Andalou
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Description

Mathilde guide des balades à cheval dans l’étang de Capestang. Elle mène une vie simple, une vie qu’elle a choisie, près des chevaux et de la nature qu’elle connaît sur le bout des doigts.
Jusqu’au jour où son employeur, Marcel, lui fait une offre qui éveille sa curiosité : « Je vais vous présenter un homme, un vrai ». Elle tombe de haut lorsqu’elle comprend que ce héros n’est autre que Gaetano Guardia, un torero andalou connu pour son physique de rêve et sa vie dissolue.
Et la corrida, Mathilde l’a en horreur !
Gaetano est un séducteur né, mais il est totalement exclu pour elle de tomber sous le charme d’un tueur de taureaux. Il est aussi habile qu’elle est rebelle. Et l’amourette qui aurait pu naître entre eux devient soudainement plus effrayante, car les anciennes maîtresses du torero qui croisent le regard de la jeune cavalière sont retrouvées mortes, sacrifiées selon un rituel tauromachique.
Dès lors, Mathilde et Gaetano ne partagent plus qu’une chose : ils sont soupçonnés de meurtre.
« Andalou » est un roman qui nous plonge dans l’atmosphère d’une ville en fête, qui nous égare parmi les traditions mystérieuses du monde tauromachique, sur le mode sensuel et humoristique, au cœur des décors viticoles de la région de Béziers.
Voici un polar ensoleillé, dans lequel seuls les recoins où l’on retrouve les cadavres sont obscurs…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 mars 2016
Nombre de lectures 584
EAN13 9782370114303
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0041€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ANDALOU

Liliane Fournier

© Éditions Hélène Jacob, 2016. CollectionPolicier/Polar. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-431-0

La sévillane se danse en quatre parties :
La rencontre
La séduction
La dispute
La réconciliation.

Prologue


11 août 1987. Comme tous les matins depuis bientôt six mois, jepédale en bordure du canal du
Midi pour me rendre au domaine de Roques Blanches dD HQ IDLW VRXULUH SOXV G¶XQ TXDQG MH GLV
que je vis en plein rêve MH Q¶DL ULHQ j SDUW PD SDVVLRQ OHV FKHYDX[
Cette année, je me réveille MH PDQJH MH GRUV HQ QH SHQVDQW TX¶j HX[ $ORUV,F¶HVW YUDL TXH
mon choix inquiète tous ceux qui me connaissent.
Comment vas-WX W¶HQ VRUWLU? me demande-t-on souvent. On ne gagne pas sa vie dans ce
milieu-là, on la perd 0DLV M¶DL WRXMRXUVgrandi avec la certitude queO¶H[LVWHQFHétait courte et
que chaque minute devait être employée à la recherche du bonheur. Pas le temps de gaspiller !
4XDQG 0DUFHO OH SURSULpWDLUH GX GRPDLQH P¶D SURSRVp GH GpYHORSSHU XQH DFWLYLWp pTXHVWUHà
Roques Blanches M¶DL WRut laissé tomber : mes études, qui de toute façon ne me menaient pas à
grand-chose, ma chambre bien confortable chez mes parents et une grosse partie de mes amis qui
Q¶a pas compris ma décision. Depuis,MH PH UpMRXLV WRXV OHV MRXUV G¶DYRLU OHV SLHGV GDQV Oe crottin,
des brins de foin plein les vêtements et le dos en compote certains soirs !
Je gagne à peine de quoi subsister HW HQFRUH MH P¶HQ VRUV SDUFH TXH MHcohabiteDYHF PD V°XU
HW TXH QRXV SDUWDJHRQV OHV IUDLV &¶HVW YUDL DXVVL TXH MH QH SHX[ IDLUH DXFXQ SURMHW G¶DYHQLU PDLV
M¶DL WRXMRXUV pYLWp G¶HQ IDLUH MH WURXYH oD WHOOHPHQW SUpVRPSWXHX[!
&H TXH MH VDLV F¶HVW TX¶LFL HW PDLQWHQDQW MH VXLV KHXUHXVH WUqV KHXUHXVH!

4

Chapitre 1


&¶HVW O¶KHXUH R OHV FLJDOHV VH UpYHLOOHQW (OOHV UHPRQWHQW GHV WRXIIHV G¶KHUEHV R HOOHV RQW
SDVVp OD QXLW &H Q¶HVW SDV IRUFpPHQW DJUpDEOH PrPH VL WRXW OH PRQGH UDIIROH GH FHV ErWHV-là. Ce
sont quand même de gros insectes vibrants et, quand elles vous dégringolent dans la chemise à
PrPH OD SHDX oD Q¶D YUDLPHQW ULHQ GHdrôle. Je les évite à grand-peine et je manque de peu de
tomber dans le canal. J¶DL O¶KDELWXGH MH IDLV FH WUDMHW WRXV OHV MRXUV (Q XQ FRXS GH JXLGRQ MH
UHPHWV PHV URXHV VXU OH FKHPLQ HW MH UHSDUV ,O Q¶HVW SDVtout à fait 8heures et les premiers
touristes que je croise sont déjà sur le pont de leur péniche.
(QFRUH XQ YLUDJH HW oD \ HVW O¶RGHXU GHV FKHYDX[ VHPEOH VRUWLU GH GHUULqUH OHV IRXUUpV FRPPH
XQH ErWH VDXYDJH -H PH IDXILOH HQWUH GHX[ EXLVVRQV j GURLWH GH OD SULVH G¶HDX HW MH GpERXOH GDQV
le domDLQH 'HV KHQQLVVHPHQWV GH ELHQYHQXH PH SDUYLHQQHQW GH O¶HQFORV
²Salut, les filles, salut, les garçons !

Je les appelle comme ça, quatre juments et trois chevaux, cinq camarguais blancs comme
neige et deux demi-sang espagnols noirs. Le bâtiment des caves est apparemment vide ; je laisse
PRQ YpOR FRQWUH OH YLHX[ PXU HQ SLHUUH HW MH FRQWLQXH j SLHG VRXV OHV WLOOHXOV MXVTX¶DX[ pFXULHV
Je suis à Roques Blanches, domaine viticole, comme il y en a au bout de chaque chemin dans
cette région. Celui-ci fut édifié par Pierre-Paul Riquet, célèbre créateur du canal du Midi au
e
XVII siècle.La propriété est composée de plusieurs constructions éparpillées dans un vallon
RPEUDJp ,O \ D OD FDYH j YLQ TXL FRPPH VRQ QRP QH O¶LQGLTXH SDV Q¶HVW SDV HQWHUUpH &¶HVW XQH
YUDLH FDYH j O¶DQFLHQQH DYHF GHV FXYHV HQ EpWRQ SHLQWHV HQ URXJH HW EODQF G¶XQ F{Wp HW GH JURV
IRXGUHV HQ ERLV GH O¶DXWUH 3OXV ORLQ VH WURXYH OD PDLVRQ GX PDvWUH SHWLWH HW EODQFKLH j OD FKDX[
Plus bas encore, les communs où logent les ouvriers agricoles pendant les vendanges. Ils sont
mitoyens avec les écuries et le pailler. En guise de cour intérieure, il y a une vieille vigne et,
devant la maison des maîtres, un bosquet de tilleuls plus que centenaires. Le terre-plein, à côté de
la cave, a été transfoUPp HQ HQFORV SRXU OHV FKHYDX[ -¶RXYUH OD JUDQGH SRUWH GH O¶pFXULH GDQV XQ
ORQJ JULQFHPHQW GH URXLOOH 3HUVDQH HW VD ILOOH -ROLH P¶DFFXHLOOHQW, grattant le sol en signe
G¶LPSDWLHQFH (OOHV VRQW OHV MXPHQWV GX SURSULpWDLUH HW RQW OH SULYLOqJH G¶rWUH j O¶LQWpULHXU j O¶DEUL
des mouches et de la chaleur.
²Du calme, les filles, ça vient !
Je leur caresse le nezHW HOOHV PH VRXIIOHQW GDQV OHV PDLQV -¶RXYUH O¶DUULYpH G¶HDX HW UHPSOLV

5

leur abreuvoir. Est-FH OH EUXLW GH O¶HDX RX OD SHXU GH OD GpVK\GUDWDWLRQ PDLV FKDTXH PDWLQ F¶HVW j
ce moment précis que ces demoiselles se mettent à pisser ! Je monte au pailler. Ah ! QueM¶DLPH
cette odeur douce, plus sensuelle que les plus grands parfums ! Je balance trois balles de foin par
les trappes et je les distribue, en premier aux deux privilégiées,SXLV DX[ FKHYDX[ GH O¶HQFORV -H
prends bien soin de répartir les paquets de fourrage loin les uns des autres pour éviter les
bagarres. Mais comme chaque matin, le Gros Noir± RQ Q¶D MDPDLV UpXVVL j O¶DSSHOHU
différemment±couche ses oreilles et chasse la pauvre Ginette qui doit se contenter du tas le plus
pORLJQp /H SOXV XUJHQW HVW IDLW -H P¶assieds un instant sur la murette en pierre sèche qui
VXUSORPEH O¶HQFORV -¶REVHUYH OH EDOOHW LQFHVVDQW GHV FKHYDX[ FKHUFKDQW j YROHUle foin du voisin.
Je profite de la fraîcheur matinale qui ne fera pas long feu. Les cigales entament leur chant
G¶DPRXU F¶HVW O¶pWp LO IDLW EHDX M¶DL23 ans et je vis enfin ma passion : les chevaux !
3HUVRQQH Q¶D MDPDLV FRPSULV SRXUTXRL M¶pWDLV j FH Soint fascinée par ces grosses bêtes. Pas un
canasson dans la famille, pas de cavaliers, rien ! Je les aime et pourtant je ne compte pas les vols
planés, les plaies, les bosses, les lèvres éclatées et, récemment, une fracture de la clavicule. Mais
rien à faLUH F¶HVW SHXW-être du masochisme, mais je les adore !
²Té, Pinky !

Voilà Marcel, le propriétaire de Roques Blanches 3LQN\ F¶HVW PRQ VXUQRP GHSXLV TXH MH PH
VXLV UHWURXYpH OH EUDV HQ pFKDUSH $ SULRUL ULHQ j YRLU VL FH Q¶HVW TXH MH SRUWDLV pJDOHPHQWun
survêtement rose à ce moment-Oj HW TX¶LOV P¶RQW WURXYp XQH UHVVHPEODQFH DYHF XQ IODPDQW URVH
G¶R OHpink floydpuisPinky. Quand je dis « ils », je veux parler de Marcel Garric et de Jean
René Coste, dit JR, le propriétaire de la quasi-totalité des chevaux. Eh oui, moi, je ne suis
SURSULpWDLUH TXH GH OD ELF\FOHWWH HW HQFRUH F¶HVW FHOOH GH PD V°XU! Je travaille pour eux. Je
débourre, je nourris et je monte les bêtes /¶pWp MH JXLGH OHV WRXULVWHV HQ EDODGH HW RQ VH SDUWDJH OD
recette tous les trois.0DUFHO HVW XQ TXLQTXDJpQDLUH GpERQQDLUH YLWLFXOWHXU G¶XQH YLHLOOH IDPLOOH
du terroir. Il est passionné par sa terre et son Languedoc dont il parle la langue.
²Ah -¶DL GHVAnglais qui débarquent à 10KHXUHV LOV YLHQQHQW GH O¶$OEDWURV ,O \ HQ D WURLV
qui veulent monter. Vous allez vous régaler.
Nous nous vouvoyons tous, ce qui donne souvent un style très bourgeois à nos conversations.
²Bonjour, Marcel, ça va très bien, merci et vous-même ?
²Vous êtes bien susceptible de bon matin, bonjour, ma petite Pinky !
² 1¶DOOH] SDV GLUH DSUqV TXH FH VRQW OHV MHXQHV TXL VRQW PDOSROLV!
Et il me colle une bise bruyante sur chaque joue. Nos rapports sont très souvent sur le mode
humour. Nous passons notre temps à nous envoyer des piques. MarcelHVW REVpGp SDU O¶LGpe de me
fiancer. Les clients, les amis, ce sont tous de potentiels candidats $XMRXUG¶KXL MH VDLV FH TXL

6

P¶DWWHQG /¶$OEDWURV GRQW LO YLHQW GH SDUOHU, est une grosse péniche de croisière qui sillonne le
canal du Midi avec son plein de touristes. Son capitaine, un AQJODLV V¶DSSHOOH«Pinky ! Il est
WUqV DQJODLV GDQV VRQ JHQUH JUDQG PDLJUH XQ FRXS GH VROHLO SHUPDQHQW FRORUH VRQ YLVDJH G¶R OH
surnom, et son long nez pèle du premier juin au trente septembre.
² -¶HVSqUH TXH YRXV DXUH] OH WHPSV GH IOLUWHUavec ce pauvre Pinky. La dernière fois, vous
O¶DYH] SODQWp Oj VDQV H[SOLFDWLRQ LO pWDLW GpSLWp!
²Vous ne voulez quand même pas que je lui cède au premier rendez-vous ,O IDXW TX¶LO PH
mérite !
Il éclate de rire.
²Vous avez raison (W SXLV F¶HVW XQAnglais, méfiez-vous, ils sont sournois !
² '¶DFFRUG MH O¶DXUDL j O¶°LO!
² 1H IOLUWH] SDV WURS WDUG FH VRLU F¶HVW OH GpEXW GH ODferiaHW M¶DXUDL EHVRLQ GH YRXV
² /D ERGHJD Q¶RXYUH TXH GHPDLQ VRLU!
² 2XL PDLV M¶DL XQ LQYLWp GH PDUTXH HW MH WLHQV j Yous le présenter.
²Encore un fiancé ?
²Non, celui-Oj F¶HVW /( ILDQFp -H VXLV VU TX¶LO YRXV SODLUD!
² &RPPH G¶KDELWXGH j YRXV HQWHQGUH LOV VRQW WRXV EHDX[ ULFKHV, intelligents et amoureux de
moi !
²Vous êtes une ingrate, ou une aveugle, je ne saisSDV 1¶HPSrFKH TXH FHOXL-Oj«
² $VVH] GH P\VWqUH F¶HVW OH FDSLWDLQH GH TXHO QDYLUH?
0DUFHO D SRXU KDELWXGH GH IDLUH WDEOH G¶K{WH OH VRLU VRXV OHV WLOOHXOV -¶\ VXLV UpJXOLqUHPHQW
conviée et les clients sont souvent les passagers des fameuses croisières en péniches. Marcel
profite de ces repas pour jouer une magnifique comédie, le rôle du propriétaire terrien bien de
FKH] QRXV 6¶LO V¶HQLYUH OpJqUHPHQW HW VL O¶DXGLWRLUH IpPLQLQ O¶LQVSLUH LO UpLQYHQWH OHV FRQWHV HW
légendes du Languedoc un peu particuliers.
² &¶HVW EHDXFRXS PLHX[ TX¶XQ FDSLWDLQH GH SpQLFKH &¶HVW XQ KRPPH XQ YUDL PDLV YRXV
Q¶DYH] TX¶j YHQLU MH QH YRXV HQ GLUDLV SDV SOXV!
(W LO WRXUQH OHV WDORQV DSUqV P¶DYRLU GpFRFKp XQ FOLQ G¶°LOénigmatique. Il peut être satisfait, il
a réussi à aiguisHU PD FXULRVLWp &¶HVW OD SUHPLqUH IRLV TXH MH OH VHQV DGPLUDWLI OXL TXL HVW SOXW{W GX
genre à trouver les jeunes stupides et sans intérêt. Je réfléchis. Ce doit être un vieux. Il veut me
caser avec un vieux. Mais le temps presse, la péniche de Pinky vient de corner dans le grand
virage après le pont, les Anglais sont en avance et je dois vite préparer les chevaux.
/D MRXUQpH VH GpURXOH FRPPH GDQV XQ UrYH /H VRLU DUULYH DSUqV VL[ KHXUHV GH EDODGHV /¶DLU HVW
de braise. ÀO¶RPEUH &RQVXHOR OD ERQQH GH 0DUFHO GUHVVH OD WDEOH -¶DL FRPSOqWHPHQW RXEOLp OH

7

repas de ce soir, les chevaux sont vraiment plus forts que tout ,O IDXW TXH MH P¶DFWLYH -H GHVVHOOH
nourris et abreuve tout mon petit monde à quatre pattes, sauf Persane, ma grande et belle. Elle ne
P¶Dppartient pas,PDLV QRXV VRPPHV VLQFqUHPHQW OLpHV /D SUHXYH HQ HVW TX¶HOOH D ELHQ FRPSULV
TXH M¶DOODLV OD PRQWHU HW TX¶HOOH QH PDQJHUDLW TXH SOXV WDUG (OOH DWWHQG SDWLHPPHQW HW HQ VLOHQFH
TXH M¶HQ DLH ILQL DYHF OHV DXWUHV 0DUFHO P¶LQWHUSHOOH GH ORLQ:
²Pinky, vous êtes prête ? Les invités arrivent !
(IIHFWLYHPHQW GHX[ JURVVHV 0HUFHGHV QRLUHV YLHQQHQW GH V¶HQJDJHU VXU OH FKHPLQ 9LHX[,
mais riches, me dis-je.
²ÀPRLQV TXH YRXV Q¶D\H] HQYLH GH PDQJHU GDQV XQH RGHXU GH FURWWLQ MH GRLV HQFRUH DOOHU
me laver et me changer !
²Dépêchez-vous, les voilà !
² /HV MROLHV ILOOHV VH IRQW WRXMRXUV DWWHQGUH F¶HVW YRXV TXL PH O¶DYH] DSSULV!
²Il y a des jours où je ferais mieux de me taire ! Prenez ma voiture si vous voulez.
²En fait, je vais plutôt prendre votre jument,M¶LUDL SOXV YLWH.
Je joins instantanément le geste à la parole et je me hisse en selle en souplesse. Persane a la
IkFKHXVH PDQLH GH ERXJHU DX PRQWRLU HW LO QH IDXW VXUWRXW SDV KpVLWHU &¶HVW XQH MXPHQW WUqV
nerveuse, une anglo-arabe, gris mouchetéGH URX[ DYHF XQ F°XU JURV FRPPH oD (QWUH QRXV
presque pas de mots ni de gestes, ça passe de cerveau à cerveau. Elle sait toujours exactement ce
TXH M¶DWWHQGV G¶HOOH (Q O¶RFFXUUHQFH HOOH D FRPSULV TXH M¶pWDLV HQ UHWDUG HW GpPDUUH HQ WURPEH dD
1
ne me prendra que quelques minutes en coupant par le pech.Ce chemin débouche à quelques
mètres de chez moi. Je retiens un peu la jument pour passer sur le pont le long de la route. Je
croise les deux berlines sans y prêter attention et je lâche enfin toute la puissance de la bête qui en
SURILWH SRXU VH GpIRXOHU -H PH VXLV VRXYHQW GLW TX¶HOOH EDWWUDLW Q¶LPSRUWH TXHO FUDFNdans un
hippodrome. Elle adore galoper ventre à terre. Elle court tellement vite que je ne bouge plus sur
mes étriers. Je me mets juste en équilibre, le plus près possible de ma selle et je la laisse filer, le
nez dans sa crinière. En moins de cinq minutes, nous sommes arrivées.
-H VDXWH j WHUUH O¶DWWDFKH UDSLGHPHQW j OD JULOOH GX MDUGLQHW GHYDQW PD PDLVRQ HW MH PH SUpFLSLWH
GDQV OD GRXFKH -¶HQprofite pour réfléchir à ma tenue. Vu mon moyen de locomotion, ce sera un
jean et, peut-être, ce joli bustier en tissuSURYHQoDO TXH MH YLHQV G¶DFKHWHU KLVWRLUH GH IDLUH EDYHU
mon « fiancé » sur mon généreux décolleté, et une petite veste en jean pour luL UDSSHOHU TX¶LO HVW
trop vieux ! Je laisse mes cheveux mouillés flotter librement, ils sécheront sur le chemin du
retour. Galoper les cheveux au vent est certainement la chose la plus jouissive que je connaisse.


1
Petite colline dans la région de Béziers.

8

Je dépose une goutte de parfum derrière mes oreilles et entre mes seins, me pare de deux créoles
HQ RU TXL PH GRQQHQW O¶DLU G¶XQH JLWDQH HW MH UHSDUV 3HUVDQH PH WURXYH MROLH MH P¶LPDJLQH
acceptable. Nous revenons par un autre itinéraire quiPH SHUPHWWUD G¶DWWHLQGUH GLUHFWHPHQW OHV
écuries. Le galop du retour est un peu moins rapide, il est 20 h 10, nous ne sommes pas trop en
retard, tout compte fait.
/H GHUQLHU WURQoRQ GX FKHPLQ ORQJH O¶DOOpH GH WLOOHXOV R VRQW LQVWDOOpV OHV LQYLWpV -¶DUULYH DX
2
canter ,puis je passe au pas à leur hauteur, pour faire souffler ma monture. Je jette un rapide coup
G¶°LO DX SDVVDJH /HVconvivesVRQW DX QRPEUH GH WURLV GHX[ YLHX[ HW XQ MHXQH PDLV MH Q¶DL SDV
forcément bien vu. Vite, je desselle et nourris la jument, je me lave les mains et je cours les
rejoindre. Ils ne sont plus que deux, les deux plus vieux. Ils se lèvent à mon approche, Marcel me
les présente: Antonio Juárez et Juan Márquez, espagnols tous les deux. Leur nom me dit
YDJXHPHQW TXHOTXH FKRVH MH OHV VDOXH ,OV P¶pYRTXHQW 'RQ 4XLFKRWWH HW 6DQFKRPança ; Juárez
est grand et maigre, avec un pURILO G¶RLVHDX GH SURLHMárquez est petit et bedonnant, avec une
finePRXVWDFKH j OD 'DULR 0RUHQR G¶DLOOHXUV F¶HVW VRQ SRUWUDLW FUDFKp 0DUFHO P¶pFODLUH LOV VRQW
tous les deuxganaderos F¶HVW-à-dire éleveurs detoros de lidia, les taureaux de combat utilisés
pour les corridas. Sympa Marcel, mon espagnol est laborieux et la corrida est notre sujet tabou.
Le troisième larron nous rejoint, en compagnie de la femme de Marcel. Là, je dois bien avouer
que je reste ébahie. Il est beau, mais vraiment très beau! Velours est le mot qui me vient
pWUDQJHPHQW j O¶HVSULW 'H WDLOOH PR\HQQH pSDXOHV ODUJHV KDQFKHV pWURLWHV LO D XQH GpPDUFKH
souple, il est brun et mat de peau, impeccablement rasé, il a des yeux rieurs, très noirs, comme les
miens± F¶HVW-à-dire, pas noisette, mais vraiment noirs±, avec de longs cils, ses cheveux sont
ondulés et plaqués au gel± oD F¶HVW PR\HQ ± HW HQILQ LO P¶DGUHVVH XQ VRXULUH pFODWDQW OHV GHQWV
blanc perle, les lèvres charnues et sensuelles à souhait, encadrées par une mâchoire carrée, mais
pas trop. Merci, Marcel, là tu me gâtes ! Le viticulteur fait les présentations, trop heureux de voir
ma réaction, il me connaît assez pour lire sur mon visage le choc de son agréable surprise.
²Pinky, notre cavalière maison, dresseuse de chevaux sauvages et ambassadrice de charme !
1¶HQ Metez plus, la cour est pleine !
²Gaetano Guardia, que je ne vous présente pas.
/¶KRPPH PH VHUUH OD PDLQ HQ OD UHWHQDQW XQ SHX GDQV OD VLHQQH RX ELHQ VXLV-je déjà en train
de fantasmer ? Par contre, Marcel, tu devrais éclairer ma lanterne, parce que ce nom ne me dit
ULHQ MH O¶DLcertainement entendu, mais pas plus que celui de ses deux acolytes. Il lâche
progressivement la main que je lui ai laissée, toujours avec son sourire très « dentifrice » plaqué


2
Le canter est un galop (équitation) calme en pleine nature, servant souvent d¶échauffement aux chevaux de
course.

9

sur le visage. Il devine mon interrogation à son sujet et complète dans un français parfait et avec,
en prime, un léger accent espagnol qui rajoute à son charme :
²Je suis torero.
Par une sorte de réflexe, je lui retiUH YLROHPPHQW OH ERXW GH PDLQ TX¶LO WHQDLW HQFRUH FRPPH
V¶LO pWDLW SRUWHXU G¶XQH PDODGLH KRQWHXVHMHUGH SRXUTXRL SDV XQ ERXFKHU FKHYDOLQ WDQW TX¶RQ \
est ? Je hais la corrida, Marcel, comment peux-tu me faire ça ! Un ange passe. Guardia fronce ses
adorables sourcils et devine mes pensées.
² -¶DL O¶LPSUHVVLRQ TXH YRXV Q¶DLPH] SDV OD FRUULGD
-¶DL EHDXFRXS GH UHVSHFW SRXU 0DUFHO PDLV M¶DYRXH TXH MH QH VDLVLV SDV VRQ SODQ GLDEROLTXH ,O
connaît mon aversion pour ce spectacle barbare. Il a déjà usé beaucoup de salive pour me
convaincre de la beauté de cet «artª (Q YDLQ -¶DLPH OHV DQLPDX[ VDQV VHQVLEOHULH PDLV
UHJDUGHU SHQGDQW GHV KHXUHV FHV ErWHV VH IDLUH WRUWXUHU F¶HVW DX-GHOj GH PHV SRVVLELOLWpV 4X¶\
D-til à comprendre ? Compte-t-il sur le physique parfait de Guardia pour me convaincre ? Le repas

SURPHW G¶rWUH RUDJHX[!
² 3LQN\ Q¶D MDPDLV DVVLVWp j XQH FRUULGD!
² -¶\ DVVLVWHUDL OH MRXU R OH WDXUHDX DXUD XQH FKDQFH GH V¶HQ VRUWLU j OD ILQ!
-¶DL SDUOp VqFKHPHQW /HV GHX[ pOHYHXUV Q¶RQW ULHQ FRPSULs à la bataille qui commence.
*XDUGLD SUHQG O¶DLU GH FHOXL TXL D O¶KDELWXGH GH FH JHQUH G¶HQIDQWLOODJHV ,O VXSSRVH TXH MH Q¶\
connais rien, mais que je ne suis pas la dernière qui se laissera convaincre.
²Avez-vous déjà vu untoro bravo? Je veux dire, vu de près.
²Je croise troisnovillos WRXV OHV PDWLQV GDQV O¶pWDQJ
(W WRF MH QH VXLV SDV VL LQFXOWH TXH oD M¶DL GX YRFDEXODLUH MH VDLV TX¶XQnovilloest un taureau
GH WURLV DQV &HUWHV LO Q¶D SDV HQFRUH VRQ SRLGV GpILQLWLI PDLV LO SHXW GpMj rWUH WRUpé.
²Iriez-vous vous mesurer à eux ?
² 3HUVRQQH QH PH OH GHPDQGH 3DV SOXV TX¶RQ QH PH GHPDQGHUDLW G¶DIIURQWHU GHV PRXWRQV RX
des vaches ! Et ne perdez pas votre temps, je ne suis pas admirative du courage que vous montrez
pour les combattre !
Son sourire a disparu. Il est aussi très beau en colère et je pense que mon obstination lui
GpSODvW 6¶DWWHQGDLW-LO j FH TXH MH FKDQJH G¶DYLV SRXU VHV EHDX[ \HX[ PrPH V¶LOV VRQW YUDLPHQW
très beaux ?,O YRXV IDXGUD XQ SHX SOXV G¶DUJXPHQWs mon cher.
² -H Q¶DL SHXW-êtrH SDV YX GH FRUULGD HQ GLUHFW OLYH PDLV MH VDLV FH TX¶RQ \ IDLW LO \ D GHV
émissions de télé spécialisées. Je peux même vous dire que je trouve le début magnifique. Mais
GqV TXH OH SLFDGRU V¶HQ PrOH F¶HVW DIIOLJHDQW IUDQFKHPHQW SRXU FRPEDWWUH, vous avez quand
PrPH EHVRLQ TX¶RQ GLPLQXH OD IRUFH GH YRWUH DGYHUVDLUH!

10

(W RXL PRQ EHDX PDWDGRU M¶DL GHV DUJXPHQWV! La femme de Marcel, que je surnomme
« madame Marcel », ce quiO¶H[DVSqUHau plus haut point, se racle la gorge nerveusement, nous
rappelant queQRXV QH VRPPHV SDV VHXOV HW TXH QRXV GRQQRQV j FH UHSDV XQH WRXUQXUH TX¶HOOH QH
VRXKDLWH SDV '¶DLOOHXUV, tout le monde est assis et nous sommes encore debout. Gaetano retient la
UpSOLTXH TX¶LO DOODLW PH VHUYLU 0DUFHO D XQ VRXULUH HQ FRLQ TXL P¶H[DVSqUHil se délecte de notre
affrontement, je suis sûUH TX¶LO D PLVp VXU *XDUGLD ,O MRXH OHV IDX[-culs et nous gronde :
² $OORQV YRXV Q¶DOOH] SDV YRXV EDWWUH! Asseyez-vous tous les deux, vous reprendrez cette
conversation plus tard 3LQN\ YRXV Q¶DYH] SDV Wouché à votre apéritif, détendez-vous un peu.
3XLV V¶DGUHVVDQW DX[ DXWUHV:
²Elle est à cheval depuis 10 heures du matin, elle doit se requinquer ! Allez, trinquons à la
feria !
Tout le monde lève son verre et je bois la dose de pastis opaque servi par MaUFHO -¶DL
O¶LPSUHVVLRQ TXH PRQ EUHXYDJH HVW VROLGH WHOOHPHQW LO HVW pSDLV HW MH PH UDMRXWH GH O¶HDX
²Marcel, vous voulez me saouler ou quoi ?
² -¶HVSpUDLV TXH oD YRXV FDOPHUDLW -H VXLV Vûre que vous trouverez mieux à faire avec ce
garçon plutôt que de vous voler dans les plumes toute la soirée !
²Mais vous êtes un véritable entremetteur !
*XDUGLD D UHWURXYp VRQ PDJQLILTXH VRXULUH -¶DL GX PDO j UHJDUGHU DLOOHXUV LO HVW PDJQpWLTXH ,O
V¶HVW DVVLV IDFH j PRL HW QH PH TXLWWH SDV GHV \HX[ OXL QRQ SOXV 6Dfaçon de me fixer me donne
FKDXG LO Q¶HVW SDV JrQp -H VHQV VRQ UHJDUG VH EDODGHU VXU PRQ YLVDJH PRQ FRX PHV FKHYHX[
PHV VHLQV SXLV UHPRQWHU j PHV \HX[ -¶DL G URXJLU ,O O¶D YX HW VHPEOH VDWLVIDLW
Madame Marcel est assise à côté de lui. Ses iris verts ontXQ pFODW pWUDQJH (OOH HVW G¶KDELWXGH
WUqV ORLQWDLQH VXUWRXW TXDQG MH VXLV Oj (OOH HVW OH FRQWUDLUH GH VRQ PDUL DXVVL VqFKH TX¶LO Hst
enrobé, elle est antipathique, snob et coincée. Elle a en outre des problèmes de dos qui accentuent
son air rigide et hautain. Je devineTX¶HOOH PH GpWHVWH FRSLHXVHPHQW -H VXSSRVH TX¶HOOH QH
supporte pas mes origines modestes, mes conversations légères, voire grivoises, que son mari
DIIHFWLRQQH SDUWLFXOLqUHPHQW (OOH VDLW TX¶DYHF PRL 0DUFHO VH OkFKH LO FHVVH GHjouer le rôle
TX¶HOOH OXL D RFWUR\p LO \ D XQH WUHQWDLQH G¶DQQpHV -H IDLV FHOOH TXL QH VH UHQG FRPSWH GH ULHQ WRXW
HQ P¶DSSOLTXDQW j IDLUH UHYHQLU OH QDturel de Marcel au triple galop dès que nous sommes en
société. Dans ces occasions, elle a du mal à masquer son agacement et finit invariablement par
IDLUH OD WrWH HW SUpWH[WHU XQH JUDQGH IDWLJXH SRXU V¶pFOLSVHU &H TXLsoulage invariablement toute
O¶DVVLVWDQFH VD SUpVHQFH pWDQW UDUHPHQW ELHQYHLOODQWH 0DUFHO HVW OH SUHPLHU j EpQpILFLHU GH VRQ
absence etPH UHPHUFLH VRXYHQW G¶XQ FOLQ G¶°LO ,O SHXW DORUV ODLVVHU V¶H[SULPHU OH SDLOODUG TXL
VRPPHLOOH HQ OXL HW IDLUH XQH FRXU DSSX\pH j XQH GHV EHOOHV GH OD WDEOpH V¶LO \ HQ D &¶HVW OH

11

moment où la soirée prend une tournure amusante. Marcel redevient le chaudODSLQ G¶DQWDQ
surtout si le vin coule à flots. Son inventivité est sans limitesTXDQG LO V¶DJLW GH UDFRQWHU O¶KLVWRLUH
GX GRPDLQH HW GH VRQ JORULHX[ FRQVWUXFWHXU 5LTXHW &¶HVW JUkFH j VHVrécits rocambolesques et
QpDQPRLQV FRTXLQV TX¶LO FKDXIIH VRQ DXGLtoire. Les dames finissent toutes par se pâmer devant lui
et il est aux anges. Je pars en général avant la fin de ces soirées et je ne peux pas confirmer que sa
femme se transforme systématiquement en bête à cornes, mais je pense que cela a dû se produire
SOXV G¶XQH IRLV
Mais ce soir, il va falloir que je sois vraiment forte pour éloigner la vieille chouette. La
présence de GuardiaO¶D PpWDPRUSKRVpH (OOH VRXULW ± O¶DL-je déjà vue sourire?±, sa rigidité
semble avoir disparu, elle fait dix ans de moins. ÉWRQQDQW O¶HIIHW ©torero » -¶DL PrPH
O¶LPSUHVVLRQ TXH OHV U{OHV SRXUUDLHQW V¶LQYHUVHU VL 0DUFHO pWDLW IDWLJXp SOXV W{W TXH SUpYX 6D SHDX,
très pâle habituellement,D SULV GHV FRXOHXUV HW VHV \HX[ EULOOHQW VDQV TX¶HOOH DLW EX XQH JRXWWH ±
elle ne boit jDPDLV G¶DOFRRO D-t-elle été alcoolique ? Elle parvient à capterO¶DWWHQWLRQ GX WRUHUR
qui, à présent, est en grande conversation avec elle. Jalouse, moi ? Pas du tout, plutôt intriguée.
Consuelo arrive avec une superbe paella, sa spécialité. Elle dépose l¶pQRUPHpoêle sur la table,
QRQ VDQV DYRLU ODQFp GHV °LOODGHV j *XDUGLD j OD OLPLWH GH O¶LQGpFHQFHÀ la voir, je dirais que
cette femme, mariée, dévoteHW UHVSHFWDEOH VHUDLW SUrWH j WRXW SRXU OH WRUHUR &¶HVW MXVWH
invraisemblable. Lui a bien remarqué la couleur pivoine de la bonne et lui renvoie un sourire
UDGLHX[ HW XQ FOLQ G¶°LO -H Q¶HQ FURLV SDV PHV \HX[ &HW KRPPH VHPEOH KDELWXp DX[ KRPPDJHV
féminins, il les accepte naturellement, quelle que soit celleTXL OHV OXL DGUHVVH &¶HVW XQ FKDUPHXU
né. Il a coutumeG¶rWUH DGPLUp, pour ne pas dire adulé et il le vit très bien, sans forfanterie. Il est
DX[ DQJHV FRXYp SDU OH UHJDUG GHV IHPPHV TXL O¶HQWRXUHQW &RQWUDLUHPHQW j EHDXFRXS GH
personnes au physique avantageux, il aime plaire à tout le monde, beau ou moche, jeune ou
vieux ,O UHQYRLH j FKDFXQ O¶DWWHQWLRQ TX¶RQ OXL SRUWH VDQV GLVFULPLQDWLRQ DXFXQH &RQVXHOR HQ HVW
toute retournée, madame Marcel ressemble à une chatte en chaleur. Et moi, quelle est vraiment
ma réaction ? Il se délecte un peu trop visiblHPHQW GH O¶HIIHW TX¶LO SURGXLW 6RQ H[WUrPH DVVXUDQFH
me donne envie de le malmener.
Madame Marcel reprend sa discussion avec lui, pendant que Consuelo nous sert. Fine mouche,
elle lui parle en espagnol, savourant sa revanche ; je suis la seule non-hispanophone à cette table,
HOOH P¶HQ H[FOXt de facto. Les voilà tous partis dans une conversation à bâtons rompus sur les
taureaux et les éleveurs. Je me concentre sur ma paella, àPRLWLp YH[pH MH GRLV O¶DGPHWWUH &H
sentiment ne me plaîW SDV WURS &H W\SH Q¶HVW TX¶XQ DVVDVVLQ GH ERYLGpV &HWWH VHXOH LGpH Gevrait
me détourner de lui.SoisIRUWH 3LQN\ QH WH ODLVVH SDV HPERELQHU SDU VD JXHXOH G¶DPRXU!Je suis
perdue dans mes réflexions.

12

/H WRUHUR D EHDX SDUOHU DYHF OHV DXWUHV MH YRLV ELHQ TXH PRQ LQGLIIpUHQFH O¶intrigue. Ma
GpFLVLRQ HVW SULVH LO YD GHYRLU IDLUH GH JURV HIIRUWV SRXU TXH MH P¶LQWpUHVVH j OXL -H PDQJH GRQF
HQ VLOHQFH &H VLOHQFH VHPEOH SHVHU VXU VD QXTXH TX¶LO IURWWH j SUpVHQW GH OD SDXPH GH VD PDLQ ,O
PH UHJDUGH HQ FRLQ ,O RXEOLH TXH M¶DL O¶KDbitude des animaux et que je sais bien décoder les
messages du corps. Madame0DUFHO HVW WRXWH j OXL HOOH V¶DQLPH OH WRXFKH SDU GHV JHVWHV GLVFUHWV,
mais répétés, elle se trémousse. Elle rit à chacune de ses reparties. Je mâche, captivée par un
papillon de nuLW TXL YLHQW GH V¶pFKRXHU VXU OD WDEOH 3RXU SRXUVXLYUH VD FRQYHUVDWLRQ DYHF OHV
DXWUHV FRQYLYHV LO HVW REOLJp GH SUHVTXH PH WRXUQHU OH GRV HW F¶HVW DSSDUHPPHQW WUqV LQFRQIRUWDEOH
pour lui. Marcel, lui-même est sous son charme. Je tends la main pour me servir un verre de vin.
*XDUGLD VDLVLW O¶RFFDVLRQ:LO V¶HPSDUH GH OD ERXWHLOOH FH TXL FRQILUPH TX¶LO PH VXUYHLOODLW GX FRLQ
GH O¶°LO 6HV \HX[ UHYLHQQHQW YHUV PRL
²Excusez notre impolitesse. Je vous sers ?
²Si ça peut vous faire plaisir.
²Je peux parler en français.
²Vous le parlez remarquablement bien.
² &¶HVW JUkFH j 1DGqJH HOOH D pWp PRQ SURIHVVHXU j %DUFHORQH LO \ D TXHOTXHV DQQpHV
Nadège est le prénom de madame0DUFHO -H GpFRXYUH TXµHOOH D HX XQH DXWUH YLH DYDQW GH
V¶pWDEOLU LFL F¶HVW VXUSUHQDQW 9RLOj O¶RULJLQH GH OHXU LQWLPLWp -H WUHPSH OHV OqYUHV GDQV PRQ
breuvage, toujours ailleurs dans mes pensées. Marcel me remet au centre de la conversation.
²Pinky, vous êtes bien silencieuse !
3XLV LO V¶DGUHVVH j *XDUGLD
² &¶HVW XQH H[FHOOHQWH FDYDOière. Vous connaissez J.5 &RVWH F¶HVW HOOH TXL OXL D GpERXUUp WRXV
les chevaux cet hiver.
Guardia se replace sur sa chaise, bien face à moi. La pauvre Nadège se sent toute délaissée et
je jubile intérieurement.
² -¶DL EHDXFRXS GH FKHYDX[ FKH] PRL GHV DQdalous.
² 9RXV P¶DXULH] GLW GHV SHUFKHURQV M¶DXUDLV pWp pWRQQpH!
Il est visiblement surpris du ton de ma réplique.
² 9RXV Q¶DYH] SDV O¶DLU G¶DLPHU OHV UDFHV LEpULTXHV!
²Comment ne pas les aimer ? Ils sont beaux, chauds comme la braise, ils en font des tonnes,
PDLV TXDQG RQ OHV FRQQDvW RQ VH UHQG FRPSWH TXH F¶HVW GH O¶HVEURXIH ,OV VRQW IDFLOHV j PDvWULVHU
Ce sont des chevaux de frimeur !
-H VHQV TXH MH O¶DL YH[p 6RQ UHJDUG V¶DVVRPEULt, il se redresse dans son siège, comme un brave
torero.

13

² -¶HQ FRQQais certains qui sont de vrais fauves, pas si dociles que ça !
² -H VDLV FH VRQW VRXYHQW GHV pWDORQV -H PH VXLV WRXMRXUV GHPDQGp TXHO pWDLW O¶LQWpUrW GH
JDUGHU FH JHQUH GH ErWH SRXU OD UHSURGXFWLRQ 6¶LOV VRQW LQFRQWU{ODEOHV, autant ne pas en faire des
lignées entières, ce ne sont plus des armes de guerre !
² &¶HVW FHWWH DJUHVVLYLWp TXL OHXU GRQQH GH O¶DOOXUH
²Oui, pour frimer ! Ça en jette tellement plus de monter un animal qui saute partout et qui se
défend !
²Ça leur donne aussi des gestes plus nobles, plus amples.
²Vous confondez agressivité et énergie !
/H WRUHUR HVW GpVDUoRQQp SDU FH TX¶LO IDXW ELHQ DSSHOHU PD FRPEDWLYLWp ,O UpIOpFKLW ,O HVW SOXV
LQWHOOLJHQW TXH MH QH O¶DXUDLV FUX FDU LO QH SRXUVXLW SDV VXU FH WHUUDLQ JOLVVDQW PDLV UHYLHQW jses
fondamentaux :
²Je vous ai trouvéePDJQLILTXH WRXW j O¶KHXUH VXU FHWWH MXPHQW 9RXV OD PRQWH] WUqV ELHQ
² &¶HVW OD MXPHQW GH 0DUFHO
0DUFHO TXL Q¶D ULHQ SHUGX GH QRV pFKDQJHV YLHQW DMRXWHU VRQ JUDLQ GH VHO:
² ,O Q¶\ D TX¶HOOH SRXU HQ WLUHU TXHOTXH FKRVH DYHF PRL F¶HVW XQH YUDLH SHVWH!
² (OOH Q¶DLPH SDV EHDXFRXS OHV KRPPHV HOOH D EHVRLQ GH GRXFHXU HW GH OpJqUHWp
²Vous pensez que les hommes en sont dépourvus ?
/¶EVSDJQRO VH UDSSURFKH GH OD WDEOH HW PH IL[H LQWHQVpPHQW 6RXGDLQ M¶DL FKDXG PDLV M¶DL WUqV
HQYLH GH PH ODLVVHU HPSRUWHU GDQV OD GLUHFWLRQ TX¶LO GRQQH j FHW pFKDQJH

²Les hommes manquent de patience. Ils veulent arriver à leurs fins trop vite. Ils ne sont pas
DVVH] j O¶pFRXWH GH OHXU PRQWXUH VSpFLDOHPHQW TXDQG FH VRQW GHV MXPHQWV GpOicates.
² -H Q¶DLPH SDV PH YDQWHU, mais je pense que je ne suis pas ce genre de cavalier brutal et
LPSDWLHQW -H VXLV WUqV DWWHQWLI HW WUqV UHVSHFWXHX[ -¶DL PrPH OD UpSXWDWLRQ GH YHQLU j ERXW GHV
animaux les plus récalcitrants.
²Les dresseurs de fauves aussi. Avec un fouet et une cravache, on peut faire des miracles !
&H Q¶HVW SDV OD VRXPLVVLRQ TXL FRPSWH F¶HVW O¶HQWHQWH HW OD FRRSpUDWLRQ OH SODLVLU SDUWDJp!
8QH pWLQFHOOH V¶DOOXPH DX IRQG GHV SXSLOOHV VRPEUHV HQ IDFH GH PRL 'H TXRL SDUORQV-nous, au
juste ?Je ne suis même pas sûUH TXH QRXV OH VDFKLRQV HQFRUH 8Q VRXULUH V¶pSDQRXLW VXU VRQ
visage, creusant une fossette dans sa joue, comme si son charme avait besoin de cet accessoire, la
nature est injuste. Il se détend,V¶DSSXLH FRQWUHson dossier, sansPH TXLWWHU GHV \HX[ -¶DLPH FH
court silence. Il me jauge, il hésite, puis reprend :
² 9RXV VDYH] XQ WRUHUR QH GLVSRVH TXH G¶XQH SpULRGH WUqVbrève pour connaître son
DGYHUVDLUH GDQV O¶DUqQH 0DLV LO GRLW WRXWconnaître de lui en un minimum de temps, sa vie en

14

GpSHQG (Q WURLV SDVVHV LO GpWHUPLQH OH FRPSRUWHPHQW GH O¶DQLPDO HW V¶DGDSWH LQVWDQWDQpPHQW j
lui, sans contrainte, sans contact, juste enO¶REVHUYDQW, juste en le frôlant, en croisant son regard.
7RXWH OD EHDXWp GH OD FRUULGD HVW Oj F¶HVW XQH VRUWe de sévillane, où chacun se déplace en fonction
GH O¶DXWUH ,O Q¶HVW SDV TXHVWLRQ GH YLROHQFH GH IRXHW &¶HVW XQ FRUSV j FRUSV VHQVXHO
-H VXLV WURXEOpH HW MH QH P¶DWWHQGDLV SDV j FH JHQUH G¶DUJXPHQW -¶RVFLOOH HQWUH FKDUPH HW
horreur.
²Vous avez une dr{OH GH IDoRQ G¶rWUH VHQVXHO -H YRXV UDSSHOOH TXDQG PrPH TXH FH FRUSV j
corps se termine par la mort 6L FH Q¶HVW SDV YLROHQW MH PH GHPDQGH FH TXL O¶HVW?
² 'DQV OD FRUULGD F¶HVW OD VHXOH LVVXH
² &¶HVW FH TXH MH Q¶DLPH SDV /¶KLVWRLUH Q¶HVW SDV LQWpUHVsante puisque dès le départ, on en
connaît la fin et cette fin est triste.
² 0DLV OD PDQLqUH G¶\ SDUYHQLU HVW WRXMRXUV GLIIpUHQWH &¶HVWen amour, on sait comme
FRPPHQW FHOD YD VH ILQLU PDLV F¶HVW OD VWUDWpJLH TXL FKDQJH
La métaphore a vécu. Nous y voilà, mais ne nous emballons pas.
²Vos raccourcis sont un peu cavaliers, vous ne croyez pas ?
Madame0DUFHO Q¶DSSUpFLH SDV O¶RULHQWDWLRQ GH QRWUHdiscussion. Elle me fusille du regard et,
contre toute attente, retombe dans ses vieilles habitudes et prend congé de nous. Sa migraine est
GH UHWRXU /HV KRPPHV VH OqYHQW SRXU OD VDOXHU MH OXL DGUHVVH XQ KRFKHPHQW GH WrWH HOOH P¶LJQRUH
Elle a quand même réussi son coup, le charme est rompu.
Marcel refait le niveau de nos verres. Il parle à Guardia comme si jeQ¶pWDLV SDV Oj:
² -H W¶DYDLV GLW TX¶HOOH DYDLW PDXYDLV FDUDFWqUH 7RXWHV OHV FDYDOLqUHV TXH MH FRQQDLV VRQW
comme ça.
²Je te mentirais si jeW¶DYRXDLVque ça me déplaît !
Vite, une gorgée de vin, histoire de me détacher du regard de braise qui pèse sur moi. Marcel,
je te hais -H VXLV WLUDLOOpH HQWUH O¶HQYLH GH OHV HQYR\HU SDvWUH WRXV OHV GHX[ SRXU OHXU
comportement de bons machos et le désir de poursuivre notre joute verbale. Consuelo ne me
laisse pas choisir, elle apporte le dessert, un clafoutis aux prunes. La diversion est bienvenue, elle
me permet de recouvrer mes esprits. Que fais-je ici" -H GRLV P¶HQ DOOHU DX SOXV YLWH /HXU KXPRXU
GH WRUHUR HVW PDOVDLQ HW MH Q¶DL SDV HQYLH G¶être cet objet entre leurs mains. Comme pour conforter
mon opinion, Marcel reprend la discussion en attrapant Guardia par les épaules :
² 9RXV VDYH] 3LQN\ MH FRQQDLV *DHWDQR GHSXLV TXLQ]H DQV &¶HVW PRL TXL O¶DL IDLW GpEXWHU DX[
DUqQHV GH %DUFHORQH -¶DL HX GX IODLU F¶HVW OH PHLOOHXU GH VD JpQpUDWLRQ &¶HVW TXHOTX¶XQ GH ELHQ, il
\ D GHV PLOOLHUV GH IHPPHV TXL UrYHUDLHQW G¶rWUH j YRWUH SODFH
²Pour discuter de corrida ?

15

²Pas uniquement !
Marcel a toujours été du genre lourdingue. Sa face de lune est illuminée, il est un peu saoul
aussi. Gaetano semble gêné, il ne doit pas souvent avoir recours à un coup de pouce en matière de
VpGXFWLRQ HW LO OH YLW SOXW{W PDO ,O HVW WHPSV TXH MH P¶HQ DLOOH WRXW FHOD QH PqQH j ULHQ 1H
laissons pas les choses dégénérer dès maintenant -H PH OqYH /H UHJDUG GX WRUHUR V¶DVVRPEULt, il
QH V¶\ DWtendait pas.
² &H Q¶HVW SDV TXH MH P¶HQQXLH PDLV OD MRXUQpH GH GHPDLQ SURPHW G¶rWUH ORQJXH HW IDWLJDQWH
je vais donc me reposer un peu. Bonne soirée à tous.
² 3LQN\ YRXV Q¶DOOH] SDV QRXV ODLVVHU HQWUH KRPPHV?

²Pour parler taureaux,YRXV Q¶HQ VHUH] TXH SOXV j O¶DLVHÀ demain.
Sancho Pança et Don Quichotte me saluent. Marcel se lève et me fait la bise, comme à son
habitude.
²Ne vous en faites pas, ma petite Pinky, je nourrirai les chevaux demain matin,
reposezvous, prenez des forces, je vous veux en forme demain soir.
² Buenas noches, Señores!
Guardia me rend la politesse sans broncher. Je laisse la petite assemblée derrière moi et je
P¶HQIRQFH GDQV OD SpQRPEUH j OD UHFKHUFKH GH PRQ YpOR JDUpprèsGH O¶HQFORV GHV FKHYDX[ -H
pourrais aisément les retURXYHU j O¶RGHXU '¶DLOOHXUVje perçois leurs pas et leur souffle, le Gros
Noir hennit doucement. Mon vélo est bien là, je place la dynamo sur ma roue, à tâtons.
²Voulez-vous que je vous raccompagne ?
/¶LGLRW -H QH O¶DL SDV HQWHQGX PH VXLYUH LO P¶D IDLW SHXU M¶DL pWRXIIp XQ FUL HQ VXUVDXWDQW
Gaetano pose sa main sur mon bras, pour me rassurer, sans doute. Elle est brûlante.
²Excusez-moi, Pinky, je ne voulais pas vous effrayer.
Il met du miel dans sa voix quand il prononce mon surnom.
²Trop tard, Gaetano !
Je lui rends la pareille, en prononçant le sien de ma voix la plus grave. Il est derrière moi. Je
sens son parfum sucré,PDLV GLVFUHW -¶DL O¶LPSUHVVLRQ GH UHVVHQWLU OHV YLEUDWLRQV GH VRQ FRUSV
² 9RXV Q¶DOOH] SDV UHQWUHU j YpOR WRXWH VHXOH OD QXLt ?
²Pourquoi, vous pensez que je pourrais rencontrer des monstres ?
Je parle au hasard. Je me suis retournée, mais je ne distingue que sa silhouette noire contre le
bleu sombreGX FLHO 6D YRL[ YLHQW G¶DVVH] KDXW LO HVW SOXV JUDQG TXH MH QH O¶DXUDLV FUX
²On ne sait jamais, vous allez loin ?
² -XVWH WURLV NLORPqWUHV M¶HQ DL SRXU GL[ PLQXWHV QH VR\H] SDV LQTXLHW
,O QH P¶D WRXMRXUV SDV OkFKpH 6D PDLQ GHVVHUUHlégèrement son étreinte et remonte le long de

16

mon bras. Une caresse ?
²Vous êtes courageuse.
²Oui, comme untoro bravo!
La main se raidit un peu, mais continue de me faire frissonner.
²Alors, vous devriez avoir peur de moi. Vous savez ce que je fais aux courageux taureaux !
² &¶HVW SHXW-rWUH j YRXV G¶DYRLU SHXU YRXV QH VDYH] SDV DYHF TXHOOH DUme secrète je pourrais
vous embrocher.
7LHQV XQH DXWUH PDLQ VH SRVH VXU PRQ DXWUH EUDV ,O V¶DSSURFKH -H IDLV XQ SDV HQ DUULqUH 1RQ
Gaetano, je ne me rendrai pas sans combattre. Au creux de mon oreille, il chuchote :
² -¶DGRUHUDLs ça !

Tous mes signaux clignotent dans le rouge. Je ne le laisserai pas aller plus loin, pas ce soir, ce
VHUDLW WURS IDFLOH &H VRLU F¶HVW TXLWWH RX GRXEOH HW MH GRXEOH MH SUHQGV OH ULVTXH GH QH MDPDLV
connaître le baiser du fameux torero. Je passe peut-être à côté de la « sensuellissime» étreinte de
ma vie. Tant pis, si je le laissais faire, je perdrais ma propre estime. Je grimpe sur mon vélo et
donne quelques coups de pédale pour me sortir au plus vite de ce piège.
²Bonne nuit, Gaetano, dormez bien, faites de beaux rêves.
Un silence énervé me répond. Je souris dans la pénombre -¶DXUDLV ELHQ DLPp YRLU VRQ YLVDJH j
FH PRPHQW SUpFLV ,O QH GRLW SDV DYRLU O¶KDELWXGH GH UHVWHU VXU VD IDLP GDQV FH JHQUH GH VLWXDWLRQ
,O IDXW GLUH TX¶LO Q¶HVW SDV VL IDFLOH GH OXL UpVLVWHU 6L MH P¶pFRXWH MH UHJUHWWH XQ SHX GpMj 0RQ
DWWHQWLRQ HVW YLWH UHSRUWpH VXU OH FKHPLQ 0D ODPSH P¶pFODLUH G¶XQH PDQLqUH V\PEROLTXH
+HXUHXVHPHQW MH FRQQDLV FH VHQWLHU SDU F°XU -H GRLVme méfier des amarres des péniches
immobilisées pour la nuit, au bordGX FDQDO 0HV \HX[ VH VRQW KDELWXpV j O¶REVFXULWp HW M¶DFFpOqUH
-H FURLVH OHV OLPRXVLQHV VWDWLRQQpHV HQ KDXW GX FKHPLQ TXHOTX¶XQ IXPH MXVWH j F{Wp MH YRLV OXLUH
un mégot. Puis je tourne le long du canal. La fatigue tombe lentement sur mes épaules.
Quelle soirée 6DFUp 0DUFHO LO D ELHQ IDLOOL P¶DYRLU /H ILDQFp GH FH VRLU pWDLW DX-dessus du lot.
Mais quand même, un torero ;PH FRQQDLVVDQW F¶pWDLW YRXp j O¶pFKHF ,O IDXW UHFRQQDvWUH TXH OH
FKDUPH GH *DHWDQR HVW WUqV SXLVVDQW G¶DLOOHXUV MH VDLV GpMj TXH MH QH O¶H[FOXV SDV WRWDOHPHQW GH
mes pensées. Il aurait pu être bête, imbu de sa personne, hautain, distant. Mais non. Ça ne va pas
PH IDFLOLWHU OD YLH -H VDLV TXH 0DUFHO Q¶DEDQGRQQHUD SDV VRQ LGpH DX FRQWUDLUH 4XDQW j *DHWDQR
peut-être ne me regardera-t-LO SOXV GH OD PrPH PDQLqUH j OD OXPLqUH GX MRXU $SUqV WRXW MH Q¶DL
jamais été une beauté fatale, ce serait plutôt le contraire. Je suis vraiment on ne peut plus banale.
'H WRXWH IDoRQ MH QH PH IDLV SDV G¶LOOXVLRQs,MH Q¶DXUDLV pWp TXH OH FRXS G¶XQsoir eW FH Q¶HVW SDV
ma tasse de thé. Je ne veux pas entendre la petite voix, qui au fond de moi me dit : « Oui, mais un
coup comme celui-là ne se présente pas tous les jours, ravale ta fierté, ma fille ! ». Je traverse la

17

SDVVHUHOOH j O¶HQWUpH GX YLOODJH HW MH VXLV DUULYpH FKH] PRL 8QH IRLV GDQV PRQ OLW MH P¶HQGRUV
comme une souche, les remords ne me tiendront pas en éveil.

18

Chapitre 2


$XMRXUG¶KXL F¶HVW MHXGL MRXU G¶RXYHUWXUH GH ODferiaGH %p]LHUV /¶LQDXJXUDWLRQ RIILFLHOOH D HX
lieu hier soir, maisF¶HVW FH PDWLQ TXH GpEXWHQW OHV TXDWUH MRXUV GH IROLH 3RXU TXHOTX¶XQ TXL Q¶HVW
pas du Sud, il est difficile de concevoir ce que cela représente. La feria F¶HVW OD IrWH WRWDOH GH
WRXWH XQH YLOOH (W LO \ HQ D SRXU WRXV OHV JRWV %LHQ VU F¶HVW OD WDXURmachie qui en est le moteur,
mais il y a aussi des forains, des concerts, des expositions, des défilés, desbandasdans tous les
TXDUWLHUV /D QXLW OH F°XU GH OD YLOOH VHmétamorphose en gigantesque taverne. La moindre cour

intérieure, la plus petite place, sont transformées en débit de boissons et en discothèque. Sur les
allées Paul-Riquet, les « Champs-Élysées » de Béziers, on dresse des tentes, appeléescasitasoù
O¶on servira de la gardianne de taureau, le plat camarguais. Quelques fois, deux tréteaux, une
planche et quelques bouteilles de tequila suffiront à créer un bar improvisé. ÀO¶RULJLQH OHV
ERGHJDV pWDLHQW GHV OLHX[ R OHV KRPPHV VH UpXQLVVDLHQW SRXU GLVFXWHU GH OD FRUULGD TX¶LOV
YHQDLHQW GH YRLU $XMRXUG¶KXL LO IDXW ELHQ OH UHFRQQDvWUH FH VRnt surtout des endroits où on vient
se saouler et accessoirement danser etUHWURXYHU GHV DPLV &¶HVW DXVVLpossibilité de se la
UHQFRQWUHU DSUqV V¶rWUH ORQJWHPSV SHUGXs de vue ; revoirVHV FRSDLQV G¶HQIDQFH HVW XQH UDLVRQ
supplémentaire de faire la fête.
Pendant quatre jours, la cité va respirer au rythme des corridas, des taureaux et des musiques
flamencas. Je suis née à cinq cents mètres des arènes et ce souffle-là fait partie de ma vie.
Cette année, Béziers a décidé de relancer cette fête qui était auparavant essentiellement
IDPLOLDOH HW SOXW{W FDOPH (Q V¶LQVSLUDQW GH 1vPHV UHFRQQXH GDQV OD )UDQFH HQWLqUH OD YLOOH VHUD
fermée à la circulation automobile toutes les nuits et les bodegas, jusque-là plutôt rares,
envahiront le centre-ville.
Pour profiter dH O¶DXEDLQH 0DUFHO HW -5 RQW GpFLGp G¶RXYULU OD OHXU (OOH VH WURXYH GDQV XQ
garage mitoyen de la boutique des parents de JR, avenue Clemenceau. Évidemment, je fais partie
GH O¶DYHQWXUH -¶DL SDVVp WURLV MRXUV j QHWWR\HU HW GpFRUHU FHWWH SLqFH 5LHQ GH ELen original, un
comptoir composé de tonneaux a été recouvert de tissus rouges, quelques photos de corridas
animent les murs. Ce soir, nous ouvrons labodega de los alguazils! Un alguazil est le cavalier
TXL SUpFqGH OH FRUWqJH GHV WRUHURV GDQV O¶DUqQH DXdébut de la corrida. Il est «déguisé » en
policier du Moyen ÂJH DYHF XQ FKDSHDX j SOXPH G¶R OD JUDQGH SOXPH TXL GpFRUH O¶HQWUpH 7RXW
\ HVW SUrW GHSXLV KLHU HW MH Q¶\ UHMRLQGUDL O¶pTXLSH TXH FH VRLU DSUqV OD SUHPLqUH FRUULGD

19

Pour le moment, les chevaX[ P¶DWWHQGHQW jRoques Blanches &RPPH G¶KDELWXGH, je déboule
GDQV O¶DOOpH HQ VDOXDQW 0DUFHO HW MH PH JDUH 0DUFHO WUDYDLOOH &HOD SHXW SDUDvWUH EDQDO PDLV
ORUVTX¶RQfréquente le personnage RQ VDLW LPPpGLDWHPHQW TX¶RQ DVVLVWH j XQ SKpQRPqQH
rarissime. IO HVW O¶KRPPH OH SOXV SDUHVVHX[ HW OH SOXV PDOLQ TXH MH FRQQDLVVH ,O HVW FDSDEOH G¶rWUH
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DXWUHV Q¶RQW MDPDLV HQYLH GH O¶pWULSHU! Je savoure ce spectacle : Marcel travaille pour moi, je
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plis de foin aux chevaux, ilUDWH VD FLEOH HW LO V¶HQ PHW SOHLQ OD FKHPLVH -¶DL SLWLp HW MH SURQRQFH OD
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comme si elles étaient pleines de cambouis, ou pire. Sa peau doit être tellement fragile !
²Bonjour Marcel !
²Bonjour,3LQN\ -¶DL QRXUUL HW DEUHXYp FHX[ G¶HQ EDV
²Allez vite vous reposer, vous devez être épuisé !
²Je ne sais pas pourquoi, mais je sens du sarcasme dans votre phrase ?
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²Moquez-YRXV MH PH VXLV FRXFKp SOXV WDUG TXH YRXV HW MH VXLV OHYp GHSXLV O¶DXURUH
²Vous ferez bien une petite sieste après le repas. Vos invités sont repartis ?
Je risque cette question, maLV O¶DEVHQFH GHV GHX[ 0HUFHGHV \ D GpMj UpSRQGX
²Oui, ils ont du travail. JuárezSUpVHQWH GHV WDXUHDX[ j OD FRUULGD G¶DXMRXUG¶KXL
²Guardia trucide ses premiers taureaux, lui aussi ?
²Non, demain. Alors, que pensez-vous de ce fiancé-là ?
²Marcel, me fiDQFHU j TXHOTX¶XQ GRQW OH PpWLHU HVW GH WXHU GHV DQLPDX[ HW SRXU OH SODLVLU HQ
plus !-¶LPDJLQDLVque vous me connaissiez mieux que ça.
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aurait-il demandé de prendre la température ? Je suis honnête :
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IHPPH Q¶HVW SDV XQLTXHPHQW FRPSRVp G¶XQ QHUI RSWLTXH!
Allons à la pêche aux informations.
²Oui, mais quand même, Pinky, vous avez été méchante avec lui.
² 6¶HVW-il plaint ?

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