Les Sénégalais de New-York
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Français

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Les Sénégalais de New-York

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Description

Ce livre est un témoignage sur les émigrés sénégalais vivant dans "la grosse pomme". L'auteur explore les soubassements qui ont amené ces natifs du Sahel à émigrer dans la capitale américaine et montre comment est née petit à petit cette communauté qui va grandir et former plus tard dans Harlem, "Little Senegal". Il dépeint ses compatriotes dans leurs activités de tous les jours, les divers problèmes auxquels ils sont confrontés.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2012
Nombre de lectures 91
EAN13 9782296984974
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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LES SÉNÉGALAIS
DE NEW YORK

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LESSÉNÉGALAIS DENEWYORK


Dernières parutions
chez L’Harmattan-Sénégal
(Catalogue en ligne sur harmattansenegal.com)

DIOP Moustapha,La voie d’un musicien, roman, «Nouvelles Lettres
Sénégalaises », juin 2012.
DIALLO Rabia,Amours cruelles, beauté coupable, roman,« Nouvelles
Lettres Sénégalaises », juin 2012.
MBOUP Assane,Valeurs de la paix, essai, juin 2012.
Sène Elhadji Mbara,Trésors des songes,Rimes et poèmes,collection «
prose », juin 2012.
NIANG Mamadou,Mémoires synchrones du fleuve de mon destin,collection
« Mémoires & Biographies », juin 2012.
THIAM Coumba,Âme en quête,poèmes, mai 2012.
BA Waly,L’équilibre des rives,Rimes et prose», maipoèmes, collection «
2012.
ANNE Pape Sada,Aux confins des rivages de pénombre,collection poèmes,
« Rimes et prose », Avril 2012.
TRAORÉ Alain Édouard,BURKINAFASO. Les opportunités d’un nouveau
contrat social. Facteurs et réalités de la crise,collection «Zoom Sur»,avril
2012.
KANDJI Mamadou,Les récits de tradition orale en Grande-Bretagne et en Afrique
noire, « Collection Littératures & Civilisations », mars 2012.
SECK Mamadou Mansour,Nécessité d’une armée,essai, mars 2012.
CHÉRIF Souleyman Abdelkérim,Quand l’évidence ne suffit plus, roman,
« Nouvelles Lettres Sénégalaises », mars 2012.
SAMBE Fara,Lettre d’un retour au pays natal, roman, « Nouvelles Lettres
Sénégalaises », février 2012.
TOUNKARA Mamadou Sy, L’intégration réussie du nouvel
employé, collection « Zoom sur… », février 2012.
NDIAYE Elhadji Mounirou, La Sonatel et le pacte libéral du Sénégal,
collection « Zoom sur… », février 2012.

Aly Kheury Ndaw






LESSÉNÉGALAIS DENEWYORK




















































© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99531-4
EAN :9782296995314




AVANT-PROPOS

L’histoire est ancienne, celle qui a tissé, tisse encore, tissera toujours,
des liens indéfectibles entre Dakar et New York; deux villes implantées
dans les hémisphères sud-nord, des deux côtés de l’Atlantique. Toutes
deux sont nées sous régime de colonisation: New York avec les
Néerlandais arrivés en 1623 dans l’estuaire de Manhattan, et Dakar, avec
les Français, à partir de 1846, lorsqu’ils s’installèrent sur le pourtour de ce
qui était encore le petit village de Ndakarou. Toutes deux campent,
majestueusement sur les rivages de l’océan, entourées d’îles, qu’elles
couvent maternellement dans leur giron. Elles ont enregistré dans leur
évolution vers l’éclosion, une main-d’œuvre d’immigrés. C’est le cas pour
New York en 1626, lorsqu’un bateau néerlandais sur ses quais débarqua
onze esclaves venus d’Afrique noire. Il en fut de même pour Dakar, avec
les Lébous venus s’y réfugier au quinzième siècle, fuyant les exactions du
Damel régnant souverainement sur le Cayor alors province dans le
Sénégal. Toutes deux hébergent de grands ports largement ouverts sur le
monde et son trafic maritime. De même qu’elles abritent des aéroports de
rang international ayant servi de point de départ ou de transit au
défrichement de routes aériennes menant à d’autres continents,
notamment vers l’Europe où Lindberg, avec son historique survol de
l’Atlantique, à partir des États-Unis – New York au départ, Paris à
l’arrivée – posa sonSpirit of Saint Louisen 1933 ; vers l’Amérique du Sud,
par Jean Mermoz et les pionniers de l’aéropostale – Rio de Janeiro et
Recife comme destinations finales – dans les années 1930, avec Dakar
comme escale majeure et Toulouse au décollage.
Les deux grandes villes, au travers des siècles, ont joué un rôle
considérable dans l’exploration des terres et de l’univers par l’homme.

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ALYKHEURYNDAW
Toutes deux, depuis bien longtemps, ont constitué, constituent,
indéfiniment, des pièces maîtresses, dans les mouvements des humains et
leurs échanges multiples et multiformes via les liaisons maritimes et
aériennes. Toutes deux, enfin, furent des têtes de pont de première
importance, dans l’histoire de l’exploitation esclavagiste des Noirs,
déracinés de force de leur continent pour être transplanté dans les
Amériques, les Caraïbes et bien ailleurs dans le monde… De nos jours,
Dakar abrite le consulat américain installé au Sénégal, comme New York
le consulat du Sénégal aux États unis. Dakar encore, où durant la
Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement américain construisit des
camps militaires, en préparation du débarquement en France. Les
vicissitudes de l’histoire, l’évolution du monde, tendance village
planétaire, ont fait qu’a commencé de s’établir à New York, vers la fin du
dernier siècle de l’autre millénaire, une communauté sénégalaise forte
aujourd’hui de plusieurs milliers d’âmes. Ceux-là ont fait d’une traite le
trajet vers New York par les airs, s’envolant de Dakar, bien qu’originaires
pour la plupart des campagnes de l’intérieur du Sénégal. Perpétuant et
consolidant ainsi des liens multiséculaires, en participant, plus que
jamais, au rapprochement dans le temps et l’espace, des deux entités que
sont Dakar et New York, naguère îlots isolés, blottis dans l’écume
blanchâtre des vagues évanescentes de l’océan. Entités devenues, depuis
bien longtemps, par leurs ports et aéroports, diadèmes scintillants en
points de convergences maritimes et terrestres, accueillant chaque jour
quantités toujours plus nombreuses d’êtres venant de tous les horizons.
Personne ne sait exactement comment, a réellement commencé
l’émigration de ressortissants sénégalais sur New York. Sait-on, tout juste,
que des éléments précurseurs – si l’on peut les qualifier ainsi –, en
quelques individualités, sont arrivés sur les bords de l’Hudson Riverau
début des années 1970; suivis quelques années plus tard, mais toujours
en individualité, par d’autres, cependant en nombre plus consistant, au
cours des années 1980. Les premiers sont des voyageurs ayant débarqué
en ordre dispersé au début de la décennie précédente; personnages
solitaires, s’ignorant les uns les autres, ne sachant, encore, qu’ils allaient
constituer de fait, les premiers éléments d’une noria en gestation. Si les

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Les Sénégalais de New York
arrivées de ces émigrés d’un genre nouveau s’étaient déroulées, sur place,
de manière quasi-confidentielle, c’était surtout, parce que tous se
sentaient comme des intrus sur uneterra incognita. Au début de leur
expédition déjà, les choses ne s’étaient point déroulées, ni au rythme du
tambour ni au son de la trompette. Tout s’était plutôt passé dans la
discrétion. Pas de confidence à un parent, pas un mot à quelque proche,
pas d’indiscrétion à un ami, pas de tralala auprès des fréquentations
régulières. On ne peut jamais en effet deviner avec exactitude, ce qu’il
peut advenir dans ce genre d’aventures avec, en cas d’échec, possibilité de
rebrousse-chemin forcé et la honte en conclusion! L’idée de partir,
extraordinairement surprenante en elle-même, avait germé, dans l’esprit
de quelques-uns, de manière spontanée: franchir l’Atlantique, explorer
d’autres horizons, découvrir une nouvelle terre. En l’occurrence celle de
cette Amérique fascinante et attrayante dont on parle tout le temps, qu’on
a toujours entendu évoquer, que l’on n’a cessé, au cinéma, à la télévision,
d’exhiber sous différentes facettes. Avec ses gadgets sophistiqués, ses
inventions révolutionnaires, ses personnages de rêve. L’intention du
voyage avait été sentie, chez certains, comme une sorte d’exaltant
« syndromeChristophe Colomb» ;sensationnelle expédition à la Marco
Polo chez d'autres; immense volonté de vivre une inédite aventure, du
genre naguère concoctée par Hollywood, ont encore rêvé, debout
dormant, quelques naïfs; tandis que d’autres, plus sereins, les pieds sur
terre, nourrissaient tout simplement un plus raisonnable désir de
découvrir et incroyablement fouler le sol de «»la grande Amériquetant
vantée et célébrée !…
Voici donc qu’en ce début de septième décennie du vingtième siècle,
une horde de gens, jeunes et moins jeunes, s’évadant de terres
désertiques, en groupes épars, vont envahir paisiblement, mais dans un
désordre non programmé, le macadam de New York, dans ses
sanctuaires de Manhattan, de Brooklyn et du Bronx. Pourtant, cette
période-là, vue du pays d’origine comme de celui du pays hôte, fut grosse
de points d’interrogation à tous points de vue quant à l’avenir…
Ces migrantsquittaient un pays, tournaient le dos à une région de
l’Afrique, le Sahel où sévissait une terrible sécheresse que l’on n’avait plus

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ALYKHEURYNDAW
connue depuis près d’un demi-siècle. Leur Sahel assoiffé duquel ils
s’évadaient devenant de plus en plus assoiffant. Un Sahel s’étirant de
l’Atlantique à la mer Rouge devenu plus pauvre que jamais. Un Sahel non
plus pourvoyeur de nourriture ni de bien-être. Un Sahel se montrant, une
fois de plus, fidèle au rendez-vous naturel des saisons cycliques de
sécheresse signifiant des terres non arrosées de pluies. Saisons ne voyant
tomber du ciel aucune goutte d’eau. Cette partie de l’Afrique, en de telles
années d’absence de la manne céleste, c’est-à-dire de non-production
agricole, connait, conséquemment, une absence de pâturages pour le
bétail. Ce qui, automatiquement, plonge tout ce qui vit sur son sol dans la
misère la plus totale, le dénuement le plus profond. En résultent de dures
années de manque, de privation, de détresse, provoquant,ipso facto,
d’immenses mouvements de populations en quête d’un ailleurs de
mieux-être. Abandonnant alors leur terre appauvrie et meurtrie pour
s’aventurer vers diverses destinations. L’essentiel étant de s’arracher d’un
milieu ne leur assurant même plus un minimum vital. Naissent ainsi des
déplacements internes obligeant les ventres des villes à s’ouvrir aux
désespérés des campagnes. Déplacements également à l’extérieur,
l’inconnu et le méconnu, dans le choix de pays étrangers pour la
résolution des difficultés qui s’imposent. Ils deviennent des personnages
errants, constituant une sorte delumpen prolétariat nédes terres arides
de l’hinterland sahélien et ne percevant, confusément leur salut, que vers
le large!... Voilà donc une des motivations du choix du Nouveau Monde,
comme destination d’espoir, de ces premiers migrants sénégalais à New
York et aux États-Unis.
Mais l’Amérique, en ces temps-là, ne reflétait, tout le temps pas, son
image légendaire de paradis sur terre. Au-dedans, en effet, elle
autoentretenait, face à ses propres démons, une crise dramatique grosse de
menaces et périls. Au dehors, elle cherchait, de manière quasi-désespérée,
à s’auto-extraire d’un conflit armé aux conséquences pour le moins
dramatiques. C’était,intra-muros, l’affaire du Watergate,défrayant la
chronique depuis juin 1972 ; dangereusement causant des dommages au
crédit de son président de l’époque, le républicain Richard Nixon. Celle-ci
obligeant finalement, celui-ci, à démissionner en août 1974, de la Maison

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Les Sénégalais de New York
blanche. Hors de ses frontières, le pays était, déjà en très mauvaise
posture, face aux multiples manifestations publiques grandissantes,
hostiles à sa guerre insidieusement provoquée au Vietnam en 1964 par
son fougueux président Lyndon B. Johnson. L’impression générale était
alors qu’une défaite pointait à l’horizon depuis l’offensive vietminh du
Têt de février 1968. Les récriminations contre la guerre montaient alors
de partout. De toutes les couches de la population : particulièrement des
étudiants et enseignants des universités, réclamant, à cor et à cri, la fin
d’une désastreuse confrontation. Beaucoup la désapprouvaient par des
manifestations sous toutes les formes, même violentes. C’est donc dans
une telle atmosphère enveloppée de brouillard et remplie de brouhaha,
que les premières escouades spontanées d’émigrés volontaires, parties de
Dakar, débarquèrent à New York, tout en ignorant ce qui les y attendait...
Cependant, ils n’ignoraient pas que plusieurs de leurs frères les y avaient
précédés entre le quatorzième et le dix-huitième siècle; des millions et
des millions de leurs ancêtres déportés et déversés par cargaisons
multiples, lors d’expéditions forcées. Et délibérément voués qu’ils étaient
à l’exploitation de l’homme par l’homme: le Noir par le Blanc… Mais,
cette époque-là, ont pensé les nouveaux arrivants, du plus profond
d’euxmêmes, était bel est bien révolue. Abraham Lincoln et 1848 l’avaient en
effet revue et corrigée…
Au demeurant, des générations de Sénégalais ont bien appris ce que
furent, dans le détail, les péripéties sombres ayant marqué le passé de
l’histoire des rapports Sénégal/Amérique, par-dessus les eaux de
l’Atlantique. S’ils se risquaient à ne plus s’en souvenir, leur Île de Gorée,
mémoire vivante de ce qu’ont été naguère cette douloureuse histoire et ce
tragique passé, est toujours là, gracieusement nimbée dans ses ocres
d’apparence, prompte à le leur rappeler, en en conservant tous les
stigmates. Par sa présence permanemment majestueuse, avec sa massive
silhouette sans âge, ses bâtisses multiformes (dont la fameuse et sinistre
Maison des esclaves) ancrées dans les abysses de l’océan. Et, ce n’est sans
doute pas par hasard, si le premier lien administratif officiel, entre le
Sénégal et les États-Unis, après que la traite négrière a été bannie et
l’esclavage abolie, fut diplomatiquement scellé dans l’établissement d’un

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ALYKHEURYNDAW
consulat américain à Gorée. Un inédit du genre à ce moment-là en
Afrique noire. Cela fut effectif le 21 décembre 1883. Le premier
fonctionnaire américain, en terre africaine, n’y venait cependant point en
aventurier, anticipant les épiques aventures du fameux personnage
d’Edgar Rice Burroughs, immortalisé à l’écran par les sorciers d’images de
Hollywood de l’âge d’or. Monsieur le consul, en effet, y précédait, de
quelques lustres, dans l’espace et le temps, les Herman Brix, Buster
Crabbe, Johnny Weissmuller, ayant personnifié Tarzan, le héros
mythique, en des aventures sur pellicules cinématographiques.
Enchantant ainsi, par des prouesses accomplies en terre d’Afrique, des
générations de spectateurs des salles obscures. Ce monsieur, tout nouveau
à ce poste, Peter Strickland, même s’il n’avait jamais été associé au passé
dramatique de Gorée, devait, en tout cas, en savoir assez, pour
commencer par tenter d’arrondir les angles, politiquement, entamant les
premiers moments de sa mission en terre sénégalaise. Il fut, en effet,
auparavant, sur cette même terre, le représentant d’une entité
commerciale sise à Boston, importante cité dans le Massachusetts,
largement ouverte sur l’océan. Et cette ville eut à régulièrement accueillir,
en son temps, des vaisseaux de traite de l’homme transbordé d’Afrique.
Ce premier lien diplomatique, entre le Sénégal et l’Amérique, même s’il
fut établi durant l’ère coloniale, n’en fut pas moins un important geste
accompli hors du contexte du marchandage esclavagiste. De fait, en dépit
de hauts et de bas, ce lien a continué à se perpétuer à travers le temps et
les époques, jusqu’à nos jours…
L’île de Gorée, depuis la fin des années 1920, n’abrite plus de consulat :
ayant perdu ce privilège au profit de Dakar capitale du pays. Le consulat
américain, perpétué dans son existence depuis son établissement, au fil
du temps, a beaucoup évolué en importance. Il est devenu, depuis les
années 1990, aux yeux de beaucoup de Sénégalais, une sorte d’énorme
fonds de commerce dans la politique de délivrance de visas pour
l’Amérique. Soutirant, chaque jour que Dieu fait, à ceux qui en
demandent, des millions et des millions de francs CFA en frais,
constamment en hausse, de constitution de dossier. Ce sont des
personnages attirés par le mirage du rêve américain; comme aussi tout

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Les Sénégalais de New York
simplement des gens ordinaires, toutes catégories confondues, ayant une
raison ou une autre d’avoir à accomplir un déplacement vers le Nouveau
Monde… Se voyant, cependant, quotidiennement, inexorablement,
majoritairement, éconduits, une proportion de 95 % d’entre eux n’espère
plus obtenir à la fin des fins, le« Sésameouvre-toi ! »des portes de
l’Amérique que constitue le fameux visa; toujours plus cher, toujours
plus difficile à obtenir, se révélant de plus en plus inaccessible au
commun des demandeurs…

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PROLOGUE

UNE RANDONNÉE ÀHARLEM…

Serigne Ndiaye, sénégalais, était arrivé à Washington comme
fonctionnaire de la diplomatie de son pays, au début des années 1990,
pour prendre en charge le service de presse de son ambassade. Durant les
fêtes de Noël de sa première année de séjour, il décide de s’offrir un
voyage d’escapade à New York, en vue d’y visiter certaines renommées
curiosités touristiques… Et, qui sait, peut-être, au hasard d’une flânerie, à
quelque convergence d’artères, croiser un ou des originaires de sa terre
natale. Des compatriotes! Il savait déjà, depuis son ministère à Dakar,
qu’il y en avait un certain nombre, dans la grande cité économique
américaine dont on dit qu’elle est la capitale du monde. Puisque le hasard,
parfois, fait bien les choses, il s’était laissé aller rêver à une collusion tout à
fait opportune et souhaitée le mettant, soudain, nez à nez, avec l’un ou
groupe d’eux. Il espérait, secrètement, d’ailleurs, que celui-ci ou ceux-ci
fut/furent du même coin d’origine au pays que lui. De fait, cela arriva,
effectivement, mais hors du schéma programmé dans sa tête. Qui plus
est, un autre épisode, non prévu à son ordre du jour, mais toujours relatif
au pays intervint abruptement dans son agenda. Et de manière tout à fait
insolite. Ce qui, bien imprévisiblement, devait provoquer dans son esprit
des situations allant du cocasse au sérieux. Il fut désemparé et pantois face
à de surprenants effets auxquels il ne s’attendait guère. Il finissait alors de
boucler la boucle de sa tournée de novice dans ce mastodonte de ville
qu’est New York. Il avait étourdiment visité Broadway et ses salles de
théâtreonetoff. Il s’était émerveillé de leurs façades avec des affiches dans
toutes les dimensions des pièces en programmation. Il avait emprunté sur

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ALYKHEURYNDAW
des lieues Rockefeller center, visitant en quinconce ses immenses
buildings et leurs locaux offrant multiples usages. Des offices en tous
genres, des restaurants, des magasins de commerce et bien d’autres. Il fit
de même, à l’égard d’autres endroits et places, de moindre importance au
plan curiosité touristique… Puis, auscultant le moment, il se rendit
compte, n’avoir plus le temps nécessaire et utile d’aller assouvir son plus
profond désir: découvrir Harlem !... Harlem seul, avait-il pensé,
mériterait qu’il lui consacre au moins toute une journée.
Une visite en ce secteur sacralisé de la ville, au passé glorieux et chargé,
ne pouvait être que partie remise. Son esprit, désormais, restait fixé,
impérativement, sur son retour sur Washington la capitale fédérale.
Dernière étape de sa tournée new-yorkaise: le fameux grand
supermagasin Bloomingdale en East side dans Manhattan. En en sortant,
promptement, après une visite écourtée autour de quelques rayons,
Serigne s’engouffre précipitamment dans la station de métroLexington
ème
avenue,de l’artère du même nomrue. Son; là où celle-ci jouxte la 60
intention étant de joindre, aussi rapidement que possible,La Guardia
Airport; le plus important aéroport à New York desservant les lignes
aériennes domestiques. La vaste esplanade du sous-sol de la station
atteint, Serigne se dirige, la cadence du pas accéléré et l’air empressé, vers
le guichet des tickets duSubway, le métropolitain local. Il distingue
immédiatement, au loin, une sombre silhouette de ce qui ressemblait à un
malabar à l’affut ; celle-ci émergeait, assise sur un tabouret adossé au fond
de la cage vitrée du guichet ; semblant, dans sa posture, ne guetter qu’une
proie de circonstance.
Serigne, toujours pressé par le laps de temps lui restant pour rejoindre
l’aéroport, s’en approche sans s’embarrasser de précautions; mais bien
poliment, comme cela lui fut enseigné dans sa prime jeunesse. Puis il
entreprit, dans son anglais encore incertain et plutôt hésitant, de
baragouiner quelques mots, s’adressant à un homme (comme s’étant
substitué à la silhouette) bien en chair et en os et lui faisant face. Avant
même que Serigne ne reprenne son souffle et évalue l’impact de son
speechsur l’interlocuteur, celui-ci, parlant haut et fort, réagit d’un seul
mot :«Sénégal! »…Ahuri et pris au dépourvu, Serigne se sentit, en

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Les Sénégalais de New York
même temps, comme pris au piège. Maîtrisant maladroitement une
attitude d’arrière-garde dont il eut bien du mal à se départir ; groggy, il lui
fallut quelques instants, pour rassembler ses esprits, revenir à lui-même…
Cela étant, enfin, il pointa alors sur ce challenger un regard mitigé,
combinant étonnement et surprise. Puis, dans la même veine que l’autre,
non sans un brin de fierté et avec aplomb, il répliqua : «Yes, Senegal! » Il
comprit, au visage alors rayonnant de joie de l’autre, que celui-ci
s’autoglorifiait, en lui-même, d’avoir visé juste. Il entreprit alors, d’essayer de
comprendre, comment cet autre, un Américain (ou supposé en être un),
avait été capable de le distinguer de manière si catégorique et pu
l’étiqueter avec justesse de son label d’origine. Mais celui-ci, ignorant,
naturellement, les cogitations intérieures de Serigne, mais cependant
toujours en verve et sur l’offensive, entama un second round. Il lançant à
brûle-pourpoint : «The man upstairs also »(le gars d’en haut aussi):
« Sénégal ! »…Puis, sans attendre de Serigne une quelconque réaction,
ajouta, péremptoire : «it resembles my father terribly »(il ressemble
terriblement à mon père)...
Le gars d’en haut, Serigne venait justement de le quitter, furtivement,
après quelques rapides salamalecs à la sénégalaise ; n’ayant pas voulu trop
le distraire de sonbusinesset de ses clients ; pressé qu’il était lui-même de
gagner sans tarder l’aéroport La Guardia. S’activant avec entrain afin
d’éviter un retour tardif sur Washington au terme de son bref séjour à
New York. Il avait, en effet, quelques instants auparavant, bien reconnu,
d’un regard du coin de l’œil, en « le gars d’en haut», un Sénégalais. Ils
avaient eu ensemble de cordiaux échanges de propos. Serigne, le premier,
avait vu juste en reconnaissant en lui un compatriote. En dépit de l’allure
de l’homme dans sa mise. Engoncé qu’il était dans un accoutrement
spécial, apparaissant comme ces fanatiques indécrottables des joutes
sportives dantesques qu’abrite Madison Square Garden, comme par
hasard, non très loin de leur lieu de rencontre. Serigne avait ainsi appris
que son interlocuteur improvisé se nommait Modou. Très populaire du
reste au pays et ayant engendré le sobriquetmodou-modoudevenu, une
sorte de marque déposée, que l’on attribue, indifféremment, à tout
Sénégalais émigré. Cependant, à l’étranger, les intellectuels, les cadres, les

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ALYKHEURYNDAW
ouvriers et autres individus exerçant une profession bien spécifique,
s’excluent eux-mêmes de cette labellisation. Celle-ci ciblant, de fait et plus
généralement, ceux d’entre les émigrés non alphabétisés et n’ayant, le plus
souvent, jamais mis pied à l’école.
Ce Modou, qui est donc unmodou-modou, faitd’ailleurs partie des
premières vagues parties pour l’Amérique en pionniers au début des
années 1970. Il devint, comme beaucoup d’autres de ses pairs de cette
période-là, un commerçant détaillant de la rue, à l’aise dans la vente de
sacs à main pour dames, porte-monnaie, foulards, boucles d’oreilles,
ceintures, gants et autres gadgets de marchand de couleurs. Serigne, au
bout de son attente au guichet, reçut le nécessaire viatique justifiant sa
patience : le ticket de métro. Il prit alors soin de prêter plus d’attention et
de sérieux à l’homme officiant dans la cage vitrée. Et découvrit, soudain,
en celui-ci, un être présentant une physionomie semblable à la tienne.
Une sorte de copie conforme d’un personnage en qui il se retrouvait
comme par des liens de consanguinité. Personnage reflétant, à cent pour
cent, ces traits campant un certain visage et par lesquels les Sénégalais,
entre eux, d’un simple regard croisé, mutuellement, se reconnaissent,
sans l’ombre d’un doute. Il comprit alors, en retour, comment l’homme
du guichet (Tony était son nom), Américain bon teint, couleur d’ébène
avait pu sans hésitation aucune reconnaître en lui, un Sénégalais. Puis,
dans son algarade, faire référence au «man upstairs »(Modou), avant de
mentionner son propre père…
Tout cela provoqua chez Serigne un réveil de bien des réminiscences.
Sa pensée se mit en rappel d’événements historiques de son cher Sénégal.
En rétrospective, vint au premier plan, les vicissitudes du parcours de son
pays marqué par l’esclavage. Il se souvint plus particulièrement de l’île de
Gorée au passé terni par la traite des Africains. Jadis célèbre port
d’embarquement de tant de convois humains exportés vers le Nouveau
Monde du début du seizième à la fin du dix-neuvième siècle. L’île de
Gorée est depuis 1978, classée par l’UNESCO comme patrimoine
commun de l’humanité, du fait de son rôle dans l’aventure de l’homme.
Ruminant tout cela, Serigne se convainquit que la lignée ascendante de
Tony trouvait sa souche directement au Sénégal. Comme d’autres

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Les Sénégalais de New York
ingrédients ailleurs en Afrique eurent engendré des similitudes
débouchant sur la même réalité. L’exploitation des Africains, l’esclavage,
Gorée et les autres ports africains ayant servi au dépeuplement du
continent, au profit du commerce humain, auront été les fondements de
base de telles fécondations. Les mêmes causes produisant naturellement
les mêmes effets, les Tony et leurs papas se sont, par conséquent,
retrouvés multipliés en millions et millions d’exemplaires. Génération
après génération, dans les Amériques et les Caraïbes, les Antilles, au long
des siècles. Il en a été ainsi depuis des lustres pour créer et laisser se
perpétuer un phénomène interconnecté avec l’existence de l’humanité.
Ce qui veut dire qu’il y aura toujours des millions et des millions de Tony,
des millions et des millions de papas d’autres Tony, tant que la vie
s’égrène et tourne la roue de l’histoire… Cependant, Serigne se résolut,
avant tout, de retourner à Harlem en autant de fois qu’il lui sera possible
de le faire. Puisqu’il était décidé, avant tout, à faire connaissance avec ces
Sénégalais de l’extérieur, installés en Amérique, vivant à New York plus
précisément. Qui sont-ils? que font-ils dans ce mastodonte de ville?
Comment s’y comportent-ils ? vivent-ils pleinement leur « sénégalité »
làbas loin de leur terre natale? Se sentent-ils à l’aise en ce territoire
étranger, laissant derrière eux famille, parents et amis, ce qui leur importe
le plus, ce qui leur est le plus cher dans leur vie? Émigré quittant leur
pays, immigré arrivé à destination. Sont-ils fiers d’être attributaires de
deux idiomes leur collant comme étiquette de label d’une marchandise
convoyée d’un point à un autre ?…

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CHAPITRE PREMIER

LES PREMIÈRES VAGUES D’ÉMIGRANTS

I. - LAFRANCE S’ENFERME,L’AMÉRIQUE S’OUVRE
L’émigration de Sénégalais vers les États industrialisés n’a réellement
commencé que timidement au lendemain de la Deuxième Guerre
mondiale. Compte tenu du lien colonial liant leur territoire à la France,
c’est, tout naturellement, vers celle-ci, que s’orientèrent les précurseurs en
la matière. Il y avait aussi, de par la colonisation du Sénégal par la France,
de multiples réalités de nature à engendrer un tel phénomène. Ce fut, tout
d’abord, l’enrôlement de soldats (les fameux Tirailleurs sénégalais) dans
l’armée française et leur participation aux deux guerres mondiales. Les
militaires qui ont fait les diverses campagnes de ces deux importantes
déflagrations universelles furent, par l’occasion, en contact avec les
réalités françaises et européennes. Certains d’entre eux, au sortir des
hostilités et pour des raisons qui leur étaient propres, choisirent de ne pas
immédiatement regagner leur pays. Avec la perspective de connaître
d’autres expériences plus excitantes et moins douloureuses que celles
qu’ils venaient de vivre avec les années de guerre.
Ainsi, travaillant sur place, ils purent, quelquefois, apprendre un
métier, faire une carrière, à l’occasion amasser une petite fortune. De
retour au pays, ils ont, par quelque innocent comportement, fait miroiter
aux yeux de beaucoup de compatriotes les richesses rapportées de leur
séjour à l’étranger. Suscitant du coup et guère sans en avoir eu l’intention,
dans quelques imaginations vagabondes, des velléités de tentation vers la
chasse au trésor. Durant la même période également, d’autres Sénégalais,
habitués à l’emploi sur les paquebots et cargos assurant la ligne maritime

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ALYKHEURYNDAW
entre Dakar et certains ports français (Marseille, Rouen, Le Havre, etc.)
furent aussi attirés par l’aventure vers le large. Ils étaient, pour la plupart,
des originaires de la contrée sud du pays: la Casamance. Ils étaient
essentiellement d’ethnie manjacque ; ils furent utilisés à différentes tâches,
notamment dans les soutes et les cuisines, devenant ainsi une
maind’œuvre de seconde et même troisième zones. Ils furent néanmoins très
appréciés sur ces bâtiments par leur ardeur au travail, le sérieux et la
compétence dont ils faisaient montre ; méritant ainsi une considération
sans limites de leurs employeurs des grandes compagnies coloniales de
navigation. Ainsi, ces gens du Sud furent-ils nombreux, durant plusieurs
décennies, à exercer une sorte de monopole sur ce genre d’activités à bord
de ces moyens de transport maritime.
Un autre phénomène vint encore, quasi simultanément, grossir les
rangs des prétendants à la découverte d’horizons nouveaux. Ce fut
l’invasion en nombre de plus en plus important, au fil des années,
d’établissements d’enseignement, par des vagues massives de jeunes
Sénégalais et Africains des territoires sous dépendance française, décidés
à acquérir le grand savoir dans toute sa diversité, en de multiples
branches des universités et centres spécialisés d’enseignement de haut
niveau. Ils étaient issus de parents, hauts cadres de l’administration
coloniale, ou chef de province ou de canton, ou politiciens bien en vue,
ou grands manitous dans diverses affaires. Ces jeunes, le plus souvent,
étaient nantis de bourses d’études, s’ils n’étaient carrément pris en charge
par des parents pourvus de moyens. Ce sont ceux-là mêmes, qui
deviendront les premiers hauts responsables et cadres de leur pays, au
lendemain des indépendances africaines, dans les années 1960. Ces
anciens combattants démobilisés de l’armée, ces soutiers et cuistots de
paquebots et cargos voguant sur l’Atlantique, ces étudiants, collégiens et
élèves, apprenant en France, en Europe, allaient, par certains
comportements, quelquefois ostentatoires, affichés de différentes
manières, provoquer des envies, faire naître des appétits, à chacun de leur
séjour au pays pour des vacances ou un retour définitif à la fin des études.
On les voyait apparaître et paraître transfigurés et transcendants, parés
d’habits chics dernier cri; ramenant et distribuant, à tour de bras,

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Les Sénégalais de New York
cadeaux de toutes sortes aux parents et amis; se montrant même, à
l’occasion, financièrement généreux; dépensant en dispensant certaines
(mais tout de même modestes) sommes d’argent avec de particulières
relations !
Une telle ambiance se renouvelant, périodiquement, dans un tel
environnement de permanent dénuement dans leur pauvre pays, ne
pouvait que se révéler une sorte d’appel au large… Des candidats à
l’émigration, quelques téméraires et autres aventuriers, captant le
message, commencèrent, très rapidement, à emprunter le chemin de
l’Hexagone. Appartenant, pour beaucoup, aux couches travaillant la terre,
ils ne disposaient d’aucune qualification professionnelle ; ne pouvant, par
conséquent, constituer qu’une main-d’œuvre d’appoint prédisposée à
toutes les tâches des bas des échelles. Ils étaient, dans leur écrasante
majorité, Sarakolés, Soninkés, Toucouleurs, vivant essentiellement, dans
la partie nord du Sénégal vers la frontière avec la Mauritanie et le Mali.
Soit dit en passant, les mêmes ethnies vivent aux confins des mêmes
frontières des trois entités territoriales. Elles sont issues des mêmes
cultures, parlent les mêmes langues, ont en commun les mêmes us et
coutumes, bref sont les mêmes ethnies. Au demeurant, partageant les
mêmes modes de vie, ancrées dans les mêmes pratiques ancestrales,
puisant aux mêmes sources, solidaires en tout et pour tout, c’est bien
naturellement qu’ils se retrouvent dans un même pays d’immigration : la
France qui avait colonisé leurs respectifs territoires d’origine: Sénégal,
Mali, Mauritanie. L’indépendance obtenue, l’accès à l’ex-métropole ne
posa aucun obstacle particulier aux nouveaux candidats au voyage. Des
accords bilatéraux, conclus entre la France et ses ex-colonies,facilitaient
même l’entrée en France. Avec le Sénégal, par exemple, le visa n’était pas
exigé aux ressortissants pour entrer dans le territoire de l’un ou l’autre des
deux pays.
II.- L’EX-MÉTROPOLE DESTINATION NATURELLE

Au milieu des années 1960, d’autres Sénégalais originaires de
l’ouestnord du Sénégal emboitèrent le pas aux Sarakolés/Soninkés, Toucouleurs,
premiers émigrés. Ils sont natifs du Baol, du Ndiambour, du Cayor ; des

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ALYKHEURYNDAW
contrées intérieures du pays, zones essentiellement d’agriculture, mais
aussi, dans une moindre mesure, d’élevage. Ils sont également réputés
être les plus grands commerçants du Sénégal. Ils le sont d’ascendance en
descendance, en pratique continue, d’une génération à l’autre. En dehors
donc de cultiver la terre et à l’occasion élever du bétail, la seule autre
activité au monde qu’ils connaissent et exercent, merveilleusement bien
du reste, est celle d’acheter et de revendre. Depuis des siècles ils l’ont
toujours pratiquée aux quatre coins du Sénégal. Et, sous le colonialisme,
dans d’autres territoires de la région et de la sous-région de ce qui fut
l’A.O.F (Afrique-Occidentale française), englobant huit d’entre eux, sous
domination coloniale française. L’indépendance acquise, ils ont
poursuivi, de plus belle, leur incursion à l’étranger, élargissant leur aire
commerciale à des pays de l’est et du centre du continent. La volonté de
découvrir de nouveaux marchés s’aiguisant, au fil du temps, s’inscrivit
alors à l’horizon la direction d’autres pays d’Europe. Bientôt, les
rejoindront, des cohortes de gens émanant de toutes les couches de la
population, alphabétisées ou non alphabétisées, avec ou sans qualification
professionnelle, fuyant un certain dénuement, ou tout simplement
succombant au mirage de la France et de l’Europe. Ces Sénégalais
constitueront les premiers contingents de ceux que l’on qualifiera
d’«émigrés économiques». C’étaient durant les années 1960 où les
voyages entre le Sénégal et la France, l’Afrique et l’Europe, s’effectuaient
encore par voie maritime. Le bateau coûtant beaucoup moins cher et
nécessitant une semaine de voyage avec passage par le Maroc ou les Îles
Canaries. Ils seront donc présents en même temps que les camelots qui,
en réalité, dans ces pays, ne seront jamais aussi nombreux que leurs
congénères occupant un emploi salarié. Situation contraire à celle de New
York où l’on compte plus d’immigrés sénégalais établis à leur propre
compte (commerçant, conducteurs de taxi, etc.) que dépendant d’une
fonction rémunérée.
La France fut donc en Europe et pour des raisons historiques la
première destination des émigrés sénégalais. L’Italie et l’Espagne suivront
après, à partir des années 1980, pour une très grosse majorité d’immigrés
sénégalais, avant que n’en accueillent d’autres pays d’Europe. De nos

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Les Sénégalais de New York
jours, en France, en Italie, en Espagne, chacune des communautés
sénégalaises égale plusieurs fois celle de New York. Or donc,
Lesbaolbaol, lesndiambour-ndiambour etlesCayoriens, agriculteurs et
commerçants, furent surtout ceux-là mêmes qui, chassés par la sécheresse
et la disette, en même temps déçus de l’indépendance, constituèrent les
premiers groupes d’émigration vers l’Amérique au début des années
1970. Ils furent encore les mêmes à s’installer sur place accompagnant la
révolution de la mèche de cheveux et le retour aux sources des tresses
ancestrales.La conjonction de ces causes et raisons d’émigration vers les
États-Unis allait avoir d’autres effets au début des années 1980.
Lesbaolbaol,ndiambour-ndiambour, Cayoriens, émigrés en Afrique et en Europe,
depuis bien longtemps pour nombre d’entre eux, subitement,
s’intéressèrent, de plus en plus, à la situation de leurs compatriotes
installés aux États unis. De fait, nombre d’entre eux, de part et d’autre des
continents où ils séjournent, gardent un contact permanent. Ils se
retrouvent en connexion de diverses manières comme dans un système
de vases communicants. Plusieurs raisons expliquent que les uns et les
autres cultivent davantage des relations de solidarité entre eux. D’abord
existent des liens de sang par familles interposées unissant certains;
ensuite pratiquement tous sont issus des mêmes concessions et carrés de
maisons, des maisons des mêmes quartiers, des quartiers des mêmes
bourgs, des bourgs des mêmes villages. Certains d’un même village s’étant
même pratiqués depuis l’enfance, pour avoir cultivé ensemble, dans les
champs de leurs parents, ou ayant fréquenté la même école coranique
dans leur jeunesse, ou appartenant encore au mêmedaaraleur de
confrérie religieuse.
Et voici donc que beaucoup de ces émigrés, implantés en Afrique et en
Europe, pour quelques-uns depuis un conséquent nombre d’années,
décident soudain de changer d’atmosphère, scrutant le ciel du côté de
l’Amérique du Nord. Les vertus de la vie dans ce pays de l’autre rivage de
l’Atlantique leur avaient auparavant été abondamment chantées, vantées
à profusion, par des parents y gagnant leur vie, par des collègues s’y étant
installés depuis quelque temps. Ces candidats au changement de
continent n’avaient, apparemment du reste, aucun souci à se faire côté

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ALYKHEURYNDAW

travail. Ils allaient tout simplement, comme à leur habitude et partout
ailleurs où ils mettent pied à terre, s’adonner à l’exercice du métier qu’ils
connaissent sur le bout des doigts : le commerce de détail. Ainsi, dans la
seconde moitié de la décennie 1980 et au cours de la suivante, des émigrés
sénégalais choisirent de volontairement quitter des pays d’Afrique (Côte
d’Ivoire, Gabon, notamment) où ils étaient bien enracinés, d’Europe
(Italie, Espagne) qui les avaient bien accueillis, pour aller tenter leur
chance aux États-Unis. Cela produisit la troisième vague spontanée de
nos compatriotes partis à la conquête de l’Amérique. Pour certains
d’entre eux, leur absence du pays avait déjà duré cinq à plus d’une dizaine
d’années, produisant un gain d’une riche expérience vécue à l’étranger
avec tous les aléas qu’elle comporte. Ce qui, en partie, les avait aussi
préparés à affronter une nouvelle vie ailleurs, aussi rude soit-elle, dans
différentes conditions, sous n’importe quels cieux cléments ou sévères.

III.- LESSÉNÉGALAIS:UNE COMMUNAUTÉ SANS REPROCHE

C’est donc confiants en eux-mêmes, que ces immigrés d’Afrique et
d’Europe se décidèrent à élargir leur horizon vers des frontières nouvelles,
celles de l’Amérique. Ce fut durant cette période et jusqu’au milieu des
années 1990, que les Sénégalais, de plus en plus et en grand nombre,
prirent le chemin des États unis. En effet, à l’instar des commerçants,
d’autres catégories de personnes furent attirées par la même destination.
Ainsi, des échos de là-bas parvenaient, au fur et mesure, plus ou moins
régulièrement, à des oreilles tout attentives. Parmi ces dernières, celles de
gens de tous âges, de tous milieux socio-professionnels, avec ou sans
formation, dont beaucoup étaient frappés par le non-emploi pour des
raisons diverses. Tous, par conséquent, animés de la même ferme
volonté, du même ardent désir de réussir leur vie où que ce soit, à l’appel
du destin. D’autres, encore, furent convaincus par un certain
bouche-àoreille de pouvoir se faire ou refaire une situation chez les Yankees;
d’autres encore ayant de tout temps entretenu le rêve de se retrouver un
jour, en chair et en os, chez l’Oncle Sam. Le pays dont on dit qu’il domine
le monde, surclassant tous les autres, dans tous les domaines. C’est donc,
motivés par des objectifs définis, divers, nourris de sentiments de

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Les Sénégalais de New York
performance tirés du plus profond d’eux-mêmes, animés des plus nobles
ambitions de réussite, que par centaines, ils débarquèrent en Amérique,
au long de périodes étalées sur les années 1970/80/90. Et, comme recevant
bénédiction de leur créateur, ils ne manquèrent guère, très rapidement,
de séduire leurs hôtes par différents aspects de leurs faire-et-paraître dans
les faits et gestes. Avant tout, leur nature douce, leur politesse légendaire,
leur entregent sincère, leur comportement exemplaire, leurs initiatives
hardies, avaient tôt fait d’attirer attention et intérêt sur eux. D’abord, de la
part de voisins et habitants des quartiers où ils ont choisi de vivre et par
ceux des zones où ils vaquent à leurs occupations quotidiennes; ensuite
par les autorités de tous les niveaux de responsabilité, de tous les centres
d’intérêt, de toutes les sphères de décision. L’on assista ainsi, bien vite, à la
naissance d’une toute nouvelle, mais très dynamique communauté
d’immigrés : celle des Sénégalais.
Cette tendance soudaine et inédite d’ouverture sur l’Amérique
coïncidait, également, en France, avec la prise de mesures de plus en plus
draconiennes contre l’immigration. La France jusque-là premier pays de
destination des Africains francophones et des Sénégalais ! La France dont
les ressortissants de ces pays francophones d’Afrique de l’Ouest furent
sous domination durant plus d’une centaine d’années. Et au premier rang
desquels le Sénégal où elle fit flotter son drapeau dès 1673 sur la ville de
Saint-Louis et depuis 1677 sur la particulièrement fameuse île de Gorée.
Les premières mesures de restriction de l’immigration en France
étaient intervenues en 1974 dès l’accession du très bourgeois et
conservateur Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République.
Cela commença avec la mise en œuvre de nouveaux textes visant à la
suspension entre 1974 et 1977 de l’accueil de nouveaux arrivants. Ces
mesures furent sévèrement renforcées, en 1980, par la Loi Bonnet,
engageant des initiatives pour le moins drastiques; prévoyant,
notamment, l’expulsion d’irréguliers, illégalement entrés ou séjournant
illégalement sur le territoire français. En 1986, avec le premier
gouvernement de cohabitation en France, entre la gauche (François
Mitterrand président de la République) et la droite (Jacques Chirac,
Premier ministre), intervint la Loi Pasqua (du nom de celui qui fut un

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ALYKHEURYNDAW
terrible et redoutable ministre de l’Intérieur) introduisant des mesures
encore beaucoup plus restrictives et limitatives. Elles tendaient, entre
autres, à restreindre ou annihiler, le peu subsistant encore, dans les textes
officiels et pouvant bénéficier aux immigrés. Celles-ci visaient, aussi, en
particulier, à comprimer le droit d’asile, à compliquer les conditions du
regroupement familial, à rendre plus difficile l’accès au statut de mariage
français, à verrouiller la porte de la réintégration dans la nationalité
française aux originaires des ex-possessions françaises nés citoyens
français sous le régime colonial. Ceux-ci en effet, devenaient, du fait de
leur naissance dans certaines des possessions, automatiquement citoyens
français de par la loi. C’était le cas, par exemple, au Sénégal, par la loi du
29 septembre 1916, pour les personnes originaires des quatre communes
de plein exercice: Dakar, Gorée, Rufisque, Saint-Louis. Elles en furent
donc – automatiquement également – dépossédées par cette Loi Pasqua
s’appuyant sur l’indépendance acquise des ex-colonies.
Il est néanmoins une réalité que l’on avait notée, au début des années
1950 :une croissance notable de l’arrivée en France d’étrangers toutes
origines confondues; étrangers venant de pays d’Europe: Espagnols et
Portugais en tête des statistiques; Marocains, Tunisiens et Algériens
d’Afrique du Nord. L’augmentation des flux d’arrivées avait été favorisée
et davantage encouragée, avait-on pensé, par la conclusion et l’entrée en
er
vigueur, au 1janvier 1958, du traité de Rome allant donner naissance
plus tard à l’Union européenne. Devaient s’y ajouter, également, de très
importants flots de migrants partant de l’Algérie indépendante, après
qu’elle cessa d’être territoire sous domination française en 1962, à l’issue
de sa guerre de libération entamée en 1955. L’accélération de l’émigration
vers la France et l’Europe des peuples d’Afrique noire devait, surtout, se
faire sentir à partir du milieu des années 1960 et allant crescendo, alors
que ceux-ci, ne percevant alors aucune amélioration dans leur existence,
en dépit de l’indépendance arrachée à la France par leurs pays,
envisagèrent d’autres solutions de survie parmi lesquelles l’exil vers des
horizons supposés être d’abondance.

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Les Sénégalais de New York

IV.- UNE LOTERIE AMÉRICAINE DE VISAS
Mais, quelques années après que la France se fut engagée dans le
durcissement des conditions d’accès à son territoire, choisissant de se
refermer sur elle-même, les États-Unis, comme cela est souvent arrivé
dans leur histoire, surprirent, par une tout originale et généreuse
initiative ;cependant en parfaite adéquation avec leur caractère de pays
d’immigration d’essence naturelle. Baptisée Diversity Visa Program, cette
initiative s’est révélée sous forme de loterie annuelle, organisée et
proposée aux quatre coins de la planète. Permettant, à d’heureux
gagnants, d’obtenir une admission officielle en Amérique, leur ouvrant de
multiples possibilités d’accès à une kyrielle d’opportunités pouvant
découler sur un mieux-être. Le programme s’adresse d’abord à des pays à
très faible quantité de ressortissants déjà établis aux États-Unis. Ce qui est
bien le cas du Sénégal et de la plupart des pays du continent africain en
général. Ainsi, des dizaines de Sénégalais, au cours des années 1980/1990,
bénéficièrent par chance de cette loterie et gonflèrent les statistiques de
1
leurs compatriotes outre-Atlantique. Cette voie aussi a constitué une
autre source d’émigration de nos compatriotes vers l’Amérique, mais elle
s’avère tout à fait limitée, du fait du quota par lequel elle ouvre une

1
Leprogramme apparut au Sénégal en 1986 pour la première fois. Cette année-là
1.400.000 candidats tentèrent leur chance envoyant des correspondances au consulat
américain. En 1989, ils étaient 20.000 à se bousculer au portillon du consulat, en vue de
remettre directement aux autorités leur formulaire de participation. Tandis qu’au total
quatre millions de personnes expédièrent leur document rempli par courrier postal. En
1995, pour la première édition de cette loterie au Sénégal, 2054 demandeurs de visa ont
été tirés au sort; 788 personnes sélectionnées ont rempli et déposé leur dossier. Seuls 392
d’entre eux ont finalement obtenu leur visa, nous a révélé Mark Toner, l’attaché de presse
de l’ambassade des Etats-unis au Sénégal, faisant le point sur la loterie de l’immigration
de l’année dernière. M. Toner a révélé qu’il est exigé, à priori, des postulants, qu’ils aient
le niveau du bac au minimum, ou qu’ils aient durant les cinq dernières années, exercé
pendant deux ans, une profession apprise elle-même en deux ans au moins. Ces critères,
pour autant qu’ils sont nécessaires, ne sont pas seuls suffisants. Il faut que le métier appris
soit exerçable aux Etats-Unis; ou que le postulant ait une idée, un projet, réalisable dans
ce pays. Il lui faut aussi posséder les moyens d‘assurer son voyage et de se prendre en
charge arrivé en Amérique; ou alors qu’une autre personne se porte garante du postulant
pour un certain temps. (Source : Sud Quotidien du vendredi 9 février 1996).

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ALYKHEURYNDAW

fenêtre à chacune de ses éditions. Néanmoins, cet «ouvre-toi »du pays de
l’Oncle Sam, par cette sorte de jeu de hasard qu’est la loterie, continue
d’être sollicité, chaque année, par un grand nombre de candidats espérant
décrocher la grosse timbale. L’ensemble des pays qui y sont éligibles, de
nos jours, se voient attribuer un total de 55.000 visas annuels répartis
entre eux, au prorata d’une certaine clé de partage par région
géographique et par État, à la discrétion des autorités américaines. À
l’heure des technologies nouvelles, les postulants font les formalités
électroniquement, via Internet, sans aucune intermédiation. Cependant,
ce que sachant, des fraudeurs américains ont fait pousser comme des
champignons, sur la toile magique, quantité de sites faisant des
propositions alléchantes aux candidats à l’émigration. En les attirant par
de fausses promesses n’ayant rien de commun avec les dispositions
réglementaires officielles établies par le gouvernement américain.
L’intention de ces fraudeurs étant – et ils y parviennent malheureusement
– d’arnaquer le maximum de pauvres prétendants à l’émigration vers le
Nouveau Monde, en leur faisant rémunérer les services qu’ils proposent
2
pour l’obtention du fameux visa. Au commencement de l’expérience,


2
Je dois préciser que les candidats sélectionnés sont informés par courrier postal par le
centre consulaire de Kentucky et non par courrier électronique. Si j’ai tenu à faire cette
précision c’est que je veux mettre en garde les candidats à la loterie de visas américains.
En effet, il y a des sites internet qui se font passer frauduleusement pour des sites officiels
du gouvernement des Etats-Unis. Certaines sociétés qui prétendent représenter le
gouvernement des Etats-Unis ont ainsi collecté de l’argent afin de remplir les formulaires
des candidats à la loterie. Or il n’y a aucun frais pour télécharger et remplir le formulaire
électronique d’inscription à la loterie Diversity visa… Les personnes retenues devront
s’acquitter des frais de demande de visa immigrant uniquement auprès de l’ambassade
des Etats-Unis. Les candidats ne doivent, en aucun cas, envoyer de l’argent pour les frais
de visa par courrier ni par un service de distribution, quel qu’il soit. Après avoir déposé
les documents, un rendez-vous d’entretien est fixé au candidat. Dans ce processus, nous
ne demandons à aucun moment de l’argent jusqu’à l’entretien à l’ambassade. Si
quelqu’un demande de l’argent il ne le fait pas en notre nom. Car nous n’avons pas
d’intermédiaire. Pour jouer à la loterie c’est totalement gratuit. Le seul moment où on
doit remettre de l’argent c’est à l’entretien à l’ambassade. Le gouvernement n’a pas de
programme de soutien économique pour les immigrés qui arrivent. On considére que
celui qui demande le visa de loterie veut démontrer par là qu’il a les moyens

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Les Sénégalais de New York
dans les années 1990, les intéressés, par milliers, prenaient d’assaut les
consulats, pour d’abord obtenir le formulaire de rigueur à remplir. Ce qui
donnait lieu, pour l’accès à ces officines, à de longues et interminables
files de milliers de personnes attendant, patiemment, durant des heures,
d’obtenir le précieux document. Celui-ci, rempli en bonne et due forme,
devait alors être acheminé par voie postale vers le centre de destination
mentionné sur l’imprimé délivré par les autorités consulaires… La voix
électronique a donc fait faire d’énormes progrès. Elle a surtout éliminé les
longues files de personnes qui s’agglutinaient et se bousculaient, des
heures entières, aux portes du consulat, en vue tout simplement d’obtenir
le formulaire à remplir. Certains, manquant de chance, faisaient même
plus d’une tentative en deux ou trois jours.


économiques de vivre de son travail aux Etats-Unis sans demander aucune aide à notre
gouvernement. (Jim Loveland, consul des Etats-Unis à Dakar : Interview avec Mamadou
Sarr, quotidienWal Fadjri, jeudi 12 novembre 2009).

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