Le marbre n’a pas de mémoire

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Au centre hospitalier de Château-Bellecombe, sponsorisé par le plan-hôpital 2012, le directeur ayant créé la cellule du nouvel hôpital – secondé efficacement par Éli, ingénieur – tente d’échapper aux fausses factures, aux marchés publics truqués et à la turbulente Adeline, son chef de projet.
Secrets et manipulations rythment le quotidien de l’hôpital, tandis qu’une directrice adjointe tombe amoureuse du directeur, et que Ludmilla, la femme d’Éli, la protège des rumeurs… Pour combien de temps ?
Après trois disparitions et la découverte d’un cadavre non identifié, un ciel d’ombres obscurcit l’atmosphère de l’hôpital.
La Police judiciaire enquête. Une enquête longue, risquée, qui manipule le lecteur selon une logique défiant tous les scénarios et le maintient dans un suspense permanent. Une méthodologie implacable où rien n’est laissé au hasard.

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Date de parution 17 novembre 2014
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Langue Français

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LE MARBRE N’A PAS DE MÉMOIRE

Karl Auprey

© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionThriller/Suspense. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-232-3

À André, mon père,
À ma femme,
À mes enfants que j’aime beaucoup,

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec
des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

1 – Disparitions


Éli Desmartes, ingénieur hospitalier, sirotait un jus de fruits, comme à son habitude depuis
le départ de Ludmilla, dans l’un des bars exotiques du plateau de Château-Bellecombe. Il
admirait le dessin d’un soldat français exhibant un trophée devant la ferme familiale.
Durant la Deuxième Guerre mondiale, la résistance, les Canadiens et les Américains
s’étaient organisés pour lutter contre l’ennemi et l’avaient d’ailleurs payé très cher. Quelques
courtes semaines avant l’armistice, en janvier1944, un avion canadien programmé pour
larguer des armes et des vivres s’était abîmé au sommet du plateau, en pleine forêt, à 1200
mètres d’altitude. L’exploitation de cette zone géographiquement difficile et les stratégies
divergentes des équipes – en liaison avec, d’un côté, la région genevoise et, de l’autre, le
sillon rhodanien – complexifiaient le repli des Allemands, mais contribuaient aux lourdes
pertes d’une lutte finale intensifiée par les enjeux. Durant les six derniers mois de guerre, le
nombre de morts et de disparus dans la zone boisée du plateau avait représenté quatre-vingts
pour cent du préjudice comptabilisé sur les six années de combats.
Sitôt le repli de la Wehrmacht, les mythes avaient fusé et leurs légendes se racontaient
encore soixante ans plus tard. Certains n’avaient jamais capitulé devant l’ampleur des
disparitions et des règlements de comptes. D’autres s’étaient intéressés aux innombrables
largages de vivres et d’argent qui, selon divers témoignages parallèles, n’avaient pas été
1
perdus pour tout le monde. Les grosses bâtisses bugistesavaient poussé comme des
champignons.
Éli aurait sûrement abordé cet homme s’il avait su que ce dernier vivait ses dernières
heures. Il l’aurait aidé. Leurs regards s’affrontèrent. Éli songeait à Ludmilla. Ce soir, elle
serait de retour de l’oral de son concours et il s’occuperait d’elle pour remonter son propre
moral. Ludmilla s’était éloignée, dans le but de grimper les échelons de l’administration
hospitalière, malgré l’appréhension de l’ingénieur.
Cette halte, de fréquence journalière, n’était pas aussi soutenue par le passé qu’elle l’était
aujourd’hui. En effet, l’esprit sportif d’Éli bannissait ces automatismes de « boire un coup au
bar d’à côté » qui, selon lui, n’étaient fondés sur aucun but. Il stoppait sa voiture à
ChâteauBellecombe, au retour de Châtiron, avant de regagner en solitaire sa demeure vide.

1
Mot dérivé de l’appellation d’une partie du massif préalpin du Jura sud, le « Haut Bugey ».

4

L’ingénieur profitait du spectacle des quelques badauds et appréciait les observer.
Quelquefois, il acquiesçait d’un signe de tête lorsque son regard croisait un autre habitant plus
ou moins connu.
Philippe Briand se passionnait pour la spéléologie, mais pas n’importe laquelle. Historien,
2
croqueur de volumeset collectionneur de pièces de la Deuxième Guerre mondiale,
l’enseignant parcourait depuis plus de dix ans le plateau de Château-Bellecombe, à la grande
inquiétude de son épouse. Des casques, des fusils en cuivre, des autoporteuses et
automitrailleuses meublaient – en partie seulement – la grande grange qu’il avait acquise non
loin de Corcelline. Le reste du volume des soupentes était rempli de pièces détachées de
sidecars, que Philippe adorait. Occupant une large majorité de ses week-ends, il s’évertuait à
redonner vie à ces glorieuses machines pétaradantes. Philippe s’était également arrêté par
hasard, dans ce petit bar incrusté au milieu du seul virage en épingle à cheveux du village.
Les trajectoires de leurs regards différaient puis convergeaient, car Éli avait remarqué le
pantalon d’escalade de l’homme installé à deux tables d’écart, et, d’une façon réciproque, ce
dernier avait décelé l’orientation de pupilles proches en direction de sa personne.
Une histoire titillait les deux hommes, celle du fameux gouffre de l’avion de janvier 1944.
La première année, Philippe avait investi une journée pour trouver, à l’aide de son GPS, le
départ de ce trou inquiétant ; quant à Éli, il l’avait déniché d’une façon absolument aléatoire
en parcourant la forêt en VTT. Dans une petite dépression du terrain, au milieu des sapins et
des fougères, un entonnoir de quatre mètres de largeur par trois mètres de profondeur – formé
par trois dalles rocheuses et enfoui sous la végétation, dont le sol en diagonale rejoignait le
pied d’un résineux sur lequel étaient placées trois rangées de barbelés – semblait défendre
crânement un secret militaire. Les fils métalliques avaient été placés là comme pour dissuader
les visiteurs téméraires. L’entonnoir se terminait par une ouverture donnant accès à un
gouffre. De la terre glaise et de la mousse recouvraient les parois rocheuses. L’endroit ne
connaissait pas le bruit. Seul un coucou lointain résonnait de ses deux syllabes
caractéristiques, dès lors que le visiteur d’un jour y prêtait l’oreille.
Éli, aventurier mais pas spéléologue, posa un jour un rappel pour scruter l’entrée du boyau.
L’initiative fut avortée, et il se contenta de remonter avec un beau bleu sur la cuisse,
consécutif à une glissade sur la dalle fortement inclinée de l’ouverture.
Lorsque Philippe découvrit le trou, il pleuvait. La brume parsemait la végétation et l’eau
ruisselait le long des pentes des talus surplombant l’entrée du gouffre. Vue d’en haut, celle-ci


2
Lecteur assidu.

5

n’était pas plus large qu’une section de taille humaine. Philippe sortit sa corde, son casque,
son baudrier, sa lampe de spéléo et ses mousquetons. Toute la longueur d’un fil de nylon de
cent mètres – attaché à un arbre dressé en limite d’une des parois de l’entonnoir – fut balancée
3
dans le trou, et le descendeur en «huit », enroulé sur le filin synthétique puis
« mousquetonné » sur l’équipement de sécurité.
Philippe s’assit dans le baudrier et plaqua ses bottes bien à plat sur le plan incliné d’une
des parois. Il glissa sur le côté. Instantanément couvert de terre glaise et de taches vertes dues
au frottement sur la mousse imbibée, il peina à se relever, s’appuyant sur sa main amont.

L’autre main empoignait fermement la corde en aval du « huit ». Les semelles filaient. Après
quelques minutes d’une démarche chaotique, il s’approcha de l’orifice et tenta d’éclairer la
suite de son chemin.
Le gouffre fuyait verticalement, mais son boyau – parfois rétréci par des cailloux qui
s’apparentaient à des polypes intestinaux – semblait osciller. De sa position suspendue, le
spéléologue tenta vaguement d’éclaircir cet orifice ténébreux délimité par de la verdure
criarde, en vain. Par de minuscules enjambées, et tout en scrutant l’arbre sur lequel était
enroulée sa ligne de vie, le chasseur de trésor fit basculer son bassin et, les jambes
horizontales, pénétra dans l’antre de la terre. L’eau dégoulinait sur ses épaules et ruisselait
dans son dos jusqu’à stagner dans ses bottes étanches. Dix mètres plus bas, et après une bonne
dizaine de reptations, l’homme trouva un tremplin rocheux et y posa ses deux pieds. Balayant
de son faisceau lumineux les entrailles du dinosaure, il aperçut, vingt mètres en aval, une
4
vire . Il alluma sa forte lampe électrique et sourit. Des empreintes dans la terre glaise se
5
distinguaient nettement, mais lorsqu’il voulut placer son Jumarpour aller à la rencontre des
profondeurs, une grosse quantité d’eau glacée inonda son corps, colla ses vêtements et
éteignit la flamme de son casque. Celle-ci, impossible à rallumer, l’obligea à rebrousser
chemin. L’air libre s’immisça dans ses poumons alors que, titubant et glissant sur chaque
reprise d’appui, il parvenait, exténué, au fond de l’entonnoir. La nuit était tombée et il ne se
sentait pas en sécurité. Pourtant, la forêt immense maintenait cet endroit tel quel, après
soixante années d’histoire. Pourquoi était-il soudainement angoissé ?
À quelques hectomètres de là, les restes de l’avion sagement posés à même le sol se
fondaient avec l’environnement. Certains, sous forme d’anneaux autour des arbres, attiraient
le regard. Chaque visiteur devait se questionner : comment ces morceaux de ferraille
étaient
3
Le descendeur en huit est une pièce métallique présentant deux trous de tailles différentes. Il tire son nom
de sa forme. Il est très utilisé en escalade, spéléologie et canyonisme.
4
En montagne, petite terrasse sur une paroi verticale.
5
En alpinisme, poignée servant de frein, fixée sur la corde (marque déposée).

6

ils parvenus à s’enchevêtrer dans les résineux, comme l’annulaire d’une mariée au travers de
sa bague ?
Les lambeaux de rouille apportaient une explication à ce mystère; en revanche, malgré
l’histoire chaotique et les rêves les plus fous décortiqués dans les livres régionaux, personne
n’avait osé manipuler ces restes. Un monument élevé au milieu de la nature mentionnant la
date et la nature du vol représentait l’unique témoignage des rescapés envers leurs sauveurs.
Philippe se recueillit auprès de la pierre dressée et disparut.
Une longue enquête le mena dans diverses familles et associations de la région. Mais
personne ne fut en mesure de lui fournir de renseignements précis qui lui auraient donné les
moyens de confondre les ancêtres secouristes présents au moment du drame ce jour-là. Il en
était certain, sept personnes à bord – le nombre prévu dans un ravitaillement comme celui-là –
avaient laissé obligatoirement des traces. Et des traces, peu avant la fin de la guerre, personne
ne pouvait se payer le luxe de les justifier.
Après des années d’enquêtes infructueuses auprès de la Fédération française de spéléologie
et des clubs alentour, Philippe se décida à explorer le gouffre, mais seul. À plusieurs reprises,
le terrain fut sondé méticuleusement. Les grottes étaient légion sur le plateau calcaire vieux de
cent cinquante millions d’années mais, en bon professionnel, le spéléologue aguerri sondait
6 7
les hectares environnants, poêle à frireà la main et carte IGNdans l’autre, dans le but de
dénicher un passage plus favorable ou d’anticiper des ramifications hydrauliques. Les veines
souterraines angoissaient les explorateurs car, en cas de pluie, les voies d’eau pouvaient être

fatales. Le quadrillage du terrain terminé, le chasseur de trésors planifia son intervention le
18 novembre dans la nuit.
Le cliquetis du matériel technique pendu en bandoulière meublait les bruits naturels de la
forêt préalpine comme un métronome. Philippe marchait sereinement, cette nuit-là, même si
une bonne vingtaine de kilos de mousquetons, cordes, poignées Jumar, sangles, gaz et sac de
hissage oscillaient à chaque foulée et frappaient alternativement ses membres inférieurs. Une
8 9
double corde spittéeet pitonnéedans la dalle de l’affleurement, à l’entrée du précipice,
marqua le début de l’expédition. La météo, grisonnante mais pas généreuse en précipitations,
ne contredisait pas les prévisionnistes de météo France dont le jargon spécifique divulgué au
bulletin de 19 heures résonnait encore dans la tête du chercheur.


6
Mot familier désignant les détecteurs de métaux.
7
Acronyme désignant l’Institut Géographique National, aujourd’hui dénommé Institut National de
l’Information Géographique et Forestière.
8
Fixée dans la paroi à l’aide de spits, chevilles autoperforantes utilisées en alpinisme et spéléologie.
9
Maintenue par des pitons, clous ou vis à tête recourbée, utilisés par les alpinistes pour s’assurer.

7

Au stop programmé à moins dix mètres, Philippe sonda à nouveau le trou noir béant. À
moins trente mètres, un boyau en S avec une nappe d’eau claire favorisait, pour le technicien,
une dépose de matériel et la mise en œuvre de sa cartographie. Des empreintes étaient
toujours présentes, mais le spécialiste se sentait incapable de leur donner un âge. Un petit
boyau ascendant se séparait de la goulotte principale. Il l’investit sur trente mètres puis se
résolut à ramper et à tâtonner dans cette boue de glaise collante. Soixante-dix mètres, un
crédit de soixante-dix mètres de corde était nécessaire pour continuer cette progression
nocturne.
— Quelle idée de placer deux cordes statiques en parallèle, sachant que l’une d’entre elles
assure un effort de mille cinq cents kilogrammes ! constata Philippe, perplexe.
Une décision certes incompréhensible pour un spécialiste.
À moins cent mètres, soit quelques mètres en désescalade en aval du bout de corde,
Philippe atteignit une salle en pente douce parsemée de rochers glissants. La courbure du sol
s’accentuait et devenait concave. Au loin, le noir silencieux guettait. Le son du roulement des
pierres sous les pieds de l’aventurier, sec et rythmé, produisait un écho mat sur les parois de la
caverne. Il chuta et sa hanche, poinçonnée douloureusement, se mit à diffuser une douleur
lancinante. Il fit pivoter sa tête ; ses membres, telle une liaison mécanique complète, suivirent
le mouvement. Sa lampe balayait les façades de la caverne. Le champ de vision en spéléologie
est très caractéristique. Quand les yeux regardent en dehors du faisceau lumineux, ils ne sont
pas habitués à l’obscurité et ne perçoivent pas les détails, ni même la perspective, et encore
moins les distances.
Philippe sursauta. Un gros rocher à quelques centimètres de son visage barrait un volume
décalé de la salle. Il l’escalada et, dans le faisceau de lumière, distingua deux coffres
métalliques rouillés, mais en très bon état. Deux cadenas – dont la résistance évidente à
l’oxydation, malgré les années, apparut très surprenante au spéléologue – eurent raison de son
enthousiasme. Excité, il regagna son camp de base. À moins trente mètres, son matériel
patientait toujours, mais, après une fouille méticuleuse, il jura devant l’absence d’outil
permettant de venir à bout des cadenas. Comme aimanté par sa découverte, il se munit d’un
couteau suisse et redescendit. Après de longues heures passées à s’acharner sur ces maudits
coffres, et le jour approchant, il se raisonna et sonna sa retraite. Une fois qu’il eut sélectionné
une partie de son matériel et caché l’autre partie dans le boyau dérivé, Philippe entama sa
remontée.
Soudain, une corde lui tomba sur la tête et se déplia dans son dos. Le sang glacé, il resta
tétanisé quelques instants. Il releva la tête et, au loin, aperçut une silhouette se détachant sur

8

l’orifice. En un éclair, le boyau en S lui servit de repaire improvisé et il se terra.
— Qui est là ? Bon sang, mais qui est là ? vociféra l’envahisseur. Luigi, viens là.
— J’arrive.
— C’est incroyable. C’est qui, ces types qui sont descendus ? T’as vu le matériel ?
— On s’en occupe.
— Je remonte. Attends-moi là, je vais chercher les revolvers.
Philippe tremblait, mais l’homme resté à cinq mètres de lui ne bronchait pas. Il hésitait, car
de temps en temps, le visiteur du jour lui tournait la tête et ne pouvait donc pas anticiper une
attaque par-derrière. Philippe se redressa un peu, mais l’homme esquissa un mouvement, et
aussitôt, le chercheur se plaqua au sol en silence. La scène recommença. Trop tard. Cinq
minutes plus tard, un second homme déboulait en chutant lourdement.
— Allez, on continue. Il faut attraper ces gaziers avant qu’ils nous piquent le pognon.
Les deux bandits ajustèrent chacun une corde statique et, à l’aide de leur descendeur,
s’éloignèrent dans les profondeurs de l’abîme.
Philippe attendit, les oreilles aux aguets. Pas un bruit ne filtrait de l’entrée de la grotte.
Doucement, il quitta sa cachette et abandonna, à regret, son matériel. Pour ne pas éveiller les
soupçons des poursuivants, il agrippa avec ses mains l’une des cordes sous contrainte et
10
entreprit la montée en posant ses pieds en opposition. Parfois, l’étroitesse du boyau lui
permettait de reprendre haleine et, quelques minutes plus tard, il déboucha dans le cône
sommital. La lumière l’aveuglait et il plaça sa main en casquette au-dessus de ses yeux. Au
moment où il baissait la tête, il entendit :
— Il ne faut pas se mêler des affaires des autres. Tiens, prends ça !
Il reçut un violent coup de matraque sur le sommet du crâne. Chancelant, il crispa ses
doigts humides, engourdis et éreintés. De longues secondes plus tard, une sensation horrible
lui parvint. Une corde douce glissait de part et d’autre de sa boîte crânienne. Elle coulissait
vers son cou puis se serra. Il l’agrippa dans ses mains tout en se maintenant en équilibre et
tenta de s’extirper en écartant le filin rembourré. Rien n’y faisait. Les brins de nylon se
contractaient. Philippe sentit son corps se soulever et, soudain, sa nuque craqua.
*
* *
Partie à une heure du matin, une 508 Peugeot filait sur la route menant de
ChâteauBellecombe à Châtiron avec, à son bord, une personne expérimentée. Au préalable, elle avait
enfilé ses gants noirs en latex, et emportait ses clefs, des survêtements de bloc opératoire

10
En spéléologie, attitude de progression en hauteur dans une galerie ou une cheminée suffisamment étroite
pour que l’on s’appuie sur les parois opposées.

9

stériles, un briquet, un jerrican de dix litres d’essence bien fermé et parfaitement propre, une
barre à mine, des chiffons, un seau, des sacs de congélation stériles, des gants en caoutchouc,
du produit à vaisselle, du scotch résistant et des menottes. Tout ce beau matériel, inventorié
scrupuleusement, avait fait l’objet d’une désinfection rigoureuse et soigneusement choisie. Le
pilote s’arrêta quelques centaines de mètres plus loin, sur un chemin vicinal. Là, avec sa
perceuse portative, il fit sauter les rivets pop, changea ses plaques d’immatriculation, puis en
remit méticuleusement des neufs, avec une riveteuse miniature manuelle. L’inconnu pilotait à
grande vitesse vers Châtiron et atteignit la bourgade en quelques dizaines de minutes.
À l’aide de son GPS, il se dirigea sans détour vers la ruelle où habitait le directeur de la
11
CHT-Alpes-Dauphiné ,monsieur Grimonel, et se gara non loin du portail. La nuit était noire,
mais les lampadaires éclairaient fortement la ruelle. Le mystérieux visiteur escalada la clôture
rehaussée par un muret en béton, sauta dans le jardin et se faufila dans l’immeuble. Puis il
grimpa au deuxième étage et saisit le code d’entrée du portier électronique. Sur le perron, il
revêtit les survêtements stériles composés d’un pantalon, d’une veste à scratchs serrée, d’un
masque de chirurgien et de surchaussures bleues. Auparavant, il s’était emparé d’un
12
masque FFP2emprunté pour l’occasion au stock anti grippe aviaire distribué par la
13
Direction Hospitalière de l’Offre de Soins (DGOS). Le noctambule frappa à la porte.
Personne ne répondit. Il tambourina à nouveau plus fort et perçut un bruit de grognements
puis des pas plus francs qui s’approchaient de l’entrée de l’appartement.
Monsieur Grimonel, en pyjama, titubait en marmonnant :
— Qui est là ?
L’invisible créature, décalée par rapport au judas et vêtue de noir sous sa combinaison, dit
à voix basse :
— C’est moi, votre dévoué subordonné.
Le son, inaudible au travers du masque, provoqua la suspicion du directeur, mais la
personne continua et amadoua Grimonel.
— J’ai un grave souci au bâtiment principal de Châtiron, je m’excuse de vous déranger, car


11
Une communauté hospitalière de territoire (CHT) est un regroupement d’établissements hospitaliers en
France, mis en place par la loi HPST du 21 juillet 2009.
12
Les masques FFP (Filtering Facepiece Particles, ou pièce faciale filtrante contre les particules) sont des
appareils de protection respiratoires de haute qualité. Ils sont soumis à certaines normes ainsi qu’à des tests
d’efficacité. Ces masques servent essentiellement de protection contre les fines particules ainsi que contre
diverses maladies. On évalue leur efficacité en fonction du taux de filtration, mais aussi en fonction du taux
de fuite vers l’intérieur. La version2001 de la normeEN149 définit 3 classes d’efficacité pour ces
masques. Pour plus de détails, voirWikipedia : Masque de protection FFP.
13
La Direction Générale de l’Offre de Soins (DGOS) est une direction générale du ministère de la Santé
français.

10

il y a urgence.
La porte s’ouvrit. Grimonel, dans un état de fatigue très avancé, rassura de suite l’étrange
visiteur.
— Que s’est-il passé, pourquoi ce masque ?
— Le bâtiment s’est enflammé, des victimes sont à déplorer. J’ai confié momentanément
la coordination au responsable de sécurité et j’ai assumé la responsabilité de vous contacter en
direct. Pour limiter les fumées, leur propagation, et afin de pouvoir pénétrer dans le bloc
opératoire dans le but de verrouiller les portes coupe-feu, j’ai mis un ensemble complet de
survêtements stériles et un masque. Je me suis substitué aux pompiers et ai circonscrit le
début d’incendie. Mais les fumées ont redoublé d’intensité, compliquant l’intervention des
hommes du feu.
— Vous avez bien agi. Je m’habille et j’arrive. Quelle journée, bon sang de bon sang ! En
plus, j’ai à nouveau des réunions ce matin… Ça n’arrête pas.
Grimonel enfila ses vêtements, puis ferma sa porte à clef. Auparavant, il s’employa à
programmer son café et emporta sa trousse de toilette avec son rasoir électrique.
Il parlait dans sa barbe.
— Pourtout à l’heure, au moins je ne perdrai pas de temps. Avez-vous une prise douze
volts dans votre voiture ? Je vais me raser en cours de route. Je n’aurai pas l’air d’un plouc.
— Oui,d’ailleurs on va prendre la mienne si vous ne voyez pas d’inconvénient. Cela ira
plus vite et m’évitera aussi d’abîmer la vôtre. Avez-vous votre téléphone et vos papiers ?
— Oui, pour la déclaration au poste de police, j’en aurai besoin.
— Passez-moivotre double de clef de la 408, je reviendrai la chercher avec un agent de
sécurité pendant que vous négocierez les problématiques avec le préfet. Je vous la garerai sur
le parking de l’administration, les clefs seront dans le vide-poches. Je préfère, car nous ne
serons plus ensemble sur site pour gérer la situation.
Grimonel s’exécuta. En descendant l’escalier de l’immeuble quatre à quatre, il s’inquiéta :
— Je sais que vous conduisez vite, mais bon, allons-y gaiement. Ne prenez pas de risques
toutefois, nous ne sommes qu’à cinq kilomètres de l’hôpital.
— Il faut que vous arriviez avant le préfet. Mettez ce masque.
— Pourquoi ne pas m’avoir appelé ?
— J’ai essayé, mais personne n’a répondu.
Grimonel scruta son téléphone, puis hocha la tête. Ils sortirent par la porte non badgée à
l’aide de la clef de monsieur Grimonel et partirent en trombe sans faire crisser les pneus.
— Expliquez-moi, dit le directeur.

11

— L’infirmièrea laissé la cafetière en fonctionnement, dont l’ébullition a provoqué un
court-circuit, et le feu s’est déclaré dans l’office de soins au sein du service « d’addictologie »
qui se trouve mitoyen au bloc opératoire. Vu l’état de cette partie du bâtiment, le sinistre s’est
rapidement propagé. Les pompiers sont sur place et des victimes ont déjà été sorties du
brasier. Aussi, avant que le préfet arrive, car il a été contacté par le commandant du service
incendie secours, je suis venu vous chercher.
— C’est une décision courageuse, mais ne roulez donc pas si vite !
— Vous avez le mal de mer ?
— Non, mais je suis fatigué et j’ai oublié mes lunettes. Alors oui, j’aurai le mal de mer si
vous persistez à me faire peur. À propos de mal de mer, le service sécurité est-il présent?
14
Hier, en CHSCT, ils m’ont acculé sur le poste de supervision incendie du nouveau bâtiment
et cela m’a généré une migraine que je ne suis pas près d’oublier.
— Pluson leur en donne et davantage fusent les critiques. Ces situations font regretter à
l’administration que nous représentons de produire un travail de qualité. En tant que membre
du conseil de surveillance de cet hôpital, je préfère même improviser dans ce genre
d’opération catastrophe, plutôt que de rester les bras ballants.
— C’estassez rare, effectivement. Je vous remercie pour votre initiative. Quoi qu’il
advienne, ils auront ce que nous leur donnerons, point à la ligne.
Arrivé en lisière des nombreux peupliers jouxtant les marais, le pilote stoppa la voiture
dans un petit chemin abrité de la route menant à l’hôpital.
— Que faites-vous ?
La personne dégaina un revolver et braqua monsieur Grimonel.
— Sortez de la voiture.
— Mais vous êtes fou ?
D’un ton plus ferme et menaçant, il s’entêta :
— Sortez.
Grimonel obtempéra malgré sa somnolence. La personne le tint en joue avec le revolver et
lui jeta l’ensemble complet de survêtements stériles. Les secondes interminables provoquées
par cette scène n’entamèrent pas la détermination du visiteur nocturne. Il poursuivit :
— Mettez ces survêtements.
— Jene comprends pas. On va bien à l’hôpital, n’est-ce pas? Pourquoi cette mise en
scène ?


14
Le Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail (CHSCT) : institution représentative du
personnel au sein de l’entreprise ou de l’administration.

12

L’inconnu, menaçant de plus près monsieur Grimonel avec son revolver, lui fit un signe de
la main puis rétorqua :
— Dépêchez-vous !
Grimonel s’exécuta et enfila les survêtements, les surchaussures et un bonnet. Puis il fut
menotté, avec les bras attachés dans son dos et sa bouche soigneusement scotchée, avant
d’être invité à remonter dans la voiture. Grimonel grommelait. L’homme subtilisa le
téléphone du directeur et le coupa.
— Suffit, dit-il.
*
* *
Des semelles épousaient maladroitement l’affleurement rocheux et leur onde de choc se
répercutait en canon avec l’écho produit par les façades du grand bâtiment austère. En
s’approchant, elles engendraient une résonance nocturne croissante. Les poignées métalliques
15
des ouvertures, dont les rotations dans le cadregonflé par l’humidité provoquaient des
vibrations lugubres, collaient aux doigts. Le bois, rongé par l’hygrométrie saturée, était pris
en étau dans les cloisons qui, elles aussi, avaient doublé de volume. Les vantaux des portes
intérieures crissaient sur leurs gonds au fur et à mesure de la progression du vent qui
s’engouffrait inexorablement. Soudain, une lamelle de bois, dissolue par le temps, éclatait
puis ricochait sur le mur rongé par les ruissellements de la condensation. Le bruit, à la faveur
des courants d’air, se faufilait alors dans le couloir plongé dans l’obscurité; n’importe quel
visiteur aurait normalement pris ses jambes à son cou. Telle était la transformation récente de
ce bâtiment si grand et si mystérieux.

Mais l’attirance du visiteur était la plus forte, et tout commençait au moment où son corps
franchissait la façade. Les sens omniprésents et les yeux rivés au plafond lui donnaient une
démarche maladroite : les pieds butaient sur les débris jonchant le sol. Les gonds des portes,
dont les vantaux lourds pivotaient lentement sur eux-mêmes, émettaient un bruit
paradoxalement strident et feutré. On aurait dit qu’ils étaient stressés.
— Il me semble être déjà passé par là…
La vision subsistait, floue… Les ombres s’activaient… Les coulées de sable défilaient…
Un va-et-vient continuel frottait le rocher, comme une scie égoïne sur un tronc d’arbre.
— Oui,je suis déjà passé à cet endroit, mais quand? Il ne faut pas que je cède à la
panique… Je dois rester calme… Ne pas m’affoler, non, ne pas m’affoler !
La machine générait des soubresauts alternatifs, et la lumière de ses phares énormes –


15
En serrurerie, le cadre d’une poignée est la pièce de support permettant la rotation.

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semblable aux bouées flottantes qui évitent aux bateaux les écueils – perçait la nuit, puis se
répercutait sur la falaise de calcaire mise à nue. L’ombre avançait, machinalement, prolongée
par une partie rectiligne puis trapézoïdale qui vibrait avec une fréquence incroyable. Les
images se firent plus nombreuses et plus nettes. Ainsi, la situation se clarifia.
— Tu crois que les gens d’ici sont spéciaux ?
— Oui, et ton automate à deux pattes, là, s’il ne se calme pas, je le jette dans un rond-point,
moi… moi… moi… moi…
Les mots s’entrechoquèrent et la voix se perdit dans un seul écho… Rond-point…
rondpoint…
— Et comment t’y prends-tu pour le mettre dans un rond-point ?
— Je ne le sais plus… Je ne l’ai jamais su.
Les affleurements de la carrière comportaient des parties planes et verticales, comme les
pyramides d’Égypte. Cette érosion résultait de l’abrasion des machines à concasser. C’est là

que se situait le meilleur endroit, là, là, là… Le flou revint. Le champ visuel se rétracta,
occasionnant avec lui un accroissement des images brouillées.
— Le tas de sable, où est le tas de sable ?
La phrase se répétait comme un leitmotiv, inlassablement.
— Tout va bien, tu le sais. Alors, ne crains rien.
— Je ne suis pas d’accord.
— Mais si, je veille sur toi. Apprécie-le et ne ressasse pas les flux négatifs. Pense à toi…
— Aaaaah ! Ma tête, elle va exploser.
— Tiens, prends un cachet, ça ira mieux.
— Un cachet, pourquoi diable prendrais-je un cachet ?
— Pour que tu dormes, mon chéri.
La transpiration apparut, moite. Elle devint même insupportable. Comment gérer le stress
puisque les empreintes et les traces d’ADN étaient indésirables? La propreté des doigts,
obligatoire, interdisait toute transpiration. Mais l’évidence s’accrut: le levier de vitesses
miroitait et la tension, trop forte, le rendait glissant entre les mains. Trop de vitesses, il y en
avait tellement. Comment faire ? Redoubler d’attention ? Ne pas déraper, ne pas éparpiller de
marques de pneus sur le sable? Remettre en ordre le décor de la carrière tel qu’emprunté
quelques minutes auparavant ?
— Oui, c’est cela, se répéta-t-il, en ordre… le décor… en ordre… le décor.
Le tas de sable, bien que gigantesque, devait être rendu impeccable ainsi que sa couleur,
inchangée malgré le mélange de deux recettes hétérogènes. Et quelles recettes! Qui oserait

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penser que ce concassé très fin recelait une poudre d’une étrange consistance. Mais une
poudre si fine, si diluée, qu’elle se précipiterait et servirait comme sous-couche en fond de
fouille. Un sillon un peu spécial qui n’avait rien à voir avec les recherches réalisées lors d’un
enterrement, une saignée dans les règles de l’art. Oui, chacun savait dans la carrière que le
sable s’étalait soigneusement en lit au fond des tranchées et que ce fond s’appelait « fouille ».
Ces petits grains de silice constitués de minéraux ressemblaient à une momie figée par la
superposition du concassé à zéro/trente dixièmes ou à zéro/cent dixièmes. En géologie, cet

ensemble caractérisait l’étage minéral. Le matelas de sable résultant de cet ensemble de petits
cailloux de même taille reflétait la lumière d’une étrange façon. Quand on le voyait au soleil,
il semblait que des milliards de paillettes se soient entremêlées rigoureusement les unes aux
autres. Agréables à la vue et au toucher, leurs caresses étaient éternelles, tels des bains de
boue consommés sans modération dans un océan de douceur. En séchant, les précieux grains
transportés par le vent laissaient en surface une traînée blanchâtre sous forme de poudre : un
talc qui disparaissait d’un souffle.
— Réveille-toi… réveille-toi…
La voix résonna comme la foudre dans les rochers… Une main froide toucha la poitrine.
— Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ?
Ce n’était rien, juste le prince du Grand-Hôtel. Il était mort, mais son œuvre avait survécu,
comme les hiéroglyphes des pharaons. Des milliers d’années après, il se dresserait encore et
toujours, comme un monument indestructible. Ses entrailles, noires comme du charbon, se
métamorphoseraient en lac volcanique. Identique à un âtre, on y brûlerait le fameux minerai
pour chauffer les chambres… les chambres… les chambres… que des chambres… et des
patients… des patients… des patients… que des patients, qui regarderaient, hagards, les
visiteurs nocturnes.
La chapelle classée, autrefois remplie de personnes statiques en tenues hospitalières
blanches ou en pyjamas, demeurait gelée comme le temps, suspendu au Grand-Hôtel. Toutes
les chambres, restées telles quelles, mémorisaient la grande époque. La vaisselle, les gants et
les savons étaient en place. Les figures, incrustées dans le marbre, surmontaient des mains
froides et des pieds bleu noir comme des buvards dont les escarres n’expliquaient que trop
bien leurs peaux tannées et colorées. Les flacons de médicaments, aux verres marqués d’une
limite jaunâtre par le liquide qu’ils contenaient, hibernaient sagement dans les armoires des
offices de soins. Sur chaque bouchon, une couche de poussière incrustée de multiples
empreintes de doigts décorait les précieux récipients et saupoudrait les étiquettes devenues
illisibles. On imaginait que ces doigts, engourdis, raides et invisibles, existaient encore. Une

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âme hospitalière se promenait, allait, venait inlassablement, et hantait tous les couloirs.
L’écho des portes qui claquaient se répercutait dans leurs culs-de-sac, véritables pièges pour
les visiteurs non avertis. Même les marches en marbre, érodées en leur centre par des milliers
de pas, servaient de rigoles à l’eau, millénaire.
Une main… des mains… le froid… les courants d’air… La lumière pinça la rétine et
aveugla les yeux dont la rapidité de contraction des paupières rivalisait avec celle d’un
diaphragme photographique.
— Réveillez-vous, Monsieur, réveillez-vous…
Des dizaines de personnes, toutes de blanc vêtues, se penchaient sur le corps. Certaines, les
yeux grands ouverts, et d’autres, les orbites masquées, surmontées de paupières lourdes et
bleutées, supportaient des lunettes carrées aux verres noirs.
— Mais non, c’est un corps inerte… Il dort…
Une infirmière plus téméraire s’approcha, avec ses phalanges tremblantes.
— Il dort ? Mais n’est-ce pas un cadavre, Docteur ?
— Si, Mademoiselle, c’est un cadavre, examinez-le.
— Si je me penche, il ne va pas me toucher ?
— Il est mort, je vous dis. Allez, ne vous en faites pas.
— Mais nous n’avons que des malades de la tuberculose, nous n’avons pas de talc !
— Touchez-le, je vous dis, touchez-le…
Édouard se redressa en sursaut, transpirant dans ses draps mouillés.
— Qu’est-ce ?
Puis il réduisit le ton. Mais la dernière syllabe l’avait complètement réveillé. De grands
yeux étaient écarquillés en face des siens.
— Que t’arrive-t-il ? lui dit sa femme. Tu étais agité, tu parlais dans ton sommeil…
— Ah, bon sang de bon sang, quel rêve !

— Tu as cauchemardé ?
Édouard frissonna.
— Oui. C’est incroyable, je suis trempé.
— Va te laver.
— C’est 2 heures du matin, punaise !
Après un instant d’hésitation, Édouard sauta hors de sa couche et grogna :
— Oui, bon, j’y vais.
Briand se doucha rapidement et se recoucha.
— Je ne comprends pas, quel cauchemar, c’était horrible !

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— Tu me raconteras demain.
— Oui, rendors-toi, ma chérie.
— Oui, bonne nuit.
Elle l’enlaça et ils s’endormirent à nouveau.

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2 – La rencontre


Trois ans plus tôt

Mademoiselle Ludmilla Scarpovitch était une belle demoiselle aux yeux marron. Grande –
environ un mètre soixante-douze –, ses cheveux blonds lisses tombaient et formaient un arc
remontant sur chacune de ses épaules. Fine et élégante, les tenues vestimentaires qu’elle
portait se composaient souvent de pantalons serrés sur les hanches, judicieusement assortis
d’une veste habillée grise ou noire, ou plus simplement d’un tee-shirt sous un gilet de laine.
Parfois, des pulls fins marron, blanc ou noir, harmonisaient sa silhouette. Ses manches
ajustées, ses chaussures toujours impeccables – tantôt pointues avec doubles sangles, équipées
de talons hauts de plusieurs centimètres, tantôt des bottes judicieusement choisies en
adéquation avec ses jeans – détournaient sans discussion les regards les plus réfractaires à la
beauté féminine.
Confortablement installée dans son bureau, Ludmilla travaillait comme responsable des
affaires médicales au centre hospitalier de Château-Bellecombe et vivait seule depuis qu’elle
était partie de l’ancienne boîte de nuit qui l’avait employée au noir pendant plusieurs années.
Après des promesses sans lendemain, elle avait décidé de changer radicalement de vie, par
une réorientation professionnelle.
Elle s’était fait embaucher par l’administration, avec une volonté de fer et un esprit
conquérant. Ludmilla possédait une force mentale avec un sens inné de la communication. En
ce jour du 10 janvier, rien ne laissait présager que sa vie basculerait. Elle reçut un mail dans
sa boîte professionnelle «ludmilla.scarpovitch@ch-chateaubellecombe.fr »,un mail à
l’adresse surprenante et envoyé pendant la nuit de : « ilnyapasquelaroutine@gmail.com. »
L’histoire se serait arrêtée là si elle avait mis ce mail directement à la poubelle. Mais elle
l’ouvrit et le lut.
« Mademoiselle, vous ne me connaissez pas, mais nous nous croisons assez souvent. Je ne
suis peut-être pas celui que vous attendez, mais je tiens à exprimer que j’ai ressenti un lien
entre nous. J’aimerais mieux vous connaître… Je vous trouve tellement belle. Vous devez
vous demander qui je suis ? Sachez que je travaille dans votre établissement et que je n’ai pas
le profil de celui que je parais être… J’ai évolué quatre années en Formule 1 avant de venir

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dans cet hôpital. Si vous n’êtes pas disponible, répondez-moi par A, je ne souhaite pas vous
importuner. Sinon, accordez-moi un B. »
Un sourire se dégagea de son visage. Elle semblait songeuse et répliqua aussitôt en mettant
la lettre B en gras, au milieu de toutes les lettres de l’alphabet écrites les unes derrière les
autres.
*
* *
Éli Desmartes était un jeune homme de 38 ans ne faisant pas son âge. Blond et de taille
normale, d’une musculature sculptée sans être excessive, les cheveux courts, souvent vêtu
d’un pantalon de costume large, d’une ceinture usée noire, d’une chemise unie violette et de
chaussures classiques, le jeune homme avait réussi à se faire remarquer. L’enfance de
l’ingénieur s’était déroulée au sein d’une famille tout à fait normale. Ses parents étant
financièrement aisés, il avait eu le loisir de bénéficier de grandes vacances ludiques, tel un
gigantesque viaduc au-dessus d’un abîme séparé par, d’un côté, l’année scolaire et, de l’autre,
le fantôme de la rentrée. Ces embardées estivales lui avaient insufflé une vision élargie du
monde, de la montagne à la mer, en passant par les pays de l’Europe de l’Ouest. Éli possédait
tout pour être comblé, mais il vivait cependant des heures pénibles.
Il décrypta le message de Ludmilla et son cœur s’embrasa. Il s’enthousiasma seul dans son
bureau : « Elle a mis B, c’est extraordinaire… », puis se ravisa et baissa le volume de sa voix.
Ses trois secrétaires – dont la séparation des bureaux n’était assurée que par des cloisons aussi
perméables qu’un pull de laine sous la pluie – perçurent son exclamation. Éli sentit monter la
chaleur en lui comme une horrible honte, ou plutôt comme un secret qu’il avait peur d’avoir
laissé échapper, l’espace d’un instant. Mais les pipelettes, curieusement, restèrent de marbre.
Résolu à gommer les obstacles, il s’était persuadé de se rendre au bureau de la belle
demoiselle, au dernier étage du bâtiment principal d’hospitalisation, là où se concentrait la
direction générale. Un soir, sachant qu’elle restait fréquemment seule à son travail, il s’y
risqua et avala les quatre-vingt-dix marches de l’escalier, puis s’arrêta peu avant le dernier
niveau. Hésitant, il entendit simultanément la porte qui s’ouvrait au cinquième étage. Là, il ne
s’octroya aucune tergiversation et, pour faire semblant de foncer, reprit son ascension et
croisa Ludmilla comme une groupie sa chanteuse.
Éli, séduit par Ludmilla, revivait ses sentiments en boucle et son cerveau multipliait cette
phrase :Elle est magnifiquement belle. Je l’ai déjà vue quelque part, se plaisait-il à se répéter
au fond de lui. Elle descendait lentement, la tête baissée, et leva son regard lorsqu’elle fut

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quelques marches au-dessus du jeune homme. Son jeanbootcutclair, taille basse, serré sur
la taille et sur les hanches, son tee-shirt blanc à manches longues, sa veste en laine de même
couleur bien ajustée et ses cheveux attachés en queue-de-cheval procurèrent une intense
sensation à Éli. Il resta sans voix, en dépit de la stratégie imaginée durant les minutes
précédentes.
— Bonsoir, dit-il dans un réflexe de politesse.
— Bonsoir, répondit-elle avec un grand sourire.
Puis elle s’éloigna rapidement dans l’escalier.
— Et mince, pensa-t-il avec regrets.
*
* *
Le clocher sonnait 2heures du matin lorsque l’agent de sécurité effectua sa ronde sur le
pourtour des bâtiments de l’hôpital de Château-Bellecombe où travaillait Éli, responsable des
services techniques et de la sécurité des bâtiments.

Habituellement, le parcours empruntait un cheminement bien précis autour du bâtiment dit
du Grand-Hôtel, car ce dernier était abandonné et muré. La végétation luxuriante envahissait
les terrains sur le pourtour de l’édifice et allongeait le temps de parcours de surveillance. Le
Grand-Hôtel – un sanatorium construit en 1928 avec ses vitraux classés, sa chapelle voûtée et
ses caves – symbolisait la région, tel un monument. Comme plusieurs autres sanatoriums dans
le secteur, il pourrissait d’année en année, mais exposait brillamment son imposante façade
sud blanche. Ce blanc immaculé la faisait émerger du vert très foncé de la forêt sur plusieurs
kilomètres. Propriété initiale du département de la Seine – afin d’y regrouper les malades de
la tuberculose dans une zone reculée et pure, grâce à son altitude – le Grand-Hôtel avait été

cédé au centre hospitalier de Château-Bellecombe dans les années soixante. Dépassé par
l’évolution de la réglementation, l’État l’avait banni en pleine gloire, fossilisant derrière lui
des traces indélébiles de sa grande époque.
Les architectes s’étaient démarqués en dessinant des structures en pierre composées
d’arcades en façade, de chapelles où les patients se recueillaient et, accessoirement, de
combles boisés abritant des chambres de bonne et de personnel médical. Pendant un
demisiècle pour certains et trois quarts pour d’autres, ces ouvrages avaient contribué à donner une
seconde vie aux stations thermales dont les cures hébergeaient notamment le conjoint du
tuberculeux. Le centre hospitalier de Château-Bellecombe n’avait réhabilité qu’un seul de ces


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Jean serré aux cuisses et un peu évasé aux chevilles. Il est fait pour être porté avec des bottes.

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