Méfiez-vous des contrefaçons
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Description

Gide a écrit : « Famille, je vous hais ». De son côté, Woody Allen « préfère l’incinération à l’enterrement et les deux à un week-end avec sa famille »…
La famille, on a beau la fuir, elle vous revient souvent dans la figure comme un boomerang faussement facétieux. Quand ce retour prend l’allure de jeu de massacre dans les rues de Paris, où les femmes tombent comme des mouches sous les doigts d’un tueur acharné, cela devient carrément insupportable…
En même temps, Victoire Meldec ne voit pas pourquoi elle devrait se sentir concernée, même après sa rencontre musclée avec le meurtrier, et malgré ce que chacun s’acharne à lui répéter, jusqu’au commissaire Tahar Agnelli, indécrottable individualiste, finalement pas si insensible que cela au charme de la donzelle.
Mais sommes-nous vraiment celui – ou celle – que chacun de nous prétend être ? Quels sont ces masques dont nous nous servons pour cacher nos peurs et nos désirs, enfouis au plus profond de notre inconscient, collectif ou individuel ?
Tout cela peut-il finir un jour, et les Parisiennes profiteront-elles enfin du retour du printemps sans plus craindre le pire… ?

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Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 949
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MÉFIEZ-VOUS DES CONTREFAÇONS

Agnès Boucher



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Polars . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-138-8
Prologue


Lisa a chaud. Le soleil ne cesse de briller et de brûler depuis l’aube, et cela dure depuis des semaines sans répit. Seul un orage pourrait alléger l’atmosphère rendue irrespirable par la canicule. Dans le grand salon, quelques rares irréductibles persistent à se trémousser. Admirables ou suicidaires ? Lisa est incapable de telles prouesses, prostrée dans le grand fauteuil où elle a atterri une heure auparavant, n’en bougeant plus depuis, molle et lourde.
C’est compter sans la sueur pernicieuse qui se faufile entre ses omoplates maigres pour glisser vers ses fesses, goutte-à-goutte avide de se muer en un flot continu. Bientôt une flaque inondera le sol , pense Lisa en pouffant nerveusement. Certains s’y laisseront prendre. Mathilde, ta nièce est incontinente , diront-ils. Le genre d’histoire à vous fusiller une réputation de jeune fille. Il faudrait qu’elle se lève et sorte dans le parc. L’ombre des grands arbres la rafraîchirait. Mais pour aller jusque-là, il faut d’abord longer la terrasse écrasée de chaleur, traverser la pelouse devenue pelade grillée, contourner le bassin où barbotent les énormes poissons rouges, objets de tous les soins de son oncle.
La musique lui arrive plus assourdie, à présent. Les slows ont succédé aux rythmes trépidants. Lisa se redresse et cet effort démesuré la laisse pantelante. Le taffetas de sa robe couleur pêche se chiffonne contre ses cuisses, colle à son dos. Des doigts, elle éponge son front luisant, se retrouve avec une main humide qu’elle essuie discrètement sur sa robe. Abaissant les yeux, elle remarque une auréole sur sa poitrine, juste entre ses deux seins minuscules. Ce sera terrible lorsqu’elle se lèvera. Une véritable serpillière.
Nouveau fou rire, tout aussi difficile à refréner que le précédent.
Cela fait un bon moment que Beckie a disparu, probablement retranchée dans sa chambre. L’imaginer roulant entre les bras de son arriviste de mari lui arrache une moue d’écœurement. Quel soulagement pour leurs parents de la savoir enfin casée, même si sa dot confortable a été pour beaucoup dans la décision du promis à formuler sa demande. Sale hypocrite ! Lisa est bien obligée de se rendre à l’évidence. Sa sœur n’a rien d’une pin-up. La majeure partie de son sex-appeal se situe dans les placements faits en son nom par leur père.
La réalité ramène Lisa vers son propre avenir. L’eau perle derrière ses genoux avant de couler le long de ses jambes. Si elle ne bouge pas, elle va patauger dans sa propre transpiration. Il est temps de se ressaisir. Elle pose ses mains sur les accoudoirs, inspire un grand coup et s’extirpe du fauteuil. Un vertige la saisit aussitôt et elle vacille. La touffeur pèse comme une chape de plomb et qu’elle n’ait rien mangé de la journée n’arrange pas la situation. Mais pour une fois que sa mère ne la suivait pas à la trace pour l’obliger à avaler ce qu’elle irait vomir quelques minutes plus tard aux toilettes, Lisa en a profité. Aucune envie de devenir une grosse vache comme Beckie qui n’a d’enviable que son teint laiteux, sa peau fine et veloutée, sans ces poils sombres et disgracieux auxquels faire constamment la chasse et qui complexent Lisa depuis la puberté. En revanche pour rien au monde elle n’échangerait sa fine et svelte silhouette de danseuse contre les rondeurs adipeuses de sa sœur. « Une véritable dentelle », a même susurré son cousin en l’examinant plus longtemps que la bienséance ne l’autorise, avant de préciser avec un sourire plein de sous-entendus « tu me rappelles quelqu’un ». Elle a beau être son aînée de quelques mois, Lisa n’a su que répondre, se sentant rougir de confusion et de plaisir. Il faut dire à sa décharge que le jeune homme est joli comme une fille, avec ses cheveux blonds tombant en mèches souples autour de son visage délicat et ses yeux transparents couleur d’eau de roche, soyeux comme le velours. Il la fixait comme s’il ne l’avait jamais vue auparavant. Un regard d’homme, à la fois glacial et brûlant.
En y repensant, Lisa sent une bouffée d’émotion la submerger qu’elle a tôt fait de mettre sur le compte de la fatigue. Il faudrait qu’elle boive, mais le buffet est à l’autre bout de la pièce. À pas lents, elle commence sa progression. Personne ne la remarque. La plupart des invités se sont réfugiés dans l’immense serre construite à l’ouest du château. Sur la piste, l’éternel couple d’amoureux transis qui se collent l’un à l’autre avec un air béat. Lisa esquisse une mimique de dégoût. C’est déjà difficile d’accepter son propre corps, alors devoir endurer le contact d’un homme suant sang et eau et y trouver de surcroît du plaisir, merci bien ! Elle se verse un grand verre d’eau froide, y laisse tomber plusieurs glaçons puis passe et repasse le cristal le long de son visage brûlant, en défaille presque de soulagement.
Par la porte-fenêtre ouverte, les bois paraissent déjà plus proches. Prenant son courage à deux mains, elle s’engouffre dans la fournaise. Le résultat est immédiat. Elle suffoque tandis que sa robe s’assombrit un peu plus, collant à son corps diaphane telle une seconde peau indécente. Elle n’en a cure. Il est trop tard pour reculer à présent. Courant à demi comme dans un rêve, elle dévale les marches vers la pelouse, foule sans précaution le gazon desséché. Les lourdes branches des chênes centenaires se penchent sur elle, l’invitent à profiter au plus vite de leur fraîcheur inespérée. Elle s’enfonce dans leur obscurité bienfaisante, ralentit l’allure. Une brise légère s’insinue sous sa jupe, frôle le fin jupon de soie. Lisa n’en peut plus. Elle jette un bref regard derrière elle. Le château a quasiment disparu. Il n’y a plus que le silence à peine troublé par quelques chants d’oiseaux.
En continuant son chemin, la jeune fille sait qu’elle va atteindre l’étang dans lequel il est interdit de se baigner. Son oncle, qui sait toujours tout mieux que quiconque, prétend que l’eau stagnante est mauvaise pour la santé. Aujourd’hui, rien ne saurait être plus néfaste que la chaleur. Lisa avance d’un pas résolu jusqu’à la berge. La végétation semble encore plus dense qu’à sa dernière visite. Le fond sombre, et sans nul doute marécageux, laisse passer des brassées de joncs et d’herbes noires. Que lui importe ? Il en faut plus pour la faire reculer lorsque son obsession est de flotter nue dans l’eau glacée.
Vite, elle se déshabille et ces simples gestes lui arrachent un vibrant soupir de satisfaction. Elle imagine un éventuel spectateur l’espionnant, sans en éprouver aucune honte. Elle se sait gracieuse et féminine, plus belle nue que fagotée dans une robe maculée de sueur. Elle étire son corps souple, libéré de toute entrave, puis s’approche de l’eau, y glisse un pied prudent. Le sol est dur. Lisa préfère ne pas imaginer sur quoi elle marche et se concentre sur la fraîcheur tellement agréable. Sans résister davantage à la tentation, elle entre dans l’étang jusqu’à la taille. Un frisson la laisse haletante, qui l’oblige à suspendre sa progression. Comment l’eau peut-elle être aussi froide, d’une température quasi polaire ? Sans doute le phénomène est-il dû à l’absence permanente de soleil à cet endroit des bois.
Dans les fourrés derrière elle, un craquement se fait entendre. Lisa se retourne aussitôt, les mains posées en coques protectrices sur sa poitrine avant de les écarter tout aussi vite. Est-elle sotte ! Sans doute n’est-ce qu’un animal apeuré de la voir envahir son territoire. Elle s’avance un peu plus. L’eau effleure ses seins qui se dressent à la surface. Une onde inhabituelle la transperce, qu’elle ne comprend pas mais trouve cependant délicieuse. Craignant de s’évanouir, elle s’asperge les bras et la nuque, sent son corps se raidir, ses muscles s’ankyloser. Il est temps d’y aller.
Lisa plonge tête la première, s’éloigne de la rive en quelques brasses amples et lentes. Elle ne peut plus entendre les frôlements qui ont repris sur la rive, et se rapprochent.
Dommage pour elle.
Chapitre 1

Dimanche 27 mars, 4 heures

Un bref éclair de lucidité et Victoire Meldec rompt le charme, roule sur le côté, lance les jambes hors des draps et prend appui sur sa hanche avant de se redresser.
Tu t’en vas déjà ?
La voix est déçue, pas encore convaincue que ce saut de carpe soit décision inéluctable. Mais Victoire aime les réveils solitaires et fuit les petits matins cotonneux dans un lit inconnu, lorsque l’autre se sent obligé de se coller à elle dans un enchevêtrement servile de bras et de jambes. Cela a une telle couleur conjugale, présage déprimant à souhait, charriant dans son sillage des petits-déjeuners moroses avalés en tête-à-tête et autres chassés-croisés furtifs minutieusement orchestrés pour ne pas se bousculer sous la douche, baisers routiniers échangés sans passion sous des porches ou à des arrêts de bus. La routine. Uniforme, inodore, incolore et sans saveur. Quelle abomination !
Victoire a toujours fui ces images de désolation. Elle n’a pas davantage cherché à savoir si d’autres issues que l’ennui et l’aliénation étaient envisageables dans une vie de couple. Alors, une fois de plus, elle s’arrache au corps doux comme la soie qui cherche à la retenir, tâtonne dans l’obscurité d’une chambre inconnue pour retrouver les vêtements éparpillés quelques instants plus tôt dans le feu de l’étreinte.
Pourquoi non ? On ne va pas y passer la nuit, ronchonne-t-elle.
Sa main bouscule une délicate table de nuit en merisier, remonte jusqu’à l’interrupteur. La lampe de chevet diffuse une suave clarté abricot, nettement plus pratique pour repérer le jean et le pull échoués en boule au pied du lit sur un tapis persan qui a dû connaître des jours meilleurs. L’unique inconvénient de ces fuites nocturnes est de devoir renfiler des vêtements sales. Victoire déteste ça, mais toujours moins que de trimbaler un baise-en-ville partout avec elle. Vite rhabillée de pied en cap, elle se penche en avant et, avec ses doigts en forme de peigne, démêle vigoureusement ses cheveux châtains qu’elle roule ensuite en un ravissant chignon foutoir. Puis elle rajuste le col roulé bleu azur et enfile l’indémodable blouson d’aviateur.
Ludovique en a profité pour envahir tout l’espace dans le lit, le dos confortablement calé contre les deux oreillers, une moue de déception sur sa jolie bouche. Ses doigts engourdis s’évertuent à sortir une cigarette d’un paquet chiffonné. La dernière ou la première de la journée ? Victoire ne sait plus rien de l’heure. Son regard part à la recherche d’une improbable pendule. Le studio n’est pas très grand et meublé avec une délicieuse anarchie. Ludovique aime les antiquités bringuebalantes, les bibelots ébréchés, souvenirs découverts au fond d’un grenier familial ou au gré de brocantes dans des campagnes désuètes. Le rouge et l’orange y prédominent, déclinés en une palette riche et harmonieuse, des rideaux de velours sanglant jusqu’au saumon des draps. Le lieu est autrement plus attachant que l’immense trou à rat où se terre Victoire. Chacun ressemble à son hôtesse, ici chaleureuse et hospitalière, là-bas individualiste et libertaire.
Tu parles comme un mec.
Le reproche s’abat telle la lame sur le cou du condamné à mort. Mais Badinter a vaillamment œuvré pour l’abolition de la peine capitale et Victoire est bien vivante pour se rebeller.
Je m’insurge contre la tradition machiste qui prétend que se tirer en pleine nuit est l’apanage des hommes.
Adèle avait évoqué ta totale absence de sentimentalisme. Elle a omis de préciser que ça atteignait des sommets pathologiques. Je me serais méfiée.
Tu regrettes ?
Dans un nuage de fumée, Ludovique reconnaît l’évidence des faits.
Non.
Adèle cause beaucoup trop. Je n’arrête pas de lui dire, mais elle continue de n’en faire qu’à sa tête. Ça lui joue de sacrés tours, tu peux me croire.
Tu te poses souvent en rabat-joie ? C’est d’un gonflant.
Touchée. Victoire sourit. Que lui importent en effet les futures gamelles de sa grande copine qui en compte déjà un bon paquet à son actif ? Aucune leçon de morale ne parviendra jamais à en endiguer le flot. C’est son problème et Victoire est trop attachée à sa propre liberté pour contester celle d’autrui.
Dis-moi plutôt à quoi ça sert de s’accoupler, toi qui es si maligne ?
À avoir une raison de vivre.
De vivre ? Quelle blague !
Cynique, en plus ? Il va falloir que je te soigne.
Alors, selon toi, je suis malade simplement parce que je n’ai pas envie de faire un bout de chemin sur cette foutue planète.
Ludovique réfléchit tout en pétunant de plus belle. Victoire s’est installée en face d’elle dans un fauteuil et lace ses chaussures, un pied posé sur le montant du lit.
Il doit bien y avoir des jours où tu aimerais être moins seule ?
L’argument de Ludovique est balayé d’un ample mouvement agacé du bras. Puis pour ne pas avoir à affronter les grands yeux sombres ciselés en forme d’amande, Victoire se concentre sur le second lacet.
Je ne vois pas ce que tu veux dire, marmonne-t-elle.
C’est ça, joue les dures à cuire, tu ne trompes personne.
Victoire se lève d’un bond. Les mains sur les hanches, elle contemple avec un sourire gourmand sa dernière conquête. Ludovique Vernon est un bien joli piège, du genre à envoyer paître toutes ses certitudes. Mais il n’est écrit nulle part qu’elle n’y réfléchirait pas à deux fois avant de franchir le Rubicon et perdre sa sacro-sainte indépendance.
La solitude est le propre de tout être vivant. Je pousse le vice jusqu’à l’aimer. C’est interdit par la loi ?
Tu as surtout réponse à tout ! Moi je trouve plutôt dommage de ne pas remettre ça une dernière fois…
Le regard polisson à souhait, Ludovique cherche à rendre ses propos plus convaincants par le biais de quelques contorsions diaboliques. Le drap glisse sur son torse mince et découvre une longue et séduisante vague brune aux seins tendus par le désir, trop attirante pour qu’y succomber séance tenante ne soit pas hyper dangereux, pense Victoire. N’ayant jamais prétendu être de marbre, elle recule à regret.
Il y aura d’autres occasions.
Imaginer que cette nuit ne serait pas suivie de clones tout aussi enivrants équivaudrait à un vaste gâchis.
Je te laisse décider.
Dégonflée !
Qui sait combien de temps va se prolonger ton désir de méditation intense dans le désert de ton ego misanthrope ?
Victoire ne répond pas. Difficile d’accepter ses faiblesses lorsque l’on se prétend indifférente à tout. Ludovique a marqué un sacré point en même pas une nuit. Méfiance ! D’autant qu’elle se dresse à présent en une attitude de suppliante, tentatrice en diable, la rondeur de ses hanches mettant délicieusement en valeur sa taille fine.
OK, je rends les armes, j’ai trop envie de te revoir et j’avoue mon impatience à partager stupre et luxure avec toi ! Si on brunchait ensemble tout à l’heure ?
Victoire secoue la tête.
Impossible, ma belle, j’ai déjà rencard…
Dépitée, Ludovique se rejette en arrière. Ses tentatives pour retenir sa nouvelle amante seraient-elles donc toutes vouées à l’échec ?
D’amour ?
Pas exactement…, répond Victoire avec un mince sourire.
Je te préviens, je détesterais devoir te partager.
Comment songer butiner ailleurs, lorsque Victoire Meldec dispose d’une si jolie fleur ? En se concentrant très fort, elle doit pouvoir résister à l’envie de la renverser illico dans les draps tièdes.
En revanche, on peut se faire une toile plus tard.
Ludovique scelle leur pacte d’une moue lascive.
D’accord. En attendant, tu peux appeler un taxi, si tu veux.
Mais Victoire a déjà la main sur la poignée de la porte, pressée de s’éclipser.
J’aime marcher. Ça me change de l’ordinaire.
Ludovique n’en croit pas ses oreilles. Cette fille n’est vraiment pas nette.
À cette heure ? Mais tu risques ta peau dans ce quartier !
Trop tard. La porte claque. Victoire Meldec s’enfuit sans demander son reste.
Dans la rue, elle respire mieux. À longues lampées, le nez au vent, elle avale l’air pollué de la capitale et retrouve ses marques de noctambule invétérée. La nuit est sienne depuis toujours. Longtemps elle a fait le mur du manoir familial, cavalant jusqu’à la plage pour écouter l’écho des vagues dans l’obscurité. Le matin la surprenait endormie dans une crique, blottie à l’abri d’un rocher, frissonnante sous la caresse des embruns. Jamais ces escapades ne furent découvertes. Le retour se faisait de la même façon, à travers les dunes et les champs, avant une escalade en règle de la vigne vierge tapissant les pierres de granit jusqu’à la fenêtre de sa chambre. Aujourd’hui, les pavés parisiens ont recouvert le sable, mais le plaisir reste intact, avec cette délicieuse sensation d’être seule au monde à vivre lorsque les autres dorment du sommeil du juste, très loin d’elle.
Le vent souffle. Cette année, mars est glacial et humide. Le printemps se fait attendre. Victoire remonte la fermeture éclair de son blouson, en ajuste le col et enfile ses gants de cuir. Le ciel est vierge de tout nuage, étoilé de belle façon. Elle s’accorde quelques secondes pour le contempler, y cherche par habitude les deux ourses sans les trouver. Elle venait d’avoir cinq ans lorsque le Vieux lui a appris à les reconnaître. Ils étaient allongés au bord du rivage, bercés par le clapotis du ressac. Au loin à bâbord, le phare d’Eckmühl leur faisait des clins d’œil réguliers. Poursuivre ce rite est devenu un hommage à la mémoire d’Auguste Meldec, le seul qu’elle puisse lui rendre. Ils étaient si différents malgré leurs caractères de cochon respectifs. Cette nuit, l’étroitesse de l’horizon l’empêche de jouer les astronomes amateurs et son temps est tellement précieux qu’elle ne tient pas à le gâcher. L’aube est encore loin et jamais heure n’a semblé plus propice au défoulement.
La rue d’Aboukir baigne dans une tranquillité qui n’a que peu à voir avec son rythme diurne. Les rideaux de fer sont baissés sur les devantures des magasins. Dans un coin, sous l’abri éphémère d’une devanture de Franprix, un SDF ronfle comme un sonneur, emmitouflé dans un sac de couchage maculé, inconscient en puissance. Ludovique a raison. Les rues de la capitale ne sont pas si sûres qu’il n’y risque une agression. Qui s’en préoccupe ? Sûrement pas ses contemporains. Il a tout oublié de leurs soucis, eux avides de protéger leurs biens, soucieux de leur paraître et de leur respectabilité stupide et vaine. Il n’a plus rien à défendre qu’un sac polochon transformé en oreiller pour l’occasion. Et sa vie.
C’est justement cette menace sous-jacente qui excite Victoire. L’image lascive de Ludovique s’efface en un pâle souvenir. Ne s’étend plus devant elle que le dédale des rues enchevêtrées comme autant de coupe-gorge pernicieux, et la jouissance de marcher à l’aventure, le nez au vent, le pied léger, rasant les murs, se fondant dans la nuit. Rue Réaumur, elle oblique par la rue du Sentier jusqu’à Bonne-Nouvelle. Tout est paisible. Leurs volets tirés, les immeubles semblent autant de remparts équivoques dont les meurtrières auraient été effacées. La vie a disparu sans que la mort la remplace, juste le silence, improbable rémission en suspension dans l’air comme un équilibriste sur un fil invisible. Au loin, quelques conducteurs attardés font ronfler leur moteur, appuyant sur le champignon pour rentrer plus vite. Victoire serre les dents. Il y a des contrôles d’alcoolémie qui se perdent.
Après le boulevard Poissonnière, le labyrinthe se fait plus étroit, véritable terrain de chasse et objet de tant d’attentions. Embusquée sous un porche et sans jamais perdre de vue les alentours, elle sort de son sac à dos un long poignard – presque un poinçon tant la lame est fine et brillante sous le réverbère –, rare souvenir du Vieux, dont il se servait pour trancher les pages des manuscrits qu’il choyait plus que n’importe qui, excepté elle. Du bout des doigts, dans un geste teinté de respect et de délectation, elle le caresse, en apprécie le tranchant. Ludovique a tort de la croire irresponsable. Que peut-elle craindre, ainsi armée ? Elle n’a jamais eu à s’en servir pour se défendre, mais son intime conviction est qu’elle n’hésiterait pas si cela s’avérait nécessaire.
L’arme collée contre sa cuisse, elle avance le long des voitures puis, sans aucune logique, frappe sur son chemin berline rutilante ou tas de boue ; nul n’est épargné. Partout où ces immondes salopards bouffent l’espace, sa mission est de détruire la souillure insupportable qu’est leur ferraille despotique alignée dans une belle anarchie. Victoire Meldec prend son pied, avec calme et détermination. Il n’est pas dit qu’une femme doit nécessairement être hystérique quand elle se déchaîne. Sa technique est simple et définitive, où le doigté est important, avec l’indispensable vitesse d’exécution. Un coup suffit, donné avec suffisamment de force pour entamer la gomme en profondeur, puis d’une légère torsion du poignet, la déchirer sur plusieurs centimètres. Le principe n’est pas de crever un seul pneu mais bel et bien de les massacrer tous. Avant d’imaginer la mine incrédule du conducteur atterré, découvrant au matin le résultat d’une vendetta désespérée et calculant par avance le coût du méfait. Ce n’est pas donné, un train de boudins. Alors deux à la fois ! La moisson s’annonce excellente, parmi les meilleures. Finalement, Victoire a eu raison de ne pas s’octroyer de grasse matinée chez Ludovique. Au bout d’une heure, elle a déjanté plus de cinquante voitures, record qui ne sera jamais reconnu par le Guinness.
Ce n’est qu’en entendant un bruit de moteur résonner plus près qu’elle lève le nez et sort de son rêve. Le soleil à peine rougeoyant au-dessus de Montmartre lui indique qu’il est temps de mettre un terme à ses opérations. Inutile de prendre des risques. Tapie contre la carrosserie d’une Alfa Romeo, elle laisse passer l’importun, profite de l’occasion pour saccager scrupuleusement la portière arrière en un joli dessin surréaliste. Encore un qui comprendra son erreur de ne pas louer de parking et n’osera plus se risquer à se garer à cheval sur le trottoir.
La voiture s’est arrêtée quelques mètres plus loin. Il restait une place sur un passage piéton. Trop tentante. Des claquements retentissent dans le silence. Victoire se relève à demi, jette un coup d’œil par la vitre. Une femme remonte vers Pigalle, un sac jeté sur son épaule. Le couinement de ses Nike va decrescendo à mesure qu’elle s’éloigne. Il n’y a pas de temps à perdre. La Renault rangée sur les clous n’a plus beaucoup de temps à vivre. En moins de temps qu’il ne le faut pour l’écrire, les quatre roues sont à plat, le rétroviseur démembré, la peinture dévastée de zébrures. Lorsque Victoire se redresse, satisfaite de son travail, le silence est revenu. Elle l’écoute, le savoure tels les applaudissements sincères d’un témoin muet, avant de décider de clore sa nuitée destructrice sur cet éphémère chef-d’œuvre. La règle est de ne jamais tenter le diable. Certains la croiront folle. Qu’importe ! La réalité reste qu’elle ne l’est pas. Sans réfléchir, elle met ses pas dans ceux de la conductrice, avance vite pour ne pas se laisser gagner par le froid, rêve d’un thé brûlant. Lorsqu’elle rencontre l’obstacle, il est trop tard pour faire demi-tour.
Car à cent mètres de là, un couple se dispute. D’abord, Victoire ébauche un sourire dédaigneux. Voici entre autres choses à quoi elle échappe en refusant depuis toujours de subir la loi tyrannique des mâles. Le conflit s’envenime lorsque le bipède se fait plus pressant, voire exigeant. Victoire met sur le compte de la frivolité le refus que sa compagne semble lui offrir. Par curiosité, elle s’approche, retrouve son allure de chat, marchant d’instinct sur la pointe des pieds. Mais les plaintes n’ont rien de chichis frivoles. La femme se débat. Désespérément. Inutilement. Son séducteur est plus fort qu’elle. Victoire s’avance encore, surprend la main qui bâillonne, et surtout la seconde qui s’évertue frénétiquement à remonter le pull sur le ventre lisse.
Comment ne verrait-elle pas rouge ? D’instinct, elle se rue dans la mêlée et assène une violente bourrade sur le dos de l’agresseur. Il se tasse, mais ne succombe pas, avant de se retourner et de se retrouver nez à nez avec une espèce de rat des villes qui le frappe à coups redoublés, jouant des poings avec une dextérité infernale. La rue est tellement sombre qu’ils ne voient rien l’un de l’autre. Mais peu leur importe, surtout à Victoire, tous ces enfoirés ont la même sale gueule dès qu’on leur met des bâtons dans les roues.
Lâche-la, salopard !
Elle s’est écartée de quelques pas, le temps de reprendre son souffle, le dégoût chevillé aux tripes. Incrédule, l’homme la regarde, l’œil tout tendu par la haine. Cette hystérique vient au plus mauvais moment tuer son plaisir dans l’œuf.
Tire-toi de là ou je m’occupe de toi après elle.
C’est ça, enflure, cause-moi du pays, tu me feras plaisir.
À quoi bon discuter ? Elle se jette de nouveau sur lui avec toute la force dont elle est capable, tout aussi téméraire qu’inconsciente. Ses années de judo remontent aux calendes grecques, mais il ne sera pas dit qu’elles ne lui auront servi à rien. Le danger est qu’elle n’a pas évalué l’envergure de son adversaire à sa juste mesure, prise au dépourvu par l’ampleur de sa rage. Si l’effet de surprise l’a tout d’abord empêché de riposter, il sait à présent à qui il a affaire.
Comme un enfant capricieux le ferait d’un jouet cassé devenu inutile, il repousse violemment sa victime qui va s’écrouler sur le pavé, avant de bander tous ses muscles et de se camper solidement sur ses jambes. Un coup de poing brutal cueille l’empêcheuse de violer peinard en pleine figure et l’envoie valser contre le rebord d’une fenêtre, à demi assommée. Il profite du répit pour revenir à ses moutons. Se croyant tirée d’affaire, sa proie tentait de fuir en rampant. Elle doit se faire une raison. Ce n’est pas encore cette fois qu’elle s’en sortira. Se ruant à califourchon sur elle, il la ramène à la dure réalité, saisit ses cheveux à pleines poignées et commence à frapper son crâne sur le bitume. Les cris jaillissent, rauques, insupportables. Elle va réveiller tout le quartier si elle continue à beugler comme une furie. Alors les doigts se font crochets métalliques pour agripper le cou et serrer, serrer, jusqu’à écraser les vertèbres avec une fureur sadique, avides de détruire.
Derrière lui, Victoire recouvre peu à peu ses esprits. Son visage la brûle. Ses yeux ont du mal à percer le brouillard, car elle a perdu ses lentilles de contact dans la bagarre. Myope comme une taupe, elle cherche à se redresser. Difficile quand sa tête se prend pour un carillon et tinte à toute volée. Peu à peu, ses idées se font plus claires et elle se souvient du stylet rangé dans le sac à dos. Au moment même où sa main se referme sur la poignée de métal, l’homme donne une dernière secousse, brisant net la nuque de la femme dans un craquement de sinistre augure.
Mais Victoire n’a pas compris. Elle regarde les deux corps étendus l’un sur l’autre. Elle imagine ce qu’elle croit être le pire, d’autant que son agresseur cherche à faire glisser le jean le long des cuisses. Elle lui hurle de se tirer de là. Furieux d’être à nouveau dérangé, il se redresse. L’emmerdeuse est agenouillée au pied du porche. Finalement, elle n’a pas tort, il vaut mieux baiser une vivante que de s’envoyer un cadavre, si girond soit-il. Il se relève et avec une assurance insupportable s’avance vers Victoire. Tant pis pour elle.
Tant pis pour lui , pense Victoire au même instant. Aveuglée par le sang qui coule sur son œil, elle le laisse s’approcher dans un flou artistique, trop fatiguée pour envisager l’étendue du danger, ne voyant que la main qui entrouvre la braguette. Qu’a-t-elle à perdre ? La vie. La belle affaire ! Ne la tenait-elle pas pour quantité négligeable quelques instants plus tôt ? Même si elle n’en est plus aussi certaine à présent, il lui est impossible de reculer. Jamais elle ne laissera quiconque insinuer qu’un homme a eu le dessus sur elle. Le tout est d’endormir sa méfiance. Alors elle se laisse faire tandis qu’il la saisit par l’épaule et la taille. Elle est femelle et donc faible, aux yeux de ce tordu.
Mais à l’instant où il pense l’affaire dans le sac et glisse déjà la main entre la peau douce et la ceinture du jean, elle lève le bras et frappe de toutes ses forces. L’étoffe est épaisse. Pourtant, la lame y pénètre avec une belle énergie, puisée au fond de sa haine. Le sourire entr’aperçu dans la pénombre se fige en rictus avant que l’homme ne porte la main droite à son épaule, jetant un coup d’œil incrédule à la longue entaille de son pardessus. Saigne-t-il ? Une brûlure intense au niveau du bas-ventre l’empêche de s’en assurer, le pliant en deux de douleur. Le genou de Victoire Meldec est maigre, mais précis. Affalé sur le trottoir, il cherche à reprendre son souffle. Victoire sait qu’elle devrait partir. Son avantage ne sera pas éternel même si son adversaire semble en piteux état. Mais il y a la femme recroquevillée dans le caniveau. Il n’est pas dit qu’elle l’aura laissée tomber. Les doigts noués autour du poignard, elle plisse les yeux pour mieux distinguer l’homme qui prend appui contre une voiture, avide de se venger.
C’est le bruit d’un volet claquant dans l’obscurité qui leur évite un nouvel affrontement. Une voix appelle à l’aide. L’homme comprend les risques qu’il court en s’attardant plus longtemps, notamment celui d’être pris sur le fait. Sans demander son reste, il détale vers Notre-Dame-de-Lorette. Victoire reste quelques secondes sans réagir. Le cauchemar est terminé, mais le rêve n’en était pas un. Elle frissonne. Sa mâchoire lui fait atrocement mal et elle se masse doucement le menton. Ce salaud ne l’a pas ratée. Du sang coule le long de sa tempe. Elle a dû s’écorcher en échouant contre la pierre. Elle s’essuie d’un revers de main, en fixant d’un air perplexe le corps toujours immobile et vautré dans le caniveau. Elle s’approche et reconnaît la conductrice de la Renault. La lumière du réverbère découvre le visage boursouflé couvert de bleus et d’égratignures, défiguré par la terreur. Le tableau est à vomir. Sa main se glisse sur la gorge pour tâter la jugulaire sans percevoir aucun battement. Alors d’un geste très doux, elle caresse la joue tiède de la jeune morte, puis ferme ses paupières à jamais.
Lorsqu’elle se retourne, la rue est calme de nouveau. Pourtant, elle a bel et bien entendu le bruit d’une persienne et un cri strident. Derrière l’une de ces fenêtres, quelqu’un doit l’épier. Victoire sort ses lunettes pour inspecter les façades. Toutes semblent plus tranquilles les unes que les autres. Le témoin s’est planqué et rien ne servirait de s’attarder, si ce n’est s’attirer des ennuis inutiles. Autant fuir ce périmètre maudit. Victoire remonte son écharpe sur sa bouche et son nez pour masquer ses plaies et, à petites foulées, regagne la place Pigalle où la vie suit son cours. À part prévenir le 17 qu’un meurtre a eu lieu dans le quartier, que peut-elle faire, si ce n’est maquiller sa voix et refuser de révéler son identité ? Deux minutes plus tard, c’est chose faite. Le goût d’amertume dans sa bouche n’est pas seulement dû au sang qui coule de sa lèvre et qu’elle suce machinalement, mais aussi au regret de la chaleur de Ludovique. Réflexion faite, l’idée d’affronter une nouvelle journée semble à présent plus dure que celle de partager un petit-déjeuner dominical avec la jeune femme. Foutus principes !
Chapitre 2

Dimanche 27 mars, 11 heures

Dehors, le jour est levé depuis longtemps. À travers les volets de bois suintent d’étroites zébrures jaune paille. Reflet diffus d’un pâle soleil frileux, elles remontent le long du matelas avant de mourir sur le cadre du lit. Sous la couverture, un homme reste immobile, les yeux clos, les cheveux collés à son front brûlant. Son corps est perclus de courbatures, moite d’une sueur aigre, mélange de peur panique et de jouissance. Cette odeur rance qu’il exsude par tous ses pores le dégoûte. S’il ne se sentait si las, il irait se doucher pour arracher à sa peau l’âcre relent qui irrite ses narines sensibles.
À ses oreilles, un effroyable silence résonne bruyamment. Il est seul, ce qui signifie aussi qu’il doit être tard. Une migraine insupportable lui encercle la tête dans un étau d’acier. Masser ses tempes aiderait à la faire disparaître, mais sitôt qu’il lève les bras, sa blessure se réveille. Il grimace à mesure que la douleur élance chacun de ses muscles jusqu’à irradier son corps tout entier. Il faudrait changer le bandage. À qui demander de l’aide ? Il doit se débrouiller seul, car nul ne doit savoir. Péniblement, il se redresse et s’adosse aux oreillers effondrés. L’effort le laisse épuisé, le corps agité de tremblements irrépressibles. Lorsqu’il ouvre ses paupières, il découvre autour de lui les couvertures emmêlées, le lit bouleversé, vaste champ de bataille. Contre qui s’est-il battu dans ses rêves, à part lui-même ?
C’est vite oublier l’image de cette femelle. Cette immonde garce ne l’a pas raté. S’il avait pu imaginer un seul instant qu’elle était armée, il aurait paré le coup en lui arrachant son poignard tout de suite. Force lui est de reconnaître qu’elle a mis un sacré culot pour l’attaquer, sans brandir aucun des accessoires habituels, bombe lacrymo et autres gadgets pour gonzesse effarouchée. Il l’en respecterait presque. Les femmes sont d’ordinaire tellement ineptes, tout juste bonnes à couiner pour qu’on les sauve, comme si un prince charmant était tapi à chaque coin de rue. La bonne blague ! Il n’en reste qu’une à ne plus croire à la légende du sauveur empanaché de blanc et il a fallu qu’il tombe sur elle.
Lui laisser la vie sauve a été sa seconde erreur, mais le moyen d’agir autrement ? On les espionnait depuis l’immeuble d’en face. Témoin oculaire ? C’est peu probable. La nuit était tellement profonde, les réverbères inexistants à cet endroit. Lui-même peinerait à décrire sa trouble-fête. Le doulos n’aura rien à raconter. La fatigue l’empêche de réfléchir très longtemps. S’en prendre à cette fille si près de chez elle était une mauvaise idée et les risques, énormes, même si le plaisir était proportionnel. Elle refusait le jeu, ne cessant de déjouer les pièges qu’il lui tendait avec une espèce de méfiance maladive, et il a mis longtemps à la coincer. Il a fallu lui faire entendre raison, qu’elle comprenne qu’il était le plus fort et qu’elle n’avait pas le choix. Mourir… ou mourir !
Sa conception de la justice a toujours été très personnelle. Il accorde aux autres davantage de devoirs que de droits. Ce qu’elle lui refusait, c’était une simple gratification, ni plus ni moins. Mais la raison qui le fait se mépriser et la détester, c’est qu’une fois de plus ses pulsions ont eu raison de son intelligence. Il aurait dû prendre son temps, attendre une occasion plus propice pour s’occuper de son sort sans être dérangé et savourer sa victoire. La prochaine fois, il devra se montrer plus imaginatif ou il risque de le payer cher. Le Dogme n’acceptera pas une autre erreur.
Aux Urgences, un interne a nettoyé et recousu sa plaie en l’assurant qu’elle était superficielle. Cette pouffiasse aurait voulu se tailler un steak dans son épaule qu’elle ne s’y serait pas prise autrement, Shylock revu et corrigé. Sans l’épaisseur de son manteau, il était bon pour une greffe en urgence. Le jeune toubib a avalé sans problème la version de l’agression en pleine rue. Naïf, le bougre ! « Paris devient pire que New York », a-t-il seulement grogné d’un air entendu. Que savait-il de la folie qui hante les grandes métropoles, gamin à peine pubère tout juste sorti de ses bouquins ? Encore un qui n’a pas compris qu’il était en train de passer à côté de sa vraie vie. Très vite, il s’est fait une joie d’écourter ses dernières paroles au moyen de son bras valide habilement serré contre son cou. Aller à l’hôpital était périlleux, mais pas plus que de risquer une infection. Le Knock {1} débutant l’a appris à ses dépens.
Reste le problème de la harpie. Que faisait-elle à traîner dans ce coin désert à une heure pareille ? Jusqu’à présent, tout se déroulait à la perfection. Son ange gardien a mis les voiles avec sa sœur la chance, et tous deux l’ont abandonné à la terrible réalité de son sort, laissant leur copine la déveine prendre la place laissée vacante. Pour s’en persuader, il lui suffit de penser à l’état dans lequel il a retrouvé la voiture, les quatre pneus crevés. S’il retrouve l’enfant de salaud que ce petit jeu a diverti, il se jure de lui faire passer l’envie de recommencer. Son sauveur a été un taxi en maraude l’ayant chargé sans faire de difficultés, probablement habitué aux rixes du quartier. Le chauffeur l’a déposé à l’hôpital, empochant les billets de la course sans le regarder une seule fois.
Il porte la main à ses yeux et préfère se voiler la face, comme toujours. Sa nuit n’est qu’un mauvais rêve, il suffit de ne plus y penser. Il se réveille avec une sévère courbature pour s’être mal étendu. Les muscles froissés ? Rien de bien grave, il n’y paraîtra plus dès demain. Bizarrement, son propre mensonge ne le dérange pas, comme s’il l’acceptait pour réalité et que l’horreur de la nuit ait effectivement disparu de sa mémoire sélective. A-t-il vraiment posé ses mains sur la gorge tendre pour la briser d’une seule étreinte ou l’a-t-il simplement rêvé ? Le soleil agit sur lui comme une gomme bienfaisante et lui accorde des souvenirs autres. Il sait comment procéder pour qu’au travers d’un rideau opaque de vagues réminiscences, son forfait disparaisse peu à peu et le laisse tout à fait en repos, capable de trouver la parade occultant toute l’atrocité de sa nuit. Mais non la jouissance. Celle-ci lui est due, récompense accordée par le Dogme malgré son faux pas.
En face de lui, une psyché lui renvoie le miracle de son reflet. Où puise-t-il encore la force d’exister ? Longtemps il s’y est miré avec plaisir, s’examinant sans jamais se lasser. Ce matin encore, elle lui renvoie l’image d’un homme séduisant dans la force de l’âge, mince et musclé, le torse bien découplé sur des jambes solides. Seul le masque hagard l’empêche de vraiment se reconnaître. Sans doute sa nudité renforce-t-elle sa vulnérabilité. D’un ultime mouvement de désespoir – de lucidité, c’est selon –, il se rue hors du lit et en arrache les draps pour recouvrir la glace. Ne plus se voir, jamais.
Quelques secondes sont nécessaires avant que sa respiration ne retrouve un rythme régulier. Pour ne pas tomber, il s’appuie sur le linteau en marbre de la grande cheminée, le temps de reprendre pied dans sa réalité. Il se risque à pas lents dans la pièce voisine. Tout est calme. L’un doit être parti se changer les idées à Paris et l’autre sommeiller dans son fauteuil d’infirme. Il regarde l’écran de son portable. Aucun message n’est signalé. Normal, puisqu’il n’existe plus. Pourtant, il en rêve, de cette voix ardemment désirée comme un ultime filin ceint autour de ses reins avant la chute ultime. Que quelqu’un comprenne enfin sa souffrance, combien il se sent abandonné, esseulé, l’humiliation d’être effacé, silhouette imparfaite sous un frottement de gomme, et trop facilement remplacé. Anéanti, il vacille et revient prudemment sur ses pas. À l’abri dans sa chambre, il se laisse glisser sur le parquet, cherche sa place comme un gros chat frileux avant de se pelotonner et de laisser libre cours aux sanglots qui l’étranglent depuis son retour au bercail. Puis retombe dans le plus profond des sommeils, sans rêves cette fois.
Chapitre 3

Dimanche 27 mars, 12 h 10

Maudite sonnette qui refuse de se mettre en sourdine ! À regret, Victoire Meldec sort la tête de sous l’oreiller. Elle a bu en rentrant de chez Ludovique. Sonnée et nauséeuse, elle approche son poignet de ses yeux de taupe, cligne des paupières pour tenter de discerner la place des aiguilles sur sa montre. 12 h 10. C’est bien un Teuton, réglé comme du papier à musique. Obligée de se soumettre, même si c’est en râlant, elle s’assied sur le bord du matelas. Son front endolori la rappelle à la triste réalité.
Bordel, quelle enflure…
Du bout des doigts, elle inspecte les dégâts, remarque alors qu’elle n’a pas pris la peine de se dévêtir avant de se coucher. La sonnette profite de ce court délai pour se rappeler à son bon souvenir et rejoue sa sérénade stridente.
Oh, putain, y’a pas le feu au lac !
Quelques coups de semonce plus tard, c’est un beuglement qu’elle émet, honorable imitation de la fameuse corne de brume hurlée dans le large normand les soirs de purée de pois. D’un geste rageur, elle attrape ses lunettes puis va ouvrir la porte à toute volée.
Quel chieur tu fais ! Je suis crevée !
Debout sur le paillasson, Gustav arbore un sourire ironique. Ses bras sont chargés de victuailles tellement odorantes qu’elles ouvriraient l’appétit de n’importe quelle anorexique, ce que Victoire n’a jamais été, depuis toujours dotée d’un solide coup de fourchette que dissimule bien son physique de poids plume.
Tu vires sadomaso ?
Il sait comme moi dompter ses émotions , remarque-t-elle une nouvelle fois, alors qu’elle-même s’est longtemps crue experte exclusive dans l’art du détachement. Il est probable qu’un truc génétique se balade de génération en génération, et ne frappe que de rares élus.
Laisse tomber…
Elle retourne d’un pas traînant dans le salon où il la suit à la trace, tel le pointer moyen sur la piste d’un faisan blessé.
Tu donnes l’impression de sortir d’un véritable pugilat.
Il s’approche pour accorder un examen admiratif à la longue écorchure et à la lèvre meurtrie.
Ah pitié ! Pas de morale, je ne la supporte pas !
Ce serait mal me connaître.
Il a un clin d’œil complice et glisse un baiser sur la joue demeurée intacte. L’attention est surprenante. Finalement, le Gus n’est pas si indifférent qu’il voudrait le faire croire.
J’ai les crocs.
Victoire s’étire de tout son long. Liberté corporelle qui lui arrache aussitôt une grimace de souffrance.
Ça m’aurait étonné. J’ai remarqué qu’il valait mieux t’avoir en photo qu’en pension.
La voyant prête à se rebeller, il ajoute aussitôt :
Ne râle pas ! Je m’en occupe. Et va plutôt prendre une douche. Tu fais peine à voir, ma pauvre fille.
Il disparaît dans le long couloir, la laissant désarçonnée par tant de petits soins. Puis elle obéit et va se réfugier dans la salle de bains. Ôter ses vêtements relève de l’épreuve. Tous ses muscles sont courbatus, comme si elle avait combattu une armée de géants. Dans le miroir, elle entrevoit sur son corps quelques bleus aux proportions non négligeables qui lui rappellent quelle triste conclusion a connu sa nuit avec Ludovique. Tout avait pourtant si bien commencé. D’agréables frissons la parcourent tandis qu’elle songe aux quelques instants de pur plaisir partagé avec la jeune femme. Alors, à quoi bon penser à ce qui a suivi ? À présent, les flics ont dû retrouver le cadavre vautré dans le caniveau. Victoire ne peut plus rien y faire. Elle ouvre les robinets et se laisse inonder par le jet d’eau brûlante qui masse son dos et ses épaules fourbues. Quelque dix minutes plus tard, la salle de bains est devenue sauna. Suffocant de la chaleur emmagasinée, Victoire va à tâtons jusqu’à la fenêtre et l’entrouvre pour faire partir la vapeur et la buée. L’air froid s’engouffre aussitôt dans la pièce. La jeune femme frissonne. Elle se sent mieux, presque détendue, se masse rapidement le corps d’eau de rose avant d’enfiler un peignoir et de rejoindre Gustav dans la cuisine.
À son habitude, il s’affaire devant la cuisinière, un torchon noué autour de sa taille pour protéger son jean noir, prépare les œufs brouillés dont il sait qu’elle raffole. Le rituel s’est peu à peu installé entre eux. Tous les dimanches que Gustav passe en France, ils se retrouvent chez elle pour un brunch épicurien. Rien n’a jamais été clairement exprimé, ni aucune décision prise. Mais Gustav a fait preuve d’une telle patience, alliée à sa pugnacité légendaire. Victoire n’a eu comme solution que lâcher du lest sans avoir à le regretter, du moins pour le moment. Elle tire une chaise et s’assied devant son bol, le dos voûté, bâille à s’en décrocher la mâchoire en attendant que le service se fasse. Gustav se précipite pour ôter la veste de cuir qu’il avait posée sur le dossier. Hors de question que Victoire s’avachisse dessus. Elle émet un petit hoquet moqueur ; ses allures de Brummell lui sont tellement étrangères.
On dirait une vraie nana, dès que tes petites affaires sont en danger.
Tu ferais bien d’en prendre de la graine, d’autant que tu as passé l’âge de jouer les ados prolongées.
Elle éclate de rire, habituée à ses remontrances quant à son absence pathologique de coquetterie. Le Vieux s’en plaignait déjà quand elle était gamine et qu’il la voyait traîner en jean. Mais elle lui offrait une fin de non-recevoir dès qu’il s’ingéniait à lui faire porter les robes choisies pour elle à Paris par ses maîtresses successives.
Le sermon était intéressant ?
Il n’est pas dupe de sa tentative pour changer de sujet.
Pourquoi le demander ? Apprends-moi plutôt la raison de ces ecchymoses.
Tu l’as dit, je baise avec une sado. Elle me cogne et ça me fait jouir.
La parade ne le fait pas rire même s’il s’est à présent habitué à cette crudité qui le choquait tant lors de leurs premières rencontres. Il a vite compris qu’elle l’utilisait comme une armure, lui évitant de se raconter.
Trouve un scénario plus plausible.
Il faudra t’en contenter. Ma vie privée ne te regarde pas.
Il n’insiste pas, mais reviendra à la charge et finira par savoir ce qu’elle refuse de raconter. Il peut se montrer aussi têtu qu’elle.
Avec application, il met les blinis à dorer dans le four. Une mèche blonde tombe sur ses yeux clairs, seul détail qui ne soit pas parfaitement ordonné dans toute sa parfaite personne , pense Victoire. Se redressant, il la surprend en plein examen.
Qu’y a-t-il ?
Rien. Je te trouve beau mec et m’étonne qu’une nana ne t’ait pas encore mis le grappin dessus.
Mon boulot ne me laisse guère le temps de bâtir une famille.
Le minuteur du four retentit et oblige Gustav à se concentrer de nouveau sur les blinis. Il les empile sur une assiette et vient s’asseoir à côté de Victoire. C’est son tour de s’occuper de lui, recouvrant généreusement un croissant de confiture d’abricot, puis le lui tendant avec une mimique énamourée.
Mange, mon grand, ça ne peut te faire que du bien.
Va au diable.
Sans hésiter !
Il était question de charité.
Elle le fixe d’un air perplexe, lui ôtant presque le croissant de la bouche.
Le sermon. C’est bien ce que tu voulais savoir tout à l’heure ? Jean 14-12. La charité sous toutes ses formes. L’amour sans fin et sans condition. La charité est l’âme de la sainteté à laquelle tout chrétien est appelé. Donne-moi ce croissant, je meurs de faim.
Victoire hausse les épaules. Il y a belle lurette qu’elle n’a pas mis les pieds dans une église. Son éducation chez les dominicaines au fin fond du Morbihan l’en a dissuadée. D’autres au contraire, qui furent ses compagnes de classe, ont été conquises au point de les rejoindre. Elle respecte leur choix mais demande en retour que le sien soit accepté. La charité n’est pas l’apanage des chrétiens ni d’aucun croyant de quelque religion que ce soit. Il doit être une finalité première pour chaque humain, vœu pieux s’il en est.
Quand je pense que je me farcissais la messe tous les matins, la patrie reconnaissante devrait me médailler pour ça.
Son regard s’est fait songeur, perdu par la fenêtre ouverte. Un jour, ils se raconteront peut-être leurs enfances respectives passées loin l’un de l’autre.
La France est un État laïc.
Pas en Normandie et pas pour le vieil Auguste. Remarque, je ne m’en plains pas. Somme toute, il y avait quelques avantages non négligeables.
Victoire prend le temps de goûter un blini dégoulinant de sirop d’érable avant de poursuivre le plus innocemment du monde.
Reluquer les cuisses des copines en toute impunité avant de les faire passer à la casserole la nuit dans le dortoir.
Victoire !
Elle éclate de rire, ravie de l’avoir une fois de plus déstabilisé dans sa tranquille assurance. Il a froncé les sourcils et figure à merveille l’incarnation de la désapprobation. Aux yeux de Gustav, le pire est qu’elle ne plaisante qu’à demi.
Mon pauvre Gus, fais-toi une raison, on est aux antipodes l’un de l’autre.
Avec une mimique gourmande, elle se prépare un second blini.
On ferme la bouche quand on mange, personne ne te l’a dit ?
Je n’ai pas reçu ton éducation de nanti.
Je vais te plaindre, coincée comme tu l’as été entre les portraits de famille du clan Meldec.
Gustav se lève et rapporte la casserole qui mijotait doucement au bain-marie. Puis il partage les œufs en deux portions égales et lui tend son assiette.
Tu fais quelque chose cet après-midi ?
Rien de spécial à part un ciné avec ma brune vers dix-huit heures.
La sadomaso ? Tu ne crains pas qu’elle remette ça ?
Ma vocation est peut-être de l’apprivoiser.
Tu peux dans l’intervalle me donner ton avis sur une toile ?
Aucune envie de combler les vides.
Depuis qu’il vient régulièrement chez elle, Gustav n’a qu’une idée en tête, remplir les deux cents mètres carrés qu’elle hante. Et elle résiste en adepte viscérale du sac à dos qui veut pouvoir déménager dans la seconde sans rien laisser derrière elle, ni rien regretter. Alors l’appartement est quasiment désert. Un lit lui suffit avec son violoncelle, sorte de talisman, et la minichaîne posée à l’autre bout de l’immense salon où elle a élu domicile, chaque enceinte étant cernée de montagnes de disques compacts. Elle ne met jamais les pieds dans les sept autres pièces vides et fermées à toute lumière, sauf en plein été quand faire des courants d’air est le seul moyen de faire échec à la chaleur étouffante.
C’est le tour de Gustav de donner dans la raillerie.
Tu ne m’imagines pas voulant te faire un cadeau ?
On peut toujours rêver.
Pas cette fois-ci. J’attends une merveille… Un Staël… Un de mes amis américains accepte de s’en défaire. C’est une occasion en or. Le rendez-vous est prévu à 15 heures. J’emmènerai peut-être Vater, il a si peu l’occasion de sortir.
À peine donnée, Gustav regrette la précision. Il a poussé le bouchon trop loin. La main de Victoire fait machine arrière comme s’il l’avait brûlée.
Alors ce sera sans moi…
Victoire donne un grand coup de poing sur la table, geste qui semble bien peu la soulager.
Pourtant, il faudra bien y venir un jour et le plus tôt sera le mieux. Sa santé décline de plus en plus.
Elle se penche vers lui avec un sourire carnassier et de son index vient frapper à plusieurs reprises son front, juste sous la mèche rebelle, comme si elle voulait lui faire entrer une évidence dans la tête.
Hormis Auguste, je n’ai jamais eu besoin de personne, je me suis passée de toi comme de tous les autres pendant des années. Je continuerai sans problème. Rends-toi à l’évidence ou tu vas au-devant de graves désillusions. Je ne suis pas là pour construire avec un salopard de vieillard.
Gustav se tait. Victoire a le regard des mauvais jours, ceux où il est conseillé de naviguer au large de ses rives accidentées.
Oh et puis tire-toi, tu m’as coupé l’appétit…
Semblant accepter le verdict, du moins pour le moment, Gustav termine son bol de thé, s’essuie les lèvres puis se lève.
On dîne ensemble demain soir ?
Pas si tu dois me bassiner avec ton enfoiré de géniteur.
C’est tout vu, au contraire. Ta soirée est à moi.
Je ne suis pas à tes bottes. Qui te dit que je ne préfère pas la passer avec ma nouvelle Dulcinée.
Si tu lui dois ces trophées, il vaudrait mieux passer au large… Mais si son objectif est de se discipliner, tu peux l’inviter à partager notre repas.
Victoire le jauge d’un air sceptique. Aucun doute possible, le sourire de Gustav ne saurait être plus sincère et aussi incroyable que cela puisse paraître, il progresse plus vite sur la voie de la tolérance qu’elle sur le chemin du pardon.
Chapitre 4

Dimanche 27 mars, 16 heures

Assis à califourchon sur une chaise, le teint brouillé, le commissaire Agnelli a le regard des mauvais jours, ceux où rien ne fonctionne, même pas sa quête d’une Gauloise dans un paquet désespérément vide. Alors, d’un geste rageur et précis, il froisse l’emballage en papier bleu et le lance dans la corbeille. Soucieux de redorer son blason quelque peu terni par les effets désastreux de sa grande gueule, le lieutenant Nottier saute sur l’occasion.
Vous voulez une Camel ?
La proposition est acceptée du bout des lèvres.
Comment peux-tu fumer une pareille cochonnerie ?
C’est bien à vous de dire ça, Patron, dans le genre pourri, je ne connais rien de pire que vos gauldos !
Là, c’est le côté grande gueule.
Et personne ne t’oblige à occire nos poumons parce que tu t’obstines à détruire les tiens !
La cinquantaine replète qu’accentue une calvitie plus qu’avancée, le capitaine Serge Creusot affiche sa bonhomie coutumière. Ses petits yeux noisette pétillent de joie de vivre tandis qu’une ombre de moustache à la Errol Flynn vient rappeler qu’au temps glorieux de sa jeunesse il fut un fameux coureur de jupons. Mais tout ça, c’était avant de céder aux avances de sa future épouse et d’épanouir sa silhouette déjà dangereusement trapue grâce à ses évidents talents culinaires. Vieux complices de dix ans, Agnelli et lui sont inséparables, complémentarité qui ne laisse jamais de surprendre les nouveaux venus lorsqu’il semble évident aux anciens que le laconisme du premier s’épanouit pleinement au contact de l’empathie du second. Leurs surnoms conjugués de Don Quichotte et Sancho Pança leur vont comme une paire de gants, Agnelli étant plutôt du genre ténébreux, longiligne et maigre.
J’ai les nerfs, Sergio…
Le capitaine sait depuis belle lurette qu’il serait dangereux de se fier à la voix douce. Il a une pratique suffisante de son compère pour interpréter le message, aussi sibyllin soit-il. L’humeur du jour n’est pas au beau fixe ? Soit. Peine de cœur, soucis personnels, contrariété professionnelle ? Allez savoir, avec un autiste pareil. Creusot n’est pas pressé, Agnelli finit toujours par se confier. Pour l’instant, le commissaire a pris la blonde et s’est levé pour ouvrir la fenêtre. Il aspire une longue bouffée avant d’esquisser pour la forme une grimace dégoûtée.
Dois-je vous rappeler qu’une pauvre gosse a été rectifiée cette nuit, nous privant par la même occasion de grasse matinée ? Alors, faites-moi le plaisir de vidanger vos méninges pour m’offrir une longue série d’hypothèses, toutes plus audacieuses les unes que les autres.
C’est peu dire que la femme et les deux hommes réunis dans son bureau restent cois. Agnelli n’en attendait pas moins, que pourraient-ils en effet lui dire qu’il ne sache lui-même ? Une fois de plus, Creusot se dévoue pour ouvrir le bal.
Que veux-tu qu’on te raconte ? Des menteries pour fayoter ?
Aussitôt les phrases toutes faites fusent d’elles-mêmes.
Qui aurait dit qu’un type serait assez fêlé pour tuer un dimanche matin ?
Si les tueurs ne respectent même plus le jour du Seigneur… Mais notre étrangleur est peut-être juif, ou pire, musulman, voire athée ! Inch Allah !
Comment veux-tu qu’on devine où et quand il tuera ?
Le commissaire se lève pour écraser la Camel à demi consumée dans un cendrier, un rictus ironique aux lèvres.
Vous êtes vraiment encourageants ! Si je résume, on attend le prochain meurtre, c’est bien ça ? Tout assassin faisant tôt ou tard l’erreur fatale qui le perd, espérons qu’il ne nous tienne pas en haleine trop longtemps.
De nouveau, les récriminations s’enchaînent pour faire obstacle à son défaitisme outrancier.
On n’a pas dit ça !
Tu es vraiment un gars du Sud, toujours excessif, surtout lorsqu’il s’agit d’envisager le pire !
Ce n’est pas simple d’avancer à l’aveuglette.
D’autant qu’on n’a pas l’ombre d’un indice à se mettre sous la dent.
Agnelli lève les bras pour arrêter le feu.
Pitié ! On va s’octroyer un résumé des épisodes précédents pour clarifier tout ça. Léo, tu t’y colles.
Le dénommé Léo est en fait une femme de vingt-huit ans, prénommée Léopoldine par ses parents du fait de leur homonymie avec l’auteur des Contemplations. Dès qu’elle ouvre la bouche, le charme opère. La voix grave et mélodieuse sert aux petits oignons une réelle aisance oratoire. Alliée à ses capacités de réflexion et d’analyse, elle lui a permis de devenir un des collaborateurs les plus appréciés du commissaire, à qui un minimum de sens commun n’est pas pour déplaire.
Nous sommes en présence de plusieurs meurtres de femmes, toutes de taille moyenne, entre 1 mètre 63 et 1 mètre 68, cheveux mi-longs châtains ou bruns. Leur silhouette est mince, voire maigre, elles ont la peau et les yeux clairs. Jusqu’à présent, rien ne les relie en ce qui concerne leur position sociale, leurs occupations professionnelles, ou leurs loisirs. Le premier meurtre, celui de France Dumont, 30 ans, chargée de relations publiques au ministère de la Culture, remonte au 22 octobre. Son corps a été retrouvé sur un chantier du seizième arrondissement, rue Fontaine, à deux pas de son domicile. Les fêtes de fin d’année ont été calmes, avant que l’assassin ne remette ça, il y a un mois.
C’est-à-dire le 22 février.
Agnelli a la manie du détail.
C’est ça. Laure Guilloux a été étranglée dans le bois de Boulogne. Un joggeur a découvert son cadavre abandonné près d’un petit cours d’eau, pas loin du grand lac. Avocate au barreau de Lyon, elle était montée à Paris pour une banale affaire de divorce. Elle logeait dans un hôtel de la rue de l’Arc-de-Triomphe. Elle était âgée de 33 ans.
L’âge du Christ…, raille Nottier à mi-voix.
Hugo ne prend pas la peine de réagir, fronçant seulement pour la forme ses sourcils délicatement épilés.
Enfin celle de ce matin. Françoise Camus, à peine vingt-quatre ans, donc beaucoup plus jeune, mais de même corpulence que les deux autres, cheveux bruns et yeux bleus. Le tueur l’a étranglée à mains nues rue Henry-Monnier, pas loin de Pigalle. Les traces de doigts étaient identiques sur tous les corps.
Tu crois qu’il met le turbo ? demande Creusot.
Agnelli secoue la tête.
Je l’espère et le crains tout à la fois. Si sa cadence s’accélère, il réfléchira moins avant d’assouvir ses fantasmes.
Et il fera obligatoirement une erreur.
La lieutenante a encore eu le dernier mot. C’en est trop pour Nottier qui revient jouer les mouches du coche sous les feux de la rampe.
Si encore il laissait traîner une once de sperme !
Camelot est formel. Pour l’instant, aucune trace de sévices sexuels.
La médecine n’est pas une science exacte. Je ne peux pas croire qu’il les déculotte par pur plaisir !
Agnelli le fusille du regard, mais retient la réflexion désagréable qui lui brûle les lèvres. Hugo est bien assez grande pour se défendre toute seule.
Il a pu mettre un préservatif.
Nottier hoche la tête avec une mimique incrédule.
Un dingue de la strangulation féminine qui prendrait le temps de sortir couvert, c’est encore plus dingue que s’il n’était pas déjanté côté libido.
Alors, il est impuissant, je ne vois que ça, conclut la jeune femme.
Agnelli déteste les débats oiseux.
Autre chose de vraiment concret à ajouter, Léo ?
Elle secoue la tête d’un air affligé. Nottier en profite pour revenir à la charge dans le style imagé qui est le sien, trop bavard pour rester très longtemps à bouder dans son coin.
On a tout vérifié de la vie de ces pauvres filles, on a fouillé leur passé sans rien oublier. Ni les études depuis le jardin d’enfants jusqu’à la fac, ni les vacances en colo ou chez la vieille cousine de province. Toutes les vieilles rancunes ont été épluchées et rien ne les lie les unes aux autres. C’est le bide complet !
Et ça semble partir de la même manière avec la petite dernière, renchérit Creusot. Les rares voisins qu’on a vus en parlent comme d’une fille calme et sans histoires.
Les trois policiers se taisent sur cette conclusion peu excitante, attendant une réaction de leur supérieur qui se fait attendre. Car Agnelli est à mille lieues d’eux, le regard perdu dans une énième contemplation de la Seine coulant sous ses fenêtres. Que ne donnerait-il pour se la couler douce sur un bateau-mouche à draguer la Parisienne ? Même sous la pluie qui s’est remise à tomber, ce programme lui semble plus alléchant que de traquer le crime à longueur de journée. Lorsqu’il reprend pied dans la réalité, son visage taciturne affiche une détermination que ses équipiers connaissent bien pour deviner qu’elle ne leur octroiera aucun repos aussi longtemps que l’assassin sera en liberté.
On va mettre Paris sens dessus dessous, mais je vous fiche mon billet qu’on trouvera quelque chose. Il y a nécessairement un point commun.
Un bougonnement sceptique lui revient en écho.
Cela dit, vous oubliez un détail qui nous donne une légère avance…
Il savoure avec un certain sadisme l’attente où il les confine et que Creusot ne se cache pas, pour sa part, de trouver trop longue. Il se plante en face du commissaire, les bras croisés sur son torse rebondi, feignant la plus grande admiration devant la science infuse qu’il tarde à leur révéler. Car Agnelli prend le temps de fermer la fenêtre et d’aller se rasseoir avant de satisfaire leur curiosité.
Le meurtre de Françoise Camus a apporté un nouvel élément.
Vous pensez au sang coagulé sur l’immeuble, déduit aussitôt Hugo.
Nottier frémit de rage. Comment n’y a-t-il pas pensé avant la première de la classe ? L’approbation patronale ne fait qu’accroître sa déception.
Et j’ajoute que des traces ont été également relevées dans une cabine téléphonique de la place Pigalle. Le corps de Camus ne porte aucune plaie, donc le sang ne peut être le sien.
Alors c’est celui de l’assassin. Et il nous aurait prévenus ? C’est contraire à ses habitudes.
Hugo semble sceptique. Nottier se fait fort de lui clouer le bec.
Pour se foutre de nous, ce salaud serait capable de tout. On ne sait rien de lui et ça le vexe. Comme tous les dingues de son acabit, il cherche le vedettariat au risque de se faire prendre. Ou alors, il a eu de la visite pendant qu’il réglait son compte à Camus. Blessé, le témoin a saigné et nous a prévenus.
Pour une fois, ses déductions ont l’heur de séduire Agnelli.
Les deux possibilités sont envisageables. Bon ! Je vous fais grâce de cette journée déjà bien entamée. Mais dès demain, on met les bouchées doubles. Utilisez toutes les sources d’information possibles. Luc et Léo, vous faites la tournée des popotes. Parents, collègues de travail et amis, je veux tout savoir de la vie de cette fille. Sergio, tu te charges des hôpitaux.
Tu n’espères quand même pas que l’assassin aura pris le risque d’y aller.
Lui non, mais l’idée de Luc est bonne. S’il a effectivement été dérangé, il a pu blesser son perturbateur qui se sera fait soigner aux Urgences.
Pourquoi ne pas nous raconter toute l’histoire s’il n’est pas complice ?
Il n’a peut-être pas envie qu’on sache qu’il traînait dans le quartier. L’appel reçu au commissariat du neuvième était anonyme.
Nottier est décidément très en forme.
Peu importe, je veux un rapport circonstancié pour demain soir.
L’ordre est à peine déguisé. Un peu plus et les deux lieutenants se mettraient au garde-à-vous avant de battre précipitamment en retraite. Sans doute craignent-ils que le commissaire ne change d’avis en les retenant. Creusot les suit dans le couloir pour revenir porteur de deux gobelets de café dont il abandonne le plus tassé à son compagnon.
Tu devrais les laisser souffler un peu.
Son conseil est balayé d’un geste péremptoire.
À ton avis, ce dingue va se reposer ? On n’a plus de temps à perdre, Serge, si jamais on en a eu.
Le capitaine l’examine tandis qu’il chausse ses lunettes.
Ce sont à ces meurtres que l’on doit ton humeur de dogue ?
Agnelli marque une hésitation avant de lâcher le scoop.
Béa a des velléités de mariage.
L’ennui, c’est qu’il choisit le plus mauvais moment pour passer aux aveux. Creusot était en train d’avaler une gorgée brûlante de café que la nouvelle incongrue lui fait recracher fort inélégamment sous forme de postillons brunâtres. Le commissaire bondit en arrière pour éviter le pire.
Elle veut t’épouser, toi ? Sans blague !
L’inflexion pourrait paraître insultante. Agnelli en sourit.
Ça l’a prise avant-hier, on était tranquillement en train de dîner et elle me lâche le scoop : et si on passait devant monsieur le maire avant l’été ?
Que lui as-tu répondu ?
À ton avis ? Qu’elle devait revoir ses ambitions à la baisse, bien sûr ! Tu me vois avec moukère et chérubins dans les basques ? Je deviens maboule en un rien de temps.
Ah, ne te fais pas plus macho que tu n’es, Tahar ! Cette fille, tu l’aimes ?
Agnelli secoue la tête d’un air embarrassé. Macho ou pas, il est difficile de se faire à l’idée prétentieuse qu’on est plus important pour l’autre que celui-ci ne compte pour soi.
Tu es trop romantique, Sergio. Je suis bien avec elle, mais de là à faire le grand saut, il y a une sacrée marge que je n’ai nulle envie de franchir.
Tu n’en trouveras pas tous les jours d’aussi jolie, intelligente, sensible…
Stop ! Je connais ses qualités mille fois mieux que toi. Et ses défauts aussi ! Ce genre d’argument n’a aucun sens puisque je n’ai pas envie de vivre avec elle. Tu vois ce que je veux dire ?
Le capitaine visualise fort bien, genre cinémascope son Dolby stéréo. Avec un Kleenex, il éponge consciencieusement les dégâts caféinés sur le bureau.
Comment a-t-elle pris ta fin de non-recevoir ?
Mal, bien sûr ! Elle s’est pincée tout en restant très « le genre héroïne de roman victorien », et m’a condamné à passer la nuit en solitaire pour mieux réfléchir à la question.
Vengeance mesquine. Cela dit, comment pareille lubie a-t-elle germé dans son crâne ?
Sa boîte lui propose un poste à San Francisco. Du coup, elle en a conclu qu’elle ne resterait à Paris qu’à la condition expresse qu’on se marie.
Le capitaine n’a aucune peine à deviner la suite du récit.
Et tu l’as adjurée de traverser l’Atlantique.
J’ai surtout argué qu’une opportunité pareille ne se présenterait pas deux fois, que c’était la chance de sa vie et que je n’avais pas le droit de l’empêcher de tenter l’aventure, qu’elle se reprocherait éternellement de ne pas l’avoir fait, qu’elle finirait même par m’en vouloir.
Pas dupe, Creusot écoute l’argumentaire d’un air moqueur.
Bref, tu t’es réservé le beau rôle du gars compréhensif qui se sacrifie.
Crois-moi, je ne l’ai pas trop ramenée. J’ai seulement tenté de lui faire comprendre que rester en France ne lui accordait nullement l’immense avantage de devenir ma moitié.
Et toi, la sienne.
Agnelli éclate de rire.
Si j’avais su que tu virerais féministe un jour…
Creusot sourit en retour. Sa fille aînée Juliette défend tellement bien la cause de son sexe. Comment n’adhérerait-il pas à ses idées ?
En conclusion, Béatrice s’embarque pour la Californie.
Agnelli secoue la tête d’un air affligé. Ce serait trop beau. La jeune femme n’est pas du genre à baisser les bras aussi vite.
Dis plutôt qu’elle va revenir à la charge. Elle nous a donné une semaine de réflexion. Ça me promet de belles joutes en perspective, d’autant qu’il est hors de question que je cède.
Creusot avale le reste de son café. Parler leur a fait du bien. Agnelli peut de nouveau se consacrer à son enquête. D’une main molle, il tripote les feuillets étalés devant lui. Quelques heures de saine lecture en perspective ! Creusot n’est pas moins rapide à se remettre sur les rails.
Tu crois qu’on tient quelque chose, avec le sang ?
Je parierais plutôt ma chemise que les hôpitaux n’ont vu personne.
Il a pris davantage de risques, cette fois-ci. Une rue est plus passante qu’un chantier ou un sentier. Tu as toi-même convenu qu’il a pu être dérangé.
C’est vrai, mais il existe une chance sur mille que les échantillons nous apprennent quoi que ce soit. Il va falloir trouver très vite autre chose.
Et si aucun lien n’existe entre ces femmes ? S’il tue au hasard ?
Ne parle pas de malheur… Mais je m’en moque, on y passera le temps qu’il faudra, mais on l’arrêtera.
Dans le genre persévérant frisant l’entêtement maladif, Agnelli est gagnant à tous les coups. Creusot sait qu’il ne se vante nullement lorsqu’il prétend mettre les bouchées triples pour trouver la solution de cette affaire.
Chapitre 5

Dimanche 27 mars, 18 heures

Prétendre que Ludovique n’esquisse pas un geste de recul lorsqu’elle découvre Victoire sur le palier serait mentir. Puis elle l’attire dans ses bras, effleure du bout des doigts le visage meurtri, l’embrasse délicatement là où elle devine qu’elle ne lui fera aucun mal.
Quel fils de pute t’a mise dans un état pareil ?
Victoire se dégage d’un violent coup d’épaule. Au moins avec Gustav, elle sait pouvoir éviter toute sensiblerie, sentiment purulent et désolant qu’elle a toujours détesté. Elle s’est fait amocher, et alors ? Pas de quoi en faire tout un plat ! Sa bouche tuméfiée n’est même plus douloureuse, tout juste gonflée. Seule la plaie qui serpente de son front à sa tempe n’a rien de seyant. Si elle pouvait, Victoire se ferait une joie de raconter à Ludovique le mauvais coup qu’elle a flanqué à son agresseur, mais parler du poignard équivaut à raconter la longue histoire des pneus et cela est impossible, du moins à ce stade précoce de leur relation. Ludovique doit la prendre comme elle est, ou bien elles ne se reverront plus.
Je t’avais prévenue que le quartier était pourri.
Victoire ne répond toujours pas et préfère s’écrouler dans un fauteuil près de la cheminée où crépite joyeusement un feu de bois. Ludovique refuse de lâcher prise. Elle la rejoint, s’agenouille devant elle pour embrasser doucement ses mains.
Je suis pas venue pour que tu me fasses la leçon, mais pour aller au ciné. Je te préviens, si tu continues dans le même registre, je me tire tout de suite.
Adèle avait raison de la prévenir, pourtant Ludovique a vraiment pensé qu’elle exagérait lorsqu’elle lui disait de se méfier des réactions de Vic. Son comportement à cet instant lui laisse à penser qu’elle était plutôt en dessous de la vérité. Victoire Meldec est tout sauf facile à vivre. Qu’importe à Ludovique ? Elle sait y faire avec les animaux farouches. Ses parents, tous deux vétérinaires, ont souvent mis à profit sa douceur et sa patience pour calmer chats rétifs ou chiens affolés. Elle gagnait leur confiance à force de caresses et finissait par les apaiser. Prenant cet animal d’un genre nouveau dans ses bras, elle l’entraîne vers le grand lit et l’oblige à s’y asseoir.
Cassavetes peut attendre, on a mieux à faire.
Victoire se laisse faire de bonne grâce, se blottissant contre le grand corps soyeux. Ludovique déboutonne lentement la chemise de lin noir et découvre la gorge menue, aussi émouvante que celle d’une toute jeune fille.
Je suis muette.
Elle donne un coup de dent possessif dans la chair fine et pâle. Victoire gémit, mais ne regrette pas l’heure qui suit. Ludovique tient promesse en se taisant, la faisant ployer sous les caresses, usant de sa langue pour lécher au plus profond de son être, découvrir des espaces vierges jamais explorés.
Très vite, elles se sont écroulées sur les draps, usant de chaque parcelle de leurs corps pour gravir les échelons du plaisir jusqu’à son paroxysme. Des abeilles dans une ruche n’auraient pas mieux comploté pour lécher jusqu’à plus soif le suc de leurs peaux, le transformant en un miel divin. Tête-bêche, chacune recroquevillée dans l’intimité de l’autre, buvant leur sève noyée de larmes, ce n’est que la fatigue qui leur fait à regret demander grâce.
Victoire est allongée sur le dos, ses cheveux sombres épars sur l’oreiller. La tête de Ludovique repose sur son ventre, ses deux bras étreignent son torse filiforme. Depuis quand n’a-t-elle goûté pareille félicité ? Il faudrait que le silence continue éternellement, à se tuer de plaisir pour ne plus remonter dans la banalité sordide de la vie.
Tu te sens mieux ?
Le murmure de Ludovique vient mourir en un souffle tiède dans le corps de Victoire, comme un ultime orgasme.
On peut dire ça comme ça.
J’aimerais t’aider.
Je suis la seule à pouvoir le faire.
La bouche de son amante remonte vers le ventre qu’elle lèche avant de venir mordre délicatement chacun des deux seins comme si elle voulait les dévorer, pêches pas encore mûres.
Tu es trop orgueilleuse.
Lud, tu avais promis de te taire.
Victoire gémit, soumise à la torture par la langue aiguisée qui vient à présent folâtrer sous son aisselle.
Je suis une sacrée menteuse.
C’est le tour de Ludovique d’être mise à rude épreuve. Car malgré son petit gabarit, Victoire est plus robuste qu’elle, la faisant rouler sous son corps fin et délié, se vengeant du plaisir subi un peu plus tôt en meurtrissant la peau tendre et brune, griffant les hanches souples qui se meuvent bientôt au rythme de leurs reins accouplés. C’est comme une renaissance pour Victoire, une résurrection. Avec un cri, elle vient s’abattre sur le matelas, blottie contre Ludovique, transpirante et heureuse.
Tu n’es pas mal comme partenaire.
Je sais. On me l’a déjà dit.
Toujours l’orgueil.
Sans relever la pique, Victoire jette un coup d’œil à sa montre.
Combien de temps avant la dernière séance ?
Elle est à 22 h 30. Mais on peut louper aussi celle-là.
Chapitre 6

Dimanche 27 mars, 21 heures

Elle va s’arrêter. Cela ne peut pas durer plus longtemps. Quelque chose va se produire qui le tirera d’affaire. Mon Dieu, si vous existez vraiment, postulat dont je confesse de tout temps avoir nié le bien-fondé, faites-lui un signe, et à moi aussi par la même occasion, on comprendra. Allez, dans ma grandeur d’âme, je lui accorde deux minutes supplémentaires avant de couper définitivement le volume.
Tahar Agnelli jette un regard sceptique à sa montre. Deux minutes, c’est finalement peut-être optimiste comme délai. Le problème est qu’il est plutôt limité côté patience. Accoudé au comptoir, il offre son plus beau profil – à savoir le droit – à une Béatrice Rivois déchaînée. La jeune femme l’a découvert dans son bar favori, sirotant tranquillement sa bière lorsqu’il avait prétendu être retenu au bureau jusque tard dans la soirée. Manque de bol patent, qui l’oblige à assumer la tragédie antique assenée depuis près d’une heure. Car le temps passe, même en bonne compagnie. Où en est-elle ? Le stade de l’irresponsabilité masculine est dépassé depuis belle lurette, celui de la peur de l’engagement aussi. Inutile de lire les magazines féminins , songe Agnelli qui s’accorde comme lot de consolation une âcre gorgée de blonde. Tout doit y figurer dans les moindres détails en long, en large et en travers.
… Mais ça, tu t’en fous ! Tu ne penses qu’à toi, ton petit confort et tes certitudes. Ce que je ressens, voilà bien le cadet de tes soucis…
La lâcheté, à présent ! Cette fameuse veulerie, quintessence de l’homme par excellence. Pourtant, il aurait juré qu’elle avait déjà plus qu’abusé du couplet, ou tient-il la preuve qu’elle commence à manquer d’arguments ? De toute façon, il ne lui reste qu’une minute pour conclure. Peut-être va-t-elle interrompre sa diatribe avant le temps imparti ? « Rêve, Herbert », dirait Creusot, car la probabilité qu’elle reprenne tout le feuilleton depuis le début semble plus vraisemblable. Panique corse à bord, vite calmée d’une généreuse lampée de Carlsberg.
À cet instant, le regard du commissaire croise celui d’un consommateur affalé à l’autre bout du comptoir juste en face de lui, et qui semble s’amuser follement. Il faut admettre qu’il y a de quoi. Le pire est qu’il ne doit pas être le seul , imagine Agnelli en jetant un rapide coup d’œil autour d’eux. Béatrice Rivois attire effectivement les regards et pas seulement parce qu’elle est du genre grande Nordique pulpeuse. Un sourire complice mais discret illumine le visage du buveur tandis que d’un geste discret, il lève son verre à la santé d’Agnelli, sorte de témoignage silencieux et solidaire à la confrérie des salopards qui refusent de s’enchaîner légalement à une blonde ravissante que tout mâle normalement constitué supplierait de lui accorder sa main dans la seconde. Agnelli n’a jamais prétendu ne pas être un brin disjoncté.
Tu ne m’écoutes même pas !
La constatation tient du crachat dépité. Effectivement, pourrait-il lui répondre, je sais tout ce que tu me répètes depuis déjà deux jours. De plus, j’ai d’autres chats à fouetter, notamment un psychopathe dont l’obsession est de trucider toute brunette passant à sa portée. Détail rassurant lorsqu’il apprendrait à Béatrice Rivois que sa vie n’est a priori en rien menacée par ce taré, mais dont Agnelli devine sans difficulté qu’elle se moque éperdument. En conséquence, il préfère mentir d’un ton las.
Bien sûr que si.
Puis se tourne vers elle. Même si le temps parvient peu à peu à l’estomper, la cicatrice reste impressionnante à qui la découvre pour la toute première fois, rose pâle au milieu de son visage blafard. Elle devrait normalement refréner les ardeurs de toute femme normalement constituée. Béatrice l’a, au contraire, trouvée terriblement sexy dès le premier soir et ne s’est pas privée pour lui en fournir une preuve très charnelle. À ce moment-là, l’idée de se plaindre de son opiniâtreté ne serait pas venue au policier.
On ne dirait pas, tu ne penses qu’à picoler !
Elle met dans sa remarque tout le mépris dont elle est capable. Et justement ! Une femme rationnelle ne peut désirer sciemment épouser un alcoolique.
Je me désaltère.
La correction est de trop. L’heure n’est pas à la galéjade.
Tiens, tu as raison, fous-toi de moi… À la fin, je suis trop gourde !
Il ne le lui fait pas dire. Comment une femme aussi intelligente et séduisante peut-elle s’abaisser de la sorte devant un homme ? Elle en trouverait des tonnes qui lui promettraient la lune, et il faut qu’elle s’accroche au seul qui la pousse à s’expatrier.
En fait, tu ne m’aimes pas.
Parade classique et somme toute assez facile lorsqu’une femme veut mettre un homme au comble du malaise, à moins qu’il ne soit un parfait salaud. Le pire est sans doute que Béatrice n’a pas tort, ou qu’elle ne met pas les mêmes sentiments qu’Agnelli dans le verbe aimer. Optant pour un juste milieu garant de son hypocrisie, ce dernier invite d’un geste discret le barman à leur remettre une tournée. Quand Béatrice boit, son élocution perd en intelligibilité et les mots se bousculent au portillon. Le processus est déjà bien amorcé. Autant l’amplifier pour en finir au plus vite. Avec un peu de chance, elle finira même par se taire et il se tirera sans trop de casse du pugilat où elle l’a entraîné.
Ne dis pas n’importe quoi.
Mais alors, pourquoi ne veux-tu pas qu’on se marie ?!
Et c’est reparti comme en 14 ! Agnelli frémit de découragement à l’idée de tout recommencer à zéro, argumenter sur des bouts de ficelle pour éviter de lui balancer la vérité toute crue en face. D’un autre côté, comment lui expliquer qu’il n’a aucune envie de convoler en justes noces ? Il est bâti ainsi et en a assez de se justifier à tout bout de champ. Cela a commencé avec ses premiers flirts, continué avec ses parents, désespérés de le voir s’enfoncer joyeusement dans un célibat prolongé. Même ses rares amis s’y sont mis, cherchant à le convaincre de partager leur bonheur conjugal, puis familial, qu’ils découvraient auprès de l’âme sœur et de nichées de chérubins le plus souvent humides, puants et gueulards. Ayant passé le seuil de la quarantaine, il aimerait qu’on le laisse jouir en paix de la vie qu’il s’est choisie. Seul.
Tu refuses de construire parce que tu as peur de t’engager !
S’il persiste à se taire, peut-être le combat cessera-t-il, faute de combattants ? La parade n’a pas vraiment été payante jusqu’à présent, mais sait-on jamais ? Elle va bien finir par se fatiguer. Quelques secondes passent qui font espérer l’impossible, avant que la machine à comprendre l’incompréhensible ne reprenne de plus belle.
Tu sais quoi ? Tu vas finir tout seul, abandonné de tous, entre ta bière et tes souvenirs miteux de vieux flic !
Délicieuse perspective s’il en est !
C’est mon problème, lâche-t-il d’un ton las.
Ah ! Ne joue pas les fatalistes, je déteste ça !
Elle se jette sur son verre comme la vérole sur le bas clergé et l’avale d’un trait. Elle va vraiment être pompette , songe-t-il, grimaçant à l’idée de devoir la porter chez elle. Il ne va pas en rajeunissant et les ravissantes rondeurs de Béatrice n’en font pas un poids plume. C’est sa faute aussi. Il n’a jamais été attiré par les sacs d’os. Mais si c’est le prix à payer pour avoir la paix, il veut bien se la coltiner tous les jours sur cinq étages jusqu’à son départ aux États-Unis. Ce serait une façon comme une autre d’entretenir sa forme et il aura ensuite tout le temps nécessaire pour se reposer et étancher tranquillement sa soif. En silence !
Pourquoi t’acharnes-tu à détruire les derniers moments qui nous restent à passer ensemble ?
Mais justement, je refuse que ce soient les derniers !
Terriblement logique, la finaude.
Je viens d’avoir quarante-deux ans et toi tu en as quinze de moins. Qu’espères-tu d’un croulant comme moi ?
En fait, tu me jettes pour pouvoir aller dans le lit d’une autre…
Agnelli lève les yeux au ciel. Quel que soit l’argument brandi, elle trouvera toujours le moyen de l’esquiver, aussi absurde soit-il.
Tu es insupportable, Béa. Tu rendrais fou le plus inébranlable des stoïciens. Comprends une bonne fois pour toutes que je ne me marierai jamais, et surtout pas avec toi.
Elle lui jette un regard effaré tandis qu’il se mord les lèvres. Lui qui ne s’exprime d’habitude qu’avec parcimonie, voilà qu’il en a trop dit, ouvrant inconsidérément la boîte de Pandore. Coup en traître de la Carlsberg.
C’est la meilleure de la soirée ! Et tu prétends m’aimer ?
Peu doué pour les explications, il s’enferre un peu plus.
Ça n’a rien à voir. Un mariage se construit, et nos fondations sont effritées avant d’avoir été étayées. Tu veux aujourd’hui qu’on se marie, et demain, ce sont les gosses que tu voudras. Je ne veux pas de cet univers, ce n’est pas le mien, juste le tien. On ne vit pas dans la même galaxie, il faut te faire une raison.
Fumier !
Une seconde, il craint la gifle, même si l’esclandre dans un lieu public l’indiffère. C’est plus par égard pour elle qui ne supporterait pas le souvenir d’un tel affront. Rapidement, il sort son portefeuille et tend un billet au serveur.
C’est ça, débarrasse-toi de moi à présent !
Il serait plus judicieux de poursuivre cette discussion ailleurs.
Il veut la prendre par le coude, mais elle se dégage d’un geste brusque qui la fait presque tomber du haut tabouret sur lequel elle est juchée en équilibre. Il la rattrape de justesse avant qu’elle ne s’étale sur le sol.
Fous-moi la paix !
Sois raisonnable, tu es déjà bien partie.
Parce que je n’ai pas l’habitude de boire, je ne suis pas une soiffarde, moi !
Elle le défie, les larmes aux yeux. Tout ce qu’il voulait éviter, en quelque sorte. À l’autre bout du bar, le buveur témoin involontaire de leur altercation a un petit sourire compatissant avant de piquer du nez dans son verre. Agnelli l’envie de pouvoir profiter de sa soirée en toute quiétude, mais d’autres perspectives l’attendent. Retrouvant son autorité naturelle, il oblige Béatrice à le suivre à l’extérieur. Sur le trottoir, le vent la dégrise un peu et elle se met à sangloter contre son épaule. Avec une mimique contrite, il comprend qu’il n’échappera pas à la corvée de devoir la réconforter, ce qui ne le réjouit pas. Il est épuisé et plus que jamais a besoin de toutes ses heures de sommeil. D’autant qu’une réconciliation entraînera d’autres chantages et discussions sans fin. Couper court tout de suite serait la meilleure solution. Peut-être a-t-elle raison lorsqu’elle prétend qu’il est lâche. Incapable de rompre au moment choisi.
Viens, je te raccompagne.
Chapitre 7

Lundi 28 mars, 8 heures

Sitôt passé le seuil de la brasserie, Adèle cherche instinctivement Victoire du regard. Inutile de se demander quelle serait sa réaction si le rendez-vous n’était pas honoré. Adèle en frémit à l’avance. Pourtant, son amie l’a prévenue dès le début de leur association que, pathologiquement atteinte de bougeotte, elle ne saurait s’installer et demeurer bien longtemps au même endroit. L’encroûtement la terrifie et l’iode lui manque comme une drogue bénéfique. Alors chaque matin depuis deux ans, Adèle tremble de se faire poser un lapin définitif, peur qui tourne à l’obsession, le risque croissant à mesure que le temps passe.
Car que deviendrait Adèle Hugo sans Victoire Meldec ? Fort heureusement, l’horreur ne sera pas encore pour aujourd’hui. Victoire est comme toujours installée dans le fond de la salle contre le radiateur. Sûr que ses os ne vont pas la réchauffer, ni davantage le blouson de cuir râpé qu’elle a jeté sur ses épaules. Adèle se ferait une joie de lui donner un peu de la vigueur de son propre corps en la prenant dans ses bras et en la serrant très fort. Elle sent son cœur s’accélérer à l’évocation de ce qui reste un pur fantasme. Un client la bouscule. Elle s’ébroue comme un chiot maladroit, redescend sur terre où l’attend une réalité moins folichonne. Victoire ne succombera jamais à son charme trop viril. C’est une Normande, solide comme un roc de granit, pas sentimentale pour deux sous, elle n’a besoin ni de son soutien, ni de son affection.
Pour l’instant, voûtée en une attitude frileuse, les écouteurs de son iPod vissés sur les oreilles, indifférente aux états d’âme de son amie, elle est plongée dans un journal, ne s’arrachant à sa lecture que pour siroter une gorgée de café. Sa curiosité déconcerte Adèle, car lire la presse ne fait pas partie de son quotidien habituel. L’actualité la laisse indifférente, tout comme le sort de ses semblables. Quand elle la connaissait moins bien, il lui est même arrivé de se demander si Victoire Meldec avait à un moment de sa vie tenu à quelqu’un. Aujourd’hui, elle sait que la réponse est positive, même si cela remonte aux calendes grecques.
Adèle longe le comptoir et commande un petit-déjeuner complet au patron, Aurillacois pure souche comme elle, avant de s’effondrer sur la banquette de moleskine.
Ça fait longtemps que tu m’attends ?
Sentant une main effleurer la sienne, Victoire relève la tête puis ôte ses écouteurs avec un bref sourire. Adèle ne peut retenir un juron de surprise. Pourtant, Ludovique l’a appelée au petit matin pour la prévenir que le tableau n’avait rien de reluisant. Pour sa part, Adèle trouve que la jeune femme a un peu trop minimisé la situation.
Dis-moi que je rêve ?
Victoire balaie la question d’un geste agacé et avale son café d’un trait. Au réveil, un long examen dans la glace au-dessus du lavabo l’a plutôt encouragée.