Les Affligés - Volume 1 : Isolation
244 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Les Affligés - Volume 1 : Isolation

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
244 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

République de Dor-Thimlin. À l’époque instable des temps sombres.
Depuis la fin de l’ère de prospérité, les cinq régions vivent dans la plus grande isolation, chacune abritant ses citoyens dans des villes qui tentent de survivre malgré un climat de peur et de confusion politique.
Naryë, Observatrice d’Aldal et membre de l’Assemblée des Sages, est certaine de sa vision : il existe un moyen de mettre un terme à l’Affliction qui sévit au-delà des murs et de guérir la perte du Don.
L’énergie spéciale qui confère depuis longtemps des pouvoirs particuliers à certains individus est en train de disparaître, sans raison connue, affaiblissant peu à peu une population déjà désespérée.
Naryë est persuadée que la solution de tous leurs maux se trouve à Ulemus, la « Ville Interdite », dans une région si désolée que même les dieux l’ont abandonnée.
Pour mener à bien la mission de sa vie et découvrir la cause de la malédiction qui pèse sur Dor-Thimlin, elle doit se fier à sa vision : regrouper onze hommes et femmes disséminés au sein de la République. Onze futurs compagnons qui appartiennent presque tous, souvent sans le savoir, à l’une des cinq guildes ancestrales : les Observateurs, les Manipulateurs, les Ensorceleurs, les Invocateurs et les Guérisseurs. Onze individus qu’elle doit convaincre de l’accompagner dans une quête peut-être illusoire.
Mais le voyage est long et dangereux, le Don a un prix, les Affligés rôdent partout et même les Humains ne sont pas tous disposés à voir cette mission aboutir…
Découvrez la nouvelle trilogie Fantasy de M.I.A, « Les Affligés », dont « Isolation » constitue le premier volume.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 décembre 2015
Nombre de lectures 1 221
EAN13 9782370113955
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES AFFLIGÉS
Volume 1 : Isolation

M.I.A



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Fantasy . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-395-5
1 – Naryë


L’Assemblée des Sages ne s’est pas toujours appelée ainsi, même si peu de gens s’en souviennent. Elle fut pendant longtemps l’Assemblée des Observateurs, jusqu’au début de la période trouble ayant marqué la fin de l’ère de prospérité. Les sources ne concordent pas toutes, mais on admet généralement que le passage d’une dénomination à une autre s’est fait il y a une soixantaine d’années, quand les temps sombres sont apparus.
Si l’on trouve encore de vieux textes qui mentionnent cette ancienne appellation, il est par contre impossible de savoir ce qui a justifié un tel changement dans l’organisation de la République de Dor-Thimlin. Nul n’a la réponse à cette question.
Les Observateurs gouvernaient depuis des siècles, lorsque la composition de l’Assemblée a été brusquement modifiée un jour, ne leur laissant que deux sièges sur dix et la perte définitive du pouvoir qu’ils contrôlaient pourtant avec honnêteté et grande efficacité. Pourquoi ? Comment ? Sur quel ordre ou quelle décision ? Les éventuels témoins qui auraient pu en parler ne se sont jamais exprimés et sont probablement tous morts aujourd’hui. En outre, d’autres problèmes plus graves ont très vite repoussé ces interrogations au plus profond des consciences, jusqu’à presque les effacer au cours des décennies malheureuses qui ont suivi ce bouleversement inexplicable.
Cependant, être plus précis quant aux causes et à la date exacte de cet événement presque oublié de tous pourrait permettre de résoudre une énigme plus essentielle, plus dramatique encore, et dont les implications sont subtiles : les temps sombres ont-ils entraîné la fin de l’Assemblée des Observateurs, ou sont-ils au contraire la conséquence de la création de l’Assemblée des Sages ?
On peut raisonnablement prédire que cette interrogation restera longtemps sans réponse, car découvrir la clef de ce mystère ne ferait sans doute que fragiliser un peu plus une population déjà désespérée. Lorsqu’on ne peut désigner de coupable avec certitude, il est plus simple de maudire le sort et d’accuser les dieux. Les dieux n’ont rien à perdre, eux.

Archives de Dor-Thimlin – Politique générale
* * *
Naryë ne distinguait plus vraiment les parois du tunnel, mais elle avançait sans crainte, ayant suivi ce même chemin à plusieurs reprises et reconnaissant parfaitement le parcours. Elle trébuchait de temps à autre, ses chaussons souples ne la protégeant pas assez des cailloux qui jonchaient certaines sections du passage souterrain mal éclairé par sa lanterne. Mais ne percevoir que des ombres ne la gênait pas. Un sixième sens, plus profond et universel que la vue, la guidait. Le Don, tel qu’il se manifestait en elle cette nuit encore, surpassait tous les yeux du monde.
L’Observatrice espérait simplement qu’elle irait plus loin que la veille, lors de sa tentative précédente. Il lui restait un visage à découvrir. Une identité qui avait autant d’importance que les dix autres et qui se refusait à elle. Ce dernier nom était capital et elle avait déjà échoué trois fois dans sa quête. Il fallait qu’elle se rapproche plus vite, avant que la silhouette fuyante disparaisse au cœur des ténèbres. Connaître la destination de son voyage ne lui serait d’aucune utilité si elle ne parvenait pas à réunir tous ceux qui étaient censés l’accompagner.
Naryë pressa le pas, sa longue robe blanche flottant derrière elle. Ses mains marquées par le passage des ans frôlaient les parois, l’étroite galerie se resserrant parfois jusqu’à devenir une simple trouée dans la pierre. Elle y était presque. La grande salle allait s’ouvrir devant elle dans quelques secondes, après un dernier virage abrupt qui ne permettait pas d’imaginer pareil espace à une telle profondeur. Comme chaque nuit, elle nota que l’air demeurait respirable, étonnamment peu fétide, malgré l’éloignement de la surface.
Son arrivée soudaine dans l’immense grotte la surprit, une fois de plus. Les lanternes posées par terre à divers endroits envoyaient de longues ombres vacillantes sur les hauts murs rocheux. Onze ombres. La sienne se joignit aux leurs, d’abord timidement, puis avec plus de vigueur lorsqu’elle s’approcha des sources de lumière. Ils se tenaient à leur place habituelle, en un vague arc de cercle, presque immobiles. Aucun d’eux ne parlait et ils se contentèrent de la fixer avec attention, suivant chacun de ses mouvements.
À sa gauche, deux des six membres masculins du groupe et trois femmes. À sa droite, tous les autres, à l’exception d’un individu qui se trouvait loin devant Naryë. En retrait par rapport à ses compagnons, tête baissée, il était trop reculé pour que ses traits soient visibles. Mais sa stature indiquait sans conteste qu’il s’agissait d’un homme. Il dépassait tout le monde d’au moins une tête.
Naryë ne perdit pas une seconde à contempler les visages les plus proches, déjà familiers. Elle aurait tout le loisir de les détailler durant leur périple. Il lui fallait ce onzième nom. Elle devait découvrir le regard de l’inconnu. Ses yeux lui diraient qui il était et où le trouver. L’Observatrice traversa la vaste salle d’un pas rapide, consciente qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps. Elle ne voulait pas échouer une quatrième fois et le voir s’éclipser alors qu’elle était si près de lui. Rassemblant toute son énergie, elle finit de le rejoindre en courant. La luminosité autour d’elle faiblissait déjà, annonçant la fin de cette courte rencontre. Mais elle ne partirait pas sans ce dernier nom, c’était exclu.
Elle n’eut droit qu’à un bref contact visuel, en arrivant à moins de trois mètres de lui, mais ce fut suffisant. La cicatrice sous l’œil gauche retint fugacement son attention, puis Naryë plongea dans le regard sombre. Le Don s’exprima en elle et l’identité recherchée lui fut révélée. Elle vit l’île où elle le trouverait, à l’écart du continent. Le voyage se compliquait un peu plus, mais elle détenait l’essentiel. Le groupe était constitué.
Je vous rencontrerai bientôt…
L’Observatrice sortit du sommeil en poussant un léger cri. Prolonger volontairement ses visions spontanées à un rythme trop intense avait un prix. La douleur devenait plus vive, nuit après nuit, et ses yeux la faisaient souffrir. Elle demeura assise quelques minutes dans son lit, incapable de se lever. Le moindre mouvement lui paraissait impossible. Son esprit et son corps n’étaient pas tout à fait réunis. Elle les laissa se retrouver en gardant les paupières mi-closes.
Le soleil n’était encore qu’une pâle promesse à l’horizon lorsque Naryë s’habilla, après une douche rapide. Elle remplaça la tunique qu’elle portait pour dormir par une autre très semblable, un peu plus épaisse et aussi blanche que le reste de sa maigre garde-robe. Elle avait renoncé à toute coquetterie alors qu’elle n’était qu’une enfant, quand elle avait pris conscience qu’un destin particulier l’attendait. La guilde des Observateurs, qui s’était toujours considérée comme le plus spirituel des cinq groupes détenteurs du Don, se voulait détachée des attaches terrestres afin de mieux comprendre l’âme. Naryë avait suivi le chemin qu’on lui imposait et accepté ses responsabilités. Mais chaque matin, elle s’arrêtait un instant devant son miroir pour s’accorder quelques regrets et pensées égoïstes. Puis elle s’oubliait pour la journée.
Elle démêla ses longs cheveux bruns striés de gris sans prêter attention à son reflet. Sa chambre n’était pas éclairée et l’aube grignotait timidement l’obscurité. Le mouvement répété de la brosse lui procurait une vague sensation d’apaisement, un calme qui lui était nécessaire aujourd’hui plus que jamais. Certains des neuf autres membres de l’Assemblée des Sages n’allaient pas accueillir son annonce avec joie, c’était à prévoir. Mais l’Observatrice désirait à tout prix éviter que leur réunion débouche sur une nouvelle querelle. La ville d’Aldal et toute la République avaient besoin d’union et surtout pas de discorde stérile.
Naryë se fit la réflexion que les temps sombres s’éternisaient. Elle n’avait jamais connu l’ère de la prospérité, mais ses souvenirs d’enfance comportaient des fragments d’insouciance. Cinquante ans plus tôt, il était encore possible de croire en des lendemains meilleurs. Ceux qui naissaient maintenant n’auraient sans doute jamais cette chance. Sauf si sa vision se concrétisait et qu’elle parvenait à mettre un terme au sort terrible qui accablait la population. Et mes visions, même anodines, ont toujours été justes , se rappela-t-elle avec fermeté, comme pour couper court à son monologue intérieur.
— Que Zepha m’entende et nous protège.
Le dieu de la perception l’écoutait-il seulement ? Elle soupira, enfila une paire de sandales et quitta sa maison sans fermer la porte à clef. Aldal était une ville sûre et Naryë ne possédait aucun objet de valeur.
Sur le chemin la menant au forum couvert et aux bâtiments administratifs de la cité, elle croisa quelques citoyens aussi matinaux qu’elle. Elle les salua avec respect, une main placée sur le cœur, son tatouage – un œil fermé – près du poignet bien en évidence. Tous lui répondirent de la même façon, mais sans grand enthousiasme. L’Observatrice constatait chaque jour que le moral général ne faisait que baisser et que les sourires devenaient tristement rares. Aussi rares que les bonnes nouvelles en provenance de l’extérieur. La ville principale de la région d’Alcin vivait dans la plus stricte isolation, comme toutes les autres cités, malgré son statut de capitale de Dor-Thimlin.
Seuls les fous s’aventurent dehors. Et moi, je vais exiger qu’on me laisse sortir…
Naryë sourit, malgré son inquiétude, en imaginant la surprise sur le visage de ses homologues. Elle n’avait pas quitté Aldal depuis presque dix ans, comme chacun d’eux. Les membres de l’Assemblée ne devaient prendre aucun risque, ils étaient trop précieux pour la République. Mais les murs fortifiés et les portes gardées nuit et jour ne les protégeraient pas éternellement. L’extinction de la race humaine ne dépendait plus que d’une unique chose : le temps. Et le temps sortirait toujours vainqueur du combat que les hommes menaient contre lui.
Le soleil se levait lorsqu’elle quitta sans se presser le dédale de ruelles étroites et gravit les marches montant au bâtiment réservé à l’Assemblée pour ses réunions privées. Un édifice de plain-pied, sobre et blanc comme toutes les constructions d’Aldal, qui dans quelques heures réfléchirait avec vigueur les rayons solaires. La région d’Alcin était aride et ne connaissait presque pas la pluie.
Naryë regrettait parfois de ne pas vivre ailleurs. Enfant, elle avait visité trois des autres grandes villes, à l’époque où les voyages et échanges ne se limitaient pas aux seuls convois transportant des objets de première nécessité. Sa cité préférée était celle de Tesiosos, chef-lieu de Tolbin, la région côtière loin à l’est. Elle se rappela l’odeur de la mer, la fraîcheur du vent sur son visage, les bateaux et l’animation qui régnait près du port. Là-bas, l’isolation était peut-être moins difficile que sous le soleil écrasant d’Aldal. Mais il ne s’agissait que de souvenirs. Aujourd’hui, les habitants de Tesiosos vivaient certainement, eux aussi, dans une ambiance des plus tristes.
Bientôt, je découvrirai moi-même ce qu’il en est…
Elle trébucha en haut de l’escalier et jura à voix basse. Sa vue lui jouait des tours, le décor lui paraissait flou et sans relief. Naryë sentit son corps basculer vers l’avant.
Une main la saisit par le coude et lui évita une chute pitoyable. Elle se redressa pour remercier celui ou celle qui venait de lui rendre son équilibre, forçant ses yeux à faire le point sur le visage qui lui souriait. La surprise la fit sursauter.
— Amior ?
— Mère, je croyais que tu réservais tes meilleures pirouettes à tes estimés collègues !
Le rire taquin de son fils adoptif la dérida. Ses boucles brunes et sa silhouette fluette donnaient à Amior une apparence juvénile qui semblait vouloir perdurer, bien que son vingt-cinquième anniversaire fût proche. Il la prit par le bras et l’entraîna vers l’entrée principale, une large porte à double battant.
— Pourquoi ne m’as-tu pas attendu ? Je suis passé te chercher, mais tu étais déjà partie. J’ai dû courir pour te rattraper.
— J’avais besoin de réfléchir avant cette séance. J’ai oublié que tu devais venir, je suis désolée.
Elle n’en dit pas plus, honteuse d’avoir omis leur rituel quotidien et encore hésitante quant à la meilleure manière d’introduire le sujet qui la préoccupait devant l’Assemblée. Depuis sa première vision, dix jours auparavant, elle n’avait parlé de la situation à personne, attendant d’avoir tous les indices qu’elle estimait nécessaires. Même Amior ignorait tout de ces manifestations impensables du Don.
Car si Naryë avait toujours eu des visions, entre autres marques de son statut d’Observatrice, ces dernières étaient bien éloignées des scènes qui s’invitaient désormais dans son sommeil. Leur simple répétition, nuit après nuit, soulignait leur importance. Le fait qu’elle puisse les manipuler indiquait que sa propre utilisation du Don avait évolué. Des signes majeurs à ne pas prendre à la légère, qui l’angoissaient tout en éveillant en elle des sentiments d’espoir qu’elle n’avait pas ressentis depuis longtemps.
Elle se sentit obligée de partager cette incertitude avec son fils.
— Aujourd’hui, je dois faire une annonce importante. Je pressens une possible… résistance chez une partie de mes collègues. Je ne suis pas sûre de trouver les bons mots ou d’être assez claire dans mon exposé.
— Tu es la personne la plus éloquente que je connaisse. Ils t’écouteront.
Amior venait d’ouvrir la lourde porte déverrouillée et lui cédait le passage. Elle entra en le remerciant d’un sourire. Il ne manquait jamais de lui témoigner son respect et sa tendresse. Ses attentions étaient pour Naryë la preuve qu’un lien fort les unissait, malgré une adoption tardive et imprévue qu’elle avait acceptée sans pour autant la solliciter. Son fils était sa plus grande réussite personnelle.
Ma seule réussite personnelle…
Les dalles anciennes du couloir étaient aussi blanches que les murs, disjointes par endroits. La ville manquait d’hommes et de moyens pour faire venir les matériaux nécessaires à un véritable entretien. Les pierres d’Isandrin, le bois de Kilmin et les récoltes de Librin n’arrivaient plus qu’avec parcimonie, au gré des rares convois suffisamment armés pour s’engager sur les routes. Les seuls qui passaient à un rythme hebdomadaire approvisionnaient surtout la cité en nourriture, le reste était superflu.
La région d’Alcin n’était qu’une vaste zone désolée dont l’unique ressource utile était l’énergie solaire transformée à Aldal par d’anciennes machines datant de l’ère de la prospérité. Un savoir-faire balbutiant, qui aurait pu être perfectionné puis se répandre aux quatre coins de la République, si les temps sombres ne s’étaient pas soudain manifestés. Les hommes capables d’apprivoiser le soleil avaient disparu peu à peu, transmettant des connaissances insuffisantes à des successeurs de moins en moins nombreux.
Un jour, les pompes puisant l’eau loin sous la surface s’arrêteraient, faute d’énergie. Les parcelles agricoles situées dans l’enceinte de la ville grilleraient sous les assauts de la chaleur. Retranchés derrière leurs murs au milieu d’une terre hostile, les derniers habitants d’Aldal n’auraient d’autre possibilité que de choisir l’exil et d’affronter le monde extérieur en espérant atteindre une région plus clémente. Pourquoi s’entêter à vouloir rester dans une cité n’ayant plus aucune autonomie et possédant comme seul atout son statut de capitale et de siège du gouvernement ? Un gouvernement constitué de dix Sages impuissants.
Naryë sentit l’émotion lui serrer la gorge. Sa ville était condamnée si elle ne parvenait pas à se montrer convaincante. Le Don faisait appel à elle avec insistance pour une raison évidente : il était encore possible de sauver la République et sa population. L’Assemblée n’aurait pas d’autre choix que d’accepter sa vision.
Amior la tenait toujours par le bras lorsqu’elle entra dans la salle de réunion. Les murs y étaient percés d’étroites fentes laissant passer l’air tout en empêchant le soleil d’inonder la pièce. La chaleur commençait néanmoins à se faire perceptible et l’Observatrice sentit un fin voile de sueur couvrir sa peau. Mais son appréhension était sans doute plus coupable que la température de ce début de journée.
Elle examina ses collègues en train de s’installer. Ils arrivaient dans un ordre quasi identique chaque matin, comme si une forme de rituel immuable les condamnait à ne jamais modifier la moindre de leurs habitudes.
D’abord les deux Invocateurs, trop loquaces pour pouvoir se fondre dans Aldal et son manque de fantaisie, mais en tout point conformes au caractère naturellement expansif de leur guilde. L’homme était plus âgé que la femme, mais il n’avait rien d’un vieillard. Ses gestes amples et son rire sonore plaisaient à Naryë.
Entraient ensuite les deux Guérisseurs, calmes et attentifs, dont le visage doux reflétait un intérêt pour autrui que personne n’aurait pu contester. Elle ne les avait jamais entendus élever la voix pour s’exprimer.
Dans leur sillage venaient généralement les Ensorceleurs. La femme possédait sans doute un Don plus développé que son compagnon, car Naryë discernait en elle une énergie particulière, imperceptible chez l’homme. Chez personne d’autre dans la salle, à sa connaissance.
Son propre collègue Observateur, Findore, arrivait invariablement après eux, s’assurant ainsi des réunions plus courtes en évitant les palabres qui précédaient l’apparition presque théâtrale du couple de Manipulateurs. Naryë ne les aimait pas, ne les avait jamais aimés. Elle était incapable d’expliquer cette aversion contre laquelle elle luttait pourtant depuis des années.
L’antagonisme entre les deux guildes avait toujours existé, chacune revendiquant sa supériorité dans l’utilisation du Don à des fins spirituelles et mentales. Mais l’Observatrice elle-même considérait cette concurrence comme stupide. L’époque des grands accomplissements était morte depuis de nombreuses décennies. Aucun d’eux n’aurait pu rivaliser avec le plus médiocre des porteurs du Don des siècles précédents. Les bribes de pouvoir instable que chacun possédait paraissaient si dérisoires, si dégradées.
Une descendance déchue…
Malgré l’absurdité et la gravité de leur situation, Observateurs et Manipulateurs suivaient une tradition remontant sans doute à la nuit des temps : aucune véritable amitié ne pouvait naître entre ces deux guildes vouées à vivre dans une défiance permanente. Naryë acceptait cette logique étrange tout en la regrettant. Et elle savait déjà que la plupart des réserves qui ne manqueraient pas de jaillir lors de son exposé viendraient de ces deux personnes en particulier.
Amior dut lire le désarroi sur son visage.
— Mère, tu ne dois pas t’inquiéter. Chacun ici te respecte.
Elle acquiesça d’un signe de tête distrait et s’assit dans le fauteuil qui lui était réservé. Son fils prit place derrière elle, sur une simple chaise. Sa présence était admise aux réunions courantes afin qu’il puisse parfaire ses compétences de greffier. L’homme responsable de la transcription des débats publics se faisait vieux et lui céderait bientôt son siège. Amior terminait son apprentissage avant de prendre ses fonctions au forum le mois suivant. Naryë ne doutait pas qu’il accomplirait un travail irréprochable, même s’il ne disposait pas du Don.
Pourtant, il va falloir qu’il abandonne tout ça avant même d’avoir commencé…
L’Assemblée des Sages était présidée chaque semaine par un membre différent, cette organisation permettant un maintien parfait de l’équilibre en évitant des frictions superflues. Pour encore deux jours, l’Invocatrice Senesy avait le privilège d’ouvrir les débats. Elle le fit avec son enthousiasme habituel, en agitant inutilement les mains.
— Aujourd’hui, nous devons parler de la prochaine distribution de…
— Senesy, je suis désolée de vous interrompre, mais j’ai une déclaration à faire.
Naryë ne prit conscience de ses propres mots qu’en voyant ses collègues se tourner vers elle, chacun exprimant sa surprise ou sa désapprobation d’une manière toute personnelle. Elle faillit leur présenter ses excuses, mais se ravisa. L’ordre du jour n’avait aucune importance, le secret qu’elle détenait passait avant tout le reste.
Senesy parut comprendre la détermination de l’Observatrice et lui céda la parole d’un geste gracieux.
— Nous vous écoutons.
Naryë prit son temps, cherchant l’introduction idéale, celle qui éveillerait leur curiosité sans lui attirer des protestations immédiates. Une phrase courte, mais assez claire pour qu’ils mesurent la gravité de son propos et acceptent de l’entendre jusqu’au bout. Elle suivit son instinct.
— Contrairement à ce que nous avons toujours cru, il existe un remède contre la perte du Don et la terrible question des Affligés.
L’Observatrice laissa passer quelques secondes, le temps d’analyser les réactions autour d’elle. Les deux Guérisseurs, comme elle l’espérait, manifestèrent tout de suite leur intérêt en se penchant légèrement vers l’avant. Les Ensorceleurs ne masquèrent pas leur perplexité, mais ne l’interrompirent pas non plus. Senesy et son homologue Invocateur Nubaka émirent un léger cri de surprise, tandis que Findore contemplait Naryë avec des yeux effarés. Derrière elle, un raclement de gorge lui rappela que son fils était présent et qu’il devait à présent regretter ses propos rassurants.
Comme elle l’avait prévu, Sanzig la Manipulatrice fut la première à vouloir s’exprimer.
— Naryë, cette affirmation est absurde. Elle est même honteuse. Sous-entendre ainsi que des générations d’hommes et de femmes auraient inutilement subi les temps sombres est insultant pour leur mémoire et pour tous les sacrifices consentis. Qu’est-ce qui vous prend ?
L’Observatrice ne se laissa pas déstabiliser par le ton moralisateur. Elle connaissait la technique de sa collègue : l’amener à se justifier pour qu’elle s’emporte et perde toute contenance. Elle n’allait pas jouer selon ses règles.
— Pour la première fois de ma vie, j’ai eu une suite de visions identiques et manipulables. J’ai pu les explorer pendant mon sommeil, en tirer des informations.
— Des rêves plus réels que la moyenne, voilà tout.
— Dix nuits de suite ? Me présentant des personnes que je ne connaissais pas et qui n’ont jamais mis les pieds à Aldal, mais que je peux aujourd’hui nommer et situer sans difficulté ? Ce sont des rêves envoyés par les dieux, dans ce cas !
Naryë sourit légèrement devant la mine déconfite de Sanzig, en conservant néanmoins une attitude amicale. L’hostilité ne lui procurerait aucun avantage.
Senesy reprit soudain son rôle de meneuse des débats et ne cacha pas sa curiosité.
— Que vous ont dit ces visions, Naryë ?
— Que les temps sombres ont une cause très concrète et que nous pouvons inverser le cours des événements. Que le Don pourrait revivre tel que nos ancêtres l’ont connu. Que nous ne sommes pas condamnés à disparaître. Et enfin, que les Affligés peuvent être guéris, rendus à eux-mêmes.
— Vous déraisonnez totalement ! l’interrompit Sanzig.
Senesy perdit son attitude affable.
— Vous n’avez pas la parole ! Naryë n’a pas terminé de nous exposer ce qu’elle a vu.
L’Observatrice hésita un instant, consciente qu’une vision aussi forte ne pouvait se traduire en mots. Elle avait perçu tant de choses, tant de sensations. La scène de la grotte était claire dans son esprit. Tous ceux qui s’y trouvaient éveillaient en elle des sentiments puissants d’amitié et de loyauté.
Ma famille…
Pourtant, elle ne les avait jamais rencontrés, ne connaissait personnellement qu’un seul d’entre eux. Ces émotions étaient celles d’une Naryë qui n’existait pas encore. Elle les éprouverait un jour, après des mois de voyage et de périls communs. Ce seraient des liens indéfectibles forgés au cours d’un périple à peine esquissé dans son esprit et qu’elle devait maintenant justifier.
— J’ai vu l’avenir. Avec bien plus de clarté que cela ne m’était jamais arrivé. Pour la première fois de ma vie, j’ai compris ce qu’un Observateur pouvait être. Était censé être. Mes visions me ramènent toujours au même endroit, accompagnée des mêmes onze personnes, et leur message est identique dans chaque cas. Je suis bien consciente qu’elles ne traduisent sans doute pas une réalité absolue, mais je ne peux les ignorer.
La vieille Guérisseuse, Joane, l’interrogea d’une voix douce.
— Quel est ce lieu dont vous parlez, Naryë ?
L’Observatrice marqua une pause. Le nom qu’elle s’apprêtait à prononcer allait renforcer le désarroi et l’hostilité ambiants.
— Ulemus.
Il y eut un instant d’arrêt dans la salle, le temps que chacun prenne la pleine mesure de cette réponse. L’Ensorceleur Henaxen émit un soupir étranglé.
— La Ville Interdite ? Comment un tel lieu pourrait-il détenir la clef de nos malheurs ? Même les dieux s’en sont détournés !
— Je ne peux vous le dire, les visions ne montrent pas tout. Mais je sais que ce qui nous sauvera se trouve sous les ruines d’Ulemus. J’en suis absolument certaine. Et je sais aussi que je dois m’y rendre en personne. J’ai un rôle à y tenir.
Sanzig paraissait trop offusquée pour pouvoir s’opposer à une telle idée. Son homologue, Banarv, donna à sa place l’opinion des Manipulateurs.
— Même si vous pensez, à tort, être importante, les Sages ne quittent pas Aldal, c’est la règle et vous ne l’ignorez pas.
— Non, c’est une coutume établie dans la peur. Et il est peut-être temps de s’en défaire.
Banarv, surpris, se tourna vers Joane, qui venait de s’exprimer d’un ton calme et apaisant. La Guérisseuse sourit à Naryë et continua de parler.
— Tous ici présents, nous ne sommes que de piètres Sages. Le Don en nous est faible, nous nous cachons à Aldal en prétendant attendre des jours meilleurs. Ces jours meilleurs n’arriveront jamais. Pas sans agir. La guilde des Guérisseurs souhaite depuis longtemps pouvoir renouer avec sa devise, « Soigner et servir ». Si l’espoir existe, nous serions fous de le rejeter. Gilan et moi-même désirons en apprendre plus.
Et elle rendit la parole à Senesy d’un gracieux mouvement de tête. Cette dernière s’en saisit sans attendre.
— Naryë, les onze individus dont vous parlez, qui sont-ils et êtes-vous en mesure de justifier leur présence à vos côtés ?
— Je sais seulement qu’ils sont importants. Les visions ne sont pas des prophéties figées, elles peuvent être… métaphoriques et il n’est pas toujours facile d’expliquer quels événements mèneront à une situation précise. Mais j’ai vu ces personnes avec moi à Ulemus. Je suis persuadée qu’elles sont au moins destinées à m’y accompagner.
— Vous pensez qu’elles disposent de compétences particulières ?
— Elles ont presque toutes le Don, même si la plupart d’entre elles l’ignorent ou n’en comprennent pas la nature. Toutes, sauf deux.
— Pourquoi des humains sans talents spéciaux feraient-ils partie d’une mission aussi… importante ?
Naryë sourit, se souvenant de la carrure du dernier homme qu’elle avait identifié à peine deux heures plus tôt.
— Le Don n’est pas la seule chose de valeur qui existe. Un combattant vigoureux est un atout précieux lorsqu’il faut affronter le monde extérieur.
— Vous parlez donc de deux guerriers ?
— Pas tout à fait… Le premier en a toutes les dispositions, mais il ne connaît aucune discipline. Je sais juste que son rôle sera déterminant, sans pouvoir vous dire exactement en quoi.
— Et l’autre ?
— L’autre ? Il s’agit d’Amior. Mon fils.
2 – Note : ordre n° 1


Malgré toutes les précautions que nous avons mises en œuvre pour empêcher l’Observatrice Naryë de s’entêter dans son projet de voyage, nous devons accepter le résultat favorable qu’elle a recueilli auprès de l’Assemblée à l’issue des trois séances de délibération privée qui ont été nécessaires pour que le vote des Sages soit unanime.
Tenter d’intervenir de manière plus poussée aurait attiré l’attention sur nous et il a fallu reculer devant sa détermination. Son départ est imminent et a été rendu suffisamment public pour qu’il soit désormais impossible de la soustraire à la vue de la population d’Aldal.
Nous n’allons donc pas pouvoir éviter qu’elle quitte la ville de façon officielle.
Vous vous doutez que nous désirons à tout prix étouffer une découverte qui remettrait en cause les efforts consentis pendant de longues décennies. L’objet dont il vaut mieux taire le nom est en notre possession et doit rester l’unique source de pouvoir disponible. Nous contrôlons également la situation des Affligés comme nous estimons qu’elle doit l’être. Il est exclu qu’une quelconque intervention extérieure menace l’équilibre obtenu.
Ce que Naryë pourrait trouver à Ulemus, si elle réussissait à atteindre ses fondations, ne ferait que détruire tout ce que nous avons construit avec patience durant un siècle. Le scandale serait immense et retomberait sur tous les dirigeants précédents et actuels de Dor-Thimlin, quel que soit leur statut. La population, pour être correctement gouvernée, ne doit disposer d’aucun motif légitime de contestation.
La Ville Interdite n’a pas été surnommée par hasard, comme vous le savez tous, et personne ne doit y pénétrer. Sa seule vocation est de protéger nos erreurs passées et leurs conséquences.
La quête que s’est imposée l’Observatrice repose heureusement sur un long voyage, ce qui nous procurera de nombreuses occasions de la stopper dans son avancée. La route qu’elle a décidé de prendre l’amènera à traverser les quatre villes historiques et à franchir la plupart des zones désolées.
Nous estimons qu’il lui faudrait près de cinq mois pour accomplir ce dangereux trajet et nous comptons donc sur un échec discret de sa mission, et ce, dès qu’elle sera à bonne distance d’Aldal. Toutes les méthodes sont admises, la mort pouvant être envisagée en dernier recours si aucune autre solution ne devait se présenter, mais sous réserve que son décès passe pour un accident. Nous devons à tout prix éviter d’éveiller les soupçons.
Cette note est adressée aux quelques personnes concernées par la situation. Des consignes parallèles seront remises à celles dont l’intervention deviendrait nécessaire, selon l’évolution des événements.
Naryë n’est qu’une femme presque seule, mais elle ne le restera pas longtemps. Si son plan aboutit, ils seront douze à atteindre Ulemus, ne l’oubliez pas. Nous ne connaissons pas encore ses futurs compagnons de voyage et tout nous laisse croire que le Don les habite, puisqu’elle le pense. Plus tôt la situation sera réglée, moins il sera difficile d’affronter le groupe qu’elle désire constituer.
Mémorisez ce message et détruisez-le tout de suite, comme il se doit, puis attendez de nouvelles instructions.
Qu’Egoros nous protège et nous guide sur le chemin.
3 – Apis


La population de Dor-Thimlin a toujours été en bonne santé, durant l’ère de la prospérité. Grâce à une guilde des Guérisseurs bien organisée, chaque région avait accès à des soins de qualité, sans que les malades aient à débourser la moindre pierre de Paestium. Il ne leur était demandé qu’une offrande modeste au temple de Kasdej le plus proche de leur village. Des côtes de Tolbin aux forêts de Kilmin, chacun pouvait faire appel à plusieurs Guérisseurs, tant ils étaient nombreux au sein de la République.
Bien sûr, les temps sombres ont mis fin à tout cela. La perte progressive du Don, son affaiblissement général chez les personnes encore porteuses, ainsi que la désorganisation des guildes désormais privées d’une réserve suffisante de nouvelles recrues se sont cruellement fait sentir.
En l’espace de quelques années, le taux de décès a augmenté de façon très préoccupante. Des maladies autrefois disparues ont ressurgi dans les endroits les plus reculés et dépourvus de Guérisseur à proximité. Les villes n’ont pas été mieux loties, les épidémies se répandant de quartier en quartier comme des traînées de poudre.
L’apparition des Affligés, à qui l’on ne donnait pas encore de nom au tout début des temps sombres, a été une déconvenue supplémentaire pour l’Assemblée des Sages, aussi incapable de trouver la cause de ce mal inconnu que de soigner correctement une population très affaiblie.
La perte progressive d’une guilde des Guérisseurs puissante a été le premier pas vers la ruine de la République. Car d’un peuple en bonne santé dépendait toute la richesse de Dor-Thimlin. Les morts, les naissances moins nombreuses, les récoltes peu abondantes et les échanges économiques entre régions se réduisant peu à peu… Tout cela a poussé chaque grande ville à se replier sur elle-même, en fermant ses portes et priant les dieux.
Les temps sombres ont provoqué ce qui jamais, de mémoire d’homme, ne s’était produit jusque-là dans nos terres : une isolation absolue, toujours en vigueur aujourd’hui.

Archives de Dor-Thimlin – Santé
* * *
Apis considéra le ciel et prit conscience qu’il était en retard. En décidant d’aller jusqu’à la rivière Cydda, il avait rallongé son parcours habituel et ne s’était pas préoccupé du temps écoulé. Il lui restait moins de deux heures avant que le soleil plonge à l’horizon et cède sa place aux lunes jumelles. S’il n’était pas de retour chez lui à la tombée de la nuit… Il secoua la tête pour repousser cette idée. Il marchait vite, il parviendrait à les éviter.
Il finit d’arranger les paniers remplis de fruits, d’œufs et de légumes qu’il avait déposés au pied de l’arbre, à proximité de l’eau. L’endroit était idéal, près d’une zone constituée de grottes. Ses offrandes seraient découvertes en peu de temps par ceux qui en émergeraient pour partir chasser à la nuit tombée. Apis voulait les aider, avait même choisi de s’exiler en plein milieu de la région de Tolbin pour s’occuper d’eux, mais il savait qu’ils le tueraient sans pitié s’il se trouvait à l’extérieur au moment du crépuscule, lorsque leur faim serait dévorante.
Replaçant sa double sacoche en cuir sur ses épaules, il tourna le dos à la rivière et prit la direction de sa tour, dont le sommet crénelé s’élevait au loin, à plus d’une lieue de lui. La plaine, constellée de buissons et de rares roseaux, était trompeuse si l’on observait un point fixe de taille imposante. Les distances paraissaient plus courtes qu’elles ne l’étaient et pouvaient épuiser le voyageur non averti et trop confiant. Ce qu’il n’était pas. Il se reprocha son manque de discernement.
Tu te fais vieux…
Le vent se leva brusquement, projetant devant lui des nuages de sable et de terre mêlés. Apis repoussa plusieurs fois ses longs cheveux gris en arrière pour éviter qu’ils lui fouettent le visage et grommela quand il buta sur une pierre, privé de visibilité. Oui, il se sentait soudain vieux. La tempête qui s’annonçait le prenait au dépourvu, lui qui connaissait si bien cette région. Comment avait-il pu ignorer les signes habituels, le changement de température, l’arrivée progressive des nuages bas ? Si la luminosité continuait de faiblir en raison de l’orage naissant, les individus qu’il fuyait s’aventureraient à l’extérieur plus tôt que prévu. Il accéléra encore son allure, pressé de rejoindre la tour et de s’y mettre à couvert.
Le ciel sombre cracha ses premières gouttes alors qu’Apis parvenait à une centaine de mètres des parties effondrées de l’ancienne forteresse de Barad Trisa. Autrefois, des milliers de personnes pénétraient chaque semaine dans le temple adjacent pour y honorer le dieu de l’abondance Lathili. Lui passa devant les ruines du lieu de culte sans y jeter un regard, persuadé que des bruits de pas faisaient écho aux siens depuis quelques minutes. Ceux qu’il se refusait à nommer n’étaient pas loin, cachés derrière des arbres ou un quelconque tas de pierres. Vouloir les aider ne l’empêchait pas de les craindre. Seul un fou aurait minimisé le danger qu’ils représentaient pour un homme isolé.
Il contourna un mur éboulé et rejoignit au pas de course la plate-forme de bois qui l’attendait au bas de la tour. Malgré son poids, elle oscillait doucement sous les assauts du vent qui prenait de la vigueur. Il attrapa la corde épaisse enroulée à un crochet lui-même fixé dans la pierre, leva les yeux vers la poulie située vingt mètres plus haut et commença à remonter, ses bras effectuant un mouvement de traction régulier afin d’éviter le moindre à-coup. Son installation, construite à une époque où un escalier extérieur menait encore au sommet de la tour – lui permettant d’y emménager et de procéder à ces travaux –, n’était plus de première jeunesse. Apis le savait. Une semaine plus tôt, le mécanisme s’était coincé alors qu’il se trouvait en pleine descente. Ce qui n’était qu’inconvénient à la clarté du jour pouvait devenir fatal au crépuscule.
En bas, il entendait des sons dans les fourrés, parmi les ombres. Des frôlements, des voix à peine audibles qui sortaient peut-être de sa seule imagination ou n’étaient que des effets du vent. Il ne baissa pas la tête pour tenter de découvrir la source de ces bruits étranges, concentré sur le bon fonctionnement de sa poulie. Quand il atteignit l’ouverture qui lui servait de porte, il enjamba l’espace vide d’un mouvement souple, attacha la corde à une tige métallique dépassant d’une poutre noircie située à l’intérieur et repoussa la planche qui faisait office de volet. Il s’autorisa enfin un long soupir. Soulagement, fatigue, satisfaction d’avoir malgré tout rempli sa mission du jour ? Un peu des trois, sans doute, il était lui-même incapable de le dire. En bas, quelques gémissements se firent de nouveau entendre.
Apis se sentait épuisé et admettait, sans honte, que la peur était sa compagne quotidienne. Une peur mesurée, rationnelle, calculée à partir d’années d’expérience et qui lui permettait de rester en vie sans jamais être paralysé dans ses décisions non plus. Il avait choisi cette existence en toute connaissance de cause. Il devait donc, en permanence, trouver l’équilibre parfait entre une angoisse saine, nécessaire pour sa survie, et l’enthousiasme de sa jeunesse, indispensable pour qu’il y puise l’envie et la détermination de poursuivre sa mission.
Certains jours, le découragement balayait tout désir et il ne quittait pas sa tour, le regard perdu au loin en direction de Tesiosos. Sa ville natale. Dans ces instants-là, il fermait les yeux et essayait de se rappeler l’animation du port ; la tache que formait l’île de Rochenoire, au large, les jours de beau temps ; ou encore l’air vif qu’il respirait à pleins poumons chaque matin en ouvrant sa fenêtre. Tout cela lui manquait. Mais il ne regrettait rien. Presque rien.
Il traversa la pièce pour atteindre l’entrée opposée à celle qu’il venait d’emprunter. Elle donnait sur les vestiges d’un chemin de ronde ne menant plus nulle part, la tour jumelle de la sienne, éloignée de près de soixante mètres, s’étant à moitié effondrée des années auparavant. Sur toute la surface du large rempart, Apis avait étendu une couche de terre suffisamment épaisse pour qu’elle soit cultivable. Des centaines de lourds seaux et des semaines de besogne permanente lui avaient permis d’obtenir ce qui devait être le seul jardin potager situé en hauteur de toute la République. Le travail n’avait ensuite plus jamais cessé, ses légumes et plantes nécessitant un soin constant. Le climat tempéré de la région de Tolbin jouait heureusement en sa faveur. L’arrosage, même en été, se faisait de façon naturelle. À l’extrémité de la courtine, deux petites ruches étaient installées, produisant un miel qu’il avait mis longtemps à savoir récolter correctement.
En contemplant le vaste espace de verdure qui couronnait les ruines de la forteresse abandonnée, Apis sourit avec une fierté non dissimulée. Tant qu’il aurait l’énergie de se baisser, de courir et d’utiliser la plate-forme, eux recevraient de quoi manger. Il essayait néanmoins depuis plusieurs semaines de les éloigner un peu, en déposant ses paniers à une distance plus raisonnable de la tour. Sa tactique n’avait pas l’air de fonctionner. Leur instinct les ramenait-il jusqu’ici malgré eux, par la force d’une habitude prise pendant des années ? Leur faim était-elle si tenace qu’aucune offrande ne pouvait les détourner de lui, de son propre corps ? Il n’en savait rien, n’ayant jamais pu percer les mystères de leur esprit inaccessible. Il se contentait d’être celui qui leur permettait de survivre un peu mieux que des bêtes.
Dans ce monde, c’est mieux que rien…
Mais pour tenir ce rôle, il lui fallait rester en bonne santé. S’occuper de lui-même et des blessures, même minimes, qu’il subissait chaque jour. Ses mains étaient irritées par la corde rêche du monte-charge, par des piqûres d’abeilles occasionnelles et par l’utilisation de son arc, les jours de chasse. Ses pieds se couvraient régulièrement d’ampoules dues aux longues marches dans des chaussures dont le cuir devenait trop fin, lui signalant ainsi qu’il était temps d’en fabriquer de nouvelles. Son dos protestait contre le traitement imposé par le travail accroupi au milieu du jardin suspendu. Son corps était un témoignage vivant de l’existence rude et solitaire que menait Apis. Chaque soir, il prenait donc quelques minutes pour panser ses plaies, détendre ses muscles et leur insuffler l’énergie dont il aurait besoin le lendemain.
Avant de préparer son repas, il ferma le second volet, ôta ses chaussures et alla s’asseoir en tailleur au centre de la tour pour y accomplir son rituel habituel. Relâchant chacun de ses membres, les yeux mi-clos, il oublia les murs de pierres, le bois calciné, les tapis élimés et le bruit du vent qui paraissait vouloir occuper chaque recoin de la pièce. Il fit le vide en lui et se concentra, appelant le Don avec toute la force que son extrême fatigue lui autorisait.
Il sentit la chaleur habituelle se manifester au fond de son ventre, se répandre à travers son torse en direction de ses épaules, envahir ses bras pour finir par lui brûler les mains. L’énergie intense devait être vite utilisée s’il ne voulait pas la perdre. Il commença par soigner ses pieds, faisant bouger ses doigts au-dessus de chaque ampoule, de chaque cal douloureux. Des décennies de pratique n’enlevaient rien à la beauté mystérieuse du geste, au respect qu’Apis ressentait pour cette magie insondable qui avait élu domicile en lui à sa naissance, soixante-dix ans plus tôt. Il savait bien sûr que les grands Guérisseurs du passé accomplissaient des miracles dont il était incapable, mais le simple spectacle d’une plaie se refermant suffisait à l’émerveiller. Il se faisait vieux, pourtant le Don continuait de vibrer en lui. Modeste, certes, néanmoins constant dans ses effets.
Lorsqu’il eut fini de soulager le bas de son dos, il resta assis quelques instants de plus. Le rituel ne pouvait se terminer sans une prière de remerciement à la déesse de la connaissance, Kasdej, favorite des Guérisseurs parmi les douze divinités. Il la formula en silence, n’en prononçant que les derniers mots.
— Soigner et servir, encore et toujours, par toi et pour toi, en ton nom.
Il porta une main à son front, le dessin de l’œil ouvert tatoué sous ses doigts venant se placer entre ses sourcils. Satisfait, il se remit debout avec une souplesse renouvelée. Il était l’heure de manger, la faim le tenaillait.
Apis dégusta un reste de viande cuite la veille dans la cheminée de la tour, en l’accompagnant de légumes récoltés le matin même. Des fruits cueillis pendant sa sortie du jour et un peu de miel complétèrent son repas. De son ancienne vie, il conservait la nostalgie du pain et du fromage, impossibles à fabriquer seul ici. Une à deux fois par an, il quittait son refuge quelques jours pour se rendre dans un village fortifié situé au nord-est, à la frontière des régions de Tolbin et Librin. Là, il faisait provision des aliments et matériaux qui lui manquaient, profitant de cette escapade pour retrouver des saveurs appartenant à une autre existence.
Durant son dîner solitaire, il prit des notes quant à la journée écoulée, comme tous les soirs. À la lumière d’une grosse bougie, Apis laissa sa plume courir sur le papier épais et rugueux de l’imposant registre troqué contre des peaux de loup quelques mois plus tôt. Il avait fait une bonne affaire, obtenant aussi quelques fioles d’encre noire pour un prix réduit, et espérait que le marchand serait toujours au village à sa prochaine visite. Celle-ci ne tarderait pas, ce dernier volume étant presque rempli.
Le Guérisseur couvrit plusieurs pages de son écriture fine et serrée. Ses observations et impressions étaient nombreuses, chaque détail avait son intérêt. Ses travaux dans la tour, sa sortie mouvementée, le temps pluvieux, sa séance de soin : chaque instant important du jour écoulé était consigné, commenté par des chiffres précis. Soir après soir, Apis tenait les comptes de sa vie solitaire, puis allait se coucher, satisfait.
Mais pour la première fois depuis des années, il ne trouva pas le sommeil. Il n’avait pas froid, le feu ravivé pour la nuit lui prodiguant toute la chaleur nécessaire. Il n’avait pas peur non plus, puisque personne ne pouvait entrer dans sa pièce. Il était simplement perplexe et contrarié par la pluie, se rappelant les conditions étranges de son retour. Ce changement de temps soudain n’était pas normal, ne se produisait jamais ainsi dans la région. Quelque chose le perturbait, mais il n’aurait su dire quoi.
L’épuisement finit par l’entraîner dans le sommeil, le coupant du bruit de la tempête et de ses réflexions de plus en plus confuses. Alors qu’Apis s’endormait, un ultime gémissement s’éleva quelque part des ruines de Barad Trisa et le poursuivit dans ses rêves.
4 – Elaliel


Alcin, dont le nom signifie « terre de sable », est une région inhospitalière que les hommes ont conquise de façon bien insolente, à l’époque où ils disposaient d’assez de bras et de matériel pour prétendre y faire un peu plus que survivre.
Cette petite enclave aride, cernée par Kilmin à l’ouest, Librin au nord et Tolbin à l’est, a d’abord été une simple zone de recueillement pour les Observateurs à la recherche de solitude durant l’étape finale de leur formation. On raconte qu’ils s’y rendaient pour passer des semaines dans un abri de fortune à méditer sans relâche, jusqu’à l’épuisement de leurs vivres. La chaleur et le silence étaient supposés faciliter la clarté de leurs visions et les détourner de toute distraction. Au sud, la mer Empyrea s’étend à perte de vue et certains disent qu’on peut devenir aveugle à la contempler trop longuement, tant elle brille sous le soleil. Combien d’Observateurs de l’ancien temps se sont assis sur une plage déserte pour fixer l’horizon et s’y brûler les yeux ? Seul Zepha le sait…
Cette coutume particulière a fini par donner lieu à la création d’Aldal, à quelques lieues du rivage, puis par de multiples villages faisant office de relais en divers points de la région, alors que la République n’était encore qu’un vague projet discuté par les cinq guildes. Quand Dor-Thimlin, « la terre unifiée », a été établie de façon formelle, Aldal a été choisie comme capitale en raison de son isolement et de l’indépendance politique que sa jeunesse lui conférait par rapport à ses quatre aînées. Ambitieuse, symbole d’un esprit conquérant, cette ville qui était avant tout le bastion des Observateurs a rapidement pris une importance que personne n’aurait pu prévoir. Durant ses premières années, elle a attiré des milliers d’hommes et de femmes désireux de vivre au soleil et sous la protection de ceux dont la devise rassurante était déjà « Nous voyons tout ».
L’eau consommable est néanmoins vite devenue un problème. Seuls les Ensorceleurs présents ou de passage à Aldal disposaient de compétences leur permettant d’extraire le sel des cuves remplies au fil des marées d’Empyrea, et ils procédaient à un rythme trop lent pour répondre aux besoins d’une population grandissante. Ce que la mer ne pouvait fournir, les esprits éclairés d’Alcin sont donc allés le chercher dans le sous-sol de la région, à des profondeurs inconnues jusque-là, en développant des techniques ingénieuses malheureusement en voie de disparition aujourd’hui. Les risques de pénurie n’ont cependant jamais plus quitté les pensées, réduisant ainsi l’enthousiasme et l’arrivée de nouveaux habitants potentiels.
Cette limitation naturelle est sans doute ce qui a sauvé Aldal de la catastrophe quand les temps sombres sont apparus. Plus peuplée qu’elle ne l’était alors, elle n’aurait pas surmonté cette épreuve supplémentaire.

Archives de Dor-Thimlin – Histoire d’Alcin
* * *
Elaliel hésitait. Devait-elle expliquer à la femme assise devant elle que son fils ne rentrerait pas à la maison et qu’il valait mieux qu’elle se préparât au pire ? Ou semblait-il préférable de lui mentir, en entretenant un doute raisonnable et en lui conseillant de patienter ? Dans le premier cas, la réponse de sa cliente risquait d’être violente. S’en prendre au messager plutôt que d’affronter la réalité était une réaction courante. Une réaction banalement humaine. Mais si elle optait pour la seconde solution, elle ne ferait que repousser l’inévitable. La femme finirait par revenir, pour lui réclamer une autre consultation en l’absence de retour de l’enfant. Ou, pire, pour lui reprocher son incompétence. Il serait répété partout où elle était connue qu’Elaliel Firast trompait ses clients. Plus personne ne voudrait acheter ses services.
La jeune fille soupira doucement et choisit de s’en tenir à la vérité. Surtout parce qu’elle-même, dans une situation identique, aurait préféré qu’on ne lui mente pas.
— Votre fils n’est plus des nôtres, je suis désolée.
Les yeux fixés sur elle se fermèrent un instant, laissant une larme s’échapper et rouler sur la joue pâle de la femme. Une seule larme, qui prit tout son temps pour atteindre le menton pointu avant de tomber avec lenteur dans l’épaisseur des vêtements sombres, comme suspendue. Ce fut l’unique marque de détresse qui se manifesta. Pas de cris, pas de protestations violentes.
— Est-il mort ?
Elaliel comprit le sous-entendu. Il était plus simple de formuler la question ainsi. La seconde possibilité devait paraître insoutenable à cette mère qui ne reverrait jamais son enfant. Cette fois, le mensonge s’imposa.
— Oui.
Comment lui avouer que ses rêves éveillés ne la trompaient jamais et qu’elle avait perçu la présence du jeune garçon au sein d’un groupe d’Affligés, même sans le distinguer nettement ? Elle crut bon d’ajouter une précision qui dissuaderait la femme d’entreprendre des recherches inutiles.
— Une attaque d’animaux sauvages, d’après ce que j’ai vu. Votre fils a été promptement rappelé par Arus. Elle lui a ainsi épargné bien des souffrances.
La déesse du Ciel était considérée comme maternelle et miséricordieuse. La mention de ce nom parut apaiser sa cliente, qui sourit tristement.
— Puisse-t-elle prendre soin de lui jusqu’à la fin des temps.
Elaliel acquiesça, la gorgée serrée. Elle détestait qu’on vienne l’interroger pour des motifs aussi sérieux. La douleur des demandeurs imprégnait son esprit pendant des jours, la laissant faible et abattue.
L’entrevue se termina quelques instants plus tard. Sa cliente posa une once de pierres de Paestium sur la petite table en bois et quitta la roulotte sans ajouter un mot.
Elaliel ne se leva pas, n’eut pas le courage de l’accompagner pour lui dire adieu. Cela aurait été ridicule, bien trop formel dans des circonstances aussi tragiques. Mieux valait laisser à cette femme le droit d’éclater en sanglots une fois les trois marches descendues, sans regard extérieur fixé sur elle. La jeune fille ferma les yeux et essaya de chasser l’image de l’enfant qui persistait dans son esprit. Son mal de tête était intense, comme chaque fois. Une infusion lui ferait du bien.
Elle sentit l’arrivée des visiteurs suivants avant même d’entendre les coups frappés à sa porte. Une présence double et troublante, différente. Une rupture étrange dans son champ de perception. Quelque chose de nouveau qui la fit frissonner, mais qui éveilla inexplicablement sa curiosité.
— Entrez, c’est ouvert !
La femme qui franchit le seuil d’un pas hésitant était couverte de poussière. Mais Elaliel ne s’arrêta pas à ce détail, trop perturbée par un autre élément : elle avait l’impression de contempler sa propre image, à quelques décennies d’écart. Les mêmes longs cheveux bruns, la même silhouette svelte, la même aura mystérieuse, mélange de blanc et de bleu laiteux. Seules les rides déjà marquées sur le visage de cette inconnue, ses gestes plus lents et son regard un peu trouble les différenciaient. Derrière elle, un jeune homme à l’allure réservée finit de gravir le petit escalier en bois.
— Elaliel Firast ? Je suis Naryë Valaster. Et voici mon fils, Amior. Puis-je m’asseoir ?
Sans attendre de réponse, l’étrangère avança de quelques pas tout en retirant sa cape poussiéreuse qu’elle tendit à son compagnon, toujours derrière elle. Elaliel, muette, observa leurs gestes. À l’évidence, cette femme n’était pas n’importe qui. En quelques secondes, elle évalua son maintien, l’autorité naturelle qui émanait de toute sa personne et le respect qu’elle semblait inspirer à son fils. Cette cliente lui rendait visite pour une question importante, elle n’en doutait pas. Elle lui indiqua l’un des tabourets.
— J’étais sur le point de me préparer une infusion. Désirez-vous la partager avec moi ?
— Votre offre est très aimable. Nous sommes assoiffés. Nous avons quitté Aldal il y a une semaine pour venir vous trouver. Je suis soulagée de vous découvrir là où vous étiez censée être.
Elaliel fit en sorte de contenir sa perplexité et se dirigea vers le petit poêle à bois qu’elle utilisait pour cuire ses repas. La bouilloire remplie d’eau y était déjà déposée. Elle craqua une allumette et vérifia que le feu prenait correctement.
— Une semaine ? Personne ne vient de si loin pour me rencontrer. Mes services sont habituellement recherchés de façon plus… locale. Ma renommée n’est pas si fameuse et je ne connais personne dans la capitale. En quoi puis-je vous aider, Naryë ?
— J’ai besoin de vous pour une mission de grande importance. Vous faites partie d’un groupe que je dois constituer.
Elaliel ne répondit pas tout de suite, sortit trois bols en terre d’un placard étroit, déposa une poignée de feuilles de drakshas vertes dans chacun d’eux et plaça les récipients sur la table avec des cuillères en bois. Elle constata que l’homme immobile ne s’était pas encore assis. La roulotte lui paraissait vibrer d’une infinie quantité d’ondes invisibles. Elle versa l’eau frémissante en prenant soin de ne pas éclabousser Naryë.
— Attention, c’est très chaud.
— Je vous remercie. Amior ?
L’invitation pourtant incomplète poussa le fils à prendre immédiatement place sur le second tabouret réservé aux visiteurs, la cape de sa mère pliée sur ses genoux. Elaliel s’installa sur le sien et commença à remuer le contenu de son bol en affectant un calme bien éloigné de la confusion qu’elle ressentait. Cette femme la mettait mal à l’aise. Elle ne parvenait pas à lire la moindre chose en elle et sa timidité habituelle s’en trouvait renforcée.
— Je ne suis pas certaine de comprendre ce que vous attendez de moi. Peut-être vous a-t-on mal renseignée à mon sujet ? Je propose des services de…
Elle fut interrompue par la voix douce de Naryë.
— Je sais ce que vous faites. Nous ne sommes pas là pour une consultation normale. De toute façon, même si je vous le demandais, vous ne pourriez pas me prédire grand-chose.
— Pour quelle raison ?
— Parce que nous sommes semblables. Vous en êtes d’ailleurs déjà consciente, n’est-ce pas ?
Elaliel hésita. Était-ce un test ? Cette femme venait-elle la mettre à l’épreuve ? Mais pourquoi et au nom de qui ? Seuls les habitants des bourgades qu’elle traversait au gré de ses voyages étaient intéressés par ses services. La plupart l’interrogeaient dans un unique but : connaître leur proche avenir, s’assurer qu’ils auraient de bonnes récoltes, découvrir qui serait leur futur époux. Des questions simples posées par des gens simples. Nulle raison qu’on fasse contrôler ses talents. Le regard bleu voilé en face d’elle se fit plus pénétrant.
— Les porteurs d’un même Don ne peuvent l’exercer personnellement l’un sur l’autre. Ou alors de façon très limitée et au prix d’une concentration que peu d’entre nous maîtrisent. Voilà pourquoi vous ne parvenez pas à me lire comme vous lisez vos clients.
— Je vous demande pardon ? Je ne comprends pas de quoi vous parlez.
Naryë pencha la tête, parut la jauger. Puis elle lui sourit avec une chaleur nouvelle.
— Vous ne savez donc pas qui vous êtes. Ce que vous êtes. Je n’en étais pas sûre moi-même avant de vous rencontrer. Mes propres visions à votre sujet étaient trop floues, mélangées à tant d’autres…
— Naryë, je suis désolée, mais il va falloir que vous arrêtiez de vous exprimer par énigmes. Rien de ce que vous me dites ne…
— Je sais. Veuillez accepter mes excuses pour cette introduction confuse. Je crois que nous allons devoir commencer par le début. N’avez-vous donc jamais entendu parler du Don ?
Et elle entreprit d’expliquer à Elaliel bien des choses que celle-ci ignorait. Les cinq guildes, le glorieux passé des Observateurs et l’objectif de la mission votée par cette Assemblée des Sages retranchée à Aldal que la jeune fille ne connaissait que de nom. Sa visiteuse lui conta tout ce qu’elle avait vu en rêve et l’importance de ses visions. Enfin, elle lui détailla les conditions de leur départ d’Aldal. Le monologue dura près d’une heure, interrompu seulement de temps à autre par quelques questions en retour et par la soif de Naryë, qui dégustait son infusion à petites gorgées. Elle conclut son récit par une phrase qui laissa Elaliel pensive :
— Je ne sais pas quel rôle vous êtes censée jouer durant mon périple. Je sais juste que vous étiez présente dans chacune de mes visions, comme tous les autres, et je constate que vous possédez le Don, comme je le pressentais. Ceci me confirme que je ne me suis pas trompée et que vous devez vous joindre à nous.
Elaliel ne put retenir un léger rire.
— Attendez, vous allez un peu vite ! Je vous connais à peine, vous parlez de choses que je ne mesure pas vraiment et j’ai un… travail. Je ne peux pas tout abandonner pour parcourir la République durant des mois, sans même comprendre pour quelle raison vous avez besoin de moi.
Naryë prit un ton plus sévère pour lui répondre.
— N’avez-vous pas entendu tout ce que je vous ai dit ? Dor-Thimlin peut être sauvée et vous possédez le Don ! Si vous saviez à quel point il est précieux, à quel point il est désespérant de constater sa disparition progressive, vous ne l’utiliseriez pas à la légère en monnayant des oracles sans importance, village après village, et en offensant les représentants des dieux.
— J’ai le talent de voir certaines choses que les autres ne voient pas. Ma mère était comme moi, pour ce que j’en sais. Mais n’exagérons rien, cette aptitude n’est pas toujours très fiable et je dois souvent m’en remettre à mon second talent. Celui de l’improvisation. Chacun gagne son pain comme il le peut. Les temples encore en activité sont moins à plaindre que la plupart d’entre nous.
— Vous comptez donc poursuivre ainsi votre existence itinérante en parcourant sans cesse le sud de la République pour répondre à des questions futiles ?
Elaliel surmonta sa réserve coutumière pour défendre son mode de vie et ses clients. Naryë commençait à l’irriter.
— Cette roulotte est mon seul héritage, avec le cheval qui la traîne. Je n’ai pas de maison, plus de famille, et je ne peux pas rester trop longtemps au même endroit, les gens se lassent vite. Il leur faut de la nouveauté après quelques semaines, une fois que je leur ai donné de quoi occuper leurs discussions. Voilà pourquoi je me déplace en permanence. C’est une question de survie. Et ces personnes ont besoin de réconfort. Peu importe la simplicité de leurs demandes et le mépris que vous semblez éprouver pour elles.
— Et que ferez-vous le jour où votre cheval se cassera une jambe au détour d’un chemin, alors que le plus proche village fortifié est encore à des heures de route ?
— Je…
— Êtes-vous donc si dénuée de bon sens que vous pensez pouvoir faire ce que même les convois armés n’acceptent que par obligation ? Savez-vous seulement manier un arc ? Dans quel monde croyez-vous vivre ?
Elaliel ne répondit pas tout de suite. Il lui fallait reconnaître le bien-fondé des questions de Naryë, malgré son agacement. Sa ronde incessante entre Alcin, Librin et Tolbin ne durerait pas éternellement. Les hameaux encore peuplés et capables de l’accueillir se faisaient de plus en plus rares. Ces derniers mois, elle avait souvent craint de ne pas arriver avant le crépuscule dans un lieu pouvant les protéger, elle et son cheval. Le village où elle était installée depuis une dizaine de jours ne comptait plus qu’une centaine de personnes, presque trois fois moins que l’année précédente. Et les questions qu’on lui posait étaient de moins en moins simples, en vérité. Elle repensa à sa cliente du jour et à son unique larme. Le souvenir lui serra le cœur.
La jeune fille soupira et recouvra son calme.
— Votre sollicitude me touche sincèrement. Je suis consciente qu’il faudra un jour que je me décide à rejoindre une ville afin de m’y établir. Aujourd’hui, il est encore trop tôt. Je n’ai pas économisé assez de pierres de Paestium pour me loger. J’en serais réduite à mendier. Vous savez très bien que les diseurs de bonne aventure ne sont pas toujours les bienvenus. Ils concurrencent les temples, vous l’avez souligné vous-même…
— Vous pourriez vendre cette roulotte et votre cheval. Cela vous procurerait une somme suffisante pour commencer. Et vos services seraient plus utiles à Aldal, le bastion naturel des Observateurs, si vous deviez choisir une ville. Une fonction officielle pourrait vous y être attribuée.
— Non. Ceci… C’est tout ce qu’il me reste de mes parents. Je ne suis pas prête à m’en séparer.
Naryë posa ses doigts sur la main droite d’Elaliel. Celle-ci ressentit une vague d’apaisement au contact de la peau douce. Le visage de cette femme lui rappelait un peu celui de sa mère.
— Ce sentiment vous honore et je le comprends. Votre place n’est de toute façon pas à Aldal. Un jour peut-être, mais pas encore. Gardez donc votre roulotte et accompagnez-nous, Elaliel. Je vous paierai une compensation, s’il le faut. Je fournirai les repas et nos propres chevaux pourront prendre le relais du vôtre lorsqu’il aura besoin de repos. Je pourrai aussi vous enseigner ce que je sais de notre guilde, de vos talents, ce que personne ne vous a jamais expliqué. N’êtes-vous pas fatiguée de vivre seule, avec des pouvoirs que vous percevez, mais qui vous échappent ?
Ce fut cette dernière remarque qui poussa Elaliel à accepter la proposition de son aînée, du moins en partie. L’honneur d’avoir été choisie pour faire partie de ce groupe, la menace permanente que représentaient les Affligés, l’offre pécuniaire ou sa propre lassitude d’une vie solitaire n’étaient que secondaires. Mais la possibilité d’apprendre qui elle était vraiment lui parut soudain irrésistible. Elle hocha la tête, renonçant à différer une décision inévitable par des arguments qu’elle-même trouvait insignifiants.
— Je ferai un bout de chemin avec vous, mais je ne promets rien de plus.
— Je ne vous demande rien de plus.
Naryë repoussa son bol vide et se leva avec lenteur. Elaliel remarqua alors le poids de la fatigue sur son visage. Cette femme n’était plus jeune et elle venait de chevaucher durant une semaine sans prendre le temps de s’arrêter plus de quelques heures chaque nuit, d’après son propre récit. Comment supporterait-elle quatre mois de voyage supplémentaires, même en profitant du confort très relatif de la roulotte ?
Sa visiteuse dut comprendre ses interrogations muettes, car elle y répondit en souriant.
— Parmi ceux que nous rencontrerons bientôt, certains sauront me rendre la vitalité qui me fait défaut, ne vous inquiétez pas. Et demain matin, vous me trouverez déjà bien plus vaillante.
— Quelle est notre prochaine étape ?
— La traversée de Tolbin pour rejoindre Tesiosos.
— Je n’y suis jamais allée.
— Si la ville n’a pas trop changé depuis mon dernier passage, elle devrait vous plaire. J’en conserve de très bons souvenirs. Mais vous en jugerez vous-même.
Naryë se tourna vers son fils, qui lui rendit sa cape en repoussant lui aussi son tabouret. Elaliel avait presque oublié sa présence, tant il était resté muet durant tout l’entretien. Elle considéra la silhouette mince, les yeux bruns attentifs et fut une nouvelle fois frappée par l’attitude respectueuse d’Amior envers sa mère. Le jeune homme ne ressemblait à personne de sa connaissance, ni par son physique ni par ses manières déférentes.
Elle tenta de le pousser à parler, prise de curiosité à son sujet.
— Et vous, quel est votre… Don ?
Il esquissa un sourire et ne lui fournit qu’une réponse laconique.
— Je n’en ai aucun. À part celui de veiller sur ma mère et de l’assister dans sa mission.
— Aucun ? Pourtant, je croyais que chaque membre de ce groupe devait…
Naryë l’interrompit, visiblement lasse et désireuse d’aller rejoindre ce qui tenait lieu d’auberge dans le village.
— Je ne vous ai pas encore tout dit, Elaliel. Gardons de quoi converser pendant le voyage, si vous le voulez bien. La route sera longue, nous aurons tout le temps d’évoquer les sujets qui vous intéressent.
La jeune fille acquiesça, un peu déçue. Les rôles lui paraissaient désormais inversés. Naryë était parvenue à lui inspirer une soif de découverte qu’elle n’avait jamais ressentie auparavant. Retrouver la solitude de sa roulotte, même pour une nuit, la rendait morose. Mais elle ne pouvait qu’accepter la situation et dissimuler sa frustration. Elle s’inclina devant ses visiteurs en plaçant une main sur son cœur.
— Qu’Arus veille sur votre sommeil et chasse les mauvais esprits.
— Qu’elle veille aussi sur vous, Elaliel Firast. Nous vous rejoindrons ici dès l’aube.
Sur ces paroles, Naryë lui tourna le dos et s’éloigna, suivie de près par Amior.
Lorsqu’ils eurent refermé la porte derrière eux et que le silence se fit, la jeune fille crut un instant qu’elle venait de rêver toute la scène. Seuls les bols vides lui affirmaient le contraire. Elle les nettoya d’un geste machinal, l’esprit ailleurs.
Pour la première fois depuis la mort de ses parents, Elaliel se sentait importante aux yeux de quelqu’un. L’émotion lui serra la gorge et elle se mit à pleurer doucement.
5 – Amior


Les témoignages transmis au fil des décennies nous apprennent qu’il fut un temps, avant même l’unification officielle des régions, où voyager ne ressemblait pas à ce que nous connaissons aujourd’hui. L’ère de la prospérité était aussi celle de la facilité. Quitter Tesiosos et la mer pour se rendre à Iklar, au cœur des montagnes, ne prenait alors que quelques minutes, d’après ce que nous content les vieux textes.
La guilde des Manipulateurs, au sommet de sa puissance, formait des recrues maîtrisant le Don à la perfection et capables d’utiliser leurs talents de téléportation sur de très longues distances. Aidés d’Ensorceleurs ayant tout particulièrement développé la canalisation de l’énergie, ils pouvaient parcourir plusieurs centaines de lieues en étant accompagnés d’une personne, voire deux pour les plus aguerris d’entre eux.
Quelques vieux documents dont l’authenticité paraît fiable attestent même de l’existence de compagnies de transport assurant des liaisons permanentes entre les cinq grandes villes, à des prix plutôt dissuasifs. Il semble évident qu’un tel service était réservé en priorité aux membres influents de la communauté ou aux notables disposant de ressources importantes, la population générale étant invitée à se contenter de moyens de déplacement plus traditionnels quand elle n’avait pas la possibilité de s’acquitter des sommes requises.
La perte de puissance du Don, lorsque les temps sombres ont commencé, a inévitablement mis un terme à cette facilité de transport, les nouveaux Manipulateurs voyant leurs pouvoirs réduits à des aptitudes de moindre niveau. Cette conséquence a renforcé ainsi l’isolation des grandes villes et les problèmes de communication, un message nécessitant plusieurs semaines pour être transmis d’un bout à l’autre de Dor-Thimlin, dans le meilleur des cas. Bien sûr, si l’étude de l’énergie solaire par les chercheurs d’Aldal avait pu être poursuivie et améliorée, des solutions différentes auraient été envisagées. Malheureusement, nul ne peut savoir si leurs inventions renaîtront un jour.
Aujourd’hui, le voyageur qui déciderait de rendre visite à un ami vivant dans une autre région que la sienne regretterait les convois dits « lents » de l’ère ancienne, car ils lui donneraient sans doute l’illusion d’une incroyable rapidité par rapport à ce qui est désormais proposé aux citoyens. Faute d’un nombre suffisant de chevaux bien entretenus, les routes voient circuler plus de carrioles tirées par des bêtes de trait que de diligences. Ces chariots avancent si lentement que bien des habitants leur préfèrent la marche, malgré les risques qu’elle comporte à l’approche de la nuit ou par temps très nuageux.
La logique inéquitable du passé s’impose toujours, au bout du compte, malgré la dégradation générale des moyens de transport : les plus riches traversent la République dix fois plus vite que les plus pauvres, à qui la sagesse commande d’ailleurs de ne pas sortir de leur isolation. Rester tout simplement chez eux est aussi la meilleure façon de ne pas mourir trop jeune. Ou pire.

Archives de Dor-Thimlin – Transports
* * *
Le désert cédait enfin place à un sol moins sablonneux, où la terre acceptait de produire quelques touffes d’herbes et de maigres arbrisseaux bien peu robustes. Ils venaient de passer devant l’écriteau marquant symboliquement la frontière entre Alcin et Tolbin, qui leur indiquait que leur voyage allait prendre une tournure moins difficile.
Amior, chevauchant à l’avant de la roulotte, tout près d’Elaliel qui guidait son vieux cheval de trait, se demandait comment la pauvre bête parvenait à tirer seule l’attelage, lourd malgré la petite taille du véhicule et le peu de biens que possédait la jeune fille. Pourtant, ils avançaient, mais à un rythme trop lent pour espérer atteindre leur prochaine étape importante à la date prévue. Leurs arrêts dans les hameaux dépeuplés jalonnant leur route étaient trop nombreux pour que leur progression soit efficace. À cette vitesse, ils ne contempleraient jamais les murs de la tour. Quant à Tesiosos…
Comme Naryë se reposait à l’intérieur, le jeune homme décida de prendre les choses en main.
— Elaliel, on ne peut pas continuer comme ça, nous accumulons les jours de retard.
Elle tourna vers lui un visage fatigué et poussiéreux qui faisait ressortir le bleu très clair de ses yeux brillants.
— Je suis désolée, mais je ne peux pas lui demander d’aller plus vite. Je l’épuiserais en un rien de temps.
— Bien sûr que non, mais nous avons un cheval vigoureux attaché derrière qui doit s’ennuyer à mourir. Et le mien manque tout autant d’exercice. La proposition de ma mère est toujours valable. Pourquoi refuses-tu de l’accepter, en accablant ce pauvre vieux ?
En l’espace d’une petite semaine, la timidité de leur relation initiale s’était muée en une franche camaraderie qui avait repoussé le vouvoiement et les précautions oratoires. Elaliel ne se vexa pas.
— Je ne sais pas. Je crois que… j’ai peur qu’il pense que j’ai l’intention de le remplacer. Inwold est un ami fidèle qui m’accompagne depuis si longtemps… Les choses évoluent peut-être pour moi, mais je ne veux pas qu’elles changent trop pour lui et qu’il ait de la peine. C’est sans doute ça. Je ne suis pas sûre.
— Tu vas le tuer. Même en essayant d’économiser ses forces.
Elle ne répondit rien, mais la tristesse ombra son visage. Amior comprit qu’elle était déchirée par des sentiments contradictoires et se sentait un peu honteuse de ne pas pouvoir se décider. Il eut une idée qui pourrait convenir à chacun.
— À la prochaine étape, demandons de l’aide pour modifier les attaches de la roulotte. Nous pourrions placer Zago et Mesha près de lui, à tour de rôle. Tu n’aurais pas l’impression de l’abandonner et tu allégerais son fardeau.
Il faillit ajouter « et nous pourrions atteindre notre prochain objectif avant d’être tous morts de vieillesse », mais préféra s’abstenir. Il manquait de subtilité pour manier l’humour, il en était conscient.
Elaliel n’hésita pas et parut soulagée qu’il lui propose cette solution. Elle lui adressa un sourire plein de gratitude.
— C’est une excellente suggestion. Je me demande pourquoi je n’y ai pas pensé avant.
Et moi donc !
La toile épaisse derrière la jeune fille bougea et le visage de Naryë apparut, encore ensommeillé.
— Amior, où en sommes-nous ?
— Nous avons franchi la frontière, mère. Si tes visions sont justes, le village où nous allons passer la nuit est à deux heures d’ici.
— Tu as fait la liste de nos besoins ?
— Provisions de jour et de secours, eau pour les bêtes et réparations à prévoir, oui. J’ai tout ajouté dans mon journal.
— Bien.
Il lui fit part de sa suggestion à propos des chevaux et elle acquiesça d’un air distrait, comme préoccupée par un sujet plus sérieux. Amior ne voyait pas ce qui pouvait être plus gênant que le rythme ralenti de leur avancée, mais il préféra ne pas insister. Naryë pouvait passer par des périodes où elle lui semblait inaccessible, retranchée dans un monde dont elle seule avait la clef.
Ils continuèrent leur route en silence. Profitant du pas tranquille de son cheval, le jeune homme ouvrit le mince volume qu’il utilisait pour prendre des notes et vérifia une fois de plus qu’il n’avait rien oublié. Sa formation de greffier n’était pas totalement perdue et il appréciait sa fonction dans le groupe. Quant à Elaliel, elle faisait preuve de curiosité et lui avait demandé trois jours plus tôt s’il pouvait lui apprendre à lire. Amior se découvrait donc une vocation inattendue de précepteur, un rôle qui ne lui déplaisait pas. Il soulageait aussi Naryë, en lui évitant temporairement de tenir ses promesses envers la jeune Observatrice avide de connaissances nouvelles. Il savait que sa mère la formerait, lorsqu’elle aurait repris des forces et repoussé les soucis qui semblaient tant la préoccuper. Mais ce moment n’était pas encore venu, à l’évidence.
Leur halte du soir se fit dans un village dont les murs ne paraissaient plus très résistants. Naryë réussit à convaincre l’homme qui assumait le rôle de chef que les trois chevaux ne pouvaient passer la nuit seuls dans la cour centrale. Quelques grammes de pierres de Paestium furent nécessaires pour qu’il accepte de les installer dans une remise désaffectée et Elaliel insista afin qu’on en verrouille la porte branlante. Les Affligés manquaient d’adresse physique, mais une simple barre de bois n’était pas compliquée à retirer, même pour eux.
Les modifications prévues par Amior furent ensuite apportées à la roulotte par un jeune apprenti forgeron manifestement doué pour tout type de travail manuel et heureux de leur rendre service. Le petit groupe lui témoigna sa gratitude par une consultation qu’Elaliel essaya de rendre aussi positive que possible. Chacun alla se coucher satisfait, mais dormit peu, trop occupé à tendre l’oreille afin de distinguer un éventuel gémissement derrière les murs.
Les journées suivantes s’écoulèrent sans encombre, la chaleur propre à Alcin se dissipant peu à peu au profit d’une température plus clémente. Le climat de Tolbin était très variable, en raison de la surface que couvrait la plus grande des cinq régions et des particularités de ses côtes, mais sa douceur était constante presque partout. Après des années passées à Aldal sous un soleil impitoyable, Amior se sentait renaître, ravi de ne plus devoir éponger en permanence la sueur qui lui baignait habituellement le visage. Sa bonne humeur était partagée par Elaliel, dont le cheval semblait avoir recouvré une seconde jeunesse grâce à l’aide de ses congénères. La route qu’ils suivaient n’était pas trop mauvaise et les villages traversés leur offraient le gîte et le couvert sans les assaillir de questions. S’ils ne parvenaient pas à rattraper le retard pris quelques jours plus tôt, au moins ne perdaient-ils plus de temps, désormais. Pourtant, Naryë avait l’air toujours aussi soucieuse, sans vouloir en expliquer la raison.
Le treizième jour de leur périple en commun, la bonne humeur des voyageurs s’envola quand ils aperçurent ce qui constituait le premier obstacle sur leur parcours. La rivière Cydda, qui traversait Tolbin du nord-ouest au sud-est pour aller se jeter dans la mer Empyrea, s’annonçait devant eux. Peu profonde, en particulier à cette époque de l’année, elle était néanmoins large et difficile à franchir sans emprunter un pont, en raison de la pente descendante de son lit et de la force du courant. Et le pont qui aurait dû l’enjamber ici était nettement effondré en son milieu.
Immobile sur son cheval arrêté, Amior entendit sa mère murmurer derrière lui :
— J’avais donc raison.
— Raison à quel sujet ?
— Je n’étais pas certaine de ma vision. Elle était… brouillée.
— C’est ce qui te préoccupait ces deux dernières semaines ?
— Oui. Je ne voulais pas modifier inutilement notre itinéraire. Cette vision était si floue que j’espérais m’être trompée ou que la fatigue m’empêchait de bien l’interpréter.
— Tu aurais dû nous en parler. Nous aurions pu prendre une décision ensemble.
Naryë soupira, puis disparut derrière la bâche de séparation. Amior entendit le bruit grinçant de la petite porte de la roulotte. Sa mère ressurgit sur sa droite et s’avança vers la rivière. Il mit pied à terre, tendit ses rênes à Elaliel et suivit Naryë.
— Mère, que s’est-il passé ici, d’après toi ?
— Je ne voudrais pas alarmer notre nouvelle recrue, mais je pense qu’il s’agit d’un sabotage.
— Ta vision te l’a montré ?
— Non, pas tout à fait. Mais il est facile de voir que cet effondrement est tout récent. Les marques sont fraîches et trop nettes. L’usure du temps n’opère pas de cette façon. Et aucune personne rencontrée ces derniers jours ne nous en a parlé. Pareille nouvelle aurait fait le tour des villages proches. Il s’agit d’un gros problème pour tous ceux qui ont besoin de suivre cette route.
— Nous pourrions longer la rivière pour emprunter un autre pont.
— Non. Si j’ai raison, rien n’empêchera ceux qui ont fait ça de recommencer ailleurs. Nous perdrions un temps précieux et en vain.
Amior haussa les épaules, essayant de prendre une attitude détendue.
— Pourquoi voudrait-on nous bloquer le passage de la Cydda ? Il s’agit certainement d’un acte dirigé contre une tierce personne. D’une querelle locale et d’une coïncidence malchanceuse en ce qui nous concerne.
Naryë fit claquer sa langue et secoua la tête. Son fils la vit observer avec attention les berges qui descendaient en pente douce vers l’eau, les yeux plissés par l’effort.
— Fais-moi confiance quand je te dis que les coïncidences n’existent pas. Pas ici et aujourd’hui, en tout cas.
— Alors, que faisons-nous ?
— Ce que nous faisons ? Montrons à ceux qui désirent tester notre détermination qu’ils ont eu tort de croire que nous allions rebrousser chemin aussi rapidement.
Elle fit demi-tour et se dirigea vers la roulotte, où Elaliel attendait patiemment, mais commençait néanmoins à s’agiter sur son siège.
— Elaliel, il est temps de passer aux choses sérieuses. Ta première leçon débute maintenant.
Si la familiarité du ton et le tutoiement soudain surprirent la jeune Observatrice, elle n’en laissa rien paraître. Elle répondit cependant d’une voix hésitante, indiquant qu’elle ne voyait pas ce qu’elle allait bien pouvoir apprendre dans une telle situation.
— Que suis-je censée faire ?
Naryë remonta dans la roulotte pour venir s’installer devant. Elle rendit à Amior les rênes de Zago qu’Elaliel tenait toujours en main et se tourna vers son élève.
— Les Observateurs ne se contentent pas d’avoir des visions. Ils sont capables de bien d’autres choses. Les plus puissants de nos ancêtres parvenaient à communiquer par télépathie ou à projeter leur esprit en dehors de leur corps pour explorer le monde en pensée.
Elaliel ouvrait des yeux tellement grands qu’Amior ne put retenir un petit rire. Elle le foudroya du regard avant de répondre à Naryë :
— Vous… tu veux que je sorte de mon corps pour me rendre sur la berge opposée ?
Celle-ci esquissa un sourire.
— Non, évidemment. Moi-même, je n’ai jamais réussi à utiliser le Don de façon aussi poussée. Je ne crois pas que nous puissions jamais y parvenir. Mais il faut que tu comprennes que les Observateurs, plus encore que les membres des autres guildes, ont des pouvoirs qui dépendent de la perception et de l’intuition. Ils voient leur environnement avec leur esprit bien plus qu’avec leurs yeux.
Naryë tira une longue étoffe d’une poche de sa tunique et en fit un bandeau qu’elle plaça sur le visage d’Elaliel, sans lui laisser le temps de protester.
— Pour ce que nous allons faire, tes yeux seraient un fardeau plutôt qu’une aide. Ils essayeraient sans cesse de contredire ce que ton intuition te soufflera. La première leçon que tu dois retenir est que devant un danger, une bonne Observatrice doit réagir en fonction de ce que lui dicte son esprit, pas selon les quelques éléments qu’elle peut distinguer en surface.
— Mais je ne peux pas conduire les chevaux si je n’y vois rien !
— Bien sûr que si. Il nous faut traverser ces rapides là où l’eau est la plus basse. En cette saison, le niveau est vraiment faible à certains endroits. À peine la hauteur de roue de ta carriole. Ces endroits particulièrement sûrs, le Don peut te les montrer, comme il peut te signaler les pièges et les obstacles.
— Mais si c’est si facile, pourquoi tu ne le fais pas toi-même ?
Le ton d’Elaliel montait un peu dans les aigus. Amior voulut intervenir et ouvrit la bouche pour participer à la conversation, mais sa mère leva une main impérieuse, bien qu’elle fût de dos. Sa faculté de perception surprenait toujours son fils, malgré des années d’habitudes communes.
— Je ne le fais pas moi-même parce que je ne sais pas conduire un attelage. Certainement pas comme tu sais le faire, Elaliel. Ce que tu vas distinguer grâce au Don, tu vas pouvoir le transmettre aux chevaux de façon directe, sans intermédiaire. C’est la seule manière de les rassurer et de les pousser à avancer. Car crois-moi, il va falloir les convaincre de traverser, eux aussi.
— Amior pourrait le faire ! Tu lui dirais comment se diriger et il appliquerait tes consignes.
— Non. Rien ne remplace une liaison instantanée entre l’esprit et les mains, fais-moi confiance et écoute mes conseils. Il attendra que l’on passe pour nous rejoindre ensuite, en guidant son propre cheval.
Elaliel grimaça d’une manière si étrange qu’Amior crut une seconde qu’elle était sur le point de se mettre à pleurer. Mais elle finit par hocher la tête et balbutia son assentiment.
— D’accord, je vais essayer.
— Tu vas faire mieux que ça. Tu vas nous faire traverser.
Le ton de Naryë était sans réplique. Amior ne se souvenait pas avoir vu sa mère se comporter de façon si sévère, pas même envers lui lorsqu’il était enfant et se montrait indiscipliné.
Il observa la scène qui suivit avec fascination, écoutant l’échange sans intervenir.
— Respire lentement, libère l’énergie au fond de ton ventre, sens-la monter en toi.
— Je ne sens rien, je ne contrôle jamais ce qui m’arrive !
— Parce que tu as peur. Le Don est très puissant, tu dois juste lui accorder le droit de s’exprimer. Pour commencer, imagine quelque chose qui te rassure. Un lieu familier, le visage de tes parents…
Amior était captivé par la voix calme de sa mère, qui baissait elle-même la tête, s’impliquant dans l’effort manifeste d’Elaliel pour se laisser aller. Leurs préparatifs durèrent de longues minutes et le jeune homme finit par s’en détourner, conscient qu’ils pouvaient s’éterniser.
Il retourna vers le pont écroulé et n’entendit bientôt plus que des murmures derrière lui. Naryë avait certainement raison, l’eau était très basse dans certaines zones. Mais le lit en pente de la rivière paraissait vraiment inégal, de gros rochers émergeant à certains endroits. À d’autres, Amior ne voyait qu’une surface bouillonnante et inquiétante. Les rapides s’étendaient sur plusieurs centaines de mètres et étaient sans doute assez puissants pour affoler les chevaux. Il se demanda alors comment il allait faire traverser Zago. Devait-il le conduire à pied ou le monter pour mieux le maîtriser ?
Il n’eut pas le temps de se décider, car le bruit des roues qui se remettaient en marche interrompit ses réflexions.
— Écoute ton intuition, Elaliel. C’est le Don qui te parle. Laisse-le choisir pour toi le meilleur point d’entrée dans l’eau.
— C’est à gauche, un peu plus à gauche…
Amior vit les chevaux modifier légèrement leur trajectoire. Naryë semblait donc avoir réussi à insuffler assez de confiance à la jeune fille pour qu’elle accède au Don et parvienne à l’utiliser.
Mais elle n’a pas l’air bien rassurée…
Sa mère avait relevé la tête et surveillait leur progression d’un œil attentif tout en parlant. Son expression était curieuse, un mélange peu cohérent d’appréhension et de sérénité. Amior la soupçonnait de vouloir se convaincre elle-même que l’opération n’allait pas les mener à la catastrophe. Ou peut-être avait-elle déjà eu un aperçu des prochaines minutes et espérait-elle agir sur le cours prévisible des événements ? Elle se plaignait si souvent que le Don utilisé pour la divination manquait cruellement de précision qu’il ne savait pas trop quoi imaginer. Il demeura muet et continua d’observer leur avancée.
La roulotte descendit lentement la berge et s’approcha d’une zone moins caillouteuse que le reste de la rive. Le cheval d’Elaliel semblait résigné à suivre le parcours que lui imposait sa maîtresse, alors que celui de Naryë, plus fougueux, montrait des signes de nervosité croissante. Amior entendit sa mère murmurer des paroles indistinctes à sa monture, qui eut l’air de se calmer un peu.
Elaliel ne parlait plus, concentrée sur sa tâche, tête penchée vers l’avant et mains crispées sur les rênes. Le jeune homme n’osait plus bouger, inquiet de perturber la tranquillité fragile – et peut-être trompeuse – qui régnait sur la roulotte. Naryë était figée dans une étrange posture raidie. Il se souvint subitement qu’elle ne nageait pas très bien. Lui avait appris durant sa petite enfance, avant son adoption, mais elle était native d’Aldal, là où l’eau coûtait trop cher pour qu’on l’utilise dans des bassins d’agrément. L’appréhension qui se lisait sur son visage n’avait peut-être rien à voir avec son degré de confiance en Elaliel, après tout.
La première moitié de la traversée se fit sans grande difficulté, mais à une vitesse très réduite. Toujours posté près du pont, Amior nota les endroits précis où la jeune Observatrice menait les chevaux, en prenant quelques rochers comme points de repère visuels. Il n’entendait plus que le grondement de l’eau tourbillonnante et ne savait pas si sa mère continuait de prodiguer ses conseils à Elaliel. Le spectacle lui paraissait presque irréel et la beauté du paysage l’empêchait de mesurer pleinement le danger pourtant très concret de la situation. Ce fut un cri perçant qui lui fit prendre conscience que la progression de la roulotte s’était arrêtée et que les deux femmes étaient en détresse.
— Je n’y arrive plus ! Il faut que je retire ce bandeau !
Amior courut vers la rivière, tirant son cheval derrière lui. Celui-ci regimba lorsqu’ils atteignirent l’eau, mais le jeune homme ne voulait pas lâcher ses rênes, de peur qu’il s’enfuie. Ils avancèrent de façon laborieuse en suivant le chemin mémorisé quelques instants plus tôt.
— Naryë, détache-le !
— Elaliel, reste calme, tu n’as aucune raison de t’alarmer, nous sommes plus qu’à mi-parcours.
— La tête me tourne, je ne me sens pas bien !
— C’est un effet normal, ne cède pas à l’affolement.
— Je veux voir où je suis !
Amior était immergé jusqu’à mi-cuisses, parfois presque à la ceinture, et il peinait à les rejoindre. Placé derrière la roulotte, il ne distinguait pas la scène, mais il comprit que les chevaux étaient à leur tour gagnés par la panique lorsqu’un hennissement de frayeur se fit entendre. Les deux bêtes tentaient certainement d’avancer dans des directions opposées, car l’attelage tangua soudain et Amior vit Naryë projetée dans l’eau. Elle disparut un instant pour émerger quelques secondes plus tard, luttant sans difficulté contre le courant. La rivière n’était donc pas trop profonde là où elle se trouvait, cela le rassura.
Empêtrée dans sa tunique trempée, l’Observatrice se remit debout et s’élança vers le cheval le plus proche, le sien. Amior avait entre-temps rattrapé la roulotte pour y attacher Zago, à l’arrière, et il la dépassa par la droite afin de rejoindre sa mère et lui prêter main-forte.
Jetant un coup d’œil derrière lui, il constata qu’Elaliel se cramponnait aux rênes et n’avait donc pas retiré son bandeau, mais que ces dernières pendaient mollement entre ses doigts crispés, ce qui expliquait le comportement désordonné des animaux.