136 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

L'Ange Noir

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

En Auvergne, au XI siècle, Gauvain a reçu le don de guérison. Ce pouvoir surnaturel pourrait lui valoir la rédemption de ses crimes, mais le passé sanglant du mercenaire surnommé l'Ange Noir est tenace et la fatalité emporte le héros dans une aventure où s'affrontent la violence et l'amour.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 mai 2014
Nombre de lectures 1
EAN13 9791029000300
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.


l’Ange noir



Claude Merle
L’Ange noir

















Les Éditions Chapitre.com
123, boulevard de Grenelle 75015 Paris




























© Les Éditions Chapitre.com, 2014
ISBN : 979-10-290-0030-0

1
Les mains
Vers midi, le vent a tourné. Il soufflait du nord, vif et continu. À présent, il vient de
la planèze. Par instants, la forêt enfle et mugit comme un troupeau affolé. Puis elle halète.
Elle suffoque dans la tiédeur d’automne. Dans la maison, le vent s’infiltre entre les
bardeaux et disperse la cendre du foyer. Gauvain souffle sur son parchemin pour chasser
la pellicule grise et sécher l’encre brune. Sous l’arche de pierre, Vulcain éternue. Il bâille,
s’étire, grogne, puis se recouche, le museau entre les pattes, à quelques centimètres des
braises, accablé par son poids, cent soixante livres de chair, d’os et de crin. Une mâchoire
de tueur de loup.
La plume d’oie grince sur la peau sèche. Le chien dresse la tête. Il flaire avec paresse
celui qui s’approche. Pas un bruit : une odeur. Rien d’hostile. Il se recouche, le nez dans
la terre. Il ne sursaute même pas lorsque des coups résonnent à la porte. Gauvain se lève,
déplace la chandelle, ôte les galets, roule le parchemin, saisit la plume et la cornue. Il
dépose cet attirail au-dessus de l’arche, sur un bec de pierre hors de portée des curieux.
Un observateur trouverait à ses gestes mesurés l’allure d’un rituel religieux.
Dehors, des coups nerveux montrent qu’on s’impatiente de cette lenteur. Gauvain
courbe la tête sous le linteau, une poutre mal équarrie. Passé le seuil, il s’immobilise,
effaré par la lumière comme un oiseau nocturne. La visiteuse est jeune, déjà alourdie par
les maternités. Ses deux premiers enfants sont morts. Elle tient dans ses bras le troisième
qui n’a pas encore de nom. Elle parle d’une voix aiguë, implorante. Gauvain ne semble
pas entendre. Il prend le paquet de laine brune qui dégage une odeur aigre. Il le porte à
l’intérieur, le dépose sur la table, écarte les langes. Avec ses cheveux pâles, son visage
fripé, ses membres grêles et son ventre gonflé, le bébé ressemble à un petit vieillard.
La femme s’est tue. Ses yeux rougis observent l’envoûteur avec un mélange de
méfiance et d’espoir. L’air farouche de l’homme l’effraie. Elle regrette soudain d’être
venue, mais il est trop tard pour lui reprendre ce qu’elle lui a confié. Gauvain examine ses
mains fortes, ses doigts nerveux, terminés par des ongles noirs, comme un instrument
dont il ne maîtriserait pas très bien le maniement. Une fois de plus, il s’interroge : que
vat-il sourdre de cet assemblage de muscles et de peau dure ? La vie ou la mort ? Il reste
longtemps ainsi, songeur, avant de tourner la tête vers la fille qui renifle, sa pèlerine
serrée autour de son corps, malgré la tiédeur de l’air.
– Il ne retient plus.
La voix est plaintive. Sur le pas de la porte, restée ouverte, quatre visages curieux
disparaissent vivement. Des gamins qu’effarouchent l’air féroce, les yeux bridés, les
sourcils broussailleux, les pommettes saillantes, la cicatrice et l’accent d’ailleurs. Le
Mongol, c’est ainsi qu’ils le surnomment en secret, sans connaître la signification du
surnom chuchoté par leurs parents.
– Depuis trois jours, soupire la femme, déjà résignée.
Ses aînés sont morts sans faire d’histoire, emportés par la fièvre en une nuit. Elle
s’accroche au troisième. Son mari sait-il qu’elle brave l’interdit du curé en lui rendant
visite ? Certains prétendent que ses guérisons sont des manœuvres du diable. Les saints
ne ressemblent pas à des Mongols. Ils portent des robes de laine immaculées au lieu decuir clouté de fer. Leurs mains sont fines et blanches. Les siennes…
Gauvain secoue la tête pour chasser ses visions. Ses mains tâtent le torse brûlant. Au
contact des doigts glacés, l’enfant se met à hurler. Sous le linge souillé, son cœur s’affole
comme un oiseau blessé. Le corps est menu pour un garçon. Une seule main suffit à
l’envelopper tout entier. Gauvain reste longtemps ainsi, recueilli, les yeux fermés.
Oubliant sa frayeur, la femme s’est rapprochée. L’envoûteur sent sa respiration sur son
épaule nue. Le bébé a cessé de crier. Il s’est endormi, ou bien…
Gauvain rajuste les langes et la couverture effrangée, puis il rend l’enfant à sa mère
sans un mot. Elle l’interroge du regard. Il se contente de marcher vers la porte, soudain
pressé d’en finir. Elle le suit à regret. Julie, c’est son nom. Il se souvient d’elle en voyant
les boucles blondes échappées de son bonnet. Son époux a les cheveux aussi pâles que les
siens, étonnants parmi les pelages noirs de la région. Ils étaient des enfants, hier encore.
Trop tôt confrontés aux chagrins et aux privations. Ils logent dans une cabane, au bas du
village, près de l’enceinte.
La jeune femme désigne le panier qu’elle a déposé devant sa maison, deux fromages,
quelques fruits secs. Il refuse d’un geste brusque : avant la guérison, les présents portent
malheur. Elle s’en va, l’enfant dans une main, le panier dans l’autre. Gauvain la regarde
disparaître derrière les toits accolés, long champ d’éteules sous le ciel blanc. Le vent rabat
les fumées jusqu’au sol et les disperse par bouffées. En face, Morgal, le forgeron, adresse
un bref salut à l’envoûteur. Il a cessé de marteler son fer pour guetter la visiteuse. Dans
son antre, une lueur rouge fait danser l’ombre de son apprenti.
La cloche de l’église sonne sans raison. Trois coups. Le tintement chasse les
corbeaux de la tour de bois. Ce bruit, Blaise, le curé d’Arcy, le réserve d’ordinaire aux
messes du dimanche ou aux fêtes saintes, comme s’il voulait épargner le bronze. La
cloche est l’objet le plus précieux du hameau. L’évêque de Saint-Flour l’a offerte au
village en l’honneur de Geneviève de Breuil, la bergère qui entendait les voix des saints
de la montagne et qui a subi le martyre, dix ans auparavant, en refusant de renier le Christ
lorsque les Normands ont remonté le fleuve derrière leurs serpents de flammes.
Arcy n’a nul besoin de cloche, sauf en cas d’invasion ou d’épidémie, et le bronze de
Blaise connaît mieux le tocsin que l’angélus. Alors, que signifient ces trois coups
inattendus ? Est-ce à lui qu’ils s’adressent ? Gauvain n’assiste pas à l’office, il ne se
confesse jamais, pourtant il va quelquefois s’agenouiller devant l’autel, sans qu’on sache
pourquoi, et le curé n’a pas le cœur ou le courage de lui interdire l’entrée de l’église. Si
les mains du Mongol étaient inspirées par Dieu ? Depuis un an, le prêtre s’interroge, et sa
défiance demeure.
Gauvain songe que Blaise a peut-être fouillé sa maison pendant qu’il parcourait les
bords de l’Alagnon à la recherche de ses herbes. Si le prêtre avait découvert les
parchemins auxquels il confie son histoire, jour après jour, nuit après nuit ? Le récit de
ses ténèbres. À Arcy, le curé est seul à savoir lire ; et Gauvain, le seul à savoir écrire.
Chacun s’interroge sur la sincérité de l’autre. En réalité, aucun des deux ne connaît la
source du pouvoir qui attire les gens vers la maison du Mongol comme un des sanctuaires
païens qui survivent à la vraie foi.
La cloche s’est tue. Ses vibrations n’ont pas troublé la paix du village. Le sommeil
engourdit les masures. Les hommes travaillent aux champs en plein hiver. Les femmes
sont à leurs rouets. Morgal a repris son rythme, un coup sonore suivi d’un coup plus bref.
Le vent secoue la forêt avant d’effleurer les toits. Le village s’enfonce dans une
dépression de la planèze, à peine plus fertile que les champs de lave environnants. La
terre est ingrate, infestée de pierres et de rejets de la forêt essartée, qui s’acharne àreprendre ses droits.
D’un geste instinctif, Gauvain essuie ses mains au cuir de sa tunique. Il referme la
porte, rallume la chandelle soufflée par le vent, récupère son parchemin et le fixe sur le
bois avec les galets. Il trempe sa plume dans la cornue lorsqu’une pierre frappe le toit et
roule sur les solives. Les gamins ! De temps en temps l’un d’eux lapide la maison avant
de prendre la fuite. Vulcain dresse les oreilles. Un râle menaçant sourd de ses babines.
– Dors !
La bête obéit à la voix. Son museau retombe sur sa patte gauche. Un ronflement
succède presque aussitôt au grondement. Le silence revient, troublé seulement par les
sifflements du vent. La maison est solide, appuyée à la roche d’Erlande, un bloc de
basalte surgi de terre. Les poutres du toit s’insèrent dans la pierre. Elles supportent les
voliges entrecroisées. Travail de charpentier. Pour l’accomplir, Morgal a prêté ses outils à
Gauvain : une hache, une scie, un pic et une masse. Le forgeron a le sens de l’hospitalité.
Gauvain, lui, n’a pas mis longtemps à rembourser sa dette.
Ses doigts, capables de faire éclater la lave dure, manient la plume d’oie avec une
délicatesse étonnante. Elle gratte le parchemin qui recueille la chronique cruelle des jours
révolus. Les caractères sont petits, comme s’ils avaient honte de cette histoire inavouable.
En réalité, Gauvain économise l’encre et les peaux. L’abbé d’Aubepierre, qui les lui
fournit, les réserve à des légendes plus édifiantes : les prophéties de Jean d’Égypte ou le
martyre de Sainte Blandine.
Les manuscrits de Gauvain relatent des morts anonymes. Ils font surgir de sa
mémoire des légions de damnés, des fournaises, des profanations, une danse macabre
interminable. Blaise ne sait rien de ces apocalypses, rien. Sinon, il incendierait cette
maison et pousserait Gauvain dans les flammes purificatrices. Enfer pour enfer.


2
La montagne muette
Cette année-là, la neige a tardé. On dirait que le ciel l’a retenue pendant l’hiver afin
de la déverser tout à la fois en trois jours. Par endroits, elle est si haute qu’elle dépasse les
toitures. Les villageois ont creusé des tranchées pour se rendre d’une maison à l’autre, des
étables à l’église. Puis le froid est venu avant le dégel, accumulant des glaciers bleus, dont
le poids casse le faîte des arbres, fléchit les ponts de l’Alagnon, et abat les palissades.
Les trouées livrent le hameau aux ours et aux loups. On en voit rôder à la lisière de la
forêt, taches rousses sur le manteau blanc de la planèze. La nuit, la température baisse
encore. Sous l’effet du gel, les hêtres se déchirent avec des clameurs humaines.
Abandonnant le hameau pétrifié, Gauvain sort chaque jour à l’aube, vêtu de peau et
armé d’un épieu à la pointe durcie au feu. Vulcain ouvre la marche sur les rivières gelées
et les routes coupées d’arbres abattus. Après des heures de détours, il flaire des traces,
près de Nozière, à une lieue vers le nord. Des chevaux et des hommes. Huit, au moins,
peut-être dix.
Soudain, le chien gratte le sang emprisonné sous la glace. Homme ou bête ? Des
chasseurs ? Présence improbable avec un tel froid. Pourtant, les cavaliers ont fait du feu
non loin de là. Vulcain renifle la cendre humide. Le foyer, nourri de graisse et de bois, n’a
pas plus d’une journée. D’instinct, Gauvain reconstitue mentalement le parcours de la
troupe, ses recherches, ses tâtonnements, ses affûts.
Vulcain s’élance sur la piste, mais au bout de cent foulées, il bute sur un mur de
neige à la lisière des arbres. Les traces disparaissent. Le chien longe l’obstacle. Il saute,
retombe, s’obstine. Puis il creuse la glace avec fureur, ébauche, à la base du mur, une
galerie dans laquelle il disparaît tout entier.
– Ici !
Les cavaliers n’ont pu franchir ces douze pieds de neige dure, dressés à perte de vue
par l’avalanche quand la forêt s’est effondrée, arbres et glace mêlés. Vulcain met du
temps à répondre à la voix de son maître. Il recule à grands coups de hanches et de
griffes, se libère, s’ébroue, puis gémit devant la cavité.
– Eh bien ?
Agenouillé, Gauvain découvre ce qui appâte le chien : un carré de toile pris dans la
glace. Après l’avoir dégagé, il examine son trophée, un lambeau où l’on distingue un aigle
noir sur champ bleu. La courbure du bec et la position des serres sont caractéristiques. Il a
déjà vu ces armes, il y a longtemps, au-delà des monts, dans les vastes plaines de l’Est.
Perplexe, il observe le pays enneigé. Que viendrait chercher un capitaine de Bohème sur
ses monts désolés ?
– Cherche !
Vulcain se précipite sous la glace. Il gronde. Jamais il n’aboie, chien de guerre dressé
à ne pas alerter l’ennemi. Un gémissement joyeux : il a déniché autre chose.
– Doucement !
Après avoir extrait le chien, Gauvain atteint l’objet en rampant. C’est un petit sac de
cuir fermé par un cordon. L’étui renferme une poudre brune à l’odeur familière :
l’opium ! L’homme qui transportait la drogue devait souffrir, ou bien il voulait oublier.Dans les deux cas, il s’agissait d’une blessure. Le pavot soulage la douleur et il efface la
mémoire. Belle prise !
À présent, le chien dédaigne sa cavité. Celle-ci est vide. Pourtant, l’ombre du
Bohémien blessé demeure. Aurait-il quitté les lieux en abandonnant sa précieuse
substance ? Le mur de neige l’a-t-il enseveli ? Ses compagnons l’ont-ils délivré ?
Troublante présence qui plane encore sur la forêt morte. Gauvain respire le carré de toile.
Ludwig Scharzw, prince dépossédé de son fief, mercenaire sanguinaire, fou d’orgueil.
L’aigle le dénonce comme au temps où il semait la terreur de la Vistule à la Dvina.
Autour du linceul de glace, les arbres respirent, malgré l’absence de vent. Gauvain
les entend. Ils s’agitent. Leurs cimes s’ébrouent. La neige tombe par paquets. Quelque
chose s’avance, une menace impalpable. Les mains de Gauvain se crispent sur son épieu.
Vulcain courbe la tête. Ses poils se hérissent. Un grondement sourd de sa gorge. Des
hennissements lui répondent, accompagnés du frottement de l’acier, de plus en plus
proches, de plus en plus effrayants.
Les cavaliers surgissent de tous les côtés à la fois, tourbillon obscur. Au lieu de
guerriers, les chevaux portent des créatures immondes, des femmes, des enfants, des
vieillards décharnés, vêtus de haillons, les cheveux fous, les yeux luisants comme ceux
des bêtes. Leurs mains brandissent des faux. Leurs bouches hurlent des imprécations
muettes. Vulcain bondit sur le plus menaçant quand une lame lui tranche la gorge.
Gauvain ressent la douleur aussi durement que si le fer l’avait frappé, lui et non l’animal.
Il pense : « c’est justice ! » tandis qu’il tombe en arrière, lourdement. Son épieu lui
échappe. Autour de lui, les sabots piétinent la neige, la soulèvent, l’aveuglent. Son visage
n’est plus qu’un masque de givre. À travers cet écran, il distingue une forme floue, légère.
Elle se détache de sa monture en pleine course. Elle semble voler, puis elle s’abat. Il sent
peser sur lui une chair flasque, une odeur de charogne. Des dents cherchent sa gorge. Des
crins forcent ses lèvres, lui emplissent la bouche et l’étouffent. Il se débat. Ses mains
saisissent des lambeaux immondes. Les dents de métal s’enfoncent, le déchirent. Dans un
sursaut désespéré, il se redresse en criant. Une masse le frappe en plein front. Il retombe,
étourdi.
La nuit. Il est aveugle. La mâchoire s’est éloignée. Ses mains sont gluantes de sang.
Quelque part, dans les ténèbres, Vulcain gémit. Les spectres sont toujours là, leur
puanteur, leurs souffles. Ils le guettent. Ils attendent, retardant la mort à dessein. Il
tâtonne. Rien. Le néant est pire que la charogne qu’il a étreinte.
– Où êtes-vous ?
Il a honte de sa voix véhémente. Une lueur lui répond. Un trait blanc venu de l’aube
neigeuse. Elle perce l’obscurité. Peu à peu les formes se précisent. Une table renversée,
des pots brisés, le chien, assis, attentif… Il est chez lui, à Arcy. Dans sa panique, son front
a heurté l’arceau de pierre, au-dessus de son matelas d’herbe. Un cauchemar, un de plus,
ce n’était que cela. Il n’en aura jamais fini avec les morts qui hantent ses nuits.
Il se lève, épuisé. Le feu est éteint. Son briquet refuse de délivrer son étincelle. Il
obéit enfin. La flamme de la chandelle révèle un décor familier et hostile : la peau de loup
à terre, corps flasque, la pierre tachée de sang, le plafond trop bas. Suffoqué, il se
précipite, repousse la porte. La lumière le ramène à la vie. Il aspire l’air glacé à pleins
poumons, presse des poignées de neige sur son front, les rejette souillées de sang. Vulcain
guette le ciel où tournoient des corbeaux.
Devant la forge, Morgal questionne du regard. Il a entendu ses cris et ne s’en étonne
pas. Il assiste de loin à ces terreurs nocturnes sans en demander la raison. Chacun a les
siennes, moins violentes, sans doute. On n’en parle jamais pour ne pas réveiller les