Les Affligés - Volume 1 : Isolation

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Français
244 pages
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Description

République de Dor-Thimlin. À l’époque instable des temps sombres.
Depuis la fin de l’ère de prospérité, les cinq régions vivent dans la plus grande isolation, chacune abritant ses citoyens dans des villes qui tentent de survivre malgré un climat de peur et de confusion politique.
Naryë, Observatrice d’Aldal et membre de l’Assemblée des Sages, est certaine de sa vision : il existe un moyen de mettre un terme à l’Affliction qui sévit au-delà des murs et de guérir la perte du Don.
L’énergie spéciale qui confère depuis longtemps des pouvoirs particuliers à certains individus est en train de disparaître, sans raison connue, affaiblissant peu à peu une population déjà désespérée.
Naryë est persuadée que la solution de tous leurs maux se trouve à Ulemus, la « Ville Interdite », dans une région si désolée que même les dieux l’ont abandonnée.
Pour mener à bien la mission de sa vie et découvrir la cause de la malédiction qui pèse sur Dor-Thimlin, elle doit se fier à sa vision : regrouper onze hommes et femmes disséminés au sein de la République. Onze futurs compagnons qui appartiennent presque tous, souvent sans le savoir, à l’une des cinq guildes ancestrales : les Observateurs, les Manipulateurs, les Ensorceleurs, les Invocateurs et les Guérisseurs. Onze individus qu’elle doit convaincre de l’accompagner dans une quête peut-être illusoire.
Mais le voyage est long et dangereux, le Don a un prix, les Affligés rôdent partout et même les Humains ne sont pas tous disposés à voir cette mission aboutir…
Découvrez la nouvelle trilogie Fantasy de M.I.A, « Les Affligés », dont « Isolation » constitue le premier volume.

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Informations

Publié par
Date de parution 21 décembre 2015
Nombre de lectures 1 318
EAN13 9782370113955
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LES AFFLIGÉS

Volume 1 : Isolation

M.I.A

© Éditions Hélène Jacob, 2015. CollectionFantasy. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-396-2

1±Naryë


/¶$VVHPEOpH GHV 6DJHV QH V¶HVW SDV WRXMRXUV DSSHOpH DLQVL PrPH VL SHX GH JHQV V¶HQ
souviennent. ElOH IXW SHQGDQW ORQJWHPSV O¶$VVHPEOpH GHV 2EVHUYDWHXUV MXVTX¶au début de la
période trouble ayant marqué la finGH O¶qUH GH SURVSpULWp /HV VRXUFHV QH FRQFRUGHQW SDV WRXWHV
PDLV RQ DGPHW JpQpUDOHPHQW TXH OH SDVVDJH G¶XQH GpQRPLQDWLRQ j XQH DXWUH V¶HVW IDLt il y a une
VRL[DQWDLQH G¶DQQpHVquand les temps sombres sont apparus.
6L O¶RQ WURXYH HQFRUH GHvieux textes qui mentionnent cette ancienne appellation, il est par
contreLPSRVVLEOH GH VDYRLU FH TXL D MXVWLILp XQ WHO FKDQJHPHQW GDQV O¶RUJDQLVDWLRQ GH OD

République de Dor-Thimlin 1XO Q¶a la réponse à cette question.
Les Observateurs gouvernaient depuis des siècles, lorsqueOD FRPSRVLWLRQ GH O¶$VVHPEOpHa été
brusquement modifiée un jour, ne leur laissant que deux sièges sur dix et la perte définitive du
pouvoirTX¶LOVcontrôlaient pourtant avec honnêteté et grande efficacité. Pourquoi ? Comment ?
Sur quel ordre ou quelle décision ? Les éventuels témoins qui auraient pu en parler ne se sont
jamais exprimésHW VRQW SUREDEOHPHQW WRXV PRUWV DXMRXUG¶KXL. En outre,G¶DXWUHVproblèmes plus
graves ont très vite repoussé ces interrogations au plus profond des consciences,MXVTX¶jpresque
les effacer au cours des décennies malheureuses qui ont suivi ce bouleversement inexplicable.
Cependant, être plus précis quant aux causes et à la date exacte de cet événement presque
oublié de tous pourrait permettre de résoudre une énigme plus essentielle, plus dramatique
encore, et dont les implications sont subtiles: les temps sombres ont-ils entraîné la fin de
O¶$VVHPEOpH GHV 2bservateurs, ou sont-ils au contraire la conséquence de la création de
O¶$VVHPEOpH GHV 6DJHV?
On peut raisonnablement prédire que cette interrogation restera longtemps sans réponse, car
découvrir la clef de ce mystère ne ferait sans doute que fragiliser un peu plus une population déjà
désespérée./RUVTX¶RQ QH SHXW GpVLJQHU GH FRXSDEOH DYHF FHUWLWXGH LO HVW SOXV VLPSOH GH PDXGLUH
OH VRUW HW G¶DFFXVHU OHV GLHX[LHV GLHX[ Q¶RQW ULHQ j SHUGUH HX[

Archives de Dor-Thimlin±Politique générale
*
* *
Naryë ne distinguait plus vraiment les parois du tunnel, mais elle avançait sans crainte, ayant
suivi ce même chemin à plusieurs reprises et reconnaissant parfaitement le parcours. Elle

3

trébuchait de temps à autre, ses chaussons souples ne la protégeant pas assez des cailloux qui
jonchaient certaines sections du passage souterrain mal éclairé par sa lanterne. Mais ne percevoir
que des ombres ne la gênait pas. Un sixième sens, plus profond et universel que la vue, la guidait.
Le Don WHO TX¶LO VH PDQLIHVWDLW HQ HOOHcette nuit encore, surpassait tous les yeux du monde.
/¶2EVHUYDWULFHespérait simplementTX¶elle irait plus loin que la veille, lors de sa tentative
précédente ,O OXL UHVWDLW XQ YLVDJH j GpFRXYULU 8QH LGHQWLWp TXL DYDLW DXWDQW G¶LPSRUWDQFH TXH OHV
dix autres et qui se refusait à elle. Ce dernier nom était capital et elle avait déjà échoué trois fois
dans sa quête.,O IDOODLW TX¶HOOHse rapproche plus vite, avant que la silhouette fuyante disparaisse
DX F°XU GHV WpQqEUHVConnaître la destination de son voyDJH QH OXL VHUDLW G¶DXFXQH XWLOLWp VL HOOH
ne parvenait pas à réunir tous ceux qui étaient censésO¶DFFRPSDJQHU.
Naryë pressa le pas, sa longue robe blanche flottant derrière elle. Ses mains marquées par le
passage des ans frôlaient les parois O¶pWURLWH JalerieVH UHVVHUUDQW SDUIRLV MXVTX¶j GHYHQLUune
simple trouée dans la pierre (OOH \ pWDLW SUHVTXH /D JUDQGH VDOOH DOODLW V¶RXYULU GHYDQW HOOH GDQV
quelques secondes DSUqV XQ GHUQLHU YLUDJH DEUXSW TXL QH SHUPHWWDLW SDV G¶LPDJLQHU SDUHLO HVSDFH
à une telOH SURIRQGHXU &RPPH FKDTXH QXLW HOOH QRWD TXH O¶DLUdemeurait respirable, étonnamment
peu fétide,PDOJUp O¶pORLJQHPHQW GH OD VXUIDFH.
6RQ DUULYpH VRXGDLQH GDQV O¶LPPHQVH JURWWH OD VXUSULW XQH IRLV GH SOXV /HV ODQWHUQHV SRVpHV
par terre à divers endroits envoyaient de longues ombres vacillantes sur les hauts murs rocheux.
Onze ombres./D VLHQQH VH MRLJQLW DX[ OHXUV G¶DERUG WLPLGHPHQW, puis avec plus de vigueur
ORUVTX¶HOOH V¶DSSURFKD GHV VRXUFHV GH OXPLqUHIls se tenaient à leur place habituelle, en un vague
DUF GH FHUFOH SUHVTXH LPPRELOHV $XFXQ G¶HX[ QH SDUODLW HW LOV VH FRQWHQWqUHQW GH OD IL[HU DYHF
attention, suivant chacun de ses mouvements.
À sa gauche, deux des six membres masculins du groupe et trois femmes. À sa droite, tous les
autres j O¶H[FeptionG¶XQ LQGLYLGXqui se trouvait loin devant Naryë. En retrait par rapport à ses
compagnons, tête baissée, il était trop reculé pour que ses traits soient visibles. Mais sa stature
indiquait sans contesteTX¶LO V¶DJLVVDLW G¶XQ KRPPHIl dépassait toutOH PRQGH G¶DX PRLQV XQH
tête.
Naryë ne perdit pas une seconde à contempler les visages les plus proches, déjà familiers. Elle
aurait tout le loisir de les détailler durant leur périple. Il lui fallait ce onzième nom. Elle devait
GpFRXYULU OH UHJDUG GH O¶LQconnu. Ses yeux lui diraient qui il était et où le trouver./¶2EVHUYDWULFH
traversa la vasteVDOOH G¶XQ SDV UDSLGH FRQVFLHQWH TX¶LO QH OXL UHVWDLW SOXV EHDXFRXS GH WHPSVElle
ne voulait pas échouer une quatrième fois et le voirV¶pFOLSVHU DORUV TX¶HOOH ptait si près de lui.
5DVVHPEODQW WRXWH VRQ pQHUJLH HOOH ILQLW GH OH UHMRLQGUH HQ FRXUDQW /D OXPLQRVLWp DXWRXU G¶HOOH
faiblissait déjà, annonçant la fin de cette courte rencontre. Mais elle ne partirait pas sans ce

4

GHUQLHU QRP F¶pWDLW H[FOX
ElleGURLW TX¶j XQ EUHI FRQWDFW YLVXHO HQ DUULYDQW j PRLQV GH WURLV PqWUHV GH OXL PDLV FHQ¶HXW
IXW VXIILVDQW /D FLFDWULFH VRXV O¶°LO JDXFKH UHWLQWfugacement son attention, puis Naryë plongea
GDQV OH UHJDUG VRPEUH /H 'RQ V¶H[SULPD HQ HOOH HW O¶LGHQWLWp UHFKHUFKpHlui fut révélée. Elle vit
O¶vOH R HOOH OH WURXYHUDLW j O¶pFDUWdu continent. Le voyage se compliquait un peu plus, mais elle
GpWHQDLW O¶HVVHQWLHO /H JURXSH pWDLW FRQVWLWXp
Je vous rencontrerai bientôt«
/¶2EVHUYDWULFH VRUWLW GX VRPPHLO HQ SRXVVDQW XQ Oéger cri. Prolonger volontairement ses
visions spontanées à un rythme trop intense avait un prix. La douleur devenait plus vive, nuit
après nuit, et ses yeux la faisaient souffrir. Elle demeura assise quelques minutes dans son lit,
incapable de se lever. Le moindre mouvement lui paraissait impossible. Son esprit et son corps
Q¶pWDLHQW SDV WRXW j IDLW UpXQLV (OOH OHV ODLVVD VH UHWURXYHU HQ JDUGDQW OHVpaupières mi-closes.
/H VROHLO Q¶pWDLW HQFRUH TX¶XQH SkOH SURPHVVH j O¶KRUL]RQ ORUVTXH 1DU\s V¶KDELOOD, après une
douche rapide. Elle remplaçaOD WXQLTXH TX¶HOOH SRUWDLW SRXU GRUPLUpar une autre très semblable,
un peu plus épaisse et aussi blanche que le reste de sa maigre garde-robe. Elle avait renoncé à
WRXWH FRTXHWWHULH DORUV TX¶HOOH Q¶pWDLW TX¶XQHenfant, quandHOOH DYDLW SULV FRQVFLHQFH TX¶XQ GHVWLQ
SDUWLFXOLHU O¶DWWHQGDLW /a guilde des Observateurs,TXL V¶pWDLW WRXMRXUV FRQVLGpUpH FRPPH OH SOXV
spirituel des cinq groupes détenteurs du Don, se voulait détachée des attaches terrestres afin de
mieux comprenGUH O¶kPH 1DU\s DYDLW VXLYL OH FKHPLQ TX¶RQ OXL LPSRVDLWaccepté ses et
UHVSRQVDELOLWpV 0DLV FKDTXH PDWLQ HOOH V¶DUUrWDLWun instant devant son miroir pourV¶DFFRUGHU
quelques regretsHW SHQVpHV pJRwVWHV 3XLV HOOH V¶RXEOLDLW SRXU OD MRXUQpH.
Elle démêla ses longs cheveux bruns striés de gris sans prêter attention à son reflet. Sa
FKDPEUH Q¶pWDLW SDV pFODLUpH HW O¶DXEH JULJQRWDLW WLPLGHPHQW O¶REVFXULWp /H PRXYHPHQWrépété de
OD EURVVH OXL SURFXUDLW XQH YDJXH VHQVDWLRQ G¶DSDLVHPHQW XQ FDOPHqui lui était nécessaire
aujourd¶hui plus que jamais. Certains desQHXI DXWUHV PHPEUHV GH O¶$VVHPEOpH GHV 6DJHV
Q¶DOODLHQW SDV DFFXHLOOLU VRQ DQQRQFH DYHF MRLH F¶pWDLW j SUpYRLUMaisO¶2EVHUYDWULFHdésirait à
tout prix éviter que leur réunion débouche sur une nouvelOH TXHUHOOH /D YLOOH G¶$OGDO HW WRXWH OD
5pSXEOLTXH DYDLHQW EHVRLQ G¶XQLRQ HW VXUWRXW SDV GH GLVFRUGH VWpULOH
Naryë se fit la réflexion que les temps sombresV¶pWHUQLVDLHQW (OOH Q¶DYDLW MDPDLV FRQQX O¶qUH
GH OD SURVSpULWp PDLV VHV VRXYHQLUV G¶HQIDQFH FRPSRUWDLHQW GHV IUDJPHQWV G¶LQVRXFLDQFH
Cinquante ans plus tôt, il était encore possible de croire en des lendemains meilleurs. Ceux qui
QDLVVDLHQW PDLQWHQDQW Q¶DXUDLHQW VDQV GRXWH MDPDLV FHWWH FKDQFH 6DXI VL Va vision se concrétisait
HW TX¶HOOH SDUYHQDLt à mettre un terme au sort terrible qui accablait la population.Et mes visions,
même anodines, ont toujours été justes, se rappela-t-elle avec fermeté, comme pour couper court

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à son monologue intérieur.
² 4XH =HSKD P¶HQWHQGH HW QRXV SURWqJH
Le dieu de la perceptionO¶pFRXWDLW-il seulement ? Elle soupira, enfila une paire de sandales et
quitta sa maison sans fermer la porte à clef. Aldal était une ville sûre et Naryë ne possédait aucun
objet de valeur.
Sur le chemin la menant au forum couvert et aux bâtiments administratifs de la cité, elle croisa
TXHOTXHV FLWR\HQV DXVVL PDWLQDX[ TX¶HOOH (OOH OHV VDOXD DYHF UHVSHFW XQH PDLQ SODFpH VXU OH F°XU,
son tatouage± XQ °LO IHUPp ±près du poignet bien en évidence. Tous lui répondirent de la même
façon, mais sansJUDQG HQWKRXVLDVPH /¶Observatrice constatait chaque jour que le moral général
ne faisait que baisser et que les sourires devenaient tristement rares. Aussi rares que les bonnes
QRXYHOOHV HQ SURYHQDQFH GH O¶H[WpULHXU /D YLOOH SULQFLSDOH GH OD UpJLRQ G¶$Ocin vivait dans la plus
stricte isolation, comme toutes les autres cités, malgré son statut de capitale de Dor-Thimlin.
6HXOV OHV IRXV V¶DYHQWXUHQWdehors (W PRL MH YDLV H[LJHU TX¶RQ PH ODLVVH VRUWLU«
Naryë sourit, malgré son inquiétude, en imaginant la surprise sur le visage de ses homologues.
(OOH Q¶DYDLW SDV TXLWWp $OGDO GHSXLV SUHVTXH GL[ DQV FRPPH FKDFXQ G¶HX[ /HV PHPEUHV GH
O¶$VVHPEOpH QH GHYDLHQW SUHQGUH DXFXQ ULVTXH LOV pWDLHQW WURS SUpFLHX[ SRXU OD 5pSXEOLTXH 0DLV
les murs fortifiés et les portes gardées nuit et jour ne les protégeraient pas éternellement.
/¶H[WLQFWLRQ GH OD UDFH KXPDLQH QH GpSHQGDLWplusTXH G¶XQHunique chose : le temps. Et le temps

sortirait toujours vainqueur du combat que les hommes menaient contre lui.
Le soleil se levaiW ORUVTX¶HOOHquitta sans se presser le dédale de ruelles étroites et gravit les
marches montantDX EkWLPHQW UpVHUYp j O¶$VVHPEOpH SRXU VHV UpXQLRQV SULYpHV 8Q pGLILFHde
plain-pied,VREUH HW EODQF FRPPH WRXWHV OHV FRQVWUXFWLRQV G¶$OGDO TXL GDQV TXHOTXHV heures
UpIOpFKLUDLW DYHF YLJXHXU OHV UD\RQV VRODLUHV /D UpJLRQ G¶$OFLQ pWDLW DULGH HW QH FRnnaissait
presque pas la pluie.
Naryë regrettait parfois de ne pas vivre ailleurs. Enfant, elle avait visité trois des autres
JUDQGHV YLOOHV j O¶pSRTXH R OHV YR\ages et échanges ne se limitaient pas aux seuls convois
transportant des objets de première nécessité. Sa cité préférée était celle de Tesiosos, chef-lieu de
7ROELQ OD UpJLRQ F{WLqUH ORLQ j O¶HVW (OOH VHrappelaO¶RGHXU GH OD PHU OD IUDvFKHXU GX YHQW VXr son
visage, lHV EDWHDX[ HW O¶DQLPDWLRQ TXL UpJQDLW SUqV GX SRUW /j-EDV O¶LVRODWLRQ pWDLW SHXW-être moins
difficile queVRXV OH VROHLO pFUDVDQW G¶$OGDO 0DLV LO QH V¶DJLVVDLW TXH GH VRXYHQLUV $XMRXUG¶KXL
les habitants de Tesiosos vivaient certainement, eux aussi, dans une ambiance des plus tristes.
Bientôt, je découvrirai moi-mêmeFH TX¶LO HQ HVW«
(OOH WUpEXFKD HQ KDXW GH O¶HVFDOLHU HW MXUDà voix basse. Sa vue lui jouait des tours, le décor lui
paraissait flou et sans relief. Naryë sentit son corps baVFXOHU YHUV O¶DYDQW

6

Une main la saisit par le coude et lui évita une chute pitoyable. Elle se redressa pour remercier
celui ou celle qui venait de lui rendre son équilibre, forçant ses yeux à faire le point sur le visage
qui lui souriait. La surprise la fit sursauter.
²Amior ?
²Mère, je croyais que tu réservais tes meilleures pirouettes à tes estimés collègues !
Le rire taquin de son fils adoptif la dérida. Ses boucles brunes et sa silhouette fluette donnaient
à Amior une apparence juvénile qui semblait vouloir perdurer, bien que son vingt-cinquième
DQQLYHUVDLUH IW SURFKH ,O OD SULW SDU OH EUDV HW O¶HQWUDvQD YHUV O¶HQWUpH SULQFLSDOH XQH ODUJH SRUWH j
double battant.
² 3RXUTXRL QH P¶DV-tu pas attendu ? Je suis passé te chercher, mais tu étais déjà partiH -¶DL G
courir pour te rattraper.
² -¶DYDLV EHVRLQde réfléchir avant cette séance.-¶DL RXEOLp TXH WX GHYDLV YHQLU MH VXLV
désolée.
(OOH Q¶HQ GLW SDV SOXV KRQWHXVH G¶DYRLU RPLV OHXU ULWXHO TXRWLGLHQ HWencore hésitante quant à la
meilleure manièreG¶introduire le sujet qui la préoccupaitGHYDQW O¶$VVHPEOpH. Depuis sa première
vision, dix jours auparavant HOOH Q¶DYDLW SDUOp GH OD VLWXDWLRQ j SHUVRQQH DWWHQGDQW G¶DYRLU WRXV
OHV LQGLFHV TX¶HOOH HVWLPDLW QpFHVVDLUHV 0rPH $PLRU LJQRUDLW WRXW GH FHV PDQifestations
impensables du Don.
&DU VL 1DU\s DYDLW WRXMRXUV HX GHV YLVLRQV HQWUH DXWUHV PDUTXHV GH VRQ VWDWXW G¶2EVHUYDWULFH
FHV GHUQLqUHV pWDLHQW ELHQ pORLJQpHV GHV VFqQHV TXL V¶LQYLWDLHQW GpVRUPDLV GDQV VRQ VRPPHLOLeur
simple répétition, nuit après nuLW VRXOLJQDLW OHXU LPSRUWDQFH /H IDLW TX¶HOOH SXLVVH OHV PDQLSXOHU
indiquait que sa propre utilisation du Don avait évolué. Des signes majeurs à ne pas prendre à la
OpJqUH TXL O¶DQJRLVVDLHQW WRXW HQ pYHLOODQW HQ HOOH GHV VHQWLPHQWV G¶HVSRLU TX¶HOOH Q¶DYait pas
ressentis depuis longtemps.
Elle se sentit obligée de partager cette incertitude avec son fils.
² $XMRXUG¶KXL MH GRLV IDLUH XQH DQQRQFH LPSRUWDQWH -H SUHVVHQV XQHpossible« UpVLVWDQFH
chez une partie de mes collègues. Je ne suis pas sûre de trouver les bons motsRX G¶rWUH DVVH]
claire dans mon exposé.
² 7X HV OD SHUVRQQH OD SOXV pORTXHQWH TXH MH FRQQDLVVH ,OV W¶pFRXWHURQW
$PLRU YHQDLW G¶RXYULU OD ORXUGH SRUWH GpYHUURXLOOpH HWlui cédait le passage. Elle entra en le
UHPHUFLDQW G¶XQ VRXULUH ,O QHmanquait jamais de lui témoigner son respect et sa tendresse. Ses
DWWHQWLRQV pWDLHQW SRXU 1DU\s OD SUHXYH TX¶XQ OLHQ IRUW OHV XQLVVDLW PDOJUp XQH DGRSWLRQ WDUGLYH HW
LPSUpYXH TX¶HOOH DYDLW DFFHSWpH VDQV SRXU DXWDQW ODsolliciter. Son fils était sa plus grande réussite
personnelle.

7

Ma seule réussite personnelle«
Les dalles anciennes du couloir étaient aussi blanches que les murs, disjointes par endroits. La
YLOOH PDQTXDLW G¶KRPPHV HW GH PR\HQV SRXU IDLUH YHQLU OHV PDWpULDX[ QpFHVVDLUHV j XQ YpULWDEOH
entreWLHQ /HV SLHUUHV G¶,VDQGULQ OH ERLV GH .LOPLQ HW OHVrécoltesGH /LEULQ Q¶DUULYDLHQW SOXV
TX¶DYHF SDUFLPRQLH DX JUp GHV UDUHV FRQYRLV VXIILVDPPHQW DUPpV SRXU V¶engager sur les routes.
Les seuls qui passaient à un rythme hebdomadaire approvisionnaient surtout la cité en nourriture,
le reste était superflu.
/D UpJLRQ G¶$OFLQ Q¶pWDLW TX¶XQH YDVWH ]RQH GpVROpH GRQWl¶unique ressource utile était
O¶pQHUJLH VRODLUH WUDQVIRUPpH j $OGDO SDU G¶DQFLHQQHV PDFKLQHV GDWDQW GH O¶qUH GH OD SURVSpULWp
Un savoir-faire balbutiant, qui aurait pu être perfectionné puis se répandre aux quatre coins de la
République,VL OHV WHPSV VRPEUHV QH V¶pWDLHQW SDV VRXGDLQ PDQLIHVWpVLes hommes capables
G¶DSSULYRLVHU OH VROHLO DYDLHQW GLVSDUX SHX j SHX WUDQVPHWWDQW GHV FRQQDLVVDQFHV Lnsuffisantes à
des successeurs de moins en moins nombreux.
8Q MRXU OHV SRPSHV SXLVDQW O¶HDX ORLQ VRXV OD VXUIDFH V¶DUUrWHUDLHQW IDXWH G¶pQHUJLH Les
SDUFHOOHV DJULFROHV VLWXpHV GDQV O¶HQFHLQWH GH OD YLOOH JULOOHUDLHQW VRXVles assauts de la chaleur.
RetrDQFKpV GHUULqUH OHXUV PXUV DX PLOLHX G¶XQH WHUUH KRVWLOH OHV GHUQLHUV KDELWDQWV G¶$OGDO
Q¶DXUDLHQW G¶DXWUHpossibilitéTXH GH FKRLVLU O¶H[LO HW G¶DIIURQWHU OH PRQGH H[WpULHXUen espérant
atteindre une région plus clémente.3RXUTXRL V¶HQWrWHU j YRXORLU UHVWHU GDQV XQH FLWp Q¶D\DQW SOXV
aucune autonomie et possédant comme seul atout son statut de capitale et de siège du
gouvernement ? Un gouvernement constitué de dix Sages impuissants.
Naryë sentitO¶pPRWLRQ OXL VHUUHU OD JRUJH. Sa ville était condamnée si elle ne parvenait pas à se
montrer convaincante. Le Don faisait appel à elle avec insistance pour une raison évidente : il
pWDLW HQFRUH SRVVLEOH GH VDXYHU OD 5pSXEOLTXH HW VD SRSXODWLRQ /¶$VVHPEOpH Q¶DXUDLW SDV G¶DXWUH
FKRL[ TXH G¶DFFHSWHU VD YLVLRQ
AmiorOD WHQDLW WRXMRXUV SDU OH EUDV ORUVTX¶HOOH HQWUD GDQV OD VDOOH GH UpXQLRQ /HV PXUV \
pWDLHQW SHUFpV G¶pWURLWHV IHQWHV ODLVVDQW SDVVHU O¶DLUtout en empêchant le soleilG¶inonder la pièce.
La chaleur commençait néanmoins à se faireSHUFHSWLEOH HW O¶2EVHUYatrice sentit un fin voile de
sueur couvrir sa peau. Mais son appréhension était sans doute plus coupable que la température
de ce début de journée.
Elle examina ses collègues en train de s¶installer. Ils arrivaient dans un ordre quasi identique
chaque matin, comme si une forme de rituel immuable les condamnait à ne jamais modifier la
moindre de leurs habitudes.
'¶DERUG OHV GHX[ ,QYRFDWHXUV WURS ORTXDFHV SRXUpouvoir se fondre dans Aldal et son manque
de fantaisie, mais en tout point conformes au caractère naturellement expansif de leur guilde.

8

/¶KRPPH pWDLW SOXV kJp TXH OD IHPPH PDLV LO Q¶DYDLW ULHQ G¶XQ YLHLOODUG 6HV JHVWHV DPSOHV HW VRQ
rire sonore plaisaient à Naryë.
Entraient ensuite les deux Guérisseurs, calmes et attentifs, dont le visage doux reflétait un
LQWpUrW SRXU DXWUXL TXH SHUVRQQH Q¶DXUDLW SX FRQWHVWHUElle ne les avait jamais entendus élever la
YRL[ SRXU V¶H[SULPHU
Dans leur sillage venaient généralement les Ensorceleurs. La femme possédait sans doute un
Don plus développé que son compagnon, car Naryë discernait en elle une énergie particulière,
imperceptibleFKH] O¶KRPPH &KH] SHUVRQQH G¶DXWUHdans la salle, à sa connaissance.
Son propre collègue Observateur, Findore, arrivait invariablement après eux V¶DVVXUDQW DLQVL
des réunions plus courtes en évitant les palabres quiSUpFpGDLHQW O¶DSSDULWLRQpresque théâtrale du
couple de Manipulateurs. Naryë ne les aimait pas, ne les avait jamais aimés. Elle était incapable
G¶H[SOLTXHUcette aversion contre laquelle elle luttait pourtant depuis des années.
/¶DQWDJRQLVPH HQWUH OHV GHX[ JXLOGHV DYDLW WRXMRXUV H[LVWp FKDFXQH UHYHQGLTXDQW VD
VXSpULRULWp GDQV O¶XWLOLVDWLRQ GX 'RQ j GHV ILQV VSLULWXHOOHV HW PHQWDOHV 0DLV O¶2EVHUYDWULFH
HOOHmême considérait cette concurrence comme stupide. L¶époque des grands accomplissements était
morte depuis de nombreuses décennies $XFXQ G¶HX[ Q¶DXUDLW SX ULYDOLVHU DYHF OH SOXV PpGLRFUH
des porteurs du Don des siècles précédents. Les bribes de pouvoir instable que chacun possédait
paraissaient si dérisoires, si dégradées.
8QH GHVFHQGDQFH GpFKXH«
0DOJUp O¶DEVXUGLWp HW OD JUDYLWp GH OHXU VLWXDWLRQ 2EVHUYDWHXUV HW 0DQLSXODWHXUV VXLYDLHQW XQH
tradition remontant sans doute à la nuit des temps : aucune véritable amitié ne pouvait naître entre
ces deux guildes vouées à vivre dans une défiance permanente. Naryë acceptait cette logique
étrange tout en la regrettant. Et elle savait déjà que la plupart des réserves qui ne manqueraient
pas de jaillir lors de son exposé viendraient de ces deux personnes en particulier.
Amior dut lire le désarroi sur son visage.
² 0qUH WX QH GRLV SDV W¶LQTXLpWHU &KDFXQ LFL WH UHVSHFWH
(OOH DFTXLHVoD G¶XQ VLJQH GH WrWH GLVWUDLW HW V¶DVVLW GDQV OH IDXWHXLO TXL OXL pWDLW UpVHUYp 6RQ ILOV
prit place derrière elle, sur une simple chaise. Sa présence était admise aux réunions courantes
DILQ TX¶LO SXLVVH SDUIDLUH VHV FRPSpWHQFHV GH JUHIILHU /¶KRPPHresponsable de la transcription
des débats publics se faisait vieux et lui céderait bientôt son siège. Amior terminait son
apprentissage avant de prendre ses fonctions au forum le mois suivant 1DU\s QH GRXWDLW SDV TX¶LO
accomplirait un travail irréprochable, mêmeV¶LO QH GLVSRVDLW SDV GX 'RQ.
3RXUWDQW LO YD IDOORLU TX¶LOabandonne tout çaDYDQW PrPH G¶DYRLU FRPPHQFp«
/¶$VVHPEOpH GHV 6DJHV pWDLW SUpVLGpH FKDTue semaine par un membre différent, cette

9

organisation permettantXQ PDLQWLHQ SDUIDLW GH O¶pTXLOLEUHen évitant des frictions superflues. Pour
HQFRUH GHX[ MRXUV O¶,QYRFDWULFH 6HQHV\ DYDLW OH SULYLOqJH G¶RXYULU OHV GpEDWV (OOH OH ILW DYHF VRQ
enthousiasme habituel, en agitant inutilement les mains.
² $XMRXUG¶KXL QRXV GHYRQV SDUOHU GH OD SURFKDLQH GLVWULEXWLRQ GH«
² 6HQHV\ MH VXLV GpVROpH GH YRXV LQWHUURPSUH PDLV M¶DL XQH GpFODUDWLRQ j IDLUH
Naryë ne prit conscience de ses propres motsTX¶HQ YR\DQW VHVcollègues se tourner vers elle,
FKDFXQ H[SULPDQW VD VXUSULVH RX VD GpVDSSUREDWLRQ G¶XQH PDQLqUH WRXWH SHUVRQQHOOH (OOH IDLOOLW
OHXU SUpVHQWHU VHV H[FXVHV PDLV VH UDYLVD /¶RUGUH GX MRXU Q¶DYDLW DXFXQH LPSRUWDQFH OH VHFUHW
TX¶HOOH GpWHQDLW SDVVDLW DYDQWtout le reste.
6HQHV\ SDUXW FRPSUHQGUH OD GpWHUPLQDWLRQ GH O¶2EVHUYDWULFH HW OXL FpGD OD SDUROH G¶XQ JHVWH
gracieux.
²Nous vous écoutons.
NaryëSULW VRQ WHPSV FKHUFKDQW O¶LQWURGXFWLRQ LGpDOH FHOOH TXL pYHLOOHUDLW OHXU FXULRVLWp VDQV OXL
attirer des protestations immédiates. Une phrase courte, mais assez claireSRXU TX¶LOV PHVXUHQWla
gravitéGH VRQ SURSRV HW DFFHSWHQW GH O¶entendreMXVTX¶DX ERXWElle suivit son instinct.
²Contrairement à ce que nous avons toujours cru, il existe un remède contre la perte du Don
et la terrible question des Affligés.
L¶ObservatriceODLVVD SDVVHU TXHOTXHV VHFRQGHV OH WHPSV G¶analyserOHV UpDFWLRQV DXWRXU G¶HOOH
/HV GHX[ *XpULVVHXUV FRPPH HOOH O¶HVSpUDLW PDQLIHVWqUHQW WRXW GH VXLWH OHXU LQWpUrW HQ VH
penchant légèrementYHUV O¶DYDQW /HV (QVRUFHOHXUV QH PDVTXqUHQW SDV OHXU SHUSOH[LWp PDLV QH
O¶LQWHUURPSLUHQW SDV QRQ SOXV 6HQHV\ HW VRQ KRPRORJXH ,QYRFDWHXU 1XEDND pPLUHQW XQ OpJHU FUL
de surprise, tandis que Findore contemplait Naryë avec des yeux effarés. Derrière elle, un
UDFOHPHQW GH JRUJH OXL UDSSHOD TXH VRQ ILOV pWDLW SUpVHQW HW TX¶il devait à présent regretter ses
propos rassurants.
&RPPH HOOH O¶DYDLW SUpYX 6DQ]LJ OD 0DQLSXODWULFHfut la première à vouloirV¶H[SULPHU
²Naryë, cette affirmation est absurde. Elle est même honteuse. Sous-entendre ainsi que des
générationsG¶KRPPHV HW GH IHPPHVauraient inutilement subi les temps sombres est insultant
pour leur mémoire et pour tous les sacrifices consentis 4X¶HVW-ce qui vous prend ?
/¶2EVHUYDWULFH QH VH ODLVVD SDV GpVtabiliser par le ton moralisateur. Elle connaissait la
technique de sa collègue O¶DPHQHU j VH MXVWLILHU SRXU TX¶HOOH V¶HPSRUWH HW SHUGHtoute
contenance (OOH Q¶DOODLW SDV MRXHU VHORQ VHV UqJOHV
² 3RXU OD SUHPLqUH IRLV GH PD YLH M¶DL HX XQH VXLWH GH YLVLRQV LGHQWLTXHV HW PDQLSXODEOHV -¶DL
pu les explorer pendant mon sommeil, en tirer des informations.
²Des rêves plus réels que la moyenne, voilà tout.

10

²Dix nuits de suite ? Me présentant desSHUVRQQHV TXH MH QH FRQQDLVVDLV SDV HW TXL Q¶RQW
jamais mis lHV SLHGV j $OGDO PDLV TXH MH SHX[ DXMRXUG¶KXL QRPPHU HW VLWXHU VDQV GLIILFXOWp? Ce
sont des rêves envoyés par les dieux, dans ce cas !
Naryë sourit légèrement devant la mine déconfite de Sanzig, en conservant néanmoins une
DWWLWXGH DPLFDOH /¶KRVWLOLWp Qe lui procurerait aucun avantage.
Senesy reprit soudain son rôle de meneuse des débats et ne cacha pas sa curiosité.
²Que vous ont dit ces visions, Naryë ?
²Que les temps sombres ont une cause très concrète et que nous pouvons inverser le cours
des événePHQWV 4XH OH 'RQ SRXUUDLW UHYLYUH WHO TXH QRV DQFrWUHV O¶RQW FRQQX 4XH QRXV QH
sommes pas condamnés à disparaître. Et enfin, que les Affligés peuvent être guéris, rendus à
euxmêmes.
²Vous déraisonnez totalement !O¶LQWHUURPSLW 6DQ]LJ
Senesy perdit son attitude affable.
² 9RXV Q¶DYH] SDV OD SDUROH 1DU\s Q¶D SDV WHUPLQp GH QRXVexposerFH TX¶HOOH D YX
/¶2EVHUYDWULFH KpVLWD XQ LQVWDQW FRQVFLHQWH TX¶XQH YLVLRQ DXVVL IRUWH QH SRXYDLW VH WUDGXLUH HQ
mots. Elle avait perçu tant de choses, tant de sensations. La scène de la grotte était claire dans son
HVSULW 7RXV FHX[ TXL V¶\ WURXYDLHQW pYHLOODLHQW HQ HOOH GHV VHQWLPHQWV SXLVVDQWV G¶DPLWLpet de
loyauté.
0D IDPLOOH«
Pourtant, elle ne les avait jamais rencontrés, ne connaissait personnellementTX¶XQ VHXO G¶HQWUH
HX[ &HV pPRWLRQV pWDLHQW FHOOHV G¶XQH 1DU\s TXL Q¶H[LVWDLW SDV HQFRUHElle les éprouverait un
jour, après des mois de voyage et de périls communs. Ce seraient des liens indéfectibles forgés au
FRXUV G¶XQ SpULSOHà peine esquissé dans son esprit etTX¶HOOH GHYDLW PDLQWHQDQW MXVWLILHU
² -¶DL YX O¶DYHQLUAvec bien plus de clarté que cela neP¶était jamais arrivé. Pour la première
fois de ma vie M¶DL FRPSULV FH TX¶XQ 2EVHUYDWHXU SRXYDLW rWUH eWDLW FHQVp rWUH 0HV YLVLRQV PH
ramènent toujours au même endroit, accompagnée des mêmes onze personnes, et leur message est
identique dans chaque cas. Je suis bien consciente qu¶elles ne traduisent sans doute pas une réalité
absolue, mais je ne peux les ignorer.
La vieille*XpULVVHXVH -RDQH O¶LQWHUURJHD G¶XQe voix douce.
²Quel est ce lieu dont vous parlez, Naryë ?
/¶2EVHUYDWULFH PDUTXD XQH SDXVH /H QRP TX¶HOOH V¶DSSUrWDLW j SURQRQFHU DOODLW UHQIRUFHU OH
GpVDUURL HW O¶KRVWLOLWp DPELDQWV
²Ulemus.
,O \ HXW XQ LQVWDQW G¶DUUrW GDQV OD VDOOH OH WHPSV TXH FKDFXn prenne la pleine mesure de cette

11

UpSRQVH /¶(QVRUFHOHXUHenaxen émit un soupir étranglé.
²La Ville Interdite ? Comment un tel lieu pourrait-il détenir la clef de nos malheurs ? Même
OHV GLHX[ V¶HQ VRQW GpWRXUQpV!
²Je ne peux vous le dire, les visions ne montrent pas tout. Mais je sais que ce qui nous
sauvera se trouve sous les ruines d¶Ulemus -¶HQ VXLV DEVROXPHQW FHUWDLQH (W MH VDLV DXVVL TXH MH
GRLV P¶\ UHQGUHen personne.-¶DL XQ U{OH j \ WHQLU
Sanzig paraissait trop offusquée pour pouvoirV¶RSSRVer à une telle idée. Son homologue,
%DQDUY GRQQD j VD SODFH O¶RSLQLRQ GHV 0DQLSXODWHXUV
²Même si vous pensez, à tort, être importante, lHV 6DJHV QH TXLWWHQW SDV $OGDO F¶HVW OD UqJOH
et vous ne l¶ignorez pas.
² 1RQ F¶HVW XQH FRXWXPH pWDEOLH GDQV OD SHXr. Et il est peut-rWUH WHPSV GH V¶HQ GpIDLUH
Banarv, surpris, se tourna vers Joane, qui venait de s¶exprimerG¶XQ WRQ FDOPH HW DSDLVDQW /D
Guérisseuse sourit à Naryë et continua de parler.
²Tous ici présents, nous ne sommes que de piètres Sages. Le Don en nous est faible, nous

nous cachons à Aldal en prétendant attendre des jours meilleurs. Ces jours meilleurs n¶arriveront
jamais. Pas sans agir. La guilde des Guérisseurs souhaite depuis longtemps pouvoir renouer avec
sa devise, « Soigner et servir ». SiO¶HVSRLU H[LVWH QRXV VHULRQV IRXV GH OH UHMHWHU *LODQ HW
PRLmême désirons en apprendre plus.
(W HOOH UHQGLW OD SDUROH j 6HQHV\ G¶XQ JUDFLHX[ PRXYHPHQW GH WrWH &HWWH GHUQLqUH V¶HQ VDLVLW
sans attendre.
²Naryë, les onze individus dont vous parlez, qui sont-ils et êtes-vous en mesure de justifier
leur présence à vos côtés ?
² -H VDLV VHXOHPHQW TX¶ils sont importants. Les visions ne sont pas des prophéties figées, elles
SHXYHQW rWUH« PpWDSKRULTXHV HW LO Q¶HVW SDV WRXMRXUV IDFLOH G¶H[SOLTXHUquels événements
mèneront à une situation précise. MaisM¶ai vu ces personnes avec moi à Ulemus. Je suis
persuadéeTX¶HOOHV VRQW DX PRLQV GHVWLQpHV j P¶\ DFFRPSDJQHU
² 9RXV SHQVH] TX¶HOOHV GLVSRVHQW GH FRPSpWHQFHV SDUWLFXOLqUHV?
²Elles ont presque toutes le Don, même siOD SOXSDUW G¶HQWUH HOOHV O¶LJQRUHQW RX Q¶HQ
comprennent pas la nature. Toutes, sauf deux.
²Pourquoi des humains sans talents spéciaux feraient-LOV SDUWLH G¶XQH PLVVLRQ DXVVL«
importante ?
Naryë sourit, se souvenantGH OD FDUUXUH GX GHUQLHU KRPPH TX¶HOOe avait identifié à peine deux
heures plus tôt.
² /H 'RQ Q¶HVW SDV OD VHXOH FKRVH GH YDOHXU TXL H[LVWH 8Q FRPEDWWDQW YLJRXUHX[ HVW XQ DWRXW

12

SUpFLHX[ ORUVTX¶LO IDXW DIIURQWHU OH PRQGH H[WpULHXU
²Vous parlez donc de deux guerriers ?
²Pas tout à fait« /Hpremier en a toutes les dispositions, mais il ne connaît aucune
discipline. Je sais juste que son rôle sera déterminant, sans pouvoir vous dire exactement en quoi.
² (W O¶DXWUH?
² /¶DXWUH?,O V¶DJLW G¶Amior. Mon fils.

13

2±Note : ordre n° 1


Malgré toutes les précautions que nous avons misesHQ °XYUH SRXUempêcherO¶2EVHUYDWULFH
Naryë deV¶HQWrWHr dans son projet de voyage, nous devons accepter le résultatIDYRUDEOH TX¶HOOH
D UHFXHLOOL DXSUqV GH O¶$VVHPEOpH j O¶LVVXH GHV WURLV VpDQFHV GH GpOLEpUDWLRQ SULvée qui ont été
nécessaires pour que le vote des Sages soit unanime.
7HQWHU G¶LQWHUYHQLU GHmanièreSOXV SRXVVpH DXUDLW DWWLUp O¶DWWHQWLRQ VXU QRXV HW LO D IDOOX
reculer devant sa détermination. Son départ est imminent et a été rendu suffisamment public pour
TX¶LO VRLW GpVRUPDLVimSRVVLEOH GH OD VRXVWUDLUH j OD YXH GH OD SRSXODWLRQ G¶$OGDO.
1RXV Q¶DOORQV GRQF SDV SRXYRLU pYLWHU TX¶HOOH TXLWWH OD YLOOHde façon officielle.
Vous vous doutez que nous désirons à tout prix étouffer une découverte qui remettrait en cause
OHV HIIRUWV FRQVHQWLV SHQGDQW GH ORQJXHV GpFHQQLHV /¶REMHW GRQW LO YDXW PLHX[ WDLUH OH QRP HVW HQ
QRWUH SRVVHVVLRQ HW GRLW UHVWHU O¶XQLTXH VRXUFH GH SRXYRLU GLVSRQLEOHNous contrôlons également
OD VLWXDWLRQ GHV $IIOLJpV FRPPH QRXV HVWLPRQV TX¶HOOH GRLW O¶rWUH. Il est excluTX¶XQH TXHOFRQTXH
intervention extérieurePHQDFH O¶pTXLOLEUH REWHQX
Ce que Naryë pourrait trouver à Ulemus, si elle réussissait à atteindre ses fondations, ne ferait
que détruire tout ce que nous avons construit avec patience durant un siècle. Le scandale serait
immense et retomberait sur tous les dirigeants précédents et actuels de Dor-Thimlin, quel que
soit leur statut./D SRSXODWLRQ SRXU rWUH FRUUHFWHPHQW JRXYHUQpH QH GRLW GLVSRVHU G¶DXFXQ PRWLI
légitime de contestation.
LD 9LOOH ,QWHUGLWH Q¶D SDV pWp VXUQRPPpH SDU KDVDUG FRPPH YRXV OH VDYH] WRXV HW SHUVRQQH
ne doit y pénétrer. Sa seule vocation est de protéger nos erreurs passées et leurs conséquences.
La quêteTXH V¶HVWimposéeO¶2EVHUYDWULFHrepose heureusement sur un long voyage, ce qui
QRXV SURFXUHUD GH QRPEUHXVHV RFFDVLRQV GH OD VWRSSHU GDQV VRQ DYDQFpH /D URXWH TX¶HOOH D
GpFLGp GH SUHQGUH O¶DPqQHUDà traverser les quatre villes historiques et à franchir la plupart des
zones désolées.
1RXV HVWLPRQV TX¶LO OXL IDXGUDLt près de cinq mois pour accomplir ce dangereux trajet et nous
comptons donc sur un échec discret de sa mission, et ce,GqV TX¶HOOH VHUD j ERQQH GLVWDQFH
G¶$OGDO. Toutes les méthodes sont admises, la mort pouvant être envisagée en dernier recours si
aucune autre solution ne devait se présenter, mais sous réserve que son décès passe pour un
accident.1RXV GHYRQV j WRXW SUL[ pYLWHU G¶pYHLOOHU OHV VRXSoRQV.

14

Cette note est adressée aux quelques personnes concernées par la situation. Des consignes
parallèles seront remises à cellesGRQW O¶LQWHUYHQWLRQ GHYLHQGUDLW QpFHVVDLUH VHORQ O¶pYROXWLRQ GHV
événements.
1DU\s Q¶HVW TX¶XQH IHPPH SUHVTXH VHXOH PDLV HOOH QH OH UHVWHUD SDV ORQJWHPSV 6L VRQ SODQ
DERXWLW LOV VHURQW GRX]H j DWWHLQGUH 8OHPXV QH O¶RXEOLH] SDVNous ne connaissons pas encore
ses futurs compagnons de voyage et tout nous laisse croire que le Don les habite,SXLVTX¶elle le
pense. Plus tôt la situation sera réglée, moins il sera difficile d¶DIIURQWHU OH JURXSH TX¶HOOH GpVLUH
constituer.
Mémorisez ce message et détruisez-le tout de suite, comme il se doit, puis attendez de
nouvelles instructions.
4X¶(JRURV QRXV SURWqJH HW QRXV JXLGH VXU OH FKHPLQ

15

3±Apis


La population de Dor-Thimlin a toujours été en bonne santé,GXUDQW O¶qUH GH OD SURVSpULWp.
Grâce à une guilde des Guérisseurs bien organisée, chaque région avait accès à des soins de
qualité, sans que les malades aient à débourser la moindre pierre de Paestium. Il ne leur était
GHPDQGp TX¶XQe offrande modeste au temple de Kasdej le plus proche de leur village. Des côtes
de Tolbin aux forêts de Kilmin, chacun pouvait faire appel à plusieurs Guérisseurs, tant ils
étaient nombreux au sein de la République.
Bien sûr, les temps sombres ont mis fin à tout cela. La perte progressive du Don, son
affaiblissement général chez les personnes encore porteuses, ainsi que la désorganisation des
JXLOGHV GpVRUPDLV SULYpHV G¶XQe réserve suffisante de nouvelles recrues se sont cruellement fait
sentir.

(Q O¶HVSDFH GH TXHOTXHV DQQpHVle taux de décès a augmenté de façon très préoccupante. Des
maladies autrefois disparues ont ressurgi dans les endroits les plus reculés et dépourvus de
*XpULVVHXU j SUR[LPLWp /HV YLOOHV Q¶RQW SDV pWp PLHX[ ORWLHV OHV pSLGpPLHV VH UpSDQGDQW GH
quartier en quartier comme des traînées de poudre.
/¶DSSDULWLRQ GHV $IIOLJpV j TXL O¶RQ QH GRQQDLW SDV HQFRUH GH QRPau tout début des temps
VRPEUHV D pWp XQH GpFRQYHQXH VXSSOpPHQWDLUH SRXU O¶$VVHPEOpH GHV 6DJHVaussi incapable de
trouver la cause de ce mal inconnu que de soigner correctement une population très affaiblie.
/D SHUWH SURJUHVVLYH G¶XQH JXLOGH GHV *XpULVVHXUV SXLVVDQWH D pWp OH SUHPLHU SDV YHUV OD UXLQH
de la République. CarG¶XQ SHXSOHen bonne santé dépendait toute la richesse de Dor-Thimlin.
Les morts, les naissances moins nombreuses, les récoltes peu abondantes et les échanges
économiques entre régionsVH UpGXLVDQW SHX j SHX« 7RXW FHODa poussé chaque grande ville à se
replier sur elle-même, en fermant ses portes et priant les dieux.
Les temps sombres ont provoqué ce qui jamais, de mémRLUH G¶KRPPH QH V¶pWDLW SURGXLW
jusque-là dans nos terres :XQH LVRODWLRQ DEVROXH WRXMRXUV HQ YLJXHXU DXMRXUG¶KXL

Archives de Dor-Thimlin±Santé
*
* *
Apis considéra le cielHW SULW FRQVFLHQFH TX¶LO pWDLW HQ UHWDUG (Q GpFLGDQW G¶DOOHU MXVTX¶j OD
rivièrH &\GGD LO DYDLW UDOORQJp VRQ SDUFRXUV KDELWXHO HW QH V¶pWDLW SDV SUpRFFXSp GX WHPSV pFRXOp

16

Il lui restait moins de deux heuresDYDQW TXH OH VROHLO SORQJH j O¶KRUL]RQ HW FqGH VD SODFH DX[ OXQHV
MXPHOOHV 6¶LO Q¶pWDLW SDV GH UHWRXU FKH] OXL jla tombée de la nuit« ,O VHFRXD OD WrWH SRXU
repousser cette idée. Il marchait vite, il parviendrait à les éviter.
,O ILQLW G¶DUUDQJHU OHV SDQLHUV UHPSOLV GH IUXLWV G¶°XIV HW GH OpJXPHV TX¶LO DYDLW GpSRVpV DX
SLHG GH O¶DUEUH jproximitéGH O¶HDX /¶HQGURLW pWDLW LGpal,SUqV G¶XQH ]RQH FRQVWLWXpH GH JURWWHV
Ses offrandes seraient découvertes en peu de temps par ceux qui en émergeraient pour partir
chasserj OD QXLW WRPEpH $SLV YRXODLW OHV DLGHU DYDLW PrPH FKRLVL GH V¶H[LOHU HQ SOHLQ PLOLHX GH OD
région de Tolbin poXU V¶RFFXSHU G¶HX[ PDLV LO VDYDLW TX¶LOV OH WXHUDLHQW VDQV SLWLp V¶LO VH WURXYDLW j
O¶H[WpULHXU DX PRPHQW GX FUpSXVFXOH ORUVTXH OHXU IDLP VHUDLW GpYRUDQWH

Replaçant sa double sacoche en cuir sur ses épaules, il tourna le dos à la rivière et prit la
direFWLRQ GH VD WRXU GRQW OH VRPPHW FUpQHOp V¶pOHYDLW DX ORLQ j SOXV G¶XQH OLHXHde lui. La plaine,
constellée de buissons et de rares roseaux, était trompeuseVL O¶RQ REVHUYDLW XQ SRLQW IL[Hde taille
imposante /HV GLVWDQFHV SDUDLVVDLHQW SOXV FRXUWHV TX¶HOOHV QH O¶pWDLHQW HW SRXYDLHQW pSXLVHU OH
voyageur non averti et trop confiant.&H TX¶LO Q¶pWDLW SDVse reprocha son manque de Il
discernement.
7X WH IDLV YLHX[«
Le vent se leva brusquement, projetant devant lui des nuages de sable et de terre mêlés. Apis
UHSRXVVD SOXVLHXUV IRLV VHV ORQJV FKHYHX[ JULV HQ DUULqUH SRXU pYLWHU TX¶LOV OXL IRXHWWHQW OH YLVDJH
et grommela quand il buta sur une pierre, privé de visibilité. Oui, il se sentait soudain vieux. La
WHPSrWH TXL V¶DQQRQoDLW OH SUHQDLW DX GpSRXUYX OXL TXLconnaissait si bien cette région. Comment
avait-LO SX LJQRUHU OHV VLJQHV KDELWXHOV OH FKDQJHPHQW GH WHPSpUDWXUH O¶DUULYpH SURJUHVVLYH GHV
nuages bas ? Si la luminosité continuait de faiblirHQ UDLVRQ GH O¶RUDJH QDLVVDQWles individusTX¶LO
IX\DLW V¶DYHQWXUHUDLHQW j O¶H[WpULHXU SOXV W{W TXH SUpYX ,Oaccéléra encore son allure, pressé de
UHMRLQGUH OD WRXU HW GH V¶\ PHWWUH j FRXYHUW
/H FLHO VRPEUH FUDFKD VHV SUHPLqUHV JRXWWHV DORUV TX¶$SLV SDUYHQDLW j XQH FHQWDLQH GH PqWUHV
GHV SDUWLHV HIIRQGUpHV GH O¶DQcienne forteresse de Barad Trisa. Autrefois, des milliers de
personnes pénétraient chaque semaine dans le temple adjacent pour y honorer le dieu de
O¶DERQGDQFH /DWKLOL /XL SDVVD GHYDQW OHV UXLQHV GX OLHX GH FXOWH VDQV \ MHWHU XQ UHJDUG SHUVXDGp
que des bruits de pas faisaient écho aux siens depuis quelques minutes.&HX[ TX¶LOse refusait à
nommerQ¶pWDLHQW SDV ORLQ FDFKpV GHUULqUH GHV DUEUHV RX XQ TXHOFRQTXH WDV GH SLHUUHVVouloir les
DLGHU QH O¶HPSrFKDLW SDV GH OHV FUDLQGUH. Seul un fou aurait minimiséOH GDQJHU TX¶LOV
représentaient pour un homme isolé.
Il contourna un mur éboulé et rejoignit au pas de course la plate-IRUPH GH ERLV TXL O¶DWWHQGDLW
au bas de la tour. Malgré son poids, elle oscillait doucement sous les assauts du vent qui prenait

17

de la vigueur. Il attrapa la corde épaisse enroulée à un crochet lui-même fixé dans la pierre, leva
les yeux vers la poulie située vingt mètres plus haut et commença à remonter, ses bras effectuant
un mouvement de traction régulierDILQ G¶éviter le moindre à-coup. Son installation, construite à
une époque où un escalier extérieur menait encore au sommet de la tour±lui permettantG¶\
emménager et de procéder à ces travaux±,Q¶pWDLW SOXVde première jeunesse. Apis le savait. Une
VHPDLQH SOXV W{W OH PpFDQLVPH V¶pWDLW FRLQFp DORUV TX¶LOse trouvait en pleine descente. Ce qui
Q¶pWDLW TX¶LQFRQYpQLHQWà la clarté du jour pouvait devenir fatal au crépuscule.
En bas, il entendait des sons dans les fourrés, parmi les ombres. Des frôlements, des voix à
peine audibles qui sortaient peut-rWUH GH VD VHXOH LPDJLQDWLRQ RX Q¶pWDLHQW TXH GHV HIIHWV GX YHQW
Il ne baissa pas la tête pour tenter de découvrir la source de ces bruits étranges, concentré sur le
ERQ IRQFWLRQQHPHQW GH VD SRXOLH 4XDQG LO DWWHLJQLW O¶RXYHUWXUH TXLlui servait de porte, il enjamba
O¶HVSDFH YLGH G¶XQ PRXYHPHQW VRXSOH DWWDFKD OD FRUGH j XQH WLJH PpWDOOLTXH GpSDVVDQW G¶XQH
poutre noircieVLWXpH j O¶LQWpULHXUet repoussa la planche qui faisait office de volet. IlV¶DXWRULVD
enfin un long soupir. Soulagement,IDWLJXH VDWLVIDFWLRQ G¶DYRLU PDOJUp WRXW UHPSOL VD PLVVLRQ GX
jour ?Un peu des trois, sans doute, il était lui-même incapable de le dire. En bas, quelques
gémissements se firent de nouveau entendre.
Apis se sentait épuisé et admettait, sans honte, que la peur était sa compagne quotidienne. Une
SHXU PHVXUpH UDWLRQQHOOH FDOFXOpH j SDUWLU G¶DQQpHV G¶H[SpULHQFH HW TXL OXL SHUPHWWDLW GHrester en
vie sans jamais être paralysé dans ses décisions non plus. Il avait choisi cette existence en toute
connaissance de cause. Il devait donc, en permanence,WURXYHU O¶pTXLOLEUH SDUIDLW HQWUH XQH
angoisseVDLQH QpFHVVDLUH SRXU VD VXUYLH HW O¶HQWKRXVLDVPHde sa jeunesse, indispensable pour
TX¶LO \ SXLVH O¶HQYLH HWla détermination de poursuivre sa mission.
Certains jours, le découragement balayait tout désir et il ne quittait pas sa tour, le regard perdu
au loin en direction de Tesiosos. Sa ville natale. Dans ces instants-là, il fermait les yeux et
essayait de se rappelerO¶DQLPDWLRQ GXport ;OD WDFKH TXH IRUPDLW O¶vOHde Rochenoire, au large, les
jours de beau temps ;RX HQFRUH O¶DLU YLI TX¶LO UHVSLUDLW j SOHLQV SRXPRQV FKDTXH PDWLQ HQ RXYUDQW
sa fenêtre. Tout cela lui manquait. Mais il ne regrettait rien. Presque rien.
,O WUDYHUVD OD SLqFH SRXU DWWHLQGUH O¶entrée opposée à celle qu¶il venait d¶emprunter. Elle
donnait surOHV YHVWLJHV G¶XQchemin de ronde ne menant plus nulle part, la tour jumelle de la
sienne, éloignée de près de soixante mètres,V¶pWDQWà moitié effondrée des années auparavant. Sur
toute la surface du large rempart, Apis avait étendu une couche de terre suffisamment épaisse
SRXU TX¶HOOH VRLW FXOWLYDEOH 'HV FHQWDLQHV GH ORXUGV VHDX[ HW GHV VHPDLQHV GHbesogne
permanenteOXL DYDLHQW SHUPLV G¶obtenir ce qui devait être le seul jardin potager situé en hauteur
deWRXWH OD 5pSXEOLTXH /H WUDYDLO Q¶DYDLWensuite plus jamais cessé, ses légumes et plantes

18

nécessitant un soin constant. Le climat tempéré de la région de Tolbin jouait heureusement en sa
IDYHXU /¶DUURVDJH PrPH HQ pWp VH IDLVDLWde façon naturelle.¬ O¶H[WUpPLWpde la courtine, deux
SHWLWHV UXFKHV pWDLHQW LQVWDOOpHV SURGXLVDQW XQ PLHO TX¶LO DYDLW PLV ORQJWHPSV j VDYRLU UpFROWHU
correctement.
En contemplant le vaste espace de verdure qui couronnait les ruines de la forteresse
abandonnée, Apis souriW DYHF XQH ILHUWp QRQ GLVVLPXOpH 7DQW TX¶LO DXUDLWl¶énergie de se baisser,
GH FRXULU HW G¶XWLOLVHU OD SODWH-forme, eux recevraient de quoi manger. Il essayait néanmoins
depuis plusieurs semaines de les éloigner un peu, en déposant ses paniers à une distance plus
raisonnable de la tour. Sa tactiqueQ¶DYDLW SDV O¶DLU GHfonctionner. Leur instinct les ramenait-il
MXVTX¶LFL PDOJUp HX[ SDU OD IRUFH G¶XQH KDELWXGH SULVH SHQGDQW GHV DQQpHV? Leur faim était-elle si
WHQDFH TX¶DXFXQH RIIUDQGH QH SRXYDLW OHV GpWRXrner de lui, de son propre corps ?,O Q¶HQ VDYDLW
ULHQ Q¶D\DQW MDPDLV SX SHUFHU OHV P\VWqUHV GH OHXU HVSULW LQDFFHVVLEOH ,O VH FRQWHQWDLW G¶rWUH FHOXL
qui leur permettait de survivre un peu mieux que des bêtes.
'DQV FH PRQGH F¶HVW PLHX[ TXH ULHQ«
Mais pRXU WHQLU FH U{OH LO OXL IDOODLW UHVWHU HQ ERQQH VDQWp 6¶RFFXSHU GH OXL-même et des
EOHVVXUHV PrPH PLQLPHV TX¶LO VXELVVDLW FKDTXH MRXU 6HV PDLQV pWDLHQW LUULWpHV SDU OD FRUGH UrFKH

du monte-charge SDU GHV SLTUHV G¶DEHLOOHV RFFDVLRQQHOOHV HW SDU O¶XWilisation de son arc, les jours
GH FKDVVH 6HV SLHGV VH FRXYUDLHQW UpJXOLqUHPHQW G¶DPSRXOHV GXHV DX[ ORQJXHV PDUFKHV GDQV GHV
chaussures dont le cuir devenait trop fin OXL VLJQDODQW DLQVL TX¶LO pWDLW WHPSV G¶HQ IDEULTXHU GH
nouvelles. Son dos protestait contre le traitement imposé par le travail accroupi au milieu du
MDUGLQ VXVSHQGX 6RQ FRUSV pWDLW XQ WpPRLJQDJH YLYDQW GH O¶H[LVWHQFHrude et solitaire que menait
Apis. Chaque soir, il prenait donc quelques minutes pour panser ses plaies, détendre ses muscles
HW OHXU LQVXIIOHU O¶pQHUJLHdont il aurait besoin le lendemain.
Avant de préparer son repas, il ferma le second volet, ôta ses chaussuresHW DOOD V¶DVVHRLU HQ
tailleur au centre de la tour pour y accomplir son rituel habituel. Relâchant chacun de ses
membres, les yeux mi-clos, il oublia les murs de pierres, le bois calciné, les tapis élimés et le bruit
du vent qui paraissait vouloir occuper chaque recoin de la pièce. Il fit le vide en lui et se
concentra, appelant le Don avec toute la force que son extrême fatigue lui autorisait.
Il sentit la chaleur habituelle se manifester au fond de son ventre, se répandre à travers son
WRUVH HQ GLUHFWLRQ GH VHV pSDXOHV HQYDKLU VHV EUDV SRXU ILQLU SDU OXL EUOHU OHV PDLQV /¶pQHUJLH
intense devait être vite utilisée s¶LO QH YRXODLW SDV OD SHUGUH ,O FRPPHQoD SDU VRLJQHU VHV SLHGV
faisant bouger ses doigts au-dessus de chaque ampoule, de chaque cal douloureux. Des décennies
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cette magie insondable qui avait élu domicile en lui à sa naissance, soixante-dix ans plus tôt. Il

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savait bien sûr que les grands Guérisseurs du passé accomplissaient des miracles dont il était
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vieux, pourtant le Don continuait de vibrer en lui. Modeste, certes, néanmoins constant dans ses
effets.
/RUVTX¶LO HXW ILQL GH VRXODJHU OH EDV GH VRQ GRV LO UHVWD DVVLV TXHOTXHV LQVWDQWVde plus. Le
rituel ne pouvait se terminer sans une prière de remerciement à la déesse de la connaissance,
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prononçant que les derniers mots.

²Soigner et servir, encore et toujours, par toi et pour toi, en ton nom.
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entre ses sourcils. Satisfait, il se remit debout avec une souplesse renouvelée ,O pWDLW O¶KHXUH GH
manger, la faim le tenaillait.
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de légumes récoltés le matin même. Des fruits cueillis pendant sa sortie du jour et un peu de miel
complétèrent son repas. De son ancienne vie, il conservait la nostalgie du pain et du fromage,
impossibles à fabriquer seul ici. Une à deux fois par an, il quittait son refuge quelques jours pour
se rendre dans un village fortifié situé au nord-est, à la frontière des régions de Tolbin et Librin.
Là, il faisait provision des aliments et matériaux qui lui manquaient, profitant de cette escapade
pour retrouver des saveurs appartenant à une autre existence.
Durant son dîner solitaire, il prit des notes quant à la journée écoulée, comme tous les soirs. À
OD OXPLqUH G¶XQH JURsse bougie, Apis laissa sa plume courir sur le papier épais et rugueux de
O¶LPSRVDQWregistre troqué contre des peaux de loup quelques mois plus tôt. Il avait fait une bonne
affaire, obtenant aussiTXHOTXHV ILROHV G¶HQFUH QRLUHpour un prix réduit, et espérait que le
marchand serait toujours au village à sa prochaine visite. Celle-ci ne tarderait pas, ce dernier
volume étant presque rempli.
Le Guérisseur couvrit plusieurs pages de son écriture fine et serrée. Ses observations et
impressions étaient nombreuses, chaque détail avait son intérêt. Ses travaux dans la tour, sa sortie
mouvementée, le temps pluvieux, sa séance de soin : chaque instant important du jour écoulé était
consigné, commenté par des chiffres précis. Soir après soir, Apis tenait les comptes de sa vie
solitaire, puis allait se coucher, satisfait.
Mais pour la première fois depuis des années, il ne trouva pas le sommeil.,O Q¶DYDLW SDV IURLG
OH IHX UDYLYp SRXU OD QXLW OXL SURGLJXDQW WRXWH OD FKDOHXU QpFHVVDLUH ,O Q¶DYDLW SDV SHXU QRQ SOXV
puisque personne ne pouvait entrer dans sa pièce. Il était simplement perplexe et contrarié par la
pluie, se rappelant les conditions étrangesGH VRQ UHWRXU &H FKDQJHPHQW GH WHPSV VRXGDLQ Q¶pWDLW

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