Le marbre n’a pas de mémoire
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Description

Au centre hospitalier de Château-Bellecombe, sponsorisé par le plan-hôpital 2012, le directeur ayant créé la cellule du nouvel hôpital – secondé efficacement par Éli, ingénieur – tente d’échapper aux fausses factures, aux marchés publics truqués et à la turbulente Adeline, son chef de projet.
Secrets et manipulations rythment le quotidien de l’hôpital, tandis qu’une directrice adjointe tombe amoureuse du directeur, et que Ludmilla, la femme d’Éli, la protège des rumeurs… Pour combien de temps ?
Après trois disparitions et la découverte d’un cadavre non identifié, un ciel d’ombres obscurcit l’atmosphère de l’hôpital.
La Police judiciaire enquête. Une enquête longue, risquée, qui manipule le lecteur selon une logique défiant tous les scénarios et le maintient dans un suspense permanent. Une méthodologie implacable où rien n’est laissé au hasard.

Sujets

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Publié par
Date de parution 17 novembre 2014
Nombre de lectures 1 049
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE MARBRE N’A PAS DE MÉMOIRE

Karl Auprey



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Thriller/Suspense . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-231-6
À André, mon père,
À ma femme,
À mes enfants que j’aime beaucoup,

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
1 – Disparitions


Éli Desmartes, ingénieur hospitalier, sirotait un jus de fruits, comme à son habitude depuis le départ de Ludmilla, dans l’un des bars exotiques du plateau de Château-Bellecombe. Il admirait le dessin d’un soldat français exhibant un trophée devant la ferme familiale.
Durant la Deuxième Guerre mondiale, la résistance, les Canadiens et les Américains s’étaient organisés pour lutter contre l’ennemi et l’avaient d’ailleurs payé très cher. Quelques courtes semaines avant l’armistice, en janvier 1944, un avion canadien programmé pour larguer des armes et des vivres s’était abîmé au sommet du plateau, en pleine forêt, à 1 200 mètres d’altitude. L’exploitation de cette zone géographiquement difficile et les stratégies divergentes des équipes – en liaison avec, d’un côté, la région genevoise et, de l’autre, le sillon rhodanien – complexifiaient le repli des Allemands, mais contribuaient aux lourdes pertes d’une lutte finale intensifiée par les enjeux. Durant les six derniers mois de guerre, le nombre de morts et de disparus dans la zone boisée du plateau avait représenté quatre-vingts pour cent du préjudice comptabilisé sur les six années de combats.
Sitôt le repli de la Wehrmacht, les mythes avaient fusé et leurs légendes se racontaient encore soixante ans plus tard. Certains n’avaient jamais capitulé devant l’ampleur des disparitions et des règlements de comptes. D’autres s’étaient intéressés aux innombrables largages de vivres et d’argent qui, selon divers témoignages parallèles, n’avaient pas été perdus pour tout le monde. Les grosses bâtisses bugistes {1} avaient poussé comme des champignons.
Éli aurait sûrement abordé cet homme s’il avait su que ce dernier vivait ses dernières heures. Il l’aurait aidé. Leurs regards s’affrontèrent. Éli songeait à Ludmilla. Ce soir, elle serait de retour de l’oral de son concours et il s’occuperait d’elle pour remonter son propre moral. Ludmilla s’était éloignée, dans le but de grimper les échelons de l’administration hospitalière, malgré l’appréhension de l’ingénieur.
Cette halte, de fréquence journalière, n’était pas aussi soutenue par le passé qu’elle l’était aujourd’hui. En effet, l’esprit sportif d’Éli bannissait ces automatismes de « boire un coup au bar d’à côté » qui, selon lui, n’étaient fondés sur aucun but. Il stoppait sa voiture à Château-Bellecombe, au retour de Châtiron, avant de regagner en solitaire sa demeure vide. L’ingénieur profitait du spectacle des quelques badauds et appréciait les observer. Quelquefois, il acquiesçait d’un signe de tête lorsque son regard croisait un autre habitant plus ou moins connu.
Philippe Briand se passionnait pour la spéléologie, mais pas n’importe laquelle. Historien, croqueur de volumes {2} et collectionneur de pièces de la Deuxième Guerre mondiale, l’enseignant parcourait depuis plus de dix ans le plateau de Château-Bellecombe, à la grande inquiétude de son épouse. Des casques, des fusils en cuivre, des autoporteuses et automitrailleuses meublaient – en partie seulement – la grande grange qu’il avait acquise non loin de Corcelline. Le reste du volume des soupentes était rempli de pièces détachées de side-cars, que Philippe adorait. Occupant une large majorité de ses week-ends, il s’évertuait à redonner vie à ces glorieuses machines pétaradantes. Philippe s’était également arrêté par hasard, dans ce petit bar incrusté au milieu du seul virage en épingle à cheveux du village.
Les trajectoires de leurs regards différaient puis convergeaient, car Éli avait remarqué le pantalon d’escalade de l’homme installé à deux tables d’écart, et, d’une façon réciproque, ce dernier avait décelé l’orientation de pupilles proches en direction de sa personne.
Une histoire titillait les deux hommes, celle du fameux gouffre de l’avion de janvier 1944. La première année, Philippe avait investi une journée pour trouver, à l’aide de son GPS, le départ de ce trou inquiétant ; quant à Éli, il l’avait déniché d’une façon absolument aléatoire en parcourant la forêt en VTT. Dans une petite dépression du terrain, au milieu des sapins et des fougères, un entonnoir de quatre mètres de largeur par trois mètres de profondeur – formé par trois dalles rocheuses et enfoui sous la végétation, dont le sol en diagonale rejoignait le pied d’un résineux sur lequel étaient placées trois rangées de barbelés – semblait défendre crânement un secret militaire. Les fils métalliques avaient été placés là comme pour dissuader les visiteurs téméraires. L’entonnoir se terminait par une ouverture donnant accès à un gouffre. De la terre glaise et de la mousse recouvraient les parois rocheuses. L’endroit ne connaissait pas le bruit. Seul un coucou lointain résonnait de ses deux syllabes caractéristiques, dès lors que le visiteur d’un jour y prêtait l’oreille.
Éli, aventurier mais pas spéléologue, posa un jour un rappel pour scruter l’entrée du boyau. L’initiative fut avortée, et il se contenta de remonter avec un beau bleu sur la cuisse, consécutif à une glissade sur la dalle fortement inclinée de l’ouverture.
Lorsque Philippe découvrit le trou, il pleuvait. La brume parsemait la végétation et l’eau ruisselait le long des pentes des talus surplombant l’entrée du gouffre. Vue d’en haut, celle-ci n’était pas plus large qu’une section de taille humaine. Philippe sortit sa corde, son casque, son baudrier, sa lampe de spéléo et ses mousquetons. Toute la longueur d’un fil de nylon de cent mètres – attaché à un arbre dressé en limite d’une des parois de l’entonnoir – fut balancée dans le trou, et le descendeur en « huit » {3} , enroulé sur le filin synthétique puis « mousquetonné » sur l’équipement de sécurité.
Philippe s’assit dans le baudrier et plaqua ses bottes bien à plat sur le plan incliné d’une des parois. Il glissa sur le côté. Instantanément couvert de terre glaise et de taches vertes dues au frottement sur la mousse imbibée, il peina à se relever, s’appuyant sur sa main amont. L’autre main empoignait fermement la corde en aval du « huit ». Les semelles filaient. Après quelques minutes d’une démarche chaotique, il s’approcha de l’orifice et tenta d’éclairer la suite de son chemin.
Le gouffre fuyait verticalement, mais son boyau – parfois rétréci par des cailloux qui s’apparentaient à des polypes intestinaux – semblait osciller. De sa position suspendue, le spéléologue tenta vaguement d’éclaircir cet orifice ténébreux délimité par de la verdure criarde, en vain. Par de minuscules enjambées, et tout en scrutant l’arbre sur lequel était enroulée sa ligne de vie, le chasseur de trésor fit basculer son bassin et, les jambes horizontales, pénétra dans l’antre de la terre. L’eau dégoulinait sur ses épaules et ruisselait dans son dos jusqu’à stagner dans ses bottes étanches. Dix mètres plus bas, et après une bonne dizaine de reptations, l’homme trouva un tremplin rocheux et y posa ses deux pieds. Balayant de son faisceau lumineux les entrailles du dinosaure, il aperçut, vingt mètres en aval, une vire {4} . Il alluma sa forte lampe électrique et sourit. Des empreintes dans la terre glaise se distinguaient nettement, mais lorsqu’il voulut placer son Jumar {5} pour aller à la rencontre des profondeurs, une grosse quantité d’eau glacée inonda son corps, colla ses vêtements et éteignit la flamme de son casque. Celle-ci, impossible à rallumer, l’obligea à rebrousser chemin. L’air libre s’immisça dans ses poumons alors que, titubant et glissant sur chaque reprise d’appui, il parvenait, exténué, au fond de l’entonnoir. La nuit était tombée et il ne se sentait pas en sécurité. Pourtant, la forêt immense maintenait cet endroit tel quel, après soixante années d’histoire. Pourquoi était-il soudainement angoissé ?
À quelques hectomètres de là, les restes de l’avion sagement posés à même le sol se fondaient avec l’environnement. Certains, sous forme d’anneaux autour des arbres, attiraient le regard. Chaque visiteur devait se questionner : comment ces morceaux de ferraille étaient-ils parvenus à s’enchevêtrer dans les résineux, comme l’annulaire d’une mariée au travers de sa bague ?
Les lambeaux de rouille apportaient une explication à ce mystère ; en revanche, malgré l’histoire chaotique et les rêves les plus fous décortiqués dans les livres régionaux, personne n’avait osé manipuler ces restes. Un monument élevé au milieu de la nature mentionnant la date et la nature du vol représentait l’unique témoignage des rescapés envers leurs sauveurs. Philippe se recueillit auprès de la pierre dressée et disparut.
Une longue enquête le mena dans diverses familles et associations de la région. Mais personne ne fut en mesure de lui fournir de renseignements précis qui lui auraient donné les moyens de confondre les ancêtres secouristes présents au moment du drame ce jour-là. Il en était certain, sept personnes à bord – le nombre prévu dans un ravitaillement comme celui-là – avaient laissé obligatoirement des traces. Et des traces, peu avant la fin de la guerre, personne ne pouvait se payer le luxe de les justifier.
Après des années d’enquêtes infructueuses auprès de la Fédération française de spéléologie et des clubs alentour, Philippe se décida à explorer le gouffre, mais seul. À plusieurs reprises, le terrain fut sondé méticuleusement. Les grottes étaient légion sur le plateau calcaire vieux de cent cinquante millions d’années mais, en bon professionnel, le spéléologue aguerri sondait les hectares environnants, poêle à frire {6} à la main et carte IGN {7} dans l’autre, dans le but de dénicher un passage plus favorable ou d’anticiper des ramifications hydrauliques. Les veines souterraines angoissaient les explorateurs car, en cas de pluie, les voies d’eau pouvaient être fatales. Le quadrillage du terrain terminé, le chasseur de trésors planifia son intervention le 18 novembre dans la nuit.
Le cliquetis du matériel technique pendu en bandoulière meublait les bruits naturels de la forêt préalpine comme un métronome. Philippe marchait sereinement, cette nuit-là, même si une bonne vingtaine de kilos de mousquetons, cordes, poignées Jumar, sangles, gaz et sac de hissage oscillaient à chaque foulée et frappaient alternativement ses membres inférieurs. Une double corde spittée {8} et pitonnée {9} dans la dalle de l’affleurement, à l’entrée du précipice, marqua le début de l’expédition. La météo, grisonnante mais pas généreuse en précipitations, ne contredisait pas les prévisionnistes de météo France dont le jargon spécifique divulgué au bulletin de 19 heures résonnait encore dans la tête du chercheur.
Au stop programmé à moins dix mètres, Philippe sonda à nouveau le trou noir béant. À moins trente mètres, un boyau en S avec une nappe d’eau claire favorisait, pour le technicien, une dépose de matériel et la mise en œuvre de sa cartographie. Des empreintes étaient toujours présentes, mais le spécialiste se sentait incapable de leur donner un âge. Un petit boyau ascendant se séparait de la goulotte principale. Il l’investit sur trente mètres puis se résolut à ramper et à tâtonner dans cette boue de glaise collante. Soixante-dix mètres, un crédit de soixante-dix mètres de corde était nécessaire pour continuer cette progression nocturne.
Quelle idée de placer deux cordes statiques en parallèle, sachant que l’une d’entre elles assure un effort de mille cinq cents kilogrammes ! constata Philippe, perplexe.
Une décision certes incompréhensible pour un spécialiste.
À moins cent mètres, soit quelques mètres en désescalade en aval du bout de corde, Philippe atteignit une salle en pente douce parsemée de rochers glissants. La courbure du sol s’accentuait et devenait concave. Au loin, le noir silencieux guettait. Le son du roulement des pierres sous les pieds de l’aventurier, sec et rythmé, produisait un écho mat sur les parois de la caverne. Il chuta et sa hanche, poinçonnée douloureusement, se mit à diffuser une douleur lancinante. Il fit pivoter sa tête ; ses membres, telle une liaison mécanique complète, suivirent le mouvement. Sa lampe balayait les façades de la caverne. Le champ de vision en spéléologie est très caractéristique. Quand les yeux regardent en dehors du faisceau lumineux, ils ne sont pas habitués à l’obscurité et ne perçoivent pas les détails, ni même la perspective, et encore moins les distances.
Philippe sursauta. Un gros rocher à quelques centimètres de son visage barrait un volume décalé de la salle. Il l’escalada et, dans le faisceau de lumière, distingua deux coffres métalliques rouillés, mais en très bon état. Deux cadenas – dont la résistance évidente à l’oxydation, malgré les années, apparut très surprenante au spéléologue – eurent raison de son enthousiasme. Excité, il regagna son camp de base. À moins trente mètres, son matériel patientait toujours, mais, après une fouille méticuleuse, il jura devant l’absence d’outil permettant de venir à bout des cadenas. Comme aimanté par sa découverte, il se munit d’un couteau suisse et redescendit. Après de longues heures passées à s’acharner sur ces maudits coffres, et le jour approchant, il se raisonna et sonna sa retraite. Une fois qu’il eut sélectionné une partie de son matériel et caché l’autre partie dans le boyau dérivé, Philippe entama sa remontée.
Soudain, une corde lui tomba sur la tête et se déplia dans son dos. Le sang glacé, il resta tétanisé quelques instants. Il releva la tête et, au loin, aperçut une silhouette se détachant sur l’orifice. En un éclair, le boyau en S lui servit de repaire improvisé et il se terra.
Qui est là ? Bon sang, mais qui est là ? vociféra l’envahisseur. Luigi, viens là.
J’arrive.
C’est incroyable. C’est qui, ces types qui sont descendus ? T’as vu le matériel ?
On s’en occupe.
Je remonte. Attends-moi là, je vais chercher les revolvers.
Philippe tremblait, mais l’homme resté à cinq mètres de lui ne bronchait pas. Il hésitait, car de temps en temps, le visiteur du jour lui tournait la tête et ne pouvait donc pas anticiper une attaque par-derrière. Philippe se redressa un peu, mais l’homme esquissa un mouvement, et aussitôt, le chercheur se plaqua au sol en silence. La scène recommença. Trop tard. Cinq minutes plus tard, un second homme déboulait en chutant lourdement.
Allez, on continue. Il faut attraper ces gaziers avant qu’ils nous piquent le pognon.
Les deux bandits ajustèrent chacun une corde statique et, à l’aide de leur descendeur, s’éloignèrent dans les profondeurs de l’abîme.
Philippe attendit, les oreilles aux aguets. Pas un bruit ne filtrait de l’entrée de la grotte. Doucement, il quitta sa cachette et abandonna, à regret, son matériel. Pour ne pas éveiller les soupçons des poursuivants, il agrippa avec ses mains l’une des cordes sous contrainte et entreprit la montée en posant ses pieds en opposition {10} . Parfois, l’étroitesse du boyau lui permettait de reprendre haleine et, quelques minutes plus tard, il déboucha dans le cône sommital. La lumière l’aveuglait et il plaça sa main en casquette au-dessus de ses yeux. Au moment où il baissait la tête, il entendit :
Il ne faut pas se mêler des affaires des autres. Tiens, prends ça !
Il reçut un violent coup de matraque sur le sommet du crâne. Chancelant, il crispa ses doigts humides, engourdis et éreintés. De longues secondes plus tard, une sensation horrible lui parvint. Une corde douce glissait de part et d’autre de sa boîte crânienne. Elle coulissait vers son cou puis se serra. Il l’agrippa dans ses mains tout en se maintenant en équilibre et tenta de s’extirper en écartant le filin rembourré. Rien n’y faisait. Les brins de nylon se contractaient. Philippe sentit son corps se soulever et, soudain, sa nuque craqua.
* * *
Partie à une heure du matin, une 508 Peugeot filait sur la route menant de Château-Bellecombe à Châtiron avec, à son bord, une personne expérimentée. Au préalable, elle avait enfilé ses gants noirs en latex, et emportait ses clefs, des survêtements de bloc opératoire stériles, un briquet, un jerrican de dix litres d’essence bien fermé et parfaitement propre, une barre à mine, des chiffons, un seau, des sacs de congélation stériles, des gants en caoutchouc, du produit à vaisselle, du scotch résistant et des menottes. Tout ce beau matériel, inventorié scrupuleusement, avait fait l’objet d’une désinfection rigoureuse et soigneusement choisie. Le pilote s’arrêta quelques centaines de mètres plus loin, sur un chemin vicinal. Là, avec sa perceuse portative, il fit sauter les rivets pop, changea ses plaques d’immatriculation, puis en remit méticuleusement des neufs, avec une riveteuse miniature manuelle. L’inconnu pilotait à grande vitesse vers Châtiron et atteignit la bourgade en quelques dizaines de minutes.
À l’aide de son GPS, il se dirigea sans détour vers la ruelle où habitait le directeur de la CHT-Alpes-Dauphiné {11} , monsieur Grimonel, et se gara non loin du portail. La nuit était noire, mais les lampadaires éclairaient fortement la ruelle. Le mystérieux visiteur escalada la clôture rehaussée par un muret en béton, sauta dans le jardin et se faufila dans l’immeuble. Puis il grimpa au deuxième étage et saisit le code d’entrée du portier électronique. Sur le perron, il revêtit les survêtements stériles composés d’un pantalon, d’une veste à scratchs serrée, d’un masque de chirurgien et de surchaussures bleues. Auparavant, il s’était emparé d’un masque FFP2 {12} emprunté pour l’occasion au stock anti grippe aviaire distribué par la Direction Hospitalière de l’Offre de Soins (DGOS {13} ). Le noctambule frappa à la porte. Personne ne répondit. Il tambourina à nouveau plus fort et perçut un bruit de grognements puis des pas plus francs qui s’approchaient de l’entrée de l’appartement.
Monsieur Grimonel, en pyjama, titubait en marmonnant :
Qui est là ?
L’invisible créature, décalée par rapport au judas et vêtue de noir sous sa combinaison, dit à voix basse :
C’est moi, votre dévoué subordonné.
Le son, inaudible au travers du masque, provoqua la suspicion du directeur, mais la personne continua et amadoua Grimonel.
J’ai un grave souci au bâtiment principal de Châtiron, je m’excuse de vous déranger, car il y a urgence.
La porte s’ouvrit. Grimonel, dans un état de fatigue très avancé, rassura de suite l’étrange visiteur.
Que s’est-il passé, pourquoi ce masque ?
Le bâtiment s’est enflammé, des victimes sont à déplorer. J’ai confié momentanément la coordination au responsable de sécurité et j’ai assumé la responsabilité de vous contacter en direct. Pour limiter les fumées, leur propagation, et afin de pouvoir pénétrer dans le bloc opératoire dans le but de verrouiller les portes coupe-feu, j’ai mis un ensemble complet de survêtements stériles et un masque. Je me suis substitué aux pompiers et ai circonscrit le début d’incendie. Mais les fumées ont redoublé d’intensité, compliquant l’intervention des hommes du feu.
Vous avez bien agi. Je m’habille et j’arrive. Quelle journée, bon sang de bon sang ! En plus, j’ai à nouveau des réunions ce matin… Ça n’arrête pas.
Grimonel enfila ses vêtements, puis ferma sa porte à clef. Auparavant, il s’employa à programmer son café et emporta sa trousse de toilette avec son rasoir électrique.
Il parlait dans sa barbe.
Pour tout à l’heure, au moins je ne perdrai pas de temps. Avez-vous une prise douze volts dans votre voiture ? Je vais me raser en cours de route. Je n’aurai pas l’air d’un plouc.
Oui, d’ailleurs on va prendre la mienne si vous ne voyez pas d’inconvénient. Cela ira plus vite et m’évitera aussi d’abîmer la vôtre. Avez-vous votre téléphone et vos papiers ?
Oui, pour la déclaration au poste de police, j’en aurai besoin.
Passez-moi votre double de clef de la 408, je reviendrai la chercher avec un agent de sécurité pendant que vous négocierez les problématiques avec le préfet. Je vous la garerai sur le parking de l’administration, les clefs seront dans le vide-poches. Je préfère, car nous ne serons plus ensemble sur site pour gérer la situation.
Grimonel s’exécuta. En descendant l’escalier de l’immeuble quatre à quatre, il s’inquiéta :
Je sais que vous conduisez vite, mais bon, allons-y gaiement. Ne prenez pas de risques toutefois, nous ne sommes qu’à cinq kilomètres de l’hôpital.
Il faut que vous arriviez avant le préfet. Mettez ce masque.
Pourquoi ne pas m’avoir appelé ?
J’ai essayé, mais personne n’a répondu.
Grimonel scruta son téléphone, puis hocha la tête. Ils sortirent par la porte non badgée à l’aide de la clef de monsieur Grimonel et partirent en trombe sans faire crisser les pneus.
Expliquez-moi, dit le directeur.
L’infirmière a laissé la cafetière en fonctionnement, dont l’ébullition a provoqué un court-circuit, et le feu s’est déclaré dans l’office de soins au sein du service « d’addictologie » qui se trouve mitoyen au bloc opératoire. Vu l’état de cette partie du bâtiment, le sinistre s’est rapidement propagé. Les pompiers sont sur place et des victimes ont déjà été sorties du brasier. Aussi, avant que le préfet arrive, car il a été contacté par le commandant du service incendie secours, je suis venu vous chercher.
C’est une décision courageuse, mais ne roulez donc pas si vite !
Vous avez le mal de mer ?
Non, mais je suis fatigué et j’ai oublié mes lunettes. Alors oui, j’aurai le mal de mer si vous persistez à me faire peur. À propos de mal de mer, le service sécurité est-il présent ? Hier, en CHSCT {14} , ils m’ont acculé sur le poste de supervision incendie du nouveau bâtiment et cela m’a généré une migraine que je ne suis pas près d’oublier.
Plus on leur en donne et davantage fusent les critiques. Ces situations font regretter à l’administration que nous représentons de produire un travail de qualité. En tant que membre du conseil de surveillance de cet hôpital, je préfère même improviser dans ce genre d’opération catastrophe, plutôt que de rester les bras ballants.
C’est assez rare, effectivement. Je vous remercie pour votre initiative. Quoi qu’il advienne, ils auront ce que nous leur donnerons, point à la ligne.
Arrivé en lisière des nombreux peupliers jouxtant les marais, le pilote stoppa la voiture dans un petit chemin abrité de la route menant à l’hôpital.
Que faites-vous ?
La personne dégaina un revolver et braqua monsieur Grimonel.
Sortez de la voiture.
Mais vous êtes fou ?
D’un ton plus ferme et menaçant, il s’entêta :
Sortez.
Grimonel obtempéra malgré sa somnolence. La personne le tint en joue avec le revolver et lui jeta l’ensemble complet de survêtements stériles. Les secondes interminables provoquées par cette scène n’entamèrent pas la détermination du visiteur nocturne. Il poursuivit :
Mettez ces survêtements.
Je ne comprends pas. On va bien à l’hôpital, n’est-ce pas ? Pourquoi cette mise en scène ?
L’inconnu, menaçant de plus près monsieur Grimonel avec son revolver, lui fit un signe de la main puis rétorqua :
Dépêchez-vous !
Grimonel s’exécuta et enfila les survêtements, les surchaussures et un bonnet. Puis il fut menotté, avec les bras attachés dans son dos et sa bouche soigneusement scotchée, avant d’être invité à remonter dans la voiture. Grimonel grommelait. L’homme subtilisa le téléphone du directeur et le coupa.
Suffit, dit-il.
* * *
Des semelles épousaient maladroitement l’affleurement rocheux et leur onde de choc se répercutait en canon avec l’écho produit par les façades du grand bâtiment austère. En s’approchant, elles engendraient une résonance nocturne croissante. Les poignées métalliques des ouvertures, dont les rotations dans le cadre {15} gonflé par l’humidité provoquaient des vibrations lugubres, collaient aux doigts. Le bois, rongé par l’hygrométrie saturée, était pris en étau dans les cloisons qui, elles aussi, avaient doublé de volume. Les vantaux des portes intérieures crissaient sur leurs gonds au fur et à mesure de la progression du vent qui s’engouffrait inexorablement. Soudain, une lamelle de bois, dissolue par le temps, éclatait puis ricochait sur le mur rongé par les ruissellements de la condensation. Le bruit, à la faveur des courants d’air, se faufilait alors dans le couloir plongé dans l’obscurité ; n’importe quel visiteur aurait normalement pris ses jambes à son cou. Telle était la transformation récente de ce bâtiment si grand et si mystérieux.
Mais l’attirance du visiteur était la plus forte, et tout commençait au moment où son corps franchissait la façade. Les sens omniprésents et les yeux rivés au plafond lui donnaient une démarche maladroite : les pieds butaient sur les débris jonchant le sol. Les gonds des portes, dont les vantaux lourds pivotaient lentement sur eux-mêmes, émettaient un bruit paradoxalement strident et feutré. On aurait dit qu’ils étaient stressés.
Il me semble être déjà passé par là…
La vision subsistait, floue… Les ombres s’activaient… Les coulées de sable défilaient… Un va-et-vient continuel frottait le rocher, comme une scie égoïne sur un tronc d’arbre.
Oui, je suis déjà passé à cet endroit, mais quand ? Il ne faut pas que je cède à la panique… Je dois rester calme… Ne pas m’affoler, non, ne pas m’affoler !
La machine générait des soubresauts alternatifs, et la lumière de ses phares énormes – semblable aux bouées flottantes qui évitent aux bateaux les écueils – perçait la nuit, puis se répercutait sur la falaise de calcaire mise à nue. L’ombre avançait, machinalement, prolongée par une partie rectiligne puis trapézoïdale qui vibrait avec une fréquence incroyable. Les images se firent plus nombreuses et plus nettes. Ainsi, la situation se clarifia.
Tu crois que les gens d’ici sont spéciaux ?
Oui, et ton automate à deux pattes, là, s’il ne se calme pas, je le jette dans un rond-point, moi… moi… moi… moi…
Les mots s’entrechoquèrent et la voix se perdit dans un seul écho… Rond-point… rond-point…
Et comment t’y prends-tu pour le mettre dans un rond-point ?
Je ne le sais plus… Je ne l’ai jamais su.
Les affleurements de la carrière comportaient des parties planes et verticales, comme les pyramides d’Égypte. Cette érosion résultait de l’abrasion des machines à concasser. C’est là que se situait le meilleur endroit, là, là, là… Le flou revint. Le champ visuel se rétracta, occasionnant avec lui un accroissement des images brouillées.
Le tas de sable, où est le tas de sable ?
La phrase se répétait comme un leitmotiv, inlassablement.
Tout va bien, tu le sais. Alors, ne crains rien.
Je ne suis pas d’accord.
Mais si, je veille sur toi. Apprécie-le et ne ressasse pas les flux négatifs. Pense à toi…
Aaaaah ! Ma tête, elle va exploser.
Tiens, prends un cachet, ça ira mieux.
Un cachet, pourquoi diable prendrais-je un cachet ?
Pour que tu dormes, mon chéri.
La transpiration apparut, moite. Elle devint même insupportable. Comment gérer le stress puisque les empreintes et les traces d’ADN étaient indésirables ? La propreté des doigts, obligatoire, interdisait toute transpiration. Mais l’évidence s’accrut : le levier de vitesses miroitait et la tension, trop forte, le rendait glissant entre les mains. Trop de vitesses, il y en avait tellement. Comment faire ? Redoubler d’attention ? Ne pas déraper, ne pas éparpiller de marques de pneus sur le sable ? Remettre en ordre le décor de la carrière tel qu’emprunté quelques minutes auparavant ?
Oui, c’est cela, se répéta-t-il, en ordre… le décor… en ordre… le décor.
Le tas de sable, bien que gigantesque, devait être rendu impeccable ainsi que sa couleur, inchangée malgré le mélange de deux recettes hétérogènes. Et quelles recettes ! Qui oserait penser que ce concassé très fin recelait une poudre d’une étrange consistance. Mais une poudre si fine, si diluée, qu’elle se précipiterait et servirait comme sous-couche en fond de fouille. Un sillon un peu spécial qui n’avait rien à voir avec les recherches réalisées lors d’un enterrement, une saignée dans les règles de l’art. Oui, chacun savait dans la carrière que le sable s’étalait soigneusement en lit au fond des tranchées et que ce fond s’appelait « fouille ». Ces petits grains de silice constitués de minéraux ressemblaient à une momie figée par la superposition du concassé à zéro/trente dixièmes ou à zéro/cent dixièmes. En géologie, cet ensemble caractérisait l’étage minéral. Le matelas de sable résultant de cet ensemble de petits cailloux de même taille reflétait la lumière d’une étrange façon. Quand on le voyait au soleil, il semblait que des milliards de paillettes se soient entremêlées rigoureusement les unes aux autres. Agréables à la vue et au toucher, leurs caresses étaient éternelles, tels des bains de boue consommés sans modération dans un océan de douceur. En séchant, les précieux grains transportés par le vent laissaient en surface une traînée blanchâtre sous forme de poudre : un talc qui disparaissait d’un souffle.
Réveille-toi… réveille-toi…
La voix résonna comme la foudre dans les rochers… Une main froide toucha la poitrine.
Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ?
Ce n’était rien, juste le prince du Grand-Hôtel. Il était mort, mais son œuvre avait survécu, comme les hiéroglyphes des pharaons. Des milliers d’années après, il se dresserait encore et toujours, comme un monument indestructible. Ses entrailles, noires comme du charbon, se métamorphoseraient en lac volcanique. Identique à un âtre, on y brûlerait le fameux minerai pour chauffer les chambres… les chambres… les chambres… que des chambres… et des patients… des patients… des patients… que des patients, qui regarderaient, hagards, les visiteurs nocturnes.
La chapelle classée, autrefois remplie de personnes statiques en tenues hospitalières blanches ou en pyjamas, demeurait gelée comme le temps, suspendu au Grand-Hôtel. Toutes les chambres, restées telles quelles, mémorisaient la grande époque. La vaisselle, les gants et les savons étaient en place. Les figures, incrustées dans le marbre, surmontaient des mains froides et des pieds bleu noir comme des buvards dont les escarres n’expliquaient que trop bien leurs peaux tannées et colorées. Les flacons de médicaments, aux verres marqués d’une limite jaunâtre par le liquide qu’ils contenaient, hibernaient sagement dans les armoires des offices de soins. Sur chaque bouchon, une couche de poussière incrustée de multiples empreintes de doigts décorait les précieux récipients et saupoudrait les étiquettes devenues illisibles. On imaginait que ces doigts, engourdis, raides et invisibles, existaient encore. Une âme hospitalière se promenait, allait, venait inlassablement, et hantait tous les couloirs. L’écho des portes qui claquaient se répercutait dans leurs culs-de-sac, véritables pièges pour les visiteurs non avertis. Même les marches en marbre, érodées en leur centre par des milliers de pas, servaient de rigoles à l’eau, millénaire.
Une main… des mains… le froid… les courants d’air… La lumière pinça la rétine et aveugla les yeux dont la rapidité de contraction des paupières rivalisait avec celle d’un diaphragme photographique.
Réveillez-vous, Monsieur, réveillez-vous…
Des dizaines de personnes, toutes de blanc vêtues, se penchaient sur le corps. Certaines, les yeux grands ouverts, et d’autres, les orbites masquées, surmontées de paupières lourdes et bleutées, supportaient des lunettes carrées aux verres noirs.
Mais non, c’est un corps inerte… Il dort…
Une infirmière plus téméraire s’approcha, avec ses phalanges tremblantes.
Il dort ? Mais n’est-ce pas un cadavre, Docteur ?
Si, Mademoiselle, c’est un cadavre, examinez-le.
Si je me penche, il ne va pas me toucher ?
Il est mort, je vous dis. Allez, ne vous en faites pas.
Mais nous n’avons que des malades de la tuberculose, nous n’avons pas de talc !
Touchez-le, je vous dis, touchez-le…
Édouard se redressa en sursaut, transpirant dans ses draps mouillés.
Qu’est-ce ?
Puis il réduisit le ton. Mais la dernière syllabe l’avait complètement réveillé. De grands yeux étaient écarquillés en face des siens.
Que t’arrive-t-il ? lui dit sa femme. Tu étais agité, tu parlais dans ton sommeil…
Ah, bon sang de bon sang, quel rêve !
Tu as cauchemardé ?
Édouard frissonna.
Oui. C’est incroyable, je suis trempé.
Va te laver.
C’est 2 heures du matin, punaise !
Après un instant d’hésitation, Édouard sauta hors de sa couche et grogna :
Oui, bon, j’y vais.
Briand se doucha rapidement et se recoucha.
Je ne comprends pas, quel cauchemar, c’était horrible !
Tu me raconteras demain.
Oui, rendors-toi, ma chérie.
Oui, bonne nuit.
Elle l’enlaça et ils s’endormirent à nouveau.
2 – La rencontre


Trois ans plus tôt

Mademoiselle Ludmilla Scarpovitch était une belle demoiselle aux yeux marron. Grande – environ un mètre soixante-douze –, ses cheveux blonds lisses tombaient et formaient un arc remontant sur chacune de ses épaules. Fine et élégante, les tenues vestimentaires qu’elle portait se composaient souvent de pantalons serrés sur les hanches, judicieusement assortis d’une veste habillée grise ou noire, ou plus simplement d’un tee-shirt sous un gilet de laine. Parfois, des pulls fins marron, blanc ou noir, harmonisaient sa silhouette. Ses manches ajustées, ses chaussures toujours impeccables – tantôt pointues avec doubles sangles, équipées de talons hauts de plusieurs centimètres, tantôt des bottes judicieusement choisies en adéquation avec ses jeans – détournaient sans discussion les regards les plus réfractaires à la beauté féminine.
Confortablement installée dans son bureau, Ludmilla travaillait comme responsable des affaires médicales au centre hospitalier de Château-Bellecombe et vivait seule depuis qu’elle était partie de l’ancienne boîte de nuit qui l’avait employée au noir pendant plusieurs années. Après des promesses sans lendemain, elle avait décidé de changer radicalement de vie, par une réorientation professionnelle.
Elle s’était fait embaucher par l’administration, avec une volonté de fer et un esprit conquérant. Ludmilla possédait une force mentale avec un sens inné de la communication. En ce jour du 10 janvier, rien ne laissait présager que sa vie basculerait. Elle reçut un mail dans sa boîte professionnelle « ludmilla.scarpovitch@ch-chateaubellecombe.fr », un mail à l’adresse surprenante et envoyé pendant la nuit de : « ilnyapasquelaroutine@gmail.com . »
L’histoire se serait arrêtée là si elle avait mis ce mail directement à la poubelle. Mais elle l’ouvrit et le lut.
« Mademoiselle, vous ne me connaissez pas, mais nous nous croisons assez souvent. Je ne suis peut-être pas celui que vous attendez, mais je tiens à exprimer que j’ai ressenti un lien entre nous. J’aimerais mieux vous connaître… Je vous trouve tellement belle. Vous devez vous demander qui je suis ? Sachez que je travaille dans votre établissement et que je n’ai pas le profil de celui que je parais être… J’ai évolué quatre années en Formule 1 avant de venir dans cet hôpital. Si vous n’êtes pas disponible, répondez-moi par A, je ne souhaite pas vous importuner. Sinon, accordez-moi un B. »
Un sourire se dégagea de son visage. Elle semblait songeuse et répliqua aussitôt en mettant la lettre B en gras, au milieu de toutes les lettres de l’alphabet écrites les unes derrière les autres.
* * *
Éli Desmartes était un jeune homme de 38 ans ne faisant pas son âge. Blond et de taille normale, d’une musculature sculptée sans être excessive, les cheveux courts, souvent vêtu d’un pantalon de costume large, d’une ceinture usée noire, d’une chemise unie violette et de chaussures classiques, le jeune homme avait réussi à se faire remarquer. L’enfance de l’ingénieur s’était déroulée au sein d’une famille tout à fait normale. Ses parents étant financièrement aisés, il avait eu le loisir de bénéficier de grandes vacances ludiques, tel un gigantesque viaduc au-dessus d’un abîme séparé par, d’un côté, l’année scolaire et, de l’autre, le fantôme de la rentrée. Ces embardées estivales lui avaient insufflé une vision élargie du monde, de la montagne à la mer, en passant par les pays de l’Europe de l’Ouest. Éli possédait tout pour être comblé, mais il vivait cependant des heures pénibles.
Il décrypta le message de Ludmilla et son cœur s’embrasa. Il s’enthousiasma seul dans son bureau : « Elle a mis B, c’est extraordinaire… », puis se ravisa et baissa le volume de sa voix. Ses trois secrétaires – dont la séparation des bureaux n’était assurée que par des cloisons aussi perméables qu’un pull de laine sous la pluie – perçurent son exclamation. Éli sentit monter la chaleur en lui comme une horrible honte, ou plutôt comme un secret qu’il avait peur d’avoir laissé échapper, l’espace d’un instant. Mais les pipelettes, curieusement, restèrent de marbre.
Résolu à gommer les obstacles, il s’était persuadé de se rendre au bureau de la belle demoiselle, au dernier étage du bâtiment principal d’hospitalisation, là où se concentrait la direction générale. Un soir, sachant qu’elle restait fréquemment seule à son travail, il s’y risqua et avala les quatre-vingt-dix marches de l’escalier, puis s’arrêta peu avant le dernier niveau. Hésitant, il entendit simultanément la porte qui s’ouvrait au cinquième étage. Là, il ne s’octroya aucune tergiversation et, pour faire semblant de foncer, reprit son ascension et croisa Ludmilla comme une groupie sa chanteuse.
Éli, séduit par Ludmilla, revivait ses sentiments en boucle et son cerveau multipliait cette phrase : Elle est magnifiquement belle. Je l’ai déjà vue quelque part , se plaisait-il à se répéter au fond de lui. Elle descendait lentement, la tête baissée, et leva son regard lorsqu’elle fut quelques marches au-dessus du jeune homme. Son jean bootcut {16} clair, taille basse, serré sur la taille et sur les hanches, son tee-shirt blanc à manches longues, sa veste en laine de même couleur bien ajustée et ses cheveux attachés en queue-de-cheval procurèrent une intense sensation à Éli. Il resta sans voix, en dépit de la stratégie imaginée durant les minutes précédentes.
Bonsoir, dit-il dans un réflexe de politesse.
Bonsoir, répondit-elle avec un grand sourire.
Puis elle s’éloigna rapidement dans l’escalier.
Et mince, pensa-t-il avec regrets.
* * *
Le clocher sonnait 2 heures du matin lorsque l’agent de sécurité effectua sa ronde sur le pourtour des bâtiments de l’hôpital de Château-Bellecombe où travaillait Éli, responsable des services techniques et de la sécurité des bâtiments.
Habituellement, le parcours empruntait un cheminement bien précis autour du bâtiment dit du Grand-Hôtel, car ce dernier était abandonné et muré. La végétation luxuriante envahissait les terrains sur le pourtour de l’édifice et allongeait le temps de parcours de surveillance. Le Grand-Hôtel – un sanatorium construit en 1928 avec ses vitraux classés, sa chapelle voûtée et ses caves – symbolisait la région, tel un monument. Comme plusieurs autres sanatoriums dans le secteur, il pourrissait d’année en année, mais exposait brillamment son imposante façade sud blanche. Ce blanc immaculé la faisait émerger du vert très foncé de la forêt sur plusieurs kilomètres. Propriété initiale du département de la Seine – afin d’y regrouper les malades de la tuberculose dans une zone reculée et pure, grâce à son altitude – le Grand-Hôtel avait été cédé au centre hospitalier de Château-Bellecombe dans les années soixante. Dépassé par l’évolution de la réglementation, l’État l’avait banni en pleine gloire, fossilisant derrière lui des traces indélébiles de sa grande époque.
Les architectes s’étaient démarqués en dessinant des structures en pierre composées d’arcades en façade, de chapelles où les patients se recueillaient et, accessoirement, de combles boisés abritant des chambres de bonne et de personnel médical. Pendant un demi-siècle pour certains et trois quarts pour d’autres, ces ouvrages avaient contribué à donner une seconde vie aux stations thermales dont les cures hébergeaient notamment le conjoint du tuberculeux. Le centre hospitalier de Château-Bellecombe n’avait réhabilité qu’un seul de ces deux vestiges, abandonnant, malgré lui, une partie de son histoire. Les Domaines {17} avaient évalué le bâtiment – devenu lugubre, délabré, cassé, saccagé et aux quatre courants d’air – à vingt-cinq mille euros, en tant que friche hospitalière.
Curieusement, cette nuit-là, l’agent décida d’aller faire un tour à l’intérieur. Gigantesque avec près de trente mille mètres carrés de couloirs, de sous-sols noirs comme des mines de charbon, d’entresols et de cages d’escalier qui transformaient les halls en cathédrales, le Grand-Hôtel avait reçu, dans un passé récent, une proposition de l’armée de terre pour y accomplir des exercices de guerre. Arrivé au deuxième étage de l’angle sud-ouest, l’agent du service de sécurité incendie et d’assistance aux personnes dénicha un tas de vêtements avec un matelas, comme si un sans domicile fixe habitait là. D’un pas hésitant, il s’avança puis marqua le pas, et enfin, lança une communication avec son téléphone portable à alarme de perte de verticalité {18} , à destination du poste de sécurité.
Alain, c’est Marc, je viens de trouver quelque chose de suspect au Grand-Hôtel. Je procède à la levée de doute et je te rappelle.
La voix réanima le pensionnaire, caché sous des couvertures.
Quoi, qu’est-ce que c’est ?
L’agent de sécurité éclaira le visiteur avec sa lampe torche et recula de trois pas. Complètement ébahi, il s’exclama :
C’est vous ? Que faites-vous ici ?
Éli, pris au dépourvu, mentit afin de ne pas dévoiler sa culpabilité :
Je veille. Vous n’ignorez pas que ce bâtiment est pillé et recèle d’énormes trésors. Alors, vu les dernières intrusions, j’ai décidé de dormir ici pour pister les voleurs.
Vous n’êtes pas bien, vous avez vu le froid ?
Je m’entraîne, ça m’endurcit aussi. Voici une confidence : je suis un montagnard. Ça ne me dérange pas de dormir ici avec un bon duvet, c’est toujours mieux qu’à l’armée.
L’agent de sécurité demeura sceptique.
Heu, Monsieur Desmartes, êtes-vous sûr que vous vous sentez bien ?
Éli répondit, l’air lassé, persuadé que son attitude convaincrait celui dont il était le responsable :
Oui, oui. Ne vous faites pas de souci !
J’ai un doute ou vous avez décidé d’habiter ici ?
Oui bon, ça va ! dit Éli après une courte réflexion. Gardez-le pour vous. J’ai, comment dirais-je, déménagé momentanément. Voilà ! Vous savez tout, alors fermez votre bouche.
Bon, si vous avez une visite autre que venant de notre service… appelez-nous.
Ne vous inquiétez pas, vous êtes le premier de la sécurité depuis un bon moment.
Et comment faites-vous pour vous laver ?
Vous ne voulez pas me frictionner le dos tous les matins, non ? Je me débrouille. Il est évident que je ne me douche pas ici, l’eau a gelé dans les radiateurs. Bon, motus, compris ?
Compris. Juste une précision, Monsieur Desmartes, l’autre jour… enfin, l’autre nuit… quand nous sommes intervenus, c’est vous qui aviez mis les fuyards en déroute ?
Oui, c’était moi.
Et le week-end dernier ?
Là non, j’ai été pris de court et je vous ai laissés faire. De toute façon, je ne voulais pas que votre collègue me voie. Vous avez ma confiance, mais ce n’est pas le cas de tous vos camarades. Alors je compte sur vous.
Vous pouvez compter sur moi, patron.
C’est gentil à vous.
* * *
Vingt-cinq jours plus tard, au dernier étage du bâtiment principal de Château-Bellecombe, 19 heures sonnaient lorsque Éli franchit le seuil du bureau de Ludmilla. Je suis déterminé , songeait-il, je vaincrai mes craintes . Aussi, l’alpiniste confirmé frappa maladroitement sur le vantail de la porte pourtant ouvert.
Le bureau de Ludmilla n’étant pas visible de l’entrée, car la pièce formait un L, Éli entra, toujours habillé dans le même style. L’ingénieur ne pouvait prétendre être à cheval sur les principes, car il s’habillait timidement, contrairement à Ludmilla, toujours tirée à quatre épingles. Elle renouvelait ses tenues tous les jours. Éli, en bon montagnard, changeait de pantalon deux à trois fois par semaine seulement, et pareillement pour ses chemises. Sportif aguerri et skieur-alpiniste de renom, il avait ouvert plusieurs itinéraires extrêmement difficiles dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Il revenait de l’Aconcagua en Argentine où, comme il était monté trop vite, un œdème cérébral l’avait harponné au sommet. Son guide argentin lui avait sauvé la vie. Éli raconterait plus tard à Ludmilla qu’elle lui était apparue à ce moment-là.
Ludmilla, avec ses cheveux non attachés, épata différemment Éli et illumina ses yeux – bien que ce jour-là, il n’eût pas le temps d’en profiter. Concentrée sur son travail et cachée à droite au fond de la pièce avec, pour seul éclairage, sa lampe de bureau, elle répondit :
Oui, entrez.
Bonsoir, je ne vous dérange pas ?
C’est vous ? Non, vous ne me dérangez pas, bonsoir.
Elle l’examina, un peu étonnée ; un sourire naquit au coin de sa bouche. Il s’approcha sans rien dire, puis, tout en la contemplant avec ses yeux bleus, prononça :
Vous savez, le mail de l’autre jour…
Elle hésita, le regarda, puis pouffa de rire en mettant sa main devant sa bouche. L’air timide, Éli continua instantanément.
Oui, je sais, ne me dites rien. Voilà, c’était moi. Je ne veux pas vous importuner.
Avant qu’elle ait dit quoi que ce soit, il tourna les talons. Mais alors qu’il quittait le bureau, il se tourna vers elle, tout en avouant :
Je suis désolé de vous avoir choquée.
Il se précipita dans le couloir et regretta aussitôt son cinéma.
À partir du grand bâtiment hospitalier, il était aisé de couper à travers les bois de résineux et de rejoindre les quelques pistes de ski de Château-Bellecombe. Malgré l’ambiance nocturne renforcée par l’absence de lune, un vent perceptible et quelques gouttes, Éli enfila ses chaussures de running {19} et se dirigea en ligne droite vers le sommet de la station. Il adorait ces moments où – alors qu’il distinguait les quelques étoiles éparses qui dansaient entre les branches – le souffle du vent atténué de la vallée du Rhône, mais suffisamment alerte pour murmurer dans les forêts, caressait ses joues et lui rappelait que la terre vivait. Cet air dépressionnaire le massait et s’engouffrait dans sa courte chevelure, à l’image de doigts amoureux. La plainte homogène du vent courait et ses variations de vitesse faisaient onduler les troncs. Par rafales, on aurait dit les dents d’un peigne cherchant précisément à démêler les mèches récalcitrantes. Éli, accompagné de quelques vers luisants, s’installa au sommet dans l’herbe rase, leva ses yeux et admira la Voie lactée pendant un long moment. Puis, dès qu’il sentit les frissons l’envahir, il déplia ses jambes et courut au Grand-Hôtel.
Après plusieurs jours passés sans lire ses mails, Éli se résigna, le cœur battant, à ouvrir sa boîte électronique, la défaite dans l’âme ; mais là, son visage s’éclaira.
Une réponse de Ludmilla y était, rédigée en anglais afin d’être plus romantique. Il la lut tout en traduisant : « Si j’avais su que c’était vous, ma réponse demeurerait B, un énorme B ; prenez soin de vous. » Sans sourciller, il décrocha le téléphone :
Ludmilla, je peux venir vous voir tout à l’heure ?
Euh… bien. Je pensais évidemment qu’on pourrait se voir… Mais même si j’avais très envie de vous entendre, de vous parler, de mieux vous connaître, je ne voulais surtout pas mettre qui que ce soit dans l’embarras lorsque je vous ai répondu. À tout à l’heure.
Personne ne sera dans l’embarras, personne. À toute !
Il raccrocha, la main crispée sur le téléphone, en criant : « Oui ! » Une grande joie illuminait son visage et il se précipita hors de son bureau à l’heure convenue, pressant le pas vers les appartements de l’administration prêtés à Ludmilla. Tout à fait à l’aise, il se sentait libéré de son stress récurrent et déboucha au cinquième et dernier étage avec entrain.
Ludmilla, je vous admire.
Elle baissa les yeux.
Je vous impressionne ? ajouta Éli, qui ne s’attendait pas à ce que Ludmilla, d’ordinaire sûre d’elle, paraisse si timide.
Un peu.
Je pars en vacances samedi, je vous propose qu’on se voie vendredi midi. Avez-vous du temps ?
Oui, je suis en récupération de temps de travail. Je propose que l’on aille au restaurant, chez ma sœur. Nous y serons bien.
OK, alors à vendredi, dit-il, l’air malicieux.
À vendredi, répliqua-t-elle, le sourire jusqu’aux oreilles.
Le jour convenu, ils s’installèrent confortablement dans un coin du restaurant. Éli, fidèle à sa garde-robe, n’admettait pas que son pantalon noir de costume trop large et sa chemise à petits carreaux rouge et blanc lui donnaient un « look » vieillot, persuadé qu’il était de leur élégance. Ludmilla n’avait pas changé entre-temps : sa séduction était à son paroxysme, mais elle se refusait à elle-même ce constat. Elle portait toujours un petit pull ajusté, mais noir et à manches longues, Éli osa la complimenter d’entrée.
Je vous trouve séduisante et absolument charmante et élégante.
Il entama la discussion, sûr de lui, le sourire aux lèvres. Elle baissa à nouveau les yeux, mais sa figure rayonnait.
Voilà beaucoup de compliments auxquels je ne suis pas habituée… Vous êtes très gentil.
Je vous fais tant d’effet que ça ?
À vrai dire, je n’ose pas imaginer que vous êtes là. Pour moi, vous êtes l’ingénieur de l’hôpital, marié, des enfants.
Les apparences sont parfois trompeuses. Je suis parti il y a plusieurs semaines de la maison de fonction où nous habitons. Je dors dans le vieux bâtiment désaffecté en haut du village, caché à l’abri des rondes des agents de sécurité dont j’ai la responsabilité !
Vraiment ? dit-elle, étonnée.
Puis elle se mit à rire.
Il reprit :
Oui, j’ai décidé de partir. Il y a beaucoup de raisons pour expliquer cela. Il y a aussi ma rencontre avec vous, il y a quelque temps… Et depuis six années, ma femme est jalouse… très jalouse de tout. Ma vie est impossible et je ne peux pas dire ce que je veux. Dès que je l’ouvre, c’est pour entendre le contraire après. Alors, vous comprenez assez vite la musique. Pourtant, j’ai cheminé dans mon cerveau. Mais je vous ai – comment dirais-je ? – apprivoisée et vous palpitez depuis déjà très longtemps dans mon cœur, ici.
Éli tapa fortement sur sa poitrine pour symboliser sa métaphore, et sans allouer de temps à son invitée, la questionna :
Tu ne peux pas comprendre si vite, mais…
Arrête…, dit-elle. Vous m’avez tutoyée à la fin de votre phrase…
Éli, gêné, se reprit spontanément.
Promettez-moi de garder le secret pour ma maison de fonction actuelle, sinon, le directeur n’appréciera pas.
Ludmilla sourit de la situation acrobatique et le rassura illico.
Je suis sa secrétaire, non ? affirma-t-elle d’un ton convaincant, ne laissant aucune ambiguïté quant à sa discrétion.
Éli marqua le pas. Ils se regardèrent, trinquèrent et burent.
Vous partez une semaine en vacances, ce soir… Vous savez, nous venons à peine de nous rencontrer et ça va faire long, soupira-t-elle, l’air songeur.
Eh bien ! Je suppose que vous ne changerez pas d’avis en une semaine… Ce sera super long, pour moi aussi, c’est tellement dur à expliquer.
Tu ne peux pas t’imaginer, lâcha-t-elle en détournant le regard, l’air un peu triste.
On se tutoie, alors ?
Elle rougit et acquiesça.
Mais on n’a pas eu le temps de discuter avec ma sœur, tiens ! Nous allons l’intercepter.
La sœur de Ludmilla, ayant couru pendant tout le service, leur accorda un peu de temps pour le dessert. Mais au moment où elle apportait les tartes aux pommes, elle trébucha et tomba sur Éli. Ludmilla pouffa à nouveau de rire alors qu’Éli enlevait les miettes de ses vêtements.
Natacha, je te présente Éli. Éli, je te présente… Natacha…
Ludmilla se coucha sur la table, n’arrivant pas à contenir son fou rire.
Enchantée, répondit sa sœur en serrant la main d’Éli. Tout se passe bien, je vois ?
Oh oui ! dit Ludmilla, l’air enthousiaste et reprenant son souffle. Tu vas encore me dire qu’on ne paie pas ?
Absolument.
J’en étais sûre. Éli, on ne viendra plus ici ! C’est à chaque fois la même chose. Ma sœur, je t’aime.
Puis elle l’embrassa, toujours euphorique.
Arrête ton cirque, petite sœur.
Natacha se redressa en détachant sa joue.
Tu sais que tu me procures toujours beaucoup de plaisir… Et pour le peu que tu passes ici… en plus, bien accompagnée…
Bon allez, ça suffit, on s’en va ! s’écria Ludmilla en faisant mine de se lever. Puis elle se ravisa en souriant.
Éli, je crois que nous serons amenés à nous revoir, conclut Natacha.
Je le souhaite aussi… Le plus tôt sera le mieux.
Voilà un homme clairvoyant.
Après deux pousse-café, Éli et Ludmilla saluèrent Natacha et Noa – son mari –, et sortirent.
Il va falloir que je retourne au travail, exprima Éli dans un souffle.
Oui, opina-t-elle en inspirant puis en expirant bruyamment. Bon, eh bien, on s’appelle…
On s’appelle. Nous nous revoyons samedi, enfin, la semaine prochaine, de toute façon, s’inquiéta Éli, dont l’expression trahissait une prise de conscience soudaine de la situation.
Elle approuva du regard et, timidement, lâcha :
Alors, au revoir.
Éli lui déposa une bise sur la joue et s’en alla, l’air mélancolique.
La semaine dura une éternité. Tous les soirs, ils se téléphonaient longuement. Éli savourait tant bien que mal ses vacances aux sports d’hiver dans la maison de ses grands-parents en Savoie. Cette maison jouissait d’une situation géographique intéressante et avait servi de point de chute à ses aventures en montagne lorsqu’il avait 18 ans. Malheureusement, sa mère était réticente à l’idée qu’il vienne seul avec ses enfants dans cet endroit froid et peu pratique.
Penses-tu, lui disait-il, je me débrouille.
Ah, tu te débrouilles ? Ça m’étonnerait, affirmait-elle conservant encore l’image de son fils à l’âge de 8 ans.
Je suis bien parti l’année dernière seul en vacances avec mes enfants, persévérait-il à expliquer.
Elle faisait mine de ne pas entendre l’argumentaire de son fils et Éli endurait cette attitude autoritaire maternelle. Comme il se justifiait à chaque fois, il avait décidé de prendre de la distance.
Éli, tu viens ? insista-t-elle au moment du repas.
J’arrive, je suis au téléphone. Comment vas-tu, ma chère Ludmilla ?
Ouf, au boulot c’est la catastrophe. Ma directrice me leste à coup de mails toutes les demi-heures. Tu me manques, tu sais.
Un silence s’ensuivit.
Toi aussi, tu me manques. Tous les matins, je pense à toi quand on monte au ski et je suis ému. Là, je regarde la lune, elle est belle comme toi… Les étoiles pétillent d’une façon croissante au couchant, puis scintillent…
Tu es un vrai poète.
Il faudra que je te fasse lire quelque chose.
Quelque chose ?
Oh, une histoire que j’ai écrite sur mes aventures en montagne. Tu me diras ce que tu en penses.
Tu pourras me l’envoyer par mail ?
Oui, mais je n’ai pas accès à Internet, ici. Je te l’enverrai dès mon retour… En attendant, je t’envoie des SMS.
Oh, autant que tu veux. J’aime te lire… Je m’ennuie.
La mère d’Éli fit résonner sa voix perçante.
Éli !
Oui, j’arrive, maman.
Éli aspirait à gagner du temps et souhaitait continuer, mais il se résigna raisonnablement.
Bon, j’ai ordre d’aller manger. Je t’embrasse très fort, ma chère amie, gros bisous et bonne nuit au pays des songes.
Oui, assura-t-elle, hilare, je te retourne tes souhaits et à demain.
La lune se cacha derrière les châtaigniers, mais les quelques rayons passant au travers de la cime des arbres effleuraient le pan nord de la toiture en ardoise du four du grand-père d’Éli. De petits éclats brillants parsemaient, çà et là, la couverture et ôtaient l’aspect lugubre de la modeste dépendance à l’embase carrée, dont la voûte centenaire, en pierres du pays, couvrait un magnifique four de boulanger. Les anciens attisaient un feu nourri pendant plusieurs jours et cuisaient le pain pour l’ensemble du village ainsi que des pizzas et des tourtes. Les précieuses boules de seigle et de blé s’entassaient alors dans l’écurie, maintenue en température par les ruminants de la ferme. Grâce à cette préparation, les villageois disposaient de plusieurs mois de consommation et, pour contrer l’humidité et l’odeur qui s’incrustaient au fur et à mesure dans leurs savoureuses denrées faites maison, ils les enfournaient pendant quelques minutes dans la cuisinière à bois, juste avant de les déguster. Cette étape restaurait la fraîcheur et la saveur croustillante de la croûte, et les enfants se régalaient d’associer un carré de chocolat à cette pâte chaude et craquante.
Le jeune père, absorbé par ces pensées d’antan, retomba lourdement sur terre dès qu’il écarta de son cadre la grosse porte d’entrée en chêne massif.
Éli, c’est tout le temps la même chose : dès que le repas arrive, tu disparais, prononça sévèrement sa mère.
Blasé, il ne cacha pas son état d’âme.
Ouais…
Oui. Eh bien, le repas, c’est important. Mais tu as l’air triste ?
Éli ironisa :
Oui, maman ! Non ça va, je ne suis pas triste…
À l’heure du repas, tu dois assumer ton rôle de père, celui qui parle, qui raconte, qui montre l’exemple, aux yeux de ses enfants.
Ouais.
Et cesse de dire « ouais » et de regarder ton téléphone. Ce n’est pas marrant, à la fin !
Une pie bavarde, voilà ce qu’Éli pensait chaque fois que sa mère lui débitait une morale connue d’avance et lui rabâchait les mêmes plaintes. Après le repas, impatient, il rédigea un mot électronique avec des capacités de création inédites, désormais.
« Bonsoir, ma chère Ludmilla,
Tu m’as devancé dans la profondeur des propos. Mais ça ne sera pas toujours le cas, alors profites-en. Tu m’as beaucoup divulgué ton ressenti et tes sentiments profonds… Merci du fond du cœur. J’ai le désir de te donner de l’amour, de t’emmener… »
Puis il continua sa prose.
Ludmilla se coucha de bonne heure ce soir-là et elle ne lui répondit par mail que le lendemain matin, scrutant le SMS à son travail.
« Mme D., ma collègue de bureau, doit se demander ce qui m’est arrivé, car à la lecture de ton message, mon visage a dû changer de couleur ! La nuit fut à rallonge pour moi aussi… L’impatience, le désir, la curiosité et la joie m’ont tenu compagnie et je crois savoir qu’ils resteront avec moi pendant encore une dizaine de jours ! J’ai un principe : toujours dire ce que j’ai sur le cœur. Parfois ça peut faire mal, j’en conviens. Mais comme tu le dis, la vie réserve beaucoup de surprises et pas que des bonnes, alors je ne veux pas perdre de temps. Je pourrais jouer la fille farouche et te dévoiler petit à petit mes sentiments. À quoi bon ! Tous les mots que tu viens d’écrire soufflent l’oxygène dont j’avais tant besoin en ce moment. Pour le coup, je ne te devance plus, nous en sommes au même point, et c’est ça qui est beau. Savoir que tu comptes pour quelqu’un est selon moi un des sentiments les plus importants. Nous le savons maintenant. Je crois aussi en toi, en nous, Éli. Bon, je vais devoir descendre de mon nuage, la France a besoin de moi ! Au boulot. Profite de ta longue et rayonnante journée, je t’embrasse et à plus tard. »
Le samedi tant attendu arriva. Éli, tout excité, appela Ludmilla sur la route quelque temps avant de la rejoindre. Une destination incrustée dans mon avenir , analysa-t-il.
Ludmilla, je suis à une demi-heure de chez toi, je me pointe devant ta maison ?
Non, je suis avec une copine, je préfère que tu te fasses discret. Passe me prendre derrière le champ.
OK, à tout à l’heure.
À tout à l’heure, homme.
Parvenu non loin de chez elle, Éli se montra furtivement. Ludmilla traversa le pré en courant et sauta dans sa voiture. Elle fut kidnappée aussitôt par l’alpiniste qui mûrissait une idée bien définie dans ses méninges. L’endroit où il désirait lui déclarer son amour devait être en plein air, au milieu de nulle part et, si possible, avec une vue superbe sur les Alpes, ces montagnes qu’il aimait tant. Son premier baiser avec Ludmilla serait romantique, intime et authentique, comme il avait l’habitude d’être.
Où va-t-on ?
Éli, en raison de sa faible expérience, appréhendait les femmes maladroitement. Pourtant, il les interrogeait systématiquement dans ce style de situation. Ludmilla lui consentit la liberté du choix.
Où tu veux, peu m’importe.
Je t’emmène au Grand Serre. Tu verras, la vue est magnifique, surtout sur les sommets de l’Oisans, en mars.
C’est d’accord, acquiesça-t-elle d’un signe franc de la tête.
Au bout de quelques kilomètres, Éli mit sa main sur la cuisse de la jeune femme. Elle l’enleva aussitôt. S’ensuivit un long silence dans le véhicule.
Ce n’est pas grave, on verra tout à l’heure, dit-elle en brisant l’atmosphère devenue cristalline.
Après quelques sinusoïdes d’une route ascendante en pleine végétation, les sapins et les pins se substituaient aux feuillus et ornaient massivement des pans entiers de montagne. Plus haut, la végétation devenait rare ; les plants de framboisiers, puis de bruyère d’altitude, s’invitaient progressivement à la place des fougères et de l’herbe touffue.
C’est là, précisa-t-il.
Empruntant une route forestière, ils s’arrêtèrent au lieu-dit Combe-Boisse, puis, de là, emboîtèrent le sentier et commencèrent à marcher dans la forêt dense de pins remarquables et classés. Ludmilla s’arrêta, ils se regardèrent. Elle lui ceintura la taille et releva les yeux. Éli la serra dans ses bras et l’embrassa rapidement. Après un court instant symbolique et rempli d’émotions, la progression s’enchaîna, sans mot dire. Puis, quelques hectomètres plus loin, et alors qu’ils s’extirpaient du bois, Éli rompit le silence.
C’est joli, non ?
Oui…
Ludmilla découvrit les crêtes dentelées et sa figure juvénile s’enflamma.
Tu sais, j’attends ce moment depuis un sacré bout de temps…
Moi aussi. Je t’ai attendue…
Plusieurs fois, des haltes tendres meublèrent le parcours. Puis ils parvinrent au sommet. Le vent du nord sifflait dans leurs chevelures alors que Ludmilla, à califourchon sur l’arête, se détachait sur le bleu azur d’altitude. Légèrement en contrebas, ils se couchèrent dans l’herbe cernée de rhododendrons. Ces derniers étaient entourés de buissons surchargés de cynorhodons rétrécis par la rudesse de l’hiver. Avec l’air poète, la jeune femme promena son regard sur son compagnon.
C’est beau, avoua-t-elle.
Je ne m’en lasse jamais. Regarde, tu vas vraiment distinguer comment s’appellent tous ces pics : Le Taillefer, la Meije là-bas, la Barre des Écrins, ici devant, la Roche de la Muzelle, La Tête des Fétoules. Au fond, l’Olan, les Rouies devant l’Armet, et derrière, Grenoble dans la cuvette.
C’est super de posséder cette culture ! La plupart des gens viennent en station de ski et ne connaissent rien du reste, comme moi d’ailleurs.
En ma compagnie, tu apprendras à décortiquer les sommets et je t’initierai à la montagne. C’est ma première expérience, la vie en altitude.
Qu’exerçais-tu comme métier ?
J’ai été aspirant guide pendant deux ans et moniteur de ski, puis j’ai eu un grave accident qui m’a valu d’être hélitreuillé. Heureusement qu’on avait une radio, car à l’époque, les portables n’existaient que dans les voitures de ministres. Huit mois plus tard, je remarchais normalement, et onze mois après, je réussissais une voie cotée très difficile en glace.
Que t’est-il arrivé ? demanda Ludmilla, inquiète.
Quelques fractures… Trois à la colonne, une quinzaine dans la cheville droite, mélangées avec une luxation sous-astragalienne et astragalo-scaphoïdienne. Je connais par cœur la leçon.
Et tu t’en es remis sans séquelles ?
Oui. J’ai suivi sagement les conseils d’un ami kinésithérapeute qui maîtrise le sujet. Une méthode fondée sur l’écoute du corps et un planning adéquat ont permis une guérison inespérée. Il suffisait d’être patient.
Au soleil couchant, ils entamèrent la descente et rentrèrent le soir chez Ludmilla. Éli gara sa voiture suffisamment loin, puis revint à pied. Longeant le mur tel un cambrioleur, il pénétra dans l’immeuble et monta au dernier niveau pour découvrir rapidement le petit appartement douillet de sa nouvelle compagne. Déjà affairée à savoir ce qu’elle donnerait à manger à son montagnard, elle le questionna :
T’as faim, Bobby ?
Un peu… mais pourquoi Bobby ?
Un surnom que j’affectionne pour toi. Je ne mange pas beaucoup, tu sais… Je suis seule… Enfin non ! J’ai un homme dans ma vie.
Ah ? s’intéressa-t-il, un peu jaloux.
Éli ne parut pas étonné, mais sa langue avait tremblé. Ce détail n’échappa pas à la jeune femme, dont les pointes d’humour se mixaient spontanément à son langage courant. Elle rectifia son propos, avant que le doute ne vienne habiter le jeune arrivant.
Non, ne prends pas peur, c’est un chat. Tiens, admire-le, anéanti sur le lit comme d’habitude. Il s’appelle Krousty.
Bonjour, mon ami, manifesta amicalement Éli en le caressant.
Le félin se mit à feuler, mais Ludmilla lui expliqua :
Ne sois pas effrayé, ce n’est pas un voleur. C’est mon ami, enfin… mon compagnon, maintenant.
Éli rougit instantanément sans s’en rendre compte.
On mange sur le pouce. Moi tu sais, je ne suis pas difficile. Et puis je cuisine seulement de temps en temps. Aimes-tu les pâtes ?
Oui, j’adore les nouilles.
Alors, allons-y pour les nouilles.
La dégustation terminée, ils s’affalèrent sur le canapé. Après un instant de silence, les deux jeunes gens se regardèrent et s’embrassèrent à la dérobée. La jeune femme inclina lentement la tête sur l’épaule de son compagnon. Il l’enlaça et lui déclara :
Ludmilla ?
Oui ?
Je t’aime.
Tu m’as arraché les mots de la bouche… salopard.
Elle se redressa vivement, scruta Éli et, avant qu’il ait le temps de balbutier quoi que ce soit, lui répondit en hâte :
Je t’aime aussi. J’ai énormément confiance en toi, je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça.
Ils se serrèrent à nouveau très fort.
L’appartement de Ludmilla, bien qu’étroit, était fonctionnel. Tout en contemplant les montagnes sans vis-à-vis par la fenêtre du salon, ils s’assirent dans le canapé. Ludmilla décrypta :
Tu ne vois pas que mon souhait le plus cher est que tu campes chez moi ? Tu ne vas pas rester planqué dans ta cachette au risque de te faire récupérer par tes propres agents ? Et puis… nous devons vivre notre vie, maintenant.
Camper ici ou au Grand-Hôtel, j’hésite ? rétorqua Éli.
Sans plus attendre, il lui conta le coup du camping à l’hôpital. Tandis que Ludmilla riait aux éclats, il enchaîna :
Tu as raison. Demain, je prends ma valise et je viens ici. Tu es donc prête pour la grande aventure ?
C’est fou. Oui, Éli, je suis prête.
Éli et Ludmilla décidèrent de partir pour leur premier long week-end de mai en camping sauvage. Après deux jours dans des structures classiques, ils optèrent pour une organisation itinérante. « Tu verras, lui disait Éli, c’est fabuleux de se sentir seul et en communion avec la nature. La nuit, tu entends plein de bruits, l’ambiance est magique ! » Un soir, sous une pluie diluvienne, alors qu’ils étaient perdus dans une petite vallée au bord d’un ruisseau dans les bois, Ludmilla, apeurée, dévisageait Éli. Il l’invita à s’exprimer :
C’est la première fois, j’ai peur, souffla-t-elle avec une petite voix.
Peur de quoi ?
Qu’on vienne et qu’on nous assassine.
Tu regardes trop la télé, ça fait rire les campeurs, ces allusions. Voilà plus de trente ans que je fais du camping et dans des coins encore plus paumés que ça. Je n’ai jamais entendu une chose pareille.
Que tu crois… au père Noël. T’es-tu rendu compte de là où nous avons aluni « sa mère la péripatéticienne » ? Oh pardon, je suis grossière ! Ces mots sortent tout seuls quand je suis surprise, mais c’est vraiment vilain.
Elle masqua sa bouche, mais tout en riant, Éli la rassura :
Non non, ne t’excuse pas, ça ne me touche pas. En revanche, c’est plutôt rigolo comme expression, non ?
Oui, dit-elle en riant sous cape. Toi aussi tu en as, des expressions pittoresques ! Non, mais, as-tu idée de là où on s’est planqué ? La pluie tombe à seaux et je suis sûre qu’aucune civilisation n’existe à moins de sept kilomètres. Si quelqu’un vient, le paysan du coin, il nous plombe. Moi, j’ai l’habitude de mon téléphone, de regarder Internet le soir et de m’endormir avec des émissions culturelles enregistrées au préalable, les oreillettes bien ajustées.
T’inquiète. Il n’y a eu qu’une histoire de ce genre, l’affaire « Dominici », et on n’a jamais su qui avait commis le crime.
Oui, précisément, on n’a jamais su, mais plusieurs campeurs se sont fait plomber les dents. Il faudra que je te montre un film, Le projet Blair Witch {20} . C’est des jeunes qui se perdent et qui se font assassiner.
Éli montra un de ses piolets, camouflé sous son sac à dos lui servant d’oreiller, et expliqua :
Eh bien, moi, je suis prêt. Avec ça, t’es tranquille. Non seulement tu pénètres dans une baraque en moins de deux minutes, mais tu le plantes comme tu veux. Dans la plupart des films dont les spectateurs ingurgitent aveuglément les éléments, les prenant pour argent comptant, tu vois des personnages poignardant leurs victimes sans effort, alors qu’en réalité tu ne peux que très difficilement planter un couteau dans quelqu’un. La peau est très dure et les vêtements ne sont pas si faciles que ça à transpercer. Avec un piolet, la force que tu développes est extraordinaire. D’ailleurs, pour l’ancrer dans de la glace vive, il en faut de l’énergie, et il n’y a pas plus dur que de la glace durcie à moins vingt degrés. Aussi, j’ai pensé à tes craintes, vu que tu n’as pas l’habitude de camper. Alors cesse de psychoter, les découpages de campeurs, ce n’est que dans les films.
Tu me rassures !
Dans mon histoire que je t’ai écrite, ma trajectoire a croisé un renard dans les bois au-dessus de Termignon-la-Vanoise, et ce fut l’unique instant au cours de ma précédente carrière d’alpiniste où l’angoisse m’a dominé. Quand tu entends craquer une branche dans ton dos, seul au milieu d’une immense forêt, tu transpires instantanément… même en plein hiver.
Et tu crois que tu vas t’en tirer comme ça ? Raconte-moi une histoire.
Ludmilla appréciait qu’Éli livre ses histoires de montagne. Comprenant que pour elle, le couchage du jour était exotique, le jeune homme narra l’ascension de la première de l’Aiguille Verte où le porteur d’Édouard Whymper, excellent alpiniste anglais du XIXe siècle, avait mangé l’intégralité du casse-croûte, croyant que le premier ascensionniste et son guide chamoniard avaient été tués. Revenus tardivement de leur expédition du fait de difficultés extrêmes, ces derniers avaient rattrapé le glouton qui avait entamé la retraite et, furieux de ne pouvoir se restaurer, avaient couru vers Chamonix. « Il a graissé le glacier », s’était moqué Whymper en décrivant la suée du porteur, dont la digestion avait été malmenée par la rapidité des foulées de l’anglais durant les trois heures de marche syndicale vers la vallée.
Éli sourit en examinant sa compagne dont les yeux s’étaient fermés, puis il s’endormit.
Le jeune homme eut l’impression de somnoler une courte minute et se réveilla en sursaut. Il tâtonna et agrippa sa lampe frontale. Ses yeux s’habituèrent aux milliers de lux qui dansaient dans le volume restreint de la tente. Il sursauta, Ludmilla avait déserté la guitoune. Son cœur palpita. Il releva la fermeture éclair et illumina les alentours du campement. « Ludmilla ? Ludmilla… », supplia-t-il vainement. La densité des feuillus absorbait les décibels de telle manière qu’il était évident pour le campeur que la portée de sa voix n’excédait pas une vingtaine de mètres. Il se faufila à travers l’ouverture en tissu et enfila ses chaussures posées entre le double toit et l’abside. Éli arrosa copieusement la végétation avec le faisceau d’électrons à sa disposition et son palpitant accéléra de plus belle : non seulement Ludmilla était invisible, mais il n’y avait aucune trace de pas, aucune empreinte visible. Des milliers de gouttes glissaient sur les feuilles toutes jeunes et leurs bruits ressemblaient à une pluie saccadée. L’humidité était telle que les vapeurs issues du sol chaud enveloppaient les arbres jusqu’à disparaître à quelques mètres de hauteur.
Éli courut dans toutes les directions. Une fois les lieux adjacents à la tente examinés, l’alpiniste fouilla ses affaires et dénicha son piolet dont la position sous sa tête n’avait pas bougé. Son jumeau muni d’une « panne », qu’Éli avait pris soin d’emporter, avait déserté les lieux. Une réflexion efficace et spontanée quant à la situation conduisit le jeune homme aux yeux effarés à effacer toute trace du campement. Il plia les duvets, rangea scrupuleusement son sac et s’enfuit en courant. Rejoindre la route le plus rapidement possible s’avérait être un salut raisonnable. En chemin, il espérait trouver quelqu’un ou apercevoir les reliefs de la trace de Ludmilla. Où était-elle ? Et si elle revenait, que penserait-elle ? s’interrogea-t-il, de plus en plus choqué.
Le chemin était caillouteux ; des morceaux de calcaire pointus perçaient le matelas de feuilles mortes, d’autres, éparpillés, roulaient sous les pieds et guettaient une inattention de l’aventurier pour le mettre subitement à terre. À l’approche d’un bief, Éli s’essuya les yeux et posa délicatement ses pieds sur les rochers glissants. Ses enjambées minutieuses ne l’épargnèrent pas ; son pied droit en dévers adhéra maladroitement. Il perdit l’équilibre et sa tête fut propulsée dans le ruisseau.
Il ouvrit les paupières, le crâne comprimé sous une masse extérieure à son champ de vision ; une migraine aussi lourde qu’un réveil après une prise de somnifères l’assommait et empêchait tout mouvement à chacun de ses membres. De l’eau ensanglantée coulait de sa bouche.
Tu baves ! Ah ! Tu baves, mon chéri.
Éli fit basculer sa tête et aperçut Ludmilla.
Oh ! Quel cauchemar !
Tu as bien dormi, ça fait une demi-heure que je t’observe. Les rayons du soleil m’ont réveillée.
Horrible, j’étais dans un cours d’eau… Tu avais disparu.
Stop ! Tu vas me faire peur.
Éli se redressa et mit un terme à la conversation afin d’éviter d’apeurer sa compagne. Franchissant le double toit, il s’affaira dans l’herbe.
Bon, il est l’heure de déjeuner et ensuite, nous nous promènerons.
Le lendemain soir, deux longues journées de randonnée avaient saturé les genoux féminins et Éli anticipa les rêves de Ludmilla.
Ce soir, je te masse les pieds.
Les jeunes gens réintégraient le camp de base, mais le jeune homme ne voulait pas s’abonner à des équipements de confort. Désireux d’inculquer l’esprit « camping aventure » à Ludmilla, il prit néanmoins en compte les besoins de propreté de la jeune fille et, soucieux de ne pas la perturber sur ce point, lui suggéra :
On va se doucher dans ce camping, puis nous irons mettre la tente dans un endroit sympa. Le temps est au beau fixe et il n’y a personne vers le côté est des Aiguilles de Lus-la-Croix-Haute, au fond de la vallée.
Se doucher, mais nous ne sommes pas du camping ? ironisa-t-elle, perturbée.
Éli, sûr de lui, amorça une démonstration sans présager des conséquences immédiates de la situation.
T’occupe, on ne va pas stagner ici longtemps… Ce n’est pas un obstacle, tu sais. Dans mon livre, je me suis bien douché dans un hôtel sans avoir de chambre.
Ah, tu peux m’approfondir l’explication de ton intrusion ? J’ai oublié les détails ! proféra-t-elle malicieusement.
C’est simple, nous revenions avec deux amis d’un séjour de dix nuits en haute montagne. Parvenus à Argentière près de Chamonix, nous désirions repartir, mais nous étions recouverts de sueur séchée et salée, nos pieds macéraient dans un bain humide où même une chèvre et un bouc n’auraient pas retrouvé leurs petits. Nos cheveux huilaient nos doigts dès qu’on se grattait le cuir chevelu. Alors, nous nous sommes dissimulés du côté de l’entrée du personnel d’un hôtel et, par la porte de sortie des poubelles de la cuisine, nous sommes montés dans les étages jusqu’en haut, où on a trouvé une douche commune coincée au milieu des combles. Celle-ci nous a décrassés les uns après les autres. À la fin, ça s’est joué à trois fois rien pour ne pas se faire choper, mais c’était bien marrant.
Ils ricanèrent et, parallèlement, scrutèrent l’entrée, mais ne virent aucune personne suspecte. Après une pénétration éclair dans le camping sur la pointe des pieds, ils se douchèrent dans les blocs sanitaires communs. En sortant le premier, Éli tomba sur le propriétaire. C’était un homme robuste de 45 ans aux cheveux noirs et à l’aspect cool, mais visiblement très en colère d’après l’air grave qui se lisait sans traduction sur son visage. Il resta figé comme une statue devant l’entrée des douches et examina Éli, mais ne dit mot au début.
Éli entama la conversation sans se démonter.
Bonjour.
Vous auriez pu me demander… non ?
L’ingénieur était un peu gêné, tout de même, alors qu’au même instant, Ludmilla, douchée, entendit le propriétaire et resta terrée dans sa tanière improvisée. Son ami ne trouva rien à dire et ouvrit la bouche pour rester poli.
Ben, ouais…
Le propriétaire, devenu ironique, rétorqua :
Ben ouais…
Ludmilla abandonna à son tour la douche et prit les devants.
Oh, nous n’avons pas beaucoup consommé d’eau… Nous avons les moyens de vous payer.
Le gérant devint plus souple et sourit.
Non, vous avez une bonne tête, mais ne recommencez pas. La prochaine fois, vous me prévenez ? Hein ? Ce sera plus simple. Je ne sais pas si vous avez l’habitude de ce coup-là, mais la mayonnaise ne prend pas à chaque fois. Mes webcams renvoient les images sur mon téléphone en temps réel, alors même si je suis dans ma cave, je vous vois…
OK, bon. Eh bien, merci encore, répondirent les deux jeunes gens avec plaisir.
Ils pouffèrent de rire puis décampèrent. La petite route menant aux Aiguilles de Lus-la-Croix-Haute serpentait au milieu d’une ancienne vallée glaciaire. Ces tours pyramidales, de près de mille mètres de haut, mirent un point final à cet itinéraire inédit pour Ludmilla. Les deux amoureux bouclèrent là leur périple des trois journées ensoleillées qu’ils avaient dédiées à une exploration minutieuse.
* * *
Éli assurait les astreintes de direction et, malgré l’éloignement géographique de son hôpital, l’ingénieur s’était donné comme objectif de palier toutes les contraintes techniques du site. La panne électrique était potentiellement la bête noire des hôpitaux, même si les productions de chauffage et le passage en « tout IP » {21} sur les réseaux informatique et téléphonique représentaient deux paramètres également incontournables. Aussi, il entreprit de faire changer les groupes électrogènes de remplacement, dont certains, vieillissants, posaient quelques soucis. Après de lourds travaux qui handicapèrent les services de soin pendant plusieurs mois, Éli se sentit davantage serein. Pourtant, par un calme dimanche après-midi, il n’imaginait pas que sa garde administrative puisse tourner au drame. Alors qu’il se reposait paisiblement avec Ludmilla, un appel de la sécurité retentit.
Monsieur Desmartes, pouvez-vous vous rendre au service des comas ?
J’arrive, que se passe-t-il ?
Un parent d’une patiente a des soucis avec des visiteurs extérieurs.
Parvenu dans le bâtiment hospitalier, Éli emprunta l’escalier menant au premier étage et croisa trois hommes qui dévalaient les marches.
Oh, où allez-vous si vite ?
Mais les intrus ne lui répondirent pas et filèrent sans demander leur reste. L’ingénieur se dirigea vers la chambre concernée, accompagné de l’agent de sécurité, et trouva un homme d’une soixantaine d’années tristement appuyé contre le mur de la chambre de son épouse.
Qu’avez-vous, Monsieur ? questionna amicalement Éli.
Qui êtes-vous ?
L’homme portait une petite moustache et des lunettes rondes. Une chevelure mal entretenue encadrait son crâne à moitié découvert.
Je suis le directeur de garde, je peux vous aider ?
Oh, merci, Monsieur. (L’homme attrapa le bras de l’ingénieur et le fixa du regard) Voici mon histoire.
Excusez-moi, mais ne serait-on pas plus à l’aise dans le patio ?
Éli évita de regarder la personne allongée sous appareil respiratoire et emmena le visiteur dans la salle de détente.
Je vous écoute, murmura-t-il.
Voilà ! Vous avez observé ? Ma femme est dans le coma depuis quinze ans. Je viens lui parler tous les jours. Ma fille n’a pas de travail et vit chez moi. Mais ces derniers temps, elle s’est trouvé un ami, un copain quoi, dont les fréquentations ne sont pas toutes à conseiller.
Je vois.
Et il s’avère que ce copain a des dettes, quelques centaines d’euros, je crois.
Éli avait ouï dire que quelques trafics se développaient sur le plateau, mais il n’avait jamais été confronté directement à ces dealers, si ce n’est en liaison avec les infirmières du service « d’addictologie ». Leurs rapports successifs envoyés à la direction relataient les largages nocturnes et incessants de doses de poudre commandées par les patients auprès d’anciens pensionnaires.
Et que vous impose-t-il ? s’enquit Éli.
Il me contraint de rembourser à sa place.
Et quels sont ses types de dettes ?
Je ne sais pas trop, j’ai l’impression…
Dites-moi.
Éli insista, car il soupçonnait que l’homme, usé par ses problèmes familiaux, se sentait démuni. En tant que directeur de garde, l’ingénieur communiquait efficacement et avec générosité ; la fréquence et l’hétérogénéité des cas rencontrés pendant les sept jours consécutifs de garde administrative se résolvaient principalement par une communication efficace. Cet item s’appelait ainsi, au sein des unités de valeur en management dispensées pendant la formation universitaire d’Éli.
J’ai l’impression que ce sont des deals.
Du trafic ?
Oui.
Votre gendre n’a pas de bonnes fréquentations, n’est-ce pas ?
Éli pensa à deux de ses jardiniers, dont la fraîcheur matinale pas toujours exemplaire n’incitait en aucune manière un manager averti à être généreux. Pourtant, de bonne volonté certaine, ces spécimens rares mais concentrés sur le plateau de Château-Bellecombe, consommateurs de plantes à sensations fortes, appréciaient sans nul doute de dérouler de bons tuyaux à leur chef. Un raccourci pour eux vers une reconnaissance des primes d’astreinte-neige suggérées par Éli à son directeur, mais dont ils n’avaient pas encore touché un seul centime jusqu’à présent.
Hermétique au faciès de l’ingénieur trahi par ses propres pensées discordantes, le vieil homme répondit :
Je le pense.
Éli atterrit soudainement et, après recoupement avec les us et coutumes les plus originaux de ses subordonnés, affirma :
C’est de l’herbe qu’il achète ?
Peut-être.
Dites-moi la vérité, n’ayez pas peur, nous allons appeler la gendarmerie.
Oui, il achète de la drogue.
Et combien doit-il ?
Huit cents euros.
Les avez-vous ?
Oui, mais je ne veux pas les lui donner.
Éli fit venir les gendarmes. Ils consignèrent les faits dans un procès-verbal et, avec la reconnaissance sincère du pauvre homme, l’ingénieur rentra chez lui.
* * *
Six mois plus tard, Ludmilla et Éli quittèrent le modeste appartement de la jeune femme pour emménager dans l’ancienne maison de fonction mise à la disposition d’Éli « pour nécessité absolue de service ». Les deux jeunes gens préparaient discrètement leur mariage. En effet, le boss de Ludmilla dépréciait le poste d’Éli et se serait immiscé dans leur relation – avec son toupet légendaire – pour dissuader la jeune femme, s’il en avait été informé.
Âgé de 60 ans, mais débordant d’énergie, le haut fonctionnaire n’avait pas d’ordinateur sur son bureau. Par contre, adepte des téléphones hi-tech, il communiquait en permanence avec sa fille en internat à Lyon et se gargarisait, auprès de son assistante de direction, de formations en tous genres pour progresser dans le domaine des outils de communication. Très gentille, cette dernière s’arrachait bien souvent ses courts cheveux noirs en tentant désespérément de faire ingurgiter à son chef les automatismes du Web. Trapu, les cheveux grisonnants avec des lunettes sans monture, Grimonel s’accordait à être chaleureux dans ses propos et n’était pas avare de compliments. Il ne lésinait pas non plus sur les mots quand il jugeait nécessaire de produire de longues tirades harassantes pour remettre sur le droit chemin ses subalternes peu autonomes.
Un matin, le vieux directeur, matinal comme à son habitude, entrouvrit la porte entre son bureau et celui de son assistante et dévoila une mine réjouie.
Betty ?
Oui, Monsieur ?
Pouvez-vous m’expliquer comment on s’inscrit sur « Facebook » ?
Mais bien sûr.
Tenez, utilisez le portable de la direction et prenez ma place.
Betty s’assit non sans une certaine gêne dans le fauteuil de Grimonel. Les explications furent brèves mais complètes et, une fois le profil développé, le directeur devenu internaute, satisfait, s’installa aux commandes.
Bon, s’enthousiasma-t-il, je vais envoyer mon premier mail pour créer des cercles.
Monsieur le Directeur ?
Oui.
Il est primordial que je vous explique aussi autre chose. Vous vous êtes abonné à un accès Internet personnel, non ?
Oui, je viens d’installer une box chez moi.
Le problème est que vous avez donné l’adresse de la boîte mail de la direction générale et que je reçois vos mails et vos factures de commandes de films.
Ah, effectivement. Il faut que je vous dise, je n’avais pas d’adresse personnelle.
Oui, mais maintenant avec « Facebook » vous l’avez, votre adresse.
Et comment fait-on pour corriger tout ça ?
J’ai besoin de vos identifiant et mot de passe présents au sein de votre contrat pour que nous puissions modifier vos paramètres d’accès.
Mais je ne suis pas chez moi !
Peu importe. Votre compte est consultable sur le site de votre opérateur, quel que soit l’endroit où vous vous connectez.
Impressionnant ! Les technologies modernes sont décidément imparables.
Betty corrigea les bévues et pria son directeur de modifier lui-même les mots de passe conjointement exploités dans la boîte électronique de la direction de l’hôpital et la sienne.
Je les oublie tout le temps, mettez les vôtres.
Vous n’y pensez pas ! Vous vous rendez compte de la responsabilité que vous me faites porter ? Utilisez votre code de carte bleue, insista fermement Betty qui commençait à s’impatienter. Vos rendez-vous sont là, allez !
Elle entrebâilla la porte et fit entrer les visiteurs afin de clore le débat. Le directeur soupira comme un enfant stoppé en cours de partie d’un jeu addictif et accueillit, détendu mais contraint, ses invités.
Peu de temps après, un soir, Grimonel surfait sur le Web et tomba sur Meetic. Quelques kilowatts d’énergie dissipés plus tard, il parvint à s’inscrire dans la catégorie cinquantaine bien tassée. Des quadragénaires sont à portée de main , spécula-t-il. Une réponse s’afficha dans ses tablettes alors qu’il s’employait à diffuser de bonnes images dynamiques de son profil.
« Bonjour, je suis célibataire, la quarantaine, l’esprit ouvert, mais j’ai mes habitudes. Je souhaiterais les dépasser avec un homme d’âge respectable et au statut reconnu. Vous êtes un haut fonctionnaire dépendant du ministère de la Santé et je pense sincèrement que nous pourrons nous entendre. Mon mètre soixante-cinq surélevé par de longs cheveux bouclés châtains synthétise mes mensurations. Je travaille dans une institution de tutelle. »
Scrutant le mail comme un archéologue son squelette, Grimonel répondit :
« Madame, 50 ans et trois mariages plus tard, ma jeunesse ne s’est pas envolée. J’ai plaisir à sortir entre amis, à me rendre aux spectacles et à courir les week-ends. J’aspire à partager mon savoir et à apprécier une personne chaleureuse, capable de puiser dans son potentiel pour repousser ses limites. Je m’emploierai à faire de même. »
Grimonel se confiait usuellement à Ludmilla en qui il avait entièrement confiance, mais le directeur de la CHT ne pouvait assumer seul les réunions institutionnelles, et un beau jour, lui attribua un directeur adjoint. Sa supérieure hiérarchique était une jeune dame, Anaïs, récemment diplômée et affectée pour son premier poste à Château-Bellecombe. Ayant souvent recours aux connaissances de Ludmilla, Anaïs se retrouva très proche d’elle, sa trentaine étant fraîchement franchie. Seulement deux ans les séparaient et, en effet, les deux jeunes femmes avaient tout en commun. Une complicité s’installa rapidement et durablement.
Légitimement, elles s’attribuaient un pouvoir de séduction qu’aucun homme ne niait. Ludmilla possédait cependant une vision plus claire que sa supérieure devenue son amie, car elle savait revendiquer son indépendance. Autant Grimonel fascinait Anaïs, autant Ludmilla, absorbée par ses tâches, ne se sentait pas du tout séduite par son boss. Elle l’appréciait énormément comme manager, mais elle gardait ses distances et n’hésitait pas à contredire celui qui finissait toujours par tirer les ficelles. Grimonel savourait cette relation, car la majorité de ses subordonnés pliait sans combattre, marquant ainsi un manque de personnalité. Ludmilla avait repéré le comportement séducteur d’Anaïs envers Grimonel, mais elle ne lui en avait jamais parlé.
Un jour, elles s’organisèrent une séance de shopping « pour flâner et discuter un peu », entonna Anaïs, dont les aveux rapides furent résumés de la façon suivante : « j’aime faire des courses, mais pas seule. » C’est en sa compagnie que Ludmilla choisit sa robe de mariée. Dans la voiture, une sérieuse conversation s’engagea entre les deux jeunes femmes.
Ludmilla, tu sais que j’ai un grave problème ?
Non, je l’ignore, mais tu vas tout me dire. C’est ton mari qui t’envoie des SMS depuis ce matin ?
Mon mari et moi, on ne s’entend plus depuis plusieurs mois déjà. Tu le connais, un vrai rustre… C’est un chasseur, un gros lourdaud quoi ! Il n’y a que sa passion qui compte pour lui. Le reste, je me demande si ça existe dans sa petite tête. Tu n’as pas besoin de croquis ? Et puis oui, tu vois, il ne me lâche pas et me harcèle tout le temps afin de savoir ce que je fais. Un vrai ado. Il m’appelle quatre fois par jour.
Je m’en doutais. Mais dis-moi, tu n’as pas par hasard des idées avec notre directeur ? Je vous trouve bien complices… Quand on s’envoie des SMS en réunion…
C’est vrai qu’il est doué. Il a de l’humour, mais il a 62 ans, mazette ! Il me fait rire. Tu te souviens de l’autre jour, au conseil de surveillance ?
Dans sa voiture, Anaïs commença à mimer la scène du discours de monsieur Grimonel, directeur du centre hospitalier de Château-Bellecombe, au cours d’un conseil d’administration nouvellement appelé conseil de surveillance.
Mesdames et Messieurs les administrateurs, Madame la secrétaire de la CGT, Mesdemoiselles, Mesdames et Messieurs les membres représentant les usagers, j’ai le plaisir de vous présenter Anaïs Braidler, nouvelle attachée d’administration, qui succède à madame Maurice. Madame Braidler aura en charge les affaires générales et sera épaulée par mademoiselle Ludmilla Scarpovitch. La première pilotera les affaires générales dans un contexte global et la fiche de poste de la seconde inclura davantage les affaires médicales, le projet d’établissement et les dossiers d’autorisations à monter pour l’agence régionale. Toutes deux sont – en dehors de leur séduction respective que personne ne se hasarderait à nier – les piliers du fonctionnement de l’administration de cette institution. D’ailleurs, les jeunes recrues ont des idées et le centre hospitalier vient d’acquérir un système de visio-conférence dans le cadre de la CHT. Vous savez, l’enjeu communautaire informatique d’une direction commune réside dans une transmission efficace. Je vous assure, Mesdames et Messieurs, depuis trente-cinq ans maintenant que je sers le service public, je n’ai jamais eu un duo aussi performant et charmant. Bien que l’une soit mariée et que l’autre y pense sérieusement, ce défaut ne pèse en aucune manière sur leur méthodologie de travail. Vous comprenez, je suis un vieux routier, je sais tout et je devine toutes les difficultés qui entravent vos journées. Je suis certain que devant vous se dressent les perles qui manquent à vos colliers… Vous savez, celles pour lesquelles on se déchire quand on divorce. Trois jours, trois mois, trois ans après, il n’y a que l’argent pour faire perdurer le contrat de mariage. L’amour, il y a belle lurette qu’il est parti par la fenêtre. Qu’avez-vous, Madame Braidler, vous êtes émue ?
Le sang d’Anaïs était monté à sa tête aussi vite que sa réponse à l’allocution de son directeur.
Monsieur le Directeur, je vous en prie.
Et vous, Mademoiselle Scarpovitch ? Vos compétences sont à la hauteur de votre beauté. Éli a bien de la chance, mais il ne connaît pas les femmes… Une, c’est déjà trop. Enfin, je termine ici cette présentation quelque peu exotique et passons à l’ordre du jour.
Elles rirent de plaisir, puis rentrèrent tranquillement, sans se douter qu’elles étaient suivies.
Tu te souviens ? poursuivit Anaïs. Alors que nous étions toutes les deux seules après ce fameux conseil d’administration, tu as commencé à me parler de tes sentiments pour monsieur Grimonel.
Oui, je me souviens. C’était un sacré type quand même, ce jour-là. Tu le vois souvent en ce moment… Un peu trop, peut-être ?
Non, pourquoi ça ? J’ai du plaisir à travailler avec lui.
Ouais, enfin, la formation à Lyon, à Paris…
D’ailleurs, la prochaine fois on va aussi à Paris. Mais nous sommes obligés de partir la veille et mon mari se pose des questions.
Ludmilla répondit ironiquement :
Ben voyons !
Je ne sais pas comment faire.
Écoute, Anaïs, je t’aime, tu sais. Tu es comme ma sœur et je ferais tout pour toi, mais il faut que tu saches où tu vas.
Je sais où je vais.
Et alors ? Je t’écoute.
C’est-à-dire…
Anaïs esquissa un sourire et pria indirectement que Ludmilla lui extirpe les mots de la bouche. Mais cette dernière demeura muette comme une sculpture, n’extériorisant sur son visage aucune pensée.
Alors ? insista Ludmilla.
Puis elle inclina sa tête.