Juge Delisle assassin
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Juge Delisle assassin

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Description

Il est né pour une brillante carrière. Aux portes de l’Université Laval, toutes les avenues lui sont ouvertes. Il choisit le Droit. Une excellente performance professionnelle, jusqu’à la magistrature à la Cour d’appel du Québec.
Une retraite qui n’était pas prévue. Le drame.
Il vient de découvrir le corps sans vie de son épouse, un revolver à ses côtés. L’homme propose un suicide d’abord, une mort assistée par la suite. Au procès, un jury décide : il s’agit d’un meurtre, le plus grave de tous, le meurtre prémédité.
L’homme est en prison, avec possibilité de libération conditionnelle lorsqu’il aura 102 ans.
Où est la trame d’une telle tragédie ? Des circonstances, un caractère, des émotions, du sexe, de l’argent ?
L’auteur suit l’homme depuis la naissance, avec des us et coutumes, des circonstances, dans une trame qui a été perméable à une certaine fiction.
Dieu a donné aux hommes un cerveau et un pénis, mais malheureusement pas assez de sang pour faire fonctionner les deux en même temps. (Robin William)
À la Cour d’Appel du Québec, surnuméraire, c’est comme le ciel sans mourir. (Juge Delisle)
En prison, dans une cellule, c’est comme l’enfer sans mourir. (L’auteur)

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 avril 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897753429
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Pour écrire ce livre, l’auteur a pris connaissance du dossier complet de Jacques Delisle, tel que disponible au dossier du greffe de la Cour supérieure du Québec, ville de Québec. En regard de plusieurs informations contenues dans son livre, l’auteur est reconnaissant envers de nombreuses sources médiatiques, ainsi qu’aux auteures Pauline Cloutier et Catherine Lamontagne, pour l’œuvre de chacune d’elles, On l’appelait monsieur le juge L’affaire Delisle meurtre ou suicide ? et Le dernier procès L’affaire Jacques Delisle.
Conformément au titre du livre, Juge Delisle Assassin Une trame, la trame proposée par l’auteur est sujette à des fictions.
Le 12 juillet 2018, l’auteur a tenté de communiquer avec Jacques Delisle, pour les fins mentionnées dans la lettre ci-après reproduite :
Monsieur Jacques Delisle,
Établissement Archambault
242, montée Gagnon
Sainte-Anne-des-Plaines. Qc.
J0N 1H0
 
Bonjour monsieur Delisle,
J’entreprendrais d’écrire un livre sur votre vie, qui serait basé sur des circonstances et hypothèses, dans un style relativement semblable à celui utilisé dans mon écriture du livre que je viens de publier sous le titre : Juge Garon assassiné - La trame.
Je vous offre une copie de ce livre, pour vous permettre une certaine appréciation de mon projet. Un peu comme dans le cas du juge Garon, vous avanceriez dans votre vie, depuis 1935, jusqu’au jour de la publication du livre.
Un épilogue mentionnerait la demande de révision de votre dossier, en voie d’examen sous l’autorité du ministre de la Justice.
Je souhaite vous rencontrer si vous êtes disponible pour participer à identifier et commenter des circonstances de votre vie.
Je vous remercie.
Gabriel Fontaine
Le 16 juillet 2018, ce courrier a été livré à l’Établissement Archambault.

Ultérieurement, l’auteur n’a pas connu de développements reliés à sa correspondance de juillet 2018, vers l’ex-juge Delisle.
 
 
 
 
 
 
Juge Delisle assassin
 
Une trame
 
 
 
 
Gabriel Fontaine
 
 
 
 
 
 
 
À mes premières institutrices et mes autres éducateurs.
Il y a dans mes écritures une trace, des savoirs et manières de vivre de tout ce monde, qui m’a tant été utile.
 
 
 
 
Pour l’examen de la main gauche, le technicien va trouver quelque chose de différent, de bien étonnant. Face à lui, la main de la dame repose le pouce vers le haut. Ce dernier lui semble reposer sur le rebord de la main. Les quatre doigts sont légèrement recroquevillés. Tout près du côté de la main, peu avant la naissance du petit doigt, il écrira l’auriculaire, une tache noire, plus ou moins ronde comme une pièce d’un dix sous. Il pense que la tache noire proviendrait du revolver, au moment du tir.


 
Remerciements
 
 
Blanchard Jacques Honorable Juge (1936-2018)
Bouchard Éric Me
Bougie Martine
Brousseau Sylvain
Carrier Germain
Drapeau Alexandre
Dubé Cyril
Dubord Gilles
Dumont Christian
Dupéré Hélène
Ferland Marc
Fortin Roger
Garceau Louis-François
Garneau Paule
Godbout Raymond
Lachance Nicole
Laflamme Jean-Marc
Le Groupe TRAQ
Lemelin Bertrand
Lemieux Louis-Guy,(Les capsules historiques, Le Soleil.)
Noël De Tilly Maude
Routhier Benoit
Savard Yvan Me
Saindon Gilles
Saindon Jean-Marie
Simoneau Michelle
Tremblay Maurice Me.
Vallières Lorraine
Vallières Sylvain
Plusieurs autres personnes ont fourni à l’auteur des renseignements dont ce dernier s’est servi. Ces collaborateurs et collaboratrices ont préféré ne pas être inclus dans la liste des personnes remerciées. L’auteur a agi en conséquence.
 
 
Pont-Rouge, été 1946
 
 
Au deuxième étage, dans la chambre des garçons, il y avait deux lits larges, le premier avait un matelas conventionnel, le second, celui du fond, une paillasse.
C’était la première fois que Jacques partait pour passer plus d’une semaine chez ses grands-parents, à la ferme de Pont-Rouge, dans le beau comté de Portneuf.
Grand-mère avait donné le choix à son petit-fils de la ville, la paillasse ou l’autre lit. Jacques avait choisi le lit du fond, il voulait dormir sur une paillasse. Une vraie paillasse, un grand sac avec toile sur un côté, de coton blanc sur l’autre côté.
Depuis les dernières années, beaucoup d’enfants, dont le père de Jacques, avaient quitté la grande maison de ferme, la paillasse était devenue un objet rare, presque un luxe pour les cousins de la ville.
Cet été, pour le temps des foins, c’était au tour de Jacques de faire l’expérience de la paillasse. Grand-mère y avait ajouté une fourchée de paille, pour arrondir l’espace pour s’étendre, pour que le petit dorme bien.
Dans l’après-midi, Jacques avait foulé, sur le chariot à foin qui faisait le champ, depuis le milieu de deux andins. Grand-père, du côté de l’andin droit, menait les chevaux au son, pour que l’attelage avance. La jument blanche comprenait toujours le kik de grand-père, l’autre cheval, un poulain de quatre ans, se fiait à la jument blanche.
Après une douzaine de pieds, jument et poulain s’arrêtaient. La plupart du temps, le woo de grand-père n’était pas nécessaire. Jacques apprenait vite, il foulait bien, le haut du voyage fera un peu plus large, on chargera la longueur d’un andin de plus.
Grand-père était content, il savait comment récompenser le petit fiston.
— Je vais mener les chevaux, jusqu’au chemin du milieu de la terre, et je te donnerai les cordeaux.
Et depuis le haut de la terre, jusqu’à presque devant la grange, Jacques assis sur le haut du voyage, les deux pieds bien ancrés sur la planche de la ridelle d’en avant, tenait les cordeaux.
La jument aussi connaissait le chemin, pour la dénivellation longue du chemin, longue d’un arpent, elle et poulain retiendraient la charge, avec le harnois, le pôle de l’attelage, et principalement, le cul des deux bêtes.
Et pour remonter la dénivellation, Jacques avait à peine ouvert la bouche que la jument avait décidé, c’était le temps de bander les attelages. Jusqu’à la grange. C’est au tournant proche de la grange que grand-père reprit les cordeaux.
— Regarde-moi faire, le prochain voyage, tu entreras toi-même le voyage dans la batterie.
— Il faut que tu entres droit, toujours sans accrocher les poutres qui supportent les portes de la batterie... Ne t’énerve pas, les chevaux vont s’arrêter tout seuls, tout juste aux pieds du mur, la jument est habituée.
Pour l’époque, la grange était moderne, on n’avait pas de gangway pour amener le foin au niveau du fenil, on utilisait la mécanique. Au plus haut de la toiture intérieure, à la jonction des deux versants de la haute structure, un rail, deux poulies, une fourche avec des accrocheurs de chaque côté, un palan depuis la fourche d’en haut, un câble du palan vers en bas, sur une poulie d’ancrage. Pour décharger les foins, le câble est relié à l’attelage d’un troisième cheval, une vieille bonne bête, comme à sa pension, le vieux Prince, une grande robe d’un brun café, une bordure de blanc sur le front, comme un croissant de lune. Prince a vingt-trois ans, il est né sur la ferme, et il aura le droit d’y mourir, comme le disait souvent grand-père.
Une fois la fourche bien ancrée dans une plus grosse botte possible de foins du voyage, c’est la job du cheval à sa retraite de tirer. C’est Jacques qui conduit Prince, à la bride. Prince se plie légèrement le cou à la hauteur du petit Jacques. Le vieux cheval ne doute pas qu’il se conduit lui-même, le jeune Jacques ne doute pas qu’il décide tout pour le cheval.
Grand-père crie : « Prince ». Le cheval se muscle, se tire plus d’air, Jacques se laisse influencer, il force avec sa bête, l’énorme fourchée se sort du voyage. Sur les rails d’en haut, la charge se déplace vers le bon endroit.
Who. Who.
Prince a entendu et compris avant Jacques. La charge s’arrête.
D’une cordelette qui va de la fourche en haut, jusqu’au bout du câble en bas, grand-père déclenche les deux accrocheurs, une charge de foins en plus dans le fenil. Encore deux autres et on repart pour un autre ramassage, cette fois, les deux champs d’en haut.
Avant de repartir, grand-mère a son seau d’eau froide, température directe du puits, celui du bout de la grange. Pendant le déchargement, les chevaux ont déjà bu. Grand-père et petit fiston se paient chacun leur tasse en fer-blanc, pleine de la bonne eau froide. Ensuite, l’homme de journée prendra deux bonnes tasses. Le reste de la chaudière ira aux chevaux, au prochain voyage.
C’est Jacques qui conduit l’attelage de retour vers les andins. Grand-père et le journalier se laissent promener, les deux jambes pendantes depuis le plancher du truck à foins. Grand-père s’emplit une pipe, le journalier se roule une cigarette, du papier Vogue, du tabac Zig Zag.
Le moins possible, Jacques s’appuie une main sur la ridelle, il a observé son grand-père, ce dernier se tient debout avec les cordeaux en main, sans toucher aux ridelles, le jeune Jacques doit être capable de faire la même chose.
Ce soir-là, sur sa paillasse, un peu plus molle que son matelas de ville, un peu plus ballottante, Jacques n’a pas eu de misère à s’endormir. L’inconscience du sommeil s’est bien passée et rapidement, un peu dans l’odeur du cheval, un peu dans l’odeur de poussière de la paille, un peu dans le goût de l’eau froide du puits de la grange, la nuit était commencée.
Demain matin, il remplacera Grand-mère, pour aller chercher les vaches, dans le champ de trèfle, celui d’à côté du ruisseau d’en haut. Grand-mère lui explique comment ça va se passer.
Tu laisses le taureau dans le champ, tu ramasses seulement que les vaches.
Le taureau est habitué à ne pas venir, s’il changeait d’idée, Woibo va t’aider, le chien sait ramener les vaches, il sait distraire le taureau, afin qu’il s’éloigne de la barrière.
Tu es là pour ouvrir et fermer les barrières, Woibo va s’occuper de tout. Les vaches vont être prêtes, elles savent que dans l’étable, chacune a sa place, chacune a sa ration de moulée, sa portion de moulée laitière, avec mélasse dedans.
Les vaches aiment la mélasse.
Le matin est venu vite. Jacques se réveille, ou plutôt est peut-être éveillé par des cris d’oiseaux, plusieurs couacs de corneilles. Dans la fenêtre, pas encore de rayons de soleil, mais le bleu de l’aurore est déjà installé. Dans la chambre, c’est plus frais que la chaleur d’hier soir.
De loin, comme du bout de la terre, un long beuglement, une vache qui salive déjà un goût de moulée sucrée.
Dans la cuisine d’été, Grand-mère est au poêle, du bois sec d’érable, coupé en brindilles, pour un feu rapide et pas trop chaud, sur le rond du fond, c’est pour la cafetière, sur le rond d’en avant, Grand-mère enlève le couvercle, installe le poêlon directement au-dessus du feu, pour les œufs, les grillades de lard salé, pour les patates rôties, il s’agit du surplus programmé des patates d’hier.
Peut-être que dans le bout de la terre, les vaches sentent l’odeur du café, peut-être que pour elles, c’est un signal de la moulée, certainement que ça dépend de la direction du vent.
Dans le champ des vaches, en haut dans le plus loin, Jacques voit les bêtes, elles sont sans pattes, comme si elles flottaient dans le bas nuage, comme de la vapeur qui s’élève depuis les pâturages humides qui commencent à sortir de la nuit fraîche, vers la chaleur qui s’éveille.
C’est Woibo qui le premier arrive à la barrière. Le chien se retourne vers Jacques, pas de jappement, un simple regard. Jacques presse le pas. Le chien est déjà rendu derrière la vache meneuse du groupe, le chien sait que toutes les autres vont suivre.
Taureau reste seul au champ, depuis tout ce temps que les bêtes sont à l’herbe, il a oublié la ration de grains. Peut-être que Taureau sait que pour lui, le mâle, le grain, c’est un supplément de vitamine, tout juste pour l’hiver, pour accompagner le foin sec.
Dans l’étable, Grand-mère est en train de pomper un bon nuage de DDT, des mouches quittent plafonds, murs et dalots, se déplacent vers n’importe où, les plus vieilles et les plus faibles tombent pour mourir. Grand-mère les balaiera dans le dalot.
Woibo a terminé, il se couche sur le perron de l’étable, le soleil va le chauffer, tout le temps de la traite. Jacques est tout fier avec ses vaches qui arrivent, chacune a sa place. Il fait comme grand-mère, il installe à chaque vache son licou, la tâche n’est pas difficile, chaque bête a le cou penché, chacune ne pense qu’à la moulée, directement sur la chaussée à fonds de bois, tout juste devant chacune d’elles.
La grosse vache blanche, la plus haute sur ses longues pattes, elle impressionne Jacques, elle a un paire gros comme la moitié d’un sac de moulée, c’est là tout le lait que Jacques va traire. Grand-mère lui approche le petit banc, pour que Jacques s’assoie, une chaudière entre ses deux genoux. Jacques hérite de la chaudière de bois, une fabrication d’un aïeul des Delisle, la chaudière est encore bonne.
Le front sur le haut du paire de la vache, Jacques est impressionné par la hauteur et la masse de l’animal. Heureusement que grand-mère l’a mis en confiance, la grosse blanche, c’est la plus tranquille, la plus douce.
— En plus, elle donne son lait facilement, ajoute grand-mère.
Jacques a vu les autres manier les trayons, il tente de faire la même chose, mais le lait ne sort pas. Des mouches survivantes au DDT arrivent avant le lait, vache blanche donne un coup de queue pour éloigner les plus indiscrètes, Jacques reçoit un éclat de mou comme sur une oreille.
Il reprend son énergie, maintenant les deux mains fermées sur le même trayon. Enfin quelques gouttes de blanc au fond de la chaudière.
— C’est plus compliqué que je pensais, pas question que je ne remplisse pas ma chaudière.
Grand-père passe avec sa première chaudière pleine de lait, il se penche derrière Jacques, lui montre comment placer ses doigts, comment presser.
— Vas-y avec tes deux mains.
Enfin, la chaudière est à demi pleine, mais rien ne paraît.
Grand-mère va prendre la place, il faut sortir les vaches, Woibo s’étire, il est prêt.
— Va vider ton lait au bidon.
Dans le milieu de l’allée de vaches, deux bidons de métal gris, un morceau de coton bien soutenu sur l’embouchure de chacun des bidons. Le coton obéit à la forme de l’embouchure du bidon, donnant ainsi un meilleur chemin au lait.
Au fond du coton maintenant presque en forme d’entonnoir, Jacques constate que c’est noir et grouillant de grosses mouches, noyées par le lait de la chaudière précédente. Grand-mère perçoit son étonnement et son hésitation.
— C’est la seule façon de prévenir qu’il y ait des mouches dans nos bidons. S’il y avait une seule mouche, notre lait serait refusé par la compagnie de laiterie. On n’a pas le choix.
Enlève le linge, secoue le… attention, fais vite, des mouches ne doivent pas passer directement dans le bidon.
Jacques exécute, avec attention et vitesse. Il réinstalle le filtre qu’il vient de bien secouer. Il vide sa chaudière du lait de sa vache blanche. Des mouches sont arrêtées par le filtre, elles viennent bien surement de sa propre chaudière. Il a compris. Demain, il fera comme les autres.
— Tu utilises le tissu filtre du début du bidon, jusqu’à la fin, fini d’être plus catholique que le pape, commente le grand-père. Va chercher la charrette à bidons, à la porte de la tasserie , il faut aller porter les bidons sur la table à lait, avant sept heures, chaque matin. Autrement, les bidons seraient ramassés le lendemain matin, la qualité du lait en souffrira, la laiterie va refuser les bidons à l’analyse.
Aide-moi à placer les trois bidons sur la table, ils portent mon numéro de producteur, le 327. On laisse la charrette ici. Quand tu verras passer le camion de la laiterie, il va nous déposer les bidons vides, ceux d’hier, tu viendras les récupérer, avec la charrette, pour demain matin.
Ce matin-là, un vrai avant-midi pour faire les foins. Le train aussitôt terminé, grand-père attellerait la jument et le poulain à la faucheuse mécanique, toute rutilante de ses roues de fer à peinture d’un jaune éclatant, son corps de poulies rouges de commande, son impressionnante faux faisant six pieds de fourrage, enfin le timon faisant second lien entre le corps de la faucheuse et les deux chevaux. Jacques l’aide et observe.
— Tu vas apprendre à atteler, suis-moi bien. Ensuite, vers les onze heures, tu attelleras mon vieux Prince au râteau, tu feras des andins, dans le champ voisin du mien.
Pour l’attelage au râteau, grand-mère va te vérifier, mais je lui ai dit de ne pas t’aider, elle va tout juste regarder si tu procèdes bien.
Je sais que tu es capable, un petit gars qui joue bien aux échecs comme toi est capable d’atteler.
Le compliment n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd.
Jacques se donne une bonne heure pour l’opération attelage. Prince est oisif dans l’enclos de pacage derrière le poulailler, à l’ombre du soleil montant, sous le grand pommier, celui des premières pommes, les blanches et surettes. Son seul mouvement, un coup de sa longue queue, une fois sur son côté droit, la seconde sur l’autre côté. Les mouches ont compris, elles s’envolent, quelques pieds seulement, elles ont compris que le prochain coup de queue sera plus tard, elles ont quelques minutes pour continuer à s’abreuver du sang de Prince.
Avec son plat de grains d’avoine, Jacques secoue le contenant, le bruit du frottement des grains sur le fond et les rebords de tôle se rend jusqu’aux oreilles de Prince. Le cheval est habitué, il sait que l’attelage l’attend, il s’avance lentement. Jacques est fier de lui-même, il domine le gros animal.
La première opération, c’est d’installer la bride, il n’y a pas de cheval qui aime avoir un mors dans la bouche, Prince n’est pas différent. Il lève haut le cou, la tête devient hors d’atteinte pour le petit bout d’homme.
Grand-mère surveille la scène, son plat d’œuf frais cueillis à la main, depuis la porte du poulailler.
— Je t’apporte un seau vide, tu monteras dessus.
Dans la tête de Jacques, il sait que s’il manque la bride, ça va aller mal pour le restant de l’attelage, pour le râteau, pour les andins. Même Prince perdrait confiance.
Mais Prince, comme lui dit Jacques, fait le bon gars, comme s’il voulait aider au jeune ti-gars.
Ensuite, même si le collier est pesant, Jacques le réussit, encore debout sur le sceau inversé. Après l’installation du harnois, c’est le plus difficile qui est à venir. Diriger le cheval afin qu’il recule à l’intérieur des deux brancards. Les deux premiers essais, une fois c’est la patte gauche arrière du cheval qui est à l’extérieur des brancards, l’autre fois, l’autre patte.
Pour le troisième essai, peut-être par souvenir d’avoir vu, peut-être par instinct ou intelligence, Jacques pousse un peu, du bon bord, la poitrine du cheval. Le cheval comprend. Enfin les pattes sont bien placées.
— Ne bouge pas, mon beau Prince.
Grand-père lui avait dit : « Tu vois les clôtures, elles sont droites, elles sont parallèles, c’est exactement comme ça que tu dois faire les andins... Je sais que tu es capable.
On est assis bien haut sur ce banc de râteau, tu vois en avant du cheval, si tu manquais d’équilibre, tu as le manchon qui sert à lever et baisser le râteau, pour le reste, il s’agit de manier les cordeaux. »
Prince s’habitue rapidement à la voix encore frêle et féminine de Jacques.
Les andins sont droits et parallèles. Au souper, Grand-mère félicite son petit-fils, elle regarde son vieil époux, dans sa tête, elle souhaite que ce dernier fasse lui aussi un geste d’appréciation, elle lui fait un dernier coup d’œil demandeur.
Grand-père a compris, mais il n’a pas le louangeur facile, il la regarde et regarde Jacques.
— C’est tout juste normal que tu travailles bien, tu es un Delisle.
Dans la tête de Jacques, c’est un compliment qu’il n’oubliera pas.
C’est la voix de grand-mère qui sort Jacques de ses pensées d’habileté. Il savait que l’événement s’en venait, il se disait que c’était le prix à payer pour passer ses deux belles semaines de vacances estivales à la ferme des grands-parents. Il n’oublierait pas cette voix d’autorité matriarcale.
— Mettons-nous à genoux quelques minutes, pour prier le bon Dieu, pour que le beau temps continue pour les foins, pour notre santé, pour notre famille, pour le salut de notre cousin Jack, qui a été tué à la guerre, trop vite pour avoir eu l’assistance d’un prêtre.
Devant cette croix noire de la tempérance, que Dieu nous protège du fléau de l’alcoolisme et de l’ivrognerie dans notre famille et dans toute notre paroisse.
Et grand-mère enchaînait le chapelet en famille, tout un long Je crois en Dieu, le père tout puissant… Pour jacques, de trop nombreux Je vous salue Marie, des Notre-Père, des Gloire-soit-au-Père. Les répétitions se continuaient, Jacques les perdait graduellement, jusqu’ à ce que sa tête s’épuise endormie sur le coussin de sa berçante où il s’était légèrement incliné au début du chapelet.
Si d’autres que son petit Jacques avaient dormi pendant le chapelet, grand-mère l’aurait éveillé, mais Jacques était un privilégié, avec le chien Woibo, lui aussi étendu de toute sa longueur, sur le tapis devant la porte d’entrée.
Automatiquement, le chapelet terminé, Jacques se réveillait, il fixait son grand-père, pour une partie d’échecs.
Des fois, Grand-père disait oui. Ce soir-là, il répondit :
— On ferait mieux de dormir tous les deux, demain va être une grosse journée de foins… Après cela, la radio annonce que Dorval prévoit de la pluie… On jouera pendant la pluie.
C’est Woibo qui prit l’escalier, vers la chambre de la paillasse.
Jacques le suit. En même temps que le changement de garde entre le soleil et le crépuscule de juillet.
Une autre courte nuit d’été.
 

 
À l’école Saint-Louis-de-Gonzague, les hauts murs et les planchers sentaient l’eau de javel, dans la salle de récréation, une nouvelle table de ping-pong, le compte y était à nouveau dans les boules de billard, les gens de ménage avaient sans doute trouvé les deux boules manquantes de l’an passé dans une quelconque case de vestiaire d’un jeune vengeur d’une partie de billard certainement non gagnée, ou pire encore, mal perdue.
Dès la première journée, les Béni soit Saint-Louis-de-Gonzague, les remercions le Seigneur , les stations de prière à la chapelle, les rendons grâces à Dieu avant chacune des collations, autant de manifestations de ferveur religieuse qui faisaient apparaître à Jacques presque insignifiantes les quinze minutes de dévotions de chaque soirée chez grand-mère.
Pour la première fois de sa vie, Jacques sent comme un certain malaise, comme s’il était dans un monde pas pareil, les religieuses avec leur Dieu partout, leurs courbatures étonnantes chaque fois qu’un prêtre à soutane noire se présente dans leur angle de vision, les génuflexions, les signes de croix, l’eau bénite, la chapelle trop souvent, les prières trop souvent.
Pourquoi tant de simagrées, de temps perdu ? pense-t-il dans son lui-même.
Des cours de religion, beaucoup de catéchisme à apprendre par cœur, cinq cent huit questions, cinq cent huit réponses, pour Jacques chaque réponse suscite une nouvelle question, jamais de réponse claire.
Tout est infiniment bon, infiniment long, infiniment miséricordieux, infiniment juste.
La religieuse lui dit que tout est une question de foi, la foi, un don de Dieu.
Sur la ferme des grands-parents, la foi n’était pas nécessaire, il avait vu et touché la table à lait, les bidons, les vaches, le lait, les œufs, les poules, les truies, les cochons, un verrat emprunté par grand-père avait été amené dans une cage de bois, il avait vu le mâle monter sur le dos d’une des cochonnes de grand-père, la truie avait cessé de bouger, le verrat s’était secoué, grand-père avait dit :
— C’est comme ça que l’on fait des petits cochons.
La semaine qui suivait, du haut de son voyage de foins qu’il foulait, il avait vu le taureau avec une vache, elle était immobile, le taureau lui avait monté dessus, il se secouait comme dans la vache. Grand-père aussi avait vu les deux bêtes, il avait aussi vu que Jacques avait vu.
C’est comme ça que l’on fait les petits veaux.
Pas un seul de ses amis de l’école n’avait un grand-père sur une ferme, pas un ne savait comment ça marchait, les petits veaux, les petits cochons.
Et moi, je viens d’où ?
Il lui fallait le demander, il lui fallait trouver.
 

 
Ce matin-là, le cours de religion serait différent, ce sera l’aumônier de l’école, l’abbé Amable Brochu. La veille de la visite du curé Brochu, la religieuse avait fait une pratique dans la classe, comment se lever quand le prêtre entrera dans le local de notre classe, bien répondre aux invocations qu’il suggérera, prononcer bien distinctement les prières qu’il proposera, être très attentif aux remarques, instructions et questions du prêtre.
— Si le curé s’adresse à vous directement, toujours se lever pour répondre.
Il est possible que l’abbé vous demande de répéter ce qu’il vient de dire, le représentant de Dieu voudra vérifier ainsi si vous suivez ses enseignements.
Dès l’entrée du prêtre, la religieuse s’esquive de tout l’air de vision entre écoliers et le curé. Elle se recule en deçà, le dos presque collé sur la porte du local. Elle a les yeux fixés sur l’ensemble de la classe.
À mesure que le prêtre parlera, elle acquiescera, son regard portant alternativement vers l’homme de Dieu, vers ses écoliers.
— Veuillez vous mettre à genoux… Aujourd’hui, nous allons prier le fondateur de notre école, Saint-Louis de Gonzague, pour que le bon Dieu donne à notre Saint-Père, le pape Pie XII, toute la capacité pour bien conduire la barque de l’Église catholique dans cette trop longue et difficile période de guerre. Nous allons prier pour notre évêque Maurice Roy, pour le vénérable François de Montmorency Laval, pour la sainte Marie de l’Incarnation, pour nos saints martyrs canadiens, pour tous les saints.
Assoyez-vous
Dans trois semaines, c’est notre évêque qui vous fera recevoir le sacrement de confirmation, vous serez aussi appelé à exercer le sacrement de pénitence. Pour ceux qui n’en ont pas encore été privilégiés, vous serez reçu du scapulaire.
La religieuse savait qui de ses écoliers n’avait pas été reçu du scapulaire, elle fixa, avec un coup de tête approbateur, chacun des privilégiés. Son regard retourna au prêtre. Elle avait eu le temps de fixer Jacques, le seul de sa classe qui avait refusé d’être reçu du scapulaire.
La grand-mère de Jacques lui avait dit que les saints scapulaires étaient pour éviter de prendre la grippe chaque hiver. Deux images de Saint-Esculapes, en tissus sombrement colorées, deux cordons à suspendre entre le dos et l’estomac, et voilà, tu n’auras pas la grippe.
Jacques s’était demandé si grand-mère voulait rire ou l’instruire, il avait alors lancé un rapide coup d’œil inquisiteur vers son grand-père.
— Une histoire de religieuses, ne perds pas ton temps avec ça.
Pour Jacques, grand-père mettait un point final à l’histoire du scapulaire.
Devant tous ses amis de la classe, la religieuse enseignante, l’aumônier, l’homme à la soutane, le prêtre, l’enseignant, tous les arguments passèrent, même un brin de purgatoire et d’enfer, rien pour effacer l’histoire de religieuses de grand-père. Le jeune Jacques bien droit debout, presque défiant, annonça :
Je ne recevrai pas l’ordre du scapulaire, foi de mon grand-père Delisle.
Grand-père n’ayant jamais commenté ses conceptions des sacrements du temps, la communion, la pénitence, la confirmation, le jeune Jacques s’adonnera à ces croyances et s’y conformera pour les quelques prochaines décennies.
 

 
En 1947, le papa de Jacques avait sa belle grosse Desoto, le voisin des Delisle avait sa belle grosse Monarch. Sauf les ruelles de Limoilou et quelques autres rues, les artères de la ville de Québec étaient déneigées pour toute la saison hivernale. Mais pour les fêtes en famille, chez les Delisle, l’hiver apportait son problème de voyage, les routes de campagne n’étaient pas déneigées pendant l’hiver. Pour aller célébrer les fêtes chez grand-mère Delisle, le périple en voiture n’était pas possible, il fallait utiliser les moyens du temps.
Pour s’arranger, le voisin aidait la famille Delisle, avec sa Monarch, il amenait les Delisle à la Gare du Palais. Et le long voyage débutait.
Une Gare du Palais pleine de manteaux de poils, des valises qui se mêlent, des trains qui arrivent, des trains qui partent, des gars qui sortent du bois pour le temps des fêtes, les congés de Noël, les visites de la parenté, des gens vers Montréal, vers le Lac-Saint-Jean, vers Lévis puis Rimouski, des arrivants des Trois-Rivières, de Drummondville.
Chez les bûcherons sortant du bois, la plupart résistent au démon de la tentation de la boisson, un ami les attend, des fois une blonde, des fois un autobus, pour les paroisses des alentours, dans la ville de Québec, Québec Ouest, Limoilou, Saint-Malo.
Des fois un autre train, vers les petites paroisses, vers Charny, vers Bellechasse, la Beauce, Portneuf, Montmorency.
Chez d’autres bûcherons, le démon de la boisson sera plus fort, ils sortiront de la Gare du Palais, quelques pas dans la neige et le froid des fêtes, ils se ramassent chez Gérard, chez Henry, d’autres cabarets, des hôtels, des chambres, de la boisson, des filles.
Les bûcherons ont les testicules pleins d’énergie, des fèves au lard, encore du lard salé, beaucoup de mélasse. Ils ont tellement travaillé, tellement sué, tellement gelé également, ils méritent bien une bonne compensation, un petit plaisir.
Bien des fois, cinq longs mois de chantier, tout ça passe dans les quelques jours des fêtes, ils n’ont pas le temps d’aller plus loin, dans leur famille. Pour certains, on les appellera des malheureux, ils seront des années sans revoir leurs familles, des fois dix ans dans le cycle camp de bûcheron vers un cabaret et ses plaisirs, le sciot des bois, la hache, les teams de chevaux, les cheveux qui gèlent la nuit sur les paillasses de branches de sapin, les corps qui suent le jour, sous les épaules du scioteur .
Pendant que Jacques se fait défiler toutes ces images de cette Gare du Palais grouillante de monde, papa Delisle apparaît avec les billets.
Les yeux de Jacques fouillent encore toute la mouvance humaine.
Il la cherche.
Il l’avait vue l’an dernier, sur le voyage en train, celui du retour de Pont-Rouge. Il ne lui avait pas adressé la parole, ni même un sourire, ni même un contact visuel. Il l’avait tout juste regardée, sans que ça paraisse, seulement pour lui. Mais il l’avait regardée d’un bout à l’autre. Depuis le voyage des fêtes de l’an passé, il regrettait de ne pas lui avoir parlé. Aujourd’hui, pour ce voyage des fêtes, il lui parlerait.
Si elle était du voyage.
Il se rappelle, un long manteau corsé, un corps coupé en trois, un sourire de visage, une intelligence d’yeux, déjà un buste qui fait fermeté, une découpure de hanches qui fait marque, pour tout le reste, une démarche de cette assurance, qui attire les yeux de tout le monde, dont les yeux de Jacques.
Dans toute cette foule qui se court dans la grande gare, Jacques cherche le buste qui fait fermeté, les yeux uniques. Certainement pas les mêmes vêtements, il cherche les yeux, les sourires, les courbes de buste, les h anches qui font leur marque.
 

 
C’est un fort et long sifflement qui détourne Jacques de ses recherches à travers la foule de voyageurs. Pour les gens qui savent que c’est l’heure de leur train qui part, on cale sa tuque, on se boutonne, les valises et les enfants sont ramassés, chacun se place sur le quai extérieur. Pour le moment, pas de neige qui tombe, mais du froid qui nous pénètre, les femmes se rentrent les mains dans leur manchon, les hommes se relèvent leur haut collet de poil. Le vent du nord veut tout traverser. Le vent bourrasque. L’énorme locomotive, avec son œil de lumière blanche dans toute sa devanture de métal noir, ses grandes roues criantes sur le métal, s’avance en s’arrêtant. Bientôt, la vitesse de l’engin est tellement basse que l’épaisse fumée noire de charbon la dépasse, poussée par le vent, vers les passagers en attente. Une bonne humée de charbon pour chacun des voyageurs en ligne sur le quai. Compliments du froid et des vents du nord.
Jacques s’est placé pour faire son inspection des sorties avant lui, il cherche maintenant les sortants, qui marchent vers leurs numéros de voitures respectives. Enfin, l’engin dépasse les lignes de voyageurs, le wagon à charbon aussi, le long train décoré de dépôts de glace, de neige gelée s’immobilise enfin.
Jacques accélère son pas, se permet une petite course vers les derniers wagons de passagers, aucune trace de la belle fille au corps coupé en trois. Il doit se dépêcher, les derniers voyageurs montent chacun son petit escalier, chacun son wagon, Jacques est dans le six, en route vers son siège.
Il enlève les mitaines, les larges bottes à l’intérieur de peau de mouton encore laineuse, le parka, la tuque au double rang de tissu de tricots isolants. Son père déplie ses deux journaux quotidiens, l’Événement Journal du jour, et L’Action Catholique de la veille. Sa mère sort son dernier tricot en cours, son exemplaire de l’ Almanach du peuple , qu’elle offre à son Jacques, pour distraire son voyage.
De chaque côté du wagon, seulement des fenêtres, des structures de soutènement, au centre, l’allée centrale, les bancs, les voyageurs, l’agent des billets d’abord, pas longtemps après le vendeur de café. À chaque troisième banc, il déroule verbalement le menu disponible.
Père décide qu’il terminera sa lecture de ses journaux au wagon-bar, peut-être quelques amis, peut-être un bon réchauffant, un bon gin.
Jacques rumine, il a vu des gens traverser complètement son wagon, vers l’engin, il en a vu d’autres marcher dans l’autre sans, vers le wagon de queue.
Si la fille est de famille riche, ils sont vers l’engin, si la fille est pauvre, ils sont vers la queue.
Malgré son jeune âge, Jacques sait déjà qu’il n’est pas fait pour une fille d’une famille pauvre, il va prendre une marche vers l’engin.
Le deuxième wagon qui suit, c’est le wagon-bar, d’imposants sièges de vrai cuir, des tablettes à support de verres et bouteilles, des cendriers aux pieds de fer forgé entre chaque siège. Sur les sièges, des hommes à pipes fumantes, des exceptions pour quelques hommes à cigares, d’autres sont aux cigarettes faites, quelques-uns aux rouleuses.
Derrière le comptoir-bar, un quart de cercle dans le coin avant du wagon, des paquets Sweet Caporal, de Players, du tabac Lasalle, du tabac Alouette pour les fumeurs de pipe, des allumettes de bois, en boites coulissantes de cinquante, au prix de deux boites pour cinq cents.
Les deux tablettes du haut, des bouteilles d’alcool, des gins, des scotchs, des rhums and Coca-Cola. Sous le comptoir une glacière, sur et autour de la pièce de glace, des bouteilles de bière, de grosses Boswell, Dow, Molson. Consommées sur le train, elles sont plus dispendieuses, quinze cents chacune, le même prix qu’un rhum and Coca-Cola. Pour ceux qui ne veulent pas de boissons alcoolisées, du café, une tasse de porcelaine, cinq cents.
Jacques entre au wagon-bar, le water s’approche immédiatement, ce wagon-bar est réservé pour les adultes, pas d’enfants, pas de jeunes. Jacques explique, je ne fais que passer, j’ai quelqu’un à voir, wagon d’en avant.
Le père de Jacques reconnaît fiston, il enlève la parole au serveur, s’adresse directement à fiston, son fils connaît qui ? Cherche qui dans les wagons de tête ?
Fiston a la réponse rapide, sans hésitation, la réponse est venue, c’est un gars comme lui, de l’école Saint-Louis-de-Gonzague, ses parents et lui se rendent à la station de L’Ancienne-Lorette, il a des grands-parents dans ce coin-là.
Le waiter s’est esquivé, fiston reprend sa marche vers les wagons d’en avant. Dans le dernier quart du wagon-bar, un genre de banc des amoureux, du moins Jacques se le décrit ainsi, sur le banc, la première femme qu’il voit dans le wagon-bar, des lèvres toutes rouges, des yeux maquillés, une matinée blanche aux seins bien dodus et presque mal cachés. Entre les doigts de la fille, un long fume-cigarette, noir avec des bagues dorées. La fille ignore le jeune adolescent qui passe, se tire une bonne bouffée, elle la souffle vers le plafond, la fumée se mêle aux fumées des autres cigarettes, pipes, cigares.
La fille se prend une bonne gorgée de rhum and Coca-Cola.
Jacques a le temps de voir que la fille sourit à son gars, sa main caresse vers le genou de l’homme. Pas aucune autre femme dans le wagon-bar, Jacques traverse la partie de jonction entre les deux wagons, surface de plancher glacée, givre, glaces, poudreries qui réussissent à traverser d’un côté à l’autre du train.
Il ouvre la porte du wagon suivant, même rangée de sièges, plus de passagers qui dorment, les longues fenêtres de chaque côté ne donnent plus la même vue. Vents et tempête font des siennes, de chaque côté, il faut deviner le paysage, de temps en temps, un peu de clôture de perches sur un fond de blanc, de plus en plus un mélange de poudrerie et de lumière qui disparaît, on va faire le restant du voyage dans la soirée. Dans la nuit possiblement, si les vents et la neige ne s’apaisent pas.
Visiter les derniers wagons n’est pas long, la fille n’est pas là. Jacques refait ses pas vers l’arrière. Dans le wagon-bar, il se prépare à mieux regarder la fille au fort rouge à lèvres, et sa main sur le genou du gars, y aura-t-il du nouveau ?
Dans le bruit de la porte qu’il ouvre vers le wagon-bar, Jacques a le temps de voir deux visages qui s’éloignent très rapidement l’un de l’autre, comme un baiser qu’on sépare, pense-t-il. Peut-être que le couple avait froid, l’écharpe de la fille couvre les épaules du couple, une main de gars n’est plus là, comme disparue, pour plus de chaleur, pense Jacques.
Chacun du couple semble un peu mal à l’aise, comme surpris par ce jeune dérangeant, un petit curieux, impoli.
La visite des wagons de queue n’a pas été plus positive, Jacques revient s’asseoir avec sa famille. Maman dort, l’ Almanach du peuple encore ouvert sur ses genoux. Papa n’est pas revenu du wagon-bar.
Jacques prend l’ Almanach et fouille la table des matières. Peut-être qu’elle va monter dans le train à un prochain arrêt. Il cherche une carte des chemins de fer, entre Québec et Pont-Rouge.
Peut-être.
 

 
De temps en temps, mais de plus en plus souvent, l’allure du train fait sentir comme un ralentissement, comme si la neige bloquait. Au moment des ralentissements, encore plus de poudrerie, les rares clôtures de perche disparaissent du paysage, les fantômes d’arbres dans la nuit disparaissent aussi. Comme rien, des fois, un petit coup de lune, dans son dernier croissant de décembre. C’est la dernière chose que l’on voit, dans toute la tempête.
Et puis, c’est un long ralentissement, on passe comme une longue cabane avec des lumières, le train s’immobilise. Mais on ne voit rien. Père revient au wagon, il semble de bien bonne humeur, entre ses doigts, encore un bout de cigare, éteint. Il l’allume de nouveau, s’en tire une bonne boucane, qu’il rejette vers le plafond du wagon.
Mère se réveille. Que se passe-t-il ?
Le garçon avait la nouvelle, nous camperons à la station de L’Ancienne-Lorette, la tempête est trop forte, mieux vaut rester près d’une gare, que de rester coincés dans la forêt, entre ici et Pont-Rouge. Les passagers qui devaient prendre le train à L’Ancienne-Lorette ne sont même pas à la station, sauf quelques-uns. Tous les chemins d’accès à la station sont fermés.
Le chef de train annonce, wagon par wagon, que les voyageurs qui voudront se dégourdir les jambes peuvent utiliser la station de L’Ancienne-Lorette. Il annonce aussi que le conducteur ne prévoit pas repartir avant trois heures, et ce, seulement si la tempête faiblit.
Dans le wagon des Delisle, la tête de Jacques ne chôme pas, la fille n’est pas dans le train, elle doit donc être d’une paroisse des environs de L’Ancienne-Lorette, probablement comme moi, de la parenté à Pont-Rouge, comme moi, un voyage pour les fêtes.
Père s’est endormi, compliment de ses quelques verres d’alcool. Mère a repris son tricot, Jacques endosse son parkas, ses mitaines, sa tuque, quelques premiers passagers ont déjà battu une courte piste, entre les rails et la gare.
En haut de lui, dans un moment d’absence de poudrerie, un éclair de rayon de lune. Il a le temps de voir un poteau de support des fils télégraphiques, les fils ballottent, mais tiennent. À sa gauche, la baie vitrée qui permet au chef de gare d’avoir une vue sur les deux lignes de voies ferrées. À peine quelques parcelles de vitre qui ne sont pas disparues sous la neige collante. À travers ce qui reste de fenêtre, une lumière qui vacille, comme si le vent soufflait jusqu’à l’intérieur de la bâtisse.
Le couple qui le précède lui tient la porte, le voilà dans la gare de L’Ancienne-Lorette. Le chef de gare est bien assis à son poste de travail, un respectable pupitre qui suit le rond de la fenêtre en baie, d’un côté du pupitre, six tiroirs de bois d’apparence d’expert ébéniste, de l’autre côté , un cabinet à doubles portes, même fini d’ébénisterie. Sur le bureau, deux lampes à crochets, pour les signalements visuels du chef de gare vers le chef de train. Pour la main droite du chef de gare, l’outil moderne par excellence, le clavier pour les messages en morse. Chaque question et réponse du ou vers le chef de gare passeront ensuite par les fils télégraphiques, éléments essentiels pour tout contrôle de trafic sur tous les chemins de fer du pays, d’Halifax à Vancouver.
Faisant dos au chef de gare, une première fournaise, légèrement ronde et verticale, un peu comme un clocher d’église. Un long tuyau noir fait un bon dix pieds, jusqu’à sa sortie vers l’extérieur, par le mur latéral. Un panier à charbon, il est plein à déborder, comme si le chef de gare avait prévu affluence et mauvais temps.
Dans le reste de la salle, des bancs tout le tour des murs, sans appuis de séparation pour les bras. Dans le milieu, un peu d’espace libre et encore des bancs, des séries de dos-à-dos, avec des accoudoirs pour chaque utilisateur, une façon d’éviter que la totalité des bancs soit utilisée comme couchette.
Sous le mur à gauche du chef de gare, une deuxième fournaise, elle aussi moderne, c’est-à-dire au charbon.
Sur le mur de droite, deux portes, la première vers la partie non chauffée de la gare, pour les marchandises. La deuxième porte, pour le soulagement des passagers, partie également non chauffée.
Les bancs se remplissent, mais Jacques avait tout regardé dès son entrée, la fille n’est pas là.
Avec chacun des nouveaux passagers qui quittent le train pour la gare, la fille n’est pas là.
Jacques se raisonne, chez grand-mère, il se souvient de belles cousines.
Visiblement, le chef de gare a perdu le contrôle de l’alimentation en charbon de ses deux fournaises, chaque voyageur y allant de sa main de charbon. Les doubles vêtements d’hiver, trop nombreux pour les crochets aux murs, s’empilent maintenant sur quelques bouts de bancs. Tout le monde a chaud, presque à en suer.
Soudainement, les bruits des vents se doublent, les rafales de poudrerie décuplent leurs forces, dans l’imagination des voyageurs qui ne dorment pas encore, les murs de la gare craquent presque. Et les lumières, les toutes nouvelles à l’électricité, disparaissent subitement.
Le chef de gare a ses fanaux et lampes à l’huile toujours à portée de la main. Le métal des deux fournaises laisse maintenant passer des lueurs de clarté de feu, les lampes et fanaux créent une demi-obscurité, ou peut-être une demi-clarté.
Chacun s’adapte, l’attente et la monotonie reprennent leur cours.
Jacques n’a pas abandonné l’idée que la fille pourrait arriver quand même, peut-être que les attelages à chevaux ont eu de la misère. Jacques se reprend à espérer.
La fille vaut plus que mes deux cousines.
C’est Jacques qui l’entend le premier, ses yeux rencontrent instinctivement ceux du chef de gare, ce dernier a lui aussi entendu un bruit de moteurs. Le chef de gare plisse les deux yeux en accent circonflexe, à travers ses vitres de droite, d’où on vient du village. Comme une poudrerie jaune de lumière qui se balance, les lueurs se rapprochent, finalement deux yeux blancs ou jaunes se dessinent à travers la neige, le chef de gare a reconnu ce qui arrive :
— C’est le Bombardier, le Snow du taxi Leblond, des passagers qui arrivent, en retard, mais ça ne dérange rien, le train aussi est déjà en retard.
Jacques a la certitude qu’elle est dans ce véhicule, dans le Snow. Il a bien vu la photo d’un Snow, dans L’Événement Journal et dans Le Soleil. Jacques ne lit jamais L’Action Catholique . Une invention de Joseph-Armand-Bombardier, pour circuler sur la neige, une révolution, ça va faire disparaître les attelages de chevaux, l’hiver.
Le véhicule à moteur est maintenant tout juste à la porte de la gare, dans ce dernier, au volant qui est ni à droite, ni à gauche, mais bien au milieu, le, à la fois maquignon, taxi, homme à chevaux du village, le père Leblond.
De chaque côté du Père Leblond, ses deux plus importants passagers. Derrière le banc de Leblond et de ses deux passagers, deux longs sièges dans le sens du Snow, avec un peu d’espace dans le milieu, pour entrecroiser les genoux et jambes de tout le monde. En arrière de chaque dos des assis, de chaque côté du Snow, des petites fenêtres rondes, dix au total, pour voir un peu dehors, si l’humidité trop froide ne rendait pas les vitres opaques.
Dans la rangée de passagers du Snow, une treizaine de personnes, toutes tassées dans leurs vêtements et dans leurs voisins de sièges.
Jacques endosse rapidement son parkas, sa tuque, ses mitaines.
Certainement qu’elle est dans le Snow.
 

 
Le père Leblond était un vieux du village, il était marié à Ozélia. Une bonne catholique, toute sa vie dans la peur de l’enfer, toute sa vie, à chaque séance obligatoire de confession, une discussion avec son prêtre confesseur, l’homme de Dieu lui disant que pour se mériter le ciel, surtout pour s’éviter l’enfer, elle devait avoir un enfant chaque année.
Les ordres du curé faisaient l’affaire de Joseph Leblond, son mari. Ozélia, de son côté, subissait l’œuvre de chair, le plus souvent par peur de l’enfer. Mais les directives des curés ne déplaisaient pas à Joseph.
Ozélia et Joseph eurent quatorze enfants, des filles et des garçons.
Alice était une des filles d’Ozélia. Pendant que le mari d’Alice pratiquait son métier de cordonnier du village, Alice décide de se lancer un commerce de coiffeuse en transformant en salon pour coiffures une partie de la pièce de cordonnerie de son mari. Père Joseph lui fit aussi cadeau de l’argent pour s’acheter les équipements spécialisés nécessaires, un fauteuil, un énorme séchoir couvre-tête, des ciseaux, des crèmes, des savons, un total de cent-quatre-vingt-quatre dollars.
Le salon de coiffure allait bien, bénéficiant certainement des bons conseils que son père Joseph lui donnait. Alice était moins fervente que sa mère Ozélia, moins esclave des directives et menaces des curés confesseurs. Dans sa jeunesse, les garçons disaient d’Alice :
« Ce n’est pas une fille qui va te mettre la main dessus, mais ce n’est pas une fille qui va t’enlever la main de là. »
Alice a maintenant trois enfants, trois filles, toutes autour de l’adolescence. Sophie, le nom de la déesse de la sagesse ne lui ira jamais, est la fille du milieu. Encore toute jeune, elle est la plus éveillée des trois sœurs, elle commence déjà à connaître son corps, toutes ses ressources, elle connaît déjà quelques plaisirs.
Sophie n’aime pas l’école, elle aime aider sa mère dans la coiffure, se spécialise dans la décoration des visages, les rouges à lèvres, les fards. Un jour, elle veut s’ouvrir un salon de beauté. Elle n’aime pas les curés, les religieuses du couvent, elle aime les gars.
Déjà les garçons d’autour de son âge disent d’elle :
« Si tu ne le fais pas toi-même, c’est une fille qui va te mettre la main dessus, vaut mieux être plus vite qu’elle. »
Sophie était la jeune ville qui occupait la mémoire de Jacques, depuis les fêtes de l’an passé. Elle était la jeune fille aux trois étages, visage déjà bien fardé et lèvres de rouge certainement non discret, poitrine ferme, prononcée, et envoutante pour Jacques, des hanches bien sculptées, attirantes.
Les grands-parents paternels de Sophie demeuraient à Pont-Rouge. Sophie savait que son cousin préféré serait là à l’attendre. Sous ses étoffes d’hiver, elle s’était déjà mis toute belle.
Sophie, question de souplesse, c’était une directive du gars du Snow, le père Leblond, avait du se courber pour se rendre au fond du Snow, elle avait été la première à monter dans le véhicule, la première à finalement s’installer au banc du fond.
 

 
Le premier passager à descendre, un gros monsieur, il se tient visiblement à l’armature de la porte du Snow, il s’agrippe et descend presque à reculons. C’est le Père Leblond qui le suit. De l’autre porte, c’est une femme qui descend, la femme à Leblond. Elle connaît le Snow, elle sait que les deux sièges de chaque côté du chauffeur se basculent, vers l’endroit des pieds, comme une boîte qui serait fermée par le dos du siège. C’est pour permettre à la filée de passagers d’en arrière de sortir plus aisément.
De son côté, Leblond a aussi plié le siège. Les passagers se présentent des deux côtés, avec chacun son bagage de mains, des cadeaux des fêtes pour tout le monde.
Pour mieux voir à travers la poudrerie, Jacques s’est placé à mi-chemin entre la porte de la station et le Snow. La première dans le Snow, la dernière à en sortir. Il la reconnaît dès qu’il lui voit le premier étage, les yeux étincelants, elle vient certainement de se rougir les lèvres, l’étage d’une poitrine gonflée, comme si elle avait resserré son long manteau autour de ses hanches. Du nouveau pour Jacques, Père cordonnier lui a certainement fabriqué sa plus belle paire de bottes noires, lacées, hautes jusqu’à sous le manteau.
La fille ne le voit pas, les deux paires d’yeux ne se rencontrent pas.
Aucun contact, même pas visuel.
Jacques est bouche bée. Il avait prévu un contact visuel, comme si elle l’avait reconnu, sur le train, aux fêtes de l’an passé. Il s’était préparé des phrases plates :
«   Me semble qu’on s’est vus l’an passé, sur ce même train. »
« On a des grands-parents voisins, tes parents viennent de Pont-Rouge ? »
« Me semble que je t’ai déjà vue quelque part ? »
Ç’a s’est passé trop vite, il faudra que je m’y prenne autrement. Dans la station, elle a ouvert son manteau, à droite maintenant une grande rangée de boutons de couleur crème, qui vont de la gorge jusqu’aux demi-bottes, à gauche une longue crémone couleur des boutons, le manteau ouvert, tissu feutré noir dedans, brun chevreuil dehors. Dans le milieu de tout ça, une poitrine dépareillée, sous un gilet comme strippé, du même crème que les boutons et que la crémone.
Elle parle au chef de gare, elle le questionne sur la machine qu’elle ne connaît pas. Le chef de gare est tout heureux de démontrer ses compétences de transmettre les informations, il utilise le manipulateur, ça s’appelle une pioche dans le métier, ajoute-t-il. Des di, di, di et des da, da, da, chaque lettre a sa quantité et son ordre.
La science du chef de gare va plus loin, la fille écoute, pose des questions, un autre jeune s’approche, pose d’autres questions au chef de gare, sans regarder ce dernier cependant. Jacques a les yeux sur la fille, peut-être qu’elle va se risquer à lui parler.
Chaque coup de pioche, tu coupes le courant, par les fils de télégraphe, la coupure s’en va là-bas, une autre gare, une autre station. Voilà l’explication pour tant de fils sur les poteaux qui suivent les voies ferrées. Il faut connaître par cœur les di, di, di, da, da, autrement, à l’autre bout, ils ne nous comprendront pas. Le système nous permet de contrôler les trains, chaque station informe le chef de train, lorsqu’il passe devant une station. Le train n’a même pas besoin d’arrêter, on lui passe un genre de lasso, au bout d’une canne, il récupère l’enveloppe, chaque chef de gare informe ainsi le chef de train.
Voie accessible, voie autorisée, voie défendue.
Un chef de gare, ça contrôle tout le trafic des trains.
Mais, il faut savoir le Morse.
Jacques se cherche une occasion de couper la parole au chef de gare, engager un brin avec la fille. Il lance une phrase pour tenter d’ouvrir une conversation :
Dans les cadets, ils apprennent le Morse, l’an prochain, je vais être en kaki, deux semaines, je vais apprendre le Morse.
Belle tentative de la part de Jacques, mais la fille n’a pas bronché dans son écoute du chef de gare, et le chef de gare n’a pas bronché non plus dans la démonstration de ses connaissances, décidément, il préfère l’attention de la fille au jeune arrogant qui ne se mêle pas de ses affaires.
Subitement, tout le groupe qui se trouve dans la gare se fait silence, le manipulateur de morse commence à émettre ses di di di da da, le chef de gare prend sa position d’écouteur attentif, il note chaque lettre au fur et à mesure qu’elle entre.
Tous les voyageurs présents dans la gare savent que les informations qui entrent sont importantes, on écoute sans comprendre. La fille aurait pu se tourner vers Jacques, au moins un petit salut, un petit coup de tête, des yeux qui s’entrecroisent.
Rien.
La fille se penche sur les épaules du chef de gare, elle lit les mots qui entrent, elle saura les nouvelles avant tous les autres. Jacques, toujours positif, pense qu’elle se tournera peut-être vers lui, pour un tout petit signalement.
Les di di da da s’arrêtent, c’est le chef de gare qui commence à piocher son appareil.
Les transmissions durent dix minutes, et le chef de gare se lève, texte de réception à la main. Il annonce qu’il doit parler au chef de train, ensuite, il reviendra, il informera tout le public de la station, dans le train, le chef conducteur et ses assistants feront les wagons, chaque fois avec les nouvelles à date.
La fille sort un petit miroir, un bâton à lèvres, un petit peu de rouge, elle s’allonge lèvre sur lèvre, pour bien étendre. Elle ferme son petit sac, jette un regard partout et nulle part, une démarche à manteau ouvert, elle passe tout juste devant Jacques, son buste est encore plus beau. Il est certain qu’il a humé une bonne odeur, son mouvement de hanches s’arrête, elle s’appuie sur le bord d’une fenêtre de la gare, celle qui donne sur les trains, sur la double voie ferrée.
Serait-elle en train de m’agacer, est-elle en train de vouloir jouer avec moi ?
En plus d’être belle, une brillante ?
Le chef de gare revient, les quelques pieds entre le train et la gare l’ont enneigé, il secoue ses bottes, enlève son casque de fourrure à oreilles, il débute ses annonces.
— Pour ceux qui ont déjà leur place dans le train, ne soyez pas inquiets, le chef de gare va déplacer le train, il doit libérer la voie principale, pour permettre l’arrivée du chasse-neige ferroviaire, qui va partir de Québec, la voie est officiellement fermée jusqu’à Trois-Rivières. Quand le chasse-neige sera passé, votre train le suivra.
Pour le moment, un aiguilleur est en train d’ajuster les rails, pour que l’on puisse ramener notre train sur la side line .
Ensuite, je vais envoyer un télégramme à la Gare du Palais, que la main trail est claired .
Les autres nouvelles, c’est que l’on devrait être capable de repartir vers deux heures du matin vers Pont-Rouge, puis Trois-Rivières. J’ai commandé du lunch, le gars du Snow, le père Leblond, il va revenir avec une fournée de pain frais de ce soir, le boulanger du village de L’Ancienne-Lorette, une fournée pour nos passagers, avec des œufs à la coque, du café, de la mélasse pour tartiner nos pains.
Ceux qui veulent dormir, aussi longtemps qu’il y a de la place dans la gare, pas de problème. Pour les autres, le train est bien chauffé, vous pourrez dormir sur vos bancs de train. Le train-bar continue d’être ouvert.
Bon bout de nuit à tout le monde. Je vais m’occuper des deux poêles moi-même, n’y touchez pas, pour la sécurité.
Les bruits des deux poêles, les coups de vent et de poudrerie du dehors, la chaleur du dedans la gare, une certaine monotonie s’installe, tout le monde s’endort, ou presque.
La fille est toujours à la fenêtre, la tête tournée vers on ne sait où.
La fille ne dort pas.
Le gars ne dort pas, pas plus qu’elle.
De temps en temps, elle le cherche dans la vitre qui réfléchit la silhouette du grand garçon. Elle est bien consciente que le gars la surveille, il veut certainement l’approcher, mais il ne sait pas comment. Elle se demande si elle pourrait être un peu plus genre coopérative, au moins un regard, peut-être un début de sourire.
Ça enlèverait quoi à sa rencontre avec son cousin qui l’attend peut-être à Pont-Rouge  ? C’est un beau garçon, grand, bien habillé, peut-être l’air un peu fendant, un gars de la ville, un gars de Québec.
Il n’a pas l’apparence d’un gars qui travaille, des mains délicates, aucune marque de mains qui travaillent.
Mais je ne m’endors pas, lui non plus, possible qu’il embrasse bien.
Tous les gars embrassent bien, si la fille sait s’y prendre.
Il va certainement m’offrir de prendre une marche sur le bord du train, peut-être en arrière de la gare, un petit coin à l’abri des yeux des autres, à l’abri du vent.
Je suis certaine qu’il va passer sa main.
Sinon, je l’aiderai, je suis certaine qu’il ne va pas me retenir.
Une petite pratique, avant Cousin.
Dans la tête de Jacques, une série d’options sur comment casser la glace défile. Il se cherche une phrase intelligente, une remarque, une question qui ne doit pas la laisser indifférente, il a assez viré autour, ils ne sont que leurs deux à ne pas dormir, il n’y a aucune justification pour qu’ils ne puissent se parler. Il se repasse quelques entrées en matière :
« Toute une tempête, c’est la première fois que je vois ça. »
« Est-ce que tu demeures dans cette région-ci ? »
« Un petit voyage des fêtes ? »
« Je pensais qu’un train, c’était invincible, quelle que soit la rudesse des éléments. »
Il n’arrive pas à s’entendre lui-même sur les mots à dire, ses pensées l’ont rendu distrait dans sa démarche, sans s’en rendre compte, il s’est déplacé jusqu’à la fenêtre, il touche presque la fille.
C’est la fille qui prend la parole, une phrase de sa mère :
— Un vent à écorner les bœufs.
La réponse lui vient mal :
— Oui, mais heureusement pour eux, les bœufs sont dans les étables, de ce temps-ci.
La fille a son plan.
— Je suis Sophie.
—  Je suis Jacques Delisle.
 

 
Le chef de gare avait prévu relativement juste, vers les deux heures du matin, il annonce que la voie est libre. L’aiguilleur est en train de repositionner les rails, le train va quitter la voie d’évitement, la route vers Trois-Rivières est cleared . Quelques minutes avant, le chasse-neige ferroviaire était passé, renvoyant aux vents et dans toute la nature, des tonnes de neige qui avaient obstrué la voie des rails. Les passagers qui avaient passé une partie de la nuitée dans la gare sont invités à reprendre leurs sièges dans leurs wagons respectifs. Pour ceux qui partent de L ’Ancienne-Lorette, c’est également le temps de l’embarquement.
Sophie est dans les wagons de tête, grand-père, avec son Snow, est un ami des gars de train. Jacques et elle ont eu un bon échange, il est convenu qu’ils se verront à l’église de Pont-Rouge, à l’occasion de la messe de minuit.
Elle lui a proposé un plan.
Dans son lui-même, Jacques trouve le plan dangereux, mais dans son lui-même, Jacques pense qu’il est un homme, si la fille est aussi audacieuse, lui, l’homme, il doit au moins suivre.
 

 
Dans la paroisse de Notre-Dame de L’Ancienne-Lorette, chaque mois de mai, c’était au tour de l’église de la paroisse de recevoir le Saint-Sacrement. À l’époque, c’était le curé Onézime Nadeau qui, avec l’ostensoir de son église, se déplaçait jusqu’à la paroisse de Notre-Dame-de-la-Pitié, d’où l’hostie du corps de Christ était déplacée d’un ostensoir à l’autre pour être exposée, dans toute sa splendeur, dans le cœur de l’église de Notre-Dame de L’Ancienne-Lorette.
Pendant Quarante Heures, les paroissiens laïques se diviseront la tâche de la garde et de l’adoration de l’hostie, du corps du Christ. Dans son homélie du dimanche précédent, le curé annonce que des confesseurs de l’extérieur seront, pendant toute la période des quarante heures, disponibles pour les confessions, pour nos bons paroissiens qui seraient plus à l’aise avec des prêtres qu’on ne connaît pas.
Bien certain que les quelques prêtres étrangers étaient reçus à coucher au presbytère de la paroisse hôtesse. Après les séances de confession de début de soirée, le curé hôte offrait vin et autres alcools à ses bons amis les religieux.
Chaque verre de bon liquide déliait les langues, les histoires d’impureté étaient les plus populaires, une description n’attendait pas l’autre, du plus en plus juteux, chaque curé aimait les descriptions de l’autre confesseur.
Les verres de boissons alcooliques faisaient leur œuvre.
On discutait maintenant des pénitences à prononcer. Pourquoi ne pas suggérer aux filles les plus audacieuses un genre spécial de pénitence, pourquoi pas un plaisir pour le confesseur, dans la noirceur et l’intimité du confessionnal ?
L’abbé Victor Lamontagne avait trente-huit ans, un prêtre qui n’avait pas pu résister aux conseils de sa mère, elle le voulait prêtre à tout prix. Victor était devenu prêtre, mais était demeuré homme.
Après les consommations et quelques galettes de fin de soirée, chaque prêtre avait sa chambre. Pour Victor, encore une longue nuit de piété et d’idées impures. Ce qu’il avait déjà entendu au cours de ses séances de confessions, les descriptions et commentaires dans la soirée avec ses amis curés, tout ça l’énervait.
Il récitait des Je vous salue Marie , mais peine perdue, de fortes idées de sexe lui revenaient. La nuit est et continue d’être longue.
Le matin arrive enfin, l’abbé Victor est responsable de la messe matinale, c’est la journée des Quarante Heures, dont l’avant-midi est prévue pour l’assistance des jeunes filles de la paroisse, la messe, la confession, la pénitence, l’absolution.
Sophie est dans l’assistance.
Du haut de sa chaire de prédication, le prêtre n’a pas pu ne pas cibler Sophie parmi toutes les autres demoiselles. Alors que toutes les filles et femmes doivent porter une couverture de tête, Sophie dérobe à la règle, elle s’est modelé une haute coiffure, avec, tout en haut, un genre de beignet, d’un attirant rouge vif.
Le rouge à lèvres n’est pas de mise à l’église, Sophie s’en est décorée sur son tour de bouche.
Un maquillage des yeux, en plus.
Ni les gorges déployées ni les poitrines trop suggestives ne sont les bienvenus dans la maison de Dieu. Sophie porte sa jolie blouse, d’une trop grande ouverture pour l’occasion, surtout pour l’ostensoir d’en face, avec son Saint-Sacrement.
La vue de l’abbé Victor, du haut de la chaire, donne maintenant exclusivement sur Sophie. La cadence de la prédication se modifie, d’un côté du cerveau, les discours de l’Église :
Impudique point ne sera, ni de corps, ni de consentement.
L’œuvre de chair ne désirera qu’en mariage seulement.
De l’autre côté du cerveau, le discours satanique :
Cette fille est là pour toi, elle te fait signe.
Elle n’a pas choisi cette place devant toi par hasard.
Victor passe quelques lignes de son discours, personne ne s’en aperçoit. Il termine en soulignant la miséricorde infinie de Dieu, et il invite les filles à son confessionnal, juste après la messe.
Dans la sacristie, où sont situés les deux confessionnaux, avec chacun son confesseur, dont l’abbé Victor, les demoiselles se sont installés sur la rangée de bancs devant les confesseurs qu’elles se sont choisis.
L’abbé Victor est visiblement le plus beau et le plus jeune des deux curés. C’est lui qui a attiré le plus grand nombre de demoiselles, une quinzaine, à peine huit filles demeurent de la rangée de l’autre prêtre.
Sophie s’est placée au dernier banc occupé, elle veut visiblement parler longtemps à l’abbé Victor, elle en a peut-être long à dire, ou peut-être ne veut-elle pas être dérangée.
Vêtu maintenant de son trop long surplis tout en dentelles sur son fond de soutane noire, son chapeau barrette, l’abbé Victor entre dans la sacristie et va s’installer sur le moelleux siège cousiné de la partie centrale du confessionnal, la partie pour le prêtre.
Le prêtre, lui aussi, a remarqué la dernière qui se confesserait, c’est la belle Sophie.
Elle est belle, elle doit faire des péchés intéressants.
Elle pourrait même m’instruire.
Peut-être qu’elle m’aiderait à mieux comprendre les pénitents.
Dans les quatorze filles qui passent, une visiblement grosse qui s’accuse du péché de gourmandise, une qui a volé un pain chaud, par la porte arrière de la boulangerie, une qui a blasphémé, comme son père le fait toujours, ajoute-t-elle comme pour se justifier.
Toutes les autres ont eu des problèmes de pureté, ou d’impureté.
Un cas triste, avec le riche du village, mon père travaille pour lui, y perdrait sa job, si je disais non.
Enfin, la sacristie est vide, sauf la dernière pénitente, Sophie, elle est maintenant agenouillée, dans l’isoloir, côté droit du prêtre.
Victor est à bout de nerfs. Il se sent chauffer ses propres dessous de bras. Il a une impression, comme si c’était lui qui allait être confessé.
En ouvrant le petit panneau coulissant, à travers la grille cartonnée qui se découvre, la première odeur de la journée, comme un doux parfum. La fille, pas tellement de lumière, mais tout le découpage est là. Comme un film en noir et blanc. Mais ce n’était pas un film muet. La fille passe déjà à l’action.
Mon père, j’ai bien vérifié, la sacristie est complètement vide. Je veux te voir en personne, pas à travers ce carton avec des trous.
L’espace d’une seconde, le prêtre n’eut pas le temps même d’un début de réponse.
La fille était sortie de sa partie du confessionnal, elle avait ouvert et refermé la porte centrale, celle du curé. Elle est déjà assise sur les cuisses du prêtre, tout son corps se belottant sur le surplis blanc et ses dentelures sur fond de soutane noire.
Le curé ne peut dire un seul mot.
 

 
Dans le village de Pont-Rouge, les nouvelles fraîches venaient du Père Leblond, maquignon, le gars du Snow. Grand-père Delisle avait su à l’avance que le train avait été retenu par la tempête, il avait attelé très tôt le lendemain matin de l’horaire prévu, lorsqu’il atteignit la gare de Pont-Rouge, l’aurore se pointait à peine. Il fut le premier à installer sa carriole et ses deux chevaux en arrière de la station, le meilleur endroit de la place pour protéger ses chevaux contre les rafales.
Question de commodité, il retire les deux énormes peaux poilues des deux sièges de la carriole, et en installe une sur le dos de chacune de ses bêtes. Les chevaux y trouveront leur profit en gardant leur chaleur sous les couvertes. Un peu plus tard, les passagers y trouveront leur profit en récupérant la chaleur de l’attelage. Pour la forte senteur des chevaux, ce sera le prix à payer pour geler moins sur le retour vers la ferme de Grand-père.
Dans la gare, Grand-père est seul avec le chef de gare. Ce dernier, bien fatigué de sa nuit très longue et très occupée, était en train de roupiller, la tête sur sa pioche, pour ne pas manquer le prochain télégramme.
Le chef de gare engage la conversation, s’ennuie des attelages de chevaux qui se font de plus en plus rares à la station, de plus en plus de gens utilisent le Snow, c’est comme les nouveaux tracteurs, dont on commence à parler, des inventions qui vont tuer les chevaux.
Heureusement que le Père Gédéon Bussières tient encore le coup, il ne manque pas un seul train, trente-trois ans cette année, chaque matin, chaque soir, il apporte la malle du village et se retourne avec la malle du train. Le matin, c’est lui qui livre l’Événement Journal au bureau de poste, pour les abonnés seulement, chacun a son nom, sur un petit collant jaune. Le soir, Bussières fait la même chose, pour la livraison du journal Le Soleil.
Cette année, pour les fêtes, le plus gros train, ce sera ce matin. Normalement, la mairie et son équipe doivent arriver, le maire dans la très haute carriole fait exprès pour l’événement, pour les touristes qui nous arrivent pour les pique-niques l’été, pour nos auberges l’hiver, pour notre grande nature, nos lacs, nos poissons, nos chevreuils, nos perdrix.
À cause du curé Gosselin, une espèce de vieux fou, on a eu peur d’une diminution du touriste de fins de semaine. Du haut de sa chaire, curé Gosselin s’est mis à voir des scandales partout avec nos touristes visiteurs, de l’ivrognerie, des bagarres, des danses, des promenades des jeunes couples dans le bois, des bains de nus à la rivière.
Il y a quelques années, le vieux fou avait même communiqué avec l’archevêque de Québec, le cardinal Villeneuve, ensemble, ils ont tout fait pour tuer le touriste de Pont-Rouge, jusqu’à une lettre épiscopale, lue par les curés de toutes les paroisses autour de la ville de Québec, jusqu’à Pont-Rouge.
Dans le temps, certains curés ajoutaient leur grain de sel à la lettre épiscopale, ils disaient que ceux qui partaient pour une fin de semaine à Pont-Rouge commettaient un péché mortel d’intention, ils devaient s’en confesser. Heureusement, nos touristes ont continué et continuent à venir.
D’ailleurs, l’attelage du maire arrive, avec sa carriole deux fois grandeur nature, le cocher, le père Noël, sa duchesse, le maire, un invité commanditaire, Marcellin Laroche. Chaque année, Laroche fournit carriole et chevaux. Il possède l’auberge du coin, le lieu de perdition honni par le curé. En chaire, à son sermon de la grand-messe, le curé a nommé Laroche, un agent du diable, son auberge, la porte de l’enfer.
Depuis ce sermon, Laroche n’entrera plus dans l’église paroissiale. Le curé mourra quelques années plus tard, la femme de Larouche aidant, la diplomatie du nouveau prêtre, l’hôtelier Laroche se confessera, il réintègre l’Église.
Suivent une bonne quinzaine d’attelages et de carrioles. Tant de chevaux étrangers qui ne voient pas souvent, les bêtes sont énervées, les cochers se paient un petit coup, c’est l’enthousiasme collectif.
Paul-Émile Germain a un attelage, un bandeau publicitaire, le même depuis six ans, il vend des meubles et appareils électriques.
Le seul policier de la ville, Jean-Marie Paquet, fait son possible pour le maintien de l’ordre.
Les chevaux sont les premiers à signaler l’arrivée du train, les sifflements d’abord, les bruits de la locomotive, un peu avant la gare, les hautes roues de fer semblent diminuer leur vitesse, les arbres de transmissions, entre les essieux, deviennent visibles, ils vont s’arrêter. Les vents ont viré de bord, l’opaque fumée noire s’en va vers l’arrière du train.
En prolongement de la toiture, au bout de la gare, comme un long bras avec à son bout, un cercle métallique, un fil, une enveloppe. Le train se meut au ralenti, mais le conducteur s’est sorti le bras, depuis le cercle métallique, il récupère l’enveloppe, des copies de télégrammes pour le chef de train, d’autres renseignements : des voies sont cleared , des voies sont closed , des side lines sont prescrits, tout est noté à la minute, pour le contrôle de chacun employé du train. Ils ont tous leur bonne montre à chaîne, fournie par le chemin de fer. Chacun vérifie des responsabilités.
Pour cet arrêt, le bras à cercle n’aurait pas été nécessaire, tellement le temps est long pour la descente des nombreux passagers.
Pour ne pas perdre leurs chevaux, pour l’arrivée du train criant et épeurant, tous les attelages ont été tenus à la bride, sécurité oblige. Tout le monde à chevaux se souvient d’un mors aux dents, mauvais souvenir de plusieurs années maintenant, quatre chevaux et attelages impliqués, quatre morts, un bébé, une femme enceinte. On avait dû achever deux chevaux, les deux premiers morts sur le coup.
Dans le train, chacun s’étire et se ramasse. Le grand débarquement. Chacun reconnaît les siens, des fois son attelage, des fois la bonne et fidèle vieille jument. On se donne la main, on s’embrasse. Les couvertures de poils quittent les dos des chevaux pour les épaules des passagers, les chevaux se placent dans l’ordre du plus rapide, on sort de la montée de la station, à l’intersection du chemin public, peu vers le rang à droite, les autres vers le village.
Du village, au carré de l’église, chacun vers son rang.
Jacques est au tout devant de la carriole, debout sur le support à pieds, avec Grand-père. Depuis la gare, il attend les cordeaux, pas sur la montée de la gare, pas dans le village.
À la virée du grand rang, Grand-père lui passe les cordeaux.
Tu feras attention à la montée de la maison, les vents ont fait un écart, un creux, sur la terre, de la glace. Ne nous verse pas là.
 

 
Pour le soir de la messe de minuit, la carriole à doubles attelages est bondée de parentés. La tempête est terminée, le cantonnier du rang a passé sa gratte pour arrondir les bancs de neige trop abrupts, les deux chevaux filent d’un trot léger, Jacques est aux cordeaux.
Grand-père, père et oncles se paient chacun leurs petites gorgées, toutes du même flash de gin. Les hommes se préparent à la confession. Les deux confessionnaux, c’est une règle bien établie, vont fermer précisément à minuit. Il n’y a pas un homme de la famille Delisle qui aime la confession, un peu de gin va les aider à mieux se préparer, comme ils le pensent, le curé devra être miséricordieux.
Les deux chevaux et Jacques sont en complet contrôle du voyage. Les deux chevaux auraient filé directement à l’écurie du marchand du village, pas loin de l’église, n’eût été l’attention de grand-mère qui avertit Jacques de faire un arrêt devant l’église. Ensuite, Grand-mère ajoute : « Tu iras dételer. »
Sur le parvis de l’église, quelques évidences que les Delisle ne sont pas les seuls à se payer des petites gorgées. Déjà, sur le banc de neige, une bonne bataille à coups de poing entre deux boxeurs, d’autres interviennent, chacun tire un boxeur de son côté, l’atmosphère se relâche. Les deux boxeurs entrent dans l’église, chacun par leur porte, le premier par la porte du côté Épitre, le second par la porte Évangile. Des amis suivent chacun d’eux, s’il fallait que la chicane reprenne au confessionnal.
Jacques n’a rien vu de tout ça, il est seul avec la carriole à trois bancs, les chevaux l’amènent devant l’écurie du marchand. Dans l’écurie, une rangée de stalles, dix de chaque côté, dans chaque stalle, les chevaux sont entrés à reculons, tous ont la face bridée, attachée près du plafond. De cette façon, les chevaux nerveux ne pourront pas mordre, encore moins ruer.
C’est pour Jacques sa première expérience de dételage en hiver, à la noirceur en plus, même pas de lune. Il n’est jamais entré dans ce genre d’écurie. Faudra-t-il payer ?
Parmi tous les attelages qui vont stationner à cet endroit, aucun des usagers ne connaît Jacques, mais tous connaissent les deux chevaux. Un genre plus sympathique dit à Jacques :
— Tes deux chevaux, ils vont dans les deux stalles qui se suivent, la cinq et la six.
Jacques a bien de la misère à dételer, chacun des deux chevaux piétine, les deux voudraient entrer en même temps dans l’écurie. Quelqu’un lui crie que sa carriole est mal stationnée, tu prends la place de deux, deux bons samaritains viennent l’aider, un des deux chevaux est enfin bridé dans sa stalle, les deux hommes laissent Jacques et sa pouliche seuls dans l’écurie, il entend un des deux hommes dire en sortant :
—  N’oublie pas de souffler le fanal.
Mais la pouliche est nerveuse, elle comprend que Jacques n’est pas en confiance. Trop vite, la pouliche entre face en avant dans la cinq, la seule stalle libre maintenant. Dans sa nervosité, la pouliche a accroché tout son harnais, voilà l’attelage à terre, sous la jument, dans la stalle.
Jacques se tourne vers la face de la jument adulte, comme pour lui demander quoi faire. La jument hennit, avec ses yeux sans blanc, des yeux qui regardent partout et nulle part.
Elle veut de l’eau. J’aurais oublié la chaudière d’eau.
Tous les autres ont bu, sauf les miens.
Enfin, la pouliche est virée de bord, le harnais est installé, les chevaux ont bu.
Il réalise qu’il est tout trempé de sueurs, sans se rendre compte qu’il sent le cheval des pieds jusqu’à la tête.
Dehors, dans la carriole, il oublie les couvertures de poil.
Dehors, sur le parvis de l’église, deux lampadaires de lumières jaunâtres n’éclairent personne. Il doit être minuit passé.
Il est déjà en retard pour son rendez-vous, dans la sacristie, dans le confessionnal.
Sophie.
Les églises sont toutes pareilles, d’un même plan. Il connaît son église de Québec, il en a visité plusieurs. Il suit des traces de neige battue, du côté du presbytère, il cherche la porte du curé. Personne ne sera à cette porte, tout le monde est à la messe de minuit.
Enfin la porte, un grand passage, peu d’éclairage. Il entend :
Minuit Chrétiens, c’est l’heure solennelle
Où l’homme Dieu descendit jusqu’à nous
Pour effacer la tache originelle
Et de son père arrêter le courroux
Le monde entier tressaille d’espérance
À cette nuit qui lui donne un sauveur
Peuple, à genoux, attends ta délivrance
Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur !
Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur !
De notre foi que la lumière ardente
Nous guide tous au berceau de l’Enfant
Comme autrefois, une étoile brillante
Y conduisit les chefs de l’Orient
Le Roi des rois naît dans une humble crèche
Puissants du jour, fiers de votre grandeur,
À votre orgueil c’est de là qu’un Dieu prêche
Courbez vos fronts devant le Rédempteur !
Courbez vos fronts devant le Rédempteur !
Minuit Chrétiens, c’est l’heure solennelle
Où l’homme Dieu descendit jusqu’à nous
Il suit les paroles et la musique et l’échappe belle, il était tout juste derrière l’autel, quelques pas de plus, il rejoignait les prêtres officiants et les enfants de chœur. Il recule sur les pointes de pieds.
Un autre couloir, une grande pièce sans lumière, des ombres de banc, des ombres de statues, des échos familiers de ses bottes sur le bois franc, les sacristies sont toutes pareilles. Il touche les côtés de bancs, ses doigts lisent 18, 17.
Il sait qu’en avant, confessionnal de droite, la fille est là, sur le siège moelleux du centre.
Les chiffres des bancs baissent, son pénis monte, encore des sueurs, beaucoup sous les bras.
Peut-être qu’elle l’avait senti venir.
Il entend le déclic d’une porte que l’on ouvre, une main qui rejoint la sienne, et les deux ne font plus qu’un.
D’abord, sa Sophie mène la charge, elle sait très bien où elle va.
Ensuite, Jacques charge à son tour, il sait très bien où il va.
Dans un bruit de fond, du cœur de l’église, ils entendent :
Il est né le divin enfant, chantons tous son avènement.
Pour les deux également, tout un événement.
Jacques souffle d’une respiration tremblante, il faut s’en aller.
Sophie est une brillante, elle lui propose une question choc, certainement pour le calmer, dans la noirceur, il devine son sourire intelligent et ironique :
— C’est ça qui sent le cheval, ou si c’est le cheval qui sent ça ?
Tous les deux rient, ils sont d’accord pour un dernier péché mortel, la langue dans la bouche.
Jacques reprend le corridor vers la porte du curé, directement à l’écurie, une deuxième chaudière d’eau pour ses chevaux, d’autres bêtes hennissent, elles ont soif, il est généreux.
Il a tellement eu une belle messe de minuit.
La pouliche le regarde drôlement, comme si elle savait.
Elle est jeune adulte, comme Sophie.
Il prépare son attelage. Un excellent alibi pour la messe de minuit.
 

 
Le mois de juin suivant, Jacques obtient enfin une importante promotion, il remplace quelques fois Grand-Père sur la belle et moderne faucheuse à deux chevaux, six pieds de faux. Il se demande comment les vieux devaient être patients dans le temps, quatre pieds de faux, quasiment cent heures de plus d’assis sur le siège métallique, rivé en direct sur l’essieu du vieux modèle à quatre pieds.
Un siège à ressorts, plus haut, une meilleure vue. Il attelle son team de chevaux. Grand-père est déjà dans le champ à couper depuis l’avant-midi. Il va faire à la faux manuelle le premier six pieds sur les longs côtés du champ, pour donner du chemin aux deux chevaux, sans piétiner le bon fourrage. Hier soir, avec sa meule de pierre, Jacques a bien aiguisé la faux manuelle.
Grand-père a donné les coups de meule de finition. En faisant le chemin des chevaux, de temps en temps, au besoin, il donnera quelques coups de pierre, ça va mieux après, et ça lui permet de s’essouffler.
Plus tard, Grand-Père reprend le contrôle de la belle McCormick, Jacques va atteler le vieux Prince sur le râteau, une bonne soixantaine d’andins à effectuer, avant le ramassage, le foulage, l’engrangement dans le fenil.
Jacques a-t-il vraiment eu l’impression que Prince l’avait regardé drôlement, comme il le dira plus tard, après le terrible événement. D’autant plus que Prince portait sa tête toujours relativement haute, ce matin-là, la tête était basse, se rappelle-t-il. Basse comme dans le prolongement de son dos. Mais Prince est attelé, dans le chemin menant au fourrage maintenant couché, épars, sous l’éjection des dents de la faucheuse.
Le champ d’aujourd’hui était celui tout juste après celui au beau trèfle tout de rose fleuri, c’est l’heure où les vaches y ruminent leur déjeuner, un chemin vers la traite de ce soir.
Subitement, là où il n’y a qu’un tout petit coteau, Prince s’arrête, ses deux pattes antérieures s’élèvent, ses pattes d’en arrière le soutiennent l’espace d’une seconde, et la bête tombe de plein côté, les solides brancards tiennent le coup, c’est le râteau qui suit, le cheval est pris dans l’étreinte râteau brancard, Jacques réussit à bien tomber.
Deux jambes du cheval, côté droit, sont complètement inertes, les deux autres se saccadent brusquement en quelques ruades. La longue tête de Prince, un plein côté sur la terre battue du chemin de ferme.
Aller à la bride ?
Détacher les brancards ?
Courir à Grand-père ?
La tête est celle d’une bête sans connaissance, rien à faire avec la bride, il tente de lui enlever de la gueule, peut-être que ça va lui faciliter la respiration. Rien à faire.
Les cuirs du harnois sont trop bandés, impossible de les fléchir légèrement, le râteau est trop lourd, trop mal renversé.
Le cheval s’agite, une ruade, encore du côté des jambes encore mobiles, celles qui ont déjà rué.
Une course vers le champ de Grand-père. Dix minutes plus tard, Jacques est à genoux au cou de la bête, il ne sait pas où prendre un pouls, mais le ventre bouge, le ventre respire. Il voit l’ombre de Grand-père tout juste sur lui.
Prince a un côté de paralysé. Il n’y a plus rien à faire, il va mourir. Je dois lui éviter les souffrances.
Jacques entend le verdict.
Prince aussi a compris, un court gémissement, les mêmes deux pattes se soulèvent et se rabattent en saccades.
— Va vite à la maison, demande à Grand-mère la 22, avec le magasin de balles. Fais ça le plus vite possible, le cheval souffre.
Prince, à demi-conscient, sait qu’il est en train de mourir. Grand-père, à genoux, a tenté de soulever la tête de l’animal sur sa cuisse, sans succès. Il a réussi à enlever la bride, un peu plus d’aisance pour le cheval, peut-être.
Grand-père a dix minutes pour pleurer, pleurer tout fin seul avec Prince, un enfant de la ferme, sa mère était une superbe jument à robe blonde, crins blonds, la belle élancée, sa jument du dimanche pour la messe, pour les baptêmes des enfants.
Grand-père, dans le temps, avait déjà un étalon, n’en avait pas besoin de deux, il avait castré Prince. À ce moment, le jeune poulain lui avait fait un drôle d’œil.
Grand-père s’en souvenait encore. Il lui restait quelques minutes pour parler à Prince.
— Je te demande pardon, pour ta castration. Je te remercie pour ton quart de siècle de vie, que tu as donné à la ferme, pour chacun de nous.
Les larmes du vieux fermier rejoignaient la tête de la bête, coulaient sur son museau.
Grand-père étendait de sa main, ses propres larmes, comme pour scinder un message, peut-être d’amour, entre l’homme et la bête.
Grand-mère et Jacques arrivent, avec la carabine.
De son autre main, Grand-père s’essuie le visage.
Pour les prochaines minutes, il ne pourra dire un mot, Grand-mère non plus. Jacques avait tout compris. Il sera toujours discret.
Comme si Grand-mère prenait la décision que c’est le temps, elle sort une balle du magasin, pour le canon de la 22.
Jacques se rappellera toujours du canon, en plein collé sur le front de Prince, le coup fatal, tout un corps en dernier sursaut, et puis rien.
Mais du sang partout.
 

 
Dans l’arrière-cour, loin derrière la maison, au bout du verger, un énorme pin, comme un grand protecteur du verger, de la maison, des gens des alentours, le seul témoin vivant des générations de Delisle. Aux pieds de l’arbre, un petit carré de jardin, des pivoines en juin, des roses jusqu’à l’automne.
Sous les fleurs, des histoires d’enterrements. Les chevaux, les chiens, une seule fois, une chèvre.
Aujourd’hui, Donné creusera, pour Prince.
On remettra dessus la terre déplacée, les rosiers déplacés, d’autres fleurs.
Dans les plantes à fleurs qui vont continuer à pousser, à donner du calme, de la beauté, de la bonne senteur, il y aura toujours un peu de Fido, de Médor, un jour de Woibo, des Prince, des Nelly, des Catin, La Chevrette.
Sur le carré de fleurs, Grand-Pin, pour longtemps, sera l’ultime témoin et gardien, avec tous ses vivants et ses morts.
 

 
Jacques connaissait peu Donné. C’était une histoire vague et vieille.
Alors le jeune homme, Donné, s’était présenté au village, dehors, en face du magasin général. Le froid de l’automne commençait, les jours courts aussi commençaient. Le jeune adulte était maigre, transi de froid, pas trop de vêtements. Des yeux pas trop bêtes, un regard direct, non fuyant.
Décidément, pas quelqu’un qui allait mourir demain, mais quelqu’un qui aurait un dur hiver. Le grand-père de Jacques sort du magasin général, l’homme s’adresse à lui :
— Vous avez un poulailler ? Je me ferai un nid, au-dessus des poules. Je travaillerai, je connais les vaches, les étables, les écuries, j’ai labouré, j’ai fait boucherie, je ne suis pas voleur.
Je travaillerai pour un repas, jusqu’au printemps. Si vous me gardez à ce temps, je ferai un jardin pour tous, de cette manière, je me ferai un deuxième repas par jour.
Si vous êtes satisfait, je prendrai le tabac, au printemps, je planterai du tabac, pour ta famille, pour moi.
Je ne demande pas plus, je n’ai pas plus à dire.
Je me donne.
Si ça marche, appelez-moi Donné.
Grand-père Delisle pense qu’un gars direct comme ça, du vocabulaire comme ça, des circonstances comme ça, une détermination comme ça. Il y a peut-être du bon dans cette affaire-là.
Depuis la crise de 1929, les Donné étaient un peu à la mode.
Peut-être une bonne main-d’œuvre.
Il n’y a pas grand-chose à voler dans le poulailler.
— Embarque, mon Donné, dans ma calèche.
L’homme avait froid, était très épuisé, était affamé, mais il était satisfait, il commencerait une nouvelle vie. Il était maintenant hors d’atteinte des autorités de l’asile Saint-Michel Archange, à Beauport. Depuis ses dernières semaines de marche, toujours vers l’ouest, peut-être la ville de Montréal, dont il avait déjà entendu parler, il quêtait sa nourriture, dormait sous les ponts, dans les cimetières, quelques fois sous un porche, ou tout autre endroit que pouvait lui offrir un bon samaritain.
Mais les nuits commençaient à être de plus en plus froides. Il lui fallait une toiture pour l’hiver. En plus de mendier la nourriture, il tentait le marché ultime, il allait se donner. Pour un toit et du manger.
À l’asile, des gens parlaient de se donner, ils disaient que c’était mieux qu’à l’asile.
Donné supportait depuis trop d’années le régime de l’asile, du soir au matin, une cellule à barreau, un lit, une chaise, un seau d’eau, un peu de lingerie personnelle. Chaque matin, un chef de groupe débarrait la porte de sa cellule, qu’on appelait cependant une chambre, et il était dirigé vers les travaux communautaires, sur la ferme de l’asile. Dehors l’été, dans les bâtiments l’hiver.
Avant l’asile, il y avait eu l’école des frères, apprentissage de la lecture, de l’écriture, de la religion, des notions d’agriculture. Il lui fut souvent proposé de devenir un frère, un religieux, il refusait toujours.
La congrégation ne pouvait garder les jeunes laïques, mais la congrégation avait une voie d’évitement, envoyer ses jeunes laïques travailler à l’asile.
Avant les frères, il se souvenait des religieuses, des enfants comme lui à l’étage du rez-de-chaussée, les grandes cours extérieures, des jeux et des petits travaux.
Il se souvenait de l’étage d’en haut, là où on apprenait à marcher et à faire ses besoins personnels.
Il savait que l’étage encore plus haut, c’était pour les bébés. Des séries de couchettes, des bouteilles de lait, des fois des sœurs à cornettes qui avaient ou prenaient le temps de te sourire, sans jamais te donner un nom. Il pense que les religieuses avaient trop de bébés pour savoir les noms.
Au dernier étage, il ne l’apprit que beaucoup plus tard, c’était la maternité, là où se cachaient les filles mères, les mauvaises filles qui avaient conçu dans le péché.
Il y avait deux sortes de filles mères, les filles de pauvres, et les filles de riches. Les filles de riches portaient en permanence un voile sur la tête, pour éviter que qui que ce soit les reconnaisse, pour éviter qu’on sache qu’elle avait eu un enfant illégitime, hors du mariage catholique.
Il a toujours pensé que sa mère devait être pauvre, pas de voile.
Il sait que beaucoup des bébés qui étaient là en même temps que lui, dans les pouponnières, ont été adoptés par des couples sans enfants. Certaines années, ils étaient tous adoptés, d’autres années, les choses allaient moins bien, surtout les années avant la crise de 29.
Il était des années d’avant la crise.
Il savait qu’il avait été baptisé, Pierre Joseph André De Bosco.
Le dix-septième mois qui suivit sa fuite de l’asile de Saint-Michel Archange, un juge homologua le certificat de décès de Pierre Joseph André De Bosco, son corps considéré comme noyé et perdu, depuis les Battures de Beauport.
Pour Donné, le certificat ne lui disait rien.
Le poulailler faisait deux étages, partie du bas, moitié poules, moitié moutons, partie du haut, partie de fourrage, partie comme d’un énorme cabanon, complètement constitué de planches emboitées, pour éviter la vermine. C’est dans cet énorme cabanon que la récolte annuelle de grains, avoine et orge, était entreposée.
Du long du mur côté nord, un escalier étroit, sous l’escalier, comme un établi de planches.
— Tu pourras dormir là, les poules et les moutons vont te chauffer. Tu te feras une paillasse. Chaque jour, tu auras tes trois repas. Aux fêtes, tu auras ton premier tabac. Ensuite, tu n’en manqueras pas.
 

 
Cette soirée-là, Grand-père avait demandé à Jacques d’aller chercher une couple de minots d’avoine dans la réserve, en haut du poulailler. Une chaude soirée de juillet, la porte d’accès au poulailler est ouverte, pour laisser passer les courants d’air. Les poules sont juchées, elles connaissent l’odeur ou la forme de Jacques, les oiseaux ne bougent pas de leur perchoir. Les moutons sont à l’extérieur, dans leur enclos attenant au poulailler.
Jacques voit soudainement des formes d’ombre qui s’agitent, côté bergerie, en même temps qu’un long et incontestable gémissement d’accomplissement.
C’est Donné.
L’homme ne s’est pas aperçu de la présence de Jacques. La moutonne non plus.
Cette dernière a chacune de ses pattes d’en arrière dans chacune des hautes bottes en caoutchouc de Donné. L’homme tient la bête bien enfourchée, chacune de ses deux mains agrippées dans la jeune laine en croissance, la moutonne semble tellement fortement empoignée, que sa devanture ne porte pas à terre.
La bête n’a pas bien l’air de savoir ce qui se passe, à moins qu’elle comprenne les gémissements de peut-être son assaillant.
Jacques voit tout du spectacle, Donné était tout à son aise, bien dans la moutonne.
Pas nécessaire de le gêner dans tout ça, pense-t-il.
Il se retire sans bruit.
Pour les minots d’avoine, il reviendra plus tard.
Un pauvre malheureux, dans la moutonne.
 

 
À sept heures, chaque soir, presque toute la population du grand Québec écoutait et récitait le chapelet en famille, gracieuseté du principal poste de radio local, et de la participation du Cardinal Maurice Roy, depuis ses grands salons de l’archevêché de la grande région épiscopale de Québec.
Pour Jacques, c’était une prière d’une monotonie et d’un ridicule à nul autre pareil. Il détestait l’exercice, jurait de s’y soustraire un jour, mais la question était comment s’y soustraire.
Au collège des Jésuites, où il était rendu à la classe des Belles-Lettres, il commençait la deuxième partie de son cours classique. Dans le collège, deux groupes d’étudiants, il avait les étudiants pensionnaires et les étudiants externes.
Jacques était étudiant externe, ville de Québec oblige. Chaque soir, les étudiants pensionnaires se rendaient à la chapelle du collège, pour la fastidieuse récitation du chapelet. Pour les externes, en contrepartie, la direction spirituelle du collège exigeait que ces derniers écoutent et participent à la récitation radiophonique du chapelet, avec leur évêque cardinal Roy, ou avec son évêque auxiliaire du temps, Charles-Omer Garant.
Jacques n’aimait pas participer, et ne voulait pas participer.
Premièrement, ce fut une question de hasard, le directeur de discipline des étudiants externes lui demande s’il avait bien participé au chapelet radiophonique de la veille, ce à quoi Jacques répondit affirmativement, avec un acquiescement énergique d’un bon mouvement de tête.
Mais la diffusion n’était pas un événement enregistré au préalable, le cardinal ou son auxiliaire étaient en direct. Bien sûr, les cinquante-cinq Je vous salue Marie , les Notre-Père , les Gloire-soit-au-Père , les A insi-soit-il , étaient répétitifs, mais certaines choses changeaient.
Qui disait le chapelet  ?
Malheureusement, erreur dans la réponse de Jacques, c’était la récitation de l’évêque auxiliaire Garant. Jacques était déjà sur la liste des disciplinés à risque, l’événement du chapelet manqué lui valut une nouvelle inscription. Dans la maison, on écoutait le chapelet en famille, Jacques s’installa un tableau où des complices de la famille allaient toujours inscrire le nom de l’évêque responsable, pour chaque soir de récitation.
L’auxiliaire Garant était particulièrement toujours fier, entre chaque dizaine de Je vous salue Marie , de manifester sa profonde connaissance des mystères que l’on commentait, entre chaque dizaine, les mystères douloureux, les mystères joyeux, les miséricordieux.
De plus, pour ajouter à la diversité, Jacques savait que les deux évêques y allaient souvent de leurs commentaires particuliers, dont les plus insipides et insignifiants sortaient de la bouche de celui qu’il appellera à l’avenir, le niaiseux à Garant :
Ce soir, nous aurons une pensée et des prières spéciales pour demander pardon à Dieu, pour tous les péchés qui se commentent sur les plages.
Ce soir, nous allons demander à Dieu de mettre fin à la vague de froid intense qui dure depuis le début de l’hiver.
Il se fit prendre deux jours plus tard, il savait qui avait récité le chapelet, mais à la question sur les niaiseries à Garant ou les platitudes à Roy, il ne put répondre.
Sur le bulletin suivant, il n’eut pas la note de passage en comportement religieux.
Il décida de plier, une complaisance pour ne pas perdre les autres avantages du système.
Chaque soir, il apprenait quelque chose d’encore plus plate sur les mystères, mais il le faisait pour le système.
Peut-être une seconde raison, cette dernière aussi bien pratique : la distribution des prix de fin d’année, fin juin.
Classes d’Éléments latins, Syntaxe, Méthode, cette année Belles-Lettres.
Le maître de cérémonie annonçait d’abord les gagnants de l’année, depuis les premières classes, jusqu’à rhétorique, philosophie 1, philosophie 2.
Les étudiants gagnants étaient appelés, depuis le gagnant d’un seul livre, celui de deux livres, celui de trois livres, et ça continuait jusqu’à, cette année-là, classe de Belles-Lettres :
Premier prix pour les lettres, premier prix pour l’histoire et la géographie, premier prix pour les arts, premier prix pour la littérature, premier prix pour le français, premier prix pour les mathématiques, premier prix pour le latin, premier prix pour le grec.
Ça avait été la même chose pour Delisle, pour chacune des années antérieures, toujours des piles de livres, des premiers prix.
Pour les activités sportives, un dernier prix, une seule fois, en classe de syntaxe, pour le sport, le jeu de drapeau. Il était déjà favorisé, des grands bras, des grandes jambes.
Pour le comportement religieux, une seule fois en éléments latins, il avait chanté, à la chapelle, à une exposition du Saint-Sacrement, pour les externes :
Tantum ergo, Sacramentum 1
Veneremur cernui :
Et antiquum documentum,
Novo cedat ritui :
Praestet fides suplementum ,
Sensuum defectui.
Déjà, il savait et comprenait chacun des mots, déjà il était fier de son latin.
Pour les prix en comportement social, Jacques ne comprendra jamais pourquoi une telle erreur. On le disait hautain, suffisant, trop souvent arrogant.
Il ne sera jamais sur la liste.
 

 
Après la classe de Belles-Lettres, c’est la classe de Rhétorique, la classe de la photo officielle pour les huit années du cours classique, l’année pour l’élection du conseil, pour la postérité, pour les célébrations plus tard, les dix, vingt-cinq années, cinquante années de rhétorique.
L’an prochain toute cette confrérie de huit années d’études et de socialisation commune se choisira leur conseil, pour le prochain demi-siècle.
Jacques n’a pas de doute, la présidence de sa classe lui revient. Il prend sa décision, il deviendra président de sa classe, pour toute sa vie.
Il s’agit d’examiner comment ça marche. Y aura-t-il de la compétition ?
Dans les ambitions de Jacques, il est le seul qui a toutes les qualités pour la présidence de la classe. Dans le groupe, il y a les pensionnaires, il y a les externes. Les pensionnaires sont plus nombreux, et sont, selon Jacques, mieux favorisés pour socialiser entre eux. Depuis les éléments latins, les pensionnaires en sont maintenant à leur sixième année de vie commune. Dortoirs, salles de jeu, salles de classe, équipes sportives, chapelle, cafétéria, cour extérieure.
Les relations sont moins fortes entre les externes.
Et Jacques se fait des tableaux. S’il avait tous les externes, pas de pensionnaires, il perd. Il sait qu’il n’a pas et n’aura pas tous les externes. Il a humilié un confrère, à une danse sociale, un début d’histoire de blonde, avec confrère Gérard. Avec cette façon de se conduire, il a perdu un vote, peut-être plus.
C’est maintenant du passé, mais confrère Gérard n’oublie pas. Gérard pourrait manœuvrer quelques amis. Et également, chez les externes, il y a aussi Pinard, le joueur de hockey, une vedette de la ligue intercollégiale, un naturellement populaire, relativement aimé de tous, et il n’est ni arrogant, ni hautain.
Si Pinard se présentait, ça serait un adversaire d’envergure.
Quelques jours suivant le début de l’année scolaire 1951-1952, avec l’aide des gars maintenant expérimentés pour les élections du conseil de classe de l’année antérieure, maintenant les philo1, la journée de l’élection du conseil de classe est fixée, ce sera vendredi matin, le 25 octobre, en pleine heure d’étude pour tous les autres étudiants du collège.
Déjà une première manche de gagnée pour Delisle. De mémoire d’étudiants, les élections du conseil de Rhétorique se tenaient invariablement les samedis après-midi, ce qui signifiait que les étudiants externes devaient prolonger leur présence au collège, ou bien revenir expressément pour voter.
Dans ces conditions, beaucoup d’externes ne se présentaient pas au vote. Un avantage réel pour le clivage entre les candidats à la présidence. Des années durant, le président élu était un pensionnaire.
Delisle avait vu cette faiblesse qui défavorisait les candidats externes, il avait louvoyé. Enfin, tous les externes seront présents, à moins que quelques rares préfèrent la séance d’étude obligatoire du vendredi matin. Ce qui était très peu probable.
Dans son plan, Delisle avait intéressé un confrère externe au poste de secrétaire de la promotion, le confrère Philippe Labonté. Pour que nous gagnions, ce n’est pas compliqué, et il lui détalait ses talents d’organisateur et de linguiste, qu’il lui prononçait depuis toute la hauteur de ses humanités gréco-latines.
Διαίρει καὶ βασίλευε
Divide ut regnes
Diviser pour régner
C’est Labonté qui hérite de la tâche de diviser le côté des pensionnaires. Chez ces derniers, Delisle avait découvert, à son grand plaisir d’ailleurs, que deux groupes étaient en train de se former, autour de chacun leur candidat, l’un étant Alcide Turcotte, le second étant Jean Pelletier. 2
Delisle chaufferait du côté de Turcotte, Labonté chaufferait du côté de Pelletier.
La cabale avait été très chaude, à tel point que le professeur titulaire de la classe, le révérend Jacques Cousineau, s.j. 3 avait dû, à deux reprises utiliser toute sa sémantique de dilettante pour atténuer, chez les pugilistes, des blessures permanentes, l’irréparable dommage.
Bien malgré le bon père Cousineau, il y eut même une échauffourée physique en pleine période de Deo Gratias. 4 L’autoritaire Cousineau interrompit subitement l’échauffourée et sans compromis la pause du Deo Gratias. Il entama, en français, le Venez Esprit Saint. Tous les élèves connaissaient la prière, qu’ils prononçaient, obligatoirement, bien à haute voix, au début de chaque demi-journée de session de classe, et de section d’étude.
On n’entendit plus rien que les voix en chœur  :
Venez, Esprit-Saint, remplissez les cœurs de vos fidèles, et allumez en eux le feu de votre amour.
Envoyez votre Esprit, Seigneur, et il se fera une création nouvelle.
Et vous renouvellerez la face de la terre.
Ô Dieu, qui avez instruit les cœurs des fidèles par la lumière du Saint-Esprit, donnez-nous par ce même Esprit, de comprendre et d’aimer ce qui est bien, et de jouir sans cesse de ses divines consolations. Par Jésus-Christ, notre Seigneur. Amen.
Et la bataille se termina.
Delisle qui s’était tenu volontairement bien en retrait du tumulte, dans un coin de la salle de classe, avait réintégré son groupe, dès l’effet des éclaircissements du Saint-Esprit.
Jusqu’à cet événement, dans sa campagne, Delisle bénéficiait bien certainement de ses bons résultats en classe, de sa réputation d’érudit, quelques fois, pour les occasions, de son auréole de savant confrère. D’aucuns disaient que le gars était réservé, d’autres parlaient d’un fils de riche, un peu hautain, doué d’un peu trop d’assurance.
Enfin vendredi le 25 octobre. La première neige de l’année, genre de tempête précoce et très inhabituelle. Pour les pensionnaires, ce ne sera pas encore le temps de poser les bandes de la patinoire, ils continueront à se faire geler aux jeux de balle, jusqu’à la dernière semaine de novembre.
La neige n’a pas empêché personne ni de se présenter aux classes ni de se présenter pour le vote. Car il n’y a qu’un seul vote.
Quarante-trois bulletins de vote ont été préparés chacun à la main, avec six espaces de votation, un espace pour chaque poste ouvert, le président, le vice-président, le secrétaire, le trésorier, et les postes plus ou moins honorifiques pour le premier conseiller et deuxième conseiller.
Chacun des étudiants reçoit son bulletin de vote, numéroté de un à quarante-trois, tous portant les paraphes du révérend père Cousineau, pour la circonstance secrétaire et président des élections. L’élève qui obtiendra le plus de votes sera automatiquement président, et ainsi par la suite jusqu’au vice-président, et ainsi de suite pour les autres postes.
Tous les candidats sont nerveux, Delisle aussi est nerveux. Il est certain qu’il a les meilleures chances. Mais en bon érudit, il a lu des histoires sur les élections du pape, dans sa nervosité, il se souvient d’une phrase, qui ne le lâche pas maintenant.
Qui entre pape au conclave en sort cardinal.
Il complète son bulletin de vote, il inscrit Jacques Delisle comme premier choix, pour les cinq autres choix, il ne veut donner de chance à personne, il inscrit des noms de confrère qui ne sont même pas dans la course. Il faut tout prévoir.
S’il fallait que je perde par un seul vote.
Le père Cousineau est au comptage des votes, chaque choix est noté, chaque bulletin est immédiatement déchiré vers le complètement illisible.
Et Cousineau annonce le nouveau président de la classe de rhétorique 1951-1952.
Ce n’est pas Jacques Delisle.
Ses deux proches partisans se tournent vers lui pour lui adresser un regard sympathique. Jacques est visiblement déçu, ses yeux font le tour de la classe, un à un, il identifie les coupables de sa défaite. Sa figure manifeste une grande déception, un début de colère, ou presque.
Cousineau continue son énumération des vainqueurs, Delisle n’est pas vice-président, le troisième nom sort, Delisle ne sera pas secrétaire de la promotion.
Le visage de Delisle se déconfiture d’annonce en annonce. Il n’aurait jamais voulu du poste de trésorier, mais, enfin, il serait au moins sur l’exécutif du conseil. Il ne veut rien en bas de cette limite, déjà humiliante pour un candidat de son envergure. Il regarde vers le père Cousineau, comme s’il voulait obligatoirement lui imposer son nom.
Encore une déception, il ne sera même sur l’exécutif.
Enfin, le nom de Delisle sort, le cinquième sur six. Il est certain que même parmi ses plus forts supporteurs, quelques-uns n’auraient même pas voté pour lui.
Il avait dit à sa petite blonde qu’à partir d’aujourd’hui, le 25 octobre 1951, elle sortirait avec le président à vie des Rhétoriques des Jésuites, 1951-1952.
Il devra lui raconter une belle histoire, une question que ses confrères sont tous un peu jaloux de ses qualités, de sa performance académique.
Et les parents, qui eux également s’attendaient à un fils de président, quoi leur dire ? Que les pensionnaires ont lié leurs efforts contre lui, l’externe, le gars de la ville ?
Delisle est convaincu, c’est Jean Pelletier, un importé de Chicoutimi, c’est lui qui a manigancé les pensionnaires.
Ce matin des élections, Delisle était arrivé au collège avec une bonbonnière de fins chocolats, qu’il avait bien camouflé au fond de sa case au vestiaire. Avec ces résultats d’élection, pas question de distribuer ces chocolats. À son retour vers la maison, il reprend la précieuse boîte. Enragé et plein de dépit, il l’ouvrira, et tirera les précieux Lowney’s à travers la rue, la boîte vide suivra.
Il continue sa marche vers la maison, les deux poings bien crispés, bien fermés. Il a la rage au cœur, la rage dans la démarche.
 

 
Qui ne connaissait pas, vers les années 1955, une partie du territoire de la ville de Sillery, la plage en ville, que tout le monde d’alors appelait : Aux Foulons.
Il y avait aussi le populaire refrain radiophonique, un 45 tours de Guy Thivierge :
Viens au Foulon tu verras là comme on s’amuse
Y’a des garçons y’a des filles aux cheveux longs
Sur le sable blond, plage du Foulon
Delisle aussi connaissait la plage, il allait lui aussi rejoindre des groupes de douze cents à quinze cents baigneurs qui s’y réfugiaient, surtout certains jours de grande chaleur. Les curés, depuis chacune des chaires de chaque église du grand Québec, ne cessaient de décrier l’endroit, comme une source et occasion de débauche, les jeunes filles et les jeunes mâles à moitié nus, la boisson, des musiques lascives, des danses défendues.
Plus les curés parlaient de débauches des Foulons, plus la plage Aux Foulons était populaire. Cet été de 1955, Delisle avait décidé de la passer à la plage. En fait, lui et quelques amis avaient monopolisé tout un coin de plage, un genre d’appropriation par l’usage.
Chaque jour, la gang à Delisle, avec chacun sa blonde.
Dans le groupe, il y avait une règle, pour chacun des mercredis de la période estivale, chacun des gars devait y être, mais avec une autre fille que sa régulière. Cette initiative était de Delisle, mais avait été vite acceptée à l’unanimité, sans amendement.
Ainsi se passait l’été, des bières à la bouteille, les grosses Dow, les grosses Boswell d’avant le sulfate, les jeunes Labatt, les filles, la plage, la musique, les cigarettes faites.
Mais malgré tout de délicieux bordel, comme disait Delisle, il lui manquait quelque chose. La blonde d’un de ses chums, la blonde de Jean-Marc.
Jacques voulait la blonde à Jean-Marc. Pour cette dégustation, le grand Delisle avait un plan.
 

 
L’Empress of Britain du Canadian Pacifique est un peu l’ancêtre du tunnel construit dans les années 1930, sous le cap Diamant et les plaines d’Abraham, depuis plus ou moins le coin nord-ouest de l’Anse-au-Foulon, jusqu’à Saint-Malo, sur le côté nord du cap Diamant. Tout un œuvre pour l’époque. 5 Le tunnel faisait presque deux kilomètres, depuis une courbe légèrement ascendante du côté sud, vers le nord.
Six cents hommes travaillent à sa construction, douze heures par jour. Des voitures Voyageur pour loger et nourrir les travailleurs. Les travaux sont menés de chaque côté, on dégage seize pieds par jour. Onze mois plus tard, c’est le dernier clou.
Les passagers des luxueuses croisières depuis l’outre-Atlantique peuvent maintenant se rendre de Québec à Montréal, la dernière partie du voyage, par train du Canadian Pacifique, depuis le côté nord du fleuve, direction Montréal.
Dans le tunnel, on était encore à l’âge des trains à vapeur, avec alimentation au charbon. La compagnie de chemin de fer utilisait encore le charbon jusqu’au cours des années cinquante avancées. C’est donc dire qu’à la fois les passagers et les employés des chemins de fer étaient, à chaque passage sous le tunnel, incommodés par les fortes fumées noires du charbon.
Tant les passagers que les employés se couvraient le visage de serviettes mouillées pour éviter d’inhaler, au moins en partie, les nocives poussières de charbon.
Dans son plan, Delisle n’avait pas prévu ni le passage d’un train, encore moins d’un train utilisant encore le charbon comme source d’énergie.
Lorsque Delisle avait des plans, ils étaient toujours intelligents, astucieux. Cette journée-là, son plan était pour la blonde de Jean-Marc, dans la tête de Delisle, cette fille était trop belle pour être à Jean-Marc, à lui tout seul.
L’entrée du tunnel ne faisait pas partie de la plage, le coin pour le tunnel était discret et isolé. Delisle savait que Jean-Marc ne connaissait ni le coin du tunnel ni le tunnel.
C’est autour de chacun leur grosse Boswell pour les gars, chacun un léger verre de Sauterne pour les filles, Élisabeth, une irrégulière parmi les régulières de Delisle, Ginette, la régulière du moment de Jean-Marc, que Delisle amorce son plan.
 

 
Le conducteur de la locomotive du train de la compagnie Genesee & Wyoming inc., depuis la cour ferroviaire de Limoilou, Québec, un long train de trente-neuf wagons, tous remplis de pierres de précieux granit provenant de Rivière-à-Pierre, en route vers la clientèle américaine, attendait que son convoi soit claired . Il avait diminué au maximum le tournage de son engin au charbon. Il était un peu gêné des épaisses fumées noires que son engin dispersait sur une partie du Limoilou des pauvres, surtout section rivière Lairet.
Bientôt, sa compagnie n’aurait plus le choix, elle devrait abandonner les salissantes chaudières à charbon. Dans deux ans au plus tard, le conducteur voyagerait ici, avec un tout nouvel engin moderne, au diesel.
Enfin, la clearance , le conducteur peut s’aligner vers le parc industriel Saint-Malo, ensuite, procéder par le tunnel sous le Cap-Diamant. Son train entrera dans le tunnel à seize heures vingt-cinq.
De l’autre côté du tunnel, Delisle amorce son plan. Les groupes d’amis sont joyeux, chacun a ramassé son plein de soleil, ses quelques bières, tout ce beau monde de jeunes.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Delisle a son œil sur Ginette, la régulière de son chum Jean-Marc. Pourquoi ne pas suggérer à tout le monde de se rencontrer tous au Penn-Mass, prendre quelques bières et souper au légendaire restaurant, sur la cote Saint-Sacrement, tout juste en haut du parc industriel Saint-Malo, presque au-dessus de la sortie nord du tunnel sous le cap Diamant.
Tout le monde est d’accord. Pour Jean-Marc, Delisle a un défi spécial à proposer, il lui propose une gageure. « On se rend nous deux à pied au Penn-Mass, c’est le dernier rendu au restaurant, de nous deux, qui paie la traite à tout le groupe, là-bas. »
Jean-Marc et Jacques sont tous deux bien fiers de leur condition physique. Pas plus qu’une heure de course, peut-être.
Le défi est accepté. Des gens du groupe proposent : « Nous on sera en auto, nous commencerons à boire sur la facture du perdant. »
La suggestion est acceptée par les deux coureurs.
Mais Delisle n’a pas encore terminé son plan. Il amorce le plus délicat, pour lui l’élément primordial.
« Ça nous prend des arbitres, pour que chacun de nous deux respecte les règles, une course à pied, ni bicyclette, ni auto, ni taxi, de quelque part à quelque part. Une solution, je pars avec ta blonde, tu pars avec la mienne.
Qui de plus safe pour nous surveiller ? »
La belle Élisabeth à Delisle, pour une bonne marche toute seule avec lui, Jean-Marc est aussitôt d’accord.
La course est partie, les deux couples, surtout par les attentions de Delisle, se perdent dans la horde piétonnière, qui quitte la page du Foulon.
Il est seize heures vingt lorsque Ginette découvre le tunnel.
— U n raccourci à pied, lui sourit Delisle.
Dès les vingt premiers pieds sous terre, la clarté s’amenuise très rapidement. On n’a qu’un mille et quart à faire, Jean-Marc et sa blonde en ont presque sept. Un peu plus loin, la noirceur presque complète. Attention aux dormants, pas question de s’enfarger, encore moins de s’assommer sur un rail. Delisle fait le bon gars, il marche sur les dormants, elle sur les pierres concassées, entre le rail et le mur de pierre du cap.
Dans toute la longueur du tunnel, les constructeurs ont été économes, ils n’ont prévu que trois minimes alcôves, pour des cas extrêmes. Définitivement, le tunnel n’est pas fait pour les piétons, surtout si un train devait se présenter.
Leurs yeux se sont adaptés un peu à l’obscurité, un bon mille pieds de marché, difficulté, tension, noirceur obligent, ils se sont donné la main, l’initiative vient des deux ensemble.
— Je n’ai jamais vu de train passer dans ce tunnel, si ça arrivait, on a de la place, le dos bien collé au mur.
C’est Ginette qui voit la première l’alcôve sur sa droite, elle touche le fond solide, autant d’humidité que d’espace, à peine de la place pour deux corps pas trop gros.
En 1930, les normes de sécurité n’étaient pas celles de nos jours.
Et subitement, un point lumineux depuis l’autre extrémité du tunnel. Instinctivement, les deux s’arrêtent d’avancer, rapidement chacun veut s’adosser dans l’humidité et les gerçures du roc.
C’est Ginette qui dit que l’on doit reculer dans l’alcôve, juste vingt pieds avant, on a le temps. Le train n’avance pas vite, mais le cercle lumineux prend de l’ampleur. Dans l’alcôve, les deux se tassent l’un contre l’autre, espace oblige. La lumière avance, prend l’espace de tout le tunnel, une seconde de clarté sur eux, ils sentent la chaleur de l’engin, des vibrations du sol sous leurs pieds, le vent des roues géantes, le grincement des arbres des essieux.
Le prochain mouvement, les deux l’ont en même temps, comme si les deux allaient manquer d’air en même temps, le nez d’abord, ils ouvrent la bouche pour changer d’air, mais c’est la bouche ensuite. Et les yeux qui piquent, aussitôt drainés par des larmes.
Le système lacrymogène du corps tente de nettoyer les yeux et le nez, une quinte de toux pour nettoyer la gorge, des crachats pour la bouche, des revers de main qui font le tour des commissures des lèvres.
Les respirations des deux sont haletantes, mais ils ne sont pas morts.
Ça va ?
Toi ?
Ils reprennent un peu de souffle, un bon bout de train certainement passé. Les deux se sentent embaumés par la fumée noire. Le wagon de queue donne une forme d’ombre différent, l’air est moins chaud. Les deux se paient chacun une bonne expiration, la première des trois dernières minutes.
Et puis, comble d’excitation, les deux ne se voient pas, mais le font en même temps, un baiser d’apaisement, les deux bouches se collent, le geste a comme effet de faire baisser l’excitation du moment.
Les corps reprennent leur rythme, enfin, une certaine aisance.
On n’est pas morts.
Avec la certaine aisance, le gars redevient le gars, la fille redevient la fille. Les deux ont le même réflexe, encore une fois en même temps. Pour débuter, lui s’occupe du haut, elle s’occupe du bas.
Et l’excitation revient dans les deux corps, le rythme des respirations, tout s’accélère.
Le train et le charbon n’ont rien à voir là-dedans.
Le couple arrivera bien en retard, visages et vêtements charbonnés, ils n’ont que les dents qui sont blanches. Delisle a perdu la course. Il paiera les factures.
Dans son souvenir, dans l’alcôve, il en a eu pour son argent. Il est le seul à savoir qu’il a joué à qui perd gagne.
Il se sourit à lui-même.
 

 
Qu’on l’appelle l’aventure du tunnel ou l’aventure des charbonnés, l’événement laissera des traces. Les relations entre Élisabeth et Jacques se terminent le soir même. Jacques l’accompagne jusqu’à chez elle, c’est Élisabeth qui prend l’initiative :
Tu as fait ton choix. Mieux vaut aujourd’hui que trop tard.
De la part de Jacques, pas la moindre réplique, un sourire sans message, un soulèvement d’épaule. Les deux ne se reverront jamais.
Pour un petit bout de temps, Jacques reviendra faire son tour dans les pensées d’Élisabeth, mais elle demeurait sereine dans sa rupture.
Intelligent, instruit, beau. Il sait trop tout ça.
« À long terme, son air arrogant nous aurait séparés. »
Pour Jean-Marc, la découverte de l’événement ne sera pas question d’analyse des yeux et de toute autre forme d’émotions. C’est après le restaurant, cette fois-ci, n’est plus dans le tunnel sous les Plaines d’Abraham, mais dans l’auto de Jean-Marc, sur les Plaines d’Abraham.
La scène se déroule dans la longue Mercury de Jean-Marc. D’une intimité à l’autre, Jean-Marc découvre les traces d’une main charbonnée à un endroit où il prétendait avoir l’exclusivité. Ginette va lui faciliter sa réaction.
Jacques est plus vite que toi. Il fait tellement bien ça.
Pour les deux, un retour rapide et en silence vers leurs résidences respectives.
Ce sera leur dernière rencontre.
 

 
Ginette était la fille d’Émile Thibault, ce dernier est un des onze frères de la fameuse famille des Thibault d’Armagh. Le plus connu des frères Thibault est sans aucun contredit, Gérard, le fondateur des populaires cabarets Chez Gérard, Chez Émile, La Page blanche et bien d’autres.
D’une certaine façon, Ginette avait été élevée dans les coulisses des différentes scènes des nombreux cabarets des frères Thibault. Ginette n’en était pas à ses premières expériences d’aventures intimes avec les garçons, mais son expérience avec Delisle, dans l’alcôve du tunnel des chemins de fer, se devait d’avoir des suites.
Elle y verrait.
Un romantique intelligent, tellement fier de lui-même.
Il fait tellement bien ça.
Jacques lui avait donné son numéro de téléphone familial. Ginette allait aller au-devant. Et elle avait trouvé l’occasion unique pour épater son homme. C’étaient les semaines où le grand et populaire Charles Aznavour se produisait chaque jour et soirée au cabaret Chez Gérard, son oncle et souvent son patron, puisque Ginette y travaillait comme serveuse, en plus de remplacer de plus en plus régulièrement les danseuses du spectacle. Oncle Gérard avait vu bien, sa nièce Ginette avait la musique et la danse dans le sang. Certainement une bonne candidate pour un jour, un membre de l’équipe : Les French Cancan.
Dans la famille de Jacques, on collait les messages téléphoniques sur la porte du réfrigérateur. Ginette avait donné son prénom et son nom de famille, Thibault.
La voix au bout de la ligne lui répondit : Cabaret chez Gérard.
Il crut d’abord s’être trompé de numéro, mais se ravisa rapidement. Il demande pour parler à mademoiselle Ginette, Ginette Thibault. La jeune fille se présente presque aussitôt.
Sans le moindre détour, Ginette passe au sujet : est-ce-que ça t’intéresse de venir rencontrer le chanteur Charles Aznavour ?
Jacques connaît vaguement de nom le cabaret Chez Gérard, il sait qu’Aznavour est un Français de France, il sait que c’est un chanteur populaire et d’une bonne renommée. Rien de plus.
La fille est-elle en train de s’amuser à ses dépens ?
Mademoiselle est brillante, elle explique sa famille, ses oncles, son oncle Gérard, les cabarets en face de la gare, les danseuses, les spectacles, les waitress , des chanteurs vedettes, de ce temps-ci, le Français, le grand Aznavour.
—  Ce soir, au cabaret, avant le show, mon oncle Gérard organise une petite réception, la famille des Thibault, avec Aznavour, tu es mon invité. Je suis certaine que tu as un habit, avec cravate, pour ce soir.
C’est avec chemise blanche, cravate, une de son père cette fois-là, pantalons expressément bien pressés par sa mère pour la circonstance, souliers polis comme à la militaire, qu’il se présente à la porte principale du cabaret Chez Gérard.

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