L'Amour est Paradis

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– Pourquoi le monde est-il devenu aussi sanguinaire ?




– C’est l’aboutissement logique de toutes les injustices commises depuis des siècles. On a tué Dieu au nom de l’humanité, et l’humanité a fini par se massacrer au nom de Dieu.




– Et l’amour ? Et la fraternité ? Et l’humanisme dans tout ça ? Pourquoi l’Homme est devenu un monstre ?




– C’est parce qu’on lui a appris à se méfier de ses semblables. On a séparé les humains à coups de frontières et de visas ; on a créé la race noble et la race bâtarde ; on a inventé l’axe du Bien et l’axe du Mal, le juste et le barbare, le peuple élu et les peuples bannis et on s’étonne maintenant que l’Homme finisse par massacrer l’Homme.




– Il faut agir, il faut agir pour sauver l’humanité.




– La seule façon de la sauver est de s’aimer. Seul l’amour peut sauver l’humanité.






À travers une écriture qui jongle avec plusieurs registres de la langue, dans un texte qui mêle savamment le désenchantement à l’ivresse, Mo Chaoui nous offre une plongée dans les abysses de l’âme humaine avec ce qu’elle a de démoniaque et d’angélique.


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EAN13 9782374536361
Langue Français

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– Pourquoi le monde est-il devenu aussi sanguinaire? – C’est l’aboutissement logique de toutes les injus tices commises depuis des siècles. On a tué Dieu au nom de l’humanité, et l’h umanité a fini par se massacrer au nom de Dieu. – Et l’amour? Et la fraternité? Et l’humanisme dans tout ça? Pourquoi l’Homme est devenu un monstre? – C’est parce qu’on lui a appris à se méfier de ses semblables. On a séparé les humains à coups de frontières et de visas; on a créé la race noble et la race bâtarde; on a inventé l’axe du Bien et l’axe du Mal, le ju ste et le barbare, le peuple élu et les peuples bannis et on s’étonne maintenant que l’Homme finisse par massacrer l’Homme. – Il faut agir, il faut agir pour sauver l’humanité . – La seule façon de la sauver est de s’aimer. Seul l’amour peut sauver l’humanité. À travers une écriture qui jongle avec plusieurs re gistres de la langue, dans un texte qui mêle savamment le désenchantement à l’ivr esse, Mo Chaoui nous offre une plongée dans les abysses de l’âme humaine avec ce qu’elle a de démoniaque et d’angélique.
L'AMOUR EST PARADIS
Mo CHAOUI
38 LIGNES BLANCHES
Amour
Aube de toutes les délices! Lumière qui reverdit mon cœur! Passion qui régénéra mon corpsnir. Moi qui n’attendais! Jamais je n’aurais cru qu’un tel miracle pût adve que la faucheuse, me voici davantage attaché à la v ie. Moi le vieillard, me voici rajeuni pour des années. Ressuscité. L’amour, l’amo ur, l’amour… seul philtre qui ne sèche jamais. Me voici amoureux à en perdre la raison. À côté de moi s’allongeait le souffle de ma nouvelle flamme, la flamme de mon nouveau souffl e. Il dormait encore après une nuit épuisante. Je ne le touchais pas de peur de le réveiller. Je me contentais de le caresser du regard. Tout en lui dégageait la douceu r virile et la force tranquille. Je glissai du lit, enfilai ma gandoura, me préparai un café. La friture de la veille était toujours par terre. Les quatre bouteilles vides de millésime gisaient sur le tapis du salon. L’appartement ressemblait à un champ de bata ille. Je n’avais pratiquement pas dormi. Du balcon, je jouissais des premières lu eurs matinales en cette belle journée tangéroise. Un calme sacerdotal régnait tou t autour. Quelques rais de lumière envoyaient déjà leurs brillances sur le dét roit. Des chalutiers qui revenaient d’une nuit de pêche cisaillaient le bleu calme du p ort engourdi.Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Quelques heures auparavant, nous avions consacré to ute la nuit à échanger nos corps et nos esprits. Il m’avait demandé si j’avais lu Doux blasphème. Je répondis non. Dommage! s’était-il exclaméZ.; c’est un livre à lire, écrit par un certain Aziz Zahara. En fait, c’est un livre dans le livre puisq u’il est inséré dans Soufi, mon amour de la Turque Elif Chafak. Je promis de le lire et r éclamai plus de précision. C’est l’histoire d’un derviche errant qui répond au nom d e Shams de Tabriz, continua-t-il, et de Jalal Eddin Rûmi, le plus grand poète de l’am our de tous les temps. On y apprend comment purifier ses multiples n a fs . C’est quoi nafs? questionnai-je. Ce sont les différentes âmes-egos qui habitent l’être humain. Dans le Coran, Allah parle de trois catégories de nafs, classées de la pire à la meilleure : la nafs al-Ammara bissu’a (âme instigatrice du mal), la nafs al-lawwa ma (âme réprobatrice) et la nafs al-mutma`inna (âme apaisée). Chez les soufis, les nafs sont au nombre de sept, comme les sept portes du Paradis ou de l’enfer, les sept cieux, les sept péchés majeurs, les sept tours que chaque pèlerin doit effectuer autour de la Kaâba, les sept jours, etc. (Il se tut comme attrapé par un triste souvenir, psalmodia la sourate Al Fatiha et murmura «Qu’Allah bénisse ton âme papa!») Je ne compris rien à la digression, mais prêtai l’oreille à la suite. Le ch iffre sept est sacré dans toutes les religions, surtout dans le soufisme. Le savais-tu? Plus ou moins, opinai-je. Eh bien, sache que les soufis insistent sur la voie de la vé rité qui doit passer par sept nafs : la n a f s dépravée qui éloigne du Bien et incite au Mal; la réprobatrice qui blâme; l’inspiratrice qui ouvre les voies du savoir; la sereine qui rend sage; l’accomplie qui invite à la Soumission (pas celle de Michel Houelle becq, glissa-t-il ironiquement, et je fus surpris qu’il ait déjà lu ce livre) et la na fs épanouie qui place la lumière divine dans le cœur des élus. Toute personne qui veut atte indre la vérité doit apprendre à passer par les sept niveaux, ce que les soufis appe llent maqamats. Ainsi va pour l’amour. Parce que l’amour s’apprend? questionnai-je. Non, il ne s’apprend pas; il
se cultive, et pour qu’il donne une moisson saine, il faut semer les bons ingrédients. Nous sourîmes et refîmes l’amour avant de nous aban donner dans les bras de Morphée. Ainsi passaient mes rencontres avec Mehdi. Lui ense ignait et moi j’apprenais. Pourtant, c’était lui qui n’avait pas encore attein t la quarantaine et moi qui dépassais la soixantaine. Le vieux était le disciple et le je une le maître. Pouvait-il en être autrement? Par la suite, vous comprendrez pourquoi. Le jour se levait sur Tanger. Appuyé à la rambarde, je sirotais mon café et inspirais à pleins poumons toute la fraîcheur matin ale. Tanger est belle quand elle dort. Son charme ne se livre qu’au petit matin. Ici on l’appelleâroussou chamal, la mariée du Nord. Le jour, elle est pucelle; la nuit, femme fatale. Tel est peut-être son mystère qui continue de charmer ses prétendants. Ch armé je le fus et c’est pourquoi j’y suis resté. Maintenant que j’y ai rencontré mon salut, comment pourrais-je la quitter? Alors que je voguais sur les dunes du calme et de l a volupté, les bras de Mehdi m’enlacèrent par-derrière et ses lèvres déposèrent un baiser suave sur ma nuque. «Alors Michel! T’as passé une bonne nuit? — La meilleure de toute ma longue existence. — Elle fut délicieuse pour moi aussi. J’ai tenu à c e qu’elle soit la meilleure.» Il lâcha sa phrase comme s’il était sûr que ce que nous venions de vivre n’aurait pas de suite. Une lame de glace sectionna mon corps . Il ne me laissa que le temps de frémir et se rendit à la cuisine pour préparer le petit-déjeuner. Mille appréhensions traversaient mon esprit. Je fis appel à toute ma di gnité pour ne rien laisser paraître, en sachant qu’on ne peut rien lui dissimuler. Mehdi savait lire dans les cœurs, surtout le mien. Je le rejoignis au salon où il éta it assis en tailleur et mangeait une tartine. Il préférait toujours manger par terre. Pl us on est en contact avec la terre, plus notre âme s’élève au ciel, me disait-il souven t. Dans ce cas, répliquais-je ironiquement, il faudrait confectionner des salles à manger dans des tombes. Il me sourit. Je lui souris. Dans un silence de cimetière . J’attendais qu’il dît quelque chose. Il n’ouvrait sa bouche que pour se sustenter et je n’ouvrais mes yeux que pour l’admirer. Il me beurra du pain grillé et me le ten dit. Je pris le pain et gardai sa main dans la mienne. Une douce pression de ses doigts me signifia qu’il comprenait mon désarroi. La joie comme la souffrance s’expriment a ussi par le silence, surtout par le silence. Mon portable vibra et nous sortit de notre torpeur. Un message de mon ami Laurent : «Regarde la télé.» J’allumai la télé et nous restâmes foudroyés par ce que nous voyions et entendions. Deux frères armés jusqu ’aux dents avaient pénétré dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo et tué plusieurs journalistes. La vidéo qui tournait en boucle montrait les deux frèr es cagoulés sortir de leur voiture, tuer un agent de sécurité, crier «Nous avons vengé notre Prophète Mohamed. Nous avons tué Charlie.» et partir tranquillement. Le regard de Mehdi et le mien se croisèrent et se f igèrent. Est-ce une blague? Je zappais, passant d’une chaîne à une autre, pour me convaincre qu’il ne s’agissait que d’un canular. Non. La barbarie venait de sévir en plein cœur de Paris. Je restai sans voix. J’avais laissé la France et les Français derrière moi. Je m’étais défrancisé depuis longtemps. Avec Mehdi, nous nous aimions, no us discutions, nous
apprenions l’un de l’autre, et voici que la réalité nous rattrapait pour nous rappeler nos origines, notre nationalité, nos différences. J e me surpris à fredonner : «C’est pas vrai! C’est pas vrai!» Il me prit la main, la pressa et me dit : «Les fanatiques sont tous persuadés qu’ils sont les soldats de Dieu et que Celui-ci valide tous leurs actes, aussi barbares soient-i ls.» Je le regardai, les yeux hagards, tel un enfant qui attend plus d’explications, puis m’exclamai : «Pourquoi le monde est-il devenu aussi sanguinaire? — C’est l’aboutissement logique de toutes les injus tices commises depuis des siècles. On a tué Dieu au nom de l’humanité, et l’h umanité a fini par se massacrer au nom de Dieu. — Et l’amour? Et la fraternité? Et l’humanisme dans tout ça? Pourquoi l’Homme est devenu un monstre? — C’est parce qu’on lui a appris à se méfier de ses semblables. On a séparé les humains à coups de frontières et de visas; on a créé la race noble et la race bâtardeste et le barbare, le peuple; on a inventé l’axe du Bien et l’axe du Mal, le ju élu et les peuples bannis, et on s’étonne maintenan t que l’Homme finisse par massacrer l’Homme. — Il faut agir, il faut agir pour sauver l’humanité . — La seule façon de la sauver est de s’aimer. Seul l’amour peut sauver l’humanité. C’est son seul salut… Toi qui es écriva in, ça serait bien que tu publies un livre sur l’amour en ces temps de haine.» J’élargis mon rictus en signe de désenchantement et répondis que la verve m’avait quitté depuis des lustres. «Elle est justement comme l’amour, la verve, elle te tombe dessus quand on s’y attend le moins. — En ce qui me concerne, elle continue de me fuir. — L’amour, notre amour, la fera revenir,» insista Mehdi en s’approchant de moi et en m’étreignant de toutes ses forces. Son étreinte exhalait l’haleine du soldat qui part en guerre. Depuis le baiser qu’il avait déposé sur ma nuque, j’eus le pressentiment que nous nous aimions pour la dernièr e fois. Je savais que sous peu, il délivrerait dans sa zaouïa son premier et peut-ê tre dernier sermon. Je savais que ce sermon lui tenait à cœur. Je savais aussi qu’il ferait date, parce qu’il y exprimerait ce qu’aucun autre orateur avant lui n’avait osé. Ce que je proposerai me mènera à la béatification ou à la tombe, m’avait-il avoué. J’av ais beau le supplier pour qu’il m’en révélât le contenux baisers : sois; il refusa et se contenta de me susurrer entre deu présent et tu verras. J’y étais, oui j’y étais. Ce que j’y ai vu, entendu, compris n’était rien d’a utre qu’un Big-bang au sein de la planète Islam.
1 Makhzen
Makhzen : abolition de l’amour. Makhzen : abolition du corps. Makhzen : abolition du plaisir. Makhzen : abolition de la joie, du rire , du bonheur. Makhzen : abolition de la musique. Makhzen : abolit ion de la sculpture. Makhzen : abolition de la romance. Makhzen : abolition de la poésie, de la pensée, du paradis. Makhzen : abolition du savoir. Makhzen : abolition de l’intelligence. Makhzen : abolition de la création. Makhzen : abolition de la dignité. Makhzen : abolit ion de la fierté. Makhzen : abolition de la bravoure. Makhzen : abolition de l’ héroïsme. Makhzen : abolition de l’homme, de la femme, de la jeunesse, de l’enfance. Makhzen : abolition de l’espoir. Makhzen : abolition des libertés. Makhzen : abolition du Marocain. Makhzen = MORT. Sous les cieux où résonnent les braiments des muezz ins, prédicateurs, politicards, populace, princes de pacotille ou pote ntat en usent à satiété et en abusent à volonté. Daesh est leur élément bien qu’i ls fassent semblant de le combattre. Discourir, écrire ou créer est jugé crim e contre Big Allah. Un Allah en panse et en paillette, réduit à l’intolérance et à l’autodafé. Nous vivons l’ère de l’excommunication, des bombes humaines et de la déc apitation spectacle. Chaque fois qu’une personne déroge au dictat du Makhzen, o n lui colle l’étoile du blasphémateur. Tout est blasphème endar l’Makhzen. Blasphème est le verbe, blasphème est le corps, blasphème est l’esprit. La police de la parole, la police de l’écrit, la police de la pensée veillent au grain. On décréta l’état d’urgence parce que, semble-t-il, Daesh sévissait au Maroc et imposait sa terreur. On répandit que les terroriste s avaient assassiné deux journalistes marocains, athées et grands défenseurs de la liberté de culte. On diffusa l’amputation des deux mains d’un enseignant-cherche ur qui avait soutenu que le Coran n’est rien d’autre que l’adaptation revue, co rrigée et augmentée de la version nestorienne de la Bible. On partagea sur les réseau x sociaux les multiples saccages de plusieurs journaux et maisons d’édition qui publ iaient en français. Les appels au meurtre de tous les écrivains francophones, considé rés alliés des infidèles et vendus auxkouffars; les menaces répétées à l’encontre de tous les pro fesseurs de langues étrangères, l’excommunication de tous les artistes- peintres, des poètes, des musiciens, des romanciers… portaient le sceau de DM (Daesh du Maroc) et refroidissaient la volonté des plus vaillants. La p einture, l’écriture, la musique… toutes les formes de l’Art et de l’amour furent déc rétées blasphématoires et passibles de décollationtisme se; dans le meilleur des cas d’amputation. L’obscuran hissa au rang de Religion, la barbarie à celui de C onstitution et l’homicide de Justice divine. Penser et Créer devint un sacrilège et les artistes des renégats. Fallait-il s’étonner que Daesh, après avoir été évi ncé du Proche-Orient, ressuscite au Maroc? Non, répondaient les experts. Le Maroc avait tout fait pour attirer vers lui les fous d’Allah. À chaque attentat, à Berlin ou à Bruxelles, à Paris ou à Madrid, à Amsterdam ou à Londres, ilcocoriquait. Tel un paon, il criaillait sur tous les toits que
c’était grâce à lui que tel attentat avait été évit é, tel kamikaze intercepté, telle opération échouée. Le Makhzen fanfaronnait. Il fanf aronnait à la télé. Il fan-fanfaronnait dans les discours officiels. Il fan-fa n-fanfaronnait dans les journaux. Il fan-fan-fan-fanfaronnait partout. Il fanfaronnait t ellement que le monde restait subjugué par l’incommensurable pouvoir de ses servi ces secrets. Alors, il s’est vu dans son omnipotence. Inviolable. Invincible. Il ou blia que les Daeshiens, qui échouèrent à le pénétrer, avaient semé leurs graine s en son sein. À trop bourdonner, on réveille les bourdons. À trop vouloir briller da ns l’obscurité, on attire les bestioles. Les quelques éclairés qui appelaient à la retenue, à la modestie, à la sagesse furent mis sur la sellette. On ne discute pas la toute-pui ssance de Big Brother. Depuis quelques années déjà, le royaume vivait au r ythme des vacances et des maladies de son souverain. Un pays qui toussotait, tressaillait, grelottait. Un pays que la plus insignifiante des rumeurs enrhumait, qu e le plus petit rayon de soleil enfiévrait, que le plus anodin des virus alitait. U n pays sous-perfusion. Son roi dédaignait la politique qu’il exerçait avec dépit e t qu’il exécrait sans répit. Les tenues royales le rebutaient, les discours officiels l’ind isposaient, les cérémonies officielles le hérissaient et il les honorait à contrecœur, tel un écolier qui liquide ses devoirs sans conviction, sans passion, sans amour, n’attend ant que le moment de retrouver la cour de récréation. Les signes de son désintéres sement, ses multiples hospitalisations, ses interminables absences en aga çaient plus d’un. On spéculait même sur le nombre de mois qui lui restait à vivre. Spéculations qui fleurissaient dans tous les palais, mais qui ne dépassaient jamai s les lèvres, restées closes de peur d’être cousues à jamais. Tout le monde guettai t, personne n’éternuait et le Maroc se morfondait. La situation dépérissait à vue d’œil. Les conspirateurs tissaient leurs toiles d’araignéesles; les antimonarchistes ourdissaient leurs complots, royalistes préparaient leurs valises et le peuple r uminait. Toutefois, les grands vizirs veillaient au grain. Ils tuèrent dans l’œuf tous le s soulèvements, d’Al Houceïma à Castillejo, en passant par Jerada, Rachidia, Laäyou ne, Dakhla, Safi et surtout Casablanca. Ils emprisonnèrent toutes les têtes brû lées, instituèrent la délation et se prosternèrent déjà devant le futur roi. Tous les re gards étaient orientés vers Paris, là où le roi avait élu domicile depuis des mois. Les m édias espagnols, relayés généreusement par leurs homologues algériens, annon çaient chaque semaine son décès. Immédiatement, le Palais bombardait la toile des dernières vidéos, anciennes et récentes, du monarque, accompagné parfois de com patriotes, souvent de célébrités. Les sceptiques scrutaient les photos, l es tournaient et retournaient pour y détecter l’œuvre du satanique Photoshop. Les selfie s dont on ignorait la date devinrent les seules preuves de la survie du roi. I ls s’étaient substitués aux discours officiels, aux bains de foule. Le Maroc était de pl us en plus gouverné de Paris, par un fantôme. «Ah bon! Parce qu’il en était autrement depuis 1912!» ricanaient les langues fourchues. Les mois s’écoulaient et les jou rs paniquaient, les heures s’égrenaient et les secondes s’affolaient. Que devi endrait le Maroc si le roi venait à trépasser? Qui prendrait le pouvoir en attendant que le prin ce héritier atteigne sa majoritéent à qui voulait les? Les experts de la vingt-cinquième heure expliquai entendre que le roi qui, à l’adoption de la Constit ution de 2011, avait rétabli l’âge de maturité à 18 ans au lieu de 16 (comme l’avait inst itutionnalisé son père), devait se mordre les doigts maintenantemps à; il n’est sûrement pas certain qu’il survive longt
ses maladies. Et s’il prenait tout le monde au dépo urvu et annonçait son abdication, hasardaient les plus optimistes. Oui s’il le faisai t! Il passerait dans l’histoire pour le seul sultan de la dynastie alaouite à avoir snobé l e pouvoir. Un vrai démocrate. L’abdication serait le Panthéon. Mais le laissera-t -on? Non bien sûr, renchérissaient monsieur-dame je-sais-tout. Ce n’est plus lui qui t ire les ficelles du royaume, c’est l’autre. L’Autre : cette ombre que personne n’ose i dentifier, cet immortel Autre qui semble siéger à droite de chaque monarque depuis qu atorze siècles, cet Autre qui n’en finit pas d’être ressuscité en temps de crise. Les spéculations allaient bon train et les fakes ne ws bourgeonnaient chaque matin. Le Maroc était suspendu. C’était un fait. Su spendu au dernier communiqué qui parviendrait d’un hôpital parisien, suspendu à l’électrocardiogramme de son souverain, suspendu surtout aux humeurs des sécurit aires qui ont fermé le pays à double tour et l’ont converti en univers orwellien. Tout y était contrôlé : les gestes, les pensées, les rêves et surtout les aspirations. Le L evanter, le Vendavel, le Chergui et le Gharbi étaient filtrés avant qu’ils ne franchiss ent l’espace aérien national. Les râles des vagues étaient enregistrés, écoutés et ré écoutés, décryptés et retranscrits avant d’échouer sur les plages de la Méditerranée o u de l’Atlantique. La terre, l’eau, l’air et le feu se prosternaient devant la superpui ssance de Big-Makhzen… Et puis, ce qui ne devait pas arriver arriva. L’ini maginable. L’inconcevable. L’ubuesque… Le Maroc se réveilla. Dramatiquement, i l se réveilla. Trois attentats simultanés secouèrent les cieux de Marrakech, d’Aga dir et de Casablanca. Trois villes, la quatrième étant Tanger qui fut épargnée, connues pour leurs boîtes de nuit, les touristes et les chairs fraîches. Personne ne l es vit venir, ces attentats. Une centaine de morts et des milliers de blessés rejoig nirent la longue liste des victimes du terrorisme de par le monde. La forfanterie offic ielle se désenfla. Les autorités réagirent en confisquant le peu de libertés dont jo uissaient encore les Marocains. De nouvelles lois antiterroristes plongèrent le pays d ans les ténèbres. Un climat de panique, de suspicion, de délation, d’espionnage sé vissait. Le mot Daesh était sur toutes les lèvres, bien qu’on se gardât de le prono ncer. Les Daeshiens étaient omniprésents dans les esprits bien qu’on ne les vît nulle part. Seules leurs empreintes barbares étaient colportées par tous les médias. Les sceptiques soupçonnaient l’État d’être derrière cette paranoïa , car comment se faisait-il, s’interrogeaient-ils, qu’on ne voyait que les victi mes et jamais les bourreaux? On ne savait plus si Daesh s’était vraiment implanté au M aroc ou si l’État marocain s’était daeshisé. Après tout n’inculquait-il pas à ses suje ts, depuis des siècles déjà, que la peur, c’est la culture; que l’ignorance, c’est le savoir et la servitude la démocratie? Le fait était que dans l’esprit de chaque Marocain, l’image d’un Daeshien qui sort son sabre pour le décapiter, qui l’enferme dans une cag e pour le brûler vif, qui le hisse sur le toit d’un gratte-ciel pour l’éjecter, qui dé fonce la porte de sa maison pour violer sa femme et ses filles, persistait. Le gouvernement marocain, en installant des barrages tous les cent mètres, en multipliant les c ontrôles d’identité, en annonçant chaque semaine le démantèlement d’une cellule terro riste, reconstituant à la télé avec un amateurisme pathétique les arrestations, en plaçant des policiers à chaque coin de rue, des fourgonnettes blindées aux portes de toutes les administrations, des militaires devant les portes de toutes les ambassad es et consulats étrangers, fomentait l’effroi, cultivait l’affolement, semait la défiance et appelait à la délation. Le
locataire soupçonnait son voisin, le père se méfiai t de son fils, la mère épiait sa bru, les étudiants pistaient leurs professeurs, les chat s dénonçaient les chiens, les rats les chats et les cafards les rats. Le royaume devin t plus hermétique que l’Océania, plus inquisiteur que l’Abistan. Tout cela sous les yeux insomniaques des caméras dernier cri qui détectaient aussi bien les incubati ons indociles que les pensées suspectes. Les Télécrans de George Orwell passaient pour des jouets d’enfants. L’État marocain ne lésine jamais sur les moyens lor squ’il s’agit d’épier son peuple et de continuer à l’asservir. Une dizaine de siècles d ’expérience lui avait permis de métamorphoser toute la population en esclaves conse ntants, porteurs du gène de la servitude et soucieux de le préserver. Mo Chaoui, comme beaucoup d’écrivains francophones, reçut sa part de menaces. «Demain, tu ne seras plus de ce monde, espère dekafir, d’infidèle.»; «Demain, ta femme sera veuve et ta famille orpheline .»; «Zamelde mes deux. Tu ne perds rien pour attendre. » ; «La foudre d’Allah te grillera bientôt.»; «Connard! Traitre! Tu es le déshonneur du Maroc. » ; «Scribouillard! Tu t’es vendu aux Français et aux sionistes pour être publié. Tu nous fais honte. » ; «Pédale de plumitifr le cul.! Bientôt tu n’auras même pas un doigt pour te cure » Les insultes et les ultimatums débordaient de sa me ssagerie. Pas un jour sans qu’il ne reçoive des amabilités de plus en plus exc ommunatoires. Depuis que son premier roman avait enfin été publié, voilà de cela plus d’une année, mais dont personne ne parla parce que personne ne l’avait lu, hormis quelques intimes qui lui avaient signalé qu’il jouait avec le feu en interro geant l’Islam en ces temps detakfir, les intimidations se multipliaient. Ses amis lui av aient suggéré de retirer les blasphèmes qu’il avait exprimés dans le chapitreSermon. D’autres ont été victimes d’une fatwa pour moins que cela, lui disaient-ils. Chaque fois qu’ils le conseillaient, Mo Chaoui récitait la phrase d’Henrik Ibsen : «Les amis sont dangereux non point tant par ce qu’ils vous font faire, que par ce qu’i ls vous empêchent de faire.» Il avait beau expliquer qu’il n’y cherchait qu’à transmettre un message d’amour et à instaurer un débat responsable. Qui te croira? répliquaient-ils. De nos jours, personne ne se donne la peine de lire, encore moins de comprendre. De nos jours, tout le monde dégaine ses armes. La soif de sang a contaminé tous les esprits et l’héroïsme ne consiste plus à sauver l’humanité, ma is à la massacrer. Alors, rétorquait Chaoui dans un élan de défi saugrenu, je serai une victime de plus. Il snobait toutes les menaces, les appelait parfois de son vœu avec un espoir inavoué d’être couvert du voile de martyr. Il était persuad é que toutes les menaces n’étaient pas sérieuses. Il changea d’avis lorsque les médias signalèrent la disparition de trois écrivains connus pour leurs critiques de l’islam et de la monarchie, leur défense des libertés individuelles et de la laïcité. Le jour où les photos de trois corps mutilés envahirent la toile, Mo Chaoui déglutit. Chaque foi s qu’il sortait de chez lui pour rejoindre le studio qu’il possédait, à l’insu de sa femme, il rasait les murs. Les attentats de Charlie Hedbo, du Bataclan, de Nic e, puis de Berlin avaient fait ressortir toutes les haines enfouies. Quelqu’un, un lecteur bienveillant, un ami jaloux ou un ennemi vindicatif, avait partagé sur les rése aux sociaux leSermonde Mehdi. Il n’avait pas fallu plus de cinq minutes pour que la messagerie de Chaoui fût bombardée par des insultes qui se transformèrent tr ès vite en menaces. Lorsqu’il s’agit d’effusion de la haine, tout le monde devien t prolixe.