Méfiez-vous des contrefaçons
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Description

Gide a écrit : « Famille, je vous hais ». De son côté, Woody Allen « préfère l’incinération à l’enterrement et les deux à un week-end avec sa famille »…
La famille, on a beau la fuir, elle vous revient souvent dans la figure comme un boomerang faussement facétieux. Quand ce retour prend l’allure de jeu de massacre dans les rues de Paris, où les femmes tombent comme des mouches sous les doigts d’un tueur acharné, cela devient carrément insupportable…
En même temps, Victoire Meldec ne voit pas pourquoi elle devrait se sentir concernée, même après sa rencontre musclée avec le meurtrier, et malgré ce que chacun s’acharne à lui répéter, jusqu’au commissaire Tahar Agnelli, indécrottable individualiste, finalement pas si insensible que cela au charme de la donzelle.
Mais sommes-nous vraiment celui – ou celle – que chacun de nous prétend être ? Quels sont ces masques dont nous nous servons pour cacher nos peurs et nos désirs, enfouis au plus profond de notre inconscient, collectif ou individuel ?
Tout cela peut-il finir un jour, et les Parisiennes profiteront-elles enfin du retour du printemps sans plus craindre le pire… ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 938
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


MÉFIEZ-VOUS DES CONTREFAÇONS

Agnès Boucher

© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionPolars. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-139-5

Prologue


Lisa a chaud. Le soleil ne cesse de briller et de brûler depuis l’aube, et cela dure depuis des
semaines sans répit. Seul un orage pourrait alléger l’atmosphère rendue irrespirable par la
canicule. Dans le grand salon, quelques rares irréductibles persistent à se trémousser.
Admirables ou suicidaires? Lisa est incapable de telles prouesses, prostrée dans le grand
fauteuil où elle a atterri une heure auparavant, n’en bougeant plus depuis, molle et lourde.
C’est compter sans la sueur pernicieuse qui se faufile entre ses omoplates maigres pour
glisser vers ses fesses, goutte-à-goutte avide de se muer en un flot continu.Bientôt une flaque
inondera le sol, pense Lisa en pouffant nerveusement. Certains s’y laisseront prendre.
Mathilde, ta nièce est incontinente, diront-ils. Le genre d’histoire à vous fusiller une
réputation de jeune fille. Il faudrait qu’elle se lève et sorte dans le parc. L’ombre des grands
arbres la rafraîchirait. Mais pour aller jusque-là, il faut d’abord longer la terrasse écrasée de
chaleur, traverser la pelouse devenue pelade grillée, contourner le bassin où barbotent les
énormes poissons rouges, objets de tous les soins de son oncle.
La musique lui arrive plus assourdie, à présent. Les slows ont succédé aux rythmes
trépidants. Lisa se redresse et cet effort démesuré la laisse pantelante. Le taffetas de sa robe
couleur pêche se chiffonne contre ses cuisses, colle à son dos. Des doigts, elle éponge son
front luisant, se retrouve avec une main humide qu’elle essuie discrètement sur sa robe.
Abaissant les yeux, elle remarque une auréole sur sa poitrine, juste entre ses deux seins
minuscules. Ce sera terrible lorsqu’elle se lèvera. Une véritable serpillière.
Nouveau fou rire, tout aussi difficile à refréner que le précédent.
Cela fait un bon moment que Beckie a disparu, probablement retranchée dans sa chambre.
L’imaginer roulant entre les bras de son arriviste de mari lui arrache une moue d’écœurement.
Quel soulagement pour leurs parents de la savoir enfin casée, même si sa dot confortable a été
pour beaucoup dans la décision du promis à formuler sa demande. Sale hypocrite! Lisa est
bien obligée de se rendre à l’évidence. Sa sœur n’a rien d’une pin-up. La majeure partie de son
sex-appeal se situe dans les placements faits en son nom par leur père.
La réalité ramène Lisa vers son propre avenir. L’eau perle derrière ses genoux avant de
couler le long de ses jambes. Si elle ne bouge pas, elle va patauger dans sa propre
transpiration. Il est temps de se ressaisir. Elle pose ses mains sur les accoudoirs, inspire un

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grand coup et s’extirpe du fauteuil. Un vertige la saisit aussitôt et elle vacille. La touffeur pèse
comme une chape de plomb et qu’elle n’ait rien mangé de la journée n’arrange pas la
situation. Mais pour une fois que sa mère ne la suivait pas à la trace pour l’obliger à avaler ce
qu’elle irait vomir quelques minutes plus tard aux toilettes, Lisa en a profité. Aucune envie de
devenir une grosse vache comme Beckie qui n’a d’enviable que son teint laiteux, sa peau fine
et veloutée, sans ces poils sombres et disgracieux auxquels faire constamment la chasse et qui
complexent Lisa depuis la puberté. En revanche pour rien au monde elle n’échangerait sa fine
et svelte silhouette de danseuse contre les rondeurs adipeuses de sa sœur. «Une véritable
dentelle »,a même susurré son cousin en l’examinant plus longtemps que la bienséance ne
l’autorise, avant de préciser avec un sourire plein de sous-entendus «tu me rappelles
quelqu’un ». Elle a beau être son aînée de quelques mois, Lisa n’a su que répondre, se sentant
rougir de confusion et de plaisir. Il faut dire à sa décharge que le jeune homme est joli comme
une fille, avec ses cheveux blonds tombant en mèches souples autour de son visage délicat et
ses yeux transparents couleur d’eau de roche, soyeux comme le velours. Il la fixait comme s’il
ne l’avait jamais vue auparavant. Un regard d’homme, à la fois glacial et brûlant.
En y repensant, Lisa sent une bouffée d’émotion la submerger qu’elle a tôt fait de mettre
sur le compte de la fatigue. Il faudrait qu’elle boive, mais le buffet est à l’autre bout de la
pièce. À pas lents, elle commence sa progression. Personne ne la remarque. La plupart des
invités se sont réfugiés dans l’immense serre construite à l’ouest du château. Sur la piste,
l’éternel couple d’amoureux transis qui se collent l’un à l’autre avec un air béat. Lisa esquisse
une mimique de dégoût. C’est déjà difficile d’accepter son propre corps, alors devoir endurer
le contact d’un homme suant sang et eau et y trouver de surcroît du plaisir, merci bien ! Elle se
verse un grand verre d’eau froide, y laisse tomber plusieurs glaçons puis passe et repasse le
cristal le long de son visage brûlant, en défaille presque de soulagement.
Par la porte-fenêtre ouverte, les bois paraissent déjà plus proches. Prenant son courage à
deux mains, elle s’engouffre dans la fournaise. Le résultat est immédiat. Elle suffoque tandis
que sa robe s’assombrit un peu plus, collant à son corps diaphane telle une seconde peau
indécente. Elle n’en a cure. Il est trop tard pour reculer à présent. Courant à demi comme dans
un rêve, elle dévale les marches vers la pelouse, foule sans précaution le gazon desséché. Les
lourdes branches des chênes centenaires se penchent sur elle, l’invitent à profiter au plus vite
de leur fraîcheur inespérée. Elle s’enfonce dans leur obscurité bienfaisante, ralentit l’allure.
Une brise légère s’insinue sous sa jupe, frôle le fin jupon de soie. Lisa n’en peut plus. Elle
jette un bref regard derrière elle. Le château a quasiment disparu. Il n’y a plus que le silence à
peine troublé par quelques chants d’oiseaux.

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En continuant son chemin, la jeune fille sait qu’elle va atteindre l’étang dans lequel il est
interdit de se baigner. Son oncle, qui sait toujours tout mieux que quiconque, prétend que
l’eau stagnante est mauvaise pour la santé. Aujourd’hui, rien ne saurait être plus néfaste que la
chaleur. Lisa avance d’un pas résolu jusqu’à la berge. La végétation semble encore plus dense
qu’à sa dernière visite. Le fond sombre, et sans nul doute marécageux, laisse passer des
brassées de joncs et d’herbes noires. Que lui importe? Il en faut plus pour la faire reculer
lorsque son obsession est de flotter nue dans l’eau glacée.
Vite, elle se déshabille et ces simples gestes lui arrachent un vibrant soupir de satisfaction.
Elle imagine un éventuel spectateur l’espionnant, sans en éprouver aucune honte. Elle se sait
gracieuse et féminine, plus belle nue que fagotée dans une robe maculée de sueur. Elle étire
son corps souple, libéré de toute entrave, puis s’approche de l’eau, y glisse un pied prudent.
Le sol est dur. Lisa préfère ne pas imaginer sur quoi elle marche et se concentre sur la
fraîcheur tellement agréable. Sans résister davantage à la tentation, elle entre dans l’étang
jusqu’à la taille. Un frisson la laisse haletante, qui l’oblige à suspendre sa progression.
Comment l’eau peut-elle être aussi froide, d’une température quasi polaire? Sans doute le
phénomène est-il dû à l’absence permanente de soleil à cet endroit des bois.
Dans les fourrés derrière elle, un craquement se fait entendre. Lisa se retourne aussitôt, les
mains posées en coques protectrices sur sa poitrine avant de les écarter tout aussi vite. Est-elle
sotte ! Sans doute n’est-ce qu’un animal apeuré de la voir envahir son territoire. Elle s’avance
un peu plus. L’eau effleure ses seins qui se dressent à la surface. Une onde inhabituelle la
transperce, qu’elle ne comprend pas mais trouve cependant délicieuse. Craignant de
s’évanouir, elle s’asperge les bras et la nuque, sent son corps se raidir, ses muscles
s’ankyloser. Il est temps d’y aller.
Lisa plonge tête la première, s’éloigne de la rive en quelques brasses amples et lentes. Elle
ne peut plus entendre les frôlements qui ont repris sur la rive, et se rapprochent.
Dommage pour elle.

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Chapitre 1

Dimanche 27 mars, 4 heures

Un bref éclair de lucidité et Victoire Meldec rompt le charme, roule sur le côté, lance les
jambes hors des draps et prend appui sur sa hanche avant de se redresser.
— Tu t’en vas déjà ?
La voix est déçue, pas encore convaincue que ce saut de carpe soit décision inéluctable.
Mais Victoire aime les réveils solitaires et fuit les petits matins cotonneux dans un lit inconnu,
lorsque l’autre se sent obligé de se coller à elle dans un enchevêtrement servile de bras et de
jambes. Cela a une telle couleur conjugale, présage déprimant à souhait, charriant dans son
sillage des petits-déjeuners moroses avalés en tête-à-tête et autres chassés-croisés furtifs
minutieusement orchestrés pour ne pas se bousculer sous la douche, baisers routiniers
échangés sans passion sous des porches ou à des arrêts de bus. La routine. Uniforme, inodore,
incolore et sans saveur. Quelle abomination !
Victoire a toujours fui ces images de désolation. Elle n’a pas davantage cherché à savoir si
d’autres issues que l’ennui et l’aliénation étaient envisageables dans une vie de couple. Alors,
une fois de plus, elle s’arrache au corps doux comme la soie qui cherche à la retenir, tâtonne
dans l’obscurité d’une chambre inconnue pour retrouver les vêtements éparpillés quelques
instants plus tôt dans le feu de l’étreinte.
— Pourquoi non ? On ne va pas y passer la nuit, ronchonne-t-elle.
Sa main bouscule une délicate table de nuit en merisier, remonte jusqu’à l’interrupteur. La
lampe de chevet diffuse une suave clarté abricot, nettement plus pratique pour repérer le jean
et le pull échoués en boule au pied du lit sur un tapis persan qui a dû connaître des jours
meilleurs. L’unique inconvénient de ces fuites nocturnes est de devoir renfiler des vêtements
sales. Victoire déteste ça, mais toujours moins que de trimbaler un baise-en-ville partout avec
elle. Vite rhabillée de pied en cap, elle se penche en avant et, avec ses doigts en forme de
peigne, démêle vigoureusement ses cheveux châtains qu’elle roule ensuite en un ravissant
chignon foutoir. Puis elle rajuste le col roulé bleu azur et enfile l’indémodable blouson
d’aviateur.
Ludovique en a profité pour envahir tout l’espace dans le lit, le dos confortablement calé
contre les deux oreillers, une moue de déception sur sa jolie bouche. Ses doigts engourdis

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s’évertuent à sortir une cigarette d’un paquet chiffonné. La dernière ou la première de la
journée ? Victoire ne sait plus rien de l’heure. Son regard part à la recherche d’une improbable
pendule. Le studio n’est pas très grand et meublé avec une délicieuse anarchie. Ludovique
aime les antiquités bringuebalantes, les bibelots ébréchés, souvenirs découverts au fond d’un
grenier familial ou au gré de brocantes dans des campagnes désuètes. Le rouge et l’orange y
prédominent, déclinés en une palette riche et harmonieuse, des rideaux de velours sanglant
jusqu’au saumon des draps. Le lieu est autrement plus attachant que l’immense trou à rat où se
terre Victoire. Chacun ressemble à son hôtesse, ici chaleureuse et hospitalière, là-bas
individualiste et libertaire.
— Tu parles comme un mec.
Le reproche s’abat telle la lame sur le cou du condamné à mort. Mais Badinter a
vaillamment œuvré pour l’abolition de la peine capitale et Victoire est bien vivante pour se
rebeller.
— Je m’insurge contre la tradition machiste qui prétend que se tirer en pleine nuit est
l’apanage des hommes.
— Adèle avait évoqué ta totale absence de sentimentalisme. Elle a omis de préciser que ça
atteignait des sommets pathologiques. Je me serais méfiée.
— Tu regrettes ?

Dans un nuage de fumée, Ludovique reconnaît l’évidence des faits.
— Non.
— Adèle cause beaucoup trop. Je n’arrête pas de lui dire, mais elle continue de n’en faire
qu’à sa tête. Ça lui joue de sacrés tours, tu peux me croire.
— Tu te poses souvent en rabat-joie ? C’est d’un gonflant.
Touchée. Victoire sourit. Que lui importent en effet les futures gamelles de sa grande
copine qui en compte déjà un bon paquet à son actif ? Aucune leçon de morale ne parviendra
jamais à en endiguer le flot. C’est son problème et Victoire est trop attachée à sa propre liberté
pour contester celle d’autrui.
— Dis-moi plutôt à quoi ça sert de s’accoupler, toi qui es si maligne ?
— À avoir une raison de vivre.
— De vivre ? Quelle blague !
— Cynique, en plus ? Il va falloir que je te soigne.
— Alors, selon toi, je suis malade simplement parce que je n’ai pas envie de faire un bout
de chemin sur cette foutue planète.
Ludovique réfléchit tout en pétunant de plus belle. Victoire s’est installée en face d’elle

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dans un fauteuil et lace ses chaussures, un pied posé sur le montant du lit.
— Il doit bien y avoir des jours où tu aimerais être moins seule ?
L’argument de Ludovique est balayé d’un ample mouvement agacé du bras. Puis pour ne
pas avoir à affronter les grands yeux sombres ciselés en forme d’amande, Victoire se
concentre sur le second lacet.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire, marmonne-t-elle.
— C’est ça, joue les dures à cuire, tu ne trompes personne.
Victoire se lève d’un bond. Les mains sur les hanches, elle contemple avec un sourire
gourmand sa dernière conquête. Ludovique Vernon est un bien joli piège, du genre à envoyer
paître toutes ses certitudes. Mais il n’est écrit nulle part qu’elle n’y réfléchirait pas à deux fois
avant de franchir le Rubicon et perdre sa sacro-sainte indépendance.
— La solitude est le propre de tout être vivant. Je pousse le vice jusqu’à l’aimer. C’est
interdit par la loi ?
— Tu as surtout réponse à tout ! Moi je trouve plutôt dommage de ne pas remettre ça une
dernière fois…
Le regard polisson à souhait, Ludovique cherche à rendre ses propos plus convaincants par
le biais de quelques contorsions diaboliques. Le drap glisse sur son torse mince et découvre
une longue et séduisante vague brune aux seins tendus par le désir,trop attirante pour qu’y
succomber séance tenante ne soit pas hyper dangereux,Victoire. N’ayant jamais pense
prétendu être de marbre, elle recule à regret.
— Il y aura d’autres occasions.
Imaginer que cette nuit ne serait pas suivie de clones tout aussi enivrants équivaudrait à un
vaste gâchis.
— Je te laisse décider.
— Dégonflée !
— Qui sait combien de temps va se prolonger ton désir de méditation intense dans le désert
de ton ego misanthrope ?
Victoire ne répond pas. Difficile d’accepter ses faiblesses lorsque l’on se prétend
indifférente à tout. Ludovique a marqué un sacré point en même pas une nuit. Méfiance!
D’autant qu’elle se dresse à présent en une attitude de suppliante, tentatrice en diable, la
rondeur de ses hanches mettant délicieusement en valeur sa taille fine.
— OK, je rends les armes, j’ai trop envie de te revoir et j’avoue mon impatience à partager
stupre et luxure avec toi ! Si on brunchait ensemble tout à l’heure ?
Victoire secoue la tête.

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— Impossible, ma belle, j’ai déjà rencard…
Dépitée, Ludovique se rejette en arrière. Ses tentatives pour retenir sa nouvelle amante
seraient-elles donc toutes vouées à l’échec ?
— D’amour ?
— Pas exactement…, répond Victoire avec un mince sourire.
— Je te préviens, je détesterais devoir te partager.
Comment songer butiner ailleurs, lorsque Victoire Meldec dispose d’une si jolie fleur ? En
se concentrant très fort, elle doit pouvoir résister à l’envie de la renverser illico dans les draps
tièdes.
— En revanche, on peut se faire une toile plus tard.
Ludovique scelle leur pacte d’une moue lascive.
— D’accord. En attendant, tu peux appeler un taxi, si tu veux.
Mais Victoire a déjà la main sur la poignée de la porte, pressée de s’éclipser.
— J’aime marcher. Ça me change de l’ordinaire.
Ludovique n’en croit pas ses oreilles. Cette fille n’est vraiment pas nette.
— À cette heure ? Mais tu risques ta peau dans ce quartier !
Trop tard. La porte claque. Victoire Meldec s’enfuit sans demander son reste.
Dans la rue, elle respire mieux. À longues lampées, le nez au vent, elle avale l’air pollué de
la capitale et retrouve ses marques de noctambule invétérée. La nuit est sienne depuis
toujours. Longtemps elle a fait le mur du manoir familial, cavalant jusqu’à la plage pour
écouter l’écho des vagues dans l’obscurité. Le matin la surprenait endormie dans une crique,
blottie à l’abri d’un rocher, frissonnante sous la caresse des embruns. Jamais ces escapades ne
furent découvertes. Le retour se faisait de la même façon, à travers les dunes et les champs,
avant une escalade en règle de la vigne vierge tapissant les pierres de granit jusqu’à la fenêtre
de sa chambre. Aujourd’hui, les pavés parisiens ont recouvert le sable, mais le plaisir reste
intact, avec cette délicieuse sensation d’être seule au monde à vivre lorsque les autres dorment
du sommeil du juste, très loin d’elle.
Le vent souffle. Cette année, mars est glacial et humide. Le printemps se fait attendre.
Victoire remonte la fermeture éclair de son blouson, en ajuste le col et enfile ses gants de cuir.
Le ciel est vierge de tout nuage, étoilé de belle façon. Elle s’accorde quelques secondes pour
le contempler, y cherche par habitude les deux ourses sans les trouver. Elle venait d’avoir cinq
ans lorsque le Vieux lui a appris à les reconnaître. Ils étaient allongés au bord du rivage,
bercés par le clapotis du ressac. Au loin à bâbord, le phare d’Eckmühl leur faisait des clins
d’œil réguliers. Poursuivre ce rite est devenu un hommage à la mémoire d’Auguste Meldec, le

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seul qu’elle puisse lui rendre. Ils étaient si différents malgré leurs caractères de cochon
respectifs. Cette nuit, l’étroitesse de l’horizon l’empêche de jouer les astronomes amateurs et
son temps est tellement précieux qu’elle ne tient pas à le gâcher. L’aube est encore loin et
jamais heure n’a semblé plus propice au défoulement.
La rue d’Aboukir baigne dans une tranquillité qui n’a que peu à voir avec son rythme
diurne. Les rideaux de fer sont baissés sur les devantures des magasins. Dans un coin, sous
l’abri éphémère d’une devanture de Franprix, un SDF ronfle comme un sonneur, emmitouflé
dans un sac de couchage maculé, inconscient en puissance. Ludovique a raison. Les rues de la
capitale ne sont pas si sûres qu’il n’y risque une agression. Qui s’en préoccupe ? Sûrement pas
ses contemporains. Il a tout oublié de leurs soucis, eux avides de protéger leurs biens,
soucieux de leur paraître et de leur respectabilité stupide et vaine. Il n’a plus rien à défendre
qu’un sac polochon transformé en oreiller pour l’occasion. Et sa vie.
C’est justement cette menace sous-jacente qui excite Victoire. L’image lascive de
Ludovique s’efface en un pâle souvenir. Ne s’étend plus devant elle que le dédale des rues

enchevêtrées comme autant de coupe-gorge pernicieux, et la jouissance de marcher à
l’aventure, le nez au vent, le pied léger, rasant les murs, se fondant dans la nuit. Rue Réaumur,
elle oblique par la rue du Sentier jusqu’à Bonne-Nouvelle. Tout est paisible. Leurs volets tirés,
les immeubles semblent autant de remparts équivoques dont les meurtrières auraient été
effacées. La vie a disparu sans que la mort la remplace, juste le silence, improbable rémission
en suspension dans l’air comme un équilibriste sur un fil invisible. Au loin, quelques
conducteurs attardés font ronfler leur moteur, appuyant sur le champignon pour rentrer plus
vite. Victoire serre les dents. Il y a des contrôles d’alcoolémie qui se perdent.
Après le boulevard Poissonnière, le labyrinthe se fait plus étroit, véritable terrain de chasse
et objet de tant d’attentions. Embusquée sous un porche et sans jamais perdre de vue les
alentours, elle sort de son sac à dos un long poignard – presque un poinçon tant la lame est
fine et brillante sous le réverbère –, rare souvenir du Vieux, dont il se servait pour trancher les
pages des manuscrits qu’il choyait plus que n’importe qui, excepté elle. Du bout des doigts,
dans un geste teinté de respect et de délectation, elle le caresse, en apprécie le tranchant.
Ludovique a tort de la croire irresponsable. Que peut-elle craindre, ainsi armée? Elle n’a
jamais eu à s’en servir pour se défendre, mais son intime conviction est qu’elle n’hésiterait
pas si cela s’avérait nécessaire.
L’arme collée contre sa cuisse, elle avance le long des voitures puis, sans aucune logique,
frappe sur son chemin berline rutilante ou tas de boue; nul n’est épargné. Partout où ces
immondes salopards bouffent l’espace, sa mission est de détruire la souillure insupportable

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qu’est leur ferraille despotique alignée dans une belle anarchie. Victoire Meldec prend son
pied, avec calme et détermination. Il n’est pas dit qu’une femme doit nécessairement être
hystérique quand elle se déchaîne. Sa technique est simple et définitive, où le doigté est
important, avec l’indispensable vitesse d’exécution. Un coup suffit, donné avec suffisamment
de force pour entamer la gomme en profondeur, puis d’une légère torsion du poignet, la
déchirer sur plusieurs centimètres. Le principe n’est pas de crever un seul pneu mais bel et
bien de les massacrer tous. Avant d’imaginer la mine incrédule du conducteur atterré,
découvrant au matin le résultat d’une vendetta désespérée et calculant par avance le coût du
méfait. Ce n’est pas donné, un train de boudins. Alors deux à la fois ! La moisson s’annonce
excellente, parmi les meilleures. Finalement, Victoire a eu raison de ne pas s’octroyer de
grasse matinée chez Ludovique. Au bout d’une heure, elle a déjanté plus de cinquante
voitures, record qui ne sera jamais reconnu par le Guinness.
Ce n’est qu’en entendant un bruit de moteur résonner plus près qu’elle lève le nez et sort de
son rêve. Le soleil à peine rougeoyant au-dessus de Montmartre lui indique qu’il est temps de
mettre un terme à ses opérations. Inutile de prendre des risques. Tapie contre la carrosserie
d’une Alfa Romeo, elle laisse passer l’importun, profite de l’occasion pour saccager
scrupuleusement la portière arrière en un joli dessin surréaliste. Encore un qui comprendra son
erreur de ne pas louer de parking et n’osera plus se risquer à se garer à cheval sur le trottoir.
La voiture s’est arrêtée quelques mètres plus loin. Il restait une place sur un passage piéton.
Trop tentante. Des claquements retentissent dans le silence. Victoire se relève à demi, jette un
coup d’œil par la vitre. Une femme remonte vers Pigalle, un sac jeté sur son épaule. Le
couinement de ses Nike va decrescendo à mesure qu’elle s’éloigne. Il n’y a pas de temps à
perdre. La Renault rangée sur les clous n’a plus beaucoup de temps à vivre. En moins de
temps qu’il ne le faut pour l’écrire, les quatre roues sont à plat, le rétroviseur démembré, la
peinture dévastée de zébrures. Lorsque Victoire se redresse, satisfaite de son travail, le silence
est revenu. Elle l’écoute, le savoure tels les applaudissements sincères d’un témoin muet,

avant de décider de clore sa nuitée destructrice sur cet éphémère chef-d’œuvre. La règle est de
ne jamais tenter le diable. Certains la croiront folle. Qu’importe! La réalité reste qu’elle ne
l’est pas. Sans réfléchir, elle met ses pas dans ceux de la conductrice, avance vite pour ne pas
se laisser gagner par le froid, rêve d’un thé brûlant. Lorsqu’elle rencontre l’obstacle, il est trop
tard pour faire demi-tour.
Car à cent mètres de là, un couple se dispute. D’abord, Victoire ébauche un sourire
dédaigneux. Voici entre autres choses à quoi elle échappe en refusant depuis toujours de subir
la loi tyrannique des mâles. Le conflit s’envenime lorsque le bipède se fait plus pressant, voire

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exigeant. Victoire met sur le compte de la frivolité le refus que sa compagne semble lui offrir.
Par curiosité, elle s’approche, retrouve son allure de chat, marchant d’instinct sur la pointe des
pieds. Mais les plaintes n’ont rien de chichis frivoles. La femme se débat. Désespérément.
Inutilement. Son séducteur est plus fort qu’elle. Victoire s’avance encore, surprend la main
qui bâillonne, et surtout la seconde qui s’évertue frénétiquement à remonter le pull sur le
ventre lisse.
Comment ne verrait-elle pas rouge? D’instinct, elle se rue dans la mêlée et assène une
violente bourrade sur le dos de l’agresseur. Il se tasse, mais ne succombe pas, avant de se
retourner et de se retrouver nez à nez avec une espèce de rat des villes qui le frappe à coups
redoublés, jouant des poings avec une dextérité infernale. La rue est tellement sombre qu’ils
ne voient rien l’un de l’autre. Mais peu leur importe, surtout à Victoire, tous ces enfoirés ont
la même sale gueule dès qu’on leur met des bâtons dans les roues.
— Lâche-la, salopard !
Elle s’est écartée de quelques pas, le temps de reprendre son souffle, le dégoût chevillé aux
tripes. Incrédule, l’homme la regarde, l’œil tout tendu par la haine. Cette hystérique vient au
plus mauvais moment tuer son plaisir dans l’œuf.
— Tire-toi de là ou je m’occupe de toi après elle.
— C’est ça, enflure, cause-moi du pays, tu me feras plaisir.

À quoi bon discuter? Elle se jette de nouveau sur lui avec toute la force dont elle est
capable, tout aussi téméraire qu’inconsciente. Ses années de judo remontent aux calendes
grecques, mais il ne sera pas dit qu’elles ne lui auront servi à rien. Le danger est qu’elle n’a
pas évalué l’envergure de son adversaire à sa juste mesure, prise au dépourvu par l’ampleur de
sa rage. Si l’effet de surprise l’a tout d’abord empêché de riposter, il sait à présent à qui il a
affaire.
Comme un enfant capricieux le ferait d’un jouet cassé devenu inutile, il repousse
violemment sa victime qui va s’écrouler sur le pavé, avant de bander tous ses muscles et de se
camper solidement sur ses jambes. Un coup de poing brutal cueille l’empêcheuse de violer
peinard en pleine figure et l’envoie valser contre le rebord d’une fenêtre, à demi assommée. Il
profite du répit pour revenir à ses moutons. Se croyant tirée d’affaire, sa proie tentait de fuir
en rampant. Elle doit se faire une raison. Ce n’est pas encore cette fois qu’elle s’en sortira. Se
ruant à califourchon sur elle, il la ramène à la dure réalité, saisit ses cheveux à pleines
poignées et commence à frapper son crâne sur le bitume. Les cris jaillissent, rauques,
insupportables. Elle va réveiller tout le quartier si elle continue à beugler comme une furie.
Alors les doigts se font crochets métalliques pour agripper le cou et serrer, serrer, jusqu’à

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écraser les vertèbres avec une fureur sadique, avides de détruire.
Derrière lui, Victoire recouvre peu à peu ses esprits. Son visage la brûle. Ses yeux ont du
mal à percer le brouillard, car elle a perdu ses lentilles de contact dans la bagarre. Myope
comme une taupe, elle cherche à se redresser. Difficile quand sa tête se prend pour un carillon
et tinte à toute volée. Peu à peu, ses idées se font plus claires et elle se souvient du stylet rangé
dans le sac à dos. Au moment même où sa main se referme sur la poignée de métal, l’homme
donne une dernière secousse, brisant net la nuque de la femme dans un craquement de sinistre

augure.
Mais Victoire n’a pas compris. Elle regarde les deux corps étendus l’un sur l’autre. Elle
imagine ce qu’elle croit être le pire, d’autant que son agresseur cherche à faire glisser le jean
le long des cuisses. Elle lui hurle de se tirer de là. Furieux d’être à nouveau dérangé, il se
redresse. L’emmerdeuse est agenouillée au pied du porche. Finalement, elle n’a pas tort, il
vaut mieux baiser une vivante que de s’envoyer un cadavre, si girond soit-il. Il se relève et
avec une assurance insupportable s’avance vers Victoire. Tant pis pour elle.
Tant pis pour lui, pense Victoire au même instant. Aveuglée par le sang qui coule sur son
œil, elle le laisse s’approcher dans un flou artistique, trop fatiguée pour envisager l’étendue du
danger, ne voyant que la main qui entrouvre la braguette. Qu’a-t-elle à perdre? La vie. La
belle affaire ! Ne la tenait-elle pas pour quantité négligeable quelques instants plus tôt ? Même
si elle n’en est plus aussi certaine à présent, il lui est impossible de reculer. Jamais elle ne
laissera quiconque insinuer qu’un homme a eu le dessus sur elle. Le tout est d’endormir sa
méfiance. Alors elle se laisse faire tandis qu’il la saisit par l’épaule et la taille. Elle est femelle
et donc faible, aux yeux de ce tordu.
Mais à l’instant où il pense l’affaire dans le sac et glisse déjà la main entre la peau douce et
la ceinture du jean, elle lève le bras et frappe de toutes ses forces. L’étoffe est épaisse.
Pourtant, la lame y pénètre avec une belle énergie, puisée au fond de sa haine. Le sourire
entr’aperçu dans la pénombre se fige en rictus avant que l’homme ne porte la main droite à
son épaule, jetant un coup d’œil incrédule à la longue entaille de son pardessus. Saigne-t-il ?
Une brûlure intense au niveau du bas-ventre l’empêche de s’en assurer, le pliant en deux de
douleur. Le genou de Victoire Meldec est maigre, mais précis. Affalé sur le trottoir, il cherche
à reprendre son souffle. Victoire sait qu’elle devrait partir. Son avantage ne sera pas éternel
même si son adversaire semble en piteux état. Mais il y a la femme recroquevillée dans le
caniveau. Il n’est pas dit qu’elle l’aura laissée tomber. Les doigts noués autour du poignard,
elle plisse les yeux pour mieux distinguer l’homme qui prend appui contre une voiture, avide
de se venger.

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C’est le bruit d’un volet claquant dans l’obscurité qui leur évite un nouvel affrontement.
Une voix appelle à l’aide. L’homme comprend les risques qu’il court en s’attardant plus
longtemps, notamment celui d’être pris sur le fait. Sans demander son reste, il détale vers
Notre-Dame-de-Lorette. Victoire reste quelques secondes sans réagir. Le cauchemar est
terminé, mais le rêve n’en était pas un. Elle frissonne. Sa mâchoire lui fait atrocement mal et
elle se masse doucement le menton. Ce salaud ne l’a pas ratée. Du sang coule le long de sa
tempe. Elle a dû s’écorcher en échouant contre la pierre. Elle s’essuie d’un revers de main, en
fixant d’un air perplexe le corps toujours immobile et vautré dans le caniveau. Elle s’approche
et reconnaît la conductrice de la Renault. La lumière du réverbère découvre le visage
boursouflé couvert de bleus et d’égratignures, défiguré par la terreur. Le tableau est à vomir.
Sa main se glisse sur la gorge pour tâter la jugulaire sans percevoir aucun battement. Alors
d’un geste très doux, elle caresse la joue tiède de la jeune morte, puis ferme ses paupières à
jamais.
Lorsqu’elle se retourne, la rue est calme de nouveau. Pourtant, elle a bel et bien entendu le
bruit d’une persienne et un cri strident. Derrière l’une de ces fenêtres, quelqu’un doit l’épier.
Victoire sort ses lunettes pour inspecter les façades. Toutes semblent plus tranquilles les unes
que les autres. Le témoin s’est planqué et rien ne servirait de s’attarder, si ce n’est s’attirer des
ennuis inutiles. Autant fuir ce périmètre maudit. Victoire remonte son écharpe sur sa bouche
et son nez pour masquer ses plaies et, à petites foulées, regagne la place Pigalle où la vie suit
son cours. À part prévenir le 17 qu’un meurtre a eu lieu dans le quartier, que peut-elle faire, si
ce n’est maquiller sa voix et refuser de révéler son identité? Deux minutes plus tard, c’est
chose faite. Le goût d’amertume dans sa bouche n’est pas seulement dû au sang qui coule de
sa lèvre et qu’elle suce machinalement, mais aussi au regret de la chaleur de Ludovique.
Réflexion faite, l’idée d’affronter une nouvelle journée semble à présent plus dure que celle de
partager un petit-déjeuner dominical avec la jeune femme. Foutus principes !

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Chapitre 2

Dimanche 27 mars, 11 heures

Dehors, le jour est levé depuis longtemps. À travers les volets de bois suintent d’étroites
zébrures jaune paille. Reflet diffus d’un pâle soleil frileux, elles remontent le long du matelas
avant de mourir sur le cadre du lit. Sous la couverture, un homme reste immobile, les yeux
clos, les cheveux collés à son front brûlant. Son corps est perclus de courbatures, moite d’une
sueur aigre, mélange de peur panique et de jouissance. Cette odeur rance qu’il exsude par tous
ses pores le dégoûte. S’il ne se sentait si las, il irait se doucher pour arracher à sa peau l’âcre
relent qui irrite ses narines sensibles.
À ses oreilles, un effroyable silence résonne bruyamment. Il est seul, ce qui signifie aussi
qu’il doit être tard. Une migraine insupportable lui encercle la tête dans un étau d’acier.
Masser ses tempes aiderait à la faire disparaître, mais sitôt qu’il lève les bras, sa blessure se
réveille. Il grimace à mesure que la douleur élance chacun de ses muscles jusqu’à irradier son
corps tout entier. Il faudrait changer le bandage. À qui demander de l’aide? Il doit se
débrouiller seul, car nul ne doit savoir. Péniblement, il se redresse et s’adosse aux oreillers
effondrés. L’effort le laisse épuisé, le corps agité de tremblements irrépressibles. Lorsqu’il
ouvre ses paupières, il découvre autour de lui les couvertures emmêlées, le lit bouleversé,
vaste champ de bataille. Contre qui s’est-il battu dans ses rêves, à part lui-même ?
C’est vite oublier l’image de cette femelle. Cette immonde garce ne l’a pas raté. S’il avait
pu imaginer un seul instant qu’elle était armée, il aurait paré le coup en lui arrachant son
poignard tout de suite. Force lui est de reconnaître qu’elle a mis un sacré culot pour l’attaquer,
sans brandir aucun des accessoires habituels, bombe lacrymo et autres gadgets pour gonzesse
effarouchée. Il l’en respecterait presque. Les femmes sont d’ordinaire tellement ineptes, tout
juste bonnes à couiner pour qu’on les sauve, comme si un prince charmant était tapi à chaque
coin de rue. La bonne blague! Il n’en reste qu’une à ne plus croire à la légende du sauveur
empanaché de blanc et il a fallu qu’il tombe sur elle.
Lui laisser la vie sauve a été sa seconde erreur, mais le moyen d’agir autrement? On les
espionnait depuis l’immeuble d’en face. Témoin oculaire? C’est peu probable. La nuit était
tellement profonde, les réverbères inexistants à cet endroit. Lui-même peinerait à décrire sa
trouble-fête. Le doulos n’aura rien à raconter. La fatigue l’empêche de réfléchir très

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longtemps. S’en prendre à cette fille si près de chez elle était une mauvaise idée et les risques,
énormes, même si le plaisir était proportionnel. Elle refusait le jeu, ne cessant de déjouer les
pièges qu’il lui tendait avec une espèce de méfiance maladive, et il a mis longtemps à la
coincer. Il a fallu lui faire entendre raison, qu’elle comprenne qu’il était le plus fort et qu’elle
n’avait pas le choix. Mourir… ou mourir !
Sa conception de la justice a toujours été très personnelle. Il accorde aux autres davantage
de devoirs que de droits. Ce qu’elle lui refusait, c’était une simple gratification, ni plus ni
moins. Mais la raison qui le fait se mépriser et la détester, c’est qu’une fois de plus ses
pulsions ont eu raison de son intelligence. Il aurait dû prendre son temps, attendre une
occasion plus propice pour s’occuper de son sort sans être dérangé et savourer sa victoire. La
prochaine fois, il devra se montrer plus imaginatif ou il risque de le payer cher. Le Dogme
n’acceptera pas une autre erreur.
Aux Urgences, un interne a nettoyé et recousu sa plaie en l’assurant qu’elle était
superficielle. Cette pouffiasse aurait voulu se tailler un steak dans son épaule qu’elle ne s’y
serait pas prise autrement, Shylock revu et corrigé. Sans l’épaisseur de son manteau, il était
bon pour une greffe en urgence. Le jeune toubib a avalé sans problème la version de
l’agression en pleine rue. Naïf, le bougre! «Paris devient pire que New York», a-t-il
seulement grogné d’un air entendu. Que savait-il de la folie qui hante les grandes métropoles,
gamin à peine pubère tout juste sorti de ses bouquins? Encore un qui n’a pas compris qu’il
était en train de passer à côté de sa vraie vie. Très vite, il s’est fait une joie d’écourter ses
dernières paroles au moyen de son bras valide habilement serré contre son cou. Aller à
1
l’hôpital était périlleux, mais pas plus que de risquer une infection. Le Knockdébutant l’a
appris à ses dépens.
Reste le problème de la harpie. Que faisait-elle à traîner dans ce coin désert à une heure
pareille ?Jusqu’à présent, tout se déroulait à la perfection. Son ange gardien a mis les voiles
avec sa sœur la chance, et tous deux l’ont abandonné à la terrible réalité de son sort, laissant
leur copine la déveine prendre la place laissée vacante. Pour s’en persuader, il lui suffit de
penser à l’état dans lequel il a retrouvé la voiture, les quatre pneus crevés. S’il retrouve
l’enfant de salaud que ce petit jeu a diverti, il se jure de lui faire passer l’envie de
recommencer. Son sauveur a été un taxi en maraude l’ayant chargé sans faire de difficultés,
probablement habitué aux rixes du quartier. Le chauffeur l’a déposé à l’hôpital, empochant les


1
Knock ou le Triomphe de la médecine, pièce de théâtre de Jules Romains, représentée pour la première
fois dans une mise en scène et avec des décors de Louis Jouvet, qui interprétait également le rôle principal.

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billets de la course sans le regarder une seule fois.
Il porte la main à ses yeux et préfère se voiler la face, comme toujours. Sa nuit n’est qu’un
mauvais rêve, il suffit de ne plus y penser. Il se réveille avec une sévère courbature pour s’être
mal étendu. Les muscles froissés? Rien de bien grave, il n’y paraîtra plus dès demain.
Bizarrement, son propre mensonge ne le dérange pas, comme s’il l’acceptait pour réalité et
que l’horreur de la nuit ait effectivement disparu de sa mémoire sélective. A-t-il vraiment posé
ses mains sur la gorge tendre pour la briser d’une seule étreinte ou l’a-t-il simplement rêvé ?
Le soleil agit sur lui comme une gomme bienfaisante et lui accorde des souvenirs autres. Il sait
comment procéder pour qu’au travers d’un rideau opaque de vagues réminiscences, son forfait
disparaisse peu à peu et le laisse tout à fait en repos, capable de trouver la parade occultant
toute l’atrocité de sa nuit. Mais non la jouissance. Celle-ci lui est due, récompense accordée
par le Dogme malgré son faux pas.
En face de lui, une psyché lui renvoie le miracle de son reflet. Où puise-t-il encore la force
d’exister ? Longtemps il s’y est miré avec plaisir, s’examinant sans jamais se lasser. Ce matin
encore, elle lui renvoie l’image d’un homme séduisant dans la force de l’âge, mince et musclé,
le torse bien découplé sur des jambes solides. Seul le masque hagard l’empêche de vraiment
se reconnaître. Sans doute sa nudité renforce-t-elle sa vulnérabilité. D’un ultime mouvement
de désespoir – de lucidité, c’est selon –, il se rue hors du lit et en arrache les draps pour
recouvrir la glace. Ne plus se voir, jamais.
Quelques secondes sont nécessaires avant que sa respiration ne retrouve un rythme régulier.
Pour ne pas tomber, il s’appuie sur le linteau en marbre de la grande cheminée, le temps de
reprendre pied dans sa réalité. Il se risque à pas lents dans la pièce voisine. Tout est calme.
L’un doit être parti se changer les idées à Paris et l’autre sommeiller dans son fauteuil
d’infirme. Il regarde l’écran de son portable. Aucun message n’est signalé. Normal, puisqu’il
n’existe plus. Pourtant, il en rêve, de cette voix ardemment désirée comme un ultime filin
ceint autour de ses reins avant la chute ultime. Que quelqu’un comprenne enfin sa souffrance,
combien il se sent abandonné, esseulé, l’humiliation d’être effacé, silhouette imparfaite sous
un frottement de gomme, et trop facilement remplacé. Anéanti, il vacille et revient
prudemment sur ses pas. À l’abri dans sa chambre, il se laisse glisser sur le parquet, cherche
sa place comme un gros chat frileux avant de se pelotonner et de laisser libre cours aux
sanglots qui l’étranglent depuis son retour au bercail. Puis retombe dans le plus profond des
sommeils, sans rêves cette fois.

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Chapitre 3

Dimanche 27 mars, 12 h 10

Maudite sonnette qui refuse de se mettre en sourdine ! À regret, Victoire Meldec sort la tête
de sous l’oreiller. Elle a bu en rentrant de chez Ludovique. Sonnée et nauséeuse, elle approche
son poignet de ses yeux de taupe, cligne des paupières pour tenter de discerner la place des
aiguilles sur sa montre. 12h 10.C’est bien un Teuton, réglé comme du papier à musique.
Obligée de se soumettre, même si c’est en râlant, elle s’assied sur le bord du matelas. Son
front endolori la rappelle à la triste réalité.
— Bordel, quelle enflure…
Du bout des doigts, elle inspecte les dégâts, remarque alors qu’elle n’a pas pris la peine de
se dévêtir avant de se coucher. La sonnette profite de ce court délai pour se rappeler à son bon
souvenir et rejoue sa sérénade stridente.
— Oh, putain, y’a pas le feu au lac !
Quelques coups de semonce plus tard, c’est un beuglement qu’elle émet, honorable
imitation de la fameuse corne de brume hurlée dans le large normand les soirs de purée de
pois. D’un geste rageur, elle attrape ses lunettes puis va ouvrir la porte à toute volée.
— Quel chieur tu fais ! Je suis crevée !
Debout sur le paillasson, Gustav arbore un sourire ironique. Ses bras sont chargés de
victuailles tellement odorantes qu’elles ouvriraient l’appétit de n’importe quelle anorexique,
ce que Victoire n’a jamais été, depuis toujours dotée d’un solide coup de fourchette que
dissimule bien son physique de poids plume.
— Tu vires sadomaso ?
Il sait comme moi dompter ses émotions, remarque-t-elle une nouvelle fois, alors
qu’ellemême s’est longtemps crue experte exclusive dans l’art du détachement. Il est probable qu’un
truc génétique se balade de génération en génération, et ne frappe que de rares élus.
— Laisse tomber…
Elle retourne d’un pas traînant dans le salon où il la suit à la trace, tel lepointermoyen sur
la piste d’un faisan blessé.
— Tu donnes l’impression de sortir d’un véritable pugilat.
Il s’approche pour accorder un examen admiratif à la longue écorchure et à la lèvre

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meurtrie.
— Ah pitié ! Pas de morale, je ne la supporte pas !
— Ce serait mal me connaître.
Il a un clin d’œil complice et glisse un baiser sur la joue demeurée intacte. L’attention est
surprenante. Finalement, le Gus n’est pas si indifférent qu’il voudrait le faire croire.
— J’ai les crocs.
Victoire s’étire de tout son long. Liberté corporelle qui lui arrache aussitôt une grimace de
souffrance.
— Ça m’aurait étonné. J’ai remarqué qu’il valait mieux t’avoir en photo qu’en pension.
La voyant prête à se rebeller, il ajoute aussitôt :
— Ne râle pas ! Je m’en occupe. Et va plutôt prendre une douche. Tu fais peine à voir, ma
pauvre fille.
Il disparaît dans le long couloir, la laissant désarçonnée par tant de petits soins. Puis elle
obéit et va se réfugier dans la salle de bains. Ôter ses vêtements relève de l’épreuve. Tous ses
muscles sont courbatus, comme si elle avait combattu une armée de géants. Dans le miroir,
elle entrevoit sur son corps quelques bleus aux proportions non négligeables qui lui rappellent
quelle triste conclusion a connu sa nuit avec Ludovique. Tout avait pourtant si bien
commencé. D’agréables frissons la parcourent tandis qu’elle songe aux quelques instants de
pur plaisir partagé avec la jeune femme. Alors, à quoi bon penser à ce qui a suivi ? À présent,
les flics ont dû retrouver le cadavre vautré dans le caniveau. Victoire ne peut plus rien y faire.

Elle ouvre les robinets et se laisse inonder par le jet d’eau brûlante qui masse son dos et ses
épaules fourbues. Quelque dix minutes plus tard, la salle de bains est devenue sauna.
Suffocant de la chaleur emmagasinée, Victoire va à tâtons jusqu’à la fenêtre et l’entrouvre
pour faire partir la vapeur et la buée. L’air froid s’engouffre aussitôt dans la pièce. La jeune
femme frissonne. Elle se sent mieux, presque détendue, se masse rapidement le corps d’eau de
rose avant d’enfiler un peignoir et de rejoindre Gustav dans la cuisine.
À son habitude, il s’affaire devant la cuisinière, un torchon noué autour de sa taille pour
protéger son jean noir, prépare les œufs brouillés dont il sait qu’elle raffole. Le rituel s’est peu
à peu installé entre eux. Tous les dimanches que Gustav passe en France, ils se retrouvent
chez elle pour un brunch épicurien. Rien n’a jamais été clairement exprimé, ni aucune
décision prise. Mais Gustav a fait preuve d’une telle patience, alliée à sa pugnacité légendaire.
Victoire n’a eu comme solution que lâcher du lest sans avoir à le regretter, du moins pour le
moment. Elle tire une chaise et s’assied devant son bol, le dos voûté, bâille à s’en décrocher la
mâchoire en attendant que le service se fasse. Gustav se précipite pour ôter la veste de cuir

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qu’il avait posée sur le dossier. Hors de question que Victoire s’avachisse dessus. Elle émet un
petit hoquet moqueur ; ses allures de Brummell lui sont tellement étrangères.
— On dirait une vraie nana, dès que tes petites affaires sont en danger.
— Tu ferais bien d’en prendre de la graine, d’autant que tu as passé l’âge de jouer les ados
prolongées.
Elle éclate de rire, habituée à ses remontrances quant à son absence pathologique de
coquetterie. Le Vieux s’en plaignait déjà quand elle était gamine et qu’il la voyait traîner en
jean. Mais elle lui offrait une fin de non-recevoir dès qu’il s’ingéniait à lui faire porter les
robes choisies pour elle à Paris par ses maîtresses successives.
— Le sermon était intéressant ?
Il n’est pas dupe de sa tentative pour changer de sujet.
— Pourquoi le demander ? Apprends-moi plutôt la raison de ces ecchymoses.
— Tu l’as dit, je baise avec une sado. Elle me cogne et ça me fait jouir.
La parade ne le fait pas rire même s’il s’est à présent habitué à cette crudité qui le choquait
tant lors de leurs premières rencontres. Il a vite compris qu’elle l’utilisait comme une armure,
lui évitant de se raconter.
— Trouve un scénario plus plausible.
— Il faudra t’en contenter. Ma vie privée ne te regarde pas.
Il n’insiste pas, mais reviendra à la charge et finira par savoir ce qu’elle refuse de raconter.
Il peut se montrer aussi têtu qu’elle.
Avec application, il met les blinis à dorer dans le four. Une mèche blonde tombe sur ses
yeux clairs,seul détail qui ne soit pas parfaitement ordonné dans toute sa parfaite personne,
pense Victoire. Se redressant, il la surprend en plein examen.
— Qu’y a-t-il ?
— Rien. Je te trouve beau mec et m’étonne qu’une nana ne t’ait pas encore mis le grappin
dessus.
— Mon boulot ne me laisse guère le temps de bâtir une famille.
Le minuteur du four retentit et oblige Gustav à se concentrer de nouveau sur les blinis. Il
les empile sur une assiette et vient s’asseoir à côté de Victoire. C’est son tour de s’occuper de
lui, recouvrant généreusement un croissant de confiture d’abricot, puis le lui tendant avec une
mimique énamourée.
— Mange, mon grand, ça ne peut te faire que du bien.
— Va au diable.
— Sans hésiter !

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