La complice
129 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

La complice

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
129 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Il aura suffi de la lecture d’un chapitre pour que la vie d’Estelle bascule.
Au fil des pages d’un roman acheté par hasard, elle découvre sa propre histoire, racontée par un auteur qu’elle n’a jamais rencontré et contenant des détails troublants qu’elle est seule à pouvoir connaître.
L’héroïne du récit, c’est Clara, une délinquante, la complice d’un meurtrier. Elle est le double d’Estelle, son miroir livresque.
Pendant une semaine d’été, entre jours et nuits nantaises, Estelle doit revivre son passé et affronter ses anciens démons, afin de retrouver l’écrivain et percer ce mystère. Éric, un jeune libraire, l’aide dans ses recherches, et plus encore…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 avril 2019
Nombre de lectures 1 293
EAN13 9782370116611
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA COMPLICE

Valérie Hervy



© Éditions Hélène Jacob, 2018. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-661-1
D’elle à moi


Si elle me raconte, vous allez croire qu’elle ment
C’est pourtant d’elle, dont mon histoire s’échappe

Car je la vois souvent dans mon miroir
Cette elle ou moi pèse doublement

Je dois patiemment l’apprivoiser chaque jour
Même au centre de moi, elle m’accompagne

Dans ce dédale de contradictions, je construis ma vie
Et quand elle flanche, c’est moi qui la rattrape

Vous aussi vivez avec un autre moi
Ne vous alarmez pas, nous vivons bien ensemble
De lui à nous palpite un cœur unique

Valérie Hervy
1 – Le livre ouvert


Le soleil se perd sur la ligne d’horizon, là-bas, au loin, au-delà de la Loire, qui serpente entre les quais et s’élargit en vagues moutonneuses au milieu de l’océan. Le ciel sur Nantes s’assombrit peu à peu. Un rectangle de lumière encore clair s’éternise sur le rebord de la fenêtre entrebâillée avant de disparaître complètement, absorbé par les ténèbres. La chaleur moite de la mansarde s’évanouit pour laisser place à une fraîcheur plus supportable. Une bise légère se lève, tourbillonne et chasse les miasmes fétides venus du dehors.
Prise de vertiges, Estelle se sent à bout de forces, au bout du rouleau, au bout d’elle-même. L’ouvrage posé sur l’accoudoir du divan tombe avec un bruit sourd. Une petite bombe de papier s’écrase au milieu du studio. Le son paraît quasiment inaudible, mais il retentit dans sa cervelle égarée.
Comme d’habitude, la jeune fille a commencé à lire, les pieds sous les fesses, un coussin dans le dos et un paquet de gâteaux à portée de main. Elle aime s’envelopper dans ce cocon douillet quand elle s’évade dans son activité préférée. Tranquille, dans sa bulle protectrice, Estelle traverse les lieux, les personnages sur le tapis volant du canapé. Embarquée avec son livre ouvert, elle devient une pilote à la recherche de frissons inconnus, de sensations inégalables. Elle voyage ainsi au gré des pages, découvrant de nouveaux rivages, rencontrant des êtres de papier. Les héros appartiennent à son univers, ils la touchent, la passionnent. Il est rare qu’ils l’indiffèrent.
Pourtant, ce soir, il n’en est rien. Une terreur abyssale a remplacé le plaisir habituel. L’objet, un OVNI imprévu et dévastateur, a explosé dans sa figure. Un coup violent en pleine tête. L’histoire racontée est maudite, car on narre sa vie à travers le chapitre parcouru. Malheureusement, elle n’a pas écrit une page de ce récit et ne sait rien de l’auteur dont le nom s’inscrit en lettres scélérates sur la couverture : Martine Lesti. Son cœur bat trop vite, ses pulsations vrillent dans les oreilles. Peu à peu, elle perd pied, aspirée dans un trou noir. Les mots liés dans une farandole folle viennent de l’entraîner dans une drôle de danse, une valse implacable. Les lignes sautillent encore sous ses yeux, elles se brouillent dans des arabesques entortillées.
Estelle doit bouger, déplier les genoux, s’extraire du canapé pour ouvrir largement la vitre, respirer un bol d’air et se servir un verre d’eau fraîche. Sa gorge se noue et elle a du mal à déglutir. Lorsqu’elle se lève enfin, sa tête tourne et pèse des tonnes. Si le liquide glacé la désaltère, un goût métallique s’immisce au fond de la bouche. Machinalement, elle regarde l’horloge murale fixée au-dessus de l’évier du coin-cuisine. 22 heures, ce lundi 6 août est un jour damné, une date marquée au fer rouge sur le fil de son existence. À peine une demi-heure, trente petites minutes ont bouleversé sa vie.
Hector, le chat angora, reste assis, les oreilles aux aguets. Il la suit de ses beaux yeux verts insondables. Il sait. Son sixième sens ne le trompe jamais. Il la connaît mieux que quiconque et, parfois, elle éprouve l’impression tenace qu’il prévoit ses moindres faits et gestes, comme un garde du corps attentif, dévoué et fidèle à jamais. Quelque chose ne va pas. L’ordre de leur quotidien tranquille est dérangé. L’angoisse de sa maîtresse, presque palpable, l’inquiète et il se déplace en ronronnant entre les chevilles d’Estelle. Il espère une caresse, un signe rassurant. Le poing fermé se desserre et la main retrouve sa douceur lorsqu’elle effleure la fourrure. D’un mouvement, elle le prend dans les bras et plonge langoureusement le visage dans les longs poils protecteurs pour ressentir un bien-être provisoire. Se perdre au fond des prunelles du félin. Les deux émeraudes lui font oublier les moments honnis passés.
Rien ne serait arrivé sans le livre : La complice . Son destin est comme suspendu aux mots parcourus, il est enchaîné à Clara, cette complice gisant au milieu du studio. Vers 18 heures, elle est sortie du salon de coiffure de la place Graslin. Pendant l’été, Nantes invite à la rêverie, à la promenade. Certains soirs, loin de la canicule de la journée, la ville renoue avec une fraîcheur bienfaitrice et une vaporeuse brise océanique peut parfois s’immiscer subrepticement sous les vêtements et faire frissonner d’aise les passants, assommés par la chaleur. En quittant les bureaux, les hommes d’affaires se débarrassent, soulagés, d’une veste encombrante, d’une cravate qui les étrangle, et les jupes des femmes virevoltent à l’ombre des magasins ou des parasols des terrasses des cafés.
Après avoir shampouiné des chevelures, respiré des relents d’ammoniaque, préparé des teintures ou coupé des franges récalcitrantes, la jeune fille est heureuse de descendre à pied le long de la Loire, de suivre les quais au bord de la ligne de tramways. Souvent, avant de rentrer dans son studio, elle traverse le passage Pommeraye. Même si la foule compacte oblige à se frayer, tant bien que mal, un chemin entre les escaliers, elle s’attarde pour contempler les sculptures, effleurer d’un doigt leur blancheur immaculée. La lumière claire diffuse une atmosphère particulière. Un violoniste à l’âge indéfinissable joue des airs tziganes en bas des marches et enchante les badauds avec ses ritournelles entraînantes. L’endroit offre un havre de tranquillité, de beauté, hors du temps et de la moiteur de la ville. La verrière, comme un écrin protecteur au-dessus des têtes, laisse deviner le ciel pur où de rares nuages, en formes étirées, dansent. Au détour d’une rambarde, on s’attendrait à croiser la silhouette élancée de la Lola de Jacques Demy et ses yeux de biche qui vous transpercent, vous hypnotisent en passant.
Estelle demeure une cliente fidèle de la librairie du rez-de-chaussée, Au livre ouvert . Elle a poussé un jour par hasard les lourdes portes, pressentant qu’une nouvelle soirée en tête-à-tête avec la télévision allait profondément l’ennuyer. Un des vendeurs s’est tout de suite enquis de ses souhaits. Elle dérivait, comme une âme en peine, égarée au milieu des étals. Le jeune homme a su la conseiller et elle est ressortie ravie avec une pile sous le bras. Pendant cette période, elle a commencé à lire, à beaucoup lire, pour s’évader de ses journées tristes et ternes, pour oublier le quotidien du salon. Elle achète, en général, des ouvrages Au livre ouvert, ou arpente, le dimanche matin, la brocante de la place Viarme, pour dénicher de vieilles merveilles à la peau tannée et à l’odeur un peu surannée. Attendrie par ses découvertes sur le marché, elle choisit des perles d’un autre âge, le plus souvent au hasard. Ces antiques trésors semblent encore si vivants et prêts à lui raconter leur histoire. Elle les caresse du bout des doigts comme on touche une étole de soie précieuse et feuillette toujours les pages avec une infinie délicatesse.
Les bouquins s’empilent dans les coins du studio, ils occupent une place bien encombrante sur des étagères en bois fragiles, qu’elle a parfois tant de mal à monter. Elle vit dans une forêt de papiers et, au centre, le canapé, éclairé par une lampe tamisée, pareille à une clairière lumineuse, allume chaque soir son cinéma intérieur. Si, pendant ses études, Estelle trouvait ennuyeux et pesant de se plonger dans les œuvres intégrales, elle découvre maintenant les écrits, sans retenue, dans sa tanière. Le dérivatif n’est sans doute pas de son âge. Les jeunes, aujourd’hui, estiment la lecture obsolète et regardent les vieux pavés poussiéreux avec dédain. Quitte à passer pour une originale, elle se moque de l’opinion des autres à son égard. Ses violons d’Ingres préférés ne sont pas de tapoter sans fin sur un portable ou de s’abrutir de séries télévisées. Avec une curiosité vorace, elle découvre, sans parti pris, tous les genres de la littérature, des romans policiers, de la fantasy, des recueils de nouvelles érotiques ou des classiques. Elle a soif de nouvelles choses, éprouve l’envie de se téléporter dans des lieux imaginaires, de vibrer avec des personnages, de vivre peut-être par procuration, le temps d’une, deux heures ou davantage. Pourtant, à cet instant, elle risque de s’y noyer corps et âme.
Ce soir, elle n’a pas eu besoin des conseils d’Éric, son vendeur si prévenant, dont le prénom est épinglé sur la blouse. Il était occupé à choisir une bande dessinée pour un petit garçon. La voix douce du libraire cherchait à faire sortir de son mutisme l’enfant timide, silencieux et accroché à la robe de sa mère. Elle a erré entre les promontoires, caressé les jaquettes sur les tables. Soudain, elle l’a vu : La complice , avec le sous-titre racoleur, Itinéraire d’une fille perdue : histoire tragique d’une délinquante . Comme un aimant, l’image l’a attirée fortement. Sur la couverture, on aperçoit une jeune femme de dos, elle tient un livre entre ses mains. L’ouvrage dessiné étonne, car il semble refléter le visage de la liseuse, pareil à un miroir miniature. Tremblante, Estelle a saisi le roman, n’ayant même pas envie de parcourir la première phrase ou de regarder le résumé, comme à son habitude. Dans l’allée, indifférente aux clients qui la frôlaient, insensible au brouhaha ambiant, elle était déjà convaincue de l’acheter et de le déguster à loisir dans son studio. Éric l’a saluée d’un geste de la main avant qu’elle ne franchisse la sortie. Le jeune homme aurait, sans doute, aimé l’aider dans sa recherche, lui fournir quelques renseignements sur l’intrigue ou l’auteur. Il sait se montrer disponible à chaque fois, il anticipe les remarques, attentif à toutes les questions, pertinentes ou maladroites. Il prend toujours le temps de fouiller en haut des étagères ou de consulter une information sur Internet pour passer commande d’un roman rare, ancien. Il semble avoir beaucoup de mal à discipliner sa tignasse et son geste de glisser sa longue mèche blonde derrière une oreille amène souvent un sourire sur les lèvres d’Estelle. Elle se surprend à le trouver séduisant et aimerait s’en faire un ami. On croise parfois des visages qui inspirent confiance. On imagine alors prendre par la main, sans inquiétude, des personnes inconnues, sans animosité apparente ; cependant, l’habitude et l’éducation ont inculqué d’autres manières, ont posé des interdits irrémédiables.
Dans la mansarde de la rue Dobrée, le monstre minuscule est ouvert, béant, sur le parquet. Estelle a fini le premier chapitre et, comme une épée de Damoclès pesant au-dessus de son crâne, elle continuera et affrontera la suite avec bravoure, comme un petit soldat, qui se battra jusqu’au bout. Son entêtement l’accable, mais son esprit doit savoir. Son destin est maintenant enchaîné à La complice . Pourquoi ces lignes racontent-elles son histoire ? Une biographie ? Comment cela est-il possible ? Sa vie ne lui semble guère romanesque, les zones d’ombre qui la recouvrent ne méritent pas des pages d’écriture. Qui est l’auteur : Martine Lesti ? Elle ne l’a jamais rencontrée. Quels liens cette femme a-t-elle tissés avec sa petite personne ? Pourquoi a-t-on utilisé Clara, son second prénom ?
Le verre d’eau et le mauvais sandwich avalé vers 20 heures remontent de son estomac à sa poitrine oppressée. Le visage qui se reflète dans le miroir au-dessus du lavabo montre des traits pâles, marqués par l’angoisse. Ses cheveux auburn, plaqués par la sueur, collent sur la nuque, et sa main replace, d’un mouvement machinal, dans la tresse qui ondule dans son dos, deux ou trois épis grattant le front. Une lueur inquiétante, étrange, brille dans ses yeux noirs. Une terreur sourde s’est installée au fond de son ventre et ne la quitte pas. Elle a peur de devenir folle, en proie à des démons qui lui ôtent toute raison, qui l’écrasent et la broient à petit feu. Son portable sonne, la musique classique qui en émane retentit dans la mansarde et la ramène à la réalité. Le Nocturne numéro 2 de Chopin envahit peu à peu l’espace et transperce le silence, mais elle n’esquisse pas un geste pour prendre l’appareil. Pas maintenant. Discuter avec sa mère est au-dessus de ses forces. Devoir répondre à des questions sans laisser rien paraître lui demandera des efforts dont elle se sent incapable. Lui mentir serait pire. Pourtant, en ce moment, Marie est seule dans son appartement, elle pense sûrement à sa fille et ne peut s’empêcher de vouloir lui parler, toujours inquiète, car les fantômes du passé peuvent à tout instant se réveiller. Sa mère a besoin d’être rassurée par le son de la voix d’Estelle. Un coup d’œil sur l’écran du téléphone permet de vérifier le numéro, un message s’inscrit en italique après le bip.
« Chérie, c’est maman. Viens-tu comme d’habitude manger samedi soir ? Tu n’oublies pas de me confirmer pour que je prépare le dîner. Je t’embrasse. »
Elle la rappellera plus tard. Pour l’instant, Estelle a rendez-vous avec l’autre Marie, cette femme couchée entre les lignes, cette femme qui lui ressemble tant, cette femme dont elle n’ose penser qu’elle est vraiment sa mère.
2 – Marie


Clara Algol est née le mardi 23 septembre 1986 à la maternité de l’Hôtel-Dieu à Nantes, trois semaines après la rentrée des classes. Les chaleurs de l’été avaient déjà abandonné la ville et un froid sec annonçait les prémices d’un automne rigoureux. Ce matin-là, Nantes semblait plongée dans une brume blafarde et les platanes de la rue des Olivettes, en face de l’hôpital, commençaient à perdre leurs feuilles orangées.
Dans la chambre d’accouchement, les cris de la mère et du bébé se mêlèrent quelques instants, puis la femme se tut, accueillant sur son ventre une petite fille chétive. Elle caressa, durant de longues minutes, les minces cheveux auburn qui frisottaient. Elle se sentait heureuse de la délivrance, heureuse d’avoir cette nouvelle vie à ses côtés. Marie ne reçut aucune visite pendant son séjour à l’hôpital, elle restait seule avec son enfant, qui tétait goulûment son sein ou reposait dans le berceau près de son lit. Le soir, elle traversait lentement les couloirs pour chercher des yeux son bébé qui dormait dans la pouponnière avec les autres. Elle apprivoisait cet être menu au teint si blanc et à la peau si fine. Avec l’aide des sages-femmes, la jeune mère apprit à laver, changer les couches, tenir fermement dans ses bras le corps fragile. Elle découvrait, émerveillée, cette chair minuscule sortie de ses entrailles. Les pieds potelés gigotaient dans tous les sens et les mains se tendaient à son approche. Sur le coude de Clara, un grain de beauté, un petit naevus, qui avait la forme d’une étoile, la faisait rire aux éclats et Clara ne pouvait s’empêcher d’effleurer d’un doigt, l’infime tache. Un soleil, sa fille deviendrait maintenant sa comète, elle brillerait au firmament de sa vie, un astre à protéger et à chérir sans condition.
Après une semaine, Marie rentra de la maternité, toujours solitaire. Personne n’était présent pour les accueillir, pourtant la jeune femme n’en avait cure, elle était la mère la plus heureuse de la terre. Elle avait aménagé l’une des pièces de son logement pour le bébé. L’appartement situé dans une des tours du quartier de Malakoff serait le centre de leur univers. Elle avait désiré, plus que tout au monde, ce bébé, alors elle allait l’élever. Elle assumerait sans famille, sans mari, l’éducation de sa petite fille.
Marie n’avait que de lointains souvenirs de ses parents. Elle ne se rappelait pas avoir connu les bras de son père. De sa maman, elle ne gardait qu’une prégnance : les effluves d’une eau de toilette qu’elle croyait sentir parfois dans les allées d’une parfumerie ; pourtant les fragrances s’évanouissaient à son approche comme un voile qui se déchire, une réminiscence qu’on ne peut se remémorer. Un matin de décembre, ses parents l’avaient attachée dans le siège auto à l’arrière de la voiture blanche, chargée de bagages, pour la déposer chez sa grand-mère à Nantes. À six ans, elle avait vu son père descendre quelques valises et remonter dans le véhicule, sans un mot. La femme, qui l’avait mise au monde, après un dernier baiser sur son front, partit le rejoindre pour ne jamais revenir. Avaient-ils, tous les deux, montré des signes de tristesse ? Marie ne pouvait pas le croire. Avec Clara, son aïeule, elle apprit à panser les blessures du manque et de l’abandon. Durant ses premières années, l’amour de la vieille dame soigna presque dans son cœur la douleur de l’abominable absence. Elle n’avait jamais su pourquoi ses géniteurs l’avaient quittée et sa grand-mère éludait, embarrassée, toute question. Pendant de longs mois, elle espéra en vain leur retour puis le temps passant, elle se résigna à les oublier comme ils l’avaient fait pour leur enfant.
Clara et Marie vivaient tranquilles dans une jolie maison du quartier Doulon, un village proche de la cité, bordé par le parc du Grand Blottereau, où la petite fille courait jouer sur les toboggans chaque dimanche. Pendant l’année de ses quinze ans, le facteur déposa un matin une lettre officielle tamponnée d’un trait noir. Marie pâlit et vacilla quand elle ouvrit le pli. Ce jour-là, l’adolescente apprit le décès de ses parents, ces étrangers. Après une soirée excessivement alcoolisée dans un casino, leur voiture avait percuté violemment un arbre sur une route trop étroite de Provence. Six mois après le tragique accident, sa grand-mère mourut, emportée par une crise cardiaque. À l’hôpital, Marie resta toute une nuit à la veiller, égarée, éplorée. Au matin, la jeune femme, encore sous le choc, errait dans les couloirs des urgences. Elle devenait maintenant une orpheline, devant assumer la perte immense. Elle suivit, accompagnée de rares amis, le cercueil jusqu’à son dernier séjour. Clara fut enterrée au cimetière-parc de Nantes, entre les pelouses bien entretenues à l’ombre de tilleuls presque en fleurs. Sa petite fille demeura longtemps les épaules courbées devant sa tombe ; elle avait séché toutes ses larmes, mais savait qu’elle devait se tenir fière et droite. Elle ne désespérerait jamais comme sa grand-mère le lui avait toujours inculqué.
Elle séjourna durant plusieurs années dans des familles d’accueil, cherchant une place au milieu des autres, s’enfermant souvent dans sa chambre, désemparée. Elle attendait avec impatience sa majorité pour enfin vivre indépendante et en liberté.
Aujourd’hui, sa Clara portait le prénom du seul être qui l’avait adoré et choyé. Son bébé, comme elle, ne connaîtrait peut-être jamais son père. Elle espérait pour son enfant une existence bien différente de la sienne. Marie avait suivi une scolarité chaotique, détestant l’école. À dix-huit ans, malgré une silhouette gracile, elle dégageait une vraie volonté. Les cheveux coupés court accentuaient ses yeux verts en amande qu’elle savait joliment maquiller. Ne comptant sur personne pour l’épauler, elle chercha un travail, un appartement, souhaitant obtenir rapidement son autonomie, refusant les contacts avec les services sociaux, fuyant les foyers qui l’avaient hébergée. Qu’importe l’emploi qu’elle pourrait décrocher, il conviendrait, pour être affranchi des administrations, être débarrassé des tête-à-tête pesants avec les éducateurs. Elle organiserait un petit chez-soi dans le logement au quatrième étage d’un immeuble de Malakoff. Elle pourrait accueillir des amis, sortir et rentrer sans vivre en permanence surveillée. Au début de son emménagement, la jeune femme ne se doutait pas qu’elle deviendrait, au fil du temps, prisonnière des tours de la cité.
Elle avait rencontré Laurent lors de son service au café de la place Viarme. Pendant qu’elle essuyait les verres et préparait les petits noirs, penchée sur le percolateur, il entreprit une cour assidue. Pendant trois semaines, il vint chaque jour et restait assis sur un tabouret du bar, attendant patiemment qu’elle veuille bien accepter une invitation à dîner. Si Marie avait déjà connu quelques aventures avec des garçons dans les foyers, là, c’était différent. L’homme était plus âgé, plus impressionnant et séduisant. Pour une serveuse, les règles de la brasserie demeuraient strictes, on devait éviter de céder aux avances des clients, se montrer en toutes circonstances polie et ferme. Si elle résista longtemps, il l’intriguait trop, et, peu à peu, elle tombait sous le charme de son corps qu’elle devinait puissant, de son regard de jais et de ses mains fines qu’elle se surprenait à admirer, sur le comptoir du café.
Pendant une nuit d’octobre, alors que des averses glaciales douchaient le pavé nantais, Marie accepta l’escorte de son chevalier servant jusqu’à l’arrêt du bus. Sous un parapluie, les deux silhouettes enjambaient les flaques, ils riaient aux éclats quand une voiture les éclaboussait sur son passage. À l’abri d’une porte cochère, attendant une accalmie, ils échangèrent fébrilement leur premier baiser. Leur histoire d’amour commença timidement. Au début, l’humour et la prévenance de Laurent chaviraient son cœur. Pourtant, il prenait dorénavant son temps, assuré de l’avoir séduite, ensorcelée, savourant sa conquête. La jeune femme, impatiente, l’embrassa un soir, elle désirait ardemment goûter à nouveau ses lèvres et se lover entre ses bras.
Pendant les jours qui suivirent, leurs rendez-vous devinrent plus fréquents, leurs étreintes se firent de plus en plus passionnées. Laurent la retrouvait après son service, il l’emmenait dîner souvent très tard. Au gré de leurs pérégrinations, ils cherchaient des gargotes toujours ouvertes, ils descendaient vers la place du Bouffay, en espérant qu’une crêperie n’ait pas trop tôt fermé la porte. Il s’amusait à la contempler, manger avec appétit. Elle se sentait généralement épuisée par sa journée, mais si heureuse d’être avec son compagnon. Elle aurait rêvé que le temps ralentisse, que la nuit happe le jour pour la laisser profiter encore de lui. Bientôt, il resta dormir chez elle quand son agenda le permettait. Toutefois, il ne voulait pas d’attache, pas de lien pesant. Leur amour ressemblait à un bonheur éphémère, avait la saveur d’un fruit mûr, délicieux et vite avalé. Il partait toujours à l’aube en hâte, il détestait les petits déjeuners du matin en face d’elle. Il préférait quitter rapidement l’appartement et abandonnait la jeune femme qui somnolait dans les draps froissés. Il restait des heures dans sa voiture. Son emploi du temps de commercial le tenait éloigné de Marie des jours entiers. Puis, les mois passant, il apparaissait de moins en moins souvent. Son intérêt pour elle s’émoussait, se délitait. Distant, il la regardait différemment avec moins de ferveur. Voyait-il d’autres maîtresses ? Les explications données sur ses longues absences s’avéraient confuses, presque mensongères. Sa profession l’obligeait à sillonner la France, il n’avait pas le choix. Pendant deux, trois semaines, elle n’avait pas de nouvelles, pas d’appel téléphonique qui lui annonçait son retour. Elle se doutait qu’il s’éloignait, leur liaison n’était que passagère. Il vivait une aventure facile, elle était simplement son port d’attache sur Nantes, où il devait venir pour son emploi régulièrement. Pourtant, elle s’accrochait à son rêve, refusant la fuite de son amour et la solitude si prévisible dans son logement.
Le soir où elle lui apprit sa grossesse, Laurent avait blêmi, bégayé, il ne voulait ni union, ni enfant. Il ne pouvait pas demeurer entre quatre murs, restant un vagabond sans entraves. Bien sûr, il éprouvait des sentiments, en revanche, elle devait balayer ses espoirs de le transformer en un gentil mari. L’idée d’être parent, de prendre en charge une famille le terrorisait. La jeune femme devait avorter ou l’éduquer seule, sans lui à ses côtés. Il n’acceptait pas d’assumer cette responsabilité. Devant la lâcheté et la froideur de son amant, elle s’enfonçait dans le canapé et demeurait muette, la tête baissée, souhaitant juste le silence. Il avait fui vers 22 heures, il refusait de supporter plus longtemps les pleurs au milieu du salon. Agacé, il était parti sans se retourner et en claquant la porte. Elle regarda, du haut de l’appartement, la Renault 16 sortir du parking et quitter définitivement le quartier Malakoff. Marie resta en face de la fenêtre à contempler les réverbères qui trouaient l’obscurité. Peu à peu, les dernières lanternes s’éteignirent et le noir dense d’une nuit sans lune envahit la cité. Elle demeura là, observant les ténèbres, enveloppée de cet isolement si familier, si détestable. Elle réfléchit longtemps, pesant le pour et le contre. Au petit matin, elle prit une décision irrévocable, celle de garder le bébé qui commençait à pousser dans son ventre. Laurent ne voulait plus d’elle ni du fruit de leur passion. Tant pis, Marie continuerait sans lui et chérirait le nourrisson. Comme son propre père, il avait tourné les talons. Mais, l’histoire n’allait pas se répéter indéfiniment. La future mère se promit de rendre la vie infiniment belle à son enfant et elle se jura de l’entourer de sa tendresse. Elle serait toujours présente pour qu’il ne connaisse jamais l’abandon.
Quand sa silhouette devint épaisse, que son ventre commença à s’alourdir, elle organisa l’appartement pour la venue de Clara. Une jolie tapisserie pour les murs de la chambre jouxtant la sienne fut posée. Un vieux berceau en bois et des jouets égayaient la pièce. Chaque soir, épuisée par sa journée, elle s’affalait sur le canapé, effleurait son corps et palpait les contours de ce petit être qu’elle sentait respirer à travers les pores de sa peau. Pendant les échographies, elle découvrait, émerveillée, les formes de sa minuscule fille. Elle informa la voisine de palier, Anna, de sa grossesse, inquiète de ne pouvoir appeler seule, le jour J, les services de secours. Un mois avant son terme, Marie arrêta son travail au café et attendit la délivrance, fiévreuse, excitée, tournant en rond dans le salon, à l’écoute de la moindre crampe. Une valise déjà pleine était posée dans l’entrée et le numéro de la maternité était inscrit au stylo rouge au-dessus du téléphone. Tout était prêt pour l’arrivée tant espérée. Quand elle perdit les eaux, elle appela une ambulance et patienta sur le divan. Les contractions douloureuses lui broyaient les entrailles. Anna avait quitté son appartement et se tenait à ses côtés, pour éponger son front et la rassurer de paroles réconfortantes.
Marie revint, fatiguée de l’hôpital, néanmoins elle restait attentive au bien-être de Clara. Le bébé pleurait parfois la nuit et sa mère trottinait d’une chambre à l’autre pour finir par le serrer contre son corps dans le grand lit et s’endormir épuisée. Après un mois, elle dut reprendre son emploi au café. Elle acceptait mal de s’éloigner de l’amour de sa vie, mais elle devait bien payer le loyer, la nourriture et constituer une épargne pour envisager l’avenir. Elle laissa son enfant à la voisine en qui elle avait confiance. Celle-ci s’en occupait avec la même attention que pour son fils Jean. Deux ans séparaient les deux bambins. Le garçon ne montra aucune jalousie à l’arrivée de cette petite sœur. Anna les choyait au long de la journée, les menant au square dans une double poussette, jonglant avec dextérité entre le biberon et les pots pour bébés. Elle savait calmer leurs pleurs et les faire rire ensemble dans une joyeuse cacophonie. Réunionnaise, la voisine n’avait trouvé aucun emploi et le statut d’assistante maternelle convenait parfaitement à l’affection inconditionnelle qu’elle portait aux enfants. Son mari rentrait rarement. Ouvrier pour une compagnie pétrolière, Paul travaillait toute l’année sur une base en pleine mer du Nord. Homme effacé et taciturne, il laissait sa femme gérer l’appartement et il ne s’occupait pas des petits. Pendant ses séjours à Malakoff, on le voyait peu, il dormait souvent du matin au soir. Seul, pendant la nuit, il veillait devant le poste de télévision, appréciant le silence, loin des agitations enfantines.
La serveuse, pour payer les frais de garde, acceptait les heures supplémentaires, courait entre les tables pour prendre les commandes, sautait la pause déjeuner pour proposer encore et encore les sandwichs, les cafés serrés durant la journée. Le soir venu, elle rentrait en bus, exténuée, mais heureuse de retrouver sa fille. Elle sonnait, impatiente, chez la voisine et souriait en apercevant son chérubin jouer au milieu du parc. Le bébé apprenait à se défendre, tirant les cheveux frisés du garçon quand il lui chipait un camion.
Les années passaient, ils grandissaient à l’ombre des tours de la cité. Marie décida d’inscrire Clara à l’école privée. Elle espérait en partie la séparer de Jean. Elle se souciait de son avenir, sa petite devait recevoir un bon bagage scolaire. Il était préférable qu’elle s’éloigne un peu de lui, qu’elle rencontre des enfants différents. Pour la fillette, ce fut un déchirement. Son compagnon de jeu était son presque frère et dans la cour, au début, elle le chercha obstinément, refusant de s’amuser avec les autres. Très tôt, les études commencèrent à l’irriter profondément. Même si les institutrices étaient gentilles, elle n’aimait pas écouter pendant les journées interminables, vissée sur une chaise. Les nombres dansaient dans sa tête et s’inscrivaient faux sur son ardoise. Elle peinait à se concentrer malgré les injonctions des maîtresses. Seuls les livres d’images la captivaient. Très vite, elle apprit à déchiffrer les lettres. Elle s’évadait dans la lecture pour oublier les murs blancs de la classe. À la sonnerie, Anna prenait la main de la gamine et toutes les deux allaient retrouver Jean. Il les attendait impatiemment, les poings serrés sur les grilles de son école. La nourrice continuait à garder Clara avant le retour de la serveuse. Après un goûter pantagruélique, les deux petits passaient une, deux heures si le temps le permettait au square, riant aux éclats dans le sable, glissant sur les toboggans. L’enfant, après avoir dîné, traversait le palier, ouvrait et verrouillait la porte de l’appartement sous le regard attentif d’Anna. Sa mère rentrait à la nuit tombée et son premier mouvement, en franchissant le logement, était de vérifier si sa fille dormait à poings fermés. Elle remontait le duvet jusqu’à ses épaules et cherchait son doudou, un vieux Bambi, souvent caché sous le lit, pour le déposer sur l’oreiller.
3 – Estelle


Clara est son second prénom, celui de son arrière-grand-mère. Marie, à la maternité, hésita et décida de la baptiser autrement. Elle aspirait à lui éviter un héritage pesant, voulait faire table rase du passé, lui donner une nouvelle chance. Estelle, quelques lettres si chères dans le cœur de sa mère, une estrella en espagnol.
La Grande Ourse brille cette nuit dans le ciel nantais, un bijou lointain scintille à travers la fenêtre. On aimerait parfois attraper d’une main aérienne une perle phosphorescente qui luit dans l’espace infini. Enfant, elle rêvait de glisser une étoile à son doigt, un joyau aussi beau que ceux dont se parent les femmes célèbres et richissimes. Le grain de beauté inscrit sur la peau, à la base de son coude, dessine un astre. La trace indélébile l’accompagne pour toujours. Elle a grandi avec le temps, s’est étendue, avec des formes géométriques quasiment parfaites. Quand son bras nu laisse voir le naevus, les gens sourient, souvent ils le trouvent joli. « C’est drôle ! On dirait un tatouage ». L’expression est devenue familière dans la bouche de certaines personnes. Parfois, en ricanant, les jours de déprime, elle songe en se maudissant, que sa marque de fabrique sera un excellent signe de reconnaissance pour la morgue. Ce soir, sa main droite la gratte machinalement. Les ongles, nerveusement, accrochent le derme, et son geste mécanique va finir par égratigner la peau, par faire couler le sang le long de son coude. Si elle pouvait l’écorcher à vif, sa tache disparaîtrait à jamais. Alors, les pages du livre auraient tort, il ne serait plus question d’elle à travers les lignes. Tout cela ne serait qu’une grossière erreur, qu’une incroyable méprise.
Malheureusement, tout est vrai. L’histoire de ce chapitre correspond à la vie de sa mère, point par point. Ce qu’Estelle connaît d’elle, ce qu’elle a bien voulu lui confier est couché dans La complice . Marie lui a livré des pans, des morceaux, avec parcimonie, de son existence passée : son enfance tragique, l’affection de Clara et la liaison avec son père, cet homme qu’elle n’a jamais vu, cet étranger. Elle est née d’un amour éphémère et Laurent, en héritage, lui a légué ses yeux noirs et ses cheveux auburn. Elle préfère dissimuler cette crinière encombrante et la coiffe habituellement avec une tresse.
Elle n’ignore rien du premier chapitre et pour ajouter à son trouble, elle sait parfaitement que certains détails appartiennent à leur intimité. Personne n’a dévoilé leurs secrets. La jeune fille ne peut douter de l’intégrité de sa mère. Elle ne l’aurait jamais trahie pour parler à un auteur. Pour quelles raisons, d’ailleurs ? Si des soupçons s’immiscent et la submergent, elle est perdue. Marie reste le seul être au monde sur lequel elle peut indéfectiblement compter.
À part Clara Algol, l’écrivain n’a pas modifié les autres prénoms. La mascarade pourrait sembler risible à n’importe qui, mais elle a vraiment envie de vomir. Après une escapade en tramway, elle retrouve chaque samedi l’appartement du quartier Malakoff. Sa mère n’a jamais dérangé sa chambre et le Bambi, vestige de ses premières années, trône toujours sur le couvre-lit. Elle scrute La complice et son esprit embrouillé renoue peu à peu avec la mémoire. La malle des souvenirs s’est ouverte et on lui a infligé un rendez-vous volé, violé, une rencontre machiavélique avec le passé. La gamine de son enfance a surgi, le jouet oublié s’est réveillé. On le découvre, soudain, enveloppé dans un vieux papier cadeau. On croyait avoir bien rangé l’antique objet au fond d’un meuble, pourtant le ridicule pantin fou se démantibule et vous saute au visage.
Estelle ferme les yeux. Des images se révèlent, des odeurs envahissent la mansarde. Le fil de la bobine se déroule et son cinéma intérieur lui projette les scènes. Elle a tant aimé Anna comme une douce et seconde maman. Sa nourrice portait ses kilos supplémentaires avec grâce et son cœur était aussi fondant que le gâteau réunionnais dont elle savait les régaler. Elle l’entourait avec tendresse de ses larges bras douillets et effaçait les pleurs de la petite fille quand l’absence de Marie lui pesait dans la journée. Jean a été le frère de son enfance, son compagnon de jeu préféré. Elle entend encore leurs éclats de rire au square sur l’île de Nantes. Ils résonnent à nouveau à son oreille. Elle n’oublie pas les goûters, à 17 heures précises, durant lesquels ils dégustaient des crêpes jusqu’à satiété, la mine barbouillée de confiture et de chocolat. Deux années les séparaient et, très vite, il décida de veiller sur elle, de la protéger comme un « vrai homme ». Il la couvait du regard, surveillait sans cesse les moindres faits et gestes d’Estelle, interdisait aux autres bambins de la faire tomber, de lui voler une poupée, toujours prêt à se battre pour sa sœur adorée. Anna garde précieusement l’album de cette période et elle l’ouvre aujourd’hui en pleurant. Sur les photographies, ils posent serrés, épaule contre épaule, la petite main mate tient fermement le minuscule poignet blanc. Sa mère a essayé de les séparer, pourtant l’enfance les avait liés à jamais. Les ans passant, l’adolescence les a unis pour le meilleur et pour le pire.
Le début de son existence est inscrit sur les lignes. Un linceul est couché sur ses yeux et recouvre son corps. Estelle grelotte de froid, d’effroi. Une chaleur moite règne dans la mansarde pourtant, elle ne réchauffe pas ses membres endoloris. Les dernières lueurs du jour ont décliné sur Nantes, la nuit noie inexorablement toute vie. Une pipistrelle échappée du recoin de l’église traverse le ciel en rasant les toits. Ses ailes se déploient et crissent dans le presque silence infini. Le dôme de Notre Dame de Bon Port découpe un demi-cercle sombre, une ombre malfaisante sur le tapis frangé. Elle pourrait avaler les pages blanches du livre ouvert échoué sur la laine passée. Des larmes amères perlent au bord de ses cils et coulent maintenant sur son visage. Elle attrape un mouchoir dans la boîte sur le lavabo, n’ose pas, comme tout à l’heure, se regarder dans le miroir. L’obscurité, d’habitude, lui semble familière, c’est un royaume au fond duquel elle aime se faufiler. Ce soir, les ténèbres lui répondent d’étranges signes de tension, d’inquiétudes. Elle devra les affronter.
Estelle n’a pas écrit ce livre, n’a jamais raconté son enfance, sa vie à qui que ce soit. Le récit lui échappe et elle craint que bientôt sa propre histoire fuie, coule entre ses doigts posés sur la page. Le malaise se poursuit, elle en frissonne, suffoque de dégoût. Elle allume la lampe sur la table à droite du canapé et s’assoit, les pieds sous les fesses. Hector arrête de tourner autour du divan à la recherche de caresses, il comprend qu’il doit les oublier. Il marche en équilibre sur le rebord de la fenêtre, attentif à ne pas être aspiré par le vide. Ses pattes s’élancent, légères, sur la rambarde, sa queue touffue lui sert de gouvernail et, dans l’obscurité, il ressemble à une danseuse qui dessine des figures imaginaires. Le chat surveillera la nuit et le ciel lourd de menaces. Des dangers inconnus les guettent, ils demandent toute sa sagacité de fauve domestique.
Même si les mains tremblent quand elle se penche à nouveau pour saisir La complice , elle doit continuer. Le besoin impérieux, insidieux de comprendre s’est immiscé dans son esprit. Comme on jette une bouteille à la mer, la jeune fille pose un vœu : celui d’échapper à ce livre. Une espérance forte. Il ne sera plus question de sa personne. Mais aucune étoile filante ne déchire le ciel. En apnée, elle va redescendre dans son univers et commencer le chapitre suivant. Les lignes dansent devant les yeux, le fil des mots se déroule sur la page comme une corde, un lacet solide enserre son cou, meurtrier. Il ne l’étranglera pas avant d’avoir terminé. À nouveau, Estelle doit retrouver l’Autre, là où elle l’a quittée, là où elle s’est quittée.
4 – Clara


Dans les années 2000 et peut-être bien avant, la cité Malakoff restait une enclave perdue à éviter, une zone de non-droit, une mauvaise herbe poussée à côté de la ville, comme une tache honteuse, indélébile. Les barres d’immeubles n’avaient pas bonne presse et, souvent, les gazettes nantaises déroulaient une même litanie de faits divers. Les agressions aux arrêts de bus, les trafics en tous genres, les descentes de police alimentaient en partie l’actualité de l’agglomération. Certains commerces fermaient leur officine et les habitants, pour la plupart, ne désiraient que quitter le lieu pour s’installer ailleurs, dans des rues tranquilles, débarrassées de la violence. Ici, les jeunes bourgeois des quartiers huppés venaient faire provision de drogue. Ils achetaient des barrettes de shit, des sachets de coke. Ils arrivaient dans leur rutilante voiture de sport, sortaient leurs liasses de billets et récupéraient leurs doses, avant de démarrer en quatrième vitesse. Des bandes de dealers, parfois mineurs, se partageaient différentes zones délimitées par les parkings qui entouraient les tours. Ils instauraient leurs lois, surveillaient les allées et venues aux entrées d’immeuble, octroyaient des droits de passage. Quiconque se rebellait pouvait subir des représailles. Pour beaucoup de parents, l’horizon de leurs enfants semblait bouché et ils espéraient des études brillantes pour éviter à leur progéniture l’inscription à Pôle emploi. Le chômage, cancer incurable, gangrenait cette partie de la ville.
Adolescente, Clara était élève au lycée La Colinière. Elle suivait sans grande conviction une seconde littéraire. Obtenir son baccalauréat ne la motivait guère. Rêveuse, elle s’installait près de la vitre dépolie, son regard vagabondait au-delà des murs de la prison. Elle attendait avec impatience la sonnerie de la fin des cours, qui la délivrerait de ses couloirs fades et gris suintant une éternelle monotonie. Seule la professeure de français pouvait la captiver pendant une, deux heures, les enseignants l’ennuyant profondément. L’adolescente ne se liait pas avec ses camarades et avait refusé l’inscription à la cantine en prétextant le coût élevé du repas. À la pause du déjeuner, elle remontait jusqu’au parc du Grand-Blottereau pour s’asseoir sur un banc, sous la protection des arbres centenaires. Elle se sentait étrangère parmi les garçons et les filles nantaises, elle venait d’un milieu différent, les pauvres, les paumés, de l’autre côté de la voie ferrée où ceux de sa classe n’osaient pas poser les pieds. La réputation de la cité la précédait, même si elle ne le criait pas sur les toits. Quelque part, la lycéenne se moquait bien de connaître ce que l’on pouvait médire sur son compte.
Vêtue habituellement d’un jean et d’un pull noir, elle était peu coquette. Sa mère se lamentait du peu de soin porté à sa tenue, la traitait de : « pauvre corbeau déplumé ». Clara haussait les épaules et ne l’écoutait déjà plus. La trousse de maquillage trônait sur le lavabo de la salle de bains, toutefois elle ne l’avait jamais intéressée et s’habiller d’une robe seyante, virevoltant autour de ses chevilles, était le cadet de ses soucis. Chaque matin, elle disciplinait ses longs cheveux auburn dans une tresse, la liane ondulait discrète dans son dos. Elle déjeunait, muette, en grignotant du bout des lèvres une biscotte et en remplissant deux bols de café à ras bord pour se réveiller. Marie rentrait toujours tard le soir, continuant à travailler à la brasserie de la Place Viarme. Les heures de nuit payaient mieux, l’argent gagné constituait une bonne épargne pour les cours de la future étudiante. Elle la voyait poursuivre un cursus, après le baccalauréat, à l’université ou dans une de ces préparations qui ouvraient les portes d’une grande école et d’une belle profession. Les frais à engager s’annonceraient sûrement exorbitants et elle voulait donner toutes ses chances à sa fille. Mais, Clara ne semblait guère passionnée par son orientation, elle ne savait pas encore quel métier exercer et refusait d’y penser. Entre les deux femmes, un fossé se creusait. L’adolescente lui répondait avec virulence, s’enfermait dans le silence de sa chambre ou s’enfuyait de l’appartement malgré les menaces. Marie se reprochait d’avoir manqué son éducation, la confiant à Anna, la laissant vivre avec le petit voisin. Elle n’envisageait pas que, quelque part, elle l’étouffait, transférant ses ambitions avortées sur les frêles épaules. Clara refusait d’endosser les rêves de sa mère et celle-ci craignait de la voir arrêter ses études pour n’en faire qu’à sa tête. Son bébé avait si vite grandi et dorénavant il lui échappait, préférant s’épanouir ailleurs. La jeune fille repoussait les propositions de sorties, de cinémas, excluant l’idée de partir une semaine au ski à Noël. Maintenant, il était peut-être trop tard. Le temps perdu de l’enfance ne pouvait se rattraper dans la chaotique adolescence.
Son univers, c’était la bande : Aïcha, Clara, Mouloud, Stéphane et, bien sûr, Jean. Ils demeuraient les cinq doigts d’une même main, des inséparables. Ils grappillaient les moments volés à leurs parents pour se retrouver. Ils se rencontraient à la Maison de quartier, sur les estrades du terrain de football, à l’abri des regards indiscrets.
Clara adorait Aïcha ; la jeune Arabe était une vraie copine, sa seule copine. Elle lui ressemblait, une fille qui n’était pas obsédée par les toilettes et les frous-frous. Les cheveux de jais coupés court, elle cachait sa silhouette longiligne dans des joggings bouffants. Son amie refusait de porter le voile et s’affrontait souvent à ses frères autoritaires. Pour se défendre, elle suivait en cachette des séances de boxe féminine à la salle des sports. Souple et agile, elle n’avait pas peur de se bagarrer contre les garçons si, par malheur, ils lui manquaient de respect. Elle se savait promise à un lointain cousin qui habitait le bled, là-bas, dans cette Algérie où elle n’avait jamais mis les pieds. Alors, elle se préparait à dire non aux siens. En dernier ressort, si elle n’avait pas le choix, elle se réservait le droit de fuir sa famille et un destin si pesant. Aïcha, comme les autres, s’évadait, retrouvait le sourire avec la bande. Elle comprenait si peu ses parents qui l’avaient choyée dans son enfance et qui, avec l’âge, avaient laissé ses deux frères régner en maîtres sur le foyer. Ses aînés désiraient qu’elle reste docile, obéissante. Elle devait respecter les traditions, et même devenir la proie d’un mariage arrangé, être l’une des épouses d’un homme qu’elle haïssait rien que d’y penser.
Mouloud, avec son allure nonchalante et lourdaude, suivait pas à pas la jeune Arabe. Il vouait une véritable admiration à Aïcha. Sa dévotion amenait souvent les moqueries, elle faisait rire aux éclats les autres. Longtemps, il fut souffre-douleur à l’école à cause de son embonpoint. Avec elle, il oubliait vite les railleries de ses camarades. Au début, son amie feignit d’ignorer l’adoration dont elle était l’objet, mal à l’aise devant toutes ses marques d’affection. Pourtant, peu à peu, elle se sentit flattée de cet amour, même si elle préférait le taire. Féru de mécanique, Mouloud réparait des mobylettes au sous-sol d’un immeuble. Les mains au fond des entrailles des moteurs, il oubliait tout, même Aïcha.
Stéphane, l’aîné, allait au lycée de moins en moins souvent et, bientôt, il déserta complètement les bancs de son école. Ses yeux bleus et ses cheveux blonds soyeux attiraient les regards. Les filles se retournaient sur ce garçon qui aimait s’habiller à la dernière mode. Majeur, il ne s’inquiétait pas de l’opinion de ses parents. Excédés par son comportement, ils l’avaient renvoyé de l’appartement plusieurs fois, avant d’accepter qu’il rentre juste dormir. Ils avaient baissé les bras et ne lui adressaient pratiquement jamais la parole. Enfant unique, Stéphane refusait pour l’instant de quitter le foyer familial. Chaque nuit, il s’installait, en silence, sur la table de la cuisine où on lui avait préparé un repas. Souvent, il voyait la lumière filtrer à travers le bas de la porte de la chambre, mais ni son père ni sa mère ne venaient s’asseoir à ses côtés. Il préférait le parking de la cité pour passer ses journées. Il commençait à trafiquer, à vendre de l’herbe, cherchant à se constituer une clientèle. Attiré par l’argent facile, il se prenait au sérieux, voulait monter un réseau pour régner sur le quartier en maître. Intelligent, il restait prudent dans ses transactions et se méfiait toujours des autres. Il se cachait d’être angoissé quand même à l’idée de terminer un jour au commissariat. Habitué des bars et discothèques de Nantes, il passait régulièrement ses soirées à draguer des filles rencontrées par hasard. Stéphane ne se liait pas longtemps, adorait le jeu de la séduction, cherchant juste quelques heures d’amour. Il oubliait vite ses conquêtes féminines, qui, lasses, arrêtaient de le harceler par téléphone.
Jean avait commencé un apprentissage chez un électricien. Malheureusement, le travail manuel, les ordres du patron, le rythme de l’alternance avec les cours au centre de formation l’avaient rapidement démoralisé. Sa motivation avait été battue en brèche. Comme ses amis, il se demandait quel avenir choisir. Où pouvaient-ils trouver une place dans la cité, à l’écart de la société ? Un matin, il avait prévenu Anna qu’il n’irait pas dans son entreprise. Malgré ses pleurs et ses suppliques, il ne céda pas. Il ne voulait plus obéir aux ordres, courber l’échine et se contenter d’un salaire misérable alors qu’il travaillait comme un autre employé. Sa mère comprenait de moins en moins son fils, s’énervait de le voir absorbé dans les jeux vidéo à longueur de journée et pestait contre sa nonchalance. Même si, dans le quartier, il n’avait jamais véritablement souffert de racisme, il regardait, mal à l’aise, sa peau mate. Chaque matin, après la douche, il disciplinait ses cheveux crépus dans un catogan, cherchant à lisser ses boucles trop sauvages. Anna s’inquiétait quand il rejoignait Stéphane en bas des immeubles pour le suivre dans ses trafics malhonnêtes. La pauvre femme le surveillait derrière les rideaux de la fenêtre en tremblant et en priant pour qu’il ne revienne pas blessé à la suite d’une bagarre ou les mains menottées entre deux policiers.
Le jeune homme contemplait Clara, maintenant, avec des yeux enamourés. Elle n’était plus la petite sœur qui l’avait accompagné durant ses premières années. Devant elle, il balbutiait parfois bêtement, évitait de croiser son regard, rougissait sans raison quand elle l’embrassait innocemment sur la joue. Si elle se rendait compte de la gêne de Jean, elle se défendait d’y attacher une importance inconsidérée. Il restait son presque frère.