Son sang pour l'Alsace

-

Français
176 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Extrait : "M. Lambert des Forts s'arrêta un moment à l'entrée du jardin ; droite et longue, une allée s'étendait devant lui, tentante en cette heure matinale où le soleil oblique d'hiver touchait d'or léger les herbes tenaces que la sarclette ne persécutait plus. Il mesura de l'œil la distance à parcourir pour aller au banc souhaité et ne s'en effraya pas d'abord."

À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARAN :

Les éditions LIGARAN proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants :

• Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin.
• Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 18
EAN13 9782335097702
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0008€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème


EAN : 9782335097702

©Ligaran 2015À CEUX QUI NOUS REVIENNENTPremière partieCHAPITRE PREMIER
Riette
M. Lambert des Forts s’arrêta un moment à l’entrée du jardin ; droite et longue, une allée s’étendait
devant lui, tentante en cette heure matinale où le soleil oblique d’hiver touchait d’or léger les herbes
tenaces que la sarclette ne persécutait plus.
Il mesura de l’œil la distance à parcourir pour aller au banc souhaité et ne s’en effraya pas d’abord. Ce
n’était pas encore un vieillard, c’était un homme qui venait d’être jeune. Son esprit s’en souvenait dans un
corps qui l’oubliait de plus en plus. Il marchait péniblement et pensait de façon alerte.
À peine avait-il fait quelques pas qu’il sentit s’alourdir sa fatigue et s’accuser la souffrance de ses
reins ; il regarda autour de lui et jeta un léger cri d’appel.
– Henriette…
Une voix répondit aussitôt si claire et si fraîche qu’elle semblait se jouer sur le bruit rieur d’un ruisseau
courant en cascades vers les prairies qui entouraient le petit manoir.
– Papa.
Et une jeune fille apparut pleine de grâce.
Ce mot de salutation angélique pouvait lui être appliqué ; toute jeune, petite de corps, menue de gestes,
aisée et fine dans ses mouvements et dans ses voltes, elle rappelait le joli portrait que nous a tracé
SaintSimon d’Adélaïde de Savoie, Duchesse de Bourgogne. Un ovale de visage d’une perfection amusante et
narquoise, deux yeux bruns et prestes, faisant sous les sourcils droits une danse de sylphes, la lèvre vive
prompte et bonne, le cou d’une courbe câline et replète ; ses cheveux légers en broussaille sur le front
pouvaient figurer une manière de Fontanges et, par un charmant anachronisme, se relevaient par derrière en
chignon à l’antique. Sa démarche, eût dit le Duc, était celle d’une déesse sur les nues, mais la pétulance y
enuisait à la majesté et quelque mythologue du XVII siècle l’eût plutôt comparée à la nymphe Galatée de
Virgile.
D’un geste habitué, elle passa son bras sous celui de son père, pour le soutenir en paraissant s’y appuyer
et les jeunes pas aidèrent les vieilles jambes qui s’équilibrèrent rassurées.
Ils furent ainsi jusqu’au banc de pierre, que M. des Forts s’obstinait à prendre pour un autel druidique et
restèrent un moment silencieux à contempler le doux paysage et à goûter la joie éphémère de ce faux
printemps.
Ils disaient, pour parler, pour que leur silence ne fût pas trop plein de pensées.
– Il fait doux – l’air est tiède, – tu as bien dormi ? – Et toi, papa ? – On ne dort jamais bien à mon âge,
on n’a plus assez de temps. – Si tu savais, quels sommes je fais, moi, dans mon pieu… – Tiens-toi plus
droite, ma chérie.
Et il objecta doucement, en forme de prière :
– On ne dit pas « pieu », Riette, c’est si simple de dire un lit.
– Oui, mais c’est bien plus long, tandis que pieu, ça y est.
– Tu trouves ?
– Papa, dis-moi tout de suite que j’ai le dos rond et que je suis mal élevée, dis-le. Mais pourquoi faire ?
je le sais bien va.
Leur querelle est tendre, joyeuse, ils s’en amusent ; deux jeunes chiens qui se disputent un bâton
donneraient l’impression de ce débat.
Elle continue, agressive :
– Papa, tu sais, on dit aussi : Plumard.
– Tu m’ennuies… Tiens voilà Pulchérie qui vient nous chercher pour déjeuner.
– Papa, pourquoi l’appelles-tu Pulchérie quand son nom est Julie ?
– Parce que Pulchérie vient de Pulcher qui veut dire beau en latin.
– Eh bien ?
– Regarde-la ; tu vois que j’ai raison.La pauvre fille qui s’avance porte la plus laide figure du monde et le père comme l’enfant s’en amusent
en secret.
Il se sent un peu gâteux ; il jouit de cette conscience, il lui semble que la vieillesse ainsi lui fait un signe
et l’invite ; il l’accepte doucement comme on consent à s’endormir à la fin du jour.
Et, de nouveau, il essaye de marcher, se lève plein d’espoir et de vivacité… ; la douleur le guette,
l’atteint et le mord ; il trébuche, le petit bras se glisse sous le bras alourdi et soulève l’énergie du vieux
corps. Ils vont vers la servante que M. des Forts salue d’un sourire.
Le déjeuner est servi dans la salle à manger des jours solitaires ; l’autre, à côté, il y a dix mois était
pleine de monde, de bruit, d’animation ; un valet de pied en veston de coutil y faisait un service discret et
rapide, malgré les chiens qui se fourraient entre ses jambes, malgré l’abondance des plats à passer. Par les
fenêtres ouvertes, on voyait le soleil de midi battre durement le sol de la terrasse ; des parfums de prairies
vertes, de fleurs, de sèves, entraient. Des jeunes voix mâles se mêlaient à des rires d’enfants, et, aussitôt le
repas fini, des trompes d’auto retentissaient invitant aux longues promenades.
Aujourd’hui le père et l’enfant déjeunent un peu silencieux servis par Julie, dite Pulchérie, dans la petite
pièce frileusement fermée ; malgré la gaîté d’Henriette, ce repas est triste et seules les incartades du chat
Moucharabieh écartent et distraient un instant la préoccupation des deux convives.
Sans le vouloir, malgré eux, ils attendent quelque chose.
Ils attendent quoi ?
Un homme qui, là-bas, vient de quitter la petite ville en relevant sur son épaule la courroie d’une lourde
boîte ; comme celle de Pandore elle est pleine de tous les biens et de tous les maux, elle contient même
l’espoir, mais aussi la déception.
L’homme marche le long des routes, franchit les ponts, gravit les côtes, descend les pentes, s’arrêtant de
maison en maison ; attentifs, ils écoutent maintenant un rapide colloque dans la cuisine ; c’est lui, le
facteur, il doit boire son verre et manger sa tartine, mais que Julie est longue et s’attarde à causer…
– Va voir, Riette, dit le père.
Avant qu’elle ne se soit levée, la porte s’ouvre et la servante apparaît tenant le courrier.
D’une main vive la jeune fille a détaillé le petit amas de papiers ; elle a mis de côté les journaux, écarté
d’un coup d’ongle les écritures indifférentes, été droit à l’enveloppe souhaitée, celle que tous les jours ils
espèrent et craignent tous les deux. – Tu veux que je lise, papa ?
Ses doigts déchirent le papier, déploient la lettre.

« Mon cher papa,
Vous n’avez rien reçu, Riette et toi, depuis ma dépêche vous annonçant que j’étais arrivé à bon port,
vous devez être impatients de connaître mes premiers pas dans la carrière et je vois d’ici ma chère
sœur, grillant comme une côtelette, guetter Gramac et l’accuser d’être inexact ; je l’entends maudire la
poste et lui prêter les pires négligences ; la vérité est plus simple et Gramac est moins coupable.
D’abord, j’étais très fatigué en arrivant et je n’ai pas eu une minute pour écrire, ensuite je voulais
pouvoir vous dire mes impressions. Les deux premiers jours, elles ont été tout en rose ; bon lit, bonne
nourriture, le matin nous faisions les diables, le soir c’étaient des veillées en famille, égayées de
chanteurs amateurs. Enfin la vie de casino… ou presque.
Depuis hier, cela a changé. L’exercice est devenu de plus en plus dur. Ce qui est le plus pénible ce
sont les stages d’immobilité en plein air avec la position de "garde à vous". Il fait glacial dans la
grande cour nue, et sans les tricots dont ma sœur m’a pourvu j’aurais peine à tenir ; enfin on se
réchauffe à la cantine ; mais il y en a tant qui n’ont pas un sou en poche qu’il serait dégoûtant de
s’ingurgiter des "réchauffements" devant eux en "faisant Suisse". Tu me vois avec mon escorte de
braves pannés, payant le café et le petit verre, mais, – soyez tranquilles, – sans excès et sans poser
pour le richard… que je suis si peu.
Nous sommes libres de cinq à sept et j’en profite pour me promener et faire connaissance avec
Tours. J’ai aussi porté ma carte chez les Perdrigon, absents en ce moment, et chez notre tante de
Palinges, absente elle aussi, mais qui va revenir dans une huitaine.
C’est une belle ville que Tours, mais il y fait diablement froid ; les vents passent comme des
escadrons à travers les grands boulevards qui semblent ouverts tout spécialement pour eux et hier, surle pont qui va au faubourg de Saint-Symphorien, j’ai cru que j’allais être emporté dans la Loire par une
rafale ; – elle est pourtant belle, – mais pas tentante pour le bain, la Loire qui roule large et rapide
entre ses rives basses, noyant les îles, les sables, les bouquets d’arbres qui l’encombrent d’ordinaire.
Tout a été balayé par le fleuve. S’il pouvait les balayer aussi les Boches… mais heureusement qu’ils
ne viendront jamais jusqu’ici.
J’ai retrouvé à la caserne l’abbé Mairot, le curé de Villiers aux Saints, qui est sergent de réserve.
Ça m’a fait une drôle d’impression de le voir avec une vareuse bleue et un pantalon rouge. Il a l’air en
marchant de se souvenir des pans de la soutane, mais cela ne nuit pas à son allure martiale et il sait très
bien se faire obéir de ses hommes. Rencontré aussi cet insupportable poseur de Lucien Delarbre qui
eest au 20 chasseurs. Il m’a dit qu’il avait devancé l’appel pour être sûr d’avoir un cheval, mais le
bruit court qu’on va les démonter pour les faire servir à pied ; on n’a plus besoin de cavalerie avec
cette guerre de taupes. Il m’a semblé moins suffisant que dans son "château" de Montoire, et plus bon
garçon. Mais au fond j’ai bien senti qu’il méprisait encore plus en moi le pousse caillou que le petit
hobereau de la Mazurie.
Au moment de clore ma lettre, – car on va m’appeler pour la corvée des pommes de terre, je vois
arriver ce gros bêta de Théodore Soulier qui me demande si ce serait un effet de ma bonté de dire à sa
famille qu’il va bien et qu’il n’a pas le temps d’écrire. Je confie cette commission à la complaisance
llede M Riette qui voudra bien se priver de son argot habituel pour cette communication. Un patois vit
et animé remplacera avantageusement son langage trop habituel.
En attendant, j’embrasse la petite chérie de tout mon cœur et toi aussi, mon cher papa.
Ton fils qui t’aime tendrement.
ALFRED. »

Ils rient, se regardent et détournent leurs yeux en les voyant un peu gros de larmes.
– Enfin, il va bien ; c’est le principal, dit le père, qui, pour distraire son émotion, a mis la main sur les
journaux.
Ils sont de deux sortes. Les uns viennent du pays même et portent la date du jour, leurs titres un peu
surannés, leur impression un peu confuse et baveuse les classent : L’Éclaireur du Centre, La Gazette de
Limoges ; ce sont des journaux de province ; des feuilles courageuses qui luttent d’habitude pour un idéal
et dans un but ; en ce moment ils n’ont qu’une idée et qu’un but : la Patrie et la Victoire ; les autres portent
la marque de Paris ; des manchettes tirant l’œil, aux titres nets, des textes éclairés de blancs, faciles et
rapides à lire ; ils parcourent ces feuilles, – à la Mazurie Riette peut lire sans contrôle toutes celles qu’on
reçoit, – ils échangent des nouvelles, à haute voix ; mais toujours le souvenir du frère et du fils intervient,
s’insinue, domine.
– C’est dommage qu’Alfred n’ait pas pu voir les Perdrigon.
– Ni sa tante de Palinges.
– Les Perdrigon surtout ; Adrienne est épatante ; il s’amusera beaucoup chez eux ; mais la Marquise est
un vieux rasoir.
– Riette, je t’en prie…
– Oui, papa, je ne le dirai plus.
– C’est très bien…
– Je dirai qu’elle est barbante…
– Je désapprouve cette correction comme forme et comme fond.
– Allons, papa, ne nous disputons pas pour cette vieille toupie…
– Ah ! cette fois…
– Et allons à Bénillac avec l’auto. J’ai un tas de choses à rapporter pour la maison.
– Tu vas encore conduire ?
– Mais oui, papa, mais oui, ça n’a rien d’inconvenant, je t’assure.
– Ce n’est pas inconvenant, mais c’est peut-être dangereux.– Est-ce que tu me prends pour une mazette ? Et puis il faut bien, il n’y a plus de chauffeur.
– C’est vrai.
– Il n’y a plus de chauffeur, il n’y a plus de meuniers, il n’y a plus de boulangers, il n’y a plus rien… et
tout marche tout de même, comme avant. C’est ça qui donne une crâne idée de la femme…
Elle court au garage, amène la Smith and Sons devant la porte, presse avec autorité la poire de la trompe
dont l’âcre couac vient troubler M. des Forts, déjà retiré dans l’ombre de sa bibliothèque, ombre dorée par
les dos chamarrés des reliures. Il sursaute, emmené déjà très loin dans sa rêverie parallèle aux évènements
dont les journaux viennent de lui apporter les récits, Hérodote feuilleté dit :
« Xerxès avait derrière ses soldats des officiers qui les poussaient en avant à coups de fouet ». Et plus
loin les doigts se glissent dans ces pages séculaires où il retrouve un écho des lignes actuelles :
« Xerxès allait se loger dans un lieu. L’heure du repas venue, ceux qui régalaient se donnaient beaucoup
de peine et le Grand Roi passait la nuit en cet endroit. Le lendemain ils, – ses soldats, – arrachaient la
tente, pillaient la vaisselle et les meubles et emportaient tout sans rien laisser ».
Il soupire ému par cette idée : « Les âges ont beau se succéder, l’humanité est toujours la même,
c’est-àdire qu’elle est bien laide ».
Il lui semble voir luire dans les rayons de ses livres les yeux louches d’un dieu féroce et toujours
inquiet.
Mais la porte s’ouvre brusque dans la lumière et la désespérance s’écarte. Henriette entre animée,
éclatante, apportant du grand air dans la pièce sombre, dissipant les mauvais esprits.
– Papa, tu viens ?
Il gravit péniblement le marchepied trop haut, et s’installe aux côtés de sa fille qui tient le volant avec
une autorité souveraine. Elle presse la poire, fait retentir le silence de gémissements offensants et,
appuyant sur la pédale, lance la voiture avec l’aisance d’un envol.
– Heureusement qu’Alfred t’a appris, disait le père, en voyant avec orgueil sa fille évoluer dans les
tournants et freiner dans les rampes.
– Oh, j’aurais bien appris toute seule, répondait l’audacieuse.
Bénillac, du tournant où ils l’aperçurent, semblait une de ces villes que les enfants sortent des cartons et
disposent sur les tables avec une joie mystérieuse de création. Même des arbres verts effilés en pointe
complétaient la ressemblance, avec les maisons disséminées, aux toits rouges, noirs ou bleus. L’auto fonça
dans les ruelles qui défendent le centre et les quartiers marchands, aux boutiques ambitieuses, effara les
poules, ainsi que les chiens, troubla la rêverie majestueuse des chats et déboucha enfin sur la grand-route
devenue la grand-rue pendant sa traversée du chef-lieu d’arrondissement.
– Moi, je vais faire mes courses, mais toi, papa, tu ne peux pas me suivre.
– J’irai voir Lonzac, nous causerons un peu.
Elle le guide dans les rues, jusqu’à la petite maison au bord du fleuve ; un escalier de bois vétuste et
doux monte à l’unique pièce, précédée d’un petit cabinet pour faire cuire les repas ; les fenêtres s’ouvrent
sur un balcon de planches usées, branlantes, qui domine le petit jardin profond en forme de cave, dénudé
par l’hiver ; au bas, le fleuve, large, rapide, remué de courants qui délayent et creusent les eaux
tournoyantes. À gauche, un pont se jette d’un mouvement hardi et retombe sur l’autre rive où il s’accroche
et se maintient ; élégant, mince, il semble un fil étiré d’un pays à l’autre, le fil d’un tissu dans lequel se
rassemblent et se combinent les races.
Le vieux Lonzac habite une grande chambre aux murs garnis de vitrines derrière lesquelles s’alignent de
ces vagues poteries où les antiquaires aiment à retrouver ou s’imaginer la trace des doigts des races
disparues. Sur un carton recouvert de velours reposent des ronds de métal tordus, bossués, salis de terre et
d’usure que décorent de confuses effigies. Pourtant les deux maniaques se reconnaissent avec jeunesse
dans ces vieilleries. Ils savent que telle pièce de bronze fut frappée par les Bituriges ; qu’on eut attribué
aux Lemovices une « fusaïole noire de forme aplatie » et que les objets de fer trouvés dans les fouilles du
Mont-perdu « paraissent d’invention postérieure à l’ère chrétienne ».
Cela vaut de longs discours et de savantes discussions. M. des Forts ne regrette pas la peine que lui
causa la montée des marches. Derrière les glaces des vitrines, tout un monde lointain renaît et s’agite ; à
ses yeux les âges passent, s’émeuvent. Lonzac présente un tesson informe de terre enduit d’une couleur
noire et percé de petits trous.– Voici, dit-il, le dernier résultat de nos fouilles. Ce pourrait être une passoire.
M. des Forts est prodigieusement intéressé, il prend, tourne et retourne l’objet, gratte avec précaution de
l’ongle le vernis, médite.
– Trouvé dans les souterrains ?
– Oui, Monsieur Lambert. J’ai parcouru les galeries sous le Mont-Perdu. Elles sont aérées à des
intervalles assez rapprochés par des trous qu’on a bouchés avec une grosse pierre. De distance en
distance, et surtout aux coudes, il y a dans les parois de petites niches pour y placer un luminaire ; j’ai
même cru relever une excavation ovoïde dans laquelle un homme peut se cacher, un homme fort petit
d’ailleurs, car je ne parviens à m’y tenir qu’en baissant la tête.
– Très importante cette observation, cela indiquerait le séjour prolongé d’une race naine, de cette race
noire qui a peuplé le monde et dont on trouve encore des échantillons au centre de l’Afrique.
– Ce serait l’objet d’une communication à la Société d’Archéologie, mais en ce moment…
Ils se taisent tous deux en hochant doucement la tête ; les siècles se mêlent dans leur pensée arrêtée
volontiers à ces vieilles peuplades mystérieuses, si jeunes aux aubes du monde.
Un cri vrille et disperse les ténèbres où ils se complaisent :
– Papa, papa…
– C’est ma fille qui vient me chercher.
Elle est au bas de l’escalier, attirant et retenant toute la lumière du dehors.
– Ne prenez pas la peine de monter, Mademoiselle, dit Lonzac ; mais d’une course elle a déjà escaladé
les marches et vient offrir son aide à la descente du vieillard.
– Au revoir, Lonzac.
– À bientôt Monsieur Lambert.
Ce nom patronymique que la moderne snobie lui fait dédaigner, sonne un peu désagréablement à
l’oreille de M. des Forts ; ses enfants, – Alfred surtout, – tiennent à la particule cousue depuis deux siècles
à son nom de hobereau demi-paysan. Seuls, les vieux, dans le pays persistent à l’appeler ainsi ; ils ne
savent pas que la nuit du 4 août, en fauchant les privilèges nobiliaires, a fait lever une moisson nouvelle de
noms et de titres.
– Tu as fait toutes tes courses ?
– Oui, papa, l’auto est sortie du garage, nous pouvons partir.
Mais, au moment de tourner la manivelle de mise en marche, Henriette sent dans la machine une
résistance qui l’inquiète ; la rébellion se traduit par des pétarades incongrues, par des frémissements sans
suite.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– C’est l’allumeur qui ne fonctionne pas. Je vais voir.
lleM des Forts soulève le couvercle du capot, plonge la tête dans le mécanisme compliqué des
tubulures, manie une clef anglaise et fourgonne de sa main gantée. Mais bientôt elle arrache la peau de
Suède et la jette sur les coussins de la voiture :
– On ne peut rien faire avec ces machines-là aux doigts ; ça vous empêtre.
– Tu vas avoir des mains de chauffeur.
– Chouette, alors… J’adore ça.
Et de nouveau, le cou se penche et le front s’ensevelit dans les mystères du capot pendant que le père
attend, sans s’intéresser à la panne, assis sur un banc du garage et repris, malgré lui, par sa méditation sur
les souterrains du Mont-Perdu.
Un grand bruit les fait tressaillir ; devant eux, sur la route, roule en vitesse une quarante chevaux
dévorant la chaussée et terrifiant tout sur son passage. Henriette, troublée dans son inspection des bougies,
mea retiré son nez que timbre une tache d’huile. C’est ainsi parée qu’elle répond au salut de M. et M de
Delarbre qui traversent en fracas leur ville seigneuriale.
– Là, papa, c’est fait ; nous pouvons partir.Et la machine, cette fois, s’anime et répond à l’impulsion donnée.
– Tu étais dans une jolie tenue pour te montrer à ces Delarbre qui sont si poseurs.
– Je m’en bats l’œil.
– Et moi j’excuse, sans l’approuver, ton expression parce qu’elle n’est pas moderne ; tu la trouveras au
eXVII siècle dans une comédie de Boursault.
– Mince de Louis XIV… Comment les Delarbre ont-ils pu conserver une auto et un chauffeur quand ou a
réquisitionné tout le pays ? Sauf la pauvre nôtre qui est trop petite.
– M. Delarbre s’est fait affecter au ravitaillement ; il est en service commandé.
– Oh ! Les embusqués…
Au moment où elle va tourner dans la ruelle qui la ramène en pleine campagne, un roulement de tambour
retentit ; un homme coiffé d’un képi bat la peau d’âne dans le croisement des rues.
– Doucement, Riette, c’est la dépêche.
D’autres aussi s’arrêtent, se groupent, écoutent.
En phrases non ponctuées, le garde lit les communiqués du gouvernement. Ils se résument en ces mots :
Rien de nouveau. On a victorieusement repoussé les attaques de l’ennemi, on a progressé de 500 mètres en
Woëvre.
– Combien ces cinq cents mètres coûtent-ils de vies humaines, gémit le vieillard, tandis qu’Henriette fait
éclater un hymne d’optimisme.
La route s’anime, des paysans circulent menant des bœufs ou des ânes ; des chars de fumier s’engagent
en vacillant dans les chemins pour être répandus dans les champs emblavés, déjà de petits tas fument, prêts
à réchauffer la terre ouverte par le soc des charrues.
– Là-bas, pense encore M. des Forts, c’est avec autre chose qu’on engraisse la terre.
Et sa pensée erre en Flandre ou en Argonne, sans oser se poser sur son fils qui bientôt partira pour le
front.
Mais une contraction brusque des doigts d’Henriette sur le volant le réveille et il entend la jeune fille
murmurer de sa voix que, cette fois, l’angoisse et la pitié altèrent :
– Tiens, des blessés…
Des soldats passent deux par deux ou en groupes, l’air déshabitué de n’avoir rien à faire, leur capote
bleue bien propre, délavée par les pluies et la boue, couvrant presque le pantalon rouge. Les uns se
soutiennent d’une béquille ou d’une canne, d’autres portent le bras en bandoulière, mais les plus émouvants
sont ceux dont le front ou la joue sont bandés d’un linge sous le képi. Ils semblent heureux de vivre, malgré
quelques rides de souffrance qui contractent parfois les traits et leur geste de saluer est cordial. Presque
lletous ces convalescents connaissent M des Forts.
Sous le ciel fin, des rayons de soleil se glissent, courent comme une onde sur les terrains, sur les
collines, sur les arbres tordus de la route. Ils sont arrivés.
– Veux-tu te charger de répondre à Alfred, demande le père, tandis que le vieux Laurent, – le seul
homme qui reste à la maison, – pousse l’auto vers le garage.
– Oui, papa, je m’y mets tout de suite. Et toi, papa, qu’est-ce que tu vas faire ?
– Je vais lire.
Henriette écrit.
Les caractères qu’elle trace sont larges et hauts d’une belle régularité, d’une impression élégante et
nette. On est bien loin aujourd’hui de l’illisible anglaise, si fine et si pâle, chère aux examinateurs pour
brevets supérieurs.

Mon vieux Frédou,
Nous venons de rentrer de Bénillac ; papa se plonge dans de suaves bouquins et moi je consacre ce
reste de jour à liquider mes épîtres en retard, mais naturellement, je commence par mon cher frère. Je
ne lui dirai jamais assez mon affection et comme nous pensons à lui d’une façon ininterrompue. Nous
sommes à Tours plus souvent qu’à la Mazurie et je suis convaincue que je saurais faire « portez arme »rien qu’à force de t’imaginer accomplissant ce glorieux exploit.
Papa va aussi bien que possible dès qu’il ne marche pas ; l’appétit est bon, le sommeil de même et
son pessimisme s’atténue un peu parce que dans Hérodote il a découvert une ressemblance étonnante
entre Xerxès et Guillaume. Or, comme tu sais – ou ne sais pas – que ce fameux tyran a mal fini, papa a
repris un peu confiance. Tu sais ce que les choses du passé ont d’influence sur lui. Quelle drôle de
chose ; le passé, eh bien, c’est le passé, c’est fini. Une seule chose importe, le présent et l’avenir. Or,
l’avenir nous nous en occupons, nous nous en chargeons. Toi, du moins, mon frangin, qui peux faire
l’exercice en attendant mieux. Oh ? jamais je n’ai tant ragé de n’être qu’une femme…
En attendant je fais mon métier de femme ; je vais à l’ouvroir. Si tu savais la quantité de chaussettes,
de cache-nez, de gants, de passe-montagnes que nous avons tricotés, tu serais plein de vénération pour
ta sœur. Elle en est digne, car ces séances à l’ouvroir ne sont pas extrêmement rigolotes. Nous sommes
meprésidées par cette vieille M Fourcade, – née Duval de Lamare qui a décrété qu’on ne devait pas
rire en travaillant pour les soldats. De sorte que tout le monde parle à voix basse, en étouffant les
voix ; c’est tout au plus si on ne nous lit pas la vie des saints, comme au réfectoire des couvents.
Mon Dieu, j’ai assez les yeux qui me piquent quand je couds des bandes pour panser les blessures.
On devrait comprendre qu’il y a du courage à rire en faisant cela, mais voilà, cela n’est pas
« convenable », que de sottises on a dites et faites avec ce mot.
Nous venons de rencontrer à Bénillac l’auto des Delarbre ; ils ont pu éviter la réquisition sous
prétexte qu’elle servait au ravitaillement. J’avais le nez fourré dans le capot pour inspecter mon moteur
qui ne marchait pas, et, paraît-il, une assez drôle de dégaine. Papa était un peu vexé que ces grands de
la terre m’eussent surpris dans cette occupation servile, moi je m’en moque et je me moque aussi d’eux
en dépit de la particule. Oui, mon cher, on écrira désormais de Larbre en deux mots. Cette séparation
s’est opérée sans douleur et, en dépit Delarbre… généalogique. Informe de cette particularité le jeune
et beau Lucien ; peut-être ne l’a-t-on pas prévenu. À quand le Comtat romain ?
Je suis très contente que tu aies raté la Marquise. Elle est très embêtante, mais je te conseille de
soigner les Perdrigon. Il y a là un milieu très gai, très bon enfant, sans pose et sans affectation, d’une
simplicité rare en province. Adrienne est charmante, quand tu la connaîtras tu diras comme moi.
Figure-toi la plus jolie petite tête de chérubin que tu puisses rêver ; des cheveux bouclés et « fous » –
comme on dit dans les romans bien écrits, – des yeux d’un bleu qui mériterait de ne pas l’être, tant ils
sont pétillants, un nez tourné à l’imprudence (style papa), la bouche un peu grande, découvrant des
dents chaotiques qui sont les plus gentilles du monde, foin des mâchoires bien alignées. On en voit
assez à la porte des dentistes sur du velours rouge. Un pied, une main, une taille… Enfin un petit
délice. J’ai peur que tu n’y laisses ton cœur qui doit être tout entier à la Patrie en ce moment, après
nous verrons.
Écris-nous plus souvent et dis-nous si tu as besoin d’argent. Depuis que tu habites la noble ville de
Tours, je n’ose plus signer Riette parce qu’il paraît que ce diminutif a une signification friande dans ce
pays-là. J’en suis réduite à dire qu’elle t’aime de tout son cœur ta petite.
HENRIETTE.

– Papa, c’est fait ; j’ai écrit à Frédou.
lleM des Forts a une façon spéciale de prononcer ce mot de papa ; sous ses lèvres la sécheresse du pa
s’amollit, s’arrondit et on entend une voyelle qui est entre l’a et l’o. Cela part comme un trait, cela est doux
comme une caresse. Cette fantaisie labiale n’est pas pour déplaire au vieillard.CHAPITRE II
Adrienne
Alfred des Forts, ce jour-là, quitta la caserne à cinq heures et courut à la chambre qu’il avait en ville,
rue Clocheville, pour y goûter les douceurs d’un tub réconfortant. Il alluma le petit poêle à pétrole qu’il
s’était procuré et put se croire un moment rendu à la vie civile qu’il avait tant prisée. L’eau chaude que son
hôtesse lui monta, le rude frottement des serviettes-éponges sur ses membres lavés, le maniement de ses
objets de toilette le libérèrent un moment des habitudes nouvelles déjà prises et quand, enveloppé de son
peignoir, il se surprit dans son grand fauteuil d’osier occupé à soigner ses ongles selon les rites que lui
e eavait enseignés sa sœur, il eut peine à croire qu’il était fantassin de 2 classe au X de ligne. La sollicitude
d’Henriette l’avait suivi jusque-là, avait pourvu sa valise des ustensiles les plus minutieux et il sourit avec
reconnaissance en admirant en bel ordre dans un placard les bouteilles de liqueur domestiques (et
notamment le brou de noix où elle excellait), que la jeune fille lui avait imposées au départ ; même ses
yeux s’attendrirent en reconnaissant le petit gobelet d’argent dont il se servait depuis son enfance.
Après cet hommage rendu au souvenir et à la tendresse, il reprit l’uniforme et contempla dans la glace le
pioupiou qu’il était devenu.
Ce guerrier était d’assez bonne mine.
Il avait la moustache fine, les yeux clairs et le teint chaud ; on sentait ce visage nourri de plein air, animé
de santé, réglé par l’exercice salubre et calme, par l’absence d’inquiétudes et de passion. La génération
dont il était n’avait pas connu les doutes, les espoirs, les souffrances de celle que son père représentait ;
rarement Alfred s’était demandé le pourquoi des choses ; il trouvait la vie simple et la croyait bonne.
L’esprit humain avait sauté plus qu’un siècle entre le père et l’enfant, parce que M. Lambert des Forts,
emarié tard, n’établissait d’intervalle entre le XVIII siècle et lui que par son père, philosophe royaliste et
voltairien né en 1795.
Alfred éteignit son pétrole qui soudain remplit la pièce de l’odeur la plus puante et sortit pour aller voir
les Perdrigon.
Il sonna à la porte d’un petit hôtel de briques rouges qui avait un peu l’aspect des maisons des villes du
Nord ; mais l’entrée corrigeait cette impression ; elle était large, lumineuse, s’ouvrant sur une grande
galerie tapissée de ce rouge confortable à l’œil que le second Empire, si maladroit parfois dans l’art
décoratif, sut du moins comprendre et utiliser.
Au bout de la galerie on voyait les arbres d’un parc qui eut paru vaste et beau un jour d’été, mais ne se
dénonçait qu’à la clarté d’un ciel où la lune commençait à répandre sa poudre blanche. Le vieux
domestique qui avait ouvert la porte parut s’étonner d’abord du costume de ce visiteur, comme s’il n’eût
pas prévu la présence de régiments dans la ville. Il se dirigea vers le fond, souleva une tapisserie et dit
doucement, timidement, – il semblait s’attendre à une réprimande :
– Madame, c’est un soldat.
La draperie en s’écartant laissait arriver au jeune homme un bruit qu’il avait déjà perçu mais moins
nettement. C’étaient des voix de femmes, des rires de jeunes filles, une animation heureuse et bourdonnante
que l’annonce du domestique coupa net. Il tomba aussitôt un silence qui parut éternel au « fantassin » arrêté
au seuil de la maison. Puis quelqu’un parla :
– Demandez-lui ce qu’il veut, ou plutôt faites-le entrer.
Cela équivalait à une permission abrégeant une attente gênante, et Alfred parut sous la portière. Il vit
d’abord une pièce dont les hautes plantes vertes semblaient faire la décoration principale. Jaillis de
partout, les phœnix posés dans les angles sur des colonnes cannelées, les palmiers étendant leurs rameaux
au-dessus des bacs en bois décorés d’étoiles, les caoutchoucs laissant tomber leurs larges feuilles raides
vernies, donnaient un air de serre à deux salons, réunis par une large baie et chauffés exagérément par un
calorifère.
Des dames, les unes raides et austères, les autres affectant des poses plus évaltonnées étaient assises
dans le cercle traditionnel que la maîtresse de la maison s’ingéniait à rompre mais qui se reformait
irrésistiblement après chaque départ ou chaque nouvelle arrivée.
Dans l’autre pièce dont un window donnait sur la pelouse entourée d’arbres qu’Alfred avait, en entrant,
aperçus, un buffet rassemblait des assiettes de gâteaux et de petits fours autour d’un somptueux samovar
d’argent et de toutes les pièces que nécessite la préparation du thé. Là des jeunes filles goûtaient encaquetant et en fusant des rires, mais leur gaîté s’était interrompue et devenait une curiosité qui faisait
fusiller des yeux le soldat un peu interdit malgré son aisance.
Une dame s’était levée de l’angle de cheminée où la tradition la faisait s’asseoir et s’avançait vers le
jeune homme avec, sur les lèvres, un sourire indécis d’accueil et d’interrogation. Il prévint la question et
se nomma.
– Oh, Monsieur des Forts… Comme je suis heureuse de vous voir… Vous êtes donc ici ? Comment va
votre cher père ?
Elle se tournait vers le coin des jeunes filles, appelait :
– Adrienne, viens. Monsieur est le frère de ton amie Henriette, le fils de M. Lambert des Forts que ton
grand-père aimait tant.
Adrienne un peu maussade, en enfant qu’on arrache à son plaisir, mais croyant n’en laisser rien paraître,
se détacha de son groupe et le soldat vit alors l’original du portrait que lui avait tracé sa sœur.
Comme les bons portraits, celui-ci ne comportait aucune ressemblance ; Alfred eut la naïveté de s’en
étonner. C’était une jeune fille d’apparence frôle, de physionomie un peu neutre, de maintien prudent qui
lui tendait la main sans presque le regarder et s’informait d’Henriette sans paraître s’intéresser à la
meréponse. Mais M Perdrigon multipliait les questions et accumulait les souvenirs pour bien prouver à la
réunion que l’hôte n’était pas négligeable ; elle avait dû reprendre le tricot dont elle s’occupait à croiser
meles laines et revenait à sa place après avoir au passage, donné un conseil à la jolie petite M
LagrangeDuthieu, empêtrée dans la confection d’un passe-montagne.
Elle dut dire :
– Allez, Monsieur des Forts, allez rejoindre ces demoiselles ; je suis sûre qu’elles meurent d’envie de
esavoir comment on vous traite au dépôt du X .
Le jeune homme, maudissant en lui-même la corvée imposée par la fantaisie d’Henriette, dut aborder la
redoutable petite troupe féminine qui, le goûter fini, s’était remise à l’ouvrage et piquait de bon cœur des
bandes ou coupait des toiles de chemises.
– Prendrez-vous une tasse de thé, Monsieur des Forts ? dit tout de suite Adrienne en voyant venir
l’intrus.
Il voulut être drôle et déclara :
– Volontiers, Mademoiselle, cela me changera un peu du Champoreau.
Leur rire éclata et la glace fut rompue.
– Qu’est-ce que c’est qu’un champoreau ?
Le thème était facile pour les amuser ; il ne fallait qu’énumérer les ressources de la cantine, détailler les
menus, raconter les camaraderies en chargeant quelques ridicules et finir par un couplet de confiance et de
patriotisme ; le succès d’Alfred fut complet, et ce mot qui classe un homme dans l’esprit des femmes et le
sacre définitivement courut :
– Il est charmant, qui est-ce ?
Alfred, deux ou trois fois, surprit les regards d’Adrienne fixés sur lui avec un plaisir naïf ; alors il
reconnut les yeux que la lettre d’Henriette lui avait décrits et cela suffit à le rendre joyeux pendant
qu’après sa visite, il arpentait le boulevard Heurteloup vers l’hôtel où il avait coutume de dîner.
Lucien Delarbre l’y attendait ; leur table à deux places seulement, parée d’un mince bouquet, éclairée de
flambeaux électriques, n’offrait qu’un rapport lointain avec la salle enfumée de la cantine ; ils s’assirent et
des Forts poussa un soupir de satisfaction, pendant que Lucien, au contraire, s’emportait contre un détail de
service négligé. Mais le chasseur se rasséréna en écoutant le récit de la visite que son compagnon venait
de faire.
– Vous connaissez les Perdrigon ? Il paraît que ce sont des gens très bien. Vous devriez m’y mener la
première fois que vous irez.
me– Je serai enchanté de vous présenter ; je demanderai d’abord la permission à M Perdrigon.
L’autre ne comprit pas la leçon, car il était absorbé par le souci d’une communication difficile.
– Mon cher Alfred, j’ai oublié de vous faire part d’une modification que nous avons dû introduire dansla façon de prononcer notre nom ; nous avons retrouvé… une personne que nous avions chargée de
recherches dans nos papiers de famille… a découvert que… enfin il paraît que nous avions le droit
autrefois de nous appeler de Larbre.
– Mais vous l’avez toujours, je pense.
– Non, vous ne comprenez pas, de Larbre en deux mots, de Larbre particule. Alors, nous aurions bien
tort, n’est-ce pas ?…
– Ainsi, quand je vous présenterai… ?
– Il suffit de dire : de Larbre, avec un petit arrêt, une nuance.
– Une suspension.
– C’est cela. Vous me ferez plaisir.
– Comment donc… Tout ce que vous voudrez.
me– Cela sera plus agréable pour M Perdrigon qui a de si belles relations et même pour vous.
– En somme, c’est pour moi que vous faites cela et je dois vous en remercier.
L’autre ne comprit toujours pas ou ne voulut pas comprendre l’ironie et leur repas s’acheva
paisiblement.
Cependant, un autre dîner moins piquant venait de se terminer aussi, celui d’Adrienne en face de sa
mère. Elles causaient dans le petit boudoir où la flamme claire du bois dansait entre le cuivre bien astiqué
des chenets.
– Qu’est-ce que c’est que ce jeune homme qui est venu aujourd’hui ? demandait Adrienne, tisonnant des
braises d’un air indifférent.
– C’est le frère de ton amie Henriette des Forts, qui a été avec toi chez les dames de la Vierge.
– Oui, je sais bien. Mais qu’est-ce que c’est que ces des Forts ?
– Une bonne famille du Quercy ; M. Lambert des Forts, le père, vit presque toute l’année avec sa fille
dans son petit château de la Mazurie. Moi, je ne le connais pas, on le dit très sauvage et un peu
misanthrope. Ils ne sont pas très riches, mais ils ont de quoi vivre.
– Il est gentil et bien élevé.
– Son père voulait, je crois, le mettre dans les Eaux et Forêts quand la guerre est arrivée.
– Quelles nouvelles de la guerre aujourd’hui, maman ?
– Toujours les mêmes, mon enfant, rien ne change pour nos pauvres soldats.
La pluie fouetta les vitres d’une criblure pressée et les deux femmes tressaillirent. Un coup de sonnette
au dehors cinglait le silence retombé.
– Qui peut venir par un temps pareil ?
Un rapide colloque de voix alternait dans la galerie et la porte enfin s’ouvrit…
Une femme entra, laissant entre les mains du serviteur, un manteau de caoutchouc ruisselant d’eau. Des
cris l’accueillirent :
– Comment ! Juliette, quel bonheur !… Qu’êtes-vous devenue ?
meAdrienne embrassait, heureuse, son ancienne institutrice et M Perdrigon demanda :
– Nous n’avons pas de vos nouvelles depuis six mois. Nous ne savions que penser. Mais vous devez
être trempée, ma petite Juliette, approchez-vous du feu. Vous n’avez besoin de rien ?
– Si vous permettez, chère Madame, j’aurai très besoin de quelque chose.
– Dites vite.
– De dîner. J’arrive de Bâle et je n’ai trouvé çà et là que quelques sandwichs dans les gares. J’ai voulu
courir ici tout de suite.
– Vous avez eu joliment raison ; Adrienne, donne des ordres.
En quelques minutes, une table était servie devant le feu et la jeune fille, bondissante, s’occupait de son
amie, assise ensuite les mains sur les genoux, les yeux brillants de joie et de curiosité, elle attendit :– Mangez, mangez, disait la mère, vous nous raconterez plus tard.
Sa faim était belle, mais vite apaisée. Après le bon consommé chaud, la voyageuse parlait déjà :
– Vous savez que je voulais voir la Russie et que j’étais partie avec la Comtesse Repnine.
lle– Oui, vous nous avez écrit cela et que vous vous plaisiez beaucoup chez eux… avec M Natascha.
– Pas autant qu’avec vous, chérie, mais puisque votre éducation était finie et que je voulais voir du
pays… Hélas… je n’en ai vu que trop…
– Dites, je grille, vous savez…
– Eh bien, en allant à Moscou, nous avons passé par Karlsbad où la Comtesse voulait faire une cure
d’amaigrissement. Nous sommes descendus au Grand-Hôtel et ces deux dames ont commencé à suivre leur
régime, car les eaux ont, paraît-il, la propriété d’engraisser comme de faire maigrir, et Natascha avait
vraiment besoin de rattraper pour elle les quelques kilos que sa mère allait perdre.
– Comme si on pouvait jamais être trop maigre, soupirait Adrienne, les yeux au ciel.
me– Moi, je restais dans le juste milieu ; c’est mon rôle… Et je fis bien ; au bout de quinze jours, M
Repnine accusait trois bonnes livres de plus à la balance et Natascha s’était encore effilée de quelques
grammes. Elles étaient toutes deux assez déconcertées ; mais je l’étais bien plus qu’elles. Dans les salons
de l’hôtel, dans les couloirs du bain, aux promenades, aux concerts, je voyais de singulières physionomies
et j’entendais des propos inquiétants. On eût dit que nous étions au milieu de conspirateurs, une
conspiration dont tout le monde aurait été, excepté nous. Moi, je n’étais occupée que de cet odieux procès
en France ; je courais après tous nos journaux, quand un jour, vers le 27 ou 28 juillet, je vois les figures de
tous changer, s’épanouir, une fièvre de folie insolente, arrogante, semblait les emporter. Chez les femmes,
c’était un attendrissement bête ou triomphant ; chez les hommes, cela se traduisait par de la brutalité et de
la goujaterie. C’était la guerre. Dès le premier jour, un agent de police vint nous demander nos papiers et
nous consigner dans nos chambres. Personne ne pouvait y pénétrer, qu’une bonne hostile, qui nous
apportait à manger, mais une nourriture maigre et mauvaise, subitement redevenue allemande. En un clin
d’œil, le Palace s’était transformé en prison.
– Je serais morte de peur.
– Non, ma chérie, on ne meurt pas de peur, on vit avec. Enfin, au bout de huit jours, on vient nous dire, –
et de quel ton, – que la France et la Russie ont déclaré la guerre à l’Allemagne, qu’en conséquence, nous
sommes prisonnières ; et qu’on va nous conduire à Berlin. En même temps, on nous annonçait que
l’Angleterre était contre nous, et que le Kaiser serait à Paris dans quinze jours.
… C’est avec ces agréables nouvelles que nous avons été embarquées dans un train qui a mis deux jours
à nous amener dans la capitale allemande. Nous croisions, à tous moments, des convois bondés de soldats
qui semblaient partir pour une fête.
meM Perdrigon serra affectueusement la main de l’amie.
– Comme vous avez dû souffrir…
– Arrivées à Berlin, nous n’avons pas été trop maltraitées ; on nous a internées dans un hôtel qui était
sous la surveillance de la police et on nous a laissées libres, avec la seule obligation de nous présenter
tous les jours à la Kommandatur. Le peuple allemand semblait ivre. Tous les jours on annonçait une
victoire, c’était Belfort pris, Nancy pris. Paris pris. Ce jour-là, on a promené dans les rues, un immense
aigle à deux têtes traînant derrière lui, un malheureux petit coq qui représentait la France, cela au milieu
d’un horrible charivari de musique d’où se détachait la marche funèbre de Chopin que je ne pourrai jamais
plus entendre de ma vie.
Adrienne se jetait à son cou :
– Ma pauvre chérie…
– Ce que j’ai vu de mes yeux, et ce que personne n’a dit en France, c’est, sur une des places de la ville,
un grand carré entouré de drapeaux où l’on devait placer la Tour Eiffel, quand les soldats l’auraient
rapportée de Paris comme souvenir…
Puis, peu à peu, cet enthousiasme s’est calmé, la joie s’est un peu ternie, le Gouvernement a fait dire
qu’il valait mieux réserver pour plus tard les pavoisements dont on couvrait les murs ; ils ont disparu un à
un et… et nous n’avons plus ou de pains mollets, de « kifles » pour notre déjeuner du matin.
Le bruit a couru que l’armée allemande était bien entrée dans Paris, mais qu’elle avait dû en ressortir