Princesse Gigi

Princesse Gigi

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Messieurs, Mesdames, aujourd'hui, à dix heures trente-sept minutes, un jeune homme de dix-sept ans à peine est mort. Pourquoi? Parce qu'il a renversé un peu d'eau sans le faire exprès sur sa seigneurie Lisio Ucelly. Oui, aujourd'hui, un jeune homme est mort parce qu'il s'est montré maladroit! A-t-on réellement le droit de mourir par maladresse? Quelle est donc cette planète où on tue, à la vue de tous, des enfants maladroits? C'est ici et maintenant sur Sefal, au palais impérial! Oui! Ici et maintenant! Alors, je vous fais la promesse, là, devant vous, que plus jamais un geste aussi révoltant ne se reproduira tant que je résiderai au palais impérial! m'exprimai-je criant ma révolte à la face du monde, peu soucieuse des protestations qui ne manqueraient pas de s'élever parmi la haute noblesse de la part des Ultras et des Impérialistes. Alors que rien ne l'y préparait, Algina du clan Goldoni, dite Gigi, devient la princesse des sept galaxies de l'Empire Séfalien en épousant le prince héritier. Dans ce monde ultra-codifié, où une lutte acharnée oppose les Réformistes abolitionnistes aux Ultras désireux de conserver leurs privilèges, Gigi doit choisir son camp. Comment cette toute jeune fille devenant femme parviendra-t-elle à ébranler l'Empire et par force de conviction à créer un ordre nouveau? Avec ce roman d'un profond humanisme, Sara Beaulieu – dotée d'une formidable inventivité – offre au lecteur un univers alternatif parfaitement crédible où les luttes de pouvoir et de castes nous interrogent sur notre propre société.

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Ajouté le 19 décembre 2013
Nombre de lectures 25
EAN13 9782342017137
Langue Français
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Princesse Gigi Sara Beaulieu










Princesse Gigi

L’abolitionniste




















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2013














Première partie


I



Prise dans le feu d’un tourbillon, bien malgré moi, je ne
peux que me rappeler, émue, les premières années de ma vie sur
1ma planète natale : la douce Thalie , un monde insignifiant,
profondément ancré dans la ruralité et loin des voies
commerciales qui auraient pu assurer sa prospérité pour des siècles et
des siècles. Les seules richesses occasionnant des exportations
importantes provenaient des céréales fourragères que les
propriétaires plantaient sur des hectares de plaines offrant un
charmant tableau abstrait vu du ciel. Aussi loin que remontent
mes souvenirs, j’ai toujours admiré par la haute fenêtre de ma
chambre les montagnes d’Ostrea formant comme une barrière
infranchissable et veillant sur le château des Goldoni : ma
maison natale. Ces monts déchiquetés, tour à tour bleus et violets,
selon le temps et la journée, se dressaient tout autour de la
vallée fertile de mon monde qui reste à jamais gravé dans ma
mémoire à présent que je n’y vis plus et que mon quotidien est
situé bien à des parsecs de là. Autant le dire, j’éprouve encore
bien des regrets de me trouver si loin de ma planète natale où le
temps s’écoule dans une inexorable indifférence de la politique
impériale.
De nombreux peintres avaient posé leurs chevalets pour
rendre hommage à ce ciel si pur, infini dont le regard se perdait et
dont les hautes montagnes donnaient le vertige tant elles
s’élevaient haut dans le ciel. Ce fut dans cet environnement
rural et dans ce paysage naturel que je fis mes premiers pas, que
je découvris la nature avec ses saisons contrastées, douces dans
2la basse saison , violentes dans la haute, que je chevauchai à
cheval des chemins poussiéreux qui longeaient les champs et les

1 Planète de l’empire de Sefal dans la galaxie centrale, dans un des
bras de cette galaxie spirale.
2 Automne et hiver
11 métairies exploités par des esclaves dont le chant mélancolique
résonnait dans l’air pur. Je ne pouvais pas imaginer, à l’aube de
mes quatorze ans, quitter cet endroit paisible ; moi qui n’aimais
tant que vivre au milieu de la nature, pêcher dans les étangs ou
parcourir la vallée, les cheveux au vent et l’esprit libre, dès
l’aurore. Ces escapades forgèrent mon caractère indépendant,
au grand désespoir, de ma mère issue de la haute noblesse
je3 4men et qui voulait faire de moi une veisha , digne de ce nom.
Cependant, je me moquais bien de passer pour une originale car
cela me permettait de suivre des études en politique et en social
5et de mener à Gandaar une vie d’adolescente quasi-normale
avec des camarades issues de pratiquement toutes les couches
de la population. Néanmoins, je ne vivais pas dans l’austérité
des bibliothèques et des salles d’études. Je me trouvais, en ce
temps-là, plutôt insouciante. De même, je ne me préoccupais
guère de mon apparence bien qu’on me trouvât jolie. Moi,
personnellement, je me qualifiais de sauvageonne ou de garçon
manqué, toujours à vagabonder à cheval ou à pied à travers la
vallée sans me soucier de mon apparence. Je vivais loin de la
6cour impériale et de son cercle très fermé de nobles. Je ne
souhaitais guère y mettre les pieds car ce milieu me paraissait très
artificiel et frivole à mille lieux des préoccupations quotidiennes
7des autres castes inférieures . Le château des Goldoni me
suffisait amplement avec son grand corps de logis pourvu d’une
belle façade blanche sur trois étages, flanqué de deux ailes qui
s’achevaient par des tours aux toits pointus. C’était un de ces
castels sans prétention caractérisant la noblesse moyenne ou
petite : construit dans un lieu isolé et rural dont les terres
attenantes servaient de revenus d’appoint.

3 Race humanoïde caractérisée par des yeux bleus, crâne proéminent à
l’arrière et dont trente pour-cent de la population possède des pouvoirs
psys.
4 Femme de chevalier ou thaï
5 Capitale de Thalie
6 Située sur Sefal, planète capitale de l’empire composé de sept
galaxies.
7 Telles que les indigents ou les esclaves. La société Jemen est
composée de castes : les nobles, les affairistes, les modestes, les
indigents et les esclaves
12 Je n’étais guère émue, ni fière d’être apparentée par ma mère
au prince héritier de l’Empire : mon cousin Illiph. N’étant pas
8de descendance royale ni ducatale , j’attribuais au hasard de
l’histoire l’élévation de ma tante, la sœur de ma mère, au titre
de princesse impériale avant que celle-ci ne disparût dans un
tragique accident avec son époux laissant deux enfants en bas
âge : Illiph et sa sœur jumelle, décédée elle aussi par la suite.
De ce fait, j’avais toujours considéré mon cousin comme un
camarade de jeu, joyeux et insouciant qui ne venait me rendre
9visite qu’aux grandes vacances . On faisait les quatre cents
coups en volant des fruits dans les vergers, en jouant des tours
pendables aux adultes ou en relâchant les animaux des fermes
alentours. C’était un agréable compagnon à l’imagination fertile
surtout quand il s’agissait de faire des farces à ma sœur aînée ou
à ma mère. Nous nous entendions là-dessus parfaitement
comme frère et sœur. Nous avions le même âge et cela rendait
notre complicité naturelle. L’ancienneté du lien qui unissait nos
deux familles légitimait les visites annuelles de l’Empereur sur
Thalie. De ce fait, il était pour moi un agréable « Grand-Père »,
un monsieur aux cheveux blancs toujours tiré à quatre épingles
qui me faisait rire avec ses anecdotes sur les courtisans de la
cour impériale, et non, un tyrannique monarque aux décisions
arbitraires que tous craignaient. En fait, seule ma mère
s’enorgueillissait de ce lien de famille et entretenait avec
ferveur le culte de sa sœur défunte. Je n’avais presque pas connu
cette tante disparue tragiquement dans un accident de vaisseau
avec son mari, le prince héritier, pas plus que la sœur jumelle
d’Illiph, morte d’un mal mystérieux dans son berceau.
Mon cousin avait hérité des cheveux blonds de son père, de
son regard perçant mais aussi des traits fins de sa mère ce qui
faisait de lui l’un des jeunes hommes les plus beaux de
l’Empire. Ses amis proches, à la cour impériale, le vénéraient
comme une divinité car il était doté de dons télékinésiques
extraordinaires et d’une intelligence rare ce qui lui conférait une
maturité étonnante pour son jeune âge. De plus, il était versé

8 Équivalent de duc.
9 Durée un mois. Un mois a quarante jours.
13 10 11dans l’art de la chevalerie ayant acquis son titre de thaï
précocement. De nombreux articles dans les médias louaient ses
qualités de chef né et son pragmatisme. Néanmoins, il n’était
allé dans aucune école et n’avait acquis ses connaissances
prodigieuses que de manière presque innée. À quatorze ans, il
12possédait le niveau des classes supérieures . Son titre de
cheva13lier lui avait été remis par le Shogun lors du combat final du
14tournoi d’Arts martiaux. On l’appelait le grand Chevalier et on
15disait qu’il surpassait largement le chef du Grand Sanctuaire .
Son Grand-Père ne pouvait qu’être satisfait de la manière dont
son petit-fils évoluait même si je compris, bien plus tard, qu’en
réalité, il le jalousait secrètement.
De plus, Illiph usait de méthodes diverses pour arriver à ses
fins, jamais de manière brutale ou arbitrairement, mais au
contraire, en faisant preuve de persuasion et d’opiniâtreté. Il savait
prendre les décisions qu’il fallait au moment opportun ce qui
ravissait sa cour d’admirateurs. Même les plus humbles
l’aimaient parce qu’il était juste et équitable en exonérant
16d’impôts les Indigents et les Modestes . Il s’acquittait de ses
devoirs avec sérieux malgré son jeune âge tout en sachant
s’entourer d’amis influents et dévoués qu’il traitait avec civilité.
De même, il respectait les anciens mais tout en sachant
s’intéresser aux plus jeunes. Ses aïeux, issus d’un clan de che-

10 Ou Thaï : ordre de chevalerie dans l’empire séfalien dirigé par le
Shogun qui seconde le Khrisna-Saverah quand il se réincarne tous les
cinq siècles et dirige seul les chevaliers les quatre autres siècles
suivants. À cette époque-là, il y avait six grades dont un grade qui
supplantait les autres et qui était secret.
11 Nom de chevalier dans l’empire séfalien.
12 Dernière année d’études pour un chevalier. Correspond à l’année
qui est sanctionnée par le titre de chevalier.
13 Chef du Grand Sanctuaire sur Vesta.
14 Tournoi qui a lieu tous les trois ans, en général à Walburgis, et qui
réunit tous les champions toute catégorie des différentes écoles de
chevalerie qui s’affrontent lors d’épreuves variées.
15 Ordre religio-militaire géré par le Shogun qui maintient la paix dans
l’empire séfalien. L’ordre a fait des émules hors de l’Empire mais ils
ne fusionneront que bien plus tard.
16 Indigents : êtres errants sans domicile. Travaillent à la journée.
Modestes : classes moyennes.
14 valiers, auraient été fiers de lui. Néanmoins, sur Thalie, à mon
contact, il oubliait son titre de prince héritier de l’empire pour
se divertir de tout et de rien, bref tout ce qui lui était interdit à
17Xandrie. Il excitait les chiens pelés qui nous coursaient quand
on entrait par effraction dans les propriétés rurales. Il s’enroulait
dans une vieille couverture pour dormir à la belle étoile en ma
compagnie et ainsi me citait le nom des étoiles de son empire.
Cependant, les deux dernières années ayant précédé mon
quatorzième anniversaire, sans doute trop pris par ses
obligations de prince héritier, il ne vint pas passer des vacances sur
Thalie sans que j’en connaisse exactement la raison. Illiph me
manquait, mais comme je n’avais que peu de contact à part
quelques mots qu’il m’envoyait de temps en temps, je me fis
une raison sachant qu’en grandissant le prince héritier
deviendrait l’Empereur et qu’il était douteux qu’il me rendît visite sur
Thalie qui n’était pas une planète à enjeux stratégiques. Mon
bon sens reprenait le dessus sur le douloureux sentiment qui
grandissait dans mon cœur en songeant à lui, à son doux visage
encadré par ses longs cheveux blonds, à son regard plein de
malices et à ses connaissances stupéfiantes qui me laissaient
pantoise.
Mais celle qui était sans doute plus vexée que moi de ce
désistement vécu comme un outrage était sans doute ma mère qui
ramenait régulièrement ce sujet de conversation à table ou à
l’après-dîner quand mon père étendait ses jambes sur le
repose18pieds pour lire commodément sa tabe . Elle considérait que
l’empereur les délaissait et les traitait, de ce fait, avec mépris.
Pour lui faire prendre conscience de la pleine mesure de sa
déception, elle lui faisait part de son incompréhension sur un ton
amer.
— Tu t’inquiètes pour rien ! la rassurait mon père toujours
imperturbable quelle que fût la situation. Les événements les
plus graves lui soulevaient à peine les sourcils.
Papa était l’image même de l’optimiste convaincu et sa
figure toute ronde, toujours placide, parlait pour lui. J’avais du

17 Capitale politique de l’empire séfalien par opposition à Walburgis :
capitale spirituelle.
18 Tablette numérique
15 mal à l’imaginer en train de se battre sur un champ de bataille
19ou même, vanter les atouts de Thalie au Conseil de Secteur.
— Tu ne peux pas te figurer les nombreuses charges qu’il a.
20En ce moment, la situation est tendue dans la galaxie verte .
Les autochtones se rebellent contre l’ordre impérial et la loi
martiale a été décrétée. Son devoir est de maintenir la paix dans
l’empire. Il doit rester sur Sefal pour montrer qu’il est le chef et
diriger les opérations contre les rebelles. Sans compter que la
situation politique n’est pas stable avec ces menaces terroristes,
ces révoltes d’esclaves et ces inflations perpétuelles de prix
21dues aux caprices des guildes des marchands . C’est un poste
très prenant qui lui ne laisse que peu de loisirs. Rien à voir avec
le mien. En effet, on ne peut comparer la charge d’un
gouverneur de planète moyenne quelle que fût cette planète avec celle
d’un empire comptant sept galaxies.
Ce genre de raisonnement avait le don d’exaspérer encore
plus ma mère qui manquait de discernement en la matière.
Cependant, elle n’était pas prête à s’avouer vaincue et se maudit de
n’avoir pas su réagir plus tôt pour convaincre l’empereur de leur
rendre visite.
— Il faut qu’ils viennent à tout prix. Meg a atteint sa
seizième année ! s’obstina-t-elle tandis que ses cheveux roux
retenus en chignon dodelinaient dangereusement de sa tête. Elle
arborait toujours des coiffures complexes où des nattes
torsadées s’entortillaient gracieusement au-dessus de son crâne.
Mon père la dévisagea sans comprendre.
— Je ne vois pas à quoi tu fais allusion ?
— Ah ben ça ! Ce que tu peux être obtus ! Meg serait une
épouse parfaite pour Illiph ! Il lui faut une compagne solide et
pleine de bon sens ; une fille élevée au grand air et issue de
notre clan qui a déjà fourni une future impératrice en la
personne de ma sœur. Mais pour qu’il s’en rende compte et que les

19 Les sept galaxies de l’empire sont découpées en secteur géré par un
Conseil de Secteur ou un Sector où se réunissent les souverains,
gouverneurs ou présidents de planète.
20 Une des galaxies de l’empire qui en compte sept. Nouvelle venue. A
été conquise par le grand-père d’Illiph.
21 Transporteur de denrées alimentaires.
16 deux jeunes gens convolent en juste noce, il faut que le Prince
vienne passer des vacances ici ! Ces deux êtres mis face à face
ne pourront que succomber. Notre fille a suffisamment d’appâts
pour l’attirer, et lui est beau comme une divinité. Le malheur
serait qu’il ne vienne pas sur Thalie et, donc, qu’il ne se rende
pas compte de ses qualités !
Elle estimait à juste titre que sa fille aînée devait suivre la
voie de sa sœur disparue en s’unissant avec le plus beau parti de
22l’empire. Voir Meg assurer la descendance des De Vallis
serait sa plus grande réussite. Elle élevait, ainsi, depuis sa tendre
enfance ma sœur comme une demoiselle de la cour en
l’affublant des plus belles robes et des coiffures les plus
invraisemblables pour un endroit perdu comme Thalie. À peine
avaitelle su balbutier quelques mots que déjà ma sœur avait suivi des
cours de diction, de maintien et de rhétorique pour assurer une
conversation correcte. Ma mère avait dû souffrir en tant
qu’aînée de ne pas avoir été choisie, elle, par un futur empereur
mais par un gouverneur de planète secondaire loin des grands
de ce monde. Elle prenait sa revanche en modelant Meg pour en
faire un double de sa sœur disparue trop tôt.
Curieusement, cette conversation surprise par hasard,
m’attrista et me fit voir tout l’intérêt que l’on portait à ma sœur
à mes dépens. Et puis, peut-être avais-je compris qu’Illiph
m’échapperait à tout jamais ? Mon cœur se serra à cette pensée
en songeant à toute l’affection qu’il contenait pour lui. Ce
têteà-tête me confirma dans l’idée que j’étais la quantité
négligeable de la famille : celle qu’on disait jolie mais à qui on n’offrait
jamais de belles tenues sous prétexte que j’allais les salir lors de
mes vagabondages. Pour éviter de me retrouver nez à nez avec
ma mère, je remontai hâtivement le grand escalier de marbre
menant au premier étage où se trouvait ma chambre dans
laquelle je bondis sur le lit pour m’écrouler la tête sur l’oreiller la
tête en feu alors que ses paroles résonnaient dans mon esprit se
rappelant douloureusement à moi.
Meg, ma sœur, était une grande dame modelée par ma mère :
blonde, avec des rondeurs harmonieuses, un teint de pêche et
gracieuse comme une danseuse, elle avait tout pour plaire à un

22 Nom de famille de l’empereur.
17 prince impérial aussi exceptionnel qu’Illiph, contrairement à
moi, maigre, grande et brune avec de longs cheveux qui se
perdaient au-dessous de ma taille. Elle aurait pu être l’égérie d’un
poète tant son regard empli de douceur et la blancheur de sa
peau la rendaient évanescente. Meg serait une compagne idéale
pour le prince héritier de l’empire contrairement à moi,
constatai-je, avec tristesse en me regardant dans la glace en pied de
mon armoire. Je songeais qu’Illiph venait d’avoir quatorze ans
et que c’était normal, qu’à son âge, on chercha à le marier.
Meg était considérée, depuis toujours, comme la reine de la
famille : toujours sage, toujours bien coiffée, bien habillée. Elle
deviendrait une souveraine parfaite. J’en avais bien conscience
et, moi, je me retrouverais probablement loin d’elle et de la
gloire, avec des regrets.
Jusqu’à ce jour, je n’avais pas réalisé qu’Illiph était devenu
l’objet de convoitises de toutes les familles nobles de l’Empire.
Les visées de ces dernières étaient de lui procurer sa future
épouse en lui présentant les filles les plus attractives. À l’aube
de sa vie d’adulte, il devait subir le harcèlement de prétendantes
toutes désireuses de décrocher le titre de princesse impériale.
Pour la première fois, je le considérais comme un sujet à part
entière détaché de mon monde, hors du contexte des grandes
vacances, synonymes d’insouciance. Cela me fit un coup au
cœur et je réalisai que je ne le connaissais pas, qu’il était un
étranger dont ne m’apparaissait que la figure la plus agréable,
un jeune homme gai et heureux de vivre, peut-être,
complètement différent dans la vraie vie. Malgré ses lettres envoyées par
23le RSO , je ne connaissais pas grand-chose de sa vie
quotidienne dans le palais impérial. Ses billets étaient courts, et
apparemment, en les écrivant, il semblait plutôt vouloir se vider
l’esprit de tous ses soucis de prince héritier dont je ne savais
rien. Il me racontait des histoires drôles et cocasses arrivées à
quelques courtisans malchanceux ou me demandait comment se
passaient ma vie et mes études sur Thalie. En espérant l’arrivée
du Prince, ma mère placerait Meg près de lui pour attirer son
attention sur sa fille et faire en sorte que ma sœur devint sa
femme.

23 Équivalent d’Internet.
18 Quand nous étions enfants, nous nous amusions tellement à
courir à travers la vallée, à rouler dans les champs sous le
regard bienveillant des esclaves que le temps semblait s’arrêter
pour nous deux dans cette parenthèse enchantée. De vrais
garnements, un peu polissons mais jamais méchants, comme le
disait Mme Cham, l’infirmière de l’empereur qui
l’accompagnait toujours dans ses déplacements. L’empereur ne
venait sur Thalie qu’avec une petite escorte car mon père
veillait au bien-être de nos hôtes impériaux en doublant la garde
tout autour de la vallée et du château.
Néanmoins les révoltes des esclaves et indigents avaient
disparu depuis des dizaines d’années sur ma planète grâce à la
politique pacifiste et généreuse de mon père gouverneur de
Tha24lie. Cependant, des émeutes éclataient régulièrement dans
d’autres mondes comme je l’apprenais dans mes cours de
politique et d’histoire que je suivais. Mon père estimait et, à juste
titre, qu’un esclave bien traité donnait de meilleurs rendements.
Jamais, il n’avait considéré nos domestiques comme des captifs
et avait interdit au contremaître les coups de fouets et la
séparation des familles.
25La vérité était que mon père était un réformiste enraciné et
qu’il avait horreur de la maltraitance. La réalité de ce monde
antagoniste, jemens contre humains, m’apparaissait de jour en
jour plus cruelle. De ce fait, j’admirais beaucoup mon père pour
ses prises de position courageuses en opposition avec la cour
26impériale à tendance forte impérialiste . En effet, la plupart des
nobles trouvaient normal de vendre et d’échanger des humains
comme de la simple marchandise sans tenir compte de leur
racine ou de leur famille séparant sans état d’âme parents et
enfants pour en tirer quelque argent. Cette attitude m’exaspérait
au plus haut point.

24 Les gouverneurs sont nommés pour une période de dix ans en dix
ans par l’assemblée des secteurs. Ils peuvent être limogés par
l’empereur.
25 Courant de pensée moderne par opposition aux Ultras et
Impérialistes. Prône la liberté de changer de caste.
26 Le pouvoir doit être uniquement entre les mains de l’empereur et de
ses conseillers.
19 Ma mère, quant à elle, se moquait comme d’une guigne de
ses points de vue ne se préoccupant que de sa personne ayant
toujours en tête ses origines prestigieuses d’un clan supérieur au
Goldoni, laissant sous-entendre qu’elle avait fait une faveur à
mon père en consentant à l’épouser. Elle avait eu la malchance
de ne pas avoir été choisie par le clan De Vallis quand le père
d’Illiph avait cherché une fiancée. Sa sœur cadette lui avait été
préférée à elle, et, elle ne semblait pas avoir pardonné au destin
ce cruel coup du sort.
Par dépit, elle collectionnait les éventails en soie, les bijoux
qu’elle exhibait aussi souvent qu’elle pouvait lors des
réceptions au château. Sa longue chevelure auburn parsemée de fils
d’argent lui conférait une jeunesse quasi éternelle et accentuait
sa grâce aristocratique. Ses coiffures complexes lui donnaient
une allure raffinée. Son visage encore lisse restait séduisant
malgré la sévérité de ses traits. Au premier aspect en la voyant
câliner sa fille aînée en public, on aurait pu croire que c’était
une mère parfaite et aimante. Hélas, ses faveurs n’étaient
réservées qu’à Meg !
Quant à moi, qui aimais les livres, la nature et la politique, je
n’arrivais pas à m’identifier à elle, contrairement à ma sœur. Le
nez toujours plongé dans des bouquins d’économie ou de
politique, je prenais sans cesse des notes sur ma tabe car les sujets
d’actualité m’intéressaient. Ma mère ne comprenait pas
pourquoi je préférais emporter toujours de gros volumes sous les
bras plutôt que d’essayer des parures dans son boudoir. Mais,
les ouvrages que je lisais racontaient l’histoire de l’empire, les
grandes théories politiques, des histoires dont personne autour
de moi ne parlait sauf dans les cours que je suivais à l’école
préparatoire de Thalie.
J’ignorais depuis quand elle éprouvait du mépris à mon
sujet, peut-être, de ma toute petite enfance. En tout cas, aussi loin
que remontaient mes souvenirs, je n’avais ressenti que de
l’antipathie de sa part et de l’indifférence du côté de mon père à
tel point que je me croyais stupide ou dotée de quelques tares
honteuses. Je fus même surprise en me rendant en cours d’être
traitée normalement et même de me faire une amie : Loreley
Maselow. C’était une jeune fille au caractère excentrique, qui
était dotée d’un fort caractère. Elle affichait sa préférence pour
20 les Réformistes et souhaitait participer à la lutte contre toute
forme de soumission. Je ne fus pas étonnée d’apprendre qu’elle
était devenue une grande journaliste passionnée d’histoire
contemporaine.
Néanmoins, mes parents avaient décidé de fêter mes
quatorze ans en organisant une réception restreinte où étaient
conviés mon oncle Zefar et ma tante Mela, gouverneur de
Flo27ra ainsi que leurs enfants Manon et Julius, mes cousins âgés
de seize et dix-sept ans, que j’adorais pour leur ouverture
d’esprit et leur modernité, en particulier, Julius qui avait
toujours le mot pour rire mais savait également me faire rêver avec
des poésies et des récits épiques qu’il me récitait en prenant un
air sérieux.
Sans cérémonie, mon cousin, à peine débarqué du vaisseau,
m’avait soulevée du sol pour me claquer deux gros baisers. Il
28était menthaï et comptait passer prochainement l’épreuve des
29trois nuits . Grand, pourvu de larges épaules, blond roux, sa
figure allongée lui donnait l’air mélancolique, accentué par un
regard toujours pensif. Néanmoins, à chaque fois qu’il riait, son
visage parsemé de taches de rousseur s’éclairait. Manon, avec
sa chevelure rousse et flamboyante, lui ressemblait comme deux
gouttes d’eau. De plus, elle était dotée d’un fort tempérament.
Sa crinière fauve s’accordait parfaitement à son caractère
rebelle. Avec tristesse, j’appris ce jour-là qu’elle était promise à
30 31un D’Ourbon d’une branche secondaire . Elle semblait ne pas
se réjouir de sa situation qui l’empêcherait de mener une vie
libre et je tentai de la réconforter comme je pus.
32En ce début de haute saison onze mille cinq cent quatorze,
j’étais heureuse car j’avais appris également qu’Illiph et

27 Planète rurale et montagneuse du Péricentre.
28 Apprenti chevalier
29 Ultime épreuve consistant à coucher avec une jeune fille dite veisha
pour devenir chevalier.
30 Riche et puissante famille noble dans la galaxie bleue qu’elle gère
en royaume pour la moitié de la galaxie. Les D’Ourbon gèrent l’école
Droiture et Grandeur.
31 Signifie cousins par rapport à la branche principale. Ont moins de
privilèges et de redevances.
32 Équivaut à été et printemps. Cinq mois au lieu de six.
21 33l’empereur viendraient dans deux décades pour passer
quelques jours avec nous. Le monarque avait annoncé son arrivée,
sans crier gare, bousculant quelque peu mes parents qui,
néanmoins, se réjouissaient de cette bonne nouvelle qui répondait
aux vœux de ma mère.
Je fus gâtée de présents : des livres, une bague, un séjour à
Azur dans un camp de vacances offert par mon oncle et ma
tante. Et je songeais que pour une fois, j’avais autant de
cadeaux que ma sœur. Mes parents avaient préféré m’offrir une
mallette de maquillages indiquant symboliquement que mon
enfance était terminée et qu’ils me considéraient comme une
jeune fille à part entière ce qui signifiait que je ferais mon
en34trée à la cour d’Harmony , dans peu de temps. Le repas se
déroulait à l’ombre des conifères qui protégeaient les convives
d’une chaleur ardente. Le déjeuner, composé de crudités et de
viande grillée arrosé d’un bon vin pétillant, fut fort agréable. Le
barbecue fumait encore répandant une bonne odeur d’herbe
parfumée. On avait écrit sur le gâteau en lettres de sucre mon
vrai prénom : Algina. Gigi, ce surnom, je le devais à Illiph qui
m’avait appelée ainsi car cela faisait artiste : Gigi Goldoni. Les
jours de pluie, tous les deux revêtus des vieux habits trouvés
dans des malles, nous rejouions des scènes de films. À ces
moments-là, j’aurais aimé devenir une star du cinéma, être adulée
par des millions de fans. À présent, cette idée me faisait sourire
moi, qui n’aspirais qu’à vivre sur Thalie pour le restant de mes
jours. Ma vie était ici, au milieu des champs, sous le ciel infini à
chevaucher des heures durant les sentiers qui serpentaient dans
la vallée, à traverser les plaines aux champs gorgés de céréales
alors que le vent joue les trouble-fête en envoyant ses
bourrasques de basse saison.
— Tu rêves, Gigi ? me demanda Julius une fois le festin
terminé alors qu’on s’était tous levés pour se dégourdir les
jambes. Après ces agapes, on avait bien besoin de marcher un peu
pour digérer. Julius m’avait trouvée au bord du paisible ruisseau
qui serpentait dans le parc autour du château.

33 Semaines
34 Planète proche de Thalie. Siège d’une école thaï.
22 Mon cœur débordait de joie. Les gens que j’affectionnais le
plus en ce monde se trouvaient là, à mes côtés et les deux autres
arriveraient dans quelques jours. J’avais quatorze ans tout juste
et la vie entière devant moi. Impartial, Julius se tenait droit, tout
près, me dépassant d’une bonne tête. Quand il m’interpella, je
ne m’étais pas rendu compte qu’il s’était rapproché de moi. Ses
larges épaules me faisaient penser à un arbre dont le tronc plie
sous la tempête mais ne rompt pas. J’ignorais pourquoi il se
tenait là, à mes côtés, silencieux. J’aurais cru qu’il aurait tenté
sa chance auprès de Meg qui s’éventait sur une chaise longue
protégeant son teint nacré d’une voilette. C’était une aubaine
pour lui car il allait devenir thaï et il lui fallait trouver une jeune
fille pour cette fameuse épreuve, barbare, à mes yeux. Ma sœur
était plus intéressante aux yeux d’un jeune homme, que moi,
une brindille mal à l’aise et encore écervelée, une créature
maladroite et très timide, contrairement à Meg qui, elle, fréquentait
la cour d’Harmony, à l’aise avec tout le monde. Elle
s’entretenait avec des gens illustres ou plus modestes sachant
tenir une conversation mondaine sous les regards admirateurs
de jeunes nobles.
Julius me tendit la main comme nous nous promenions le
long du ruisseau craignant que je ne glisse dans l’eau alors qu’il
n’avait aucun danger. Le cours d’eau était peu profond et son
courant faible.
Je ne trouvais pas mon visage joli avec ses joues hautes et
mes yeux en amande qu’encadraient deux longues tresses
noires. De plus, j’étais petite et insignifiante. Mon teint hâlé
témoignait de mes incessants vagabondages dans la vallée et
faisait le désespoir de ma mère. Bref, j’offrais un fort contraste
avec ma sœur alanguie sur sa chaise longue. Je ne voyais pas en
quoi je pouvais intéresser un jeune étudiant comme mon cousin,
disciple de mon oncle, maître thaï. Du reste, je ne vis aucun mal
à lui abandonner ma main pour longer le ruisseau serpentant
dans le parc.
Julius savait trouver les mots pour me divertir me racontant
35ses cours à l’école Hokkedo et ses fréquentations à la cour
impériale dans l’ombre de son père qui s’y rendait régulière-

35 École de chevalerie sur Xandrie dirigée par les Mancelly.
23 36ment pour plaider à la Sénature . Ses expressions drôles et
imagées me firent rire et il semblait se détendre peu à peu en ma
présence alors que pendant tout le repas, il m’avait paru
préoccupé. Je me sentais bien avec lui. Il aimait ma planète qu’il
comparait à un nirvana par rapport à la cour impériale où tous
les coups étaient permis pour influencer le futur empereur vers
l’une ou l’autre des factions politiques ou tel ou tel lobby.
Bizarrement, mon cousin ne portait pas Illiph dans son cœur mais
il n’alla pas plus loin sur ce sujet sachant à quel point
j’appréciais le prince.
Là, à côté de lui, j’éprouvais un sentiment de plénitude. Ma
sensibilité de jeune fille en fleurs s’éveilla soudain. Sa main aux
larges doigts ne desserrait pas son étreinte sur la mienne et je ne
songeais pas à l’ôter malgré ce trouble nouveau qui naissait
dans mon cœur. Tous deux immobiles, au bord de l’eau, nous
contemplions nos reflets sur la surface tranquille. L’onde
ruisselait sur les pierres polies par les ans et charriait des feuilles
d’arbre emportées par le courant.
— Tu es bien silencieuse ! s’étonna-t-il alors.
— Je pense à cette eau qui passe et ne reviendra pas comme
mon enfance que j’abandonne à mon passé ! soupirai-je avec
regret. Tous ces jours insouciants disparus à jamais !
— Oui ! Mais ça peut avoir du bon de devenir adulte…
ajouta-t-il embarrassé et je le vis rougir dans le reflet. Soudain, je
pris conscience qu’il était grand, qu’il n’était plus le timide
garçon qui prenait ma défense contre Meg quand nous jouions
tous les quatre.
— Dans un an, si tout se déroule comme prévu, je compte
passer l’épreuve… des trois nuits…

33 Assemblée des dirigeants de planètes par opposition aux Parlement
(assemblée des élus des peuples). Les galaxies sont divisées en
plusieurs secteurs administratifs ; ces secteurs sont dirigés par des
assemblées composées d’élus. Leur temps de représentation est divisé
entre leurs circonscriptions et leur représentation au Parlement. La
Sénature est essentiellement composée des dirigeants de chaque
planète, qu’ils soient gouverneurs, présidents, rois ou princes…
24 Un profond silence plana. Il s’interrompit brutalement et
devint écarlate ce qui faisait ressortir ses taches de rousseur.
— Je suppose que comme toutes les filles, tu as imaginé une
scène de déclaration plus romantique avec un jeune homme sûr
de lui. Tu es une demoiselle tellement sensible. Mais… Euh !
Dans un an, tu auras quinze ans, et tu seras, un peu plus en
mesure de supporter… Euh ! Enfin… Mes assauts ! Enfin bref !
On se connaît depuis l’enfance, nous deux ! ajouta-t-il de
manière offensive et pleine de maladresse due à son embarras.
— J’ai une petite fortune personnelle et je compte, une fois,
mon titre en poche me lancer dans la politique et, ainsi,
succéder à ton père comme gouverneur de Thalie ou alors avec mon
capital et ma volonté, je peux aussi arriver à être élu au
Parlement. Comme je sais que tu es très attachée à cette planète…
J’ai pensé que tu accepterais, sans hésiter, cette proposition.
J’avais du mal à en croire mes oreilles. Mon cœur battait à
grands coups contre ma poitrine, consciente que je vivais un
moment extraordinaire.
Pour la première fois de ma vie, on ne me considérait pas
comme une gamine écervelée mais comme une jeune fille
susceptible de partager la vie de quelqu’un. J’avais l’opportunité
enfin de me sentir aimée et même désirée. Et, ce moment
restera à jamais gravé dans ma mémoire, bien plus, que le jour où
des circonstances malheureuses me firent devenir impératrice.
J’ai eu bien des regrets, dès lors, en repensant à cette
déclaration faite d’une voix timide par un jeune homme écarlate et qui
regardait ses pieds de peur d’entendre un refus de ma part.
Si seulement, j’avais suivi cette première inclination…
Pour la première fois, je regardais Julius non pas comme un
bon camarade de jeux mais comme un jeune homme bien bâti
avec un visage au menton en galoche qui lui donnait l’air
sérieux. Je n’avais jamais eu l’occasion de me retrouver en
tête-àtête avec lui. Malgré tout, je le trouvais agréable à regarder et je
m’imaginais déjà vivre à ses côtés pour le restant de mes jours
avec un plaisir manifeste.
25 — J’ai bien l’intention de te respecter ! Sans arrière-pensée,
j’attendrai un an ! Tu veux bien ? me demanda-t-il, guettant ma
réponse avec angoisse.
Un grand éblouissement se produisit pendant quelques
secondes. Je n’en croyais pas mes yeux. Et je n’avais rien vu
venir. Il me demandait en mariage !!! Moi ! Je convolerais avec
lui dans un an ! Moi, la gamine rebelle, toute juste jeune fille…
Puis, je ne fis pas languir plus longtemps. Sans bien
réfléchir, je hochai la tête et son visage se fendit d’un large sourire.
J’avais chaud. La tête me tournait. Mon cœur se mit à battre la
chamade et je refrénai l’envie de blottir ma tête contre sa large
poitrine. Un attachement sans pareil se créait là entre nous
deux : un lien très fort que rien ne semblait devoir séparer. Il
serait un appui solide me protégeant des coups durs de la vie.
Mon avenir s’éclairait soudain et je sortais peu à peu du
brouillard de l’incertitude.
— Oh ! Avec toi à mes côtés, je me sens capable
d’accomplir de grandes choses. J’affranchirai tous les esclaves.
Je redonnerai ainsi de la dignité aux domestiques. Je lèverai des
impôts contre les hauts clans pour aider les plus démunis. Je
ferai voter des subventions pour développer la microculture.
Oh ! Pardon ! Je m’emporte ! Mais je suis tellement content de
savoir que tu seras ma femme un jour ! Ma Dame ! J’avais peur
que tu me repousses ! C’est que je n’ai pas le physique d’Illiph.
Apparemment, vous vous entendiez bien et… poursuivit-il
balbutiant de joie. Le cœur empli d’allégresse, le jeune homme ne
tenait plus en place. Jamais, je ne l’avais vu ainsi rouge de
plaisir, nerveux, ne sachant que faire de ses grandes mains.
Il posa un tendre regard sur moi et je fondis littéralement
ravie d’être ainsi aimée et admirée par un futur chevalier.
— Illiph est un bon ami mais que je n’ai pas vu depuis deux
37ans ! À ses yeux, je ne suis qu’une provinciale . Il est probable
que la vie ne va pas tarder à nous séparer définitivement ! dis-je
en essayant de me convaincre que la destinée me dictait la voie

37 Nommée ainsi, les gens nobles vivant hors de la cour impériale ou
sanctorale.
26 à suivre pour l’heure et que je ne devais plus me poser de
questions.
En vérité, je pensais toujours à ce prince héritier si charmant
et si joyeux en ma compagnie, avec amertume, me demandant
les raisons de son absence, deux années de suite. À l’époque,
son attitude m’avait fortement attristée. Ses lettres trop courtes
me laissaient sur ma faim et me confortaient dans l’idée qu’il
fallait que je tourne la page, que j’avais peu de chance d’être
autre chose que sa camarade de jeux. J’avais, néanmoins,
conservé toutes ses missives que je relisais en secret en essayant
parfois d’y deviner un sens caché, en pure perte.
Julius était un homme, certes, moins beau que le Prince mais
avec des sentiments sincères. Il valait mieux pour moi, la fille
mal aimée par ses parents, victime de leur indifférence, un
individu solide et sérieux que de me consumer dans une histoire
incertaine à l’issue connue d’avance.
Nous revînmes vers les autres convives, toujours assis sur
des fauteuils en rotin, comme si de rien n’était. Nos hôtes et
mes parents ne se doutaient de rien et ne nous posâmes aucune
question sur notre absence. Seule, Manon avec son esprit fin,
remarqua le visage radieux de son frère. Elle était suffisamment
intelligente pour avoir compris ce qui se tramait entre lui et moi.
Sans doute, était-elle au courant de la déclaration de Julius ?
Mon oncle s’était lancé dans un discours sur l’égalité des
races qui faisait hausser les sourcils de mon père dont les idées
étaient moins radicales. C’était un réformiste modéré mais il
n’aimait guère les extrémistes comme son frère aîné, toujours
prêt à défendre les opprimés, quitte à se mettre hors-la-loi pour
aider les esclaves en fuite à gagner une galaxie proche de
l’empire appelée Périphérie.
Julius m’aimait, moi ! Moi, la sauvageonne ! Moi, la gamine
farouche et insouciante ! Qu’avais-je donc fait pour cela ?
Avais-je laissé entendre la dernière fois que Julius me plaisait ?
Certainement pas ! Toutes mes pensées et mes rêves étaient
tournés vers un jeune homme blond au sourire merveilleux et à
l’intelligence rare. Non, je ne devais plus songer à lui. Et ainsi,
je ne cessais pas de regarder mon cousin qui me rendait la
pareille en souriant de bonheur.
27 Le monde, alentours, me parut empli de vives couleurs.
L’univers n’était que lumières qui dansaient dans l’air pur !
Mon avenir était tout tracé ! Dans un futur proche, j’épouserais
Julius et je l’aiderais à accomplir ses devoirs de gouverneur en
me montrant une femme compréhensive et agréable. Cela serait
facile car il avait bon caractère. J’avais beaucoup de chance
qu’il m’eût remarquée entre toutes les jeunes filles qu’il
côtoyait à la cour ou ailleurs à Xandrie. Mon comportement de
gamine farouche aurait dû le décourager plutôt. Parfois, mes
pensées s’égaraient vers le Prince mais je les rejetais bien vite
car il était probable qu’Illiph m’avait déjà oubliée, depuis belle
lurette, dans cette cour où son charme et sa beauté devaient faire
des ravages. Mes réflexions ne m’amenaient qu’à une
conclusion possible : le futur empereur ne pouvait s’unir qu’à une
jeune fille gracieuse et belle comme Meg. De toute façon, je ne
me sentais pas capable de vivre dans cette cour qui me faisait
horreur sans la connaître avec cette escorte de courtisans
toujours à mander des faveurs et les ragots incessants colportés par
des bouches anonymes et envieuses de la bonne fortune de l’un
ou de la disgrâce de l’autre.
Julius était si bon, si compréhensif, prêt à attendre un an de
plus pour l’épreuve des trois nuits ! Cette expérience de la
première nuit, je l’appréhendais, bien entendu, mais je me disais
qu’un an c’était long et que j’aurais bien le temps de m’en
inquiéter au moment voulu. Je pris bien soin d’être à côté de
Julius le restant de la journée veillant à tout pour lui être
agréable. Vivre avec lui m’enchantait et je m’imaginais déjà,
installée avec lui, ici, au château d’Ostrea avec nos enfants
courant sur la pelouse. Je vis qu’il appréciait la situation. Le reste
de l’après-midi s’écoula ainsi, nous deux, assis côte à côte,
silencieux. Manon nous observait avec un regard amusé. Parfois,
quand nul ne nous regardait, il se risquait à reprendre ma main
et à chaque fois, je me sentais remplie d’un étrange sentiment
qui ressemblait au bonheur.
Au moment du départ, une grande tristesse m’envahit à
l’idée de notre séparation mais il promit de me rendre visite
tantôt. Mon affliction s’effaça aussitôt et je me remis à sourire.
Mes parents n’avaient rien remarqué de nos échanges. Le clan
Goldoni était très uni. Les marques d’affection n’étaient pas
28 rares. Les membres se rendaient fréquemment visite entre eux.
Au moment du départ, Manon me serra longuement dans ses
bras en guise d’adieu, ravie de la tournure des événements. Elle
quitterait le clan, rassurée quant au bonheur de son frère cadet.
Pendant la soirée, je songeai à ma nouvelle vie, dans un an,
aux côtés de Julius et aux bouleversements que cela emmènerait
dans ma famille. Le crépuscule s’attardait comme pendant la
haute saison noyant le paysage dans une lumière bleutée de
toute beauté. Ce soir-là, je restai longtemps à la fenêtre de ma
chambre, la tête appuyée sur ma main à contempler les étoiles
qui naissaient peu à peu dans le ciel. À la croisée de ma vie,
j’ignorais que le destin me jouerait un tour bien cruel. Je n’avais
pas osé parler à quiconque de la déclaration de Julius ayant peur
que ma mère la désapprouvât par caprice ou que Meg se moquât
de moi. Ceci resterait notre secret pour l’instant. À vrai dire,
toutes les deux n’avaient que l’arrivée de l’Empereur et Illiph
en tête. Ma mère avait établi son plan de bataille pour que Meg
38fasse tomber le Prince dans les filets matrimoniaux en
ourdissant un complot : mélange de séduction et de stratégie. Il ne me
restait plus qu’à trouver refuge en moi-même, à enfouir la
déclaration maladroite de Julius au fond de mon cœur. Dans le
repaire de ma chambre, je repassais le film de cette journée me
répétant que tout allait pour le mieux. J’étais aimée et désirée
par un futur thaï. Pour moi, c’était comme une révélation. Moi
qui m’étais toujours crue insignifiante et transparente aux yeux
de mon entourage.
Je prenais ma revanche sur ma famille. Et je m’endormis ce
jour-là, heureuse, en prononçant le nom de Julius.

38 Vieille coutume de chevalerie. Comme Illiph est devenu chevalier
avant l’adolescence, il ne peut passer l’épreuve des trois nuits. De ce
fait, la première fille vierge, fille de noble avec qui il aura une liaison,
sera considérée comme son épouse.
29


II



— Toi ! Ce n’est pas le moment ! s’exclama ma mère à
peine eus-je passé la tête par la porte de son boudoir. Tu ne vois
donc pas que nous sommes occupées ! s’écria-t-elle en me
fermant le battant teint en rouge sur le nez. Elle était sur les nerfs à
cause des préparatifs pour ses invités impériaux et les dernières
recommandations mille fois répétées à Meg pour attirer le
prince dans ses filets. Elle houspillait les domestiques,
descendait et montait les escaliers sans fin. Les esclaves travaillaient
sans relâche à astiquer les moindres recoins du château, les
lustres, l’argenterie et les bronzes. On avait même réquisitionné
des aides supplémentaires en les enlevant des métairies alors
que la saison des moissons commençait. Ma mère focalisait
toute son attention sur Meg sur laquelle reposaient les espoirs
du clan Goldoni. Avec vigilance, elle veillait aux coiffures et
aux tenues qu’exhiberait son aînée en présence du prince
héritier, elle la faisait marcher avec grâce ou la faisait adopter des
poses lascives pendant des heures.
Pendant ce temps, j’errais dans les couloirs, les antichambres
emplies d’escabeau et d’échelle sur lesquels des domestiques
frottaient les plafonds et les murs. Je montais, souvent, en mal
de compagnie, au troisième étage où se trouvait le quartier des
esclaves. À ce niveau, le luxe était inexistant remplacé par un
décor simple fait de murs peints d’ocre ou de pastel avec de
simples rideaux blancs aux fenêtres et du mobilier sans
fioritures.
Ce jour-là, à mi-chemin, sur l’escalier sans tapis, je captai
une conversation provenant du palier au-dessus de moi.
M’appuyant contre la rampe de métal, je tendis l’oreille,
intriguée.
31 — Nous sommes débordés ! Ça n’en finit plus ! se plaignait
Lisi, un des jardiniers du parc, caractérisé par son teint tanné et
ses larges épaules.
Il s’adressait à un trio de femmes chargées de paniers de
linges sales, attentives à ses jérémiades.
Je me doutais que le personnel qui travaillait sans relâche
finirait par se plaindre de ma mère qui exigeait beaucoup plus
d’eux qu’habituellement. Néanmoins, Père savait se montrer
généreux et les récompenserait comme il se doit de leur
dévouement. De toute façon, ce sacrifice serait sûrement le dernier
car il était fort à parier qu’Illiph prendrait épouse cette année et
cesserait de nous rendre visite.
Mes parents n’avaient qu’une idée en tête : marier Meg à
Illiph au mépris de leur environnement, moi d’abord, sacrifiée à
l’autel de l’indifférence et de leurs esclaves suant sang et eau
pour récurer tout le château ce qui n’avait pas de sens car il était
peu probable que le Prince s’aventurât dans les parties
inoccupées par notre clan.
Moi, je n’étais bonne qu’à m’effacer devant mon cousin à
son arrivée car Illiph ne devait penser qu’à Meg. Je me
débrouillerais pour disparaître dans la journée pour ne pas assister
à ces scènes ridicules où ma sœur jouerait les grandes dames
pour un prince probablement imbu de sa personne, à cause de sa
beauté et de son rang. Ce tableau m’écœurait d’avance car, au
fond de moi, je n’avais pas totalement renoncé à lui, même si,
mes pensées se focalisaient sur Julius. Depuis sa visite, il
m’écrivait pratiquement tous les jours, et le soir pour
m’endormir, je relisais ses missives en m’imaginant près de lui
résistant à l’envie de jeter un œil, également, sur les messages
de mon cousin que j’avais sauvegardés sur ma tabe.
À ces moments-là, je me sentais délaissée par mes parents,
voire de trop. Cette impression datait de bien plus longtemps
encore et toutes les vieilles blessures d’enfance remontaient à la
surface. J’aurais pu tout aussi bien disparaître sans qu’on
s’inquiétât de moi. Si Julius n’avait pas demandé ma main,
peut-être aurais-je mis cette idée en pratique ?
32 Je n’avais de cesse d’échapper à la folie ambiante de ces
préparatifs pour me réfugier au bord de l’étang ou dans ma
chambre pour écouter de la musique : des chansons populaires
ou classiques en tentant d’oublier les vexations continuelles de
ma mère. Les extravagances de cette dernière n’avaient plus de
limite : elle commanda des tenues haute couture de Xandrie,
composa des menus luxueux trop copieux et même elle exigea
d’avoir à table, dès le premier soir, un gâteau monumental où
un oiseau en sucre reposerait, avec dans son bec, une cascade de
pétales de fleurs. À cette époque-là, nous n’avions guère les
moyens de nous payer ces folies et père s’endetta un peu plus.
Dans ces moments, mes rêveries m’emmenaient loin de Thalie à
Xandrie où résidait Illiph en me demandant à quoi il occupait
ses journées. Parfois, il me venait des idées farfelues comme
libérer les esclaves en abolissant leur régime ou établir le
partage des biens pour enrayer la pauvreté. Je m’imprégnais des
idées des grands courants de pensée philosophique. Mon cœur
39penchait de plus en plus vers le réformisme car je me disais
que refuser la modernité signifiait la mort à termes de notre
civilisation.
Je n’imaginais pas comment je pouvais accomplir ces
réformes et surtout comment je trouverais le courage d’exposer mes
idées à quiconque. Je n’avais aucune volonté de me mettre en
avant sauf dans mes rêves quand mon esprit s’aventurait sur des
planètes lointaines et sauvages, là où nul explorateur n’avait
jamais mis les pieds.
Je n’avais pas de véritable envie de voyager, bien au
contraire. Ma volonté avait toujours été de vivre sur ma planète
natale que j’aimais par-dessus tout. Les rares fois où j’avais pris
un vaisseau, j’avais éprouvé le mal de l’espace. À vrai dire, je
n’avais guère l’occasion de voyager et cela ne me manquait pas.
Le monde de Thalie me suffisait amplement.
L’empereur, il est vrai, m’avait offert lors de sa précédente
visite le récit autobiographique du Dr Joan, un des plus célèbres

39 Mouvement de pensée qui prône moins de centralisme du pouvoir
impérial opposé à l’impérialisme. Il fait également la part belle aux
idées modernistes. Ses adeptes sont iconoclastes et se fient à l’air du
temps. Certains les ont accusés de populisme.
33 explorateurs de l’Empire qui avait découvert entre autres la
galaxie verte et avait noué des contacts avec les royaumes
divers qui la peuplaient. J’avais dévoré ce livre, tremblé de peur
dans les planètes sauvages couvertes d’une jungle épaisse :
repaire d’animaux reptiliens proprement immondes, frémi lors des
rencontres avec les peuples aquatiques de Muong et par la
mul40titude de planètes mauves : mondes idéaux pour assouvir une
envie de solitude. L’ouvrage n’avait pas quitté ma table de
chevet depuis.
En tant qu’épouse d’un futur gouverneur, mon rôle serait de
tenir sa maison, de gérer sa domesticité de faire en sorte que les
réceptions se déroulent parfaitement. Je devais me montrer une
bonne compagne, agréable à vivre, et certainement pas monter
une expédition dans un monde sauvage et lointain. J’avais hâte
que Julius fasse son annonce officielle auprès de mes parents
comme mue d’un étrange pressentiment, que ma vie ne
m’appartenait plus, que le temps m’était compté…
Jusqu’à ce jour, mon seul grand voyage avait eu lieu sur
Monoma dans un vaisseau navette qui relie régulièrement
Thalie et sa voisine agricole. La traversée de deux heures, pas plus,
m’avait causé bien des tracas. Pour une fois, comme ma sœur
était alitée, j’avais accompagné mon père lors de ses visites
amicales qui rendaient à son confrère. Meg profitait toujours de
l’opportunité des voyages officiels de mon père pour l’escorter
et ainsi parader dans le cercle de la noblesse de notre secteur.
Je mentirais en disant que j’en gardais un bon souvenir. Le
voyage s’était déroulé, cramponnée à ma couchette, dans
l’obscurité de ma cabine, l’estomac renversé. Je gardais en
mémoire le regard résigné de mon père et cet incommensurable
ennui de me voir ainsi malade. Cette expérience malheureuse
avait mis fin à mes envies d’explorations lointaines. L’épreuve
avait été trop douloureuse pour que j’entreprenne une
expédition dangereuse.
Puis, à l’arrivée, l’acclamation d’une foule joyeuse et avide,
les flonflons, la longue promenade dans un patchwork de

40 Planète où sont remplies toutes les conditions pour faire apparaître
une vie humanoïde mais sans que celle-ci apparaisse.
34 champs uniformes m’avaient donné la nausée. L’apparition de
ces officiels obséquieux venus nous accueillir avec leur sourire
de commande et leurs regards blasés m’avait déplu au possible.
La visite s’était terminée dans un silo immense où étaient
stockés des millions de tonnes de grain. La rencontre avec les
autochtones avait été annulée à cause du mauvais temps et je
l’avais regrettée en pensant que cela, seul, aurait pu
m’intéresser. Je dus rester aux côtés de mon père dans son
ombre, silencieuse, tentant de suivre les explications techniques sur
l’utilisation des machines agricoles performantes utilisées par
les agriculteurs de Monoma qui pratiquaient l’agriculture
intensive.
Après cela, je cédais volontiers ma place à Meg qui voyait là
des occasions pour exhiber ses belles tenues de grande dame et
pour être admirée par une foule de jeunes badauds. Ce rôle
d’ambassadrice de charme de Thalie lui convenait parfaitement.
Elle était ravie de voir du monde autour d’elle pour la couvrir
de compliments.
Mon père avait été soulagé de ma défection même s’il ne
m’en avait rien dit. Pour lui aussi, j’étais une chose inutile.
J’avais hâte de revenir en cours et de fuir ainsi quelques heures
l’indifférence de ma famille. Ma mélancolie s’accentuait au
point que je ne me plaisais que dans ma solitude. En fait, cette
dépression durait depuis l’enfance et avait contribué à me
gâcher la vie en me faisant perdre confiance. J’étais toujours
étonnée de la demande en mariage de Julius. Je ne comprenais,
toujours pas, pourquoi il avait tourné ses regards vers moi, ne
me trouvant ni intéressante ni jolie. Néanmoins, les mois qui me
séparaient de ma nouvelle vie me paraissaient une éternité. Et
parfois, je restais de longues heures pensives souhaitant que
Julius m’emmenât loin de ma famille pour enfin connaître le
bonheur.
De plus, mon corps subissait des métamorphoses
surprenantes. Je voyais ma poitrine gonfler et mes jambes s’allonger au
point que parfois je n’avais plus rien à me mettre. J’étais encore
jeune mais je savais ce que cela signifiait. Mon corps s’éveillait
à la sensualité naissante.
35 Mes seins pointaient insolemment à mes yeux. Je rougissais
pour un rien. Ma taille s’affinait bien que je ne fasse aucun
régime. Bref, en peu de temps, j’étais devenue une jeune femme à
la silhouette fine et pleine de grâce dont les longs cheveux noirs
encadraient un visage parfait pourvu d’un nez fin et
aristocratique, d’une bouche sensuelle et de deux yeux pétillants
d’intelligence qui émerveillaient les admirateurs de ma sœur
sans que je ne m’en rende compte persuadée que j’avais eu
beaucoup de chance d’être l’amoureuse de mon cousin ignorant
que plusieurs autres auraient voulu être à sa place. Mais j’étais
une solitaire que la compagnie d’inconnus effrayait, en
particulier, celle des amis de ma sœur qui lui rendaient d’amicales
visites sous l’œil vigilant de ma mère craignant pour la vertu de
sa fille aînée.
En fait, sans m’en rendre compte, j’étais devenue une
redoutable rivale pour elle à tel point que ma mère craignait qu’Illiph
ne se détournât de Meg pour s’intéresser à moi. Ceci expliquait
en partie son comportement froid et autoritaire à mon égard et
la volonté de m’éloigner des visiteurs impériaux. Elle tenait,
pour cela, de mystérieux conciliabules avec mon père tout en
me jetant des regards vifs.
Néanmoins, ce fut à cette époque-là, comme mue par un
pressentiment, que je me mis à parcourir des revues d’actualité
et de politique qui exposaient les grands problèmes de la
société. Mes préférences politiques allaient toujours, comme je l’ai
dit précédemment, vers le courant réformiste le seul susceptible
à apporter le changement tant attendu dans notre société. J’allais
rester fidèle toute ma vie à cet engagement politique.
Également, je me passionnais pour les différentes factions politiques
qui siégeaient au Parlement. Ses partis, essentiellement
composés de nobles, se répartissaient entre le pouvoir législatif
composé de Sénateurs élus par les différents peuples des
galaxies découpées par Secteur et le pouvoir exécutif : les
Conseillers de l’empereur. Les représentants les moins
nombreux étaient issus du parti, les ultras : des impérialistes
41convaincus qui rêvaient d’expansion vers la Périphérie . Ces

41 Galaxie proche de l’empire séfalien. Ex-colonie perdue des siècles
auparavant, conquise par des pirates de l’espace et d’autres peuples.
36 extrémistes du pouvoir impérial rêvaient de voir l’Empire
pos42séder toutes les galaxies de l’Univers.
Ceux-là, je ne les aimais guère, trouvant leurs idées
contreproductives car qui disait expansion disait guerre. Leur théorie
ne tenait pas un instant la route car je ne voyais pourquoi les
autres peuples hors de notre empire se laisseraient envahir et
adopteraient nos coutumes. Elle n’avait guère profité aux
autochtones des planètes conquises, bien au contraire, puisque la
population primitive avait souvent été massacrée par
l’envahisseur, c’est-à-dire, nous.
Prônant leurs idées, en plus modérées, suivaient les
Impérialistes dont les têtes de file, Lisio Ucelly, dont le visage en lame
de couteau au regard hypnotique apparaissait en couverture des
magazines économiques, et le prince de Lanvall, un homme
encore jeune et sportif, aux traits séduisants, tout sourire,
occupaient des postes de conseillers impériaux. Je ne les
appréciais guère à cause de leurs projets d’unir les pouvoirs
législatifs et exécutifs en la personne de l’Empereur et de leurs
mépris des castes sociales inférieures.
J’avais bien envie de leur signifier par le RSO que, sans les
43Indigents, les Modestes et les Affairistes , l’empire n’existerait
pas. Mais je n’osais pas, par peur, d’attirer des ennuis à mon
père, simple gouverneur d’une petite planète rurale dont le
pouvoir face à deux conseillers impériaux ne pesait pas lourd. Il
n’était pas étrange que j’éprouve de l’antipathie à leur égard.
Les Réformistes s’opposaient à leurs revendications. Ils
désiraient faire évoluer les institutions impériales pour rendre
autonomes les planètes et ainsi contrecarrer la vision
centralisatrice de l’Empire. Parallèlement, ils souhaitaient améliorer la
condition sociale des plus pauvres et des esclaves. Ils
s’opposaient sur le fondement même du pouvoir impérialiste ce
qui rendait les débats au Parlement, fort mouvementés car les
deux factions y étaient représentées à part quasi-égale.

Devient le symbole de la libération des esclaves humains. Sera annexé
par Jordan II fils d’Illiph et de Gigi.
42 Avec une Majuscule : amas local par opposition à l’univers.
43 Équivalent de la Bourgeoisie.
37 Vivant dans la clandestinité, les Humanistes désiraient aller
plus loin encore et abolir l’esclavage en appliquant le postulat
suivant : que les entités humaines se valaient entre elles et que
la supériorité de la race jemen restait à démontrer.
Depuis des siècles, les esclaves déploraient le manque
d’amélioration de leurs conditions même si, ici et là, sur
certaines planètes, des souverains ou des gouverneurs comme mon
père affranchissaient à tour de bras montrant, par-là, leur
volonté de créer une société plus égalitaire. Néanmoins, leurs
initiatives restaient marginales dans un empire dominé par les
idées ultras et impérialistes. Le seul capable de faire évoluer les
mœurs de manière radicale ne pouvait être que l’empereur mais
ce dernier se trouvait sous influence des Ultras et des
Impérialistes.
Cela m’attristait. Je rêvais d’un monde idéal où tous les
individus pouvaient naître et vivre librement quelles que soient
leur race ou leur origine. Cependant, l’empire avait toujours été
ainsi, composé de castes figées dans leurs règles et leurs
coutumes sans possibilité de passer de l’une à l’autre. Que pouvais-je
y faire, moi, petite jeune fille timide et renfermée de la noblesse
dite moyenne ? Ma seule volonté ne suffirait pas à faire évoluer
les mentalités.
Qui avait décrété que les Jemens étaient meilleurs que les
autres ? Nous étions un peuple de conquérant toujours prompts
à nous étendre en exterminant les races autochtones. Je ne
voyais pas en quoi cela nous rendait supérieurs aux autres.
Notre empire était puissant et suscitait la convoitise des peuples
dits barbares que nous méprisions sans vraiment les connaître.
Je trouvais mon peuple borné, prétentieux et belliqueux,
personnellement. Néanmoins, il était hors de question de dévoiler
mes pensées à quiconque qui les jugerait à coup sûr
subversives.
Je lisais également, des articles sur les Républicains
appartenant à des groupuscules clandestins et sur les Révolutionnaires
qui souhaitaient supprimer toute forme gouvernementale pour
instaurer la liberté individuelle de chacun. Comme on s’en
doute, ils ne remplissaient guère les chroniques du RSO et
n’étaient connus que de peu de monde. C’étaient des marginaux
38 et des utopistes qui faisaient parler d’eux en défilant de temps
en temps, visage masqué, pour dénoncer le coût élevé de la cour
impériale et se faisaient arrêter par des Spaciens casqués qui
n’hésitaient pas à jouer de la matraque ou du blaster pour les
arrêter.
Toutes ces idées me passionnaient et cela n’empêchait pas
de m’intéresser à d’autres sujets. Je visionnais, également, des
reportages sur les conditions de vie et de travail des esclaves qui
me révoltaient : des enfants dans les mines mourant de froid,
d’étouffement ou de maladies atroces, des femmes séparées de
leur mari à jamais, la malnutrition, les conditions d’hygiène…
Petit à petit, ma vision du monde changea et me le rendit moins
agréable. En dehors de ma paisible vie de princesse provinciale,
des milliards de gens souffraient et mouraient dans
l’indifférence générale sous prétexte qu’ils n’appartenaient pas
à la même race que moi.
Tout cela m’effrayait et me révoltait, à tel point que je n’en
dormais pas la nuit. J’aurais voulu employer mes forces à lutter
contre cette injustice séculaire.
Mais je fus tirée brutalement de mes réflexions en pleine
après-midi…
— Gigi ! Gigi ! appela ma mère de l’étage en dessous. Je
pris garde de ne me montrer craignant encore quelques
reproches de sa part. Dans l’état d’énervement où elle se trouvait, les
réprimandes pleuvaient sur mes frêles épaules de manière
injustifiée. Je tendis, néanmoins, l’oreille car elle s’était arrêtée sur
le palier et invectivait un domestique pour savoir s’il m’avait
vue récemment. Autrefois, j’aurais obtempéré sans attendre
mais depuis quelque temps, sa présence m’ennuyait et je
l’évitais aussi souvent que possible.
— Avez-vous vu ma fille ? demanda-t-elle à Yorg, un
humain à face de bouledogue et aux larges épaules qui travaillait
comme ouvrier de gros œuvre au château. Altruiste et généreux,
il était très aimé de la communauté humaine. Néanmoins, je le
savais hypocrite et menteur surtout quand il s’agissait d’éviter
les reproches ou les corvées supplémentaires.
39 — Sans doute au bord de l’étang, M’dame ! lui répondit son
interlocuteur avec un accent traînant.
À quelques kilomètres du château, on avait créé
artificiellement des pièces d’eau formant des bassins naturels où toute une
faune s’était épanouie. On appelait cet endroit l’étang et j’avais
l’habitude d’aller y pêcher, parfois, quel que fût le temps.
— Impossible ! Je l’ai vue, il n’y a pas un quart d’heure !
Gigi ! appela ma mère d’un ton impatient. Je me tins coite ne
désirant pas subir un nouveau flot de paroles incohérentes sur
ma conduite à tenir en présence du prince héritier.
À l’instant même, je me levai à contrecœur de mon lit et me
décidai à paraître devant elle de peur qu’elle n’ameutât tout le
monde avec ses appels.
Ma mère, le chignon impeccablement dressé sur la tête, me
dévisagea d’un regard sévère du haut de son mètre quatre-vingts
debout en plein milieu du couloir. C’était la figure même de la
maîtresse de maison tenant son petit monde d’une main de fer.
J’attendais avec résignation, étant prête à tout de sa part.
J’avais abandonné l’idée de la comprendre et m’étais forgée une
attitude placide et indifférente devant elle qui me réussissait
plutôt car me croyant sans énergie, elle me sollicitait de moins
en moins, certaine que je mettrais toute la mauvaise volonté du
monde pour lui obéir.
— Nos invités viennent de me prévenir qu’ils ont devancé
leur arrivée ! m’informa-t-elle d’un ton oppressé, ce qui
indiquait l’état de stress dans lequel elle se trouvait car,
généralement, elle savait se maîtriser en toutes circonstances.
Je sentais mon affection envers Illiph renaître furieusement
dans mon cœur contre toute attente.
— Ils arrivent cet après-midi ! ajouta-t-elle en soupirant,
bien embarrassée par cette nouvelle car elle ne sentait pas prête
pour accueillir ces deux hôtes de marque.
Moi, j’avais l’impression de vivre un rêve et toutes les
formes autour de moi devinrent floues et inconsistantes comme si
plus rien ne comptait à présent. Il était probable que le Prince
n’éprouverait rien de spécial en me revoyant et qu’il était
sûre40 ment loin de partager le sentiment qui renaissait en moi,
furieusement, au point d’emporter Julius dans un repli de ma tête.
Deux ans c’était long ! Et puis il côtoyait tant de belles filles, la
fine fleur de l’aristocratie jemen, des princesses splendides au
teint de pêche et à la bouche écarlate ! Je n’avais aucune
chance ! Je me repris aussitôt.
Yorg, bouche bée, ne réalisait pas encore l’importance de
cette nouvelle. Des bruits de course, de meubles qu’on bougait
s’intensifiaient tout autour de nous. Quelques domestiques, au
courant de cette arrivée imminente, se dépêchaient de terminer
les derniers préparatifs au pas de course. L’Humain attendait les
directives de sa maîtresse avec cette placidité qui le caractérisait
sans s’émouvoir. Il ne rentrait que rarement dans le château et
se trouvait, de ce fait, mal à l’aise au milieu des dorures et du
parquet bien ciré.
Quant à ma mère, elle finit par s’impatienter de le voir
planté, là, sur son beau tapis de laine qui couvrait le sol et lui
ordonna de rejoindre le parc pour rebâtir un muret effondré. Il
repartit en se dandinant arborant toujours un air hébété. Des
carpettes étendues sur le rebord des fenêtres séchaient au soleil.
Je feignis de m’y intéresser de peur que ma mère ne découvrît
mes émotions.
Aussitôt, elle se tourna vers moi pour une série de
recommandations sur ma tenue et mes manières.
— Il faudra être impeccable à l’arrivée de nos hôtes, Gigi !
Dès qu’ils apparaîtront, tu devras t’incliner devant eux, et,
ensuite après les formalités d’usage, tu t’effaceras comme
convenu. Ton père est parti aussitôt au spatioport pour les
accueillir. Ceci bouleverse, un peu, nos plans. Bref, je ne veux pas
qu’il y ait le moindre souci, compris ! ? Il y va de l’avenir de ta
sœur. L’empereur et son petit-fils ne doivent pas subir la
moindre contrariété susceptible d’écourter leur séjour.
Puis, sans attendre ma réaction, elle repartit houspiller les
domestiques qui couraient dans tous les sens répondant à des
ordres contradictoires. Seule, ma sœur, au milieu de cette
agitation, s’admirait dans un miroir, allongée langoureusement sur
un canapé, pour vérifier si sa coiffure sophistiquée faite d’un
41 mélange de boucles et de lissage tenait bien en place. Elle me
jeta un regard de mépris avant de se reporter à son reflet. Il n’y
avait pas de complicité entre nous, d’aucune sorte.
Quant à moi, j’en profitai pour filer à l’étage supérieur
déserté par les domestiques pour admirer les montagnes aux
formes bleutées sous le ciel pur de cette chaude journée d’été.
Des rapaces aux ailes sombres tournoyaient en jetant des cris
lugubres. Les sommets déchiquetés me paraissaient encore plus
désolés que d’habitude. J’aurais donné n’importe quoi pour
partir d’ici sur mon cheval, galoper des heures durant sur la
plaine, m’éloignant à tout jamais de ma chimère, de l’envie de
le revoir. Je voulais l’oublier, ne l’avoir jamais connu…
Après cette bouffée d’émotion, je considérais la situation
avec calme. J’étais promise à Julius et ce jeune homme
m’aimait de toutes ses forces. Il était hors de question que je le
trahisse au profit d’un Prince qui, de toute façon, n’avait aucune
chance de s’intéresser à moi et ne savait, sans doute, à peine à
quoi je ressemblais. Et, il y avait Meg qui ne m’appréciait guère
mais qui souhaitait tenter sa chance.
Je songeais à Julius et mon cœur se serra. Je n’avais pas
pensé un seul instant à lui dès que ma mère avait annoncé l’arrivée
de nos hôtes. Il était absent, et moi, je me sentais perdue loin de
lui.
J’avais soudain très peur. Peur de l’avenir ! Il me semblait
qu’un gouffre s’ouvrait sous mes pieds et m’engloutissait dans
sa gueule d’ombre. J’étais curieuse de revoir mon cousin, Illiph
et à cette idée, mon cœur battait à grands coups dans ma
poitrine.
42


III



Des murmures ! Des paroles sans suite voilà ce qui ne
cessait de sortir de la bouche de ma mère alors que nous attendions
nos hôtes sur le perron de l’entrée principale malgré la chaleur
qui brûlait notre nuque et nos bras nus. Elle articulait à peine, de
sorte que je perdais le fil de ses paroles très vite, ce qui me
permettait de laisser mon esprit vagabonder dans le parc où des
oiseaux chantaient un air joyeux. La réverbération du soleil sur
le marbre blanc de l’entrée me piquait aux yeux et la campagne
autour de moi tremblotait sous la canicule. Mon maquillage
quoique léger me gênait en fondant sur mon visage. Néanmoins,
je restais très calme pensant avec lucidité qu’Illiph ne
manifestât aucun intérêt pour ma personne même si ses lettres restaient
chaleureuses. Mon attention se focalisait sur Meg, attifée
comme une fille de la cour impériale avec capeline à ruban,
robe de taffetas rose bonbon pourvue de rubans blancs et d’une
traîne de dentelle d’une dizaine de mètres. Les paroles de Julius
me revinrent alors à l’esprit.
— Son Altesse impériale est froide et distante envers les
inconnus ! Ce n’est qu’un fat prétentieux ! m’avait-il dit d’un ton
tranquille. C’était sans doute cela qui m’avait frappée. Il
m’avait annoncé ça comme une banalité. Moi qui vivais dans un
monde si paisible à mille lieux de la cour et du pouvoir,
j’imaginais, à présent, un Illiph manipulateur et menteur à
l’opposé du gentil copain d’enfance avec lequel je m’amusais.
Ses propos m’avaient choquée car ils me décrivaient un
jeune homme différent bien loin de l’image que je m’en étais
faite. La vie nous séparait peu à peu m’enlevant tout vague
espoir de complicité nouvelle à l’aube des grandes vacances. De
toute manière, j’avais une autre personne en tête et dans mon
cœur et je comptais les semaines qui me séparaient du moment
43 où il viendrait me prendre du château pour m’emmener sur
Flora.
Néanmoins, je connaissais la véritable raison ayant emmené
l’empereur et son héritier à devancer leur arrivée sur Thalie
mais je n’osais en souffler mot ni ma mère qui ressassait sans
cesse dans sa tête le plan savamment forgé pour unir sa fille
aînée au Prince ni à ma sœur qui s’éventait avec délicatesse et
ne cessait de se repoudrer le nez pour préserver la pâleur de son
teint. Elle était très en beauté avec ce fond de teint lui donnant
l’allure d’une poupée de porcelaine.
De toute manière, elles ne m’auraient pas cru. Ces femmes
frivoles et obstinées avaient placé Illiph sur un piédestal et rien
de ce que je pourrais dire ne le déboulonnerait. Au pire, elles
me traiteraient d’affabulatrice. La vérité était que j’avais,
moimême, du mal à l’imaginer tant les propos m’avaient donné une
image choquante du prince.
Elles n’étaient que dans l’attente d’un avenir doré pour Meg
qui aurait permis à ma mère de prendre sa revanche sur son
destin de jeune fille issue d’un clan supérieur aux Goldoni qui,
en se mariant avec mon père, avait fait une mésalliance, alors
que moi, j’étais fière de porter ce nom. Et j’avais bon espoir de
le garder en épousant mon cousin. Il m’allait bien. Il sonnait
comme un rêve : promesse d’un bonheur sans faille. J’ignorais,
à cet instant, que ma vie basculerait dans un cauchemar sans fin
allant de désillusions en déceptions et que le temps n’effacerait
jamais cet instant d’attente sur le perron alors que nos hôtes ne
tarderaient pas à paraître dans un éblouissement.
Je détestais mon prénom Algina, vieillot et qui sentait la
naphtaline. Il me faisait penser aux médaillons que portent les
vieilles filles autour du cou des corsages fanés. Mon union avec
Julius renforcerait les liens du clan familial. Je ne vivrais pas un
profond déracinement : source d’angoisse pour des jeunes filles
de mon âge et de ma condition qui, en accédant au statut de
44veisha, devenaient des étrangères à leur propre famille .

44 En effet, les veishas perdent leurs noms de jeune fille et également
leurs liens de parenté avec leur clan d’origine. Leur tuteur légal est
44 Non ! Je n’étais pas du tout disposée à leur rapporter la
conversation surprise au troisième étage alors que je contemplais le
paysage, sourde à l’accélération des préparatifs pour nos hôtes
de marque. Le palier des domestiques n’était pas désert
contrairement à ce que je pensais. Des bruits de voix féminines me
parvenaient de l’autre côté de la cloison. La porte de la
buanderie était entrouverte et j’entendis distinctement trois femmes
discutaient entre elles au sujet de l’arrivée du prince héritier de
l’empire. Il faut dire à ma décharge que les trois domestiques
échangèrent d’un ton égrillard des propos gaillards sur les
mœurs du prince à la cour impériale, bien loin de l’image du
jeune garçon malicieux que je connaissais qui jouait des blagues
aux adultes. Accusant le coup violemment, je crus défaillir sur
place sous la surprise. Aussitôt, j’en voulus à Illiph de sa
faiblesse, d’avoir succombé si aisément à la tentation tout cela
pour satisfaire ses appétits sexuels. Son image de prince
charmant vola en éclat remplacée par un adolescent comme les
autres désireux de prouver à ses pairs que sa libido était active
et que ses charmes attiraient toutes les dames.
Il valait mieux que ma mère ne sache rien sinon elle aurait
eu du mal à cacher sa désapprobation devant le Prince.
Je me réjouissais, néanmoins, de revoir l’Empereur que
j’appelais affectueusement, depuis toute petite, « Grand-Père »
bien que nous ne fussions pas parents. Il faisait preuve d’une
grande tendresse et d’un grand intérêt pour ma personne, me
racontant, pour me faire rêver qu’un jour, il m’enlèverait pour
m’emmener au palais de Xandrie où je régnerais sur la cour
comme une princesse de contes de fées et que j’y porterais des
robes extraordinaires. II ne cessait de me prédire que j’y
résiderais et que des appartements avaient été préparés pour moi.
Avec affection, il me prenait sur ses genoux, me contait des
histoires de guerres et d’exploration qui me laissaient rêveuse.
C’était encore un bel homme grand, mince, au visage à l’ovale
parfait parcouru de rides profondes et verticales, au regard doux
et aux cheveux grisonnants attachés derrière sa nuque. Jeune, il
avait fait des ravages parmi la gente féminine et dégageait un

leur belle-mère et ensuite leur beau-père à qui elles doivent obéissance
sans faille.
45 charme mystérieux, quoique légèrement suranné, à cause de ses
manières polies d’un autre temps.
Avec aplomb et courage, il avait réussi à s’imposer face à
ses pairs alors que le pouvoir était vacant lors de l’abdication de
l’ex-empereur pour faits de corruption et l’irruption brutale du
tyran Durgos. S’il se montrait peu magnanime envers les
esclaves et les Indigents, il aspirait, néanmoins, à plus de justice
sociale tout en satisfaisant les caprices des hauts clans. Les
captifs de guerre étaient bien traités dans des camps modernes et
bien équipés. Il taxait les riches en redistribuant les taxes aux
couches inférieures. À part cela, je ne connaissais pas
grandchose de ses actions politiques et il me semblait qu’il n’était pas
très apprécié par les Réformistes.
Il était forcément au courant de l’écart de conduite de son
petit-fils. Ceci l’avait-il déçu ou au contraire rempli de fierté ?
Le décalage entre ce que j’avais appris sur Illiph et ce que je
connaissais m’attristait et gâchait nos futures retrouvailles.
J’avais beau essayer de me dire que toute façon, j’aurais peu
d’occasion de me retrouver en tête-à-tête avec lui pour lui
demander des explications avec les manœuvres de ma mère et de
ma sœur, je ne pouvais m’empêcher de lui en vouloir de
m’avoir déçue autant par sa conduite déréglée. Il s’était conduit
comme un goujat de première.
Je l’appris, en détail, pendant la conversation entre
domestiques qui se tenaient dans la buanderie. Il arrivait régulièrement
que les lingères trouvent refuge dans cette pièce pour colloquer
ensemble sur divers sujets auxquels je ne prêtais jamais
attention. D’habitude, la porte de leur salle commune et celle de la
buanderie étaient fermées, et je venais souvent m’y réfugier
pour contempler la haute cime des montagnes dont la couleur
variait sans cesse selon l’heure ou le temps. Des rapaces jetaient
leurs cris avant de se lancer sur leurs proies, serres en avant.
Au loin, on entrait les foins pour le bétail. Tout était paisible
contrairement aux étages en dessous.
Une des lingères, à côté, éternua ce qui attira mon attention
et aussitôt, je captai le prénom Illiph !
46 Tout ce qui touchait de près ou de loin au Prince
m’intéressait.
— Oui ! C’est parfaitement exact ! Je tiens cette information
d’une source à Xandrie ! s’exclama avec fierté Marda de sa
voix haut perchée.
— Il y a eu enquête alors ! ? s’exclama une petite voix
fraîche et naïve à la suite. Sa propriétaire avait un rhume des foins
visiblement car un nouvel éternuement ponctua sa demande.
Je tendis l’oreille, intriguée par le mot enquête, certaine
d’obtenir des nouvelles de la cour impériale car les esclaves se
délectaient des travers des grands de ce monde.
— Ça a dû être un beau ramdam au palais impérial ! s’éleva
la voix d’une jolie rousse aguicheuse au regard mutin qui ne me
plaisait guère car elle avait l’habitude de traverser les couloirs
du château en se dandinant et en jetant des œillades expressives
à la gente masculine, ce qui avait entraîné certaines difficultés
dans les couples de domestiques.
— Il a de qui tenir ! Son père en avait fait autant dans sa
jeunesse ! Il a ça dans la peau et, en plus, on dit qu’il est la
réin45carnation du Khrisna ! commenta Dolça, la gouvernante, d’un
ton docte.
C’était un mythe qu’avaient construit les membres du Grand
Sanctuaire qui décrétaient que tous les cinq siècles la Passion se
réincarnait dans un individu doué de nombreuses qualités,
puissant et doté d’une grande beauté.
Les esclaves se délectaient régulièrement des nouvelles des
nobles, critiquant leurs travers et leurs manies. Les domestiques
s’échangeaient beaucoup d’informations sur leurs maîtres
respectifs de sorte qu’ils en connaissaient bien plus sur les clans
que n’importe qui d’autre. Mais, là, à l’évidence, il s’agissait
d’un fait grave. Je n’avais pas la certitude qu’elles parlaient
bien du Prince alors je restais là derrière la porte, le cœur
battant, attentive.

45 Divinité de la passion. Se réincarnerait tous les cinq siècles pour
donner une nouvelle directive au destin de l’empire.
47 Jusqu’à présent, jamais je n’avais agi ainsi. Les domestiques,
je les respectais même dans leurs confidences et je n’étais pas
plus en droit de les juger que n’importe qui en ce monde ! Les
bonnes avaient le droit de discuter dans la journée comme bon
leur semblait : tant que le travail était fait dans les temps. Après
tout, elles avaient peu de distractions et mes parents fermaient
les yeux sur leurs temps de pause à rallonge. Je n’allais jamais
m’immiscer dans leurs conversations ou leurs jeux craignant de
les mettre mal à l’aise.
— L’empereur l’a su et a préféré quitter la cour aussitôt !
ajouta Marda, triomphante sous les exclamations de son
auditoire suspendue à ses lèvres pour ne pas perdre une miette de
ses révélations croustillantes.
Par la porte entrebâillée, je les voyais distinctement formant
un cercle autour de la jeune femme rousse au regard brillant,
fière de dispenser son savoir à ses collègues. Elle exerçait
d’ailleurs, la même attraction chez le sexe dit fort car elle savait
se rendre agréable et indispensable en toutes occasions.
— Il l’a surpris en train de faire de la gymnastique, mais pas
de celle qu’on pratique habituellement chez les Jemens !
expliqua la rousse avec son air mutin alors que les jeunes femmes
gloussaient.
— Enfin, devrais-je dire plutôt des acrobaties ! Il ne faut pas
oublier que c’est un thaï ! ajouta-t-elle ravie de son mot d’esprit.
Un bruit grossier s’échappa de sa bouche vulgaire, suivi
d’éclats de rires moqueurs.
Oh ! Comme j’avais envie de lui effacer son air supérieur à
tout jamais !
— Il paraît qu’elle a dix ans de plus que lui et qu’elle n’en
était pas à son premier coup d’essai ! Toutes ses parures et ses
crèmes ne l’ont pas empêchée de se défraîchir. Néanmoins,
pour un jeune homme inexpérimenté de quatorze ans, cela
suffisait pour ce qu’il avait à y faire ! expliqua la colporteuse ravie.
— Avec qui il a… ? demanda Dolça.
48 46— Avec la na-pontesse de Lanfloss ! lâcha Marda dans un
souffle.
J’enfonçai les ongles dans ma paume, au point de me faire
saigner, ne comprenant pas pourquoi cette nouvelle me
transperçait le cœur.
— Mais le prince n’a que quatorze ans ! s’indigna Dolça que
son grand âge rendait plus sage que ses compagnes.
Marda se plaisait à raconter l’incident avec tous les détails,
les inventant s’il le fallait, mais pour moi qui n’avais que
quatorze ans et ne connaissais rien aux choses de l’amour, j’étais
horrifiée, le souffle court tenant à peine sur mes jambes
imaginant Illiph dans les bras de cette femme mariée, de cette
napontesse expérimentée en train de faire ce que cette femme
racontait avec délices, entrecoupée par les rires obscènes de ses
compagnes. Je chiffonnai nerveusement ma chemise au point
d’en faire un accroc.
Dans la solitude de ce salon aux fenêtres ouvertes, des
images dégoûtantes m’arrivaient que j’eusse voulu chasser à tout
prix sans y parvenir ; comme des fantômes voluptueux, elles
s’accrochaient aux murs de grès et aux portes pleines. Ma
timidité m’avait rendu bien ignorante des choses de l’amour et bien
que j’eusse vu les bêtes dans la nature copuler ensemble, je
n’imaginais pas un homme et une femme faire la même chose.
Je souhaitais que Marda se tût enfin, mais le récit continuait
sous les rires et les exclamations de ces sottes que je haïssais
soudain avec une violence inconnue. La jeune lingère se
délectait de ce compte rendu, devenant la star de toutes ces
domestiques dont la pauvre vie se résumait à effectuer des
tâches ingrates sans perspective d’évolution.
Je soupirai résignée.
Illiph ! Illiph ! Qu’as-tu donc fait ? Je me lamentais
intérieurement. Il était devenu un étranger, un jeune homme sans doute
désinvolte et séducteur bien loin de celui de mes souvenirs.

46 Équivalent de comtesse.
49 Et je restais là, derrière la porte entrouverte recevant ses
phrases en pleine figure, incapable de fuir.
Je réprimais une envie de pleurer.
J’étouffais.
J’avais besoin de prendre l’air.
Il avait donc tant changé depuis deux ans !
— Le mari a découvert la liaison ! Il paraît que c’était un
compagnon d’arme de Lisio Ucelly. L’empereur a dû verser des
dommages et intérêts au clan. Il a nommé Lanfloss, gouverneur
d’une planète dans la Bordure pour l’éloigner de la cour et ainsi,
étouffer l’affaire, ajouta Marda une fois son rire calmé.
— Ça a dû être un beau scandale ! s’exclama la troisième
lingère, une blonde aux joues roses et à l’air stupide.
— Eh bien ça promet ! Je plains sa future femme ! Elle
n’aura pas la vie facile en étant trompée régulièrement !
constata Dolça.
Pauvre ! Pauvre Meg !
— Paraît-il qu’il n’est pas fier de son exploit et qu’il prétend
que c’est la na-pontesse qu’il l’aurait forcé ! Même pas capable
de reconnaître ses fautes ! Non mais vous entendez ça ! Une
femme forçant un jeune homme ! Elle était son amante ! Point à
la ligne ! Il la voulait et ensuite, quand il n’a eu plus besoin
d’elle, il l’a rejetée ! s’écria Marda en faisant entendre à
nouveau son rire grossier.
— C’est pour donner le change devant son grand-père ! Je
n’échangerais pas ma place contre celle de sa future épouse !
Croyez-moi ! Ces nobles se croient tout permis ! ajouta la
gouvernante d’un ton sans appel dont les paroles cinglantes me
frappèrent de plein fouet. Après tout, j’appartenais à cette caste
même si mon clan ne pouvait rivaliser avec les Ucelly.
— S’il n’est plus puceau, ça ouvre des perspectives
intéressantes ! s’exclama la rousse vulgaire d’un air rêveur.
Mon attention se concentra sur elle. Elle arborait sur son
visage un air mutin qui ne me plaisait guère.
50 — Ne rêve pas, ma belle ! Tu as beau maîtriser l’art de
séduire ! Tu es humaine ! Il ne s’abaissera jamais à coucher avec
l’une d’entre nous ! la réprimanda Dolça. Et ne t’avise pas de
lui tourner la tête ! On est dans une maison respectable ici !
Mets-toi ça dans le crâne ! Et puis, Madame veut qu’il devienne
le mari de Mademoiselle Meg.
Mes cheveux se dressaient sur la tête. Livide, le miroir au
tain abîmé accroché au mur en face de moi, me renvoyait
l’image d’une jeune fille empreinte d’un profond chagrin.
L’apparition de cet élément de la vie de mon cousin me le
faisait voir comme un étranger. Rien ne serait plus jamais comme
avant. Je décidai de fermer mon cœur à Illiph, désirant plus que
tout le rayer de ma vie et ravie d’avoir donné ma main à Julius.
Nos destinées allaient se séparer et c’était une bonne chose.
Néanmoins, je songeais à Meg ! Et si elle l’épousait ?
Cependant, je me demandais, en même temps, si cette
histoire était réelle. De nombreuses anecdotes couraient sur la cour
impériale et la plupart se révélaient fausses. Avait-on bien
compris ce qui se passait au juste ? Est-ce qu’on n’avait pas
exagéré ? Avais-je le droit de le juger sans entendre sa version
des faits ? Depuis quand je prenais pour argent comptant tout ce
qu’on racontait, surtout des propos de seconde main, sans
analyse ? Et même si tout ceci était réel quelle importance ? Je
n’étais qu’une vague cousine n’appartenant pas à son clan, ni la
cour impériale. Je n’étais presque pas de sa caste : celle de la
haute noblesse. Seule, Meg en souffrirait si jamais, elle devenait
sa femme, étant obligée de subir la compagnie de ses amantes.
Mais après tout, je ne m’entendais guère avec elle. Et au fond,
je me demandais si une fois princesse impériale, elle ne
m’oublierait pas tout simplement.
Plus j’y pensais et plus je trouvais ma première réaction
exagérée.
L’image de mon jeune camarade de jeux, ouvert et innocent,
restait ancrée dans mon esprit. Peut-être n’était-ce que mon
imagination qui embellissait mes souvenirs les transformant en
allégorie de l’insouciante jeunesse ? À coup sûr, ce garçon avait
disparu au profit d’un jeune noble arrogant, fier et supérieur !
51 — Oui ! Bien entendu que je suis impatiente ! s’exclama
Meg en répondant à une question de notre mère ce qui me fit
sortir de mes réflexions.
Comment devais-je me comporter en présence d’Illiph ? En
feignant l’indifférence ou bien en l’accueillant comme si de rien
n’était ?
— N’oublie pas ! Il faut que tu accroches son attention
immédiatement ! lui recommanda-t-elle bien déterminée à mettre
sa fille dans le lit du Prince héritier le plus vite possible. Il faut
que tu t’appliques à rester toujours à ses côtés pour qu’il t’ait
tout le temps sous les yeux.
Ceci expliquait le décolleté plongeant du corsage de ma
sœur et son maquillage forcé. Néanmoins, cette dernière n’était
pas aussi l’aise qu’elle aurait dû l’être parce qu’elle n’arrêtait de
remonter son haut pour couvrir sa poitrine. À l’instant décisif,
comment se comporterait-elle ? De plus, elle lançait des regards
en coin à ma mère, indiquant par là qu’elle ne lui obéissait qu’à
contrecœur.
Le téléphone se mit à grésiller nous faisant sursauter.
Probablement encore des médias qui souhaitaient interviewer nos
futurs hôtes ! Depuis l’annonce de leur arrivée, il n’arrêtait pas
de sonner. Le visage de ma sœur s’éclaircit avec le départ
précipité de ma mère à l’intérieur du château. Les traits de son
visage se détendirent et je la vis même me lancer un regard
encourageant. La jeune fille essuya son front avec un mouchoir
et me sourit. Avec le soleil, et ce malgré le chapeau à larges
bords posé sur sa tête, sa face ruisselait de sueur. La lueur dans
ses yeux pleine de chaleur et d’affection à mon adresse
s’éteignit bien vite quand ma mère revint sourcils froncés, l’air
contrarié. Ce moment d’exception était passé en un éclair et je
doutais même l’avoir vécu.
Mes parents se démenaient pour éviter tout opportun au
château, en particulier, les journalistes. Il était hors de question que
des inconnus viennent troubler la tranquillité de nos hôtes.
— Ces journalistes ! Encore un qui veut rencontrer
l’empereur pour connaître la raison de son arrivée avancée. Ces
chroniqueurs ne sont que des charognards toujours à l’affût
52 d’un scandale. Comme si je savais moi pourquoi ils arrivent
plus tôt ! tempêta ma mère, sourcils froncés.
Bien sûr, elle ignorait tout et ne réalisait pas l’importance de
cette nouvelle ni la raison de l’acharnement des médias à ce
sujet ! Avec ardeur, elle s’empressa de corriger les
imperfections de son teint. Comme à son habitude, ce que pensaient les
autres ne l’intéressait guère.
Énervée par cette interruption, ma mère s’en prit à nous
deux. À moi, elle me reprocha de ne pas avoir lissé ma
chevelure qui ondulait sous la lumière ce qui donnait le plus mauvais
effet ! (Il est vrai qu’à la puissante clarté du soleil, je devais
avoir l’air d’un fantôme avec mon teint pâle et mes cheveux
noir corbeau). À Meg ensuite, à qui elle ordonna de se montrer
entreprenante envers son cousin dès son arrivée. Elle allait de
l’une à l’autre vérifier nos tenues haute couture, peu pratiques et
surtout qui détonaient dans ce paysage rural et nos mines, en
véritable soldat. Il était peu probable que nos hôtes portent des
costumes guindés car je les avais toujours connus habillés en
décontracté. Elle tournoyait dans une grande envolée de jupons
laissant derrière elle une fragrance de patchouli qui m’écœurait
et ne cessait de répéter ses recommandations jusqu’à nous
casser les oreilles. Je n’osais même pas m’appuyer contre le perron
de pierre pour me reposer de peur de salir ma robe.
Meg, quant à elle, ne disait rien en parfaite soumise.
— D’abord, la révérence, qu’il voie bien ton décolleté !
ajouta-t-elle sans considération pour la pudeur de sa fille.
— Puis tu lui tendras ta main à baiser ! Je proposerai une
promenade dans le parc où je veillerai à ce qu’on vous laisse
seuls ! répéta-t-elle pour la énième fois.
Les paysages dans le lointain tremblotaient sous la chaleur.
Des gouttes de sueur dégoulinaient sur mes yeux. Je ne cessais
de m’éponger le front priant pour que ce supplice prît fin. Je
leur en voulais à mes parents de m’obliger à subir ce calvaire
alors que je ne devrais jouer aucun rôle dans cette histoire.
Yorg intervint, alors, pour nous annoncer l’arrivée de
véhicules.
53 En effet, sur la longue piste de la vallée, un nuage de
poussière était apparu qui se rapprochait de nous. Une suite
47discontinue de cinq glisseurs défilait dérangeant la tranquillité
des lieux. Des oiseaux volaient à leur hauteur déployant leurs
grandes ailes sombres au-dessus des véhicules.
— Tiens-toi prête, chérie ! ordonna ma mère en s’adressant à
Meg.
Cette dernière adopta une pose avantageuse mettant en
valeur sa poitrine ronde et son décolleté charmant. Ainsi, elle avait
de l’allure et beaucoup de charme. Face à elle, je devais avoir
l’air d’une gamine déguisée en femme, mal à l’aise comme à
mon habitude, dans une tenue trop guindée.
Les cinq véhicules se posèrent dans la cour dans un
grondement sourd.
Du plus grand d’entre eux surgit un petit homme en livrée
noir et or qui ouvrit la porte à l’arrière pour livrer passage à
l’empereur dont je reconnus immédiatement la chevelure grise
terminée par un catogan. Deux gardes l’entourèrent aussitôt
sans le saluer. Il portait un costume beige, avec le cou noué
d’une lavallière rouge et jouait avec une canne au pommeau
d’or. Des rides couraient sur ses joues creuses et des pattes
d’oie étaient dessinées autour de ses yeux.
Illiph sortit ensuite et se plaça à ses côtés. Visiblement, ce
n’était plus un enfant avec sa haute taille atteignant son
grandpère aux épaules, son visage aux traits fins et bien
proportionnés encadré par une longue chevelure blonde nouée par un
ruban. Sa silhouette fine et athlétique indiquait un chevalier qui
entretenait sa forme physique régulièrement. Il portait
également un costume beige mais avec une chemise à jabot lui
donnant une allure distinguée.
Il était beau, très beau ! J’avais quitté un jeune garçon
mignon au regard rieur et je retrouvais une espèce de rêve
d’homme aux traits d’une finesse extrême avec une touche de
féminité qui ne jurait pas trop avec sa virilité.

47 Véhicules volants
54 Tantôt, je lui en voulais de faire battre mon cœur, tantôt je
remerciais d’avoir la chance de me trouver là, à quelques pas de
lui, presque à le toucher. Il s’avança avec un air résolu sur son
visage sans cesser de me fixer d’un regard ! Oh ce regard ! Il
me vrille le cœur et allume un feu au fond de moi !
J’eus même l’impression qu’il m’adressait une œillade
expressive. Mais je dus me laisser abuser par la chaleur.
O comme j’aurais envie de l’embrasser ! De poser mes
lèvres sur ses lèvres sensuelles qui s’avançaient vers moi !
Je succombais ! Je venais de comprendre, pour mon
malheur, que je l’aimais !!! Que je l’avais toujours aimé.
55


IV



J’étais pressée de quitter les lieux de peur que mon trouble
ne se remarque.
Je prenais garde de rester à l’écart et ne pas le regarder car
j’avais peur que mes sentiments fussent trop visibles. J’avais
dévié légèrement ma chaise pour ne pas qu’il se trouve dans
mon champ de vision. Personne ne devait savoir ! Il me fallait
enfouir tout au fond de mon cœur meurtri ces sentiments qui me
tordaient le cœur ! Oui ! Les oublier !!! De toute façon, je
n’étais pas à la hauteur de son amour ! Je n’étais pas capable de
me dresser à son niveau. Je n’avais ni l’allure ni la grâce d’une
fille de la haute noblesse ! Seule, Meg était susceptible de
l’intéresser : une fille belle, élégante qui savait parler en public,
qui trouvait les mots justes pour intéresser son auditoire ou pour
entretenir une conversation ! Elle connaissait des expressions
diverses et pleines d’esprit pour captiver un auditoire. Elle
brillerait, certainement, en tenant un salon impérial. Contrairement
à une sauvage telle que moi ! Je me sentais comme une
ignorante incapable de sortir une idée alors que je connaissais tant
de choses ! Je n’étais qu’une jeune fille romantique, douce et
rêvant d’une petite vie de femme d’intérieur sans surprises ! Je
me sentais insignifiante !
Si jamais il me choisissait, ce dont je doutais fortement, je ne
serais qu’un fardeau comme pour mes parents ! Un paquet
qu’on trimballe sans conviction ne sachant pas quoi en faire.
Autour de la table sous les grands arbres pour se protéger de
la canicule, nos hôtes étaient assis en notre compagnie pour
déguster des rafraîchissements. Une dizaine de gardes
impériaux s’étaient dispersés dans le parc pour surveiller les lieux et
ainsi, garantir la tranquillité de nos hôtes de marque. Mon père
les avait accueillis au spatioport noir de monde où l’empereur et
57 son petit-fils avaient eu droit à une ovation de la part des
Thaliens ravis de cette visite si loin de Sefal.
— Qui aurait dit qu’à la place de cette gamine délurée, je
retrouverais une charmante jeune fille ! s’exclama Grand-Père en
se tournant dans ma direction, me tirant de mes tristes pensées.
— Charmante ! Il est vrai ! renchérit Illiph alors que je
baissais le front, troublée par ce compliment.
Tous les regards, alors, convergèrent vers moi. Je ne voyais
que mes pieds chaussés d’escarpins rouges et blancs que Meg
m’avait prêtés, assortis à ma robe blanche à pois rouges.
L’empereur se montrait, encore une fois, galant avec moi ce
qui me changeait de l’habituelle indifférence de mes parents.
Aussitôt, ma mère enchaîna disant que oui, j’étais ravissante
mais que Meg l’était également et elle ne cessa de vanter les
qualités de son aînée au point que je crus lire un brin
d’agacement dans le regard du Prince. Les attributs de ma sœur
se trouvaient à porter de ses yeux mais il n’y prêtait guère
attention. Je ne devais pas le regarder, surtout pas ! Mon cœur battait
la chamade ! J’avais chaud et j’étais persuadée que mon
embarras devait être visible malgré toutes mes précautions.
Néanmoins, Illiph me cherchait des yeux au risque d’attraper
un torticolis. À plusieurs reprises, il essaya d’attirer mon
attention mais je me dérobais volontairement préférant examiner
l’herbe tondue avec soins par notre équipe de jardiniers. Les De
Vallis semblaient se détendre au fur et à mesure que les minutes
passaient comme si la carapace de leur vie publique, peu à peu,
disparaissait pour laisser place à leur véritable personnalité.
— Thalie est comme un rêve ! J’ai tellement désiré revenir
ici ! Quel bonheur d’être loin de la cour, avec une escorte
réduite ! Ici, on a l’impression qu’aucun ennui ne peut nous
atteindre ! s’exclama l’empereur en se tournant vers son
petitfils qui rougit soudain.
58 48Ma mère proposa du o’cha à nouveau, sentant une gêne
s’installer et elle enchaîna sur les visites officielles auxquelles
nos hôtes devaient s’astreindre tout de même.
— Bah ! Le programme sera singulièrement allégé ! À
dessein, j’imagine ! Vous avez bien organisé les choses et je vous
en remercie ! répliqua Béran de Vallis, l’empereur avec un
sourire chaleureux à l’adresse de mon père qui se rengorgea sur le
compliment.
Bizarrement, il ne cessait pas de me dévisager avec intérêt
semblant lire au fond de moi et devinant le reste. Cela ne lui
avait pas échappé que ma mère avait placé Meg près de son
petit-fils et qu’on m’avait reléguée loin de lui. La différence de
traitement entre nous deux l’amusait-il ? Un sourire était apparu
sur ses lèvres mais il s’était tu. Se doutait-il du plan de ma
mère ? Et si oui, qu’en pensait-il ? Il était possible qu’il comprît
même l’origine de mon trouble.
Je songeais qu’elle ne devait pas être la seule à tenter sa
chance. Il était probable que tous les clans alignaient leurs
candidates pour décrocher le titre de princesse impériale sans
demander l’avis de leurs filles d’ailleurs. Toute la noblesse avait
dû prendre des paris sur le nom de la future épouse.
Tout cela m’écœurait. Les nobles s’amusaient d’un rien,
méprisant les sentiments et les volontés de leurs filles ne se
souciant pas de leurs avis, les jetant en pâture à un adolescent
de quatorze ans qui contrôlait difficilement sa libido. Si jamais,
il me prenait l’envie de faire de la politique, je songerais
également à m’occuper de la condition féminine, de toutes ces jeunes
filles qu’on force à devenir veisha pour enfanter des rejetons
parfaits sans se soucier de leurs sentiments.
Combien de drames étouffés dans ses clans alors que la
plupart des jeunes filles étaient violées lors de l’épreuve des trois
nuits car les jeunes gens à la libido bridée par leur éducation de
chevalier se déchaînaient sur la jeune fille choisie par le clan la
considérant comme une récompense après tant de sacrifices ?
Les mélodrames du RSO étaient emplis d’histoire de jeunes fil-

48 Du thé
59 les nobles forcées d’épouser un homme qu’elles n’aimaient pas.
Des jeunes filles obligées à renoncer leur véritable amour par la
volonté d’un clan !
Moi, j’avais beaucoup de chance. J’éprouvais de la tendresse
pour Julius et ce dernier m’aimait d’une affection sincère et
profonde. Mais ce ne serait jamais ce que je ressentais pour
Illiph cette espèce de douleur délicieuse qui me prenait au
basventre et remontait jusqu’à ma poitrine me rendant
mélancolique à l’idée que jamais il ne poserait ses lèvres sur les miennes.
Cependant, il m’était permis de rêver !
Ma mère s’était sans doute rendu compte de l’attitude
d’Illiph car son visage se rembrunit. Ce dernier semblait
prendre un malin plaisir à lui répondre du bout des lèvres et à se
désintéresser de Meg pour tenter d’attirer mon attention. Moi,
j’essayais de ne pas le fixer de peur de rougir comme une idiote
en succombant à son charme. Il ne cessait de me faire signe
d’abandonner la table mais je ne me voyais mal accéder à son
désir sachant que ma mère n’aurait pas toléré un tel écart de
conduite surtout en présence de tels invités. Mon ambition était
de disparaître au plus vite dans ma chambre pour leur laisser le
champ libre et de tenter de calmer les battements de mon cœur.
Je ne disais pas un mot pour mieux écouter les paroles de
Grand-Père qui ne cessait de louer Thalie, ses vallées profondes
et ses lacs aux eaux scintillantes tant reproduits par des artistes
peintres de renom.
Meg me jetait des regards haineux s’étant aperçue de
l’intérêt que me portait Illiph. Je résistais tant bien que mal à la
tentation de me tourner vers mon cousin et de répondre à ses
regards appuyés et à ses sourires.
Ce fut alors, à cet instant, que l’infirmière de l’empereur vint
le prévenir que c’était l’heure de sa piqûre et il obtempéra en
maugréant, suivant la dame d’un certain âge aux cheveux courts
et gris qui le couvait du regard. J’appris, bien plus tard, qu’elle
était également sa compagne mais cela ne me choqua guère car
elle avait son âge et se montrait très maternelle envers lui.
Je profitai de cet intermède pour abandonner les convives.
Illiph m’imita, soulagé, pourvu de son air malicieux annonçant
60 que son séjour ici ne se déroulerait pas comme ma mère l’avait
prévu. Brusquement, je me retrouvais avec le camarade de jeux
de mon enfance, toujours prêt à jouer des tours pendables aux
adultes.
C’était le moment ou jamais de filer discrètement sous le
regard noir de ma sœur aînée qui n’osa pas intervenir pour nous
retenir. À cet instant, je ne me doutais pas du tout du tour que
me jouerait le destin. Mes parents avaient quitté les lieux
vaquant à leurs occupations ; celle de ma mère consistant à donner
des ordres pour le repas de ce soir. Les consignes de sécurité
étaient dévolues à mon père qui se mit à la recherche du chef
des gardes venu de Sefal.
Meg se résigna à voir Illiph me rejoindre sur le perron avec
un air empressé, ne se doutant pas que j’étais sa rivale, ayant
toujours vu le prince se comporter comme un frère avec moi.
Grimpant sur la terrasse que l’ombre envahissait enfin, il
considéra avec bienveillance la campagne environnante appréciant le
calme et l’harmonie qui s’en dégageaient.
— Ce n’est pas trop tôt ! Je perdais patience ! me dit-il enfin
en soupirant.
— Je le suppose à voir la tête que tu as faite ! constatai-je en
souriant alors qu’il se détendait.
— Qu’est-ce que me veut ta sœur ? Elle n’a pas cessé de me
coller.
— Ah bon ! Je n’ai pas remarqué ! mentis-je effrontément.
— Je ne suis pas idiot ! J’ai quatorze ans et elle seize ! Elle
est ma cousine du côté maternel ! Tu crois que je n’ai pas
compris ! me répliqua-t-il sèchement. Ses yeux lançaient des éclairs
de colère vite dissipé quand ils se posèrent sur moi. Ils brillaient
d’une étrange intensité et je n’osais pas le fixer de peur qu’il ne
remarquât mon trouble.
Il en avait assez d’être sans cesse l’objet des avances des
jeunes filles nobles qui lutinaient autour de lui sans qu’il puisse
avoir une conversation normale avec elle.
— Je ne suis pas un trophée de guerre ! Je suis un jeune
homme avec un cœur et un cerveau. Je ne peux pas épouser la
61 49première venue qui se glissera dans mon lit ! s’indigna-t-il. Tu
ne peux pas imaginer la pression que je subis.
Il me disait cela avec de tels accents de vérité que je le
pensais sincère. Soudain, un vent se leva rafraîchissant, de manière
inattendue, l’atmosphère. Des nuages lourds s’amoncelaient
audessus de nous annonçant une tempête. Des bourrasques de vent
brutalement balayèrent les tasses et les sous-tasses posées sur la
table du salon d’été que des servantes s’empressaient de
débarrasser.
— Tu n’as pas changé ! Tu es restée telle que dans mes
souvenirs ! m’avoua-t-il brusquement en détournant les yeux, les
joues rouges.
Mon cœur se mit à cogner violemment dans ma poitrine.
Une douce chaleur m’envahit. Pourquoi me dire cela ? Pourquoi
se montrait-il gêné, soudain ? Éprouvait-il la même chose que
moi ? Étais-je victime de mon imagination ?
— Viens ! On va les rejoindre sinon ils vont se poser des
questions ! Et ça ne m’arrangerait pas. Je suis persuadé que ta
mère ne va pas cesser de me vanter les qualités de ta sœur !
ajouta-t-il, brusquement résigné.
Et me prenant par la main, il m’entraîna à l’intérieur du
château dans un des salons où mes parents s’étaient réfugiés de
peur de prendre la pluie.
La soirée s’annonçait grise et on donna le souper dans la
salle à manger aux hautes fenêtres ouvertes pour laisser entrer la
fraîcheur. Ces retrouvailles ne furent pas gâchées par le mauvais
temps.
En nous voyant entrer côte à côte, ma mère nous jeta un
regard surpris mais se tut réservant ses reproches sans doute en
tête-à-tête. Je n’osais penser à ses admonestations auxquelles
j’aurais droit après le repas. On annonça le dîner.

49 Comme le prince est déjà thaï, on considère alors que sa veisha sera
la première fille vierge fille de thaï, elle-même, avec laquelle il aura
des rapports sexuels.
62 L’orage éclata alors noyant le paysage dans une brume
mouillée. Les grains de haute saison étaient souvent violents
mais ne duraient pas. La pluie s’écrasait sur les vitres fermées,
par des domestiques empressés, et des suspenseurs éclairaient la
scène.
J’étais encore sous le coup de l’émotion suscitée par cette
étrange phrase d’Illiph sur le perron, son ton ému, sa gêne ainsi
que par la manière particulière qu’il avait eue de me saisir la
main au moment de rentrer. Tout cela m’empêchait de me
concentrer sur la conversation engagée entre Grand-père et mon
père qui parlaient politique. Prise de remords néanmoins, en
songeant à Julius, je me plaçai le plus loin possible du Prince et
Meg en profita pour regagner l’attention du jeune homme en
l’étourdissant de son bavardage.
Il me jeta un regard surpris et plein de reproche mais je tins
bon et ne desserrai pas les lèvres. Tout le long du repas, il ne
cessa de me fixer, d’attirer mon attention en m’interpellant sur
divers sujets suscitant l’amusement chez l’Empereur qui
assistait à la scène avec un petit sourire affiché sur son visage ridé.
Je ne mangeais guère beaucoup le soir ayant plutôt l’habitude
de prendre une collation mais là, contrariée, je ne touchai qu’à
peine à mes assiettes.
Cette soirée allait être gravée dans ma mémoire comme
l’une des dernières que je passerais avec sérénité sans me douter
de ce qui se préparait contre moi. Plus ma sœur s’obstinait à
attirer l’attention du Prince, plus ce dernier me fixait avec
intensité. Je m’appliquais à ne pas soutenir son regard mais cet
exercice s’avérait difficile surtout que je ne pouvais pas résister
à la tentation d’y répondre. Les convives mangeaient avec
sérieux et le bruit de leur mastication était couvert par celui de
l’orage qui grondait tout autour de nous rendant l’atmosphère
électrique.
— Dommage ! Il faisait si beau ! soupira Grand-Père.
— J’ai horreur des orages ! s’exclama Meg frissonnante.
63 — Sur Sefal, il y a de magnifiques ouragans sur la Mer de
50Cristal ! commenta l’empereur.
Le repas se poursuivit sans incident et la conversation roula
sur la Capitale, sur les merveilles de Xandrie, cette ville
tentaculaire composée de quartiers très contrastés qui faisaient son
charme. À la fin, alors que nous avions quitté la table, je sentis
qu’on m’entraînait vers la porte. Illiph annonça qu’il souhaitait
regagner ses appartements et me glissa à l’oreille qu’il aimerait
que je le suive.
Je lui rétorquai, discrètement, que nous n’étions plus des
enfants et qu’il était hors de question que je me rende dans sa
chambre.
Dans le couloir, loin des oreilles curieuses, il me demanda
s’il avait tant changé que ça pour que je me méfie de lui et il
prit un air si malheureux que je cédai bien à contrecœur.
Nous habitions tous au même étage et l’aile ouest était
réservée à nos invités.
J’étais surprise et effrayée. Nous n’étions plus des enfants
mais deux adolescents presque des adultes. Bambins, nous
passions la nuit dans l’une ou l’autre chambre à nous taquiner l’un
et l’autre.
Heureusement, personne à part moi, n’avait remarqué son
invitation déguisée qui m’effrayait car mon imagination
galopante me faisait entrevoir un piège.
Le château de mon enfance appartenait à ma grand-mère
maternelle : Tessa Maroni que mon père avait obtenu lors de
versements en viager. À l’origine, c’était une bastille servant à
défendre les colons jemens contre les autochtones sauvages.
Mais il y avait bien des siècles qu’ils avaient disparu. Les pièces
avaient gardé leurs décors anciens avec des dorures et des
lambris bleutés, des hauts plafonds couverts de fresques
symboliques. Ma chambre, seule, avait été repeinte en blanc
pour y camoufler des peintures guerrières peu appropriées à
mon goût. Mon père avait contracté des dettes qu’il remboursait
avec peine. Cette charge pesait lourd dans le budget de la fa-

50 Océan unique de Sefal. Il borde Xandrie.
64 mille. Il espérait se renflouer avec le mariage de sa fille aînée et
du Prince héritier ce qui lui permettrait d’acquérir un titre et des
revenus importants. Une alliance impériale ouvrirait de
nombreuses portes à tout le clan. En connaissant la situation, il
m’était difficile de contrecarrer les plans de mes parents
néanmoins, je me rendis dans les appartements du Prince en
m’immobilisant devant la porte de sa chambre, le cœur battant,
emplie de remords au sujet de Julius. Consciente de me trouver
sur un terrain dangereux mais emportée par le désir et le
bonheur de me trouver près de lui, je n’arrivais pas à me raisonner,
à me dire que j’étais folle, que je risquais d’aller au-devant
d’une grande déception car il était évident qu’il m’appréciait
comme amie et confidente et sans plus. Néanmoins, sa phrase
sur le perron me trottait dans la tête.
Le Prince m’attendait en robe de chambre, une longue veste
de kimono noire brodée de fleurs, avec un air extatique sur son
visage me faisant perdre le peu de raison qui me restait encore.
Son regard était toujours aussi brillant et énigmatique que
jamais.
— Enfin seuls ! Pas trop tôt ! me dit-il soulagé à mon
arrivée.
— Mais tu es en kimono ! m’exclamai-je en ouvrant de
grands yeux, le cœur battant, alors que la folle idée qu’il
m’avait attirée pour des desseins inavouables me traversait
l’esprit, me laissant sur la défensive.
— Oui ! Tu ne comptais pas que je te reçoive nu !
rétorquat-il avec un brin de malice dans les yeux.
— Nu ! Tu dors nu ! ?
— Oui ! La plupart du temps ! m’avoua-t-il en détournant le
front, rougissant ce qui ne contribua pas à me rassurer quant à
ses intentions.
Néanmoins, je ne me décidais pas à tourner les talons
comme si je souhaitais partager encore avec le futur empereur
ces instants privilégiés.
La pluie ne cessait de tambouriner contre les carreaux mais
le tonnerre s’était tu. Je pris place avec lui sur le sofa tournant le
65 dos au lit à baldaquin tendu d’or et de pourpre rappelant qu’il
s’agissait de la chambre d’une princesse impériale : sa mère
avant qu’elle ne quitte Thalie.
— Ta mère et ta sœur, elles y tiennent à cette union ! Elles
n’ont que ça en tête ! commenta-t-il en souriant. Meg n’a pas
cessé, pendant tout le repas, de me baratiner sous la surveillance
de ta mère. On voit qu’elle n’agit pas de manière naturelle et ça
fausse son jeu.
Au-dessus de la cheminée était accroché le portrait de deux
sœurs : ma mère et ma tante, la mère d’Illiph, une grande dame
blonde à l’air doux et très belle, assise au bord d’une table de
jardin, ses longs cheveux épars sur ses fines épaules, tenait un
livre dans sa main, le coude appuyé contre le rebord. Les lèvres
closes et le regard perdu dans le vague, elle semblait être une
apparition. Suza et Alba étaient gravées en lettres dorées sur le
cadre. Chaque année, sur Thalie, on commémorait sa disparition
pour ne pas oublier qu’elle avait été l’enfant de la planète avant
de s’envoler pour Sefal. Toute la pièce se rappelait au souvenir
de cette princesse trop tôt décédée. Sa chambre était tendue de
myosotis et de fleurs de neige ; des bouquets de fleurs séchées
étaient posés sur la commode et sur la console où reposait son
coffre de correspondance. Le lit, à l’alcôve bleu clair, sur une
estrade avait ses rideaux tirés.
— Tu as bien reçu mes messages ? me demanda-t-il.
J’avoue. J’ai peu espacé ces derniers temps ! Mes billets étaient
de plus en plus courts. Je tenais réellement, néanmoins, à
t’écrire de peur que tu ne m’oublies.
Je le dévisageai, surprise, alors qu’il prenait place à mes
côtés. Je le voyais de profil, sa tête reposant dans sa main, l’air
rêveur comme sa mère dans le tableau. Il semblait peser ses
mots de crainte de me froisser.
— Il y a peu de chance que je t’oublie ! lui rétorquai-je, en
m’efforçant de rester calme.
Il baissa le front, gêné. Un long silence s’installa. Ses
cheveux blonds masquaient en partie la rougeur à ses joues.
Moimême, je me sentais gagner par l’émotion mais je tins bon par
égard pour Julius à qui j’avais donné ma parole.
66 Moi, je fixais sans les voir vraiment les chenets argentés
dans l’âtre éteint, en pensant à la conversation des esclaves de
ce matin. Leurs paroles surprises, par hasard, était-il un moyen
mis par la Destinée pour m’avertir du danger dans lequel je me
trouvais, à rester seule, dans sa chambre avec lui ? Cependant,
ses paroles, « j’avais peur que tu ne m’oublies ! », ses joues
rouges, sa gêne ! Qu’est-ce que cela signifiait ? Était-ce un
moyen de me faire succomber ? Était-il en train de me
manipuler pour se payer du bon temps avec moi, moi la naïve jeune
fille de province ! Une proie facile !
— Peu importe, je suis ravi d’être là près de toi ! me dit-il
alors le regard brillant et un sourire aux lèvres, se rapprochant
ostensiblement de moi.
Je me sentais à sa merci. Néanmoins, avec grâce, j’inclinai la
tête préférant faire comme si de rien n’était. Je n’osais bouger
un orteil de peur qu’il crût à une invitation de ma part, mais en
même temps, l’envie de succomber se faisait plus forte. Je
l’adorais de plus en plus. Ses lèvres sensuelles, ses grandes
mains d’artiste, ses longs cheveux blonds noués à l’arrière. Ses
yeux ne cessaient de me fixer avec intensité.
J’étais seule avec lui. Tout le monde ignorait ma présence
dans sa chambre. L’entourage ne se doutait de rien. Tous
avaient regagné leurs chambres. Et le château plongeait dans le
silence.
— J’ai de tas de choses à te dire ! ajouta-t-il en me fixant
langoureusement, rapprochant son visage du mien. Droite
comme un i, je m’efforçais de me tenir coite sans signe
d’encouragement de sa part.
Mon imagination me jouait-il des tours ? Avait-il réellement
envie de m’embrasser ? En tout cas, je devais me faire violence
pour ne pas me jeter dans ses bras de peur que cela nous
entraînât tous deux dans une nuit de folie.
— Je te préviens que si tu continues à me fixer de cette
manière, il va t’arriver des bricoles ! intervins-je d’un ton sec.
Sur le point de succomber, ma peur l’avait emporté sur
toutes autres considérations et je m’en sortis avec une pirouette qui
lui fit froncer les sourcils comprenant qu’il perdait du terrain.
67 Puis, il se mit à rire pour garder contenance. Je constatai
qu’il avait une grande maîtrise de soi. Et, il ajouta :
— Je n’ai pas l’impression que tu partages mon
enthousiasme !
— Bien sûr que si ! protestai-je en rougissant et me rendant
compte aussitôt que je n’aurais pas dû me laisser troubler par sa
remarque. Je le vis jubiler en découvrant mon embarras. Je
n’avais toujours pas envie de partir, prolongeant volontairement
le supplice. Je me forçais à rester immobile alors que son
parfum sirupeux me chatouillait le nez et me donnait envie de
mordre sa poitrine qui se découvrait peu à peu alors que le haut
de son kimono s’entrouvrait. Il ne faisait aucun geste pour
ramener le pan, s’étant rendu compte que cette vision de son
corps musclé et ferme ne me laissait pas indifférente.
Puis, je me souvins des recommandations de ma mère, de la
déclaration d’amour maladroite de Julius et la honte m’emporta.
Appuyée contre le bord du canapé, je m’en voulais terriblement
de rester là, à sa merci et en même temps, je me disais qu’un
baiser, un seul baiser, ne serait pas trahir. Je songeai à Meg qui
croyait être en faveur.
— Ça me rassure ! Je suppose que tu as imaginé tout un tas
d’activités que nous pourrions faire : la baignade à l’étang, les
parties de pêche et d’équitation. J’adore me baigner quand il fait
bien chaud. Pas toi ?
— Oui ! Pourquoi pas ! répondis-je gardant un ton neutre,
soulagée du nouveau tour qu’avait pris la conversation.
J’accentuai exprès ma froideur pour rétablir de la distance entre
nous deux. La raison l’emportait sur la passion. Il fallait que je
mette fin à ce tête-à-tête qui pouvait déraper à tout instant sinon
je ne pourrais plus jamais regarder Julius en face. Je n’étais pas
faite pour devenir princesse impériale, vivre à la cour et tout ça.
Mon destin était, ici à Thalie, aux côtés de mon cousin Goldoni.
J’étais du bord des Réformistes et Illiph, un Impérialiste. Sur ce
plan-là, il serait difficile de nous entendre. Néanmoins, l’envie
de l’embrasser ne passait pas et lui ne cessait de me fixer avec
intensité, comme s’il attendait que ça, que je me jette dans ses
bras. Son peignoir s’entrouvrait de plus en plus, également, en
68 dessous de la ceinture comme une invitation. Cependant, je
n’osais croire ce que je voyais. Je ne pouvais pas imaginer un
seul instant qu’Illiph me prenne pour une de ces dames de cour
expérimentées qui connaissaient par cœur ces signes
avantcoureurs signifiant l’envie de satisfaire ses désirs de mâle.
Il devait suivre son destin : épouser ma sœur et lui faire des
enfants ! Son avenir était tout tracé.
Voulait-il donc me pervertir ? N’avait-il donc pas de cœur
pour ainsi, me pousser à la tentation ? Sans aucun doute, il
désirait profiter de moi, s’amuser et une fois la chose faite, il me
jetterait car c’était tout ce que je mériterais.
Ne pouvait-il donc pas comprendre qu’il me torturait à se
tenir là, près de moi, à me tendre ses lèvres, à exhiber son corps
lisse et ferme sous mon regard empli de désir alors que dans le
mien montait une jouissance inconnue ?
— À part que tu aies une meilleure idée ! ajouta-t-il en
souriant, penchant sa tête vers la mienne à la recherche de mes
lèvres.
— Non, je n’en ai pas ! rétorquai-je me tortillant sur mon
siège, démontrant mon impatience de quitter les lieux. La
banquette pouvait se rabattre et ainsi former un lit d’appoint. Je
reculai encore plus contre le bord, le souffle court, le
dévisageant avec surprise.
— Qu’est-ce qui se passe, Gigi ? D’habitude, tu te montres
plus bavarde ! Tu es fâchée contre moi ? Je ne te plais pas, c’est
ça ?
Je levai le front accusant le coup tandis que lui me regardait
avec angoisse. Sa figure reflétait le désespoir le plus total.
— Euh non ! Ce n’est pas ça ! protestai-je.
— Donc ! Je te plais ! insista-t-il, une lueur de triomphe dans
les yeux.
— Je…
Je ne trouvais rien à répondre.
69 Alors, il pencha sa tête sur mon cou qu’il embrassa
goulûment laissant de larges traces humides. Mon corps vibrait de
désir et je sentais son cœur battre à l’unisson du mien.
Une main se glissa dans mon corsage, descendit jusque sur
mes seins.
Partagée entre l’envie et la peur, je restais impuissante à
l’empêcher d’accomplir son envie de me prendre, là, dans la
chambre de sa mère, brutalement et violemment.
Je glissai sur le sol à cause de son corps projeté sur moi et il
en profita pour m’empêcher de bouger en me plaquant
ostensiblement tout en me couvrant de baisers.
Son peignoir était complètement entrouvert et je voyais
parfaitement tout ce qu’une jeune fille prude de mon âge n’aurait
jamais dû voir.
Je tentai de me relever mais je ne pus bouger tant il m’avait
enserrée.
— Illiph ! Je t’en supplie ! dis-je les larmes aux yeux.
Cependant, le prince n’entendait pas mes paroles tant il était
occupé à relever ma jupe et mon jupon pour caresser mes
jambes et monter droit vers un domaine interdit qui accaparait son
esprit au point de m’oublier totalement.
— Illiph ! Je t’en prie ! Reprends-toi ! criai-je alors.
J’avais peur ! Très peur ! Il ne comptait pas s’arrêter, saisi
d’une frénésie indescriptible et je me maudissais de ma bêtise
qui m’avait fait me jeter tout droit dans la gueule du loup.
— Illiph ! Illiph ! Non ! repris-je d’une voix mourante et je
me mis à me débattre, griffant, frappant et mordant au hasard,
prise d’une rage folle contre ma bêtise et contre lui qui profitait
de ma naïveté de provinciale et de sa position privilégiée.
Je ne me rendis pas compte alors qu’il m’avait relâchée et
me dévisageait avec consternation, les larmes au bord des yeux
devant mon attitude, se tenant le creux du coude que j’avais
mordu avec force.
70 Enfin, je réalisai que plus rien ne me retenait et je cessai
alors de me débattre pour regarder mon cousin attristé, debout
devant moi.
— Tu ferais mieux d’y aller ! me conseilla-t-il très pâle.
Je me relevai comme un automate ne réalisant pas encore
que je l’avais échappé belle mais sentant obscurément que ce
n’était que partie remise. Quelque peu chancelante, je me
dirigeai vers la porte encore tremblante. La conversation des
lingères me revint en mémoire alors ; avec une grande netteté,
je me revis dans la pièce vide près de la buanderie, l’oreille
tendue, perdant peu à peu les couleurs de mon visage à
l’évocation de la vie dissolue de mon cousin.
— Ah ! Je vois ! Tu as entendu parler de ce scandale au
palais impérial ! Tout ce désordre et cette agitation, pas étonnant
que cette nouvelle soit parvenue jusqu’à chez toi ! Mais, ce
n’est pas ce que tu crois ! Cette femme… Ce n’était pas mon
amante !!! protesta-t-il alors comme s’il lisait dans mes pensées.
Sans répliquer, je quittai sa chambre l’esprit en ébullition.
Dans le couloir à peine éclairé, seul résonnait le tic-tac léger
d’une pendulette posée sur une console. À part ma mère, tous
dormaient du sommeil du juste. Elle me tomba dessus
51m’éclairant violemment le visage avec une leed . Je
baragouinai un vague prétexte à propos d’un creux m’ayant tirée du lit
puis, elle m’abandonna devant la porte de ma chambre non sans
me jeter un regard soupçonneux comme si elle craignait ce qui
avait failli m’arriver si à la dernière minute, ma peur n’avait pas
sauvé ma virginité.
Néanmoins, je ne pus trouver le sommeil aussitôt me
tournant et retournant dans le lit. J’avais envie de lui. Il avait
réveillé une douce sensation en glissant sa main dans mon
intimité.
Et il me fallut apaiser cette brûlure par des attouchements et
des frottements, qui, seuls, me permirent de trouver le repos
sans que je songe un seul instant à Julius.

51 Lampe de poche.
71


V



À peine eus-je la sensation de m’endormir que, déjà ma
servante frappait à ma porte, pour me réveiller. J’avais
l’impression d’avoir rêvé ce tête-à-tête particulier avec le Prince
de la nuit dernière. En effet, il était douteux qu’il m’eût fait la
cour à moi, moi, la jeune fille brune échevelée devant ma
coiffeuse qui tirait sur sa tignasse avec mauvaise humeur. Sans
doute, avait-il simplement eu envie d’une femme. Seulement, il
n’avait que moi sous la main !
Mes sentiments se partageaient entre la colère et la
frustration. À présent, je ne savais pas comment je devais me
comporter avec lui : le mieux étant de l’ignorer et de me
concentrer sur mon fiancé déclaré, Julius.
Les domestiques, dans la salle à manger, débarrassaient la
table du petit-déjeuner que les convives venaient d’abandonner
pour une promenade dans le parc avant que les rayons ardents
du soleil ne brûlent l’atmosphère. Les bonnes époussetaient les
meubles car mes parents tenaient à ce que tout fut impeccable
dans le château.
Ma mère devait manœuvrer pour laisser Illiph et Meg seuls
dans le jardin. Tant mieux ! Le visage de Julius me revint en
mémoire et je frémis en songeant à la nuit dernière où j’avais
failli devenir la femme du Prince ou simplement une amante de
passage. La déclaration de Julius me sauta à la figure comme
une réminiscence. Je commençais à douter de moi. Étais-je
aussi sûre de l’épouser ?
— Voulez-vous quelque chose ? s’enquit Tinquy, une des
cuisinières, en me voyant entrer dans la salle à manger.
Je déclinai l’offre et m’empressai de rejoindre les
promeneurs dispersés dans le parc d’une démarche légère. Ma raison
73 m’incitait à détourner mes pas d’Illiph. Il ne m’arriverait rien de
bon avec lui mais mon cœur me poussait à le rejoindre pour
approcher, encore une fois, avec lui de l’interdit.
J’étais partagée entre mes deux amours : celui de Julius
rassurant et clair et celui d’Illiph tout en passion et
bouleversements. Je penchais plus pour une affection sincère
envers mon cousin Goldoni qu’un véritable amour passionné le
réservant à mon cousin De Vallis.
Le plus rassurant chemin était celui de ma relation avec mon
cousin Goldoni et de fuir la présence d’Illiph tentateur. Je
suivais l’allée détrempée par l’averse d’hier où la nature avait
repris ses droits. Il aurait fallu que je quitte la partie avant que
mes belles résolutions ne soient balayées par un de ses regards
de braise. Au bout du compte, que m’apporterait un amour avec
Illiph en admettant qu’il fût sincère avec moi, la gloire, l’argent
mais aussi, sans doute, beaucoup de déceptions. Le futur
empereur avait de nombreuses qualités alliées à sa beauté et à sa
prestance et les tentations de me tromper devaient être,
sûrement, très nombreuses à la cour.
Trop tard ! À peine Illiph me vit qu’il se précipita vers moi
abandonnant une Meg mortifiée au milieu de l’allée. Au vrai,
mes pas m’avaient conduite tous seuls vers lui. Il me dévisagea
avec inquiétude scrutant dans mon visage un quelconque
reproche pour son attitude d’hier au soir.
— Ta sœur est d’un ennui ! Aucune conversation ! me
glissa-t-il en soupirant, réalisant que j’arborais un air neutre.
Je cachai ma gêne par un sourire forcé. Grand-Père nous
salua avec un regard goguenard mais garda ses distances.
Galamment, il tenait compagnie à Meg qui enrageait
silencieusement de me voir avec sa proie.
— Tu ferais mieux d’y retourner ! lui conseillai-je
froidement, remarquant le regard noir de ma sœur.
— Certainement pas ! À part à sa personne, elle ne
s’intéresse à rien d’autres. C’est une jolie créature très
décorative ! dit-il en persiflant.
— Je t’interdis de dire ça ! protestai-je.
74 Mais à cet instant, ma mère, le regard courroucé à mon
encontre s’interposa entre nous me sauvant de ce nouveau
tête-àtête. À ce moment, je me dis qu’il me fallait m’enfuir en
courant sous un prétexte quelconque et ainsi, Illiph se lasserait de
moi.
Avais-je enfin ouvert les yeux ?
Nous marchâmes tous les cinq. Ma mère essayait
d’entretenir une conversation mais Illiph, contrarié, boudait. La
cadence de ses pas augmenta comme pour tenter de semer ma
mère et ma sœur chaussées de brodequins.
À un détour d’une allée, alors que tous regardaient le mur
végétal fleuri de notre jardinier en chef qui formait une cloison
de verdure d’une cabane imaginaire, Illiph m’entraîna dans un
buisson d’yeuses pour me soustraire au regard de ma famille et
de son grand-père.
Nos visages se touchaient presque tant notre cachette était
étroite. Sa face était contre la mienne et son souffle sur ma
nuque. Je sentais les battements précipités de son cœur. Il se
tourna vers moi. Mon regard se focalisa sur ses lèvres fines et
sensuelles. En un clin d’œil, les miennes, comme au ralenti,
sans que je ne réfléchisse, comme si elles étaient douées de
raison, s’approchèrent de sa bouche. Et un baiser langoureux
conclut ce tête-à-tête. Je l’embrassai furieusement, sauvagement
et lui répondait à mes assauts avec bonheur tout en émettant des
grognements de plaisir et des soupirs. Peu à peu, mon corps
glissa sur le sol et une main chaude se promena dans mon
corsage, touchant ma poitrine petite et ferme puis descendit dans
les régions interdites pour se perdre dans les profondeurs de
mon intimité, dans des contrées que j’avais du mal à explorer
moi-même.
Je réalisai alors qu’Illiph me caressait ostensiblement.
Comme un électrochoc, je me redressai, le repoussai avec
force ; à nouveau, la peur reprenait le dessus. Bouleversée, je
quittai notre cachette me réajustant tant bien que mal tandis
qu’Illiph me suppliait des trémolos dans la voix de rester. Il
fallait que je trouve asile rapidement pour laisser libre court à
mon désarroi.
75 La tête en feu, le souffle court, je regagnai le hall sans même
un regard pour les domestiques qui astiquaient les lieux. Le
front bouillant, les joues en feu, je résistai avec violence à la
tentation de retourner le voir pour qu’il achève son œuvre, qu’il
prenne mon corps et mon âme pour ne plus subir ce supplice de
la frustration.
Dans ma chambre, je fermai la porte et m’écroulai sur le sol
en pleurs, victime d’une crise de larmes sans précédent mélange
de peur et d’envie car le jeune homme avait réveillé la femme
qui sommeillait en moi par ses attouchements. La pièce
résonnait de mes cris et le nez sur le sol, je laissais libre court à mon
chagrin. La crise dura bien deux heures où je restai ainsi,
prostrée sur le sol, roulée en boule devant la porte de ma chambre,
suivant avec angoisse les ombres passant sous les interstices. Je
m’étais couverte la tête d’un oreiller pour étouffer mes pleurs ne
désirant voir personne.
Je l’avais laissé faire, je ne m’étais pas opposée à ça sauf
quand il était allé trop loin à mon goût. L’aimais-je donc tant
que ça ?
Je voulais me donner à lui ? Mon visage dans la glace de ma
coiffeuse me parut affreux avec mes yeux rougis et mes joues
mouillées de larmes.
Quand ma mère me convoqua dans son boudoir, j’avais
réussi à force de maquillage à reprendre une figure acceptable.
Avec sa face fermée, elle me sermonna tout le long de la
conversation m’interdisant de me trouver seule avec lui pour laisser
Meg avancer ses billes. Le couple devait apprendre à se
connaître et il serait bon que je me trouve dans la journée le plus loin
possible du château.
Cette montagne de reproches contribua à mettre un peu
d’ordre dans mon esprit. Meg était la meilleure candidate au
trône que moi. Elle avait plus le profil d’une aspirante princesse
qu’une étudiante comme moi. Ma mère s’était-elle rendu
compte de quelque chose, de cette complicité toujours intacte
qui nous liait Illiph et moi ? Craignait-elle que je fasse de
l’ombre à sa favorite ?
76 Bizarrement, je n’en pris pas ombrage. Je dirais même que je
jubilais intérieurement de la voir embarrassée.
Cela m’amusait, mais je reconnus humblement qu’elle avait
raison et me rangeai sans peine à ses arguments. Le mieux était
pour moi de quitter le château le matin et de n’y rentrer que tard
le soir pour éviter de croiser Illiph ainsi, je laisserais le champ
libre à Meg et pourrais me consacrer en pensée à Julius. Je
voulus mettre mon plan à exécution, bien décidée à ne rentrer qu’au
crépuscule.
Comment pourrais-je regarder Julius à nouveau en face sans
me sentir écrasée de honte par le baiser passionné adressé à
Illiph ? Moi qui n’avais accordé qu’une simple accolade à mon
fiancé. Avais-je donc perdu la tête ? À croire que ce jeune
homme m’avait ensorcelée.
Meg rejoignit ma mère au moment où je quittais son
boudoir. Je l’entendis derrière la porte lui demander si j’avais bien
compris, cette fois-ci ?
— Oui ! Il n’y aura plus de problèmes, la rassura Mère.
Ce coup-ci, j’avais eu chaud et me promettais de ne plus me
mettre en danger.
Je quittai les lieux, tête basse. Mon visage reflétait un grand
découragement et une grande résignation. Ce château, mon
refuge, ne m’offrait pas l’abri serein et suffisant habituel.
Je décidai de partir, à l’instant, ordonnai qu’on me prépare
un encas, choisis un livre passionnant, m’armai de ma canne à
pêche et ainsi équipée, je fonçai aux écuries sans plus attendre
de peur de le croiser. L’endroit où je me rendais était désert à
cette heure de la journée et je pourrais méditer sur mon geste et
ses conséquences.
Tulstar, mon pur-sang, tapa des sabots, ravi de me voir.
J’eus tôt fait de l’équiper et bientôt je fonçai au galop sur les
routes poudreuses campagnardes pour me rendre à l’étang à une
trentaine de kilomètres du château dans l’espoir d’oublier
aisément les avances d’Illiph et les conseils de ma mère. Chaussée
de sandales confortables et vêtue simplement, je me sentais bien
77 les cheveux balayés par le vent de la course, les joues en feu et
le regard fixé sur mon objectif.
J’abandonnai Tulstar dans une prairie pourvue d’une bonne
herbe grasse et empruntai le chemin qui me menait à l’étang
couvert de roseaux. Les bassins, avec la pluie, avaient débordé
noyant la rive. À l’abri d’un saule, je pris place, le dos appuyé
contre un rocher lisse. Un lampea vint se poser près de moi et
me fit un concert exclusif comme s’il passait une audition.
Je poussai un soupir, ravie de me retrouver seule, environnée
de la nature accueillante, songeant aux gémissements de plaisir
que j’avais émis dans les bras d’Illiph.
— Qu’allais-je dire à Julius, à présent ? Avais-je encore le
droit de l’épouser alors que mon cœur était empli d’Illiph ? Je
l’aimais de toutes mes forces. Oh, pourquoi avait-il fallu qu’il
vînt troubler ma petite vie tranquille ? Je m’étais résignée à
mener une existence de provinciale loin de la cour et de ses
intrigues.
L’oiseau bondit dans le ciel. D’autres congénères, aux
plumages colorés, prirent le relais. Toute cette volaille caquetait et
chantait tout autour de moi.
Étirant mes membres engourdis par cette chevauchée rapide,
je m’abandonnais peu à peu à la sérénité des lieux et fermais les
paupières pour une sieste bienvenue. Le bon sens me dictait de
laisser tomber Illiph et de me concentrer sur la proposition de
mon cousin où j’avais tout à y gagner : la tranquillité, pas de
dépaysement…
Le bruit de sabots d’un cheval me tira en sursaut de mon
sommeil. Le soleil était déjà haut dans le ciel et les tiraillements
de mon estomac m’indiquèrent que j’avais sauté l’heure du
repas. Le conflit de mon cœur m’avait fait oublier de manger.
Ayant peur que Tulstar ait pris la fuite pour une raison
quelconque, je remontai à toute vitesse le chemin qui longeait
l’étang craignant que ma monture m’eût abandonnée, seule,
dans ce lieu éloigné d’une vingtaine de kilomètres de chez moi.
Néanmoins, un hennissement tout proche me rassura. Un autre
coursier produisait ce bruit.
78 Moi qui croyais m’être débarrassée du Prince voilà qu’il
arrivait dans un nuage de poussière talonnant sa monture
haletante. Tulstar, reconnaissant un compagnon, hennit de plus
belle.
Son cheval stoppa près de moi et je le considérai avec
stupeur : il avait fière allure sur son destrier soufflant des narines.
Après cette belle cavalcade, Illiph descendit de sa monture avec
souplesse en arborant un air réjoui. Sans manières, il se
débarrassa de ses gants et de sa cravache.
— Que fais-tu donc ici ? lui demandai-je aussitôt, sourcils
froncés.
— Je savais que je te trouverais ici ! C’est ta cachette
préférée. Je ne l’ai pas oubliée.
Un silence gênant s’installa entre nous deux qu’il rompit
alors que nous remontions le sentier côte à côte. Sans
interruption, il m’avoua en avoir eu assez des avances de ma sœur qui
se montrait plutôt audacieuse avec lui sans entrer dans les
détails.
— Et Meg, elle doit être en colère ! protestai-je alors.
— Tant pis, pour elle ! J’ai horreur des filles
entreprenantes ! me dit-il d’un ton ferme. Les demoiselles n’ont pas à se
comporter comme des gourgandines.
Je rougis violemment, songeant à la scène de ce matin ; il
s’en rendit compte aussitôt et il ajouta :
— Sauf quand c’est toi ! Ça m’a beaucoup plu ce que tu
m’as fait, ce matin ! ajouta-t-il dardant son regard brillant sur
moi au point que je faillis défaillir sur place en songeant à mes
agissements.
— Arrête, Illiph ! Ce n’est pas raisonnable, nous deux ! Ça
n’a pas de sens ! Et je suis vraiment navrée ! Je ne sais pas ce
qui m’a pris, je n’aurais pas dû t’embrasser !
Il m’attrapa par les épaules et me regarda froidement.
— Ne me dis pas que tu regrettes ton geste ! Non pas toi !
J’avais besoin de te parler et ta sœur qui me forçait à rester à ses
côtés alors que tu me manquais ! ajouta-t-il d’un ton suppliant.
79 Tous deux, assis côte à côte, sous les branches basses du
saule, nous parlâmes sérieusement de notre avenir. Les
feuillages formaient comme un abri contre les rayons mordants du
soleil.
— Si, j’ai accouru près de toi, c’est que je suis sûr de moi !
Je veux que tu deviennes ma femme ! Ma beauté ! m’avoua-t-il
alors, avec sérieux.
Hébétée, je le regardai ne réalisant pas tout de suite la portée
de ses paroles.
— La pression des grands clans à la cour pour me forcer à
épouser leur fille est immense. Tu ne peux pas imaginer le
calvaire que je vis ! Continua-t-il. En compression totale entre les
Ucelly, les Lanvall, les Hortensy…
— Mais pourquoi moi ? Je n’ai rien de particulier ! Je ne
connais rien à la cour impériale ! Je suis maladroite en société !
Je ne sais pas flatter, ni mentir. Je ne me vois pas être escortée à
chaque pas ! protestai-je.
— Gigi, nous sommes amis d’enfance ! Et j’ai besoin
d’avoir à mes côtés pour le restant de mes jours, quelqu’un en
qui j’ai confiance, quelqu’un sur lequel posait ma tête quand je
me sentirai trop lourd après une journée harassante à essayer de
redresser l’empire. Je veux une alliée ! Tu es vive, intelligente
et cultivée. J’aurai besoin de toi pour me distraire le soir, pour
me parler de belles choses, des poésies que tu auras écrites, des
images magnifiques que tu auras vues lors de tes visites aux
musées ou lors de tes pérégrinations en ville. Je veux que mes
soirées soient tranquilles et belles sinon, je crains de me perdre
dans les tentations qui s’offriront à moi. J’aurai besoin de toi
quand je voyagerai à travers l’empire à la rencontre des peuples,
des colonies tout justes pacifiées. S’il te plaît !
— Mais est-ce possible ? demandai-je comme m’éveillant
d’un rêve, ne réalisant pas encore que je plongeais dans un
cauchemar.
— Oui ! Sois ma femme ! Permets-moi de te rendre visite
dans ta chambre, ce soir, comme un amant ?
Je redressai le front, vivement. Je rougis.
80 — Quoi ! me récriai-je. Tu veux…
Illiph me dévisageait avec sérieux et détermination.
— Tes parents seront obligés d’accepter notre union comme
cela !
Je me levai d’un bond, électrisée.
— As-tu donc perdu la tête ? Je n’ai que quatorze ans.
— Oui ! Tu as l’âge de commencer ta vie de femme. C’est
pour cela que j’ai préféré ne pas venir deux années de suite. Ça
fait des jours et jours que j’y pense. J’avais peur de succomber à
la tentation avant, m’avoua-t-il se montrant franc, peut-être,
pour la dernière fois.
J’en appelais à toute ma force pour ne pas perdre pied.
Les oiseaux ne cessaient de se poursuivre à travers le ciel.
Ces volatiles faisaient un bruit d’enfer. Les papillons aux ailes
multicolores battaient des ailes dans les rayons du soleil
voletant de fleurs en fleurs. Moi, seule, restais insensible à cette
nature vivifiante. Je me sentais lourde, écrasée par un poids
incommensurable.
— Tu ne veux pas ! s’étonna-t-il, en plissant le front. Tu ne
m’aimes pas ! C’est ça ?
Il baissa la tête, très pâle.
— Bien sûr que si ! Je crois que je t’ai toujours aimé, en
fait ! avouai-je à mon tour. Mais c’est que c’est si soudain ! Tu
m’avoues ton amour et ensuite, aussitôt, il faut que je devienne
ta femme ! Essaie de me comprendre. Ça n’est pas facile pour
moi !
— Je ne peux m’absenter de la cour bien longtemps ! C’est
un cercle empli de complots et d’intrigues ! Et je doute fort que
tes parents me laissent t’emmener si tu n’es pas mon épouse ! Il
faut que tu deviennes ma compagne le plus vite possible. Je
crains qu’on n’ait guère le choix !
Il étendit les bras pour m’attirer contre lui et j’entendis les
battements affolés de son cœur résonner contre mon oreille.
81 Mes membres et mon corps se réchauffaient contre lui. Mon
ventre gargouillait d’émotion.
Un silence s’installa entre nous deux que je ne voulais pas
interrompre. Je n’osais m’arracher à lui et je prolongeais
volontairement cet instant de grâce. Au fond, j’étais ravie d’être
préférée entre toutes ses prétendantes qui se pressaient contre
lui pour se faire épouser.
Je n’étais qu’une égoïste, ivre d’orgueil, une petite idiote, la
tête auréolée de gloire, et qui après, s’être envolée au sommet
ne retomberait pas moins au sol, terrassée par le chagrin et le
dépit de m’être trompée sur lui. Il allait se révéler avare de
confidences et j’ignorais qu’il s’agissait de la dernière fois où il
s’ouvrirait autant avant bien longtemps. Mais je vivais loin de la
cour et j’étais loin de me douter des mesquineries des uns et des
autres, des manœuvres en coulisses pour manipuler le futur
empereur, des complots pour mettre un amant ou des femmes
dans son lit ! Et tant d’autres choses encore !
Non j’étais loin de tout ça ! Je triomphais, moi, la petite
provinciale, naïve, et ignorante, dans ses bras.
— Je le savais que mes sentiments étaient partagés ! me
chuchota-t-il en me caressant le dos. Une affection profonde me
terrassait me rendant incapable de raisonner, un tant soit peu. Je
ne voulais vivre que pour lui, à travers lui.
Je n’avais même plus peur de cette douloureuse nuit
52d’amour qui me transformerait en loques gémissantes.
Comment pouvais-je dire non à Illiph, ce jeune homme
magnifiquement beau, au regard ardent et à la bouche sensuelle
avec laquelle il me couvrit de baisers ? Je l’adorais, ne me
lassant pas d’admirer sa bouche fine qui se posait sur mes lèvres
avec passion, ses grandes mains qui m’enlaçaient et son parfum
suave qui m’enivrait.
— Ma petite impératrice ! me dit-il.

52 Les femmes jemens ont des douleurs terribles au moment de leur
perte de virginité car le vagin est très étroit et s’écarte au moment du
passage du sexe masculin. Plus, elles sont jeunes et plus la douleur est
forte. À partir de vingt-cinq ans, le vagin s’écarte progressivement.
82 J’allais devenir la souveraine de ce monde ! Moi !
L’insignifiante Gigi, celle qu’on avait toujours laissée dans son
coin.
Étourdie, chancelante, je dus m’appuyer contre le tronc du
saule pour ne pas tomber. Le paysage s’était transformé en
lumière étincelante.
Peu après, nous partageâmes mon frugal repas et nous nous
allongeâmes sur le sol sagement pour observer le ciel en silence
digérant cette collation.
— Tu es heureuse ? me demanda-t-il alors.
— Oui très ! répondis-je sincère ayant oublié Julius Goldoni.
— Et moi donc, c’est ce que j’ai toujours voulu, être là, près
de toi, allongé, juste nous deux !!! Et bientôt, nos
enfants courront dans les jardins impériaux.
J’avais du mal à réaliser encore qu’un jour je deviendrais
mère d’un prince ou d’une princesse qui régnerait à leur tour sur
l’empire et qu’ainsi j’entrerais dans l’histoire.
Nous ne revînmes qu’à la nuit tombée au château non sans
avoir fait une halte aux écuries pour ramener nos montures. En
chemin, nous avions chevauché à travers les champs
moissonnés par des esclaves chantonnant leurs fourches sur l’épaule.
Nous avions longé la bastille d’Esgarde, une vieille bâtisse
abandonnée que les arbres envahissaient et qu’on disait hantée.
Illiph, sans se soucier de ce que penseraient mes parents,
passa par la porte principale et ce fut aussitôt une scène
épouvantable. Ma mère me tomba dessus me traitant de tous les
noms. Mon père me qualifia de gourgandine ce qui fit beaucoup
rire mon fiancé. Meg me fusilla du regard se rendant compte
qu’elle avait perdu la partie pour toujours.
Seul, l’empereur observait la scène avec un œil goguenard et
malicieux à l’adresse de son petit-fils qui baissait la tête, rouge
de plaisir. Puis, il mit le holà enfin, rappelant à ma mère le rang
auquel elle appartenait. Cette remarque eut tôt fait de la calmer.
Alors, le souverain suggéra de passer à table ce qui détendit
l’atmosphère.
83 Yorg, le majordome, vint annoncer le dîner sans se départir
de son calme habituel.
Le repas se passa sans nouveaux reproches de la part de mes
parents qui me toisaient d’importance. Leurs admonestations
cinglantes avaient suffi à les perdre aux yeux de Grand-Père qui
partageait les vues de son petit-fils à mon sujet et souhaitait,
plus que jamais, me soustraire à leur influence. Il faut dire que
Grand-Père veillait sur moi avec une tendresse paternelle
comme s’il pressentait que, dans peu de temps, il serait mon
tuteur légal. Mes parents, mortifiés, se calmèrent peu à peu mais
ne cessaient de jeter des regards furtifs à Illiph qui mangeait de
grand appétit se donnant des forces pour l’acte qu’il allait
commettre sur ma personne.
Nerveuse, je tressautai à chaque bruit, picorai dans mon
assiette, distraite et rêveuse, voyant l’heure du coucher approcher
sans que je ne puisse rien faire pour retarder les pendules. Le
son aigu de la horloge me parut fort strident. L’atmosphère était
lourde comme si tous pressentaient un drame. Plus le moment
fatidique arrivait à grands pas, plus je sentais une boule
d’angoisse se nouer dans ma gorge, m’oppressant. Je respirais
difficilement malgré les fenêtres grandes ouvertes. Grand-Père
se doutait-il de quelque chose ? Quoi qu’il en fût, il posait
souvent sa vieille main ridée sur ma main pour me donner du
courage et Illiph me jetait des regards interrogateurs par-delà la
table s’inquiétant pour moi.
J’étais trop ivre de bonheur pour songer à refuser cette
proposition. Peut-être étais-je folle ? Cet amour me tombait du ciel
de manière aussi inattendue qu’une pluie d’orage. Je n’avais
que les mots « future impératrice » qui dansaient dans ma tête
sous un air de fête. J’allais devenir la première dame de la cour,
on me respecterait, m’admirerait, on me saluerait. Mes paroles
seraient entendues, reprises par les dames qui, en s’éventant,
riraient de mes plaisanteries et de mes bons mots.
Je tiendrais salon et ferais venir près de moi les artistes en
vogue de toutes les disciplines pour les faire connaître à la cour.
Dans mon boudoir, les grandes dames se disputeraient mes
confidences et je serais admirée, choyée, enviée. Éblouie par ces
visions, je ne me rendais pas compte du piège infâme dans
le84 quel je tombais tête la première. Mais comment aurais-je pu me
douter, un seul instant, de mes mésaventures à la cour ?
Je me crus être heureuse à me situer au-dessus du monde,
moi, la pauvre jeune fille, mal aimée de sa famille, la cadette
d’une aînée glorifiée. Je crus que le destin avait posé, enfin, ses
regards sur moi pour me transformer de demoiselle insignifiante
en grande dame.
Il me fallut bien regagner ma chambre tendue de fleurs
bleues et blanches nouées par un ruban de satin et qui
parsemaient les murs. Mon lit se trouvait dans une alcôve surmontée
d’un ciel de lit blanc. Je songeais alors avec tristesse que c’était,
peut-être, la dernière fois que j’y dormais sachant qu’après
l’acte, je perdrais jusqu’à mon identité et n’aurais plus aucun
droit à vivre sous le toit des Goldoni. Il était peu probable
qu’Illiph qui ne goûtait guère mes parents y retournât pour les
vacances.
La gorge nouée, vêtue de ma chemise de nuit la plus belle,
assise sur le lit, j’examinai la pièce dont j’avais tamisé la
lumière par pudeur. Mon cœur battait si fort à ma poitrine que
mon buste me faisait mal.
Ma sœur, elle, resterait ici encore quelque temps et je me
surpris à l’envier une fois de plus. Choyée par mes parents,
admirée par mon clan, elle échappait à un lourd destin. La
gloire et le pouvoir me paraissaient moins attractifs, soudain et
les larmes me montèrent aux yeux sans que je puisse les retenir.
On frappa à la porte doucement. Je savais que c’était lui !
Il portait un simple kimono pour cacher probablement sa
nudité. Je n’osais le regarder sachant ce qu’il m’attendait.
— Je te promets de faire de mon mieux ! me dit-il en me
relevant la tête. Je t’aime, Gigi !
Une douleur soudaine me vrillait le crâne. La peur me
paralysait et me laissait entrevoir une issue sombre à cette aventure.
Néanmoins, ses gestes tendres, ses mots doux, me
rassurèrent et nous nous allongeâmes sur le lit tous les deux sans m’en
rendre compte ! Il agissait avec tact sachant que j’avais peur de
me déshabiller devant lui. Peu à peu, je m’abandonnais tandis
85 qu’il explorait mon corps. Il s’enhardit, passant la main dans
mes sous-vêtements au point de m’arracher un gémissement de
plaisir. Lui laissait échapper des grognements tandis que son
kimono glissait sur son corps découvrant un corps d’athlète
lisse et brillant et un sexe énorme dressé comme un étendard
que je considérai avec curiosité. Il me regarda avec désir
caressant mes cheveux, m’embrassant dans le cou et dans d’autres
parties de mon corps qu’il découvrait peu à peu. Je n’avais que
quatorze ans néanmoins, je me comportais comme une jeune
fille normale et me mis à mon tour à lui faire plaisir.
Soudain, on frappa à ma porte et la magie de ce moment
retomba d’un coup. Illiph s’interrompit lançant un regard noir
vers le battant.
— Chérie ! C’est moi ! Ouvre ! Je dois te parler ! s’éleva la
voix de ma mère.
Illiph articula des insultes très doucement à son encontre.
Ma mère ! Comme électrisée, je me relevai d’un coup me
réajustant aussitôt. Se doutait-elle de quelque chose ? Elle ne
venait jamais me rendre visite ! Le prince se rhabilla avec un air
de contrariété, serrant les dents pour ne pas hurler de colère. Il
jetait un coup d’œil dans la pièce recherchant une cachette.
N’en trouvant pas, il sauta prestement sur le balcon masqué par
de lourdes tentures fleuries.
J’ouvris la porte tout en bâillant.
Ma mère pénétra dans la pièce poussant violemment le
battant en terrain conquis inspectant les lieux avec curiosité.
Flairait-elle quelque chose ? Ne trouvant rien de suspect dans
ma mise ou dans le lit, elle fut comme désappointée.
— Mère, cela ne peut-il pas attendre ? J’ai sommeil !
insistai-je en me frottant les yeux.
— Tu en as mis du temps pour m’ouvrir ! me gronda-t-elle
tout en me jetant un regard soupçonneux, en prenant place sur le
fauteuil près de mon lit que j’avais eu la bonne idée de défaire
avant de la faire entrer.
— Je n’ai plus l’âge de subir une inspection ! répliquai-je en
bâillant feignant l’indifférence.
86 Ma mère se libéra de toute la rancœur accumulée pendant
toute la journée me traitant de tous les noms entre autres de
gourgandine, d’allumeuse qui prenait un malin plaisir à tourner
autour du prince pour l’attirer dans mes bras aux dépens de ma
sœur qui se trouvait mille fois plus jolie que moi. J’agissais
ainsi parce que j’étais jalouse ! Oui, jalouse !
Je refoulai mes larmes du mieux que je pus sachant qu’Illiph
entendait toutes ses paroles. Il n’était plus temps d’avoir du
chagrin en sachant l’avenir radieux qui m’attendait.
— Qu’est-ce qui s’est passé cet après-midi avec Illiph ?
Aurais-tu fait des saletés avec lui ?
— Des saletés ! m’exclamai-je. Comment ça ? ajoutai-je,
feignant l’ignorance.
— Tu me caches des choses ? Avoue ! Crasseuse ! Qu’y
a-til entre toi et Illiph ?
Alors, je me mis à rire trouvant comique la figure de ma
mère grimaçante, soupçonneuse, penchée vers moi. Sa face
s’empourpra de plus belle.
— Illiph et moi !
— Il ne prête aucune attention à Meg et de plus, il a passé
toute l’après-midi avec toi !
Pendant toutes ces années d’indifférence à mon égard, ma
mère ne m’avait jamais accordé plus de trois minutes de
conversation et comprenant là, que la situation lui échappait, elle
tremblait de peur de se voir écartée de la cour par la première
dame que je risquais de devenir si elle avait vu juste. Des
larmes de rage lui montaient aux yeux.
Elle fit une dernière tentative pour m’éloigner pleine de
perfidie.
— Tu as quatorze ans et lui aussi. Il pourrait très bien
t’embobiner pour arriver à ses fins, pour te mettre dans son lit et
profiter de ta naïveté. Tu te trouverais perdue pour la noblesse
et serais obligée de vivre aux crochets des uns et des autres ! Ne
crois pas qu’il s’intéresse à toi ? Tu n’as aucune chance de
devenir impératrice !
87 Les rideaux bougèrent d’indignation mais ma mère ne les vit
pas.
— Me mettre dans son lit ! Comme tu y vas, mère ! On se
connaît depuis le berceau !
Je commençais mon apprentissage d’hypocrite dissimulant
du mieux que je pouvais mes sentiments, restant de marbre
devant ses insinuations maladroites. Mon éducation de cadette mal
aimée n’avait pas été inutile, bien au contraire.
— Demain, tu iras chez tante Zusi ! Je ne veux plus te voir
traîner au château !
Il s’agissait d’une parente éloignée des Goldoni vivant sur
Thalie sur l’autre continent. Elle logeait dans un vieux castel
perché sur une montagne. L’endroit était sinistre et solitaire.
— Quoi ! Mais je… protestai-je violemment. Je n’ai rien
fait ! Pourquoi ?
Elle me lança un regard noir. En un clin d’œil, ma mère
avait repris sa position de dominatrice.
— Tu n’es pas d’accord ! Alors avoue hein ! Il y a quelque
chose entre vous deux ! Si tu me dis la vérité ! Peut-être
renoncerai-je à cet exil ?
Voilà comment m’apparut mon authentique mère !
Menteuse, manipulatrice et mielleuse !
— Du chantage ! m’indignai-je. Mère !
Elle tentait encore une fois de m’extorquer des aveux.
— Avoue que tu es amoureuse de lui !
— Mère ! J’en ai assez ! Je vous prie de quitter ma chambre
dans l’instant ou vous voulez que je demande une audience à
l’empereur pour lui expliquer la situation ? dis-je en élevant le
ton et adoptant l’attitude de la future impératrice
Le coup porta car elle se calma aussitôt ou alors fut-elle
tellement surprise de ma rébellion, moi qui me montrais
ordinairement si soumise ? Atteinte dans sa fierté, elle mordit
les lèvres et me toisa d’importance.
88 Je mis ma main à ma chemise de nuit pour en arranger les
plis ; manière polie de lui signifier la fin de la conversation.
Elle m’attrapa par la manche en me regardant droit dans les
yeux.
— Attention ma petite ! Tu n’es pas encore impératrice ! Le
chemin est long celui qui mène au trône. Tu ne risques pas de le
rester de toute manière. Et puis, Illiph n’est pas aussi
merveilleux que tu le crois. Tu aurais tort d’être amoureuse de lui,
m’avertit-elle avec sérieux mais, je pris ceci comme une ultime
tentative pour me faire renoncer à mon entreprise.
Je me moquais éperdument de ses paroles qu’elle débitait
d’un ton sec. J’étais bien déterminée à quitter son pouvoir. Je
voyais clair à présent.
Enfin, dépitée, elle abandonna la place et me laissa seule. À
l’endroit, où elle se trouvait, son image de rapace était imprimée
sur ma rétine gâchant cette nuit si romantique. Je verrouillai,
aussitôt, la porte bien décidée à changer de vie et toute à la joie
de me donner à mon amoureux.
Illiph se glissa à l’intérieur, blême de rage. Mon appartement
se situait, heureusement, très loin de celui de mes parents.
— Quelle vilaine femme ! Je n’aurais jamais cru ça d’elle !
me commenta-t-il fort en colère. Il est plus que temps que je te
délivre de cette sorcière !
— Oh oui ! Je suis d’accord ! Libère-moi de son emprise !
suppliai-je alors que je m’emparai de la ceinture de son kimono
pour le lui ôter.
J’avais hâte de ne plus subir, pour la vie, son ascendance me
rendant compte qu’elle avait toujours tenté d’étouffer ma
personnalité.
Lui continuait à fulminer contre ma mère. Il était rouge de
colère et ses yeux lançaient des éclairs.
— J’espère que tu ne la crois pas quand elle dit du mal de
moi. Elle est jalouse c’est tout ! À présent, je comprends mieux
pourquoi tu étais si froide à mon arrivée ! Gigi ! Quand je t’ai
vue apparaître te tenant quelques pas en arrière, pendant que ta
89 mère et ta sœur me sautaient presque dessus, ça m’a fait un
choc !
Il prit mon visage entre ses deux mains. Les circonstances
étaient trop graves pour que je me dérobe à son attention.
— Tu vaux mieux que ta sœur ! Aie confiance en toi !
Il me parla ainsi une bonne vingtaine de minutes alors que
son sexe dressé devait le faire souffrir. Je me déshabillai petit à
petit pour paraître nue devant lui sans fausse honte. Il m’attira à
lui et je plongeai dans ses bras pour sentir son parfum sucré
contre moi. Sous les draps, nos corps collés l’un à l’autre nous
nous apprivoisions peu à peu. Mais je savais que
l’accouplement ne tarderait guère.
Il arriva sans crier gare et je poussai un cri affreux.
Écartelée, sentant les os de mes cuisses craquer sous l’effort, je ne
pouvais m’empêcher de hurler de douleur. Mes propres cris
résonnaient dans la pièce rebondissant en écho contre les murs
et le plafond.
Je n’étais plus capable de bouger. Tout mon corps n’était
que douleur lancinante qui partait du bas et remontait jusqu’à la
tête. Dans cet instant, je regrettais amèrement d’avoir accepté sa
proposition et le détestais parce qu’il restait sourd à mes prières
et continuait ses assauts avec un plaisir manifeste. Il avait
pénétré en moi, avec difficulté, tant mon vagin était étroit mais, à
présent, il poussait des gémissements de plaisir en allant et
venant. Il me pistonnait, lentement, indifférent à mon état de
déliquescence, savourant l’instant de notre union charnel.
Dans cette situation, je ne pus entendre la cavalcade dans les
couloirs, les tambourinements contre la porte et les cris de ma
mère affolée. Le prince continuait ses mouvements sans
s’occuper d’eux, concentré sur son acte. Je fermais les yeux,
croyant peut-être moins souffrir, et surtout, pour ne pas voir
mon plasma éclabousser mon amant en se retirant de moi. Il ne
me ménageait pas faisant de moi son esclave soumise, sa chose,
son objet de plaisir.
J’étais bien loin de la Gigi, libre, indépendante et curieuse de
tout, non ! Je n’étais plus dans les concepts mais dans un état
primaire de survie et de lutte archaïque livrée au corps du mâle.
90 À la place, je n’étais qu’une masse de chair douloureuse et
sanguinolente allongée sur mon lit entre l’évanouissement et la
réalité.
Soudain, je le sentis se tendre sur moi et un cri de jouissance
s’échappa de sa bouche. Derrière la porte, les appels et les
coups redoublaient. Il roula sur le côté et s’arracha à moi dans
un bruit de succion. Tout mon fluide vital s’échappa de la plaie
ouverte et je me sentis fondre dans l’espace.
— Gigi !
On m’appelait dans le lointain. Les voix me parvenaient au
bout d’un long tunnel sombre et humide où d’une voûte
descendaient des lianes décharnées comme des bras squelettiques
prêtes à s’emparer de moi.
— Gigi !
Il me semblait voir Illiph enfilé son peignoir et ouvrir la
porte.
— Gigi !
Il s’en allait sans doute, m’abandonnait. Mon cœur se serra.
Je lui avais fait confiance !
Grand-Père s’approcha de moi, inquiet.
Quelque chose frôla mon front et je m’enfonçai dans les
ténèbres ignorant ma destination. Des figures inachevées se
posaient devant moi puis tournaient dans le vide dansant la
sarabande.
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