À Paris dans la peau d'un SDF

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Paris, mars 2010. Une nuit et tout bascule. Lorsqu’Ibrahim sort de garde à vue, il ne peut rentrer chez lui. Frappé d’une interdiction de domicile, le voilà à la rue, sans nulle part où aller, lui qui a vécu vingt ans dans la capitale. Son plan de survie? Pas de plan: aucune anticipation. Toutes ses décisions seront prises au coup par coup, de minute en minute. Son seul but: rester calme les cinq semaines à venir… De l’enfer parisien au Centre d’hébergement provisoire de Saint-Junien en Haute-Vienne, le journaliste Ibrahim Alabi Oridota nous fait vivre le calvaire que partagent 100 000 hommes et femmes sans domicile fixe en France. Le récit d’un quotidien en roue libre, entre rencontres et débrouilles. Immersive et édifiante, une aventure humaine doublée d’une pertinente réflexion autour de la solidarité et des politiques sociales.

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Nombre de lectures 33
EAN13 9782748361742
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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À Paris dans la peau d’un SDF
Ibrahim Alabi Oridota










À Paris dans la peau d’un SDF

Au-delà des Pyrénées – Tome 1

Préface de Pierre Allard, maire de Saint-Junien (87)


















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IDDN.FR.010.0115902.000.R.P.2010.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2011


À Amal, Salim, Funmi, Wassila et Junior,
auprès desquels j’espère un jour apprendre l’art d’être
grand-père à défaut d’avoir été un papa épanoui.

À Bruno et Christine,
qui m’ont accueilli chaleureusement à Saint-Junien.

Au Secours Populaire Français,
à travers son Comité local de Saint-Junien, Haute-Vienne.
Ibrahim Alabi Oridota, à la fi n de son périple de Paris en Île-de-France
à Saint-Junien de Haute-Vienne en Limousin.


Remerciements



Il y a des choses que nous pouvons contrôler et que
nous contrôlons. Il y a d’autres que nous ne pouvons pas
contrôler et qui échappent à notre contrôle. Entre les deux,
il y a des choses qui s’imposent à nous, en dépit de notre
volonté de faire ou de ne pas faire. Ainsi, l’existence de ce
livre n’est pas entièrement de mon fait. Il a existé malgré
moi. Je remercie toutes les personnes physiques et morales
mentionnées dans ce récit et, surtout, je remercie tous les
anonymes qui ont contribué à en faire une réalité.

9


Avertissement



Cet ouvrage est un récit. Organisé autour de comptes
rendus de mes rencontres et des impressions qui en
découlent, il n’est pas le résultat d’une enquête au sens
journalistique du terme. La petite histoire qui en forme la
trame relate mes échanges avec des personnes rencontrées
au cours de la période où je suis rendu SDF par décision
de justice. Cette trame s’appuie sur mes opinions
personnelles. Or, des opinions, aussi bonnes soient-elles,
ne seront jamais le substitut de la vérité. Celles que
j’exprime ici sont nées de mes interactions et formées au
contact de personnes rencontrées par hasard.

La vendeuse de la Boulangerie Fercock devenue
Boulangerie Hédi Rabah à Alfortville en région
parisienne, n’est peut-être pas professeure de
mathématiques dans le pays qu’elle a quitté pour
s’installer en France ou dans celui de ses origines si
d’aventure elle était née en France. Elle a même pu être
illettrée. Nous avons échangé peu de phrases. L’hôtesse de
chez Freling Prestige Properties, l’agence immobilière
qui a pignon sur la prestigieuse Place Vendôme à Paris,
n’est peut-être pas formée grande école. Elle pourrait
n’être ni sud-américaine ni trentenaire. La dame
« élégamment habillée » de la ville de Saint-Junien en
Haute-Vienne n’est peut-être pas musulmane. Elle pourrait
n’avoir aucune idée de l’Islam. Jean-Baptiste, « l’homme
d’esprit », du petit village de Saillat-sur-Vienne n’a
peutêtre pas quatre-vingts ans. Les conditions que j’attribue à
toutes ces personnes qui peuplent cet ouvrage sont, en
11 dehors des descriptions factuelles de certaines situations,
la restitution de ma propre perception. Ces opinions sont
néanmoins pleinement assumées.
Aussi, ce livre a failli ne pas exister pour une série de
raisons, les unes plus saisissantes que les autres. Mon
ordinateur m’a été dérobé à l’Hôpital Bichat de Paris dans
la nuit du samedi 20 mars 2010. Toutes mes notes
manuscrites, qu’elles furent transcrites ou non au moment
de cette disparition, ont disparu avec la perte de
l’ordinateur. Pour un récit factuel qui couvre la période
allant du 3 mars au 8 avril 2010, la perte de toutes mes
notes au 21 mars est un motif de découragement. La
reconstitution des événements a souffert pour la précision
envisagée au départ. À nouveau le samedi 24 avril, le
fichier contenant les 250 premières pages de l’ensemble
du récit reconstitué est perdu par écrasement. Dans les
conditions de vie qui étaient les miennes, j’ai supprimé le
contenu du fichier numérique, puis réécrit par-dessus. Ce
fichier réalisé sur un support externe de type USB n’a fait
l’objet d’aucune sauvegarde, ni sur disque dur ni sur
quelque support que ce soit. Ce sont les aléas d’une vie de
SDF. Je fais l’économie de ce que fut l’attente de la
récupération du fichier perdu par écrasement. La
générosité de l’intervention gracieuse fournie pour son
sauvetage compte parmi mes grands moments de joie. La
version récupérée est remontée à une semaine de la date
d’écrasement donnant lieu à un cumul de temps perdu.
L’essentiel est sauvé, mais avec son lot d’imprécisions
accrues.

Malgré les péripéties des conditions de production
décrites ci-dessus, les faits relatés dans ce livre sont réels,
mais ces aléas ont fini par donner au récit une impression
de patchwork qui, d’une certaine manière, en fait le
charme. Les allers et retours reconstructeurs de la petite
histoire ont donné au texte un rythme qui se rapproche du
12 style presque romanesque. Cela m’oblige à affirmer que ce
livre reste un récit. Les imprécisions qui affectent le
déroulement chronologique de son contenu relèvent de ma
responsabilité exclusive. Enfin, la vérité chère à Blaise
Pascal au sens de veritas n’est ni absolue, ni universelle.
Elle est simplement la qualité de ce qui est vrai. Il y a
vérité quand ce qui est dit est conforme avec ce qui est
réel. La réalité dont il est question dans ce récit est celle
des sans domicile fixe que j’ai rencontrés.

13


Préface



Lorsque l’Acas, (Centre Communal d’Action Sociale),
de Saint-Junien en Haute-Vienne reçoit une personne sans
domicile fixe, les agents municipaux mettent en œuvre
tous les moyens pour parvenir à trouver une solution pour
assurer un toit, pour garantir des conditions décentes
d’hébergement et fournir une alimentation convenable.

Mais en fait que savons-nous des gens qui sont en face
de nous en dehors de leur identité ? Que savons-nous de
leur histoire, de leur parcours, des raisons qui, aujourd’hui,
font qu’ils sont là et qu’ils en sont là ?

Ibrahim Alabi Oridota, a décrit son parcours, ses
souffrances, ses espérances, ses petites solutions et ses
espoirs.

Pour nous, il nous renvoie, comme un miroir, une
image de notre action quotidienne. Mieux encore, ce
miroir devient sans tain et permet de constater que la
nature humaine crée des rapports d’autorité même là où
rien ne le justifie.

Un lieu d’accueil et d’hébergement provisoire doit,
avant tout, être un lieu de fraternité, de soutien mutuel,
d’entraide, de réconfort.

Il doit être un outil de façonnage d’une nouvelle image
personnelle permettant un nouveau départ, un rebond.

15 À la lecture de ces pages, que chacun se souvienne que
la chute est rapide et parfois inopinée, que le précipice est
sans fond et les parois escarpées, que la remontée sera
lente et toute entière soumise à quelques bonnes volontés
suffisamment fortes pour ne pas sombrer à leur tour.

Pierre ALLARD
Maire de Saint-Junien (87), Président de l’Acas

16


Introduction



Mercredi 3 mars 2010, il est 14 h 30, je sors de garde à
vue, laissant derrière moi le « Centre de Dépôt » du Palais
de justice de Paris. J’y suis arrivé la veille, aux environs
de minuit. Je repars avec en poche un contrôle judiciaire
qui m’interdit de me rendre chez moi, sauf ce mercredi
3 mars 2010 en compagnie d’un tiers ou tout au plus le
lendemain, jeudi 4 mars 2010, dans les mêmes conditions.
Les juges m’entendront vendredi 9 avril à 09 h 00. D’ici
là, je suis dehors, sans aucun moyen sur lequel amortir le
choc. Je suis, par décision judiciaire, intégré au seul
groupe social français qui porte un sigle. Je suis
brutalement devenu SDF dans une ville où j’ai vécu vingt
ans et je n’ai nulle part où aller.

À Paris, dans la peau d’un SDF, rend compte de la vie
que j’ai menée entre le mercredi 3 mars et le jeudi 8 avril
2010. Il relate mes rencontres et les échanges auxquels
elles ont donné lieu. C’est la première partie d’un récit que
j’ai choisi de placer sous le thème général intitulé Au-delà
des Pyrénées. Son cadre est ainsi celui du clin d’œil qui se
rapporte à l’allégorie de la frontière qui sépare l’erreur de
la vérité. Il y a deux raisons à cela.

Nous connaissons tous les réalités des groupes sociaux
auxquels nous appartenons. Cela veut dire que nous
connaissons leur habitus. Les mentalités, la morale, les
postures, les prétentions et la psychologie qui se
rapportent à ces groupes nous sont familières. Par contre,
la connaissance de ce qui se passe en marge de tous les
17 groupes sociaux structurants est, sauf exception,
progressivement rendue moins certaine par les exigences
de groupe qui nous encadrent.

Quand on y regarde bien, qui d’entre nous n’a pas
encore croisé de SDF ? Hormis les travailleurs sociaux
cependant, les réalités des sans domicile fixe nous
échappent. C’est pour cette première raison que je
souhaite par ce récit apporter un complément de
compréhension à tout ce que nous savons déjà à propos de
ce qui se passe dans les lieux qui, dans notre société, sont
occupés par les seuls citoyens qui portent un sigle.
Pourtant, notre capacité collective à la générosité
démontre que nos petits décalages de connaissance ne sont
pas liés à un manque d’altruisme au niveau individuel. À
Paris, dans la peau d’un SDF en apporte la preuve, mais il
va un peu plus loin que ce constat.

« Nous sommes tous classés par nos classements. » Ces
classements sélectionnent et hiérarchisent pour nous les
attitudes jugées utiles pour notre mobilité ascendante. À
Paris, dans la peau d’un SDF se veut ainsi une fenêtre
ouverte sur un autre monde. Je dirai même que c’est une
fenêtre ouverte sur de "Nouveaux Mondes" que nous
n’osons pas regarder parce qu’ils ne sont pas faits de
paysages et de rivages, mais de visages et de regards que
nous avons du mal à appréhender.

Beaucoup plus qu’au sein des autres groupes sociaux,
les SDF se battent presque tous et presque tous les jours.
Ils se battent par frustration ou pour survivre. Ils se battent
quelques fois pour s’en sortir. Mon expérience montre
cependant que la volonté de survivre dans la rue est plus
forte que celle de la quitter. Les SDF, en tout cas ceux que
j’ai pu croiser sur mon chemin, ne réussissent pas à
prendre rapidement le dessus sur ce qui les a conduits à la
18 rue. Ce constat reste inchangé pour ceux d’entre eux qui
en sont devenus conscients. Je parle ici des SDF que j’ai
croisés. Si À Paris, dans la peau d’un SDF est une tranche
de la vie que le système judiciaire m’a fait expérimenter, il
veut aussi nous faire découvrir quelque chose d’autre. Les
SDF se jugent avec sévérité. Notre regard informé peut les
aider à modifier la dureté du regard qu’ils portent sur
euxmêmes.

19


Mercredi 3 mars



Je passe la porte du Centre de Dépôt du Palais de
justice de Paris en saluant du signe de la main les gardiens
postés à l’entrée. Je n’ai pas fait attention s’ils sont
gendarmes ou policiers. J’ai beaucoup rencontré des deux
depuis la moitié de la nuit dernière. La police peut
enquêter bien ou mal. Le juge peut condamner ou
innocenter. Entre le deux, c’est au Centre de Dépôt,
c’està-dire de la volonté du Procureur, que le sort du prévenu
se joue d’aller ou de ne pas aller en prison entre l’enquête
de police et la décision de justice. Le mouroir du Palais de
justice de Paris est maintenant derrière moi. Je ne suis ni
content, ni fâché. Je suis satisfait, mais mon esprit est
totalement neutre. Je viens d’échapper à l’antichambre de
la prison. Cela me suffit pleinement parce que je suis
conscient du fait que ce n’est pas ce que l’enquête de
police a prévu.
21


Un sentiment de liberté



La porte d’entrée du Centre de Dépôt du Palais de
justice de Paris se trouve au numéro 1, quai de l’Horloge
erdans le 1 arrondissement de Paris. Au moment où je
repasse par cette porte à pied, le sentiment qui m’habite
est celui d’une immense liberté. C’est de pas de
promeneur que je m’engage sur le Pont au Change qui, à
cet endroit relie l’Île de la Cité au Paris métropolitain sur
quai de la Mégisserie. À mi-parcours de ce Pont au
Change, je raccourcis les équerres pour davantage ralentir
mes pas déjà lents de promeneur. J’ai deux idées en tête et
je veux les avoir examinées avant d’atteindre l’autre bout
du pont.

Premièrement, je veux observer la paire de baskets que
j’ai aux pieds pour pleinement m’imprégner de l’idée
qu’elles donnent de moi. Je mets un pied devant l’autre,
comme si je comptais mes pas, comme si je voulais
mesurer leur impact au sol. J’observe mes chaussures.
L’une est à moitié lacée. L’autre n’a pas du tout de lacet.
Je tenais ce deuxième lacet, celui du pied gauche, dans ma
main gauche où il me sert à maintenir mon doigt du
milieu, le majeur tuméfié, en position d’attelle. Les gardés
à vue ne sont pas autorisés à conserver un certain nombre
d’appareillages. Les lacets de chaussures en font partie.
Les miens m’avaient été ainsi retirés. Leurs embouts
effilochés ne repassent plus facilement les trous de lacet. Il
me faut acheter une paire de lacets. J’ai conscience que ma
préoccupation ne concerne pas seulement mes lacets, j’ai
néanmoins fortement envie d’avoir mes baskets
23 proprement lacées. J’ai donc pris la décision de m’acheter
une paire, maintenant. J’ai en poche quelques pièces de
monnaie, mais je n’ai pas l’intention de les investir dans
l’achat dont je viens de prendre la décision. Si je n’ai pas
de "plan", je sais au moins que j’aurai besoin de prendre le
transport dans des conditions ou des moments
imprévisibles pour l’heure. Donc, je garde ma monnaie en
réserve.

Deuxièmement, toutes mes décisions seront prises au
coup par coup, de minute en minute. Avant d’arriver au
bout du Pont au Change, j’ai décidé qu’il n’y aura ni
anticipation, ni plan à court, moyen ou long termes. Si je
pense à l’endroit où je vais passer la nuit de ce mercredi
3 mars, je serai pris de panique. Si je pense que je suis
confronté à un risque d’emprisonnement, je serai tétanisé.
Mes seuls buts sont donc de rester calme et de ne faire
aucun plan. Je laisserai mon esprit vagabonder, mais je lui
"interdirai" d’anticiper positivement quelques événements
futurs que ce soient ou de redouter je ne sais quelles
imminentes catastrophes. Planifier ou anticiper risquent de
provoquer chez moi un état d’esprit qui alimenterait la
peur. Je dois renforcer mon esprit à ne redouter aucune
situation à venir. Je n’envisagerai jamais de quelle
manière franchir un pont tant que je n’ai pas atteint la rive
qu’il jalonne. Il me faut d’abord voir le pont, puis ensuite
déterminer la nécessité et la manière de l’emprunter. Cela
m’évitera d’avoir peur du pont avant de l’atteindre et de
paniquer à la simple idée de l’état dans lequel ma traversée
pourra se faire ou non.

Je suis conscient du fait qu’il me faudra inventer une
solution pour chaque problème qui se présentera. Le fait
d’être libre et privé de la liberté de rentrer chez moi est un
problème auquel je dois avant la nuit inventer une
solution, mais je ne peux pas penser à cela pour l’heure.
24 J’ai le cœur léger. Cette deuxième décision n’a pas été
difficile à prendre. Elle est au contraire en cohérence avec
ce qu’a été ma vie au cours des 37 dernières heures depuis
le début de ma garde à vue. Je n’ai jamais rien anticipé. Je
prenais mes décisions à la suite de chaque événement.
Quand les policiers, gardiens, enquêteurs, etc., venaient
me voir avec leurs ordres et leurs instructions, je me levais
et je faisais ce qu’il m’était demandé de faire sans
chercher à savoir pourquoi, sauf une fois.

La Major Odile m’a dit qu’elle avait un joli prénom dont
elle espère que je me souviendrai. Puis elle a voulu me faire
signer une déposition comportant une erreur sur ma
nationalité. J’ai refusé. Elle s’est énervée, un peu trop, mais
pour rien. Je n’aurais de toute façon pas signé. Son
comportement m’a permis d’arriver vite à une conclusion.
La justice ne dépendra pas de cette policière qui est en face
de moi, ni de ce commissariat dans lequel je me trouve. Par
la suite de cet incident, j’ai fait ce qu’on me demandait, y
compris signer ma déposition de "confrontation" sans mes
lunettes, c’est-à-dire sans les avoir relues. J’ai fait tout ce
qu’on me demandait sans la moindre question : qu’il
s’agisse des auditions, des séances de photos, des relevés
d’empreintes, de la "confrontation". Afin d’échapper aux
contingences physiologiques auxquelles nous sommes tous
soumis, j’ai décidé de ne pas m’alimenter pendant ma garde
à vue.

Je prendrai donc les choses comme elles viendront,
sans anticipation positive ou négative. Être libre sans la
possibilité d’aller chez moi est une situation que je
n’aurais pu prévoir, même si j’avais essayé. Maintenant
que je suis à la fois dans la rue et à la rue, je me suis dit
qu’il était judicieux de maintenir le même état d’esprit.
25


De la garde à vue à Place Vendôme



Ma première décision est de chercher et de retrouver un
homme avant la fermeture des bureaux. C’est à cette
condition que je ne dormirai pas dehors ce soir. J’ai
enregistré ses coordonnées dans le répertoire de mon
téléphone, mais je ne suis pas en possession de ce dernier.
Je n’ai rien pour le joindre. Je ne me souviens plus avec
précision de son patronyme ni du nom de son entreprise.
Je sais que ses bureaux sont situés à Place Vendôme. C’est
là que je dois me rendre et c’est pour cela que j’ai besoin
de m’acheter une paire de lacets pour nouer mes
chaussures. Si je ne peux rien pour l’état de mes
vêtements, les mêmes que je porte depuis que je me suis
rendu au commissariat de police la veille, les mêmes avec
lesquels j’ai dormi depuis 37 heures et que je me trouve
dans l’impossibilité de me rendre chez moi, je vais au
moins faire l’effort d’avoir des lacets à mes baskets. Je
tiens à ce que mes chaussures soient nouées. Avoir des
chaussures lacées me semble être la moindre des choses
dès l’instant que j’ai pris la décision de me rendre à Place
Vendôme afin de pouvoir trouver un endroit où dormir ce
soir. J’entre dans la première boutique de chaussures
située à l’angle gauche au moment où je m’engage sur la
rue de Rivoli.

Aucun des lacets en vente chez Foot Locker ne
ressemble aux miens. Les unicolores sont bordés de fils
d’or. Ici, il n’y a que des lacets multicolores. Le classique
bouge peu, la mode avance à la vitesse de bolide. Je
commence à me demander si je finirai par trouver une
26 paire de lacets blancs dans ce quartier de Paris, entre le
Châtelet et l’Opéra. Je n’ai pas le temps de sortir de ce
quartier réputé commerçant pour me trouver une paire de
lacets blancs. Je m’avance vers la caissière pour lui
montrer le modèle et demander si je pouvais obtenir de
semblables dans le magasin. Elle affirme que oui et se
propose de me les montrer. Les unicolores étaient cachés,
voire bien planqués derrière les bariolés. Les prix sont
pourtant identiques : 1,90 euro. Commerçant avisé, Foot
Locker veut bien suivre la mode, mais sans négliger le
classique. Je trouve cela astucieux. Je demande si je peux
faire le règlement par chèque. Ce n’est malheureusement
pas possible. J’insiste que c’est un moyen légal de
paiement. Elle s’absente quelques minutes.
— Ce n’est pas nous, me dit-elle à son retour, c’est la
machine.
Je lui demande quelle machine ?
— La caisse ne reconnaîtra pas ce montant.
Foot Locker est doublement astucieux. Pour ne pas
enfreindre la loi qui interdit le refus d’un moyen légal de
paiement, la machine a été substituée à l’humain pour
imposer une infraction aux clients par l’intermédiaire d’un
programme informatique. Avant de m’en aller je demande
à la caissière de m’indiquer la bonne orientation pour me
rendre à Place Vendôme.
Elle pense qu’il me faut tourner à droite en sortant du
magasin. Je m’aperçois dès ma sortie qu’une boutique
Bata était voisine immédiate de celle de Foot Locker.
Malheureusement, la maison Bata ne propose pas de lacets
dans son référencement. Chez Bata, on pense qu’il me faut
tourner à gauche pour me diriger vers Place Vendôme.
L’enseigne Célio attire mon attention au loin. Je connais
Célio à travers ses communicants sur-vitaminés. Ils ne
manquent aucune occasion pour proposer une promo par
e-mail. Je m’adresse directement au vigile à l’entrée du
magasin. Il me renseigne avec précision.
27 — C’est au cinquième étage, chez les hommes.
J’en suis surpris. Pourvu que ce soit vrai. Le cinquième
étage quand on a ni dormi ni mangé au cours des
trentesept dernières heures, c’est bien haut, même par
l’escalator.

Mais l’escalator, chez Célio de la rue de Rivoli à Paris,
ne mène qu’à mi-chemin de l’immeuble de cinq étages qui
l’abrite. Dès le premier étage, ce sont les escaliers qui
desservent le reste du magasin. Ils permettent de mettre en
exposition l’ensemble du magasin à qui que ce soit
prendrait l’escalier. Malheureusement, Célio ne vend pas
de lacets. Redescendre vers le rez-de-chaussée n’est pas
chose aisée non plus. Je me retrouve au sous-sol sans m’en
rendre compte, et là, il faut encore demander le chemin
pour m’y retrouver. Il faut être un habitué pour s’en sortir.
Tout est prévu pour tourner en rond dans les rayons, pour
chercher son chemin, pour monter et redescendre et c’est
toujours avec le sourire que les hôtesses indiquent le
chemin. Je pense à André en sortant de chez Célio. André
est une enseigne qui fabrique les chaussures de la marque
Weston et qui fabrique des chaussures sans-marques. Elle
vendrait bien des lacets pour les nouer. De vigilance lasse,
je décale ma trajectoire brusquement pour me diriger vers
deux vieilles dames, parisiennes de toute évidence par leur
toilette. Dans ce quartier, la moitié des gens que l’on
croise dans la rue ne sont pas riverains. Souvent, ils ne
parlent pas français. L’une des deux dames a eu un réflexe
de repli. Elle sert son sac à main contre son corset.
— Je vous ai fait peur, désolé. Je cherche la direction
pour aller vers Place Vendôme.
Ce nom fait un tel effet sur les gens. Les deux dames
sont devenues instantanément détendues et prolixes. Elles
m’indiquent mon itinéraire, en long, en large et de travers.
Leurs explications répétées et alambiquées ne m’ont pas
empêché de me tromper de chemin.
28 La Place Vendôme est un endroit étonnant. Les
entreprises et les sociétés qui y font commerce sont des
plus discrètes par la sobriété de leur signalétique. Il n’y a
aucun panneau d’agent immobilier. Ce ne sera donc pas
simple de retrouver une personne dont j’ai oublié le nom
de la société pour laquelle elle travaille, dont je ne me
souviens plus du prénom et dont le patronyme m’est d’une
orthographe incertaine. On verra bien puisque j’y suis
déjà. Place Vendôme est un cercle coupé en deux par la
rue de La Paix. Le Ministère de la Justice et l’Hôtel Ritz y
sont au coude à coude. Le premier est au numéro 13, le
second au 15. Ces deux entités font presque partie du
même bâtiment. Les deux bras de l’immeuble en cette
partie de la Place Vendôme forment un grand aigle aux
ailes déployées faisant face à l’horizon dans une
orientation sud-est et dont le soleil déclinant caresse le
dos. Le Ritz est un hôtel palace bien connu. Racheté par
l’Égyptien Mohamed Al-Fayed, c’est un vrai repère de
royautés et autres célébrités dont Michael Jackson en son
temps. C’est du Ritz qu’est partie la course-poursuite qui
s’était soldée par le décès de la Princesse Diana. Les
façades feutrées des immeubles de Place Vendôme
comportent peu ou pas d’écriteaux. Je m’avance vers le
Square Vendôme. C’est une sorte de voie intérieure sous
la forme d’une cour ou d’une galerie donnant accès à
diverses entrées. Un événement médiatique est en cours
dans l’une d’elles. Un cordon de photographes et de
journalistes se tient à l’entrée. J’y ai fait la connaissance
ou plutôt la rencontre de Steve. Il accepte l’appellation de
paparazzi. Il m’a répété trois fois le nom de son site
Internet qui est en franglais. Cela veut dire que le nom de
son site Internet n’est ni en français ni en anglais, mais une
combinaison des deux langues. Steve a l’air malin. On
s’est juré de se recontacter. Je m’avance lentement vers un
jeune homme adossé à l’un des piliers dressés en colonnes
à l’entrée du Square. Il semble avoir la trentaine mais
29 paraît quarante. Il fait visiblement office de vigile, mais
son apparence est celle d’un courtier en bourse, genre
golden-boy. Je m’adresse à lui après une salutation du
signe de la tête.
— Connaissez-vous un peu cet endroit ?
— Oui, un peu.
— Je cherche une agence immobilière, est-ce qu’il y en
a une à cette adresse ?
— Oui, prenez l’escalier Cambon, au fond à droite. Je
pense qu’ils sont au cinquième étage, ajoute-t-il.
La Place Vendôme est prestigieuse, ces concierges
aussi. Celui de l’escalier Cambon est de type asiatique. Il
m’est difficile de deviner d’où il vient, Japonais ou
Cambodgien, impossible à dire. Il est sans doute
polyglotte. Il lit son journal, les pages roses du Financial
Times, aux sections financières ou de matières premières,
au vu des petites colonnes aux petits caractères serrées qui
les caractérisent dans la presse anglophone spécialisée. Il
quitte son journal des yeux, une ou deux secondes, le
temps d’évaluer le visiteur et reprend sa lecture. Je décide
de ne pas le solliciter. Je m’engouffre dans l’ascenseur,
cinquième étage, je sonne chez « Freling Prestige
Properties ». L’hôtesse qui ouvre la porte n’est pas
Brésilienne, elle est peut-être Colombienne. C’est
peutêtre son bronzage qui lui donne un teint basané. Son
accent maîtrisé est néanmoins remarquable. Les locuteurs
indigènes ont une diction distinctive. Les ayant-appris
forcent toujours un peu l’accent, d’une manière ou d’une
autre. Elle a la trentaine, rondelette et les yeux vifs des
chasseurs de primes. Je recule d’un pas à l’ouverture de la
porte. Elle avance d’autant vers moi, un pied sur le palier,
l’autre à l’intérieur de l’appartement.
— Que puis-je faire pour vous, Monsieur ?
Je bredouille :
— Je suis à la recherche d’un agent immobilier que j’ai
rencontré récemment. J’ai oublié le nom de la société qu’il
30 dirige, mais ce n’est pas "Freling Prestige Properties".
Peut-être pourriez-vous m’aider à le retrouver. Vous faites
le même métier.
— Comment s’appelle-t-il ?
— Je pense que c’est Brunswick.
Je lui épelle en ajoutant que je ne suis pas très sûr. Elle
me demande pourquoi je le cherchais. La question me
surprend.
— Disons que j’ai un projet avec lui.
— Pouvez-vous me dire de quel projet il s’agit ?
J’hésite puis je lui réponds franchement :
— Si vous m’aidez à retrouver M. Brunswick, je
reviendrai vous en remercier.
— Je vais demander à Monsieur Freling s’il connaît la
personne que vous cherchez.

L’hôtesse me fait entrer et m’installe sur une chaise
distinguée mais sans fioritures ni ostentation. Me voici
installé dans une officine immobilière prestigieuse,
chaussé de mes baskets dont un pied est à moitié lacé et
dont l’autre est sans lacet. Ce dernier se trouve toujours
dans ma main gauche. Assis dans cette pièce d’une
cinquantaine de mètres carrés, je pense que les jeunes
conseillers immobiliers qui s’affairent devant leurs
ordinateurs sont peut-être eux aussi issus de prestigieuses
écoles de commerce. L’hôtesse s’avance vers un
Monsieur, la cinquantaine svelte et très simplement
habillé. Il est en communication téléphonique dans son
bureau séparé de la grande salle par une baie vitrée.
L’hôtesse revient vers moi, un peu frénétique. A-t-elle
flairé une affaire qu’il ne faut pas lâcher ou, en tout cas,
qu’il ne faut pas reléguer ? Les regards chauds qu’elle
échange avec ses collègues m’intriguent. Un autre visiteur
arrive. Il a rendez-vous. Monsieur Freling l’aperçoit et met
fin à son entretien téléphonique. L’hôtesse intercepte son
patron, l’informe de ma présence et de mon but. Le patron
31 de l’agence s’avance vers moi. La poignée de main est
aussi franche que le regard.
— On m’informe que vous cherchez quelqu’un !
— C’est exact, mais je suis désolé de vous importuner.
Je suis à la recherche d’un de vos confrères que j’ai
rencontré récemment. Je ne me souviens que de son
patronyme dont je ne suis pas certain de l’orthographe,
Monsieur Brunswick, directeur d’une agence immobilier
Place Vendôme.
Ma présentation est déjà rodée. Le nom que je
recherche ne dit rien à Monsieur Freling qui dit pourtant
exercer sur la Place Vendôme depuis 1985.
— Je sais aussi que chez Barbara, en face, il n’y pas de
Brunswick, a-t-il ajouté.
— Je vais faire le tour de la place. Si je ne trouve rien,
je reviendrai vers vous. En tout cas, je tiens à vous dire
l’excellent accueil de votre personnel.
L’hôtesse est visiblement ravie. Sans forcer le trait, elle
arbore un sourire professionnel en me raccompagnant.
Mon appréciation exprimée est sincère. Je la remercie
infiniment. En reprenant l’ascenseur, je pense à deux
choses. D’une part, un Africain déguenillé n’est pas à
négliger dans ce carré qui regroupe les plus prestigieux
joailliers du monde, peut-être les plus grandes fortunes
aussi et, d’autre part, j’ai un nom : Barbara. Je le retiens.
Le concierge me renseignera pour le reste. Ce dernier est
toujours affairé à sa lecture.
— Bonjour Monsieur, je cherche quelqu’un qui n’est
pas chez Freling et on m’a conseillé de me rendre chez
Barbara, mais je ne sais pas comment y aller.
e— C’est en face, au 7 étage.
Il retourne à sa lecture illico. Je sais que je ne vais me
rendre chez Barbara que pour la forme, au cas où le nom
Brunswick pourrait y dire quelque chose à quelqu’un. Le
résultat est négatif. Je ressors du 7 Square Vendôme. Le
temps commence à presser et il me faut un endroit où
32 dormir ce soir. Je refais le tour des deux demi-cercles. Je
scrute dans chaque entrée les plaques sur lesquelles
figurent les noms des résidants. Dans une des entrées,
j’aperçois AXA Equity. Je décide de tenter la chance.
L’hôtesse est avenante. Presque du même âge que celle de
chez Freling, peut-être un peu plus poupine. J’explique ma
demande.
— Je peux chercher la liste des agents immobiliers de
la Place sur Internet, me dit-elle.
J’accepte l’offre avec empressement. Au bout d’un
moment, entre plusieurs appels téléphoniques, elle scrute
l’écran de son ordinateur et m’indique qu’il y a une
douzaine de noms et se propose de m’imprimer la liste. Je
la remercie très chaleureusement. Il y a effectivement
douze noms : Couteaux Stanislas, Société Dreyfus, Freling
Prestige Properties, Groupe France Châteaux, Henri
James, L.S.G.I., Remco Conseil (Antenor), Société
Immobilière des Mougins et de Côte d’Azur, Solucium,
Book A Flat (deux fois) puis, Couteaux et Stanislas à
nouveau. Je décide d’éliminer quelques noms qui me
semblent peu probables. Je suis maintenant dans
l’urgence. L’après-midi tire à sa fin. Je dois donc accélérer
ma recherche et la conclure avant que ne passe l’heure
raisonnable des ouvertures de bureau. La Société Dreyfus
n’est pas une agence immobilière. Elle est propriétaire de
l’immeuble sis 26 Place Vendôme où elle n’a pas ses
bureaux. Ces derniers se trouvent à Place de Clichy dans
ele 18 arrondissement de Paris. J’ai visité toutes les
adresses retenues et quelques autres de manière aléatoire.
J’y ai fait quelques découvertes. La Maison Assouline
n’est pas une entreprise immobilière mais une prestigieuse
agence de communication qui occupe 26 Place Vendôme,
un lieu de mémoire, me dit-on. J’échange mes
coordonnées avec la responsable des lieux.
33


SDF et mépris pour un diamantaire



Avant de quitter Place Vendôme, je fais une dernière
fois le tour des deux demi-cercles. Je pense à l’incroyable
accueil qui vient de m’être fait. Est-ce parce que je suis
Africain ? Ça m’intrigue et je n’arrive pas à résoudre
l’énigme. J’opte alors pour un scénario imaginaire.

Il était une fois, Place Vendôme, un Africain
déguenillé. Il avait l’air de ne pas avoir pris de douche
depuis trois ou quatre jours. Il entra dans une joaillerie et
demanda le patron par ses prénoms, nom, particule et
titres. L’hôtesse formée grande école a vu juste. L’Africain
déguenillé avait un demi-kilo de diamants sans gendarmes
dans la poche de son veston en miettes.

Ce genre d’histoire a vite fait le tour des salons. Et me
voilà, SDF qui cherche un endroit où dormir ce soir,
mépris pour un diamantaire ! Un panneau publicitaire
grand format orne cette façade de la Place Vendôme. Il est
rare pour ne pas être visible. Situé à l’angle du Ministère
de la Justice, l’une des deux mannequins qui illustrent ce
panneau publicitaire est Africaine. Sa couleur noire
d’ébène est légèrement teintée d’un reflet violacé. Elle
porte à son cou trois tours d’un énorme collier de perles
toutes aussi énormes. Son cou est longiligne et le dernier
tour de son collier est à au moins dix centimètres du lobe
de son oreille. Au bas de cette plastique sublime se trouve
une inscription : Frank Knight. Je connais ce nom. Mon
souvenir ne me renseigne pourtant pas qu’il s’agisse d’un
34 joaillier. Pour m’en assurer, je m’approche de l’Huissier
posté à l’entrée du Ministère de la Justice.
— S’il vous plaît. Frank Night, c’est un promoteur
immobilier ou un joaillier ?
— Promoteur immobilier, me répond l’huissier.
Je le remercie.
En me retournant, j’ai presque pensé à haute voix :
Frank Knight. Joaillier de l’immobilier ! Il est 18 h 15. La
température baisse. Il va faire froid cette nuit. Je
m’engouffre dans le métro pour prendre la direction de
chez moi. Je ne sais pas si je pourrais m’y rendre en réalité
puisqu’il faut que j’aie la chance de trouver un tiers
témoin pour m’y accompagner. Je préfère mes enfants,
mais je ne suis pas assuré de leur présence à la maison. Je
n’ai pas mon téléphone, mais j’ai une carte téléphonique
entamée que je peux utiliser pour un ou deux appels à
partir d’une cabine téléphonique publique. Pour l’instant,
je ne peux pas vérifier. Je ne veux pas vérifier. Le juge des
libertés et de la détention (JLD) qui a décidé de mon
contrôle judiciaire n’avait pas entièrement suivi les
réquisitions de la substitut du Procureur de Paris. Elle m’a
reçu pendant sept minutes tout au plus. Dès que le JLD
avait fini de me lire le texte qui lui était soumis me
concernant, je lui ai tout simplement demandé où est-ce
qu’il veut que j’aille et si je dois rester avec mon pantalon
et ma chemise jusqu’au 9 avril ? Je ne sais pas si le
gendarme posté à l’entrée de la salle d’audience et qui se
trouve à ce moment derrière moi a toussé ou s’est raclé la
gorge, mais j’ai entendu un bruit derrière moi. Peut-être
at-il gloussé. S’il l’a fait, c’est une évidente marque de
familiarité. Tout déroulement d’audience judiciaire se
passe de commentaires non sollicités. Ma comparution
devant le JLD n’a pas duré plus longtemps que celle
devant la substitut du Procureur de Paris. Peut-être trois
minutes de plus, au grand maximum. Le texte proposé a
été modifié in situ. Je peux donc aller chez moi. Je suis
35 conscient d’avoir arraché par moi-même l’aménagement
de la décision qui m’était destinée. Au moment où la
greffière descend chercher le nouveau texte dont
l’impression est lancée sur l’imprimante qui se trouve dans
la salle d’audience, je me suis demandé si le magistrat qui
a pris la décision me concernant a travaillé seul dans un
bureau ou s’il a travaillé en équipe dans une salle dans
laquelle les noms, les numéros d’affaires et leurs motifs
sont criés à la cantonade pour que chaque personne qui s’y
trouvait dise ce qu’elle en pense ou autour de la grande
table dans une grande salle. Je suis songeur. Je suis là et
ailleurs, mais conscients que cette décision à mon encontre
ne tiendrait pas la route face à un avocat à mes côtés. J’ai
d’ailleurs demandé au substitut du Procureur de Paris qui
m’a entendu, si je serais assisté d’un avocat commis
d’office devant le JLD. Elle m’a répondu que oui. Ce n’est
pas ce qui se passe. Finalement, je suis seul dans cette
salle face au JLD et sa greffière et un gendarme dans mon
dos assis à l’entrée de la salle. Je n’ai pas d’avocat pour
m’assister : « justice, entorse au nom du peuple ? ! » Le
temps manque certainement, ou le moyen, ou les deux. La
prolongation de ma garde à vue n’ayant pas été requise,
nous étions déjà dans les périmètres du vice de procédure.
Entre l’enclume et le marteau, les magistrats doivent eux
aussi échafauder des solutions. C’est dans le métro que je
me suis vraiment laissé aller à penser à eux. Cela m’a évité
de penser à moi ou de me préoccuper du regard des autres.
Je me demande tout de même si les lieux n’influent pas
sur le regard que l’on porte sur certaines personnes qui s’y
trouvent. Pourquoi dois-je me préoccuper du regard des
autres quand je suis dans le métro alors que ce n’est pas le
cas quand j’étais Place Vendôme ? Est-ce parce que le
métro fait partie de ces interstices dans lesquelles sont
repoussés ceux qui portent les attributs de la dévalorisation
sociale ? Qu’est-ce qui change le regard : le métro ou
Place Vendôme ? Je pense que je suis fatigué.
36


SDF au nom du peuple



Depuis le début de ma garde à vue qui a commencé
mardi à 09 h 30, je ne me suis pas alimenté. Je n’ai fait
aucune toilette. Je ne me suis pas brossé les dents. Cela
étant il ne faut prendre que le strict minimum : deux
pantalons ; une paire de baskets de rechange et ce qui
pourrait me venir à l’esprit comme nécessaire à ma
préparation pour le rendez-vous judiciaire. J’hésite et je
suis confus, le 9 avril, c’est déjà du long terme.

Je continue de résister à faire des "plans", à me projeter
dans un avenir trop lointain. Le temps nécessaire pour me
préparer pour un rendez-vous judiciaire va bien au-delà
des quelques minutes dont je dispose pour prendre des
effets de toilettes ou de vie courante que je n’ai d’ailleurs
nulle part où mettre. J’appelle mon fils. Il est présent,
heureusement. À ma demande, il descend me chercher à
l’entrée. J’ai vu un visage de tristesse. Ma fille cadette est
en colère.
— C’est à vous les parents de résoudre le problème.
Avant on était unis face à nos difficultés. Maintenant, c’est
la garde à vue entre nous et toi sous contrôle judiciaire.
Je lui explique que cela n’empêche que je les aime tous.
Je ne suis pas certain de l’effet de mes propos. Je pense
même que pour elle, c’est du hors sujet. Pourtant, je ne
peux pas me permettre de traîner. La conformité avec les
dispositions du contrôle judiciaire m’importe, même si je
trouve le terme « pour aller vivre ailleurs » un brin
excessif. Je prends quelques médicaments. Après un
passage d’une demi-heure environ, je suis à la porte de
37 chez moi, à la rue. Assez étrangement, une fois dehors, je
suis surpris de constater qu’en dehors de la tristesse de me
séparer des enfants et de partir de chez moi de cette
manière, le sentiment de liberté qui m’habite ne s’est pas
évanoui. Je ne cherche pas d’explication. Je n’en ai
aucune. Le fait d’être jeté hors de chez moi sans
sommation ne me libère pas pour un projet personnel
encore moins pour un projet professionnel. Mon sentiment
de liberté ne repose sur rien. Il n’y a rien et je n’ai rien. La
température continue de descendre. Il va faire un froid
d’hiver à Paris cette nuit. C’est le jour choisi pour me
rendre SDF. Je me souviens subitement que je n’ai pas
pris de gants. Je voulais prendre mon anorak mais il était
volumineux pour le petit sac à dos devant contenir mon
minimum de vie. Mon fils me propose un sac à dos plus
grand. Je refuse. Cela me renvoie l’image de ces lieux
communs du SDF. Je ne sais donc pas ce qui pourrait
justifier le fait de me sentir libre. Je remonte l’avenue vers
le métro Marx Dormoy. Il est presque 20 heures. Je n’ai
encore rien mangé depuis hier soir, mais j’ai pu prendre le
café que ma fille m’a préparé quand je suis rentré. J’arrive
au niveau de l’enseigne de restauration rapide McDonald’s
du métro Marx Dormoy. Sans réfléchir, je franchis la
porte. J’aurais pu opter pour la boulangerie pour me
prendre du pain que je compléterai par un fromage ou
prendre un sandwich. Mon nouveau statut de SDF aurait
pu me pousser dès à présent à faire quelques courses
alimentaires chez Franprix, mais c’est McDonald’s qui
m’attire. Au moment d’y accéder, je régule mes pas pour à
nouveau retrouver mon rythme de promeneur. C’est
tranquillement que j’entre dans le restaurant, comme si j’y
venais en observation. Cela tranche avec l’attitude
qu’aurait imposée un soir où règne déjà un froid d’hiver.
38


Ma première rencontre en tant que SDF



L’Africain, vigile de service ce soir-là, a une stature de
boxeur poids mi-lourd. Il est trapu du coup. Son visage est
gras et charnu. C’est un homme quasi-mécanique. Pour
accueillir les clients qui entrent dans le restaurant, il arbore
un sourire grognon qui traverse son visage comme un
éclair illumine un ciel ténébreux. Ce n’est pas vraiment
une grimace. Pour signifier à un client que ce dernier
commence à l’agacer, il fusille son interlocuteur d’un
regard oblique qui part de haut vers le bas, d’un coin de la
tête vers la chaussure de son interlocuteur. Ce vigile de ce
soir est capable de sourire à quelqu’un qui se situe sur sa
droite et d’observer une scène qui se déroule sur sa
gauche. Il a, comme ont dit, un œil dans le métro et l’autre
au guichet. Il doit avoir du métier, celui-là. Une dizaine de
personnes sont déjà entrées dans le restaurant depuis que
je me tiens là, un peu à l’intérieur du McDonald’s, du
métro Marx Dormoy sur la rue de la Chapelle. Je
m’approche du vigile et je lui demande si l’établissement
est équipé de la borne Wifi. Il me répond avec
nonchalance en regardant ailleurs :
— Je ne sais pas.
Je lui désigne de la main un client en face de la baie
vitrée. Ce client clapotait son Notebook qui m’a l’air
connecté à Internet. Le vigile se contente de répéter avec
la même nonchalance :
— Je ne sais pas.
Je le remercie puis, je m’approche du client. Je lui
demande s’il était connecté au web. Il répond par
l’affirmatif. Je lui précise que s’il est connecté, il doit
39 l’être par Wifi. Il répond de nouveau par l’affirmatif. Je lui
demande de m’indiquer comment ça marche. C’est assez
simple.
— Je viens d’acheter ce Notebook chez Auchan. Il est
déjà préparé par le constructeur pour identifier les bornes
Internet les plus proches de l’endroit où je me trouverais.
Comme les McDonald’s disposent de bornes Wifi, je viens
ici avec le Notebook qui identifie la borne. Je l’active et je
suis sur Internet.
Il me fait signe de me joindre à sa table. Il me présente
ses doigts. Les contours de ses ongles sont encrassés de
matières grasses carbonisées, comme une pâte de suie
noire.
— Je suis mécanicien, me dit-il, et SDF.
J’avais déjà rencontré des SDF sur le pas de la porte de
chez moi et le contact de proximité que j’avais alors eu
m’a fait penser que je pouvais reconnaître un SDF sans
difficulté. Je suis bluffé par ce client du restaurant
McDonald’s qui se présente comme SDF. Je lui dis ne pas
le croire. Sans autre forme de procès, il commence son
histoire.
— Je vis dans un parking. Je commence en avoir marre.
Je tousse tout le temps. Ça commence à me rendre
malade…
40


Pierre : propriétaire et SDF



Nous ne nous sommes pas encore présentés.
Connaissant ma propre condition, je lui demande comment
est-ce qu’il était devenu SDF. Il déroule son histoire en
toute simplicité.
— Je suis allé acheter une maison de 254 m² à
30 000 euros en Haute-Vienne. Il y a cinq ans de cela.
Tout s’est cassé la gueule dans la région. Ma maison ne
vaut plus un clou. Je ne pouvais plus emprunter pour la
rénover. Je ne peux plus la vendre. Je ne peux pas la
réparer. Le toit s’est effondré. Je ne peux pas installer le
chauffage dans les pièces que je me suis arrangées pour
moi, ma femme et la chambre d’amis. Ma femme n’est
jamais contente de rien. Elle s’est donc tirée chez sa mère.
Il n’y a pas de travail dans la région. Les paysans ne
s’intéressent à rien. Si tu leur proposes un service, ils vont
te répondre qu’ils ne savent pas à quoi ça sert. Du coup,
ma maison avec son grand jardin est devenue le bidonville
du village. Le maire du patelin ne veut plus me voir. Je
suis venu m’installer dans un parking à Paris, à m’exposer
à la maladie. Mes voisins saillatais laissent les
cambrioleurs entrer dans ma maison sans même les
décourager par un cri ou une alerte. Rien. Quand je rentre
de Paris, ils me racontent, en rigolant, "on les a entendus
toute la nuit".

Pendant qu’il parlait, sa personne me laisse rêveur.
Voici quelqu’un qui se dit SDF et qui raconte une histoire
complexe de manière concise et détachée, avec une sorte
de rhétorique. En pédagogie, on les nomme économistes
41 de la linguistique. Spécialistes de la litote, ils utilisent peu
de mots pour dire beaucoup, peut-être aussi de mots, pour
dire autre chose. Pour moi, soit il sait raconter, soit il sait
beaucoup plus qu’il ne raconte. Le tout m’intrigue.
Pendant que son histoire me laisse songeur, je me rends
compte qu’il m’observait. Il reprend son histoire.
— Vous savez, vous êtes la première personne à qui je
n’ai pas eu marre de raconter mon histoire. D’habitude,
dès que je commence, les gens se tirent. Les mésaventures
des autres comme les miennes n’intéressent personne. J’en
ai marre de vivre au milieu de tant d’indifférence. C’est
différent avec vous.

Si ce n’est pas de la flatterie, je dois admettre que je
viens de faire la rencontre de quelqu’un à qui je ne
pourrais jamais ressembler. Comment lui raconter mon
histoire avec simplicité comme il vient de me raconter la
sienne ? Je fais un effort.
— Je suis SDF moi aussi. Depuis quelques heures
seulement et la première personne à qui je parle se trouve
être un SDF. Je me suis disputé avec ma femme. Nous
avons tous les deux porté plainte et été mis en garde à vue.
J’ai été entendu par le Substitut du Procureur de Paris qui
m’a placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de me
rendre chez moi jusqu’au 9 avril.
— Les enfoirés, s’insurge-t-il.
Je rectifie :
— Ce ne sont pas les magistrats. C’est la loi. C’est
peut-être aussi la mode. La "cause" des femmes est de plus
en plus politisée mais les magistrats appliquent la loi.
C’est tout.
Je raconte à cet étranger dont je viens de faire la
connaissance que j’ai appris beaucoup de choses au cours
des 30/40 dernières heures. Quand j’étais en garde à vue
eau commissariat de la Goutte d’Or à Paris 18 , mon
camarade de cellule est un certain Habib, une vraie
42 encyclopédie. Il est docteur en droit. C’est ce qu’il m’a dit.
Si c’est vrai, ce n’est pas rien. Si c’est faux, ses
connaissances sont tout de même impressionnantes.
Quand je lui donne un nom, il est capable d’en dire
énormément de choses. Il est parti sous mandat de dépôt
de détention provisoire. À ce que j’ai compris, cela veut
dire que c’est en prison qu’il ira attendre jusqu’au jour de
son procès. Il n’a pas voulu m’expliquer ce qu’il a fait.
J’ai respecté ses sentiments. Quand le Procureur de Paris a
décidé de m’entendre dans le cadre des vingt-quatre
heures de garde à vue, il a fallu me transférer au Palais de
justice de Paris. C’est ainsi que je suis arrivé au Centre de
Dépôt et dans ce "dépôt", j’ai eu deux compagnons de
cellule. Grégoire est de type Guyanais. On lui reproche
d’avoir volé un vélo. Il ne s’agit pas d’un Vélib, mais d’un
vélo de ville qu’il dit avoir trouvé, abandonné sans
attache. Grégoire est envoyé en détention provisoire. C’est
en prison qu’il attendra le jour de son procès. Dia, le
second, a le verbe et le gestuel de slameur. Il a été arrêté
chez lui parce qu’il n’aurait pas répondu à une
convocation de police. Il n’est pas certain d’être relâché,
même sous contrôle judiciaire. Les prisons se remplissent
de gens qui ne menacent pas vraiment la société, des
sanctions pour l’exemple ou pour le chiffre, pour ruiner
peut-être des vies, pour faire des SDF aussi.

Mon nouveau camarade s’appelle Pierre. Il me montre
longuement les photos de sa maison en province. La
maison a effectivement un aspect de taudis. Tout le terrain
attenant est jonché de détritus en tout genre : des palettes
de bois, des objets mécaniques, des vélomoteurs. Sa
baraque n’a pas l’aspect d’une maison habitée. C’est
incontestablement un bidonville. Je lui demande de me
prêter la partie habitable de sa baraque jusqu’au 8 avril et
que pendant que j’y séjournerai, je pourrais faire deux
choses. D’une part, je consacrerai une partie de mon temps
43 au rangement, au moins, de l’aspect extérieur du terrain
attenant. D’autre part, je vais étudier la situation de sa
maison et lui suggérer ce qu’il pourrait en faire. Il est à la
fois étonné et surpris, mais il accepte la proposition avec
enthousiasme. Je lui précise néanmoins que je ne suis ni
menuisier, ni maçon. Je vais juste aider à ranger
l’extérieur pendant que je séjourne gratuitement dans sa
propriété et que tous les frais liés aux rangements à faire
seront à sa charge. Pierre me décrit aussi les conditions
d’habitabilité de son taudis. Je lui précise qu’en tant que
SDF qui vient d’être interdit de se rendre chez lui et qui
n’a nulle part où aller il y a juste quelques heures, je pense
que je peux trouver un petit coin à arranger pour dormir
dans une propriété en ruine dès lors qu’elle n’est pas
exposée aux intempéries. « Je suis disponible jusqu’au
8 avril. » Il est tard et Pierre doit rentrer avant minuit sous
peine de ne pouvoir accéder à son abri. C’est la procédure
de sécurité. Il me propose, dès lors que je n’ai nulle part
où dormir, de me joindre à lui ; qu’il pourrait organiser un
couchage pour moi. Je le remercie pour sa proposition,
mais pour cette nuit, j’ai décidé de me débrouiller. Il me
conseille d’appeler le 115 qui pourrait me venir en aide
d’urgence. Le conseil est judicieux. Pour ma première nuit
de SDF, j’ai déjà une proposition de logement en province
et un tuyau pour me dépanner cette première nuit. Je tiens
à affronter ma réalité de ce soir.
44


La pauvreté selon Zine



Ma priorité est maintenant réservée au 115 pour ne pas
dormir dehors ce soir. J’ai besoin d’une carte téléphonique
qui me procure de l’autonomie et de la marge pour élargir
éventuellement mon champ de recherche. Des commerces
sont encore ouverts dans le quartier et je me rends chez
Riquet Phone, un taxiphone situé au numéro 96 de la rue
Riquet. Ce commerce distribue toutes sortes de cartes
téléphoniques, pour la France et pour l’étranger, pour les
cabines publiques ou pour appeler de chez soi. Pour
l’international, il vend différentes marques de cartes qui
proposent des tarifs concurrentiels, des cartes pour appeler
différents pays étrangers selon différents tarifs offerts par
différents fournisseurs. Il offre aussi des services de
déblocage de téléphones mobiles avec de menues
prestations liées à la téléphonie en même temps qu’il fait
office de petit bazar. Il est déjà presque minuit et elle ne
donne pas l’impression de fermer de sitôt.

C’est « Zine » qui est de service, Zine pour Zinedine, je
suppose. Il doit avoir une vingtaine d’années. Son visage
fin et son sourire malicieux donnent de lui l’image du
jeune loup. Celui qui va faire prospérer l’épicerie de papa
pour financer les études de "Zaïnab" si ce ne sont celles de
"Mourad". Il a les yeux vifs. Il est curieux d’esprit. Pour
mes besoins, il me propose des cartes pour cabines
téléphoniques à 50 unités ou plus, 7,50 euros ou 15 euros
respectivement. Je lui propose un paiement par carte
bleue. Zine ne répond pas directement. De sa voix qui
monte vite vers le strident, il m’indique que le distributeur
45 est juste à côté. Guy Bedos imiterait Zine mieux que moi.
Il a une part de caricature. Je le rappelle à l’ordre. Je veux
payer par carte bleue parce que je ne veux pas payer en
espèces. Zine rétorque :
— Monsieur, espèces ou carte bleue, c’est la même
chose.
Je lui réponds que ce n’est pas la même chose. Zine me
relègue. Il s’occupe déjà d’autres clients. J’attends sans
rien dire. Je le contemple. Si Zine m’a relégué, il ne m’a
pas perdu de vue. C’est un garçon efficace. Il se tourne
vers moi.
— Je te jure, Monsieur, c’est la même chose.
Je sors de la boutique pour aller retirer 10 euros au
distributeur de billets. Ma commande réglée, je retiens
l’attention de Zine quelques instants et je lui pose une
question.
— Dis-moi Zine, à quoi peut-on reconnaître un
pauvre ?
S’il est surpris par la question, sa surprise est de courte
durée. Il réfléchit un instant. Alors je reformule la
question.
— D’après toi, qu’est-ce qui définit la pauvreté ?
Il répond :
— Quand on peut plus se payer à manger. On est
pauvre.
C’est la réponse d’un garçon intelligent. Zine a fait
deux phrases.
— Ta réponse est juste, mais il y a mieux, lui dis-je. Tu
peux changer de réponse si tu veux.
Zine prend la question au sérieux. Il fronce les sourcils,
puis reprend :
— Walahi [traduction : "je le jure"], quand quelqu’un
ne peut pas payer à manger. Il est pauvre. Rien de pire.
— Tu maintiens ta réponse ?
— Oui, je maintiens.
Je me montre dubitatif. Zine insiste.
46 — Monsieur, le manger, c’est plus fort que tout !
— Tu as raison Zine. Quand on est dans l’impossibilité
de s’acheter à manger, c’est vraiment difficile. Mais
regarde ce qui vient de se passer entre nous. Supposons
que je voulais acheter à manger. Toi tu veux un paiement
en espèces, moi je veux payer par carte bleue. Si je te paye
par carte bleue, toi tu as l’argent tout de suite. Là c’est
vraiment la même chose ou presque. Par contre, si je te
paye par carte bleue, c’est seulement dans un mois que je
vais payer ma banque. J’ai le temps de me retourner.
Donc, si ce soir je n’ai pas l’argent pour payer à manger,
pour toi, je suis pauvre. Comme je n’ai pas l’argent mais
que j’ai la carte bleue, je n’ai pas d’argent, mais je ne suis
pas pauvre, puisque je peux quand même me payer à
manger. Si tu regardes bien Zine, tu verras que la
pauvreté, ce n’est pas quand on n’a pas d’argent pour se
payer à manger, mais quand on n’a pas accès au crédit
pour le faire en cas de nécessité. Ma carte bleue c’est une
carte de crédit.
Je la sors pour la lui montrer en disant ma dernière
phrase :
— La vraie pauvreté, c’est quand tu es exclu du crédit.
Zine a l’air d’apprécier. En fin de compte, il dit :
— C’est vrai. J’ai bien compris.
Je lui réponds que je suis content moi aussi, mais que
ce soir, j’ai encore plein de problèmes à régler. Je sors
dehors. Je suis accueilli par un vent glacial. La pauvreté
n’est-elle pas différente quand il fait aussi froid et que l’on
n’a nulle part où aller ? Je chasse l’idée.


47


Le "115" face à l’urgence sociale à Paris



À la cabine téléphonique, le 115 Urgence sociale d’Île
de France diffuse son message d’attente en cinq langues,
des conseils pratiques pour ses usagers. Après plusieurs
répétitions, le message enregistré me propose de rappeler
plus tard. Je me dis qu’ils sont peut-être occupés. Il est
déjà bien plus que minuit. Je décide de poursuivre le
contact avec le 115 jusqu’à la conclusion logique qui est
de dormir à l’abri ce soir.

Je laisse encore un peu de temps. C’est peut-être la
période des hébergements quand les personnels sont sur le
pont. En attendant, je pèse le "pour" et le "contre". À
supposer que le 115 Urgence sociale n’ait rien à me
proposer, je décide de chercher une solution de secours et
je préfère que ce soit en dehors de mon quartier. Après
environ une heure de marche, je me suis déniché une
solution. Elle est dangereuse. Je la nomme Couchage aux
30 tours de vis. C’est délicat et risqué, mais c’est à l’abri.
Quoi qu’il advienne donc ce soir, je ne serai pas exposé
aux intempéries. Je ne pourrai rien contre le grand froid.
Ce ne sera pas un lit ou un toit, mais ce ne sera pas dehors
au sens premier du terme. Je décide de retourner dans mon
quartier, instinctivement. J’aurais bien pu appeler le 115
de partout. C’est mon quartier qui m’attire.
48


Le "pouvoir" de la publicité



Au cours de cette marche dans la froide nuit parisienne,
c’est déjà le matin du jeudi 4 mars 2010, les mannequins
des panneaux publicitaires ont le sourire imperturbable. Le
vendeur de publicité que je fus redécouvre en quoi la
publicité est l’épine dorsale de notre système économique.
Sans la publicité, le citoyen-consommateur serait
déboussolé. Il prendrait peur. La peur freinerait la
consommation. Les usines et les commerces fermeraient.
Pour bien se faire une idée de l’importance de la publicité
pour l’économie moderne, imaginons que l’on ait laissé
partir 60 millions de touristes en vacances à travers routes
et autoroutes. Si la veille de leur retour on décide de retirer
les panneaux de signalisation, la moitié des vacanciers ne
retrouverait pas son chemin de retour. Il s’en suivrait une
pagaille dont chacun peut imaginer l’ampleur. La publicité
est souveraine. Sans elle, le citoyen moderne n’aura plus
de repère. Le cordonnier en bas de chez vous serait en
train de vous plumer que vous ne le sauriez pas sans la
publicité. Le GPS existerait bien, mais personne ne saurait
où le trouver sans la publicité. Le pouvoir de cette activité
décriée se déroule sous mes yeux dans ce glacial milieu de
la nuit parisienne. Chaque visuel révèle la stratégie de sa
réalisation, les astuces de son message, la manière dont il
procède pour persuader le passant. Le tout doit se réaliser
en quelques fractions de secondes.

Un programme immobilier vante les avantages de la
« TVA à 5,5 % ». Peu importe si les photos, souvent de
simples maquettes produites par les officines d’architecture,
49 ne sont pas celles des vrais immeubles, maisons ou
appartements proposés à la vente. La photo n’est pas
contractuelle, c’est connu. L’essentiel, c’est « 5,5 % de
TVA ». L’impact est arithmétique. Le calcul mental est à
la portée de tout citoyen capable d’avoir un permis de
conduire pour passer par là en voiture ou de celui animé
de l’ambition de vouloir s’acheter une propriété.

La bonne vieille maison de La Redoute met l’accent sur
le décontracté chic. La simplicité et la sobriété des
vêtements sont sans concession. La Redoute vend au
passant la liberté d’être chic, pour pas cher. Autant dire un
gisement.

La palme d’or de mon petit parcours revient à Coco
Chanel. L’égérie, torse dévêtu, d’un rose impeccable,
porte une sorte de pantalon mi-long à jarretelle dont les
bretelles, d’un noir tout aussi impeccable, contrastent les
seins de l’égérie en les recouvrant astucieusement. Ce que
dissimulent ces bretelles est mis en exposition de manière
aussi attractive que ce qu’elles révèlent pour orienter le
regard vers l’éternel flacon rectangulaire qui a fait la
fortune des parfums Chanel. La signature en deux mots est
sublime : « Coco. Mademoiselle ». Tout l’enjeu de notre
système économique se trouve ici simplement mis en
exposition.

Il n’y a guère d’autres moyens qui permettent d’asseoir
le pouvoir du système industriel avec autant de simplicité
que la publicité qui va activer dans le psychisme humain
les petits moteurs de nos décisions d’achat.

Qu’est-ce que Neandertal, qui peignait dans sa grotte,
voulait vendre à la femme de Cro-Magnon dont le mari est
parti en guerre ? Ceux qui sont en lutte contre la publicité
nous empêchent de chercher la réponse à cette question.
50 La publicité a toujours existé. Nous ne voulons pas le
savoir. Elle existera toujours, mais nous ne voulons pas
nous adapter à son évolution dans le temps. Les
marchands se sont emparés d’un outil au pouvoir illimité.
Paris la nuit n’a rien de comparable avec Paris le jour.
Ceux qui se couchent tôt ne voient pas ce que voient ceux
qui se couchent tard. Les deux groupes ne voient pas en
tout cas la même chose de la même manière. Notre image
mentale de notre environnement peut être ainsi
conditionnée par le fait que nous soyons "gens de jour" ou
"gens de nuit" et la nuit est incontestablement un moment
magique. C’est sans doute pour cela qu’elle donne la vie à
travers le métabolisme de l’obscurité. Pour me réchauffer,
je vais à une station de métro plus loin, en marche
accélérée. Quand je m’arrête à la même cabine
téléphonique pour appeler le 115, la température est en
dessous de zéro. Je commence à grelotter. Je dois me
trouver une cabine sous abri. Je fonce vers le métro. Deux
personnes y traînent et donnent l’air d’hésiter entre mettre
un titre de transport dans la machine ou sauter par-dessus
le tourniquet. Je leur demande si je peux les aider.
— Nous fermons le métro Monsieur.
Ce sont deux agents de la RATP ! Je les ai pris pour des
voyageurs. Je leur dis être à la recherche d’une cabine
téléphonique à l’abri.
— Vous devez quitter la station Monsieur et il n’y a
plus de cabine téléphonique ici. Tout est à l’extérieur.
Je traverse le passage souterrain pour sortir de l’autre
côté de la station de métro. J’accélère. Le temps presse et
il fait froid. La bonne nouvelle, c’est que mon précédent
appel ne m’avait rien coûté. J’ai toujours toutes les unités
de ma carte téléphonique. Il est presque deux heures du
matin. J’ai préparé mon message pour le 115 pour me
permettre d’avoir un premier contact facile et droit au but.
Le téléphone répond. C’est une voix humaine. L’accent est
d’Europe de l’Est avec un français syllabique. J’ai décidé
51 de me soumettre à toute la formalité requise sans
encombre : nom, prénoms, adresse, date et lieu de
naissance, nationalité, assurance sociale, mutuelle s’il y a
lieu, motif de la demande d’hébergement pour la nuit,
puisque je suis empêché par contrôle judiciaire, la
juridiction qui a pris la décision, l’adresse du commissariat
de police, puisque j’avais un chez moi, le nom du bailleur,
l’adresse du bailleur, le nom sur le bail, le montant du
loyer, si loyer est à jour ou pas, avec ou sans titre de
séjour, le tout répété plusieurs fois. J’entends le
crépitement de son clavier. Il entre les données dans un
ordinateur. Il me fait répéter, épeler, avec une lenteur qui
tranche avec l’urgence.

Avez-vous une assistante sociale ? Je réponds que non.
J’insiste que je sors de garde à vue cette nuit et je rappelle
à l’opérateur que ce n’est pas un problème d’assistante
sociale. Je lève le ton de manière maîtrisée et graduée :
— Monsieur, il est trois heures du matin. Il fait froid. Je
suis dehors. Je cherche juste un endroit où dormir ce soir.
— Oui mais, répond l’accueil téléphonique, est-ce que
vous avez une assistante sociale ?
— J’ai une ordonnance de contrôle judiciaire. C’est
tout.
— Avez-vous de l’argent sur vous ?
— Non.
Après une longue attente, la réponse est négative.
— Malheureusement, nous ne pouvons rien pour vous
Monsieur.

Je lui demande si je peux me permettre de lui poser une
ou deux questions. La demande est acceptée. Je l’interroge
pour savoir quelles sont les conditions qu’il fallait que je
remplisse pour que le 115 Urgence sociale puisse me
trouver en endroit où dormir une nuit. La réponse, pour ne
52 pas être satisfaisante, est pour le moins honnête, me
semble-t-il.
— Les personnes qui relèvent de notre compétence sont
celles qu’on appelle familièrement les clochards. Ce n’est
pas votre cas.
Je lui rétorque, histoire de vérifier :
— Mais il fait un froid hivernal cette nuit et je n’ai
nulle part où aller.
Mon interlocuteur téléphonique me pose une question
étrange :
— Monsieur, me dit-il, qu’est-ce que vous allez faire
demain ?
Sa question a failli m’énerver sauf que j’ai déjà pris ma
disposition pour que cela n’arrive pas. Je lui donne
néanmoins la réponse :
— Pour moi, demain est un autre jour. Ce soir, il est
presque trois heures du matin et il fait un froid glacial.
C’est trop me demander ce que je ferai demain. Le plus
important, c’est maintenant et ce qui compte pour moi,
c’est qu’est-ce que le 115 Urgence sociale peut faire pour
moi ce soir.
J’accentue les deux derniers mots. Après un long
silence, je suppose que l’opérateur consulte une hiérarchie,
il répond qu’il me comprend, mais que malheureusement,
je ne suis pas de leur ressort. Il me donne de nombreux
conseils, me suggère d’aller dormir dans le commissariat
qui m’a interrogé. Mais voyons !

Mes idées divaguent. Le commissariat de police, 34 rue
ede la Goutte-d’Or à Paris 18 est un endroit que je
désignerais pour la police des polices si j’en avais les
moyens, mais ce soir, un soir qui est en réalité un matin, je
dois me concentrer pour écouter les conseils de l’opérateur
du 115 Urgence sociale.
— La loi les y oblige. Ils ne peuvent pas vous refuser.
S’ils tentent de refuser, dites-leur que c’est le 115 qui vous
53 a dit qu’ils ne le peuvent pas. Vous pouvez aussi vous
rendre dans les urgences des hôpitaux.
Je le remercie et je lui demande où est-ce qu’il se
trouve, lui en personne, physiquement, en termes de
localisation. Il est à Ivry, au sud de Paris. Intrigué par cette
localisation, je lui pose une dernière question pour savoir
si j’avais ce soir rempli toutes les conditions pour être
secouru par le 115, où est-ce qu’il m’aurait abrité ?

Le réceptionniste du 115 Urgence Sociale qui répond à
un appel de détresse par une nuit glaciale à plus de trois
heures du matin repasse en revue la totalité des questions
qu’il m’avait déjà posées : nom, prénoms, etc. Je décide de
hausser le ton.
— Monsieur, lui dis-je, je ne vous demande pas de me
réciter les critères qu’il me fallait remplir, vous me les
avez déjà répétés et, selon vous, je ne les remplis pas. Tout
ce que je veux savoir pour information, c’est si j’avais
rempli ces critères, où m’auriez-vous abrité ?
Il a continué de longues minutes sur sa récitation, mais
il n’a pas répondu à la question. Je grelotte, mais je ne dis
plus rien. Il s’est arrêté quand il s’est rendu compte que je
le laisse débiter sa leçon apprise par cœur ou dégurgiter
sous dictée. Je le remercie de tous les renseignements. Je
lui souhaite bonne nuit et je raccroche.

En m’éloignant du téléphone, j’ai voulu intituler
l’entretien : « une nuit dans les interstices du 115 Urgence
sociale de Paris, anonyme et gratuit ». J’ai souri, mais ce
n’était pas drôle. J’ai tout de même continué à sourire. Les
muscles de mon visage crispé par le froid se sont
détendus.
54


Ma première nuit dehors



C’est aux pas accélérés que je rejoins le Couchage aux
30 tours de vis. Une fois sur place, je règle mon réveil à
06 h 00. D’habitude, je m’endors instantanément. Une
heure après avoir intégré mon couchage improvisé, je ne
dors pas encore. Mon esprit n’est pas occupé par l’avenir,
proche ou lointain. Seuls défilent dans ma tête les
événements du jour, depuis que j’ai passé le numéro 1,
erquai de l’Horloge, Paris 1 . Je ne suis pas triste. Au
contraire, j’ai le sentiment de ne pas avoir investi l’espoir
dans un secours auquel j’aurais pu m’attendre logiquement
compte tenu de la situation dans laquelle je suis.

L’idée du Couchage aux 30 tours de vis m’a été
inspirée par une expérience que j’ai vécue au contact de
deux sans-abri, deux femmes, qui s’étaient réfugiées dans
le local des câblages d’électricité de mon immeuble
d’habitation. C’était en 2008 ou 2009. La porte du local
est dans l’angle de la porte d’entrée de mon appartement.
Une forte odeur fécale nous a alertés. J’ai décidé de jeter
un coup d’œil à ce qui se passait dans le local. Deux
dames y dormaient à poings fermés. L’une est Négroïde,
l’autre Caucasoïde. Autrement dit, l’une est Noire, l’autre
Blanche. Je leur donne la quarantaine. Elles ont peut-être
moins du fait de leur mauvais entretien. J’ai délicatement
refermé la porte après avoir vu pendant quelques secondes
ce qui se passait là. Elles n’étaient pas en très bon état. Le
lendemain, j’ai décidé d’en parler au représentant du
bailleur. Ce n’était pas son devoir, m’a-t-il dit. Il aurait
alerté la police qui ne fait rien d’après lui. Le lendemain,
55 j’en parle à un voisin qui n’est pas directement exposé à la
nuisance olfactive. Il était néanmoins au courant. Il en
avait lui aussi parlé au représentant du bailleur et obtenu
une réponse identique. L’odeur est prenante. Je décide
d’ouvrir à nouveau la porte. Les lieux étaient vides, mais
des affaires y traînent. Il y a du sang sur les parois des
murs. Je jette un œil pour voir s’il y aurait des seringues.
Je ne pouvais rester longtemps. L’odeur était forte. Nous
commençons à nous en inquiéter pour les enfants. Il faut
passer au moins quelques instants devant l’entrée du local
avant de pouvoir accéder à l’appartement, le temps
d’ouvrir la porte. La question qui nous préoccupait était
moins l’odeur que la possibilité qu’il se produise un
incident. Le troisième jour après une deuxième tentative
infructueuse avec le représentant du bailleur, je décide de
parler aux occupantes du local.

J’ai commencé par ouvrir la porte avec mon passe. Je
prends le temps de prévenir de mon intention d’accéder au
local en actionnant longuement le passe dans la serrure.
Les occupantes ont bien reçu le message. Elles étaient déjà
assises quand la porte s’ouvre. Je les salue et leur demande
si je pouvais leur parler. La Caucasoïde a hoché les
épaules. Sa camarade a tout simplement écarquillé les
yeux un peu plus qu’au départ pour me regarder plus
fixement.

— Mesdames, je fais partie d’une des structures de la
ville et je sais que si vous vous rendez à la Mairie, ils
feront quelque chose pour vous. Ce n’est vraiment pas la
peine de venir vous installer dans un lieu comme celui-ci
surtout qu’il y a des jeunes enfants juste à côté.
C’est la Négroïde qui me répond.
— Espèce d’enculé, on va partir.

56 Elles se sont levées pour s’en aller. J’ai tenté d’engager
le dialogue. Peine perdue. Leurs injures résonnent à leur
suite dans la cage d’escalier. Mon intention n’a pas produit
le résultat que je désirais surtout que je connaissais
l’existence de la Commission Toxicomanie d’une des
structures de la Mairie à laquelle j’appartenais. Je me suis
intéressé aux travaux de cette Commission pour découvrir
qu’en fait, l’affaire faisait déjà grand bruit au sein de la
municipalité avec des protagonistes que j’appellerais "le
groupe des foutez-les tous à la porte de la commune".

J’ai alors décidé de participer à une séance de la
Commission à laquelle les représentants de l’État, de la
police et autres, étaient invités. "Le groupe des foutez-les
tous à la porte de la commune" tenait effectivement le haut
du pavé et la maîtrise du temps de parole, sinon celle de
son court-circuitage. Quand vint le temps des questions, en
ma qualité de membre de la structure municipale, je fais
remarquer qu’au lieu d’adopter la posture du "foutez-les
tous à la porte de la commune", les membres de cette
Commission devraient se poser une question toute simple :
« Si toutes les autres communes adoptent la même posture,
où finirons-nous par mettre ces accidentés de la vie ? »
Pour terminer cette intervention, je fais remarquer que je
ne suis pas toxicomane ; qu’il n’y a pas de toxicomanes
dans ma famille ; que ces gens sont chez nous et que c’est
chez nous qu’il faut trouver une solution au problème et
que, s’il fallait engager la responsabilité sinon la
collaboration de l’État ou des Collectivités territoriales
dont relève une part de la solution du problème, nous
devrions agir dans ce sens.

L’échange fit grand bruit et s’est retrouvé sur Internet,
contrairement à ce qui est recommandé en la matière.
C’est la moitié de la première partie de mon expérience
qui m’a inspiré la solution du Couchage aux 30 tours de
57 vis. La survie s’affranchit de la légalité et s’affronte au
hasard de la solidarité dans ces interstices où se réfugient
ceux et celles qui sont privés de logement. Je suis de plein
pied dans l’une de ces interstices, mais je n’ai pas
l’intention de me laisser faire.

Le fait d’avoir pu mettre en place une solution de
remplacement, puis d’aller jusqu’au bout de la logique
d’une tentative de solution par moi-même et par
téléphone, avec le 115 Urgence sociale me donnent motifs
de satisfaction. Je suis surpris qu’un résultat positif puisse
m’empêcher de dormir d’autant plus que je suis bien
fatigué. C’est le froid, sans doute. Je décide de me lever
pour faire quelques exercices. La dangerosité du
Couchage aux 30 tours de vis ne me donne pas une grande
liberté de mouvement. Je me recouche, impossible de
trouver le sommeil. Cette nuit, je n’ai pas fermé l’œil. Je
n’ai pas laissé le réveil sonner. Je désactive l’alarme et je
quitte les lieux à six heures.

58


Jeudi 4 mars



Il fait aussi froid qu’il y a trois heures et il n’y a pas
grand chose à faire à cette heure-ci. Je ne souhaite pas
m’asseoir. Il ne me reste plus qu’à marcher. Je marche. Je
réfléchis. Il me faut aujourd’hui acheter un bloc-notes. Ce
n’est pas pour simplement noter ou enregistrer mes
activités quotidiennes. Il me faut les rédiger. Je dois me
rendre aux anciennes Assedic devenues Pôle Emploi.
Quelque temps auparavant j’avais reçu une décision
négative à un questionnaire auquel j’avais répondu. Ce
n’est pas la première fois et ce questionnaire est habituel et
anodin sauf que cette fois-là il a entraîné la réduction de la
moitié de mes indemnités de chômage. Je n’ai pas pu
prendre les pièces justificatives requises pour répondre ou
former un recours contre une décision enfermée dans des
délais de rigueur. Il me faut récupérer des attestations de
paiement et des communications mises à disposition par le
Pôle Emploi par voie d’Intranet sur les espaces personnels
qui sont maintenant créés par l’administration. Je dois
ensuite assurer un rendez-vous bancaire. La combinaison
de mes derniers achats a créé des engagements financiers à
courts termes, la réduction voire la suppression probable
de mes indemnités peuvent rendre encore plus fragile une
situation financière qui est loin d’être solide. Les éléments
de réponse n’étant pas disponibles, il me faut demander
l’augmentation provisoire de mon découvert pour couvrir
mes dépassements bancaires. Je dois éviter la panique
pour me donner le temps de voir venir des solutions
possibles.
59


Une vie de SDF s’organise aussi



Une question me vient à l’esprit quant aux
modifications qu’il me faut apporter à mon hygiène de vie
dans mes conditions de SDF. J’ai d’abord pensé à mon
alimentation. Il me faut la limiter au petit-déjeuner et un
repas qui pourrait être un déjeuner tardif ou un dîner. Je ne
prendrai plus trois repas par jour. Je m’abstiendrai de
grignoter. C’est juste une mesure d’assainissement. Il n’est
pas question de renoncer à la bonne fourchette si
l’occasion se présente ou d’hésiter sur mes fréquentations
qui se placeraient dans une perspective positive. Cela dit,
j’ai souvent fait cette réflexion selon laquelle « on mange
trop dans ce système ». Le moment est tout simplement
venu pour moi de tenter d’y remédier. Peut-être que je
cherche des excuses, mais l’occasion me paraît bonne. Je
continue de marcher, à un rythme tranquille certes, mais je
ne suis plus à pas de promeneur. Il me faut produire de
l’énergie, réveiller mes muscles engourdis par le froid et
occuper mon esprit pour le priver de toute lamentation sur
mon sort. Je dois surtout éviter de marchoter. La tentation
est grande après cette première nuit passée dans le froid.
Je dois éviter une posture d’errance ou de flânerie. Je n’ai
pas envie de faire du jogging dans la rue non plus et je
dois éviter l’essoufflement. Marcher me permet
d’organiser mes idées et ce matin, elles vont vers mon
téléphone qu’il me faut retrouver, des effets indispensables
dont j’aurais besoin de prendre lors de mon deuxième
passage chez moi. Il me faut reprendre contact avec mon
fils pour déterminer l’heure de passage. J’ai un impératif,
ne pas m’asseoir n’importe où, surtout pas dans un parc. Je
60 préfère éviter les parcs. Ces infrastructures de loisirs
deviennent de plus en plus des lieux de regroupement pour
les sans-logis et les toxicomanes, clochardisés ou pas.
Pour les Cafés, j’hésite. D’habitude, je rentre dans un Café
pour prendre un café. Je ne suis pas disposé à y aller pour
passer le temps. Je pense à mes raquettes de tennis. Je
possède une paire depuis une trentaine d’années et je ne
me souviens pas de quand date mon plaisir à m’en être
servi avec satisfaction. Il faudrait me mettre au tennis dès
que je serais débarrassé du Couchage aux 30 tours de vis.
Je trouve que c’est une bonne idée de prendre mes
raquettes et de trouver un endroit où m’entraîner au tennis.
Je prendrai aussi l’ordinateur même si son poids de 3,5 kg
sera une contrainte. Je pense aux bagages, la hantise du
SDF. Prendre mon ordinateur suppose un moyen
convenable de le transporter. J’ai entendu parler de
plusieurs McDonald’s lors de ma discussion avec Pierre
où je pourrais me connecter à Internet. Il me faut en
trouver un qui me convienne à la fois par sa localisation et
par la possibilité d’y travailler tranquillement. Celui du
métro Marx Dormoy est assez pratique pour sa proximité
de chez moi pour des rendez-vous proches de la maison. Il
me convient moins comme lieu de fréquentation régulière.
Je choisis d’inspecter celui de Porte de Clignancourt.
Peutêtre avais-je déjà choisi de m’y rendre dès l’instant que je
suis parti du Couchage aux 30 tours de vis. Je ne sais pas
vraiment. Toujours est-il que j’y suis arrivé et il n’était pas
encore 07 h 30, son heure d’ouverture. Je décide
d’attendre l’ouverture sur place. Cinq minutes après, le
froid m’oblige à descendre dans le métro. Pour continuer à
marcher, je ressors de l’autre côté de la station et je refais
le chemin inverse, profitant du temps de la traversée pour
échapper au froid. La ronde devient rapidement infernale.
Je décide d’aller attendre dans le Café voisin. Le
chauffage marche dans une partie de la salle. Je m’y
installe en attendant qu’un serveur vienne prendre
61 commande. Je prends un café et je guette l’ouverture du
McDonald’s. Son entrée est visible depuis le Café et je
rejoins le fastfood dès l’ouverture. Je commande un
petitdéjeuner, un menu dit "trois mini-viennoiseries" et du thé.
Je prends le temps de prendre mon petit-déjeuner : une
demi-heure. Le moment est peut-être venu aussi de
prendre le temps de prendre mon petit-déjeuner.
Habituellement, il est vite avalé en moins de dix minutes
quand j’en prends. Sinon, je ne prends qu’un café le matin,
suivi de grignotages par la suite. Pendant mon
petitdéjeuner, je réfléchis sur le reste de la journée. Il me faut
acheter mon bloc-notes pour horodater mes notes, autant
que faire se peut. La vraie contrainte pour moi n’est pas de
prendre de notes mais de les dater avec un minutage le
plus précis possible de chaque événement. C’est nouveau
et je ne suis pas sûr de la manière dont je m’y prendrai et,
surtout, comment je m’y tiendrai. Tenir un emploi du
temps horodaté me parait un projet difficile dans la
situation dans laquelle je me trouvais et je doute de la
possibilité de m’y astreindre dans la durée. Aujourd’hui je
prévois de me rendre au Pôle Emploi. J’ai également
rendez-vous avec ma banquière à 13 h 30. Le dernier
rendez-vous de la journée avec Pierre, fixé à 23 h 00. Je
dois entre-temps voir mon fils qui n’est pas disponible
avant 21 h 30. J’aurais pu décider de me rendre chez moi à
cette heure où mon fils est disponible, mais la présence
probable de mon épouse est une contre-indication. Je
décide de communiquer une liste de choses à chercher
pour moi et que mon fils va me porter au McDonald’s de
Marx Dormoy.
62


Pôle Emploi : ce que vaut un nom



J’ai décidé de ne pas solliciter directement les
attestations, mais de demander l’extrait de mes identifiants
qui me permettront d’accéder à mon Espace demandeur
d’emploi. Je pourrai ainsi par la suite non seulement
accéder aux attestations et diverses communications mises
à ma disposition par l’agence pour examiner à tête reposée
pour apprécier tranquillement les tenants et aboutissants
de la demande de l’agence et des possibilités qui me
restent d’y répondre.

Arrivé au Pôle Emploi, je présente ma carte d’identité
et ma carte d’assuré social. L’hôtesse rechigne.
— Déposez votre demande dans la boîte. On vous
enverra votre identifiant chez vous.
J’explique à l’hôtesse que dans « identifiant », il y a
« identité » et puisqu’elle avait mes pièces d’identité entre
ses mains et ma personne devant elle, rien ne s’oppose à
ce qu’elle me donne mes identifiants. D’autres usagers
derrière moi rigolent. L’hôtesse se montre contrariée. Elle
se retire, puis revient me demander de patienter. J’obtiens
satisfaction. Moins d’une demi-heure après, je suis au
Complexe Sportif 172. Je pourrai donc par la suite me
connecter, télécharger les diverses communications et les
étudier à tête reposée. S’il y a des pièces à communiquer,
la possibilité pour moi de satisfaire l’agence pourrait être
moins compliquée, mais tout dépendra de la nature des
demandes qui me sont faites.
63


Rendez-vous bancaire :
l’angoisse masquée



Le rendez-vous pour faire la connaissance de ma
nouvelle conseillère a été pris longtemps avant les
incidents qui ont provoqué ma garde à vue. L’incertitude
qui entoure ma situation avec le Pôle Emploi et
l’impossibilité pour moi de répondre dans l’immédiat à la
demande de l’agence en raison de mon contrôle judiciaire
qui sont des facteurs d’aggravation de ma situation
financière m’obligent à envisager un moratoire. Au
moment où intervient ce rendez-vous, j’ai simplement le
sentiment que mes indemnités ne seraient peut-être pas
payées. Je sais que c’est une évolution anormale qui ne
correspondant pas à l’idée que je me fais de ma situation
telle qu’elle était établie et acquise. J’ai par ailleurs pris
des engagements financiers dont les échéances arrivent à
termes et qui de ce fait risquent de déborder les
autorisations de facilités de caisses dont je dispose auprès
de ma banque. Mon rendez-vous se présente sous un jour
plutôt compliqué. En me rendant à ma banque j’ai décidé
de ramener le problème à résoudre à sa plus simple
expression : demander la rallonge de ma facilité de
trésorerie et l’extension de la couverture sur un mois. Que
peux-je en dire à ma banque dont j’ai besoin mais qui n’a
pas besoin d’incertitude alors que je n’ai rien en échange
de mes besoins. Je ne sais pas combien je serais payé. Je
ne sais pas quand est-ce que je serais payé. Tout ce que je
sais, c’est que la suppression de mes indemnités est une
anormalité et qu’il va falloir que je m’en occupe. Je ne sais
pas plus pour l’heure.
64
Le rendez-vous se déroule néanmoins très bien. J’ai
expliqué que j’avais dû faire face à des charges imprévues
qui ont poussé mes découverts hors de leurs limites
autorisées et que je demande une extension d’un mois, le
temps de voir avec le Pôle Emploi. Tout cela me fut
accordé. J’ai donc jusqu’aux environs du 4 avril 2010 pour
me retourner. J’ai failli me sauver de la banque tellement
mon esprit était en état d’agitation interne. Dès que je sors
dehors, j’appelle mon fils pour le prévenir d’assurer la part
des charges que j’ai spécialement endossées pour lui et
que nous avons un mois. Si d’ici là j’arrive à trouver la
solution au problème posé par le Pôle Emploi, alors, tout
rentrera dans l’ordre, à coups feutrés et sans coups flétrir.
Je suis soulagé.

65


Comment fabriquer des
sans domicile fixe



En allant voir mon fils, une idée me taraude : était-ce
bien nécessaire de faire de moi un SDF ? Je n’ai pas de
réponse.

La rencontre avec mon fils est difficile. Quand je lui
demande « comment ça va », il me demande ce que je
voudrais qu’il réponde. Il a raison, mais n’importe quelle
réponse reposant sur la sincérité m’aurait suffi. L’émotion
est plus grande. Je lui ai néanmoins rappelé la délicatesse
de la situation bancaire.

Je reprends la suite de ma plus grande préoccupation.
De mon point de vue, la manière et les éléments sur
lesquels repose mon contrôle judiciaire est une des
manières de fabriquer des SDF. La chose me laisse
songeur. Comment un contrôle judiciaire d’éloignement
du domicile peut-il être décidé avec autant de légèreté ? Je
ne pouvais rien en dire à mon fils au risque de paraître
comme cherchant des excuses. Je lui répète simplement
qu’il avait raison. Nous sommes passés aux aspects
matériels de notre rendez-vous : les choses à me remettre.
J’avais oublié des choses importantes, mais peu importe
présentement. Le rendez-vous a eu lieu vers 21 h 30 et
s’est déroulé assez rapidement.
66


Les enfants "parents" de leurs parents



Quand j’arrive au McDonald’s de Marx Dormoy vers
22 heures, Pierre y était déjà attablé. Sa visite à ses enfants
à Sartrouville auprès de Cindy son ex-femme s’était mal
passée. Cindy a 33 ans. Pierre raconte. « Elle a quitté
l’école tôt pour s’occuper de sa mère. Ses deux parents
sont alcooliques. Quand on s’est mariés et que nous
vivions près de chez ses parents tout allait bien. Quand
j’ai acheté la maison de Saillat et que nous avons dû
déménager pour nous installer à 400 kilomètres de Paris,
son monde s’est écroulé. Cindy n’y a jamais été contente
de rien. La crise économique et la pauvreté d’une région
qui n’offrait aucune possibilité d’activité et de
reclassement ont contrarié mon projet pour rénover et
rendre la maison habitable. Cindy s’est tirée, contente de
retourner chez ses parents à Sartrouville. Aujourd’hui,
elle ne peut rien faire sans sa mère. Je ne peux pas voir les
enfants sans elle. Elle râle et grogne à propos de tout. Je
lui fais part de mon inquiétude sur le fait que notre fille a
13 mois et ne marche pas. Elle me hurle dessus. "Ce n’est
qu’une petite, me dit-elle." Je joue avec ma fille à lui
montrer comment tourne le volant. "Mais, tu vas la tuer,
puis tu vas aller en prison." Si je n’aimais pas mes
enfants, je ne supporterai pas de la voir une seconde. »

Il y a quelque chose d’inscrite dans leur histoire que je
n’appréhende pas. Je me demande s’il y a une trame
commune dans l’histoire de tous les gens qui se retrouvent
à la rue. Le profil de Cindy ressemble à celui d’une enfant
« parentalisée » par ses parents alcooliques dont elle se
67 sent obligée de s’occuper. Elle n’arrive pas à envisager sa
propre vie familiale comme celle d’un couple s’occupant
ensemble de leurs progénitures. Sa logique, telle qu’elle
découle de l’histoire racontée par Pierre, est celle de
parent unique. Le couple est fictif. Son mari n’a donc pas
de place réelle dans l’idée que son ex-femme se fait de la
famille. Elle est accessoirement mère de deux filles.
Psychologiquement, elle est parent de ses parents, surtout
de sa mère. Je me suis soudain demandé quel prix paye
tous les gens qui ont une histoire compliquée avec leurs
ascendants.

68


Sayed l’Égyptien :
un SDF en puissance ?



Après avoir quitté Pierre vers 23 heures, je décide de
me rendre de Marx Dormoy aux Champs-Élysées. Le
magasin Drugstore y reste ouvert bien au-delà de minuit.
Je tenterai de m’acheter une ramette de papier à écrire,
puis je rentrerai au Couchage aux 30 tours de vis par le
dernier métro. Le magasin Drugstore ne vend pas de
papier. La Fnac, l’autre magasin auprès duquel j’aurais pu
me procurer du papier dans le même quartier est déjà
fermé quand je parviens à son adresse. Je décide de
prendre le dernier métro pour rejoindre mon couchage. Ce
soir, il y a eu une interruption de service du métro. Le tain
est d’abord retardé puis, de retard en retard, annulé. Sur le
quai, je fais la connaissance de Sayed. Il est Égyptien. Son
géo-localisateur à la main, il conteste l’avis donné par le
personnel de la RATP selon lequel il n’y avait plus de
métro et que tous les trains prévus sont annulés. Si le
géolocalisateur de Sayed a bien repéré tous les métros
retardés, il annonce, contrairement à l’avis des agents de la
RATP, qu’il y aurait un dernier métro pour 01 h 02. Sa
contestation est sans effet. Tous les voyageurs sont
évacués et c’est en remontant que je constate que Sayed et
moi-même allons dans le même quartier à une demi-heure
de marche prêt. Son géo-localisateur est un excellent GPS.
Je lui demande pourquoi il était équipé d’un tel appareil.
Pendant que je le laisse terminer la manipulation de son
appareil, je décide que je ne prendrai pas les coordonnées
de Sayed. Je vais juste faire un bout de chemin avec lui et
parler avec lui durant le trajet. C’est une disposition
69 générale que j’avais prise et que j’ai commencé à
appliquer déjà avec Éric dont la situation était un peu
semblable à la mienne puisqu’il était lui aussi interdit de
se rendre chez lui.

Sayed est fils d’un intellectuel égyptien de renom. Il est
seul dans sa fratrie à avoir choisi un métier subalterne. Il
est serveur depuis environ vingt ans au cours desquels il a
travaillé dans de grands hôtels et restaurants parisiens et
auprès de chefs de renom jusqu’au jour où son dernier
employeur disparaît. Il se dit aujourd’hui victime du
racisme dans le recrutement. L’annonce de son parcours
au téléphone lui décroche immédiatement des entretiens
qui tournent court dès qu’il se présente. Il dit ne recevoir
que de faux prétextes et excuses en réponse à ses
entretiens et estime être souvent confronté à de la
mesquinerie. Certains employeurs potentiels en arrivent à
douter de son parcours et se réfugient derrière des délais
de vérification de son parcours. Il est marié avec deux
enfants. Je ne lui ai pas raconté mon histoire. Quand notre
route vient à se séparer, lui rejoignant son domicile et moi
mon Couchage aux 30 tours de vis, je pense à Sayed
comme un SDF potentiel tout en espérant me tromper. Il
fait toujours aussi froid à Paris. Deux voitures de police
circulant à petite vitesse à cette heure de la nuit me
passent. Leurs occupants sont aux aguets. Je maintiens un
rythme de marche rapide qui me permet entre autres de
produire l’énergie pour lutter contre le froid. La discussion
avec Sayed m’avait permis d’oublier la fatigue et le temps
qui passe. Il est presque deux heures quand j’intègre le
Couchage aux 30 tours de vis. L’histoire de Pierre, de
Cindy et de Sayed envahit mon imagination. Peut-on
intérioriser l’injustice subie sans la reproduire un jour ;
sans la visiter sur quelqu’un d’autre, sa descendance
incluse ? Le combat contre l’intériorisation des
traumatismes et les injustices subis dans l’enfance peut-il
70 être la réponse pour briser le cycle des violences au sein
des familles, des groupes et de la société ? Est-ce qu’il y a
une motivation qui porte à la civilité et à la loyauté quand
l’on se sait compétent et que l’on ne peut trouver du
travail pour des raisons qui n’ont que peu de rapports avec
son savoir, son expérience et sa capacité de faire ? Je n’ai
pas de réponses à ses questions. Elles étaient encore là au
matin.
71


Vendredi 5 mars



J’ai pris mon petit-déjeuner maintenant devenu habituel
au McDonald’s de Porte de Clignancourt. La veille, en
remontant à l’intérieur du quartier en repérage, j’ai découvert
un lieu qui deviendra plus tard mon second point de
ralliement. Je le nomme Complexe Sportif 172. J’y ai fait un
repérage des lieux. Après avoir fait le tour des installations et
équipements, j’ai imaginé un programme d’exercices
physiques et la manière de les réaliser.

Au cours du petit-déjeuner, je fais un parallèle entre
l’histoire de Pierre, Cindy et leurs familles avec d’autres
histoires et d’autres vies. Les enseignements que j’en tire
déclenchent chez moi l’envie de sortir au plus vite de ma
propre situation, à commencer, si possible, par me trouver
un couchage moins risqué au plus vite. J’ai alors
échafaudé le plan de clandestinement dupliquer la clé
d’accès du vestiaire du Complexe Sportif 172 pour aller
m’y réfugier au cas où je serais exposé au danger. Je pense
principalement au mauvais temps. En cas de réussite, c’est
à la condition de disposer de la possibilité de cet accès que
j’accepterais l’offre qui m’est faite par Pierre de
m’organiser un couchage au Bunker d’Aubert. Je rajoute
l’idée à mon programme du jour. Je dois voir mon fils à
16 h 45. Ce sont dans les intervalles de ces deux choses à
faire que je chercherai le temps à consacrer à mes prises
de notes. J’ai fait deux heures de marche avant d’aller
prendre mon petit-déjeuner ce matin. À la place de la
fatigue, mes muscles sont détendus, réchauffés. Je suis
prêt pour mes exercices sportifs. Je me suis d’abord essayé
aux tours de piste avant de monter au mur pousser la balle.
73


Me remettre à faire de l’exercice
physique



Le Complexe Sportif 172 est un lieu d’entraînement
disposant d’une piste de course standard à quatre voies et
de plusieurs courts de tennis. La partie centrale des pistes
de course sert à divers entraînements sportifs dont le
basket et le handball. Le couloir extérieur des pistes de
course serait d’environ 385 mètres. Les trois autres sont
successivement moins distants. Pour mon jogging, je
choisis d’emprunter le couloir extérieur de manière à
mesurer ma progression en termes de capacité et
d’endurance. Je viendrai donc faire du jogging, puis tenter
de me remettre au tennis. Je suivrai un programme matinal
quotidien. Cela me permettra de mettre à profit les
infrastructures de douche intégrées au vestiaire. En venant
au Complexe Sportif 172 faire du sport tous les jours, je
pourrai combiner activités physiques quotidiennes avec la
nécessité pour moi de rester propre. J’avais d’ailleurs dès
le premier jour, c’est-à-dire juste après mon petit-déjeuner
au McDonald’s de Porte de Clignancourt du 4 mars 2010,
laissé une partie de mes affaires dans un des casiers du
vestiaire. Une pièce d’un euro suffit. J’ai emporté avec
moi la clé du casier. J’ai également décidé de me prendre
un passe hebdomadaire Navigo qui me permettra d’utiliser
tous les moyens du système de transport public parisien à
savoir le bus, le métro et le RER et en cela, de jour comme
de nuit, dans la limite des deux zones de Paris intra-muros
et ses abords immédiats. La possibilité de prendre le
transport en commun à toute heure de la journée, dès les
entrées en service des bus, métros et RER me paraît
75 comme un moyen approprié pour combler les intervalles
imposés par l’obligation de quitter certains lieux à
certaines heures et de ne pas aller me réfugier dans un
Café ou dans un parc.

La dangerosité du Couchage aux 30 tours de vis qui a
jusqu’à présent occupé mon esprit était un problème
prioritaire à résoudre. Je ne vois pas comment je pourrais
continuer à dormir dans les conditions qu’offre le
Couchage aux 30 tours de vis sans m’exposer au
mécontentement de ceux qui sont en mesure de me venir
en aide s’ils apprenaient la nouvelle. Je pense surtout que
si je laisse perdurer l’utilisation de ce dangereux
couchage, je pourrais m’en contenter jusqu’à ce qu’un
incident voire un accident vienne me rappeler à l’ordre ce
qui, dans ce cas, serait trop tard pour y remédier. C’est de
là que l’idée d’une autre solution est devenue pour moi
une obsession. C’est ainsi que j’ai échafaudé le plan de la
duplication de la clé du vestiaire du Complexe Sportif 172.
Si le plan est tout à fait illégal, elle n’est pas moins
défendable. Si l’affaire devait mal tourner, j’ai mes
arguments. J’évalue tous les aspects d’une possible
découverte du plan, y compris par la police et je suis arrivé
à la conclusion que je pourrais m’en défendre
légitimement. C’est décidé.

Aujourd’hui, après le sport, je tenterai de dupliquer la
clé d’accès au vestiaire du Complexe Sportif 172. Je ne
m’en servirai pas à loisir, seulement quand un risque grave
vient à me menacer directement. Il peut s’agir de la pluie,
de la neige, de la dangerosité du Couchage aux 30 tours de
vis ou d’une autre quelconque menace qui me
contraindrait à l’utilisation de la clé dont je viens de
prendre la décision de me procurer. J’ai déjà inspecté les
possibilités offertes par le vestiaire du Complexe Sportif
172, en tant que refuge potentiel. L’endroit est chauffé en
76 continu. Il y a un banc sur lequel je peux m’allonger pour
la nuit. Je m’en irais avant le réveil ou, en tout cas, avant
l’arrivée des personnels. Je reviendrai ensuite
normalement, comme j’en avais l’habitude, comme un
usager normal. Et si d’aventure l’affaire venait à manquer,
j’ai de quoi contre-attaquer. L’idéal serait que l’affaire ne
manque pas ou que je ne sois jamais obligé d’en arriver à
me réfugier au vestiaire du Complexe Sportif 172 pour y
passer la nuit. Si j’y arrive, j’accepterai alors l’offre de
Pierre de m’installer dans la Renault Espace Ambulance
blanche qui lui sert de moyen de déplacement dans Paris
et qui reste stationnée au Bunker d’Aubert.

77


La clé d’accès au Complexe Sportif 172



Je sors du Complexe Sportif 172 sans restituer la clé du
vestiaire comme cela se le doit après ma séance de sport.
La première condition de réussite de ce projet risqué est de
pouvoir sortir à l’extérieur avec la clé. Le gardiennage est
ici vigilant et, à mon avis, très alerte. Une fois à
l’extérieur, je parts en courant. J’ai suffisamment
d’exercices physiques dans les jambes pour faire une
quinzaine de minutes de course sans atteindre ma limite
d’endurance. Il me faut d’une part sortir du quartier pour
ne pas aller chez un prestataire qui découvrirait l’astuce et,
surtout, trouver une boutique de reproduction de clés sans
me renseigner. Les renseignements laissent des traces. La
discrétion s’impose. Elle est indispensable, non point par
habitude, mais par nécessité. J’ai déjà compris que la rue
est un lieu de tous les dangers et je dois développer une
culture d’autoprotection qui limiterait au strict minimum
les risques auxquels je serai exposé. Je cours, comme si
ma vie en dépendait déjà. Ma respiration accélère. Ce
n’est pas la fatigue. Cette prise de risque provoque chez
moi de l’émotion. Après une quinzaine de minutes de
recherches, je trouve un service de duplication de clé. Au
moment de procéder au paiement de la prestation, je
m’aperçois avoir enfermé mon porte-cartes dans le casier
du vestiaire. Pour payer le commerçant, il me faut
retourner au complexe récupérer ce porte-cartes pour
retirer de l’argent au distributeur de billets. J’explique tout
et en toute hâte au commerçant asiatique sans lui laisser le
temps de réfléchir. J’ai besoin de la clé originale pour aller
récupérer ma carte bancaire pour retirer de l’argent et le
payer. En garantie, je lui laisse mon portefeuille contenant
78 ma pièce d’identité et tous mes papiers. Je le mets en
garde de ne pas perdre mes affaires parce que ce n’est pas
une histoire des quelques pièces de monnaies que je lui
dois, mais ce sont toutes mes pièces d’identité qui sont
maintenant en sa possession. Je ne lui ai pas vraiment
laissé le temps de choisir quelle réponse il doit me donner.
J’ai déjà entre les mains l’original de la clé du vestiaire et
mon portefeuille est posé sur son comptoir. Je lui promets
de revenir en cinq minutes. Je file au vestiaire sans passer
par le poste du gardiennage. Je récupère mon porte-cartes.
Au moment de sortir du vestiaire, un gardien était déjà
devant la porte : « on vous cherchait ». Je lui réponds que
j’étais parti m’acheter une bouteille d’eau et que je n’avais
pas voulu les déranger puisque j’allais juste à côté et que
malheureusement, j’avais oublié de quoi payer l’eau et
que, s’il voulait, je peux repartir avec la clé ou la lui
laisser pour la reprendre dans quelques instants. Il accepte
mon explication et l’offre de lui restituer la clé
provisoirement pour quelques instants. Je souffle. Je
repars comme un promeneur. Dans la rue, j’accélère pour
foncer au distributeur de billets et récupérer ma copie de
clé et mon portefeuille. Je regarde ma nouvelle clé. J’ai le
sentiment d’avoir agi comme je me le devais. De retour au
Complexe Sportif 172, je découvre que la clé dupliquée est
un passe qui donne accès à deux niveaux. Elle me permet
d’accéder à l’entrée principale du vestiaire. Je n’y avais
pas pensé. L’accès au vestiaire est en deux parties. L’accès
principal d’une part et, à l’intérieur du vestiaire, un couloir
mène aux douches Dames et Messieurs respectivement.
Chacune est séparée par une porte. J’ai pensé à la
deuxième porte d’accès à la douche Messieurs du vestiaire
et pas à celle de l’entrée principale. Heureusement, la
même clé sert pour les deux serrures. J’ai essayé la
nouvelle clé, tout marche. Satisfait, je retourne au tennis
encore quelques instants avant de me doucher et quitter le
Complexe Sportif 172 satisfait de ce qui a été jusque-là
accompli.
79


La récupération de mon téléphone



La duplication de la clé du vestiaire a été couronnée de
succès. Je n’ai bien entendu pas l’intention de venir me
servir du vestiaire comme d’un refuge habituel. Je
commence donc à m’impatienter à l’idée de ne pouvoir
récupérer mon téléphone que lundi 8 mars d’autant plus
que c’est de la récupération de mon téléphone que dépend
la possibilité pour moi d’entrer en contact avec les
quelques personnes à qui je pourrais demander de l’aide.
J’ai donc décidé d’aller aux nouvelles pour évaluer la
possibilité de récupérer mon téléphone plus rapidement.
Nouvelles prises, et contre toute attente, je peux récupérer
le téléphone dès le samedi 6 mars. Cela me laisse présager
de la possibilité de commencer à préparer le procès qui
m’attend. Un responsable de la sécurité du lieu où mon
téléphone est resté pourrait même être à ma disposition ce
vendredi 5 mars 2010, à toute heure à ma convenance.
Pierre ayant quelques soucis avec son emploi du temps, je
décide de traverser Paris d’est en ouest par le métro pour
récupérer mon téléphone. Il est presque minuit. Je peux
enfin accéder mon répertoire téléphonique. J’ai maintenant
l’orthographe du nom de mon ami dont les bureaux sont
situés à Place Vendôme. Il se prénomme Thierry. La
tentation est grande, mais j’ai résisté à l’idée d’appeler qui
que ce soit cette nuit. L’urgence est déjà passée depuis
plusieurs jours et il ne me paraît pas nécessaire de réveiller
des gens au milieu de la nuit. Reprenant le métro pour me
rendre au Bunker d’Aubert, j’ai en poche, mon téléphone,
la clé "d’accès d’urgence" au vestiaire du Complexe
Sportif 172. C’est au passé que je pense, déjà, au
80 Couchage aux 30 tours de vis. Il est presque une heure du
matin quand je retourne au Bunker d’Aubert. Pierre y est
encore affairé à ses tentatives de réparation. Il marque une
pause et propose un café. Il a le scooter Derby GPR sous
les bras et n’arrive pas à prévoir ce qu’il en adviendra. Il
ne sait pas s’il pourra le réparer. Le scooter appartient à un
ami et il souhaite y consacrer encore un peu de temps cette
nuit. Pierre se met à parler.

« Personne ne m’aide en quoi que ce soit. » Il me parle
de ses amis SDF. « Rien que des profiteurs. Ils viennent là
les doigts en éventail. » Un nom revient souvent. C’est
celui d’Alain. Je ne sais pas de qui il s’agit, mais à
l’entendre, c’est une âme en perdition, tétanisée par la
moindre contrainte et qui s’accroche à qui il peut et
s’abandonne dans la rue dès qu’il n’a personne à qui
s’accrocher. Il parle aussi de sa mère, dont le souvenir le
met en colère.

Je lui rappelle que nous pourrions commencer le
nettoyage de son espace encombré au Bunker d’Aubert dès
qu’on pourra. Il est bien au-delà d’une heure du matin
quand j’installe mon couchage dans la Renault Espace
Ambulance blanche. Je règle le réveil de mon téléphone à
09 h 00 et je me couche. Le sommeil me gagne
instantanément.


81


Samedi 6 mars



Malgré l’impatience qui me dicte d’entrer en contact
avec Thierry dès le réveil, j’ai pris mon temps pour
l’appeler. Ma journée a normalement commencé par le
petit-déjeuner habituel au McDonald’s de Porte de
Clignancourt, la séance de sport et la douche du jour. La
demande que j’ai à soumettre à Thierry n’est ni simple ni
facile pour moi. De plus, c’est un ami récent. Une fois
passée l’épisode de ma visite à Place Vendôme, je ne sais
plus réellement quoi attendre, mais je suis confronté à une
situation dans laquelle j’ai besoin d’aide. La manière dont
je peux parler de ma situation et du besoin qui en découle
n’est plus la même aujourd’hui qu’elle l’était le mercredi
3 mars 2010. J’ai le sentiment de m’être accordé le temps
nécessaire à me préparer. Je suis sur le point de solliciter
un ami. Je l’appelle.

Sa voix légèrement rauque, mais rapide et déterminée
retentit.
— Comment vas-tu Ibrahim ?
Cela veut dire que son annuaire téléphone a identifié le
correspondant appelant. Il me faut briser une image
ancienne et la remplacer par l’actuelle. Je connais les
habitudes du milieu auquel appartient Thierry. Les
décideurs sont pragmatiques. Je dois y aller simple et
direct. Je lui réponds.
— Très mal. Je sors de garde à vue et je n’ai pas le
droit d’aller chez moi. Je cherche un endroit où dormir
jusqu’au 8 avril. Je veux juste un lit et de l’électricité pour
brancher mon ordinateur et j’ai pensé à toi.
83 Thierry a posé très peu de questions, mais il a posé
celle qui lui paraît essentielle : « Est-ce que tu en as parlé
à Olivier ? » Olivier est notre ami commun et l’un des
dirigeants de la Croix Rouge Française. Je réponds que
non, mais que je compte le faire à un moment où Olivier
serait en compagnie de son épouse Marie-Hélène que
j’avais rencontrée avant lui. Il me demande si je souhaite
qu’il appelle Olivier sur le champ. Je lui demande de m’en
laisser le soin, mais que ce ne serait pas dans l’immédiat.
Il me demande de laisser mon téléphone ouvert. « Je te
rappelle au plus tard dans deux heures. » Je sais que j’ai
une réponse positive à ma demande. Je me cantonne tout
de même à la règle que je me suis fixée : ne rien anticiper
et ne rien redouter d’avance. Ma réalité de chaque instant
commande mes réactions. Je viens de joindre un ami qui
me tient en haute estime et à qui je viens de faire une
demande spéciale.


84


Les sans difficulté financière :
un milieu sociologique à réaction rapide



La réaction de Thierry est celle d’un milieu que je
connais sociologiquement. Ce n’est pas le mien, mais je
l’ai assez fréquenté, pour des raisons professionnelles.
C’est un milieu qui m’est relativement prévisible. Chez les
décideurs de premier plan où le capital culturel, ou
intellectuel, ou financier, ou politique, est élevé, le
processus décisionnel qui touche aux questions
personnelles est très court.

Je suis donc content d’avoir pensé à la seule personne
capable de me venir en aide à ma sortie de garde à vue
sans questionner mes principes, ma morale, mon caractère,
mes défauts, mes défaillances. Il ne m’a pas demandé ce
que j’ai fait pour que cela arrive. C’est de cette manière
que j’aurais moi-même réagi avec un ami. Je me sens dans
mon milieu sans en faire partie. Ce sentiment réveille des
pincements.

Thierry faisait partie des deux personnes que je voulais
prévenir de ma garde à vue bien qu’il aurait été quasiment
impossible à joindre étant donné que je n’avais pas mon
téléphone sur moi et que ses nom et adresse exactes
m’étaient d’un souvenir imprécis. Par contre, la personne
que je voulais prévenir, qui était première sur ma liste, est
celle qui est en possession de mon téléphone. Elle aurait
aisément alerté tous ceux qui devraient être informés du
fait que j’étais détenu par la police.

85 Ainsi, plusieurs jours après ma garde à vue, Thierry est
la première personne en dehors de mes enfants à connaître
ma situation. Il me rappelle plus tôt que prévu. Il a cherché
à joindre des personnes dont il attend encore la réponse
mais, pour ne pas prolonger l’attente, il m’a réservé une
chambre dans un hôtel pour trois jours. « Tout est payé.
Reste calme. Prend une douche et repose-toi. Je t’appelle
demain. On prendra un thé en famille. » Je le remercie.

Pouvoir prendre une douche dans un lieu standard est
effectivement un développement bien venu. Par contre,
l’idée d’aller passer trois nuits dans un hôtel sans pouvoir,
dès à présent déterminer ce qu’il en sera jusqu’au 9 avril
ne m’enchante pas. Mon premier souci n’est pas de dormir
dans un lit d’hôtel mais de trouver un avocat et d’aller en
province payer mon séjour par mon propre labeur. Pour
moi qui suis parisien de vingt ans, la province française est
une énigme alimentée par ce qui se dit à Paris. La prime
sur l’affaire, c’est que le séjour sera certes studieux mais
je vais chez l’habitant. Pour ne pas me complaire dans un
confort éphémère, mais surtout pour remercier Pierre, j’ai
décidé de me rendre à l’hôtel réservé par Thierry, d’y
laisser mes affaires, de chercher une laverie pour nettoyer
mes vêtements, ce qui est plutôt compliqué à partir du
Bunker d’Aubert, mais de ne pas y passer la nuit. Mon
couchage dans la Renault Espace Ambulance blanche me
convient. L’idée m’est ainsi venue d’offrir cette place
d’hôtel à Pierre et à son épouse en remerciement. Un
week-end de trois nuits du dimanche 7 au mardi 9 mars
2010 me semble un remerciement à la hauteur de l’aide
que j’ai trouvée dès le premier jour de mon contrôle
judiciaire. Dormir au Bunker d’Aubert a d’autres relents
d’inquiétude. J’y pense tantôt comme le prix à payer, des
fois comme une pénitence. Par son contraste et le
dépaysement que cela représente, j’y ai de temps à autre
pensé comme une aventure. Je me sens comme un touriste
86 qui aurait abandonné sa maison individuelle du monde
industriel aseptisé pour aller se faire peur dans une forêt
tropicale avec assurance tous risques, rapatriement inclus.
Je n’ai rien de tout ça. J’ai l’aventure sans filet de
sauvetage. La seule chose de bien est que je suis à l’abri,
au vu de ce qui aurait résulté de mon contrôle judiciaire.
J’écarte les risques à chacune de leurs survenues. Je n’ai
donc aucune envie de changer d’habitude surtout que je
sais que le Bunker d’Aubert est le premier point de chute
sur un itinéraire qui me conduirait dans un taudis situé à
Saillat-sur-Vienne en Limousin. Pierre avait beaucoup
insisté pour que je reste au Bunker d’Aubert pour la nuit.
La possibilité d’un couchage indépendant existe
effectivement. J’y passe déjà la journée certes, mais avec
une prudence pas toujours bien assurée. J’y ai laissé une
partie de mes affaires. L’image du SDF est celle d’une
personne qui déambule chargée de bagages. La possibilité
de laisser une partie de mes affaires au Bunker d’Aubert
m’a déjà permis d’échapper à ce lieu commun des
sansabri. Le fait d’avoir eu la possibilité de ce coup de main
qui m’a permis d’avoir un endroit "fixe" où mes affaires
sont laissées a déjà permis d’exprimer mon appréciation à
Pierre et de lui offrir la charge de revanche par la
proposition de l’aider à ranger le Bunker d’Aubert. La
contrepartie, à mon avis, valait son pesant d’or. Pierre est
un solitaire et son espace au Bunker d’Aubert est le
pendant du taudis que révèlent les images qu’il m’a
montrées de sa maison en Haute-Vienne. Les responsables
de l’espace qu’il s’est aménagé au Bunker d’Aubert se
plaignaient de l’état chaotique vers lequel évoluait cet
espace qui est détourné de sa destination. J’ai été
confronté à une interrogation en règle. « Cet endroit est
interdit aux personnes non autorisées et n’est pas un lieu
pour recevoir de visite. » Tous ces éléments ont contribué
à ma prise de décision de dupliquer la clé du vestiaire du
Complexe Sportif 172.
87


Dimanche 7 mars



Avec la réaction rapide de Thierry, la situation se
modifie de manière positive rapidement. Pourtant je
constate une anomalie dès mon arrivée au Complexe
Sportif 172. Le double de clé du vestiaire que je me suis
fait et que j’avais bien testé ne marche plus. La serrure ne
semble pas avoir été changée. J’en suis troublé. Il va
falloir remédier à ça, mais je ne sais pas comment pour
l’instant. J’entame mes tours de pistes à petites foulées. Il
y a des pratiquants expérimentés ce matin. Des équipes
aussi, apparemment. Quelques familles, une ou deux
mères, semblent venues avec leurs mômes. Je pense à mes
enfants. Je ralentis inconsciemment mon rythme. Je me
sens bien. Des gouttes de larmes me roulent sur les joues.
C’est sans doute le froid et il mordant. Aujourd’hui, je
décide de travailler ma respiration en observant celle des
autres coureurs qui me paraissent expérimentés. J’observe
tous les modes de foulées et tous les modes de
respirations. Je me décide pour la respiration "à deux
temps" : deux inspirations et deux expirations à chaque
foulée. Ça a l’air de marcher. Je décide, pour les jours
prochains, de limiter mes tours de pistes à cinq et en
petites foulées, puis de travailler progressivement ma
respiration et mes accélérations. J’ai pu faire vingt tours
d’abdos sans m’essouffler. J’en suis content. Je m’allonge
sur le dos quelques minutes, les yeux fixer au plus loin et
au plus haut dans le ciel. Cette vision éloignée entraîne
mes pensées tout aussi loin. Un léger torrent de larmes
s’échappe. Ce n’est pas seulement le froid. Je prends ma
raquette et les trois balles que le gardien m’avait offertes.
89 Une famille se glisse sur le court avant moi, la mère et ses
deux mômes, le plus grand est un garçon d’une douzaine
d’années et sa jeune sœur. Ils ne sont pas français. Je les
observe quelque temps. La mère apparaît comme une
sportive expérimentée. Le jeune homme a une bonne tenue
de raquette, mais il est moins bon que sa mère. Il tente
d’initier sa petite sœur aux reprises de balle, à moins de
deux mètres du mur. Le court peut se partager entre quatre
joueurs, mais je décide d’observer la pratique de cette
famille avant de m’y mettre. Mon téléphone sonne. C’est
ma fille. Elle me donne des nouvelles de son frère qui
devait m’apporter des vêtements dont j’ai besoin pour mon
rendez-vous avec Thierry. Mon fils ne m’apportera pas les
affaires comme convenu. Il a un programme avec leur
mère. Je me suis mis au mur. Le résultat d’aujourd’hui est
plutôt bon.

D’une part, je reprends la balle plusieurs fois de suite et
d’autre part, aucune balle n’est sortie du champ de jeu.
Mon revers reste mauvais, mais je l’utilise très peu. Je fais
le mur vingt minutes sans m’essouffler. Je décide d’arrêter
là pour aujourd’hui. J’appelle ma fille et lui donne
rendezvous dans une demi-heure devant la maison pour qu’elle
me remette mon ordinateur portable et deux chemises. Elle
n’était pas joyeuse. Je la rassure et l’informe qu’un ami
m’avait hébergé à l’hôtel pour trois nuits jusqu’à lundi en
attendant de trouver une solution pour la suite. Je lui dis de
ne pas trop s’inquiéter pour moi et que je l’aime. Elle
m’informe qu’elle passe la première partie du permis de
conduire le mercredi 10 mars à 15 h 30. Je lui demande de
m’envoyer l’adresse de l’auto-école par SMS et que je
passerai la voir après le test. Alors elle m’interroge.
— Pourquoi maintenant, alors que ce n’est pas un
événement si important que ça ?
Je lui explique que c’est devenu important par le fait
que je ne suis pas à la maison et que ce serait une occasion
90 de la voir, puis j’ajoute : « mais si tu ne veux pas que je
vienne, dis-le-moi ». Elle m’informe m’avoir envoyé un
email et accepte ma demande de m’envoyer l’adresse de
son auto-école par SMS.

eEn sortant du métro Rome dans le 17 arrondissement
de Paris pour me rendre à l’Hôtel Mont-Doré, je remarque
qu’il y avait un magnifique édifice religieux entre le métro
et la rue du Mont-Doré. C’est l’Église Réformée de
France, une belle bâtisse qui est récemment nettoyée et
que je n’avais pas remarquée lors de mes deux premiers
passages. Je suis pris d’un doute. Ai-je pris la bonne
direction pour me rendre à l’hôtel ? J’avance vers une
dame qui sortait de l’église pour lui demander la rue du
Mont-Doré. Elle est américaine. Il est presque midi et
demi et je n’ai encore rien mangé. À l’hôtel, je me
renseigne s’il y a un commerce d’où je peux me rapporter
à manger. Il y a un magasin Franprix à côté. Il ferme à
12 h 30, m’indique le réceptionniste. Je dépose mes
bagages : ordinateur, sacoche et raquettes de tennis,
derrière le bureau du réceptionniste. Je pars en courant,
non mécontent de tester le bénéfice de mes tours de pistes.
Je parcours 150 mètres en vitesse de pointe sans le
moindre essoufflement. J’en suis ravi et je reviens avec
mon plateau-repas : une salade de surimi et crudité à la
sauce cocktail, un pain et une bouteille de Badoit, le tout
pour 5,46 euros, un budget raisonnable. Je scrute la
composition du plat repas : 250 grammes pour 350
calories. De tels détails ne m’avaient jamais intéressé de
toute ma vie de consommateur. Je prends mon repas, la
télé dans le dos. Le contraire de mes habitudes aussi. J’ai
toujours pris mes repas face à la télé, qu’elle soit allumée
ou pas. J’en suis arrivé à être capable de regarder l’écran
noir d’une télévision en prenant mon repas ou écouter les
informations dans n’importe quelles langues, que je la
comprenne ou pas. C’est une habitude que j’ai prise depuis
91 mes temps de voyages constants en tant que guide
accompagnateur. Il y a un nombre infini de codes culturels
qui passent à travers les gestuels des présentateurs et le
débit des codes linguistiques inconnus. Les intonations
d’une émission ou d’un journal dans une langue que l’on
ne parle pas et que l’on ne comprend pas vous renseignent
énormément. Pour moi, une télévision, cela se regarde,
mais je suis tout aussi capable de l’éteindre d’où ma
capacité à regarder son écran noir. C’est moins une
manifestation de mon autonomie par rapport au pouvoir
d’attraction des images télévisuelles qu’un moment
réflexif. L’écran noir me permet de faire mes mises à jour.
Je mange calmement. Je ne me suis retourné qu’une seule
fois : pour voir le premier but d’anthologie que Thierry
Henry a marqué quand il n’avait que douze ans, « du plat
du pied », sacré Thierry. Je formule le "vœu" de le voir
faire partie des Bleus en Afrique du Sud. Vouloir n’est pas
pouvoir.


92


« Je n’en veux pas de votre hôtel »



Après mon rendez-vous avec Thierry Brunschwig, je
suis passé deux fois au Bunker d’Aubert. La première fois
pour y déposer les provisions alimentaires que Thierry
avait préparées pour moi. Pierre était absent. La deuxième
fois pour la nuit. Il était alors tard et Pierre est toujours
absent. J’ai pris le dernier métro c’est-à-dire proche d’une
heure du matin. La Renault Espace Ambulance blanche est
garée à son emplacement habituel. À la place de mon
couchage gît un scooter de marque Peugeot dont l’aspect
révèle l’inactivité prolongée. J’inspecte brièvement les
lieux. Un vigile me surprend sur les faits. Il est arrivé sans
aucun bruit. Je pense qu’il m’a suivi. Il me demande ce
que je fais là. Je lui réponds rendre visite à Pierre, mais il
me rétorque sur un autre registre : « Ça fait combien de
temps que vous lui rendez visite comme ça ? » Il tourne
autour des lieux, m’interroge. « Il est où Pierre ? » Je lui
réponds ne pas savoir. J’ajoute que je suppose qu’il va
arriver puisque la Renault est là et qu’il ne doit pas être
bien loin. J’ai l’impression que le jeune homme est
rassuré. Il inspecte à nouveau les lieux, puis s’en va. Je
prépare mon couchage d’une manière différente qu’à
l’accoutumée. J’enfile mon duvet et je m’installe à l’avant
du véhicule dans le siège passager. Je glissais dans le
sommeil quand une musique me réveille. C’est Pierre. Il
m’aperçoit et s’approche, étonné.

— Je me suis dit que tu ne viendrais pas ce soir, avec
ton lit d’hôtel, le bain chaud et tout ça.
Je lui réponds que c’était mal me connaître :
93 — Je fais ce que je dis.
Je lui apprends en outre que sa femme m’a dit ne pas
vouloir de ma proposition de leur offrir ma chambre
d’hôtel. Pierre venait de récupérer un scooter. Il est
devenu spécialiste récupérateur d’encombrants que les
gens jettent. Il espère pouvoir remplacer ou réparer son
scooter actuel par celui ou des éléments de celui qu’il
vient de récupérer. Il ne sait pas encore s’il y parviendra.
Voilà comment s’est constituée sa collection d’objets qui
jonchent les lieux. Je pense que cela pourrait être un autre
aspect de ses difficultés psychologiques : ramasser des
objets inutiles et les entreposer. Je lui demande depuis
combien de temps il vivait comme ça et combien de temps
il espère encore continuer à vivre comme ça. Sa réponse
aborde des questions beaucoup plus vastes, beaucoup plus
graves. C’est pourtant sans amertumes apparentes qu’il
raconte.

« Je vis comme ça depuis toujours. Je suis un enfant de
la DASS. Si tu t’en sors, tu sauras toujours vivre,
n’importe où et n’importe comment. Il m’arrive de temps
en temps l’envie de me suicider. » En même temps qu’il
parle, il s’affaire à installer une planche sur deux briques,
la salle à manger, en quelque sorte. Il y dispose les
victuailles de chez Fauchon que Thierry m’avait
préparées. Il raconte qu’il a effectivement fait part à sa
femme de mon offre de les voir occuper ma place à l’hôtel
pendant les trois nuits et que Cindy avait refusé. Je le
rassure que cela n’est pas bien grave. Par contre,
j’apprends que l’offre était devenue un objet de conflit au
sein du couple.

Cindy a tenté une première fois de me joindre par
téléphone. J’ai dû mettre fin à la conversation. Le métro
provoque des interférences et coupures qui rendent les
communications téléphoniques difficilement compréhensibles.
94 Elle m’a ensuite rappelé pour me donner sa réponse
négative, mais Pierre ne le savait pas. C’est donc moi qui
l’informe des raisons avancées par sa femme pour refuser
l’offre. Pierre s’insurge :
— Tu vois comment sont les femmes ?
Je lui explique que ce n’est pas une question de
"comment sont les femmes" et que je trouve bien que sa
femme ait voulu me dire directement pourquoi elle ne
voulait pas de l’offre. Ce ne sont pas tellement ces
explications qui m’importent. Elle ne m’en doit aucune,
mais je trouve bien qu’elle ait donné une réponse, fut-elle
négative.

L’affaire ne se serait pas passée de la manière dont je
l’avais perçue. Cindy aurait donné à son mari l’impression
d’avoir mis fin par elle-même à la première conversation
téléphonique. Quand elle me rappelle néanmoins, c’est en
l’absence de son mari et elle ne lui en a plus reparlé. C’est
donc moi qui lui apprends que sa femme m’a dit : « …je
ne veux pas de votre hôtel » et que je lui ai répondu non
seulement qu’elle était tout à fait libre de refuser mais que,
compte tenu de la façon dont j’avais rencontré son mari,
de l’aide qu’il m’avait apportée et du fait que je connais
un peu leur histoire, ce geste m’a semblé une bonne façon
de les remercier maintenant puisque je ne sais pas si j’en
aurai l’occasion plus tard. Puis je l’ai remercié de m’avoir
contacté.

Pierre ayant l’air de ne pas être de mon avis, je lui
demande ensuite s’il n’avait pas une peur qui le pousse à
la mythomanie. Il répond, indirectement, sur un autre
registre. Le ton est plus à l’investigation. Il veut en savoir
davantage. Pierre raconte ce qu’il veut raconter. Il sait
néanmoins que je rédige des notes des événements tels
qu’ils se déroulent dans ma vie de SDF.

95 Aujourd’hui, Pierre a envie de s’informer.

— Il ne s’embête pas ton ami !
— Quand on a un appartement avec vue sur le jardin du
Luxembourg, il n’y a pas de quoi s’embêter.

Thierry avait rempli le sac de produits de chez Fauchon.

— Et il prenait tout ça d’où ?
— De son frigo, sinon, d’où tu veux qu’il le prenne ?
— Sans blague !
— Et il fait ça pourquoi ?
— D’abord parce qu’on se connaît. Ensuite, je pense,
parce qu’il sait que je lui demande quelque chose que je ne
peux pas faire par moi-même. Il sait que je suis dans le
besoin et il m’aide.


96


L’instabilité psychologique :
un héritage en transmission
générationnelle



Le soutien dû aux parents est une chose normale. C’est
la continuation d’une logique qui est plus que biologique.
Nous transmettons ce que nous avons reçu. Nous
transmettons un héritage. « Nous payons notre dette »,
selon Durkheim, mais cela n’implique pas que l’enfant
abandonne sa place d’enfant pour s’emparer de celle de
ses parents pour devenir leur "parent". Un tel incident ne
peut résulter que d’une confusion qui trouve sa cause non
pas dans la biologie mais dans un phénomène psychologie
plus complexe. Quand une telle confusion se produit, je ne
peux pas voir comment elle ne porterait pas préjudice à
toutes les parties concernées, c’est-à-dire à celui ou celle
par qui la confusion commence et à sa descendance. Il
semblerait même que cette chaîne de transmission
fonctionne en séquences cadencées par des intervalles
pour passer d’une génération à l’autre ou sauter une ou
plusieurs générations et ressurgir plus loin. La question
que me pose Pierre, mais surtout la réflexion qu’il va lier à
sa question me met sur la piste d’un vaste sujet. Il me
demande si je viendrai toujours à Saillat. Je lui réponds
que sans aucun doute s’il était d’accord pour décaler la
date de départ d’une semaine, le temps que je trouve un
avocat pour préparer ma défense. Je lui rappelle que ma
promesse de donner un coup de main pour l’aider à
nettoyer son taudis n’est pas une promesse vaine. Une fois
97 l’affaire confiée à un avocat, on peut y aller. Pierre est
détendu. Il se met à parler.
« Le père de Cindy est décédé. Je t’avais dit qu’il était
alcoolique. Il battait la mère de Cindy au moindre
mouvement. Comme ils ont toujours été saouls tous les
deux, c’est un sacré bordel permanent. Moi, il ne voulait
pas me voir. Quand je dépose Cindy en scooter, il me faut
repartir en toute vitesse. Je suis obligé de me sauver.
Sinon, il venait me menacer. Au final, j’ai aussi un sacré
bordel dans les bras avec Cindy. Elle ne comprend pas
qu’une fille de cinq ans, la nôtre, qui porte encore la
couche, nous avons besoin de nous en préoccuper. Pour
elle, c’est rien. Alors qu’elle a sevré notre fille aînée à
quatre mois, elle a continué à allaiter la seconde qui en
avait quinze. Dès que l’enfant pleure, n’importe où, ma
femme dégaine ses seins et allaite l’enfant. Quand je lui
demande si elle n’a pas honte, elle me répond : “honte de
quoi ?” Et elle passe son temps à dire du mal de moi aux
enfants. Je ne sais pas ce qu’elles vont devenir. »
J’explique à mon hôte que les mères sont différentes
des pères dans leurs réactions face aux enfants qu’ils ont
en commun et que pour le reste de son histoire, j’ai
l’impression qu’une partie du problème qu’il a à résoudre
n’est peut-être pas si différente du mien. Je lui propose
d’envisager de se refaire financièrement pour plusieurs
raisons. D’abord pour les enfants. Nous sommes dans une
société, ou c’est peut-être l’époque, qui fait que les enfants
ont besoin d’être fiers de leurs parents. Autrement dit, les
enfants ne doivent pas avoir honte de leurs parents.
J’explique que c’est une sorte de pression qui existe
comme ça et que, si elle n’était pas prise en compte, risque
de provoquer une cassure au sein de la famille. Ensuite
parce que je ne vois pas comment il peut continuer à vivre
de cette manière parce que je pense qu’il a le moyen de
faire les choses autrement. La réponse que Pierre me
donne face à ces conseils est d’un réalisme violent et
98 défaitiste. Il me relate une histoire que lui a racontée un
ami qui lui aurait dit ceci : « …si dans ta poche, tu as cinq
euros, tu vaux cinq euros. Si tu dépenses les cinq euros et
que tu n’as plus rien dans ta poche, alors tu n’es rien ». Il
est deux heures du matin. La température a baissé d’au
moins deux points. Je double mon duvet d’une couverture.
Je règle le réveil de mon téléphone à six heures. J’ai mis
un peu plus de temps à m’endormir. Une question tourne
dans ma tête. Qu’est-ce qu’il y a de récurrent, de commun,
de constant, dans la vie de ce ceux qui se retrouvent à la
rue ?


99


Lundi 8 mars



Je mets pied à terre à la première sonnerie du réveil.
Aujourd’hui, mon horizon s’est déplacé. Ma
préoccupation n’est plus où vais-je dormir ce soir, mais
que vais-je faire demain. Un espoir qui ne m’avait jamais
quitté semble redoubler. Le problème de couchage ne se
pose plus pour moi. Je ne sais pas ce que fera Olivier, mais
la question est pour plus tard. Mes demandes restent les
mêmes. J’ai besoin d’un lit et d’une prise d’électricité pour
brancher mon ordinateur. Si contre toute attente Pierre
décidait de se rendre à Saillat plus tôt que prévu ou que je
ne sois pas prêt à partir au moment où il décide le faire,
j’ai une solution de couchage. Je n’ai plus qu’à organiser
mes journées. Cela me donne encore plus de marge de
liberté d’esprit. Mon programme pour aujourd’hui et
demain : prendre mon petit-déjeuner à l’Hôtel
MontDoré ; passer une heure au Complexe Sportif 172 et,
demain, me rendre au Palais de justice de Paris pour tenter
d’obtenir par moi-même un aménagement de mon contrôle
judiciaire ; téléphoner à Maître Géraldine Gauvin comme
Thierry me l’a proposé pour solliciter sa constitution pour
me défendre et, enfin, trouver un rythme pour mes prises
de notes. J’ai présentement l’usage de ma passe Navigo
hebdomadaire. Je peux donc prendre les transports urbains
parisiens autant de fois que j’en aurai besoin. Dans le
métro, je me rends compte avoir oublié mes notes dans la
Renault Espace Ambulance blanche. Je repasserai donc au
Bunker d’Aubert avant de me rendre au Complexe Sportif
172.

101


L’Hôtel Mont-Doré
pour poser mes valises



Il est presque sept heures quand je prends la clé de la
chambre 15. L’Hôtel Mont-Doré est un petit établissement
de 25 chambres Bed & Breakfast, c’est-à-dire en formule :
nuitée plus petit déjeuner. Le prix de la chambre inclut le
petit-déjeuner que les clients peuvent prendre ou non. La
salle du petit-déjeuner offre 16 couverts mis dès sept
heures et reste ouverte jusqu’à neuf heures. Chacun choisit
sa place selon plusieurs critères. Pour certains, c’est près
du convecteur opposé à la baie vitrée qui donne sur un
petit carré de la court intérieure végétalisée. Pour d’autres,
c’est si l’on est seul ou en groupe. Pour moi, c’est à la
couleur de la confiture. Des confitures, il y en a de toutes
sortes : les figues sont noires ; les oranges sont jaune ; les
abricots sont jaune clair ; les cerises sont noir cendré ; les
coings sont jaune d’or ; les fraises sont brunes, les quatre
fruits rouges sont brunâtres et les framboises sont rouges.
Les graphistes ne seront jamais d’accord avec ma palette
de couleurs. Elle me permet néanmoins de restituer
l’ambiance de la salle du petit-déjeuner avant le passage
du premier client. Je choisis la fraise, « Confiture au
Chaudron ». J’ai attendu d’être servi par le réceptionniste
qui fait tout. Je comprends par la suite que le
petitdéjeuner est self-service. Pour moi ce matin, c’est
petitdéjeuner continental : deux tasses de café ; un huitième de
pain ; un mini-carré de beurre Président emballé - 10
grammes ; un mini-pot de confiture de fraises ; un
croissant beurre ; deux verres de jus d’orange. C’est un
matin de normalité retrouvée en quelque sorte. Il est
102 09 h 50 quand je quitte l’Hôtel Mont-Doré. J’appelle
Pierre pour le prévenir que je passe au Bunker d’Aubert. Il
ne pose pas de question. Il y a des moments où je me sens
mieux sans trop de questions. S’il avait demandé
pourquoi, je lui aurais dit que je venais chercher mes notes
oubliées dans la Renault Espace Ambulance blanche et
que je ne souhaite pas quitter mes notes manuscrites tant
que je ne les aurais pas entièrement transcrites. Je pense
qu’il n’aurait pas compris. Je me sens donc mieux sans
certaines questions. Il est 10 h 30 quand j’arrive au Bunker
d’Aubert. Pierre n’est pas présent. Il dort encore. Je prends
mes affaires pour m’en aller. Je l’entends tousser, une fois,
puis deux fois et le voilà sur le pas de la porte de sa grotte.
— Tu tousses, lui dis-je.
Il répond avoir le médicament qu’il faut mais qu’il ne le
prend pas.
— C’est à cause de l’endroit, ajoute-t-il.
Je lui dis qu’il doit avoir un seul objectif : quitter le
"Bunker d’Aubert". Je lui apprends que c’était agréable de
ne pas avoir à répondre à des questions avant de venir et
que mes notes sont importantes pour moi. Il n’a pas l’air
de comprendre. Je lui dis : « bonne journée et à ce soir ».
J’ai le sentiment qu’il ne croit pas que je vais revenir.
Pierre est convaincu que personne ne peut rien pour lui,
qu’il est perdu pour toujours.


103


Le Bunker d’Aubert :
l’exemple-type de ce qui se passe
en marge des sociétés modernes



Parallèlement au développement positif que représente
la possibilité qui m’est offerte de me reposer dans une
chambre d’hôtel tout confort, le Bunker d’Aubert
commence à poser son lot de risques de manière plus
explicite. Des notes d’instabilité se font sentir. Je ne
connais pas l’historique des lieux, mais vigiles et
responsables m’ont déjà posé des questions sur ma
présence. Pierre aussi se montre fébrile. Si ma présence au
Bunker d’Aubert devient une menace pour lui, c’est toute
la structure que ce SDF a mis en place qui s’en trouvera
compromise. Dès que j’ai tourné le dos au Couchage aux
30 tours de vis avec mon intégration de la Renault Espace
Ambulance blanche puis de l’offre d’une chambre d’hôtel,
l’organisation mise en place au Bunker d’Aubert
commence à vaciller. Il m’importe de concilier une
situation : faire en sorte que Pierre ne soit pas directement
inquiété dans son bunker et tout mettre en œuvre pour que
le voyage en Haute-Vienne se réalise. Je pense que ce
voyage en province serait un moment de stabilité du point
de vue de mon contrôle judiciaire, en attendant le 9 avril
2010. Nous sommes à un mois de l’échéance. Le pari me
semble loin d’être gagné même si tout ce qui s’est produit
depuis ma sortie du Centre de dépôt du Palais de justice de
Paris me comble de satisfaction par l’aspect entièrement
positif des événements. Je n’ai pas encore passé une nuit
véritablement dehors. Je n’ai pas été contraint de prendre
104 une solution onéreuse que je ne peux pas m’offrir et que je
ne veux pas choisir. Tout se passe sans que je ne me sois
retrouvé dans la situation de m’accrocher à qui que ce soit.
Mon hébergement chez Pierre, propriétaire et SDF, est un
échange de bon procédé. J’en suis entièrement content.
Mon sac de couchage, adéquat mais imprégné d’odeur
d’huile de moteur et la couverture supplémentaire qui
m’isole du froid mais qui est elle aussi plutôt induite de
poussière ou de particules de CO², n’ont pas eu le pouvoir
de faire perdre le sommeil.


105