Mademoiselle Tic Tac -  Tome 1 : Le Manège amoureux
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Français

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Mademoiselle Tic Tac - Tome 1 : Le Manège amoureux

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Description

Elsa voit en Florent l'amant parfait - gentil, intelligent, sexy, pas trop encombrant - jusqu'au jour où il la supplie de sombrer avec lui dans le mariage. Le MARIAGE ? Mais qu'est-ce qui lui prend? N'étaient-ils pas heureux à simplement profiter ensemble de l'existence, sans engagement ni responsabilité ?

Ironie du sort, notre belle trentenaire se remet à peine du choc de cette surprenante demande que tous les couples qui l'entourent commencent à battre de l'aile. Prise entre ses angoisses et ses désirs, entre son boulot au café et sa maîtrise qu'elle n'arrive pas à finir, Elsa avale compulsivement des tic tac... et constate que l'amour, le vrai, risque de lui filer entre les doigts. Vers qui se tourner pour trouver conseil ? Vers les membres de sa famille, plus déjantés les uns que les autres ? Vers ses amis, pas beaucoup plus branchés qu'elle ne l'est ? Peut-être vers le magnifique Olivier, son ex qui, après des années passées à l'étranger, vient justement de revenir en ville ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 mars 2011
Nombre de lectures 6
EAN13 9782764410387
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection dirigée par
Anne-Marie Villeneuve
De la même auteure
Mademoiselle Tic Tac, Tome 2 – Les Montagnes russes , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2010.
Myriam Fontaine, Québec 2035 , Éditions Caractère, 2007.
Neuf, journal d’une grossesse , Éditions Caractère, 2006.
Tome 1 - Le Manège amoureux
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Glorieux, Karine
Mademoiselle Tic Tac
(Tous continents)
Sommaire : t. 1. Le manège amoureux.
ISBN 978-2-7644-0712-7 (v. 1)
I. Titre. II. Titre : Le manège amoureux. III. Collection : Tous continents.
PS8613.L67M32 2009 C843’.6 C2009-941258-6
PS9613.L67M32 2009
ISBN PDF 978-2-7644-0758-5
ISBN EPUB 978-2-7644-1038-7

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.
Les Éditions Québec Amérique bénéficient du programme de subvention globale du Conseil des Arts du Canada. Elles tiennent également à remercier la SODEC pour son appui financier.
Québec Amérique
329, rue de la Commune Ouest, 3e étage
Montréal (Québec) Canada H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Dépôt légal : 3 e trimestre 2009
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
Projet dirigé par Anne-Marie Villeneuve
en collaboration avec Isabelle Longpré
Mise en pages : André Vallée – Atelier typo Jane
Révision linguistique : Stéphane Batigne et Claude Frappier
Conception graphique : Nathalie Caron
Illustration en couverture : Paule Thibault
Réimpression : août 2010
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
©2009 Éditions Québec Amérique inc.
www.quebec-amerique.com
Imprimé au Canada
Karine Glorieux

Tome 1 - Le Manège amoureux
True love is the greatest thing in the world – except for a nice MLT (mutton, lettuce and tomato sandwich), where the mutton is nice and lean and the tomato is ripe.
The Princess Bride
À Aline, pour toutes les anecdotes dont nous avons bien ri.
À Damien, pour son idée.
Prologue
La Malédiction de la voisine
Été 1988. Pour la énième fois de la journée, la plantureuse Sonia Benezra annonce avec un enthousiasme frisant l’hystérie qu’elle a maintenant l’iiiiiiimmense plaisir de nous présenter le vidéoclip de Joe le taxi . Énervée par cet enthousiasme si contraire à mon état larvaire d’adolescente, je rétorque en appuyant sur le bouton « Mute ». Cela, hélas, n’empêche évidemment pas Vanessa Paradis de se trémousser dans son chandail de coton ouaté rose pêche. D’un œil critique, j’observe LA révélation musicale de l’année se dandiner à côté d’un taxi jaune. Cette starlette de quinze ans a des allures de poussin anorexique et une énorme brèche entre les deux dents de devant. Mais le monde n’a d’yeux que pour elle – même Johnny Depp doit déjà rêver du jour où elle atteindra sa majorité.
Moi, j’ai treize ans, des broches en acier inoxydable et une coupe au bol qui me donne l’air d’un champignon nucléaire. Pourtant, mon look d’enfer n’intéresse absolument personne et la présence sur Terre de Vanessa Paradis semble faite exprès pour que je mesure l’injustice du monde, encore plus insupportable en cet après-midi où je traîne sans but mon grand corps mou, abandonnée par ma sœur et mon frère partis voir Evil Dead 2 , interdit aux moins de quatorze ans. Je déteste les films d’horreur, mais rêve d’imiter mes aînés et de me pelotonner dans le noir contre un être avec lequel je formerais l’une de ces belles unités qu’on appelle communément un couple. Ce que je ne sais pas encore, par contre, c’est qu’au moment même où Vanessa Paradis s’agite le coton ouaté dans ma télévision, mon frère et ma sœur, terrifiés par les morts-vivants qui peuplent le grand écran, ont déjà quitté la salle de cinéma, abandonnant ainsi leurs partenaires… qui en profiteront pour faire plus ample connaissance et tester ensemble leur habileté à pratiquer l’art complexe du french kiss . À la fin de la journée, le mot « couple » sera banni du bungalow familial et je ne serai plus la seule à me sentir victime d’injustice.
En attendant, j’écoute Musique Plus et je m’ennuie, yeux vagues et soupirs éloquents à l’appui. C’est cette intense activité cérébrale qu’une insignifiante adulte interrompt, dans le but loufoque de tenter de me divertir. Elle se place entre Sonia Benezra et moi, et s’exclame d’un ton joyeux :
— Allôôôô Elsa ! Comment ça vaaaaaa ?
J’observe cette femme, une voisine, qui ose me déranger. Elle est vieille, au moins trente ans, et passe tous les jours « faire un petit saut » à la maison, en profitant chaque fois pour rire trop fort des blagues pas drôles de mon père. Quand elle constate que je ne lui rendrai pas son salut, elle lance un coup d’œil inquiet à mon géniteur, qui sourit bêtement à ses côtés. Ragaillardie par son faciès jovial, elle me demande :
— Je viens d’apprendre à lire les lignes de la main. Tu veux que je te dise ton destin ?
Sans attendre ma réponse, elle se précipite sur moi et s’empare de ma main gauche.
— Hon, hon, intéressant, murmure-t-elle en suivant les lignes sinueuses qui traversent ma paume.
Intriguée malgré moi, je ne peux pas m’empêcher de l’interroger :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu vois, là ?
— Hun.
— C’est la ligne des amours.
— Ah.
— Mmmmh… Tu vas avoir beaucoup d’amoureux, Elsa. Beaucoup !
Elle ajoute en faisant un clin d’œil à mon père :
— Je ne sais pas de qui elle tient, ta fille, mais ses relations amoureuses seront aussi nombreuses que courtes !
Elle rigole, ne semblant pas réaliser l’état de consternation dans lequel me plongent ses révélations. Quoi ? Je vais passer ma vie à sauter d’homme en homme ? Et le prince charmant, alors ? Et le Ils vécurent heureux ensemble pour le reste de leurs jours ? Et le sosie de Patrick Swayze avec qui je rêve de me fondre dans la monogamie la plus conventionnelle ?
Merde.
Je suis fichue.
Vingt ans après la Malédiction
Première partie
Véritable Projet de vie
1.
«Ça va aller, Elsa ? » Florent, les sourcils froncés, l’air inquiet, me regardait comme si j’étais dans la phase terminale d’un cancer particulièrement agressif.
— Ça va aller, je te jure. Je prends une dernière bouffée d’air frais et je te rejoins à l’intérieur.
Dès que Florent a disparu, je me suis mise à fouiller dans mon sac à main et j’en ai retiré fébrilement un paquet de cigarettes et une boîte de Tic Tac à l’orange. Après m’être assurée que personne ne se trouvait aux alentours, j’ai allumé ma première cigarette depuis trois cent deux jours et demi. Une horrible Craven A sans filtre, achetée au dépanneur du coin dans l’espoir de m’amuser autant que possible en l’absence de dealer de crack, de millepertuis ou de quelque autre modificateur d’humeur du genre dans ce hameau perdu.
Inspire, expire. Tousse.
L’effet du tabac et de toutes les autres cochonneries qui se trouvaient dans ma cigarette n’a pas tardé.
Re-inspire, re-expire. Re-tousse.
Légèrement euphorique, j’ai allumé une autre Craven A, me suis rendu compte que j’en avais déjà une au bec – ai constaté par le fait même à quel point, nicotine ou pas, j’étais à côté de mes pompes. Qu’est-ce que je foutais ici ? Je me le demandais franchement chaque fois que je jetais un coup d’œil à l’église qui se trouvait devant moi. Malheureusement, j’étais là, et on m’attendait. J’ai donc tiré d’une main sur la petite robe noire, bien trop courte pour l’occasion, que mon manteau d’hiver couvrait presque entièrement. Puis, j’ai pris une dernière bouffée de chaque cigarette avant de les envoyer valser dans un banc de neige grisâtre et j’ai caché le paquet rouge sang au fond de mon sac à main. J’ai ensuite pénétré dans le lieu de culte, où un air d’orgue se faisait déjà entendre. Évidemment, j’avais réussi à manquer le début de la cérémonie. Zut.
* * *
Une fois le pas de l’église franchi, j’ai été envahie par une désagréable sensation de déjà-vu quand j’ai aperçu l’inévitable scène, celle que j’appréhendais tant : une foule muette composée d’amis et de membres de la famille, était solennellement réunie autour de ma sœur – enfin, de ce qu’il restait de ma sœur.
— Euh… Excusez-moi, mademoiselle…
J’ai dévisagé le petit homme en costard qui venait de m’apostropher :
— Quoi ?
— Vous êtes… ?
— La sœur de… de la défunte, ai-je dit en indiquant l’allée centrale du menton.
Mon interlocuteur a froncé les sourcils :
— Pardon… ?
— La sœur de Murielle.
Son visage s’est éclairé aussitôt.
— Oh ! Félicitations, alors !
Je lui ai lancé un regard mauvais avant d’aller prendre place discrètement dans la dernière rangée. Félicitations ? FÉLICITATIONS ? C’est de condoléances que j’avais besoin, pas de félicitations ! J’ai observé à nouveau ma grande sœur. Au moins, on pouvait dire que la métamorphose était réussie : maquillage impeccable – elle paraissait rajeunie de trente ans –, mise en plis parfaite, robe d’un blanc virginal, voile relevé pour laisser voir à tous l’état de sérénité qui était le sien en ce jour. Ciao ciao, ma sœur. Vive la mariée !
Pauvre Murielle. Elle avait beau être l’aînée de la famille, elle n’avait toujours pas compris que le mariage ne lui apporterait rien d’autre que des emmerdes. Tandis que je remontais discrètement l’allée de gauche dans l’église, je l’ai vue avancer vers sa destinée, confiante et sereine comme une vache qui se dirige vers l’abattoir, la longue traîne de sa robe soutenue par sa fille Juliette, complice innocente du drame à venir. Du drame ? C’est plutôt aux prémices d’une tragédie que j’avais l’impression d’assister. J’aurais sans doute dû hurler, me lever, faire une scène, crier : « Nooooon ! », feindre un malaise ou, mieux, avoir un vrai malaise – j’étais sûrement allergique aux cierges, ou à l’orgue. Mais, comme dans un cauchemar, je restais plantée sur mes grandes jambes, aussi immobile et silencieuse qu’un poisson mort. Autour de ma sœur, les invités, au contraire, s’agitaient, se faisaient joyeusement aller l’index sur le bouton de l’appareil photo, transformés pour l’occasion en vrais paparazzis. Flash par ci, flash par là, on se serait cru à la remise des Oscars. J’ai cherché Brad Pitt du regard – il n’était pas encore arrivé.
Aux premières loges, par contre, à la place de Brad et des autres vedettes d’Hollywood, ma mère se tenait droite comme un poteau et paraissait aussi émue que moi, mais pour d’autres raisons. En un geste dramatique étudié, elle a essuyé une larme. Puis, reprenant son aplomb habituel, elle a jeté un coup d’œil discret à sa montre. À ses côtés, mon père, le sourcil gauche relevé, la bouche entrouverte, comme étonné d’être là, jouait nerveusement avec sa cravate. Mon charmant frère Jérémie, quant à lui, était encore plus en retard que moi, son siège vide accusant cette absence que ma sœur ne pardonnerait jamais. Heureusement, Marie-Hélène, sa douce et tendre moitié, avait été la première arrivée, ce qui avait dû permettre à ma sœur de trouver une oreille attentive pour beugler contre son indigne cadet. Apparemment à bout de nerfs, Marie-Hélène essayait en vain de maintenir en place leurs trois enfants. Les infernaux jumeaux, avec une efficacité de pros, se tapaient dessus à coups de figurines Bob l’éponge – à quatre ans, on les sentait déjà prêts à passer dans les ligues majeures – tandis que le petit dernier s’agitait dans les bras de sa mère en lançant des cris de cochon qu’on égorge. L’acoustique de l’église étant excellente, ses pleurs rythmaient la musique de l’organiste.
Devant l’autel, indifférent au tumulte du monde ou plus vraisemblablement sourdingue, un vieux prêtre chauve et bedonnant se frottait les mains en souriant. Le marieur. Je l’ai dévisagé avec des yeux diaboliques, genre Carrie dans le film tiré du roman de Stephen King, mais il avait la foi, il n’a pas bronché. Qui aurait donc pu me dire pour quelle raison absurde ma sœur – qui, soit dit nonchalamment en passant, avait déjà à son actif trois divorces – avait tenu à se marier dans une église catholique ? Ça m’échappait complètement, d’autant plus que ses trois mariages précédents avaient eu lieu, respectivement :
1) à l’hôpital – quelques heures avant la naissance de sa fille ;
2) à l’hôtel de ville ;
3) à Bora Bora.
Il y avait quelque chose comme une évolution dans le choix des lieux, non ? Alors pourquoi une église, maintenant ? D’ailleurs, Murielle n’avait jamais vraiment été croyante. Quand on l’interrogeait à propos de sa foi, elle haussait les épaules, prenait un air de grande mystique et soupirait : « Oh, je crois en quelque chose… » Puis, elle se taisait et concentrait son attention sur un point fixe au loin ou sur une petite mousse collée à son chandail, laissant clairement entendre à son interlocuteur qu’il ne servait à rien d’insister, elle n’en dirait pas plus.
Cela dit, s’il était un tantinet bizarre, ou à tout le moins surprenant qu’une fille qui croyait seulement « en quelque chose » veuille avoir un mariage religieux, il m’apparaissait tout à fait incompréhensible qu’un grand Sénégalais comme Boubacar, musulman ou animiste selon l’heure du jour ou de la nuit, accepte sans rechigner de se marier dans un lieu de culte catholique. N’aurions-nous pas dû plutôt fêter l’événement tout nus sur une plage de sable chaud en faisant des incantations aux baobabs ?
Pourtant, l’église était pleine à craquer. Installés en rangs d’oignons sur les bancs de bois inconfortables se trouvaient à peu près tous les gens qui avaient marqué mon existence : les tantes et les oncles, les cousins et les cousines, et surtout les amis. Ma sœur a toujours eu horreur que son bonheur passe inaperçu et, contrairement au bon sens qui aurait voulu qu’un quatrième mariage se célèbre dans la discrétion, voire dans la honte, elle avait tenu à inviter tout le monde . Même mes propres amis, comme s’il s’agissait de leur montrer à quel point sa vie était formidablement plus mouvementée et excitante que la mienne.
Machinalement, pour passer le temps, je me suis mise à faire l’inventaire de mes amitiés. Chloé, amie de toujours, témoin fidèle de mes premières amours – quelques heures d’approximatif bonheur – et de mes premiers chagrins d’amour – d’interminables soirées à noyer ma peine dans les coolers aux fruits volés dans la cave de ses parents et à écouter Footloose en regrettant que Kevin Bacon n’habite pas le quartier. Ma meilleure amie était accompagnée de sa nouvelle flamme, un grand châtain clair dont j’avais déjà oublié le nom. Chloé l’avait trouvé à l’épicerie ou sur un site web, je ne sais plus trop, un de ses deux lieux de rencontre privilégiés.
Derrière les nouveaux amoureux qui se bécotaient comme s’ils s’apprêtaient à s’unir pour l’éternité mais qui se sépareraient sans doute dans les prochaines semaines – du Chloé tout craché –, se trouvaient mes collègues. L’équipe du café Azucar, ce lieu de travail très, très temporaire où je passais le plus clair de mon temps depuis bientôt six ans. Judy, la propriétaire, et son mari Andrew, homme à tout faire qui ne faisait jamais grand-chose ; Sandrine, la serveuse aux grands yeux de femme fatale et aux boucles ensoleillées, jeune maman séparée dont tous les clients auraient voulu avoir engendré le descendant, blottie dans les bras du chanceux Simon ; et finalement Vincent, reconnu dans toute la galaxie pour ses cappuccinos, éternel éphèbe qui, de dos, ressemblait à une jeune fille. Florent s’était installé à côté de lui, accompagné de son inséparable Alexis-partenaire-de-travail-ami-de-toujours-voisin-de-palier. J’ai réprimé une folle envie d’aller les chercher et de les emmener dans un petit bar miteux que j’avais aperçu sur le bord de la route. Mais je ne pouvais pas faire ça, j’aurais risqué de nous faire bannir à vie de la famille, Florent, moi et tous les descendants que nous n’aurons probablement jamais. Je suis donc restée sur mon banc en mâchant vigoureusement une poignée de Tic Tac. Ça défoule.
* * *
Devant l’autel, cependant, le prêtre avait enfin décidé de passer aux choses importantes – trêve de photos et de sourires, on n’avait pas que ça à faire. Sérieux comme le pape qu’il n’était pas, il a lentement articulé les paroles fatidiques, qu’il avait dû répéter pendant des semaines pour prononcer convenablement le nom du futur époux de ma sœur :
— Murielle Lemieux, voulez-vous prendre Boubacar Youssef Abdoullaye N’Diaye comme époux, pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à ce que la mort vous sépare ?
Cours, Murielle, cours ! Il est encore temps.
— Oui, je le veux.
Trop tard.
— Boubacar Youssef Adboullaye N’Diaye, voulez-vous…
J’ai espéré un instant que quelqu’un sorte de la foule. Un ami de Boubacar ? Un parent qui aurait vu d’un mauvais œil ce mariage catholique ? Un griot qui interromprait les paroles du curé des sons de son djembé ? Le fantôme de Jean-Paul II qui se serait rendu compte que l’Église avait beau être au bord de la faillite, il y avait quand même des limites à ce qu’on pouvait tolérer, et qu’il était inacceptable de bénir un mariage entre un fidèle de l’islam, animiste de surcroît, et une femme divorcée plusieurs fois ?
Mais il ne s’est rien passé.
Je me suis retenue pour ne pas allumer une nouvelle Craven A, mâchant à la place le reste de mes Tic Tac pendant que ma sœur et Boubacar échangeaient les bagues et s’embrassaient sous les applaudissements du public en délire, qui en redemandait. Sauf qu’il n’y aurait pas de rappel, le show était fini. Les cloches de l’église se sont mises à sonner. Voilà, c’était fait. Officiellement unis jusqu’à ce que la mort les sépare . La MORT. Ce n’est pas rien, ça, surtout si l’on s’arrête deux secondes au fait que la vie dure en moyenne quatre-vingt-deux ans dans ce sacré pays où le froid vient à bout de toutes les sympathiques maladies qui pourraient abréger l’existence efficacement – malaria, fièvre typhoïde, douces amies qui vous tuent un mari obsolète en moins de deux. Dans les faits, cependant, après cinq ans, la moitié des mariages tomberaient à l’eau – plouf ! Eh oui, malgré les vœux pieux et les beaux espoirs, des tas de couples mariés se sépareraient pour des raisons bien moins nobles que la mort : des histoires de hausse d’hypothèque ou de baisse du désir, de factures en retard ou d’éjaculation précoce, de gain de poids ou de perte de confiance, de mots durs ou de seins flasques, de fausses vérités ou de véritables mensonges, de fantôme dans le placard ou d’amant sous la couette, de désir d’enfants ou d’enfantillages. Bref, pour n’importe quoi. Mais la mort ? Non, jamais. Alors, à quoi bon se marier – a fortiori après trois échecs ? N’était-ce pas un tout petit peu hypocrite ? D’ailleurs, le cas de ma sœur n’avait rien d’unique : bon an, mal an, quelque quarante-quatre mille de mes concitoyens se mettent la corde au cou. Vingt-deux mille mariages ! Vous imaginez combien ça fait de fric dépensé, ne serait-ce qu’en dragées, ça ? De quoi refinancer le système de santé au grand complet !
Cependant, j’entends déjà le petit murmure des sceptiques s’élever : « Oh, on ne se laissera pas berner ! Son jeu est clair ! Elle est tout simplement jalouse ! Elle aurait voulu être à la place de sa sœur, la pôôôôvre petite. » Que les sceptiques économisent leur salive et gardent leurs idées pour eux. Vingt ans après la terrible Malédiction de la voisine, j’aurais aussi pu me marier, si je l’avais voulu. Florent, cet homme qui avait noué la cravate de mon père le matin même, qui était entré dans ma vie et dans mon lit quatorze mois auparavant, aurait sans doute fait un mari parfait : il n’avait jamais compris comment fonctionnait un balai, mais se débrouillait avec les gadgets électroniques les plus sophistiqués ; il n’avait jamais apporté de nourriture chez moi, mais vidait mon frigo à une vitesse surprenante ; à trente-trois ans, il avait déjà perdu bon nombre de cheveux, mais gagné des poils dans les oreilles. Un vrai mari, quoi. Heureusement, nous n’étions qu’amants. Ce qui, comme raison de fêter, me semblait bien valoir un mariage.
2.
Soyons honnêtes. Il y a quand même quelques avantages à ces événements défiant toute logique que sont les mariages. Par exemple, ils permettent aux invités de se saouler sans payer un sou et de passer la soirée à se moquer des vieux oncles et des vieilles tantes qui ont eux aussi pris un coup mais ne tiennent plus très bien l’alcool. Pour ceux qui savent danser le rock’n’roll, c’est aussi à peu près la seule occasion de montrer en public qu’ils arrivent à faire un triple step sans s’emmêler les jambes : allez savoir pourquoi, les disc jockeys tiennent à tout prix à faire jouer Love Me Do , ou quelque autre intolérable vieillerie. Le DJ engagé par ma sœur avait d’ailleurs catégoriquement refusé mes demandes spéciales, sous prétexte que La non-demande en mariage et Avec le temps ne faisaient pas partie de son répertoire de mariage. Aucun sens de l’ironie, le DJ – même si je lui accorde que Ferré n’est pas très, très dansant. Mais bon, je n’ai pas insisté, je ne suis pas du genre à discuter avec des gars qui gardent leurs lunettes de soleil dans la pénombre et qui mâchent constamment la boule de métal accrochée à leur langue. Je suis retournée au bar, où j’ai avalé ma quatrième vodka-pamplemousse de la soirée avant d’aller rejoindre en chancelant Florent, déjà passablement éméché lui aussi, à en juger par la discussion qu’il avait avec ma filleule.
— Alors, tu vois, Juliette, le temps qu’un signal logique met pour passer d’un état à l’autre peut varier de moins d’une nanoseconde à plusieurs centaines de nanosecondes…
La petite écoutait sagement en buvant son jus rouge, tandis que Florent ponctuait chacune de ses phrases par une longue rasade de bière. J’ai jugé bon d’intervenir pendant qu’il était encore temps.
— Florent de La Haye, arrête ça. Tu vois bien que ça ne l’intéresse pas.
— Mais si. Elle est brillante, cette petite ! Je parie qu’elle deviendra ingénieure.
— La pauvre, ne lui fais pas peur. Elle n’a que six ans. Laisse-la tranquille !
Juliette m’a jeté le regard reconnaissant d’un écureuil qui vient de se faire sortir des crocs d’un pitbull affamé. Puis, pour être bien certaine de ne plus entendre parler de nanosecondes et de signaux logiques, elle a sauté du coq à l’âne, incontournable manie des enfants de six ans qui ne prennent pas – encore – de Ritalin :
— Elle est super belle, ma mère, hein, tante Zaza ?
J’ai examiné un bon moment le fruit des entrailles de ma sœur. Pour la grande occasion, on l’avait vêtue d’une robe blanche garnie de dentelles, réplique identique de celle de sa maman. Je lui ai caressé doucement les cheveux, enlevant subrepticement au passage les gros rubans qui lui donnaient une allure de petit caniche.
— Oui, ma chouette, elle est belle. Mais tu sais, dans la vie, il vaut mieux être intelligente que belle.
Juliette a plissé les yeux, signe qu’elle réfléchissait au sens profond de l’enseignement que je venais de lui prodiguer.
— Est-ce que ça veut dire que maman n’est pas intelligente ?
Ma mère est arrivée alors que je me pâmais d’admiration devant le sens du syncrétisme de ma filleule.
— Elle est super belle, hein, Murielle ? s’est exclamée maman avec le même enthousiasme juvénile que sa petite-fille. Cette robe lui va vraiment mieux que la précédente !
Juliette, en bonne élève, a commenté :
— Mais tu sais, Mamie, il vaut mieux être intelligente que belle.
Ma mère l’a dévisagée, surprise de ce raisonnement, a ouvert la bouche pour ajouter quelque chose. Puis, se ravisant, elle a donné une petite tape affectueuse sur la tête de Juliette.
— Où sont tes rubans, ma belle enfant ? Ils t’allaient si bien ! Et toi, Elsa, où étais-tu pendant la cérémonie ? Et qu’est-ce que tu fais en noir ? C’est un mariage, pas un enterrement.
— Ça va, maman, ne retourne pas le couteau dans la plaie, pas besoin de me le rappeler.
J’ai constaté à ce moment que ma mère ne portait plus la flamboyante robe fuschia qu’elle avait exhibée à l’église. À la place, elle avait revêtu un jean et une chemise safari qui lui donnait un air de Kathleen Turner dans À la poursuite du diamant vert . J’ai deviné que sa présence parmi nous, qui s’était étirée plus que de coutume, tirait à sa fin. En effet, elle a regardé sa montre et a constaté :
— Bon, c’est bien beau tout ça, mais il faut que je me sauve, moi ! Je dois être à Nairobi dans douze heures. J’ai un reportage à faire sur les conséquences de la guerre sur les orphelins du pays. Tu gardes un œil sur ton père, hein, ma chérie ? Je ne voudrais surtout pas qu’il fasse un fou de lui.
Mon père, qui dansait comme un pied sur la piste de danse avec une tante pieuvre ayant elle-même l’air d’avoir cinq ou six pieds de trop, semblait en effet assez disposé à faire des bêtises. J’ai soupiré en l’observant, confrontée à nouveau à l’imperfection génétique de cette famille où personne n’est foutu de suivre convenablement un rythme. Ma sœur rêvait peut-être secrètement que le sang africain de Boubacar réajusterait les choses, mais j’en doutais fort, les Lemieux ont des défauts tenaces. Papa, cependant, ne se formalisait pas de tout cela. Changeant avec enthousiasme de partenaire de danse, il avait attrapé une cousine de Boubacar et sautillait avec elle – mais pas au même tempo – sur un air de Frank Sinatra. Ma mère a profité du moment pour filer, comme d’habitude, à l’anglaise.
— Tu me rapporteras un steak d’éléphant ? ai-je lancé alors qu’elle s’éloignait de son pas assuré de femme-qui-a-fait-carrière-malgré-ses-trois-enfants.
La voix de Sinatra a couvert mes paroles et ma mère a disparu sans m’entendre, tandis que Juliette, qui tirait sur ma jupe depuis un moment, s’est mise à pleurnicher :
— Où sont mes beaux rubans, tante Zaza ? Les as-tu vus ? Les as-tu vus ? Je veux mes rubans ! JE VEUX MES RUBANS !
J’ai cherché ma sœur du regard – règle numéro un des non-parents : toujours chercher les géniteurs quand l’enfant devient autre chose qu’un bel objet aussi attendrissant qu’un chaton angora blanc. Sur la piste de danse soudain bondée, les invités, peaux noires et peaux blanches confondues, s’agitaient gaillardement le derrière au rythme d’une chanson de Youssou N’Dour – apparemment, le DJ était tout de même prêt à quelques accommodements raisonnables. La mariée, cependant, était Dieu sait où, peut-être dans les toilettes en train d’enlever les taches gluantes et verdâtres que ses morveux de neveux avaient laissées sur sa robe blanche, peut-être en train de flirter avec son prochain mari. J’ai donc pris Juliette dans mes bras et ai maladroitement essayé de la consoler – sans lui remettre ses rubans, évidemment, je suis sa marraine, j’ai le devoir moral de la protéger du ridicule. Mais la petite était inconsolable. D’ailleurs, tant qu’à pleurer, et ayant pour cela un talent indéniable, elle a continué de se trouver d’excellentes raisons pour geindre.
— En plus, moi aussiiiiiiiii je voudrais me mariiiiiiiiier !
— Oui, oui, Juliette. Quand tu seras grande.
— Mais je suis grandeeeeeeeee !
— Quand tu auras un amoureux, alors.
— Mais j’ai un amoureueueueueux !
J’ai réprimé un sourire – un amoureux à six ans, ça ne pouvait pas être bien sérieux –, avant de grimacer en me souvenant du phénomène de plus en plus précoce de l’hypersexualisation des jeunes filles. Le temps était-il donc déjà venu d’entreprendre la formation sexuelle de ma filleule ? Alors que je réfléchissais à la meilleure métaphore à utiliser pour aborder le sujet, l’image de la petite abeille butinant la fleur me semblant quelque peu éculée, Florent est intervenu, pragmatique comme toujours :
— Juliette, tu n’as qu’à lui demander s’il veut se marier avec toi, ton amoureux. Je suis sûr qu’il dira oui.
La fillette a levé les yeux au ciel.
— Je lui ai déjà demandé, a-t-elle soupiré en dévisageant Florent comme s’il était un débile profond incapable de comprendre les règles de la séduction chez les cinq à sept ans. Mais il n’a pas voulu. Il m’a dit qu’il préférait jouer avec ses figurines Spider Man en caoutchouc !
Évidemment, si l’amoureux de Juliette avait déjà un penchant pour les grands musclés avec des uniformes en latex rouge et des cagoules, ça augurait vraiment, vraiment mal pour elle. Je m’apprêtais à suggérer une partie de tag pour changer de sujet, quand la petite, qui, mine de rien, avait de la suite dans les idées, m’a demandé :
— Et toi, tante Zaza, pourquoi tu n’es pas mariée ?
Dans ma tête, des milliers de réponses très, très pertinentes ont tenté de se frayer un chemin vers ma bouche – en vain. Après quelques secondes d’hésitation, j’ai prononcé d’un ton beaucoup trop convaincu pour avoir l’air sincère :
— Oh moi, tu sais, je n’ai pas le temps.
Juliette a froncé les sourcils, apparemment pas très impressionnée par mon argument massue.
— Comment ça, tu n’as pas le temps, tante Zaza ? Maman dit que tu fais semblant d’étudier et que tu ne travailles presque pas… En plus, tu es vieille, maintenant. Cendrillon, tu sais, elle avait l’air beaucoup plus jeune que toi quand elle s’est mariée.
J’ai tâtonné fébrilement à la recherche du paquet de cigarettes dans mon sac à main, imaginant le plaisir que j’aurais à fumer quelques Craven A une fois cette pénible discussion terminée. Puis, j’ai déposé ma filleule par terre en me disant qu’il était franchement regrettable que les enfants ne maîtrisent aucun des merveilleux filtres qui font naître les euphémismes, le tact et, ultimement, la discussion mondaine, insipide et inoffensive.
— Bon. Juliette. Va donc voir tes cousins. Il me semble qu’ils te cherchaient, tout à l’heure. Et… Oh, regarde ! Tes beaux rubans ! Je les ai retrouvés !
La petite s’est rapidement emparée des rubans et s’est éloignée d’un pas joyeux. Derrière moi, une voix a murmuré :
— C’est vrai, au fond, Elsa. Pourquoi on ne se marierait pas ?
Je me suis retournée vers Florent. Avait-il vraiment prononcé ces paroles ? Étais-je victime d’une hallucination auditive, effet secondaire de ma consommation abusive de Tic Tac ?
— Tu… Tu… What the hell ?
— Pourquoi on ne sombrerait pas ensemble dans le mariage ?
— C’est une blague, hein ? Tu n’es pas sérieux, là, Florent ? Voyons ! Depuis un an, on refuse de donner un nom à notre relation pour ne pas tomber dans la platitude de la vie de couple ! On est des… des amants qui s’entendent bien ensemble. On ne va quand même pas se marier ! On n’est même pas officiellement un couple !
— Raison de plus, on surprendrait tout le monde !
Florent a éclaté de rire, j’ai rigolé un peu, pas trop certaine d’avoir saisi la teneur de la blague. Il m’a attrapé la main et y a déposé un baiser baveux qui dépassait le zéro-zéro huit pour cent d’alcoolémie autorisé. Et il a répété comme un vieux vinyle rayé :
— Pourquoi on ne sombrerait pas ensemble dans le mariage ?
Il y avait dans le ton de sa voix quelque chose comme une touche de sincérité qui m’a franchement inquiétée. Mais Florent vient du pays de Voltaire, il maîtrise l’art de l’ironie à la perfection. Peut-être s’agissait-il d’ironie ? Peut-être était-il en fait en train de m’annoncer qu’il ne voulait plus jamais me revoir ? Comment savoir ? J’ai quand même regardé à droite, à gauche, pour m’assurer qu’aucun invité n’avait été témoin de ses paroles, me disant que les demandes en mariage, c’était un peu comme l’adultère dans les pays islamiques : s’il n’y avait pas au moins quatre témoins au moment de l’acte, on pouvait faire semblant que ça n’avait pas existé. Fort heureusement, tout le monde, surtout les Lemieux, était très occupé à essayer d’imiter les amis sénégalais de Boubacar, ce qui donnait un résultat relativement grotesque – et je suis polie. Florent, indifférent à cette session de danse multiethnique, ne me lâchait pas la main, rouge et légèrement hilare, heureux comme s’il venait de découvrir l’équation qui expliquerait les fondements du cosmos. Je me suis dit qu’avec un peu de chance, il avait assez bu pour, dans le meilleur des cas, avoir déjà oublié ce qu’il venait de dire ou, dans le pire des cas, être incapable de s’en souvenir le lendemain.
— Elsa, voudrais-tu m’épouser ? a-t-il répété pour la énième fois, et cette fois, il s’est départi de son ironique petit sourire en coin à la Indiana Jones.
Pour toute réponse, prise d’une panique inattendue, j’ai écrasé ma main sur sa bouche et j’ai commandé deux nouveaux verres de vodka-pamplemousse à la serveuse, qui passait fort opportunément par là – un pour moi, et l’autre aussi.
3.
J’en étais à ma sixième vodka-pamplemousse – ou était-ce la septième ? – quand Chloé, que j’avais à peine vue pendant la soirée, est apparue à mes côtés et a déclaré en hochant la tête :
— Elsa, c’est super cool, ce mariage ! Bon, la bouffe n’est pas aussi bonne que la dernière fois, mais c’est quand même très réussi. J’adoooore les mariages de ta sœur ! Le seul problème, c’est qu’elle a eu tellement de maris que je ne me rappelle même plus à quoi chacun ressemblait…
Florent, qui continuait d’être d’une inquiétante bonne humeur, a pouffé de rire. Le copain de Chloé, dont je ne savais toujours pas le nom malgré l’heure avancée de la soirée, et que j’appellerai Bob parce qu’il avait une tête de Bob, n’a pas réagi.
— Ce n’est que son quatrième mariage… ai-je rouspété comme s’il fallait que je défende ma grande sœur.
— Voilà ! C’est exactement ce que je disais !
— Attends, Chloé, tu n’es pas toi-même un exemple de constance amoureuse. Tu devrais la comprendre !
Bob a levé un sourcil, sentant que je venais de révéler une caractéristique importante de sa nouvelle blonde qui ne figurait pas sur sa fiche de Réseau Contact, mais Chloé l’a prestement embrassé, ce qui a effacé en lui tout autre souvenir des dernières minutes, voire même des dernières heures – Chloé a beaucoup d’expérience avec les hommes.
— En tout cas, moi, je ne me marierai jamais, a-t-elle beuglé avant d’entraîner son prétendant sur la piste de danse. Pas folle, la fille !
J’ai soupiré.
Le problème, en fait, ce n’est évidemment pas les mariages de Murielle, qui sont en soi de belles réalisations qui donnent aux invités l’agréable sensation d’être les figurants d’une comédie romantique américaine. Le problème réside dans ce qui suit chacun de ses mariages. Disons que si j’étais le réalisateur du film que se joue ma chère sœur, je changerais légèrement la fiche du personnage principal. Pas que Murielle n’ait pas ce qu’il faut, au contraire : à trente-sept ans, elle est incroyablement belle, blonde, grande, mince et sexy – à côté d’elle, Angelina Jolie ressemble à une limace qui se serait fait gonfler les lèvres au silicone. Mais elle a un minuscule défaut, qui ne colle pas tout à fait au casting de la belle épousée. Ma sœur est bipolaire , comme on dit par les temps qui courent. Bi-polaire, ça sonne bien, personne ne sait exactement ce que ça veut dire, on imagine le pôle sud, le pôle nord, les ours polaires, les pingouins, c’est sympathique. Mais en réalité, c’est l’enfer. À ce titre, le mot qu’on utilisait autrefois était un peu plus révélateur : avant la politically correctness , Murielle était maniaco-dépressive. Oui, oui, comme dans MANIAQUE et DÉPRESSIVE.
Quelle horreur, n’est-ce pas ?
En effet. Une belle horreur transmissible génétiquement, si bien que tous les Lemieux vivent avec une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête. Bon, bien sûr, aujourd’hui, ça se traite, la maniaco-dépression-bipolarité – une petite dose de sud par ci, une petite dose de nord par là, et voilà l’équateur. Mais la science a ses limites, et l’Équateur est un pays que ne connaît pas Murielle. En fait, chaque fois que le psy de ma sœur réussit à trouver un médicament qui soigne quelque peu ses crises existentielles, elle passe du glacial au brûlant, ce qui se manifeste inévitablement chez elle par d’irrépressibles envies de mariage. Elle offre alors sa main au premier venu – une main qu’elle a d’ailleurs irrésistible, fine et bien hydratée. Eh oui. Il y en a qui escaladent l’Everest, qui voyagent, qui se font friser les cheveux ou tatouer l’omoplate. Ma sœur, elle, se marie. Et se sépare dès que l’effet des antidépresseurs commence à diminuer, ce qui fait que, du coup, elle se retrouve en dépression à cause des médicaments ET à cause de la rupture. Ça nous fait chaque fois passer de très beaux moments en famille. Un vrai film de Lars Von Trier, mais avec quarante violons supplémentaires.
— Et l’alcoolisme, c’est aussi héréditaire chez les Lemieux ? m’a demandé Florent alors que j’entamais ma énième vodka-pamplemousse en observant discrètement Murielle qui s’engueulait avec Boubacar.
4.
— C’EST SCANDALEUX !
Il était deux heures du matin passées et la plupart des invités étaient déjà partis quand ma sœur a lâché ce cri puissant.
— C’EST SCANDALEUX ! a-t-elle répété en montant le ton d’un cran.
Un petit attroupement s’est fait rapidement autour des mariés. Boubacar, apparemment tout à fait désemparé, se tenait devant ma sœur, qui était rouge de colère et semblait prête à le rouer de coups.
— Ça va ? a demandé doucement Sandrine.
Murielle a replacé rageusement une mèche de cheveux derrière son oreille.
— Non, ça ne va pas du tout !
Elle a adressé un regard impatient aux quelques amis qui l’entouraient.
— Eh oh, c’est bon, hein ! Vous n’avez jamais vu des mariés s’engueuler ou quoi ? Allez, circulez, il n’y a rien à voir ! Ouste !
Les invités ont hésité un moment, perplexes, puis se sont agglutinés devant le vestiaire pour récupérer leurs manteaux. En quelques minutes, presque tout le monde avait disparu, la fête était finie. Ne restait que la famille de la mariée, habituée aux montées de lait de l’aînée. Le DJ a choisi ce moment pour faire jouer Dancing Queen , mais seule une vieille tante ivre se dandinait encore sur la piste de danse. J’ai interrogé ma sœur :
— Qu’est-ce qui est scandaleux, Murielle ?
— Les propos de Bouba.
Boubacar a haussé les épaules en secouant la tête.
— Je ne sais pas ce que j’ai dit pour la mettre dans un état pareil !
Mon frère et moi lui avons lancé un regard compatissant – nous étions déjà passés par là, et cent fois plutôt qu’une. Ma sœur, au contraire, a réagi en hurlant :
— Comment, tu ne sais pas ? Voyons, Boubacar, tu viens de me dire que tu approuves le mensonge et les cachotteries entre époux ! C’est incroyable ! C’est scandaleux !
— Ce n’est pas ce que…
— Comment je vais faire, maintenant, pour te croire, moi ? Peut-être que tu me caches des choses depuis le début ! Peut-être que tu as déjà deux ou trois femmes au Sénégal, ou des enfants, ou je ne sais pas trop, moi, l’herpès !
— Voyons, Murielle, j’ai simplement dit que…
D’un signe, Jérémie et moi nous sommes entendus sur les mesures à adopter pour éviter que la conversation ne dégénère davantage. Mon frère a attrapé Murielle par les épaules et l’a entraînée sur la piste de danse. Elle a rechigné un peu, mais s’est finalement laissé mollement guider – elle avait sans doute bu autant que la vieille tante, maintenant accoudée à la table du DJ, à qui elle faisait ses plus beaux yeux. De mon côté, j’ai pris Boubacar par la main et l’ai invité à aller croquer quelques Tic Tac dehors. Il a grimacé et m’a suivie. Une fois à l’extérieur de la salle de réception, je me suis informée :
— C’est quoi, l’histoire, Bouba ?
— C’est n’importe quoi ! Tu te souviens, cette musulmane, en France, qui a été répudiée quand son mari a découvert qu’elle avait menti et qu’elle n’était pas vierge ?
— Ahan.
— Je ne sais pas trop… Murielle a commencé à parler de ça, j’ai dit que la fille était victime d’un pauvre crétin et elle m’est tombée dessus en affirmant que je défendais les menteurs et que je devais donc être moi-même un sacré menteur. Je… Je voulais simplement dire que je n’approuve pas la répudiation et le traditionalisme religieux. C’est tout.
J’ai soupiré. Ma sœur, quand elle le veut, peut péter les plombs pour n’importe quoi. Pauvre Boubacar. Il ne savait pas dans quelle galère il venait de s’embarquer. Remplie de sollicitude, je lui ai demandé :
— Tu préfères orange ou menthe ?
Il m’a dévisagée, confus :
— Hein ?
— Les Tic Tac. Orange ou menthe ?
— Ah. Euh… Menthe.
Je lui ai donné un beau paquet de Tic Tac tout neuf et une tape amicale sur l’épaule. Maintenant qu’il avait épousé ma sœur, c’est tout ce que je pouvais faire pour lui. Pauvre Boubacar. Bienvenue chez les Lemieux et… vive les mariés !
5.
À sept heures tapant, le son de mon radio-réveil m’a fait sursauter.
— … l’attentat le plus sanglant depuis le début de la guerre en Irak. Et maintenant, la météo, avec Nathalie. Alors Nathalie…
J’ai passé une langue pâteuse sur mes lèvres, me suis demandé un instant où j’étais. J’ai ouvert un œil, Florent ronflait à mes côtés en faisant un bruit de vieux chien asthmatique, et je me suis rendu compte à l’écouter que j’avais un fameux mal de tête. J’ai éteint la radio d’une main molle mais précise – l’habitude.
Huit heures cinquante-deux.
Florent m’a secouée :
— Eh, Elsa ! Tu ne faisais pas l’ouverture du café ce matin ?
Je me suis redressée subitement dans le lit.
— Merde ! Il est quelle heure ?
— Presque neuf heures.
— Bordel ! Tu n’aurais pas pu me réveiller plus tôt ?
— Euh, je m’excuse, douce déesse du sommeil, mais je ne travaille pas, moi, le dimanche.
Florent avait les paupières gonflées, il était nu et chaud à côté de moi. Et il ne travaillait pas le dimanche. J’ai abandonné à regret le confort de mon lit, me suis habillée à toute vitesse, ai avalé quatre aspirines extra-fortes, puis une cinquième, me suis brossé les dents, ai démêlé en rageant la paillasse jaune qui me tenait lieu de chevelure. Le miroir m’a renvoyé l’image plutôt consternante d’une fille que je n’étais pas trop certaine de reconnaître. Elle avait un air de tortue bicentenaire qui risquait de faire fuir les clients. Je lui ai tiré la langue, elle m’a imitée – langue chargée. J’ai jonglé un instant avec l’idée de lui faire enfiler une cagoule, ai opté finalement plutôt pour la casquette, moins de risques de passer pour une terroriste. Et voilà. En onze minutes, top chrono, j’étais prête à enfourcher ma bicyclette, malgré le froid du début de mars, et à partir à l’Azucar.
— Un bisou avant le départ, beauté ? a murmuré Florent.
J’ai déposé rapidement un baiser sur sa tête de trentenaire qui essayait naïvement de cacher sa calvitie en se rasant le crâne.
— Florent, comment ça se fait qu’à mon âge, je travaille encore dans un café le dimanche matin ?
— Euh… Peut-être que ça te donne un prétexte pour ne pas rédiger un mémoire de maîtrise que tu ne finiras de toute manière jamais. Ou parce que l’ambition n’est pas la première caractéristique qui me viendrait à l’esprit pour te décrire. Ou…
— OK, OK, ça va.
— … ou peut-être parce qu’il fallait que tu travailles dans un café pour que je te rencontre, ô Elsa. Tu te souviens ?
Florent m’a attrapée par le cou et m’a embrassée. J’ai grimacé.
— Tu pues la vieille bière, espèce de soûlon !
— C’est pour mon odeur que tu m’aimes, hein, avoue ?
— Ouach ! Bon, n’oublie pas de m’apporter les clés au café avant de rentrer chez toi.
— J’aurai droit à un double de tes clés un de ces jours, Elsa ? Avant ma retraite, peut-être ?
— Jamais de la vie.
— C’est parce que tu es si romantique que je t’aime tant, jolie serveuse.
J’ai traversé l’appartement en courant, remarquant à peine les vêtements qui jonchaient le sol – la soirée s’était terminée tard. Alors que je franchissais la porte d’entrée en enfonçant la casquette sur ma tête, j’ai entendu une voix convaincue hurler du fond de la chambre :
— Et je veux t’épouser, ô Elsa !
Je me suis immobilisée une seconde, hésitant deux secondes à revenir sur mes pas. J’ai réfléchi trois secondes à la réponse appropriée, ai tourné sept fois ma langue dans ma bouche avant de la formuler à haute voix. Et j’ai opté finalement – lâchement ? – pour une fuite silencieuse, ce qui valait bien mieux pour ma quiétude en ce beau dimanche matin. Franchement, cette idée loufoque commençait à ressembler de façon inquiétante à un Véritable Projet de Vie. Moi qui avais cru que nous n’en arriverions jamais là, Florent et moi ! J’ai fait le point en pédalant, évitant de justesse une vieille femme qui conduisait une gigantesque Cadillac et un joggeur dont j’ai admiré la rondeur des fesses en passant. Qu’est-ce qui pouvait donc pousser Florent à souhaiter soudainement que nous officialisions notre relation alors que nous nous accommodions très bien depuis plus d’un an de notre situation d’amants-amis-sans-responsabilités-sans-engagement-sans-routine-sans-chat-sans-compte-commun ? C’était à n’y rien comprendre, d’autant plus qu’avant moi, Florent avait fréquenté une fille presque parfaite pendant dix ans sans même penser à de tels plans insensés. Alors pourquoi cette demande, maintenant ? Quelle mouche avait piqué mon amant ? Quelle flèche d’un Cupidon malicieux l’avait atteint ? À la limite, s’il m’avait tout à coup demandé d’avoir des enfants ou d’acheter un condo avec lui, j’aurais peut-être compris – j’aurais vu là une tentative maladroite de se prouver que nous n’étions pas ensemble que pour les parties de jambes en l’air. J’aurais même pris une journée ou deux avant de refuser, parce que je l’aimais bien, après tout. Mais le mariage ! ? ! Jamais, au grand jamais nous n’avions évoqué cette éventualité. Nous avions toujours été très fiers de notre liberté et, à supposer que nous ayons un jour par folie décidé de nous transformer en un vrai couple qui soupe devant la télé tous les soirs et se coupe les ongles d’orteils dans le lit conjugal, je n’aurais certainement pas accepté de me laisser passer la bague au doigt. Avec ma sœur, sa fille et ses quatre mariages, mon frère et ses trois enfants, il me semblait que la famille Lemieux avait déjà fait plus que sa part pour la société. D’ailleurs, il était tout à fait malsain que Florent ait des idées pareilles à ce moment précis de son existence : ses propres parents venaient eux-mêmes tout juste de mettre fin à une longue et pénible union. N’aurait-il pas dû voir là la preuve absolue qu’il n’y avait aucun avenir à envisager du côté de la vie matrimoniale, même chez des gens ultraconservateurs comme le comte et la comtesse de La Haye, ses nobles géniteurs ? Les crises et les larmes de sa mère ne l’avaient-elles pas convaincu du peu d’intérêt qu’il y avait à se marier et donc, ultimement, à divorcer ? Sa mère… Je la voyais encore, un mois auparavant, cachant son buste de Castafiore derrière le seul arbre rachitique qui se trouvait en face de l’appartement de Florent. Elle avait appris, je ne sais comment, que son ex-mari venait souper chez fiston en compagnie de la grande chose élégante qui lui servait de nouvelle copine. Nous venions tout juste d’ouvrir la porte pour les laisser entrer quand je l’avais aperçue. Elle avait mis une robe de soirée, elle était ridicule à mourir, elle s’était avancée vers nous en disant :
— Je suis la comtesse de La Haye.
Rien de plus. Je suis la comtesse de La Haye . Très France prérévolutionnaire, la mère. Puis, elle avait fait un geste tragique, la main posée sur le front, et s’était effondrée par terre, plouf ! dans la sloche de février, salissant au passage sa robe Dior. J’avais pensé « Quel gâchis ! », mais j’avais admiré sa façon plutôt juste de feindre un évanouissement – elle pourrait sans difficulté se recycler en comédienne si le père de Florent refusait de lui verser une pension alimentaire à la hauteur de ses ambitions.
— Lucienne ! Tu arrêtes tout de suite cette comédie ! avait hurlé le père en question. Si c’est ton titre de comtesse que tu veux garder, tu peux le garder, je n’en ai rien à cirer ! Mais tu me laisses tranquille et tu cesses ces stupides évanouissements en public !
Autour de nous, un petit amas de passants s’était en effet formé, qui regardait d’un œil moqueur ce vieux couple de Français se disputer comme des chiffonniers à propos d’un titre de noblesse. Plutôt pittoresque ! Il n’aurait manqué qu’une apparition de Depardieu et un peu de Ricard pour qu’on se croie dans un vrai film français. Quand le père de Florent avait lâché un « Putain de bordel de merde, Lucienne ! » bien senti, les chalands s’étaient mis à rigoler franchement. Lucienne s’était redressée avec dignité, leur avait jeté le regard froid de celle dont la dignité ne tenait pas à une prise de bec dans la rue ou à une robe mouillée par la sloche.
— Petits cons ! avait-elle sifflé, les lèvres pincées, et sa remarque s’adressait aux passants, au père de Florent et à sa copine, à nous, à l’humanité, aux règnes animal et végétal, à tout ce qui n’était pas elle.
La situation avait quelque chose de très triste, mais je n’arrivais pas à me laisser attendrir par Lucienne, femme arrogante attachée aux apparences plus qu’à tout le reste. N’était-ce pas d’ailleurs simplement parce qu’il était noble qu’elle avait épousé Hector de La Haye ? À l’époque, ils avaient dû s’entendre à merveille : il avait le titre dont elle rêvait depuis toujours ; elle venait d’une famille friquée à mort. Chacun tirait profit de l’autre. Elle pouvait enfin jouer à la princesse en toute légitimité – ou à la comtesse, c’est tout comme – et il avait désormais les fonds suffisants pour fonder son propre cabinet de médecin. C’était longtemps avant que Lucienne ne se transforme en mégère ; longtemps avant qu’Hector ne devienne un homme qui dissimulait toute émotivité derrière l’attitude froide du médecin observant l’humanité du haut de son piédestal. Entre les deux époques, il y avait eu Florent, bien sûr, et le Québec, où le fric et la médecine inspiraient le respect autant qu’en France – tant mieux pour le père de Florent. Mais les Québécois, vils descendants de filles du roi et de bagnards, ne se laissaient pas impressionner par un titre de noblesse – tant pis pour la mère de Florent. Et pour se venger de ceux qui la traitaient comme une cousine , la comtesse passait depuis lors son temps à répéter avec mépris que les Québécois, moi incluse, étaient des paysans malpropres.
Je trouvais la mère de mon amant insupportable depuis toujours et je n’allais certainement pas éprouver soudainement de la sympathie ou de la pitié pour elle. C’était au-dessus de mes capacités. Quand elle s’était éloignée en criant : « Mes avocats te réduiront en miettes, Hector ! », je n’avais pu m’empêcher de sourire. Pas seulement parce qu’elle avait développé un sacré sens du mélodrame, cette femme, à force de passer ses après-midi à ne rien faire d’autre qu’à limer ses ongles en écoutant des soaps américains, mais aussi parce que, pour une fois, c’était elle qui avait l’air d’une paysanne malpropre.
6.
À neuf heures douze, j’ai été accueillie au café Azucar par un retentissant :
— Enfin Elsa !
— Salut Andrew ! Désolée, mon réveil n’a pas sonné…
— C’est le huitième fois cet mois-ci. Don’t you think it’s time to buy a new one ? C’est full of costumers , je ne suis pas une waitress , moi, I can’t do your job !
J’ai enfilé mon tablier à la va-vite, avec cette impression d’importance que devait ressentir le ministre Maxime Bernier au moment de livrer ses caisses de Joe Louis aux soldats canadiens coincés en Afghanistan. Avant de m’élancer bravement au secours de la foule en détresse, j’ai jeté un coup d’œil à la salle pour saisir l’étendue de la tâche. Un couple lisait les journaux en sirotant tranquillement un café et une jeune femme se passait un coup de rouge sur les lèvres en attendant son déjeuner. À part ça, le resto était vide. Full of costumers ? Andrew a toujours eu un sens de l’exagération très peu british , malgré ses origines.
Derrière la machine à café, pendant zen d’Andrew, Vincent faisait des sudokus en buvant une tisane – allergique au café, le pauvre.
— Et puis, Elsa, tu t’es remise du mariage de ta sœur ?
— Mmh. Je lui donne deux mois. Trois maximum.
— Tss, tss, quel pessimisme devant un si bel événement ! Je te le fais double, ton cappuccino ?
— Oui. Pas trop long, avec…
— Avec du lait très chaud et beaucoup de mousse, je sais.
Je lui ai lancé un regard rempli de gratitude. Sacré Vincent. Si je travaille encore à l’Azucar, c’est certainement à cause de ses foutus cafés, qui causent la dépendance aussi efficacement qu’une bonne dose d’héro dans les veines. Bon, ce n’est évidemment pas une excuse valable, me dirait ma mère, qui aurait bien aimé que la petite dernière réussisse un peu mieux dans la vie que ses aînés. Malheureusement pour elle, nous avons tous aussi mal tourné. À trente-six ans, mon frère a lamentablement échoué à exercer tous les métiers du monde, de vétérinaire à vendeur de machines à Coke, en passant par sauveur de l’humanité, faux pirate dans un vrai Club Med, chasseur de phoques et gardien de chiens de garde. Quant à ma sœur, qui ne travaille plus depuis son premier burn-out – elle était alors assistante d’un professeur de yoga, un travail éminemment stressant –, elle a évacué depuis longtemps le mot carrière de son vocabulaire : Murielle vit plutôt bien grâce aux pensions alimentaires de ses ex. Force est donc de constater que l’influence de maman a connu des limites. Serait-ce un peu, mais vraiment un tout petit peu lié au fait qu’elle a passé plus de temps dans des pays en guerre qu’à la maison familiale de Saint-Bruno ? C’est en tout cas comme ça que Gilles Lemieux, homme sans autre ambition que de rester au foyer, a laissé en nous une trace plus définitive que Mathilde-Lemieux-pour-Radio-Canada. D’ailleurs, si la réussite professionnelle de ma mère force l’admiration, les exploits ménagers de mon père ont eux aussi quelque mérite. Après tout, il a en quelque sorte transgressé tous les tabous de l’époque pour devenir le premier vrai homme au foyer de la ville de Saint-Bruno – n’oublions pas que je parle ici de la fin des années soixante-dix, moins reconnues pour leurs hommes roses que pour leurs jeans Lois trop serrés, leurs Camaro rouges et leurs téléséries avec des policiers virils en moto ou des mâles musclés en Speedo dans une croisière qui s’amuse. Papa a changé nos couches, pansé nos bobos, nourri nos petits corps en pleine croissance, nous a bordés tous les soirs, nous a aidés à faire nos devoirs et à ne pas avoir peur des monstres, des araignées, des clowns et des témoins de Jéhovah. S’il avait pu nous allaiter pendant que sa femme parcourait des pays où les obus étaient plus nombreux que les biberons, il l’aurait fait, j’en suis convaincue. Il nous a surprotégés, nous a couvés comme un coq pour nous défendre contre le méchant monde extérieur que fréquentait maman. Le seul hic, c’est qu’à trop essayer de lutter contre les effets négatifs des tragiques reportages de Mathilde-Lemieux-à-Téhéran-à-Jérusalem-à-Tchernobyl-à-Pékin, papa a transformé notre petit univers en une espèce d’île de la guimauve où tout était mou et sucré. La violence se passait au loin, mais chez nous, tout était pour le mieux dans le plus moelleux des mondes. Le message était simple :
« Maison = OK »
« Dehors = DANGER ! NO TRESPASSING ! DON’T GO ! NO ! NOOOOOOOO ! NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOO ! »
Franchement, avec le temps, ça nous a rendus un peu schizo sur les bords, et complètement nuls pour nous débrouiller dans le vrai monde. Moi encore plus que Jérémie et Murielle, sans doute parce que je suis la benjamine et que les derniers de la famille sont toujours pires que leurs frères et sœurs. En tant que bébé n’ayant jamais eu son droit de parole, j’ai été si mal programmée à me défendre et, surtout, à réfléchir par moi-même qu’aujourd’hui encore, j’ai tendance à appeler mon père – et ma sœur et mon frère et Chloé et Sandrine – pour avoir leurs conseils avant de prendre une décision. Pas foutue de faire quoi que ce soit d’elle-même, la fille. C’est grave. J’ai toujours peur de prendre la mauvaise décision, comme si mon avenir était voué à la catastrophe. Et ça atteint parfois des proportions absurdes. Par exemple, si personne n’est là pour choisir avec moi, je suis du genre à hésiter pendant des heures devant un menu, même à La Banquise, où l’on ne sert que de la poutine. Quand vient le temps d’acheter seule un shampoing, je lis chaque fois attentivement tous les ingrédients de toutes les marques présentées, choisis celui qui me semble le moins toxique et me ravise en général une fois dans la file d’attente à la caisse. Mes visites à la pharmacie peuvent ainsi durer une éternité. Mais le pire, c’est quand je vais seule au cinéma. À tout coup, je change deux ou trois fois de salle avant de décider ce qui vaut vraiment la peine d’être vu, si bien que je rate toujours le début du film que je réussis tant bien que mal à choisir.
— Le problème, c’est que tu veux toujours tout en même temps et que tu es super désorganisée ! me répète sans cesse ma copine Chloé, à qui j’ai posé sans le vouloir un nombre incalculable de lapins, acceptant ses invitations alors que j’étais déjà prise ailleurs.
Indécise, super désorganisée, vivant avec la constante impression que le ciel va lui tomber sur la tête. Incapable de structurer son emploi du temps et de gérer convenablement ses relations. C’est moi, ça. Sympathique ? Je ne sais pas. Certainement pas très rentable, en tout cas : je suis l’inverse de ce que tout employeur sensé recherche.
Ma mère a bien sûr essayé de casser mes défauts, ces obstacles à mon succès professionnel. Le jour où j’ai finalement terminé un BAC en histoire, après avoir étudié quelques heures en soins infirmiers (suggestion de mon père), quelques jours en sciences politiques (suggestion de mon frère), quelques semaines en acupuncture (suggestion de ma sœur) et en électrotechnique (suggestion de mon électricien), maman m’a fait une fête d’enfer. Elle était fière, même si elle avait passé son temps à me dire qu’un diplôme aussi général ne m’ouvrirait aucune porte. Ce qu’elle ne savait pas, par contre, c’est que j’allais passer les sept années suivantes à essayer de faire une maîtrise, changeant treize fois de sujet et six fois de directeur, avant de m’arrêter sur un sujet dont elle ne comprendrait jamais la pertinence : La perception de la fin du monde à travers les époques . Captivant, non ? Surtout si je rédigeais un jour ce foutu mémoire, ce qui, si la tendance se maintenait, ne risquait pas d’arriver de sitôt. Sérieusement, il faut vraiment que les universités soient au bord du gouffre financier pour accepter pendant des années de garder des élèves comme moi… Pas que je sois nulle, ni que mon sujet ait été inintéressant, mais disons que j’avais quelque difficulté à respecter les échéances imposées . J’y reviendrai un de ces quatre ; ce jour-là, la seule idée de mon mémoire de maîtrise m’a donné un mal de tête intolérable. Café, Vincent ! Café !