gwendolen. Jack ?…Non, il n’y a presque pas de musicalité dans ce nom, si tant
est qu’il y en ait la moindre. Il ne fait pas frissonner. Il ne crée aucune vibration. J’ai
connu plusieurs Jack, ils étaient tous affligeants de banalité. De plus, tout le monde
sait que Jack est la forme familière de John ! Je plains les femmes qui épousent des
John. Elles ont sûrement une vie conjugale très fade. Il y a de fortes chances qu’elles
ne connaissent jamais le merveilleux plaisir que peut procurer un seul moment de
solitude. Le seul nom rassurant, c’est Constant.Jack. Gwendolen, il faut absolument organiser un baptême… Je veux dire, un
mariage. Il n’y a pas de temps à perdre. Gwendolen. Un mariage, Mr. Worthing ?
Jack. (confus) Oui… le nôtre. Vous savez que je vous aime, et vous m’avez donné
des raisons de croire, Miss Fairfax, que je ne vous étais pas tout à fait indifférent.
Gwendolen. Je vous adore. Mais vous ne m’avez encore fait aucune demande.
Nous n’avons rien dit de ce mariage. Le sujet n’a même pas été effleuré.
Jack. Eh bien… Puis-je vous faire ma demande maintenant ?
Gwendolen. Je pense que le moment serait admirablement choisi. Et, afin de vous
épargner toute déception, je tiens à vous prévenir franchement, Mr. Worthing, que je
suis pleinement déterminée à l’accepter.
Jack. Gwendolen !
Gwendolen. Oui, Mr. Worthing, vous voulez me dire quelque chose ?
Jack. Vous savez parfaitement ce que je veux vous dire.
Gwendolen. Oui, mais vous ne le dites pas.
Jack. Gwendolen, voulez-vous m’épouser ? (Il s’agenouille)
Gwendolen. Bien sûr que je le veux, mon chéri. Tu as été si long à me le
demander ! J’ai bien peur que tu n’aies pas beaucoup d’expérience en matière de
demandes en mariage.
Jack. Ma chérie, je n’ai jamais aimé personne d’autre que toi.
Gwendolen. Sans doute, mais les hommes font souvent des demandes pour
s’entraîner ; c’est ce que fait mon frère Gérald. Toutes mes amies peuvent en
témoigner. Tes yeux sont d’un bleu si merveilleux, Constant ! Ils sont d’un bleu
tellement bleu ! J’espère que tu me regarderas toujours ainsi, surtout quand il y aura du
monde.
(Lady Bracknell entre)
Lady Bracknell. Mr. Worthing ! Veuillez vous lever, monsieur ! Cette posture de
semi-gisant est absolument scandaleuse !
Gwendolen. Maman ! (Jack tente de se relever, elle l’en empêche) Je dois vous
prier de vous retirer. Vous n’avez rien à faire ici. D’ailleurs, Mr. Worthing n’a pas encore
fini.
Lady Bracknell. Et que doit-il finir, je te prie ?
Gwendolen. Je suis fiancée à Mr. Worthing, maman. (Ils se lèvent)
Lady Bracknell. Je suis navrée de te l’apprendre, mais tu n’es fiancée à personne.
Le jour où tu te fianceras, ce sera moi, ou ton père, si sa santé le lui permet, qui t’en en
informerons. Les fiançailles, pour une jeune fille, doivent constituer une surprise ;
bonne ou mauvaise, du reste… De toute façon, ce n’est guère un choix qu’elle soit
capable d’opérer elle même. À présent, j’ai quelques questions à vous poser, Mr.
Worthing !
Jack. Je me ferai une joie de répondre à toutes vos questions, Lady Bracknell.
Gwendolen. Si tu en connais la réponse à l’avance. Les questions de maman sont
parfois terriblement inquisitoriales.
Lady Bracknell. Je compte bien les rendre fort inquisitoriales. Gwendolen, pendant
que j’interroge Mr. Worthing, tu vas m’attendre dans le fiacre.
Gwendolen. (d’un ton de reproche) Maman !
Lady Bracknell. Dans le fiacre, Gwendolen !
(Gwendolen s’avance jusqu’à la porte. Elle et Jack s’envoient des baisers dans le
dos de Lady Bracknell. Lady Bracknell semble vaguement chercher à comprendre le
bruit pendant un moment, puis elle se retourne)
Lady Bracknell. Gwendolen, le fiacre !Gwendolen. Oui, maman.
(elle sort)
Lady Bracknell. (elle s’assoit) Prenez donc un siège, Mr. Worthing. (Elle cherche un
carnet et un crayon dans son sac)
Jack. Je vous remercie, Lady Bracknell, mais je préfère rester debout.
Lady Bracknell. (tenant le crayon et le carnet) Il me semble nécessaire de vous
préciser que vous ne figurez pas dans ma liste de partis possibles, bien que j’aie la
même liste que cette chère duchesse de Bolton. Nous travaillons conjointement, en
réalité. Quoiqu’il en soit, je suis disposée à y ajouter votre nom, pourvu, bien sûr, que
vos réponses soient dignes de ce qu’une mère aussi tendre que moi est en droit
d’exiger de son gendre. Fumez-vous ?
Jack. Eh bien, oui, je reconnais que je fume.
Lady Bracknell. Je suis ravie de l’apprendre. Un homme doit avoir une occupation,
dans la vie. Il y a bien trop de gens oisifs à Londres. Quel âge avez-vous ?
Jack. Vingt-neuf ans.
Lady Bracknell. C’est un âge parfait pour se marier. J’ai toujours pensé qu’un
homme qui souhaite se marier devrait tout savoir ou ne rien savoir du tout. Que
savezvous ?
Jack. (après quelques hésitations) Je ne sais rien, Lady Bracknell.
Lady Bracknell. Je suis heureuse de vous l’entendre dire. Je désapprouve l’idée de
corrompre l’ignorance naturelle. L’ignorance est comme un délicat fruit exotique ; si on
le touche, son bel épanouissement se flétrit. Je tiens pour fumeuses toutes ces
théories d’éducation moderne. Fort heureusement, en Angleterre du moins, l’éducation,
quelle qu’elle soit, ne produit jamais aucun effet. Si c’était le cas, les classes
supérieures courraient un grand danger, et cela mènerait certainement à des actes de
violences jusque dans Grosvenor Square. Quels sont vos revenus ?
Jack. Entre sept et huit mille livres par an.
Lady Bracknell. (elle prend des notes) En terres ou en placements ?
Jack. En placements, pour la majeure partie.
Lady Bracknell. Ceci est très satisfaisant. Entre les taxes que vous devez payer de
votre vivant, et celles que l’on attend de vous après votre mort, la terre a cessé d’être
un profit, ou un même simple plaisir. Elle vous donne un rang social, mais vous
empêche de le tenir. Voilà tout ce qu’on peut dire de la terre.
Jack. J’ai une maison de campagne, avec, bien sûr, un peu de terre autour, environ
six cents hectares, me semble-t-il. Mais ce n’est pas de cela que je tire mes revenus.
En réalité, je crois que seuls les braconniers parviennent à en tirer quelque chose.
Lady Bracknell. Une maison de campagne ! Combien de chambres
possède-telle ? Enfin, nous éclaircirons ce sujet plus tard. J’espère que vous avez une maison
en ville ? Il est inimaginable qu’une jeune fille d’une nature simple et authentique
comme Gwendolen vive à la campagne.
Jack. Eh bien, je possède une maison dans Belgrave Square, mais elle est louée à
l’année à Lady Bloxham. Bien sûr, je peux la reprendre quand je le souhaite, avec un
préavis de six mois.
Lady Bracknell. Lady Bloxham ? Je n’en ai jamais entendu parler.
Jack. Oh, elle sort très peu. C’est une dame d’un âge avancé.
Lady Bracknell. De nos jours, cela n’est plus une garantie de respectabilité. À quel
numéro de Belgrave Square est votre maison ?
Jack. Au 149.
Lady Bracknell. (hochant la tête) C’est le côté démodé. Je me doutais qu’il y auraitquelque chose… Cependant, nous pouvons facilement changer cela.
Jack. Vous voulez parler de la mode, ou du côté ?
Lady Bracknell. (sévèrement) Les deux, si nécessaire, je suppose. Quelles sont
vos opinions politiques ?
Jack. Je crains de ne pas en avoir. Je suis un libéral pour l’union.
Lady Bracknell. Oui, la droite, pour ainsi dire. Nous recevons souvent les Tories à
dîner, ou durant nos soirées. Bien entendu, vous n’avez de sympathie d’aucune sorte
pour les Socialistes ?
Jack. Oh ! Je n’ai pas la moindre intention de dresser les masses populaires contre
les classes supérieures, si c’est là votre question, Lady Bracknell…
Lady Bracknell. C’était tout à fait ma question. Hum !… Vos parents sont-ils
vivants ?
Jack. J’ai perdu mes deux parents.
Lady Bracknell. Tous les deux ? Perdre un parent peut être considéré comme de la
malchance… mais perdre les deux s’apparente fort à de la négligence. Qui était votre
père ? De toute évidence, c’était un homme fortuné. Est-il né dans ce que les journaux
socialistes qualifient de « pourpre du commerce », ou est-il issu de l’aristocratie ?
Jack. J’ai bien peur de ne pas vraiment le savoir. En réalité, Lady Bracknell, je vous
ai dit que j’avais perdu mes deux parents. Mais il semble plutôt que ce soient eux qui
m’aient perdu… Je n’ai aucune idée qui m’a mis au monde. J’ai été… eh bien, j’ai été
trouvé.
Lady Bracknell. Trouvé !
Jack. Feu Mr. Thomas Cardew, un vieux gentleman bienveillant et charitable, m’a
trouvé, et m’a donné le nom de Worthing, parce qu’il avait dans sa poche un billet de
première classe pour Worthing. Worthing est situé dans le Sussex. C’est une station
balnéaire.
Lady Bracknell. Et où ce gentleman charitable qui avait un billet de première classe
pour une station balnéaire vous a-t-il trouvé ? Jack. (avec gravité) Dans un sac de
voyage.
Lady Bracknell. Un sac de voyage ?
Jack. (très sérieusement) En effet, Lady Bracknell. J’étais dans un sac de voyage,
une sorte de grand sac, en cuir noir, avec des poignées… – un sac très ordinaire, en
réalité.
Lady Bracknell. Et à quel endroit ce Mr. James, ou Thomas, Cardew a-t-il trouvé ce
sac ordinaire ?
Jack. Dans la consigne de la gare Victoria.
Lady Bracknell. La consigne de la gare Victoria ?
Jack. Oui. Sur la ligne de Brighton.
Lady Bracknell. Je me moque de la ligne de Brighton. Mr. Worthing, je vous avoue
que ce que vous me dites me déconcerte au plus haut point. Être né, ou tout du moins
élevé, dans un sac de voyage, qu’il ait des poignées ou non, me paraît manifester un
mépris démesuré pour les convenances familiales qui me rappelle les pires excès de
la Révolution Française. Et j’imagine que vous savez comment a fini ce malheureux
mouvement ? Sans parler du lieu où votre sac de voyage a été trouvé, la consigne
d’une ligne de chemin de fer, qui paraît le plus approprié pour y dissimuler une erreur
de jeunesse – c’est une chose que l’on a déjà vue par le passé –, mais qui ne saurait
constituer le fondement solide nécessaire pour tenir une position respectable dans la
bonne société.
Jack. Puis-je vous demander alors ce que vous me conseillez de faire ? Il est inutilede vous dire que je ferai tout pour assurer le bonheur de Gwendolen.
Lady Bracknell. Je vous conseille fortement, Mr. Worthing, de tenter de vous
trouver une famille le plus rapidement possible, et de faire de sérieux efforts pour être
en mesure de présenter l’un de vos deux parents, peu importe lequel, avant la fin de la
saison.
Jack. Mais je ne vois vraiment pas comment faire. Je peux vous présenter le sac
quand vous le souhaitez. Il est chez moi, dans ma penderie. Je pense vraiment que
cela devrait vous satisfaire, Lady Bracknell.
Lady Bracknell. Me satisfaire, monsieur ! Est-il est question de moi ? Pouvez-vous
imaginer une seule seconde que Lord Bracknell et moi songerions à autoriser notre
unique fille, élevée avec le plus grand soin, à épouser un vestiaire, et à former une
alliance avec un colis ! (Jack sursaute d’indignation) À présent, ayez l’amabilité de
m’ouvrir cette porte, monsieur. Vous comprenez évidemment qu’il n’y aura désormais
plus aucune communication entre vous et Miss Fairfax.
Lady Bracknell sort majestueusement, pleine d’une indignation hautaine. Algernon,
depuis la pièce voisine, joue la Marche Nuptiale. Jack semble tout à fait furieux et se
dirige vers la porte.
Jack. Pour l’amour du ciel, Algy, cesse de jouer cette musique sinistre ! Tu es
stupide !
La musique cesse et Algernon entre, joyeux.
Algernon. Eh bien, mon vieux, cela n’a pas marché ? Ne me dis pas que
Gwendolen a refusé ta demande ? Je sais bien que c’est dans sa nature. Elle passe
son temps à dire non à tout le monde. Je pense que c’est un trait irrémédiable de son
caractère.
Jack. Oh, Gwendolen a été parfaite. De son point de vue, nous sommes fiancés.
Mais sa mère est absolument insupportable. Je n’ai jamais vu un pareil dragon. Je ne
sais pas exactement à quoi est censé ressembler un dragon, mais je suis certain que
Lady Bracknell en est un. Dans tous les cas, c’est un monstre, sans pour autant être un
mythe, ce qui est déloyal. Je te demande pardon, Algy. Je ne devrais sans doute pas
parler ainsi de ta tante devant toi.
Algernon. Mon cher, j’adore entendre dire du mal de ma famille. C’est la seule
chose qui me permette de la supporter. La famille n’est jamais qu’un assemblage de
gens ennuyeux, qui n’ont pas la moindre idée de la façon dont il faut vivre, et pas le
moindre instinct du moment où il faudrait mourir.
Jack. Ah ! Je n’ai pas de famille. Je ne sais rien de la famille.
Algernon. Tu as beaucoup de chance. La famille ne prête jamais d’argent, et ne fait
jamais crédit, même à un homme de génie. C’est comme le public, mais en pire.
Jack. Et après tout, quelle importance qu’un homme ait ou non un père et une
mère ? Les mères, bien sûr, sont moins critiquables. Elles paient les factures de leurs
enfants sans les contrarier. Mais les pères sont contrariants et ne payent jamais les
factures. Je ne connais personne au club qui adresse encore la parole à son père.
Algernon. En effet. Les pères ne sont pas très appréciés, en ce moment. (Il prend le
journal du soir)
Jack. Appréciés ! Je te parie ce que tu veux qu’il n’y a pas un seul type, de tous
ceux que nous connaissons, qui accepterait d’être vu en train de marcher dans St.
James Street aux côtés de son père. (Après un instant de silence) Il y a quelque chose
dans les journaux ?
Algernon. Non, rien.
Jack. Tant mieux.Algernon. Pour autant que je sache, il n’y a jamais rien dans les journaux.
Jack. Je pense qu’il y a beaucoup trop de choses, au contraire. Les journaux
adorent nous ennuyer en parlant de gens que l’on ne connaît pas, que l’on n’a jamais
vus et dont on se moque éperdument. Quelle bande d’imbéciles !
Algernon. Mais les gens que l’on n’a jamais rencontrés sont charmants. Moi-même,
en ce moment, je me sens attiré par une jeune fille que je n’ai jamais rencontrée ; oui,
très attiré, vraiment.
Jack. Oh, c’est ridicule !
Algernon. Pas du tout !
Jack. Oh, je ne veux pas débattre de cela avec toi. Tu veux toujours débattre de
tout.
Algernon. C’est bien pour cela que les choses existent.
Jack. Mon dieu, j’espère bien que non, si c’était le cas, je me serais tiré une balle
dans la tête depuis longtemps… (Après un instant de silence) Algy, est-ce que tu crois
que Gwendolen risque de devenir comme sa mère, en vieillissant, dans environ cent
cinquante ans ?
Algernon. Toutes les femmes deviennent comme leur mère, c’est là leur tragédie.
En revanche, cela n’arrive à aucun homme ; c’est la leur.
Jack. Et tu trouves cela intelligent ?
Algernon. C’est formulé avec une élégance sans pareille ! Et cela est aussi vrai que
peut l’être une réflexion sur la civilisation.
Jack. L’intelligence me rend malade. Tout le monde est intelligent, de nos jours. On
ne peut aller nulle part sans rencontrer des gens intelligents. C’est devenu une
véritable nuisance publique. Je prie le ciel qu’il nous reste quelques imbéciles !
Algernon. Oh, il nous en reste.
Jack. J’adorerais en connaître un. De quoi parlent-ils ?
Algernon. Les imbéciles ? Oh, des gens intelligents, bien sûr.
Jack. Quels imbéciles !
Algernon. Au fait, as-tu dit à Gwendolen que tu étais Constant à la ville et Jack à la
campagne ?
Jack. (condescendant) Mon cher, la vérité n’est pas le genre de choses qu’il
convient de dire à une jeune fille douce et raffinée. Tu as vraiment des idées insensées
sur la façon de te conduire avec une femme !
Algernon. La seule façon de se conduire avec une femme est de la courtiser, si elle
est jolie, et d’en courtiser une autre, si elle ne l’est pas.
Jack. Quelle absurdité !
Algernon. Et la jeune fille dont tu es le tuteur ? Miss Cardew ? Et qu’en est-il du
frère prodigue, Constant ?
Jack. Cecily va très bien. Quant à mon frère, je compte m’en débarrasser avant la
fin de la semaine… Je le tuerai probablement à Paris.
Algernon. Pourquoi Paris ?
Jack. Oh ! Cela fait moins d’histoires. Je n’aurai pas besoin de rendre cohérentes
les funérailles, et ce genre de choses… Oui, je vais le tuer à Paris. L’apoplexie, ce sera
parfait. Beaucoup de gens meurent soudainement d’apoplexie, n’est-ce pas ?
Algernon. Bien sûr. Mais, mon cher, c’est une maladie héréditaire. Cela se transmet
entre générations.
Jack. Bonté divine ! Dans ce cas, je ne choisirai certainement pas cela. Que
pourrais-je inventer ?Algernon. Une grippe, peut-être ?
Jack. Oh, non ! Ce ne sera pas crédible du tout. Beaucoup trop de gens l’ont
attrapée. Algernon. Eh bien, choisis ce que tu veux. Un gros refroidissement, par
exemple. Ça conviendra très bien.
Jack. Tu es sûr que les refroidissements ne sont pas héréditaires, ou je ne sais
quelles autres horribles tares de ce genre ?
Algernon. Bien sûr que non.
Jack. Très bien. C’est décidé, alors.
Algernon. Mais je croyais que tu avais dit que… Miss Cardew était un peu trop
attachée à ton pauvre frère Constant ? Ne va-t-elle pas ressentir sa mort comme une
grande perte ?
Jack. Oh, cela se passera très bien. Je suis fier de dire que Cecily n’est pas une de
ces ridicules jeunes filles romantiques. Elle a très bon appétit, fait de longues
promenades, et n’écoute aucune de ses leçons.
Algernon. J’aimerais vraiment rencontrer Cecily.
Jack. Je vais prendre un soin extrême à ce que cela n’arrive pas. Et rien ne
t’autorise à l’appeler Cecily.
Algernon. Ah, je vois, c’est sans doute parce qu’elle est très laide. Oui, j’imagine
exactement à quoi elle doit ressembler. Elle est l’une de ces intellectuelles renfrognées
que l’on rencontre partout. Une femme qui a les idées larges, comme ses pieds. Je
suis prêt à parier qu’elle est affreusement laide, qu’elle a au moins trente-neuf ans, et
qu’elle les fait bien.
Jack. Il se trouve qu’elle est extrêmement jolie et qu’elle n’a que dix-huit ans.
Algernon. Et as-tu déjà informé Gwendolen du fait que tu avais une pupille
extrêmement jolie et qui n’a que dix-huit ans ?
Jack. Oh ! Il y a certaines choses qu’il n’est pas nécessaire de dévoiler. La vie est
une question de tact. Il faut aborder les points délicats par degrés. Cecily et Gwendolen
deviendront sans aucun doute de grandes amies. Je te parie ce que tu veux qu’une
heure après s’être rencontrées, elles se considèreront comme des sœurs.
Algernon. Les femmes n’en viennent là qu’après s’être d’abord donné beaucoup
d’autres noms. À présent, mon cher, si tu veux que nous ayons une bonne table chez
Willis, nous ferions mieux de nous préparer. Sais-tu qu’il est bientôt sept heures ?
Jack. (avec irritation) Oh, avec toi, il est toujours bientôt sept heures.
Algernon. Eh bien, je meurs de faim.
Jack. Je ne t’ai jamais connu autrement qu’affamé. Enfin, d’accord. Je retourne à
l’Albany et je te retrouve chez Willis à huit heures. Tu peux passer me prendre en y
allant, si tu veux.
Algernon. Que ferons-nous après le dîner ? Allons-nous au théâtre ?
Jack. Oh, non ! J’ai horreur d’écouter.
Algernon. Eh bien, allons au Club ?
Jack. Non, je déteste parler.
Algernon. Allons nous promener près du cabaret de l’Empire à dix heures, dans ce
cas.
Jack. Oh, non ! Je ne supporte pas la contemplation. C’est tellement dérisoire.
Algernon. Que faisons-nous, alors ?
Jack. Rien !
Algernon. C’est terriblement épuisant de ne rien faire. Mais je veux bien m’épuiser
si ce n’est pas pour une raison précise. Lane entre.Lane. Miss Fairfax.
Gwendolen entre, Lane sort.
Algernon. Mon dieu, Gwendolen !
Gwendolen. Algy, sois aimable et tourne-toi, j’ai quelque chose à dire à Mr.
Worthing. Et comme c’est, en quelque sorte, une affaire privée, tu vas évidemment tout
faire pour l’écouter.
Algernon. Vraiment, Gwendolen, je ne me permettrais pas une chose pareille.
Gwendolen. Algy, ton comportement est toujours rigoureusement immoral. Tu es
pourtant trop jeune encore pour cela. Algernon se retire près de la cheminée.
Jack. Ma chérie !
Gwendolen. Constant, il se peut que nous ne puissions jamais nous marier. Maman
ne nous le permettra jamais, à en juger par son expression. Il n’y a plus beaucoup de
parents, de nos jours, qui accordent un tant soit peu d’importance à ce que leur disent
leurs enfants. Le traditionnel respect envers les jeunes est en train de se perdre. Si j’ai
jamais eu une influence sur maman, je l’ai perdue dès l’âge de trois ans. Mais même si
elle nous empêche de nous marier, et que j’épouse quelqu’un d’autre, ou même des
dizaines d’autres, rien de ce qu’elle pourra faire n’altérera mon impérissable adoration
pour toi.
Jack. Ma douce Gwendolen !
Gwendolen. La si romantique histoire de tes origines, que m’a racontée maman, en
y ajoutant de nombreux commentaires désagréables, a fait vibrer chacune des fibres
de mon être. Ton prénom exerce sur moi une irrésistible fascination. La simplicité de
ton caractère te rend délicieusement incompréhensible à mes yeux. J’ai ton adresse à
l’Albany. Veux-tu bien me donner celle de ta maison à la campagne ?
Jack. Le Manoir, à Woolton, Hertfordshire. Algernon écoute attentivement, sourit et
note l’adresse sur sa manchette. Puis il prend un plan ferroviaire.
Gwendolen. Je suppose qu’il y a un bon service postal ? Nous pourrions en avoir
besoin en cas de recours à des solutions désespérées. Bien entendu, nous ne devons
pas faire cela trop précipitamment. Je t’écrirai tous les jours.
Jack. Mon cher amour !
Gwendolen. Combien de temps restez-tu à Londres ?
Jack. Jusqu’à lundi prochain.
Gwendolen. Parfait ! Tu peux te retourner, maintenant, Algy.
Algernon. Merci, c’était déjà fait.
Gwendolen. Tu devrais également sonner.
Jack. Me permets-tu de vous accompagner jusqu’à ton fiacre, ma chérie ?
Gwendolen. Bien sûr.
Jack. (à Lane, qui vient d’entrer) Je vais raccompagner Miss Fairfax.
Lane. Bien, Monsieur. Jack et Gwendolen sortent. Lane apporte quelques lettres sur
un plateau qu’il tend à Algernon. On peut supposer que ce sont des factures, car, à
peine ouvertes, Algernon les déchire.
Algernon. Lane, un sherry.
Lane. Oui, Monsieur.
Algernon. Demain, Lane, je vais bunburiser.
Lane. Bien, Monsieur.
Algernon. Je ne reviendrai sans doute pas avant lundi prochain. Vous pouvez
préparer mes tenues de soirée, ma belle veste et mes costumes de Bunburiste.
Lane. Bien, Monsieur. (Il lui tend le sherry)Algernon. J’espère qu’il fera beau, demain, Lane.
Lane. Il ne fait jamais beau, Monsieur.
Algernon. Lane, vous êtes un parfait pessimiste.
Lane. Je fais de mon mieux pour donner satisfaction à Monsieur. Jack entre, Lane
sort.
Jack. Quelle jeune fille raisonnable et intelligente ! Elle est la seule que j’aie jamais
aimée. (Algernon est pris d’un fou rire) Pourquoi diable ris-tu ainsi ?
Algernon. Oh, je suis simplement un peu inquiet au sujet de ce pauvre Bunbury,
c’est tout.
Jack. Si tu n’y prends pas garde, ton ami Bunbury t’attirera de sérieux ennuis, un
jour.
Algernon. J’aime beaucoup les ennuis. Ce sont bien les seules choses qui ne se
prennent pas au sérieux.
Jack. Oh, tu es absurde, Algy. Tu es toujours en train de dire des absurdités.
Algernon. Oui, comme tout le monde.
Jack le regarde avec indignation et sort de la pièce. Algernon allume une cigarette,
relit l’inscription sur sa manchette et sourit.