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Epistémologie de l'art vivant

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Description

Voici conceptualisées les innovations de l'épistémologie et de la théâtrologie de l'art vivant (théâtre, danse, mime, carnaval, concert, opéra, cirque, comédie musicale, arts de la rue, etc.). Cette étude expose les principes fondamentaux et analyse l'inversion capitale qui s'est opérée au niveau du phénomène spectaculaire entre le texte et la scène, l'avant et l'après, le virtuel et le réel, la littérature et le théâtre. Qu'est-ce que l'art vivant? En quoi et comment les savoirs les plus avancés éclairent-ils la situation du théâtre et de la scène aujourd'hui? Quelles sont les caractéristiques des spectacles et des créations performatives? Quels sont leurs modes de fonctionnement?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2017
Nombre de lectures 18
EAN13 9782140030024
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0187€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

RABANEL

ÉPISTÉMOLOGIE DE L’ART VIVANT

L’inversion au cœur du spectacle













Épistémologie de l’art vivant



Univers théâtral
Collection dirigée par Anne-Marie Green

Onparle souvent de « crise de théâtre », pourtant le théâtre est
un secteur culturel contemporain vivant qui provoque
interrogation et réflexion. La collectionUnivers Théâtral estcréée pour
donner la parole à tous ceux qui produisent des études tant
d’analyse que de synthèse concernant le domaine théâtral.
Ainsila collectionUnivers Théâtralentend proposer un panorama
de la recherche actuelle et promouvoir la diversité des approches
et des méthodes. Les lecteurs pourront cerner au plus près les
différents aspects qui construisent l’ensemble des faits théâtraux
contemporains ou historiquement marqués.

Dernières parutions

Françoise QUILLET,Des formations pour la scène mondiale aujourd’hui,
2016.
RABANEL,Génie du carnaval, Quand le savoir bascule, 2016.
Stéphane LABARRIERE,Spectacle vivant à l’épreuve de l’itinérance,
Magnétisme nomade et société de contrôle,2016.
RABANEL,Le Feu sacré du théâtre, Manifeste du réinventisme,2016.
Dorys CALVERT,Théâtre et Neuroscience des Emotions, 2016.
RABANEL,Spectateurs sidérés, ou L’Allégorie du Goéland,2016.
Hanan HASHEM,Emile Augier, Alexandre Dumas fils, et Victorien
Sardou, Dramaturgie du savoir-vivre sous le Second Empire,2015.
Elise VAN HAESEBROECK,Le théâtre de Claude Régy,l’érosd’une
voix sans bouche,2015.
Abdelmajid AZOUINE, Théâtre moderne et pratiques picturales,
correspondances et confluences, 2015.
Franck WAILLE et Christophe DAMOUR (dir.),François Delsarte,
une recherche sans fin, 2015.
François QUILLET,La scène mondiale aujourd’hui. Des formes en
mouvement, 2015.
François LASSERRE,L’inspiration de Corneille,2014.
Christian ROCHE,Régine Lacroix-Neuberth. Le quatrième coup du
théâtre,2014.
Jean VERDEIL,La dramaturgie du quotidien. L’atelier-théâtre: une
microsociété expérimentale, 2014.

Rabanel







Épistémologie de l’art vivant

L’Inversion au cœur du spectacle





















































Du même auteur


Théâtrologie/1 - Le Théâtre réinventé,
Paris, L’Harmattan, 2003.
Théâtrologie/2 - L’Art du dialogue,
Paris, L’Harmattan, 2014.
L’Interdiction du théâtre - Éloge du dialogue et du vivant,
Sampzon, Delatour France, 2014.
Le Feu sacré du théâtre - Manifeste du réinventisme,
Paris, L’Harmattan, 2016.
Spectateurs sidérés ou L’Allégorie du Goéland,
Paris, L’Harmattan, 2016.
Génie du carnaval - Quand le savoir bascule,
Paris, L’Harmattan, 2016.












































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-11288-6
EAN : 9782343112886

À Jean-Luc Gagliolo,
pour son ouverture d’esprit et sa qualité d’âme.



AVERTISSEMENT AU LECTEUR

Amis du théâtre et Destin, au secours ! aidez-nous !

Rien ne légitime les forces obscures et mortifères, les petits calculs
desloupset les manœuvres clandestines de lapeste sournoise

Rien ne justifie les attaques à l’encontre du théâtre, ce « laboratoire
des conduites humaines » (Antoine Vitez), et la volonté de
discréditer les études du spectacle vivant et authentique

Rien n’innocente la profanation du sacré de l’art et l’abîmement
dans la souffrance de la vie

Rien ne supprime l’humiliation des êtres humains et le mépris de
leur travail quotidien et de leur sensibilité

Tout porte à croire que les actes malintentionnés et les paroles
malveillantes feront partie des preuves à charge contre les
margoulins des signes et leurs complices, ainsi que des ravages de la
rhétorique mercantile ou médiatique

Tout laisse à penser que les risques pris auront des conséquences
négatives pour les ignorants des présages et de la préscience et des
répercussions néfastes pour les coupables des agissements
inconséquents

Déjà l'intraitable Destin a frappé à plusieurs reprises, et les oracles
sont formels et unanimes : ils préviennent que ce n’est pas fini car
le mal court toujours

En effet, les structures et les dynamiques du corps profond se
sont réveillées et le système d’auto-défense du vivant s’est
déclenché, marquant au fer rouge la chair et la pensée, et de leurs
stigmates aussi bien les organes que la peau ou les seins, les os, les
muscles, les nerfs, le cerveau

Alors, puisqu’il est trop tard pour établir une corrélation entre les
paroles ou les actes antérieurs et la révolte de la vie, et pour
espérer leur rachat, la question lancinante et finale demeure donc
inchangée : —Théâtre et Art vivant du spectacle, quand reviendrez-vous ?





J’AI ÉCRIT…LA MER D’AZUR AVAIT VIRÉ AU ROUGE

Pour Salima



Nice, Baie des Anges, 14-15 juillet 2016 © Photo de Rabanel.




La mer d’azur avait viré au rouge, ce matin du 14-15 juillet 2016

Des petits cœurs tracés à la peinture blanche émaillaient le ruban de la
Baie des Anges

En leur centre, des inscriptions, quelques fleurs séchées, des restes de
bougies éteintes


La mer d’azur avait viré au rouge, ce matin du 14-15 juillet 2016

Et les spectateurs dans tous leurs états restaient sidérés

Silence et oubli, vous êtes désormais coupables et ensanglantés




Ces changements subits, cette confusion de
toutes choses, annonçaient l’agonie du
despotisme :la tyrannie conservait l’instinct
du mal et n’en avait plus la puissance.


Chateaubriand,
Mémoires d’outre-tombe.




In memorian
















Cœur d’amour sur le bitume - Aux
victimes de l’attentat du 14-Juillet 2016,
Promenade des Anglais, Nice ©
Photo de Rabanel.

Il suffit de constater à quel point il fut
difficile de mesurer et d’évaluer les
répercussions des émotions éprouvées par les
témoins et les spectateurs qui se sont trouvés
pris en otage dans la zone épicentrale d’un
attentat terroriste ou d’une attaque
violente, au sein d’une foule, comme le soir du
feu d’artifice du 14-Juillet 2016, à Nice.


Rabanel,
Épistémologie de l’art vivant.







P R O L O G U E

Études de l’art vivant du spectacle


D’entréede jeu, évitons toute mauvaise donne et fausse
projection ou représentation. Cet essai, comme les
précédents, ne concède rien à la vulgarisation. Non pas parce que
l’auteur et son double, aux fonctions multiples, dissociées ou
bien confondues selon les besoins de l’existence et de
l’écriture, la considèrent inutile, la dénigrent, mais, au contraire,
c’est parce qu’ils l’estiment bienvenue, voire nécessaire, qu’ils
la remettent à plus tard en la déléguant à l’avenir, en la
confiant avec aménité et espoir aux générations futures.
Envérité, ce livre n’est pas celui d’un enseignant ou d’un
1
formateur quis’intéresse occasionnellement aux sciences du
théâtre-spectacle, en plus de ses activités principales, comme,
par exemple, l’enseignement de la langue française, des
lettres modernes, des humanités, de la dramaturgie, de la mise
en scène. De même, ce recueil de travaux n’a pas comme
projet de compiler les conjectures, les vaticinations d’un
philosophe, d’un littéraire, d’un esthéticien ou d’un
physicien, ni les opinions, les commentaires d’un grand reporter
ou d’un éditorialiste, qui s’adonnerait aux plaisirs de la scène,
soit par foucades, soit durant ses loisirs.
Sansvouloir opposer les divers types de discours entre
eux, traitant d’un même art ou bien ayant en commun un
centre de curiosité identique, mais en soulignant, néanmoins,
l’intérêt qu’il y a à ne pas tout confondre et mélanger, à
hiérarchiser les approches, à appréhender les modes de
construction des savoirs, leurs enjeux et leurs logiques, à
singula2
riser et à distinguer les propos , le prologue incite à annoncer

1
Unfrancisant, un vingtiémiste ou un vingt-et-uniémiste, un transmetteur, un
artiste dramatique, un metteur en scène, etc.
2
La pluridisciplinarité, l’interdisciplinarité, la transdisciplinarité et la
transculturalité, dont il va être question plus loin dans les parties du développement, ne se
conçoivent bien qu’à partir de connaissances et de compétences
monodisciplinaires et culturelles clairement assumées, et de l’identification d’interfaces
per

13

RABANEL-ÉPISTÉMOLOGIE DE L’ART VIVANT

que les connaissances exposées dans ces pages sont le fruit
du travail d’un chercheur et d’un enseignant, spécialiste de
l’épistémologie de l’art vivant, de la théorie et de la pratique
du théâtre et du spectacle, ainsi que de l’art de l’acteur, dont
le passé des activités et le domaine de compétence
concernent l’aire occidentale, le croisement des cultures
internationales, l’interface entre les divers champs de recherche, à
l’époque postmoderne.
Plus particulièrement, voici les axes développés dans le
cadre des travaux les plus récents. À partir d'une étude
génétique et systémique de la scène contemporaine, de ses
évolutions, et tout en mettant en évidence l'hostilité culturelle,
idéologique, qui contrecarre le développement de l’art vivant
du théâtre-spectacle, dans notre société mondialisée et à l'ère
3
de la révolution numérique, les notions de « théâtralité » , de
4 5
« dialogue » ,de «vivant » ,testées, explorées et analysées,
enrichissent et complètent l'approche expérimentale et
scientifique de la création théâtrale, ainsi que du phénomène
spectaculaire. Ce faisant, elles poursuivent l'élargissement de
la poétique et son application aux arts de la scène
d'aujourd'hui, d’une part, et, d’autre part, elles approfondissent la
spécification des catégories théoriques, esthétiques,
susceptibles de fonder l’art vivant en tant que discipline singulière
et autonome.

Cepositionnement est central, et le point de vue qu’il
induit par rapport au sujet et à l’objet est déterminant, pour
comprendre et interpréter tout ce qui suit.

*


mettant de passer d’un niveau à l’autre, d’une discipline à l’autre, d’une culture à
l’autre, en les faisant communiquer.
3
Détermination des qualités, caractères et effets internes et externes du théâtre.
4
Découverte des modalités de fonctionnement et de mise en œuvre pratique du
dialogue.
5
Élaboration des éléments et propriétés artistiques du vivant.

14

PROLOGUE

Maintenantl’évocation subséquente va servir de
frontispice, tout en ouvrant le ban et en plongeant le lecteur dans
l’ambiance bouillonnante et roborative de cette étude.
Enadmettant que la conscience réflexive et le souvenir
de l’essayiste puissent être fidèles, voici les termes qui
résu6
meraient la réunion sincère et approfondie qui s’est tenueà
7
la mairie de Nice, suite à un festival de théâtre , à l’orée de la
nouvelle année 2016 :

« Si vous cherchez le théâtre-spectacle dans la culture, vous ne le
trouverez pas ou vous le trouverez mort. D’une manière éphémère, ponctuelle
et subreptice le théâtre-spectacle est tapi dans les gènes humains, puis
éventuellement réactivé sur les plateaux et sur les scènes du monde, dans
les chambres et les maisons, dans les rues de nos villes et les allées de nos
cimetières, sur les places de nos quartiers et de nos villages, dans les
halls de nos immeubles. Même s’il a été étouffé, rejeté et interdit, les
fantômes qui le représentent, Shakespeare, Racine, Molière, ne sont pas
détruits pour la postérité: ils vivent dans nos corps, nos cœurs et nos
8
mémoires !»

Afinde contextualiser cette réminiscence inspirée, tout en
essayant de dégager un espace de pensée ou d’action pour
l’art et la science sans que ceux-ci ne renoncent à leurs
propres capacités inventives, il est bon de souligner que
9
l’actualité du moment, et plus largement de l’époque visée , a

6
Rencontresur la situation du théâtre à Nice et dans sa région, du 22 janvier
2016, avec Jean-Luc Gagliolo, conseiller municipal délégué au théâtre.
7
«Lever de rideaux - La Semaine des Théâtres à Nice», du 12 au 18 octobre
2015 :<http://semainedestheatres.nice.fr> (Site consulté le 02/01/2016).Cf.
l’allocution de Christian Estrosi, Maire de Nice, lors de la réunion avec les
acteurs du monde théâtral niçois, du 01/02/2016, foyer Montserrat-Caballé,
Opéra de Nice.
8
Citationtirée des notes de l’auteur. Au sujet de la pérennité du théâtre,cf. le
spectacleBy heartTiago Rodrigues, directeur du Théâtre national de Lis- de
bonne : <http://www.bing.com/videos/search?q=By+heart+Rodrigues%2bYo
utube&view=detail&mid=F365E2AD8CA9BC7E524AF365E2AD8CA9BC7E5
24A&FORM=VIRE1> ;
<http://theatredublog.unblog.fr/2014/11/10/byheart-2/> (Sites consultés le 23/01/2016).
9
Y compris quand, en 2014-2015, Jean-Pierre Triffaux, professeur à l’Université
Nice Sophia Antipolis, a été amené à expliquer et à justifier l’intérêt, l’identité et

15

RABANEL-ÉPISTÉMOLOGIE DE L’ART VIVANT

tendance à piéger l’intelligence et la sensibilité entre deux
excès, celui de l’inaction et du silence, celui de l’amalgame et
de la surenchère, contraignant l’entendement et la création à
user de subterfuges afin de se frayer une voie étroite pour
maintenir un corps de doctrine stable, équilibré et rationnel,
entre une bien-pensance extrême d’un côté, et un
contre10
discours extrémiste de l’autre, ces deux fronts se
manifes11
tant sous la forme d’une opposition brute, massiveet
luttant ou se concurrençant avec opiniâtreté.
C’està partir de ce référent conjoncturel qui donne le
ton, plante le décor, que s’ouvrent les présents travaux sur
l’art vivant, ses études spécialisées, ses tenants et
aboutissants épistémologiques. Qui dit « spectacle », et plus
particulièrement ici « spectacle vivant », sous-entend non seulement
drame, théâtre, danse, concert, opéra, carnaval, mime, arts de
la rue, café théâtre, cabaret, music-hall, comédie musicale,
opérette, performance, mais aussi genres dramatiques
indigènes, traditions théâtrales autochtones, chants
polypho12
niques et chants de lamentations locaux.
Enoutre cela présuppose et désigne un foyer actif ou un
élan vital formant un noyau artistique vibrant où résident

l’originalité des études théâtrales et du spectacle vivant, en France et dans le
monde, au sein de son établissement. Pourquoi la perte de sens et de confiance
concernent directement le théâtre et ceux qui le font vivre ? Qu’est-ce qui justifie
et garanti le bien fondé scientifique et professionnel de cette situation ? En quoi
est-elle juste et légitime ?
10
Les discours et l’idéologie de l’islamisme radical et de l’anti-islamisme radical,
ou les discours et l’idéologie frontistes et anti-frontistes, diffusés par les médias.
Sur le terrorisme de Daech, lire Patrick Desbois, Costel Nastasie,La Fabrique des
terroristes - Dans les secrets de Daech, Paris, Librairie Arthème Fayard, 2016.
11
Comment faire en sorte que, dans ce contexte, l’art puisse défendre et
manifester sa capacité intrinsèque d’invention et d’avant-garde? Consulter Gérald
Bronner,La Pensée extrême - Comment des hommes ordinaires deviennent fanatiques, Paris,
PUF, 2016, p. 201-215 ; Rabanel,Le Feu sacré du théâtre - Manifeste du réinventisme,
Paris, L’Harmattan, 2016, p. 87-109.
12
Voir la liste indicative et détaillée, in Rabanel,L’Interdiction du théâtre - Éloge du
dialogue et du vivant, Sampzon, Éditions Delatour France, 2014, p. 84-87.

16

PROLOGUE

13
l’énergie et la présence, qui est animé, d’une part, d’une
sorte de battement, de jeu ou d’oscillation et qui engendre,
d’autre part, une rythmicité endogène et exogène
reconnaissable et identifiable d’une manière patente, à l’instar des
composants artistiques et principes actifs de cette nature,
illustrant la conjugaison vivante et dialogique de la musique,
du chant, de l’art de la voix et des masques, de l’action
dramatique et théâtrale, de la danse balinaise, du rituel, qui ont
été testés et présentés en public, dans «Le réveil de la matière
14
qui dort» , spectacle improvisé réunissant Tapa Sudana,
acteur-danseur et Irfan Gürdal, musicien-musicologue.
Sicertaines explications théoriques ou formulations
abstraites, comme celles qui viennent d’être exposées
précédemment, peuvent paraître obscures, elles font néanmoins
référence à des éléments matériels existants ou prévisibles,
tels que ceux qui composent l’exemple cité. C’est à partir des
acquis de l’épistémologie contemporaine qu’il faut les
appréhender, en considérant que théorie et empirie sont les deux
faces intimement liées d’une même réalité.
15
Ainsi,la rythmicitéest tout d’abord connectée à une
16
source primaire , puis bâtie ou reconstituée sur un socle

13
Cf.le termeenergeia(« plénitude de la présence », « présence en mouvement »),
in Jean Lauxerois,La Beauté des mortels - Essai sur le monde grec à l’usage des hommes
d’aujourd’hui, Paris, Desclée de Brouwer, 2011.
14
Intituléemprunté à Tapa Sudana.Cf.manifestation «Contemplations - la
Idéogram Théâtre » dirigée par Érica Letailleur (Pavillon de l’Indochine, à Paris,
le 21 juin 2015). Voir le montage vidéo de Ali Ihsan Kaleci, Centre de recherches
théâtrales Saint Blaise, Paris.
Sur Tapa Sudana,cf.<https://www.youtube.com/watch?v=4yowOVbF7FE>
(Site consulté le 03/12/2016).
Sur Irfan Gürdal,cf.(Site <https://www.youtube.com/watch?v=jHI7vliF19g>
consulté le 03/12/2016).
15
LireFrançois Laplantine,Le Social et le sensible - Introduction à une anthropologie
modale, Paris, Téraèdre, 2005.
Cf.<http://www.rhuthmos.eu/spip.php?article876>
(Site consulté le 15/12/2016).
16
Je fais référence à la jonction/disjonction du phonème et du résonateur chez le
comédien et à la théâtricité. Voir Rabanel,Théâtrologie/1 - Le Théâtre réinventé,
Paris, L’Harmattan, 2003, p. 142-143 ;Le Feu sacré du théâtre - Manifeste du
réinventisme,op. cit.,p. 68-74.

17

RABANEL-ÉPISTÉMOLOGIE DE L’ART VIVANT

référentiel, un appareillage théorico-pratique, de sorte à
contribuer :1° au façonnement du phénomène sur le plan
matériel et substantiel; 2° à la définition de la nature des
spectacles envisagés du point de vue catégoriel; 3° à la
détermination de leurs caractéristiques communes et
singulières.

*

17
Tourmentépar la nécessité et l’urgence de la période,
j’ai dû prendre la plume, toute affaire cessante, et publier
récemment plusieurs livres professionnels d’une manière
consécutive, de sorte à consigner des idées en rapport avec
la théorie et la pratique du spectacle. Lorsque c’est pertinent
sur le plan conceptuel pour améliorer la compréhension de
l’objet de recherche, ces écrits n’hésitent pas à recourir à un
vocabulaire technique, spécialisé ou savant permettant des
approximations de bon aloi. Toutefois la terminologie, les
18
notions et les concepts employés , qui s’avèrent parfois
efficients d’une manière temporaire et acceptables faute de
mieux, ou qui flirtent avec l’éloquence, la rhétorique, voire
19
l’amphigouri ,n’ont pas pour but de servir d’ornements au
discours mais plutôt d’adjuvants ou d’outils au niveau de
l’application de la méthode génétique et systémique et des
opérations de discernement, de manière à atteindre des

17
Consulter Jérôme Clément,L’Urgence culturelle, Paris, Grasset, 2016.
18
Ouencore le jargon, la déclamation, le lyrisme, l’emphase, etc. Les termes
hermétiques et les réalités qu’ils représentent ne sont pas automatiquement
péjoratifs dans le cadre des études théâtrales et du spectacle vivant. En revanche,
ils ne sont pas destinés à être transférés au niveau de l’enseignement et des
programmes, sans une sérieuse adaptation pédagogique et une traduction dans
un langage plus courant, et sans être assortis d’illustrations. Voir la méthode du
dialogue et le mode d’apprentissage par situations-problèmes et par questions,
testés et développés par Jean-Pierre Triffaux dans ses enseignements. En outre,
le discours scientifique est amené à recourir à plusieurs moyens de
conceptualisation : langage courant, langage spécialisé, formalisation mathématique,
modélisation informatique, illustrations et représentations (dessins, schémas, hiéroglyphes,
scénettes, vignettes BD, calligraphies, etc.).
19
Surl’amphigouri :cf.(Site <http://www.cnrtl.fr/definition/amphigouri>
consulté le 01/11/2016).

18

PROLOGUE

réalités qui se dissimulent entre le visible et l’invisible, le
dicible et l’indicible, et en vue de découvrir l’énigme de l’art
du spectacle dont on cernera les principes analytiques, mais
sans en trouver la clé ni élucider le mystère de la création.
En ayant conscience des oublis inhérents à la mémoire du
théâtre et des manques culturels manifestes, aussi bien que
de la série de faits curieux et cruels qui ont émaillé notre
contemporanéité et sur lesquels il est devenu inutile de
20
s’attarder désormais, l’enquête s’ouvre sur une observation
de départ accablante: les études du spectateur en tant que
personne individuelle, et non pas du public au sens collectif,
21
se révèlent sinistrées au regard des temps que nous vivons.
Il suffit de constater à quel point il fut difficile de mesurer et
d’évaluer les répercussions des émotions éprouvées par les
témoins et les spectateurs qui se sont trouvés pris en otage
dans la zone épicentrale d’un attentat terroriste ou d’une
attaque violente, au sein d’une foule, comme le soir du feu
22
d’artifice du 14-Juillet 2016, à Nice, pour se convaincre de

20
Cf. supra: l’avertissement au lecteur.
21
LireRabanel,Spectateurs sidérés ou L’Allégorie du Goéland, Paris, L’Harmattan,
2016 ; Laurent Jullier, « le spectateur remué. Propositions de recherche
concernant les émotions induites par les représentations optiques et sonores»,
<http://www.univ-paris3.fr/seminaire-interdisciplinaire-experiences-artistiques-
et-pratiques-scientifiques--102837.kjsp> (Site consulté le 08/08/2016). Il est à
noter que malgré les événements tragiques à répétition (cf. infra, les notes de bas
de page sur les attentats terroristes et sur la haine du théâtre), les alertes lancées,
les suggestions et les propositions concrètes, l’on a pas constaté, sur le terrain de
la recherche et dans l’actualité médiatique, un changement d’optique ou de
braqué de la part des médias et des pouvoirs publics. Par exemple, la volonté de
recueillir des avis différents ou moins dominants, de mettre en avant des
personnes moins reconnues socialement et intellectuellement, des experts moins
officiels.
22
Sansoublier les émotions vécues par les équipes de secours et les équipes
soignantes :cf.Au chevet du personnel soignant», in «Nice-Matin, du
03/09/2016. Voir les ouvrages récents qui abordent non pas les émotions sous
un angle scientifique, pluridisciplinaire et empirique, mais du point de vue
historique : Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, George Vigarello (dir.),Histoire
e
des émotions - 1. De l’Antiquité aux Lumières / 2. Des Lumières à la fin du XIXsiècle,
Paris, Seuil, 2016;cf.(Site consulté le <https://emma.hypotheses.org/2819>
01/10/16).

19

RABANEL-ÉPISTÉMOLOGIE DE L’ART VIVANT

notre ignorance abyssale à ce sujet, due à l’absence de
travaux pluridisciplinaires rigoureux et sérieux, de nature
expérimentale et scientifique.
OrÉpistémologie de l’art vivantdéroge pas aux circons- ne
tances originelles, saillantes et inquiétantes et aux
motivations qui les ont accompagnées, dont je viens de raviver le
souvenir. Ce volume répond à un besoin similaire et est
animé par la même impulsion: faire un sort intellectuel
approprié aux conditions socio-politiques, économiques,
technologiques et artistiques qui déterminent ou influencent
la culture ainsi que l’art vivant de la postmodernité et de
l’hypermodernité et, si possible, leur trouver une juste place
23
dans notre argumentation et dans l’histoire immédiate.
Aupremier rang des données contextuelles figure, entre
autres, la déréalisation à vive allure de l’existence et du réel
au profit du virtuel et de l’irréel, de la
média-spectacularisation de la vie et de la société avec, certes, des apports
intéressants, novateurs et positifs, notamment au niveau des
24
liens inventifsentre la machine et l’être vivant, entre
l’intel25 26
ligence artificielleet l’intelligence humaine , mais aussi
avec toutes les démesures, voire les dangers, que cela
représente pour l’individu mal préparé ainsi que pour les assises
de la civilisation lorsqu’un tel mouvement de fond n’est pas
suffisamment pensé, encadré ou maîtrisé. Ce qui est le cas
d’une manière prégnante dès que l’on observe de près le
vécu dans ses moindres détails; dès que l’on explore
cer
23
Consulter Mario Vargas Llosa,La Civilisation du spectacle, Paris, Gallimard, 2012.
24
Cf.la leçon inaugurale : « Les énigmes de la croissance », de Philippe Aghion.
<http://www.college-de-france.fr/site/philippe-aghion/inaugural-lecture-2015-
10-01-18h00.htm> (Site consulté le 29/08/2016).
25
Cf.retombées positives et/ou négatives de l’intelligence artificielle. Voir les
l’université de la singularité:
<http://information.tv5monde.com/info/luniversite-de-la-singularite-arrive-en-france-42630>
(Site consulté le 17/10/2016).
26
Cf.la leçon inaugurale : « La robotique : une récidive d’Héphaistos », de
JeanPaul Laumond.
<http://www.college-de-france.fr/site/jean-paul-laumond/inaugural-lecture-
2012-01-19-18h00.htm> (Site consulté le 29/08/2016).

20

PROLOGUE

taines expériences symptomatiques ou activités quotidiennes
au moyen d’une petite lunette d’approche et d’une attention
aiguisée permettant une écoute scrupuleuse autant que
dis27
crète .
28
Cardans nos sociétés hypermédiatisées, robotisées,
dotées d’humanoïdes, d’androïdes, d’animaux et de monstres
imaginaires, d’objets électroniques, beaucoup de gens
semblent avoir perdu le bon sens commun. Celui qui consiste à
rechercher le souverain bien, c’est-à-dire par exemple la
Présence. La présence en direct, en chair et en os de l’autre
et de soi-même : présence de la mère pour l’enfant ; de l’être
aimé pour l’amoureux; de l’âme sœur pour l’ami; des
enfants pour les parents; d’un proche pour le mourant; de
l’étudiant pour le professeur; du spectateur pour l’acteur.
N’est-ce pas à cette expérience irremplaçable, à la fois
modeste, pauvre mais ô combien précieuse, unique,
réconfortante, voire exaltante parfois, et sans cesse renouvelée, que
nous invite le théâtre avec ses traditions et ses évolutions
successives, et ce, depuis sa lointaine origine ancestrale ?

27
C’est le cas lorsque, par curiosité, j’écoute la conversation de mes voisins dans
un restaurant : une mère tente d’expliquer à son fils, de 6 ou 7 ans, le
fonctionnement, sur son téléphone mobile, de l’application planétaire Pokémon Go, un
jeu qui mélange réalité virtuelle et représentation du monde réel :
<https://www.franceinter.fr/economie/pokemon-go-un-jeu-au-succes-
planetaire> (Site consulté le 08/08/2016). Chaque portion de conversation est
difficile à décoder car l’auditeur a du mal à savoir si la discussion fait référence à
l’univers fictif des avatars ou à l’univers réel de l’existence, et l’enfant semble
dérouté par les explications de la maman, qui s’avèrent complexes et confuses.
28
« Larobotique donne une autre dimension aux savoir-faire humains»,cf. le
documentaire de Pierre Chassagnieux,Les dessous de la mondialisation - Japon, la
prophétie d’Asimov,diffusé sur Public-Sénat, le 08/08/2016, à 22h01 : « Tokyo, la
plus grande ville du monde. […] Au pays du Soleil Levant, les machines sont
entrées dans un nouvel âge. Les hommes et les femmes ont l'habitude des
interactions avec les robots : enfants, étudiants, travailleurs, personnes âgées,
tous se côtoient depuis plusieurs années. Ils s'appellent Paro ou Pepper et parlent
plusieurs langues, ils travaillent sur les chaînes de montage dans les usines, ils
aident les enfants dans leur cursus scolaire ou accompagnent des personnes
âgées... ». <http://replay.publicsenat.fr/cms/grille_des_programmes/quotidienn
e.html?week=2016/08/08&day=0> (Site consulté le 09/08/2016).

21

RABANEL-ÉPISTÉMOLOGIE DE L’ART VIVANT

Sicette étude partielle traite de quelques principes, en
particulier des forces dynamiques et des éléments distinctifs
liés au vivant spectaculaire et à la création performative, elle
le doit à un diagnostic qui sert non seulement de fil rouge à
l’exposé, mais qui nourrit aussi la thèse à la base de la
démonstration d’ensemble. Après la «révolution
coperni29
cienne »provoquée par la naissance de la mise en scène,
30
dans les années 1880, puis son plein développement tout
au long de l’époque suivante, l’observation des faits
théâtraux ou spectaculaires de l’extrême actuel a mis au jour,
quant à elle, un phénomène d’inversion capitale et
multidimensionnelle de l’irréalité abstraite et de la réalité concrète
du texte et de la scène, ou encore de la littérature et du
31
théâtre, repéré dans la sphère d’influence occidentale. Voici
schématiquement en quoi il consiste.
e
Commeje viens d’y faire allusion, dès la fin du XXsiècle
e
et dans les premières décennies du XXIsiècle, plusieurs
facteurs ont contribué à l’émergence d’une permutation
fondamentale tant au niveau de la scène ultra contemporaine
que de son savoir le plus avancé. D’une façon globale et
générale, une tendance insistante et marquante s’est dégagée
de la gangue des pratiques et des œuvres : l’on a constaté que
la réalité et la fiction envisagées comme deux pôles qui
façonnent, structurent et représentent la relation entre
l’existence ou le monde d’un côté, et le théâtre ou le
spectacle de l’autre, ont changé de position et d’orientation.
Autrement dit, d’abord l’art dramatique ne constitue plus un
périmètre privilégié où résident la fiction et l’imaginaire et,

29
Signalée par Bernard Dort et que mentionne, à juste titre, Catherine Naugrette
dans son ouvrage,L’Esthétique théâtrale(Paris, Nathan Université, 2000, p. 24).
30 e
Lirela 3édition qui vient de paraître: Catherine Naugrette,L’Esthétique
théâtrale, Paris, Armand Colin, 2016.
31
Il faut noter que les transformations de la scène et du spectacle ne se
répercutent pas instantanément et sans réticences, au niveau des connaissances et des
matières d’enseignement. Bien que le théâtre se soit émancipé de la littérature, les
grilles d’analyse et les représentations dominantes restent façonnées, encore
aujourd’hui, par la vision et l’histoire littéraires et occidentales.

22

PROLOGUE

par ailleurs, l’existence ne circonscrit plus un espace
spécifique où la réalité et le réel se déploient.
Aucontraire, à l’inverse de toute évidence et des
habitudes antérieures, le réel est davantage appréhendé par
l’entremise du théâtre et de ses composantes ou de ses
avatars. Quant à la fiction, il n’est pas rare de la voir se
réfugier dans l’existence commune et occuper le terrain de la
vie quotidienne. En un mot, le théâtre et le spectacle se
débarrassent ou se déchargent d’une portion du rêve : ils se
défictionnalisent ense rapprochant de la vie documentée et
32
vécue ,et en s’apparentant de cette façon à la réalité, tandis
que l’existence et le monde s’éloignent de l’apparence du
réel :ils sedéréalisentcherchant à faire sens à travers des en
trames narratives, soit délibérées, soit concoctées a posteriori
par le spectateur quand il donne libre cours à son besoin
avide de fables et de récits, dans lesquels se mêlent vérité,
rumeurs et émotions, et qui deviennent ainsi plus
fantasma33
tiques et imaginaires.
Autrepermutation repérée dans la conception
traditionnelle et européenne du spectacle: la succession et
l’ordonnancement qui voulaient que le texte préexiste et précède la
scène ainsi que le travail sur le plateau, ont changé l’ordre et
la direction de leurs termes. À savoir le couple texte (l’avant)
puis scène (l’après) ont été remplacés par le couple scène
(l’avant) puistexte (l’après). C’est la scène/plateau qui
commande la création, et ensuite c’est le texte/support imprimé
34
ou audiovisuel qui suit. Une interversion nette et nouvelle
des éléments constitutifs du processus créatif, associée à un
renversement de perspective se sont donc opérés, puis

32
Cf.Le théâtre documentaire ou le théâtre qui cherche à parler du quotidien.
33
Cf. LaurentJullier, «le spectateur remué. Propositions de recherche
concernant les émotions induites par les représentations optiques et sonores »,op. cit.;
et aussi le storytelling : <https://fr.wikipedia.org/wiki/Storytelling_(technique)>
(Site consulté le 12/08/2016).
34
Lire Rabanel,Le Feu sacré du théâtre - Manifeste du réinventisme,op.cit., p. 29-57.

23

RABANEL-ÉPISTÉMOLOGIE DE L’ART VIVANT

imposés ponctuellement ou plus durablement au fil du
35
temps .
Dece fait, cela modifie les trois temps ainsi repérés, par
exemple :l’écriture (l’avant), la répétition (le pendant) et la
représentation (l’après). On est davantage en présence des
trois temps suivants: la composition/répétition (l’avant), la
présentation/représentation (le pendant) et la
documentation/diffusion (l’après). Toutefois cette proposition de
configuration abstraite est à adapter et à moduler, en fonction des
pratiques observées. À une époque révolue et selon un autre
point de vue exposé par Thomas Dommange, Henri
Gouhier considérait le théâtre comme un art à deux temps. Le
premier temps: celui du texte, du verbe, de la parole, de
l’auteur et de l’absence. Et le second temps: celui de la
36
représentation, du « rendre présent ».
Ainsi,de nos jours, quand le spectacle est envisagé en
tant que phénomène à double face, l’une étant à la fois
expansive, ou dite en développement lorsqu’elle désigne le
dynamisme des arts, et l’autre étant régressive, ou dite en
retrait lorsqu’elle signale la sclérose des arts, alors le
mouvement d’inversion essentiel se repère clairement et prend tout
son sens, en effet, quand les principes de l’art vivant du
spectacle sont passer au crible du discernement:
renversement d’abord de la réalité et de la fiction, puis de la scène et
du texte, où, d’un côté,l’avantdevientl’après, et où, de l’autre,
la création prend en charge une partie du réel tandis que
l’existence se fait plus virtuelle. C’est pourquoi le présent
essai cherche à interroger cette permutation toujours en
cours et à l’œuvre aujourd’hui tout en en tirant les
consé
35
Il est trop tôt pour trancher ce point. Un recul historique est nécessaire.
36
CfPrésence et représentation dans la philosophie du théâtre d’Henri. «
Gouhier » : <http://id.erudit.org/iderudit/041660ar>
(Site consulté le 08/08/2016). Voir également les ouvrages du philosophe Henri
Gouhier :Le Théâtre et les arts à deux temps, Paris, Flammarion, 1992 ;L’Essence du
théâtre, Paris, Vrin, 2002 ;Le Théâtre et l’existence, Paris, Vrin, 1991.

24

PROLOGUE

quences sur le plan des arts du spectacle et des études
théâtrales.

*

Faisonsmaintenant un rappel personnel et historique afin
de situer les enjeux de la présente recherche.
37
Lesbases élémentaires, en vue d’établir une éventuelle
unité et universalité de la science humaine du théâtre et du
spectacle, envisagées corrélativement au niveau de la
théâtrologie et de l’épistémologie, ont été fondées, enseignées et
divulguées oralement aux étudiants en France à compter du
38
mois de septembre 1997. Dans la foulée, les connaissances
fondamentales ont été diffusées ensuite auprès du public par
écrit dans deux publications de référence: en premier lieu
dans une étude approfondie intitulée « La science au théâtre :
39
une relation ambiguë» quin’avait pas échappé à la
vigilance de la célèbre et très prestigieuseRevue d’Histoire du
Théâtre, puis également tout au long de mon
ouvrageThéâtro40
logie/1, et notamment dans l’essai numéro un qui a pour
41
titre « Approche épistémologique », de ce livre.
Eneffet, c’est à partir de l’année quatre-vingt-dix-sept
qu’a été instauré un enseignement officiel et pionnier de
théâtrologie par Jean-Pierre Triffaux, dispensé au sein du
département des Arts de l’Université Nice Sophia Antipolis,

37
Ellesétaient en gestation et en préfiguration depuis environ 1980. Quelques
temps forts et étapes capitales concernant ces travaux sont répertoriés et
consignés dans mon ouvrageL’Interdiction du théâtre - Éloge du dialogue et du vivant,op. cit.,
p. 49-54.
38
Enseignements conçus et dispensés par Jean-Pierre Triffaux, dans le cadre de
la maîtrise d’études théâtrales (Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines de
Nice).
39
Lire l’étude de Jean-Pierre Triffaux parue dans le n° 203 - 1999-3, p. 197-210.
Cf.<http://www.sht.asso.fr/revue_histoire_theatre_numerique> (Site consulté
le 11/12/2015).
40
Op. cit.Voir aussi Rabanel,Théâtrologie/2 - L’Art du dialogue, Paris, L’Harmattan,
2014.
41
P. 27-50. Pour les publications suivantes, de 1997 jusqu’à 2016, se reporter à la
bibliographie finale :cf. lesouvrages et les articles de Jean-Pierre Triffaux et de
Rabanel.

25

RABANEL-ÉPISTÉMOLOGIE DE L’ART VIVANT

comme j’ai déjà eu l’occasion de le mentionner dans mon
42
opusculeL’Interdiction du théâtre. Le séminaire de science
théâtrale, à la fois véritable fleuron pédagogique, scientifique
et artistique et fer de lance majeur d’une recherche pointue
et novatrice, s’est imposé très vite comme un élément central
du parcours Études théâtrales puis du parcours Théâtre et
43
Spectacle ,dont les deux formations ont été adossées, dès
44
l’origine, aux laboratoires de recherche de l’Université.
Complétéset prolongés par un second séminaire traitant
45
de la création théâtrale et de la théorie du spectacle, les
cours et les recherches, dirigés par le même professeur et
chercheur, ont pris une dimension européenne et
internationale à compter de l’année 2007, et bénéficié d’un
rayonnement mondial mais restreint au groupe des étudiants et des
chercheurs, grâce à leur intégration dans un des volets de
l’unique et original master Erasmus Mundus en étude du
46
spectacle vivant– diplôme à un tel point rare et
exceptionnel du fait même de son existence et de son caractère
inhabi47
tuel, qu’une section de cet exposésera réservée à cette
48
formation, pilotée par André Helbo, enseignant-chercheur

42
Op. cit., p. 53.
43
Cf.<http://gof.unice.fr/files/documents/formations/telechargements/HMA
R12120/Livret%20master%20Arts%202016-2017.pdf>;
<http://portail.unice.fr/lettres/departements/arts/theatre> (Sites consultés le
11/12/2015 et le 02/09/2016).
44
RITM (Laboratoire de recherches sur l’interprétation des textes en musique) et
CTEL (Centre transdisciplinaire d’épistémologie de la littérature et des arts
vivants)
:cf.<http://unice.fr/recherche/laboratoires/contenusriches/documents-telechargeables/fiches-laboratoires/ctel> (Site consulté le
11/12/2015).
45
Ce deuxième groupe de travail constitué d’étudiants-chercheurs, qui a succédé
à un séminaire de théorie et d’analyse de la danse et du théâtre, animé
conjointement par Marina Nordera et Jean-Pierre Triffaux, ainsi que le précédent consacré
à la théâtrologie, ont été imaginés par le Pr Triffaux comme de véritables
pépinières de questions, d’idées, de réflexions, et comme des réservoirs
d’activités, d’études et de recherches prospectives.
46
Cf.<http://www.spectacle-vivant.eu> (Site consulté le 11/12/2015).
47
Cf. infra, première partie, étude III : « Entre rehaussement et illumination ».
48
Voir,en Belgique, les ouvrages précurseurs concernant la théâtrologie,
notamment :Théâtre, mode d’approches(dir. A. Helbo, J. Dines Johansen, P. Pavis et

26

PROLOGUE

à l’Université Libre de Bruxelles et membre de l’Académie
royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de
Bel49
gique ,et placée sous la houlette du Consortium des sept
universités des villes européennes suivantes: Bruxelles,
Francfort, Copenhague, Séville, La Corogne, Paris 8 et Nice.
Bienque limitée et liée aux investigations d’un expert
particulier, la présente évocation historique justifie, a priori,
les données théoriques développées dans ces pages. Elle a
été construite, pas à pas, en observant la réalité de la scène et
en entreprenant des expériences pratiques sur le terrain.
C’est après avoir tiré les leçons des observations et des tests
que l’analyse conceptuelle s’est enrichie tout au long des
années. Autrement dit, ce n’est pas en partant d’idées
générales, de connaissances théoriques initiales, ni d’une culture
héritée ou fabriquée préalablement, que le spectacle et le
vivant ont été ressaisis sous la forme d’une conception
globale, d’un système d’ensemble.
Maintenant,après coup, il est toujours possible de
chercher des filiations, d’établir des rapprochements, de sorte à
reconstituer la préhistoire du travail. Je vais le faire
modestement et en ayant soin de souligner qu’il faut se garder
d’analogies séduisantes mais bancales, de déductions trop
rapides, si l’on souhaite éviter les biais méthodologiques ainsi
que les déformations idéologiques avec leurs conséquences
néfastes pour l’objet de recherche, son avenir.
Dupoint de vue culturel et scientifique, de l’histoire des
idées, l’approche théorique de l’art vivant du spectacle est
mise en rapport avec les courants de pensée représentés d’un
50
côté par la « naturphilosophie »allemande et de l’autre par

A. Ubersfeld), Bruxelles, Méridiens Klincksieck-Éditions Labor, 1987;Revue
Degrés, La Théâtrologie: questions de méthodes, n° 107-108, automne-hiver
2001.
49
Cf.<http://www.academieroyale.be/4DCGI/cgi?lg=fr&pag=689>
(Site consulté le 14/01/2016).
50

Cf.<http://www.universalis.fr/encyclopedie/philosophies-de-la-nature/2-lanaturphilosophie/>; <https://fr.wikipedia.org/wiki/Naturphilosophie> (Sites
consultés le 25/01/2016).

27

RABANEL-ÉPISTÉMOLOGIE DE L’ART VIVANT

ceux qui prennent en considération l’interaction entre
l’esthétique et le vivant, tels qu’ils se sont affirmés en France
au cours des temps, et tels qu’ils continuent de le faire en
51
confrontant biologie et esthétique. Ensuite, à partir de ce
noyau de préoccupations et de tendances, d’autres
sensibilités et influences se sont combinées, conjuguées, agrégées,
52
notamment en provenance de la science au sens large, de
53
l’art ,de l’épistémologie, du théâtre-spectacle et de la
con54
naissance de l’action.
Dansce second cas, ce n’est pas ou plus la philosophie
ou l’esthétique qui dominent et déterminent l’objet de
recherche, donc ici le théâtre et le spectacle vivant, comme
disciplines extérieures et surplombantes, mais c’est la science
55
de l’art interdisciplinairequi est à la manœuvre avec sa
relation directe aux pratiques et aux œuvres, et en tant qu’elle
cherche à décrypter le vivant, à en concevoir une vision et
une réalité qui tiennent compte du vivant de la biologie ou

51
Voir Annamaria Contini,Esthétique et science du vivant - De l’École de Montpellier à
Henri Bergson; Bernard Feltz,, Paris, L’Harmattan, 2015La Science et le vivant.
Introduction à la philosophie des sciences de la vie, Bruxelles, Éditions De Boeck, 2010 ;
Revue Noesis, Sciences du vivant et phénoménologie de la vie, n° 14, automne
2008 ; Jean-Claude Ameisen,Le Vivant, Livre audio, Paris, De Vive Voix, 2006 ;
Le Vivant - Les plus grands textes d’Hippocrate à Claude Bernard et Henri Atlan(préface
d’Henri Atlan), Saint-Amand-Montrond, Le Nouvel Observateur/CNRS
Éditions, Collection L’anthologie du savoir, 2011.
52
Physique, physiologie, anatomie, médecine, psychologie, psychanalyse,
anthropologie, linguistique, sémiologie, sociologie, technoscience et neuro-esthétique.
53
Vivant,littéraire, plastique, visuel, mécanique, numérique, appliqué, etc.Cf. la
« sciencedu beau» et l’esthétique scientifique: Carole Maigné, Arnaud Pierre,
Jacqueline Lichtenstein (dir.),Vers la science de l’art - L’Esthétique scientifique en
France, 1857-1937, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2013.
54
Lire Jackie Pigeaud,L’Art et le vivant, Paris, Gallimard, 1995 ; Richard
Shusterman,L’Art à l’état vif - La pensée pragmatiste et l’esthétique populaire,Paris, Éditions de
Minuit, 1991.
55
ConsulterRabanel,Théâtrologie/1 - Le Théâtre réinventé,op. cit. ;Théâtrologie/2
L’Art du dialogue,op. cit. ;L’Interdiction du théâtre - Éloge du dialogue et du vivant,op. cit.
et André Helbo, Catherine Bouko et Élodie Verlinden (dir.),Interdiscipline et arts
du spectacle vivant, Paris, Honoré Champion, 2013, ainsi que Carole Maigné,
Arnaud Pierre, Jacqueline Lichtenstein (dir.),Vers la science de l’art - L’Esthétique
scientifique en France, 1857-1937,op. cit.et Dominique Château,Épistémologie de
l’esthétique, Paris, L’Harmattan, 2000.

28

PROLOGUE

de la métaphysique si nécessaire, mais sans se laisser réduire
aux conceptions en vigueur dans les champs de savoirs
divers, ni enfermer dans les cadres monodisciplinaires
correspondants.
Entant qu’art «supérieur et suprême» détecté par la
poïétique de la création, ou même en suivant la
préconception utopique et mythique d’un art intégral, total ou
com56
plet , le théâtre-spectacle a la capacité et la possibilité,
moyennant son pouvoir de réunir ce qui est séparé dans
l’existence commune, par exemple le corps et l’esprit pour
atteindre et manifester l’âme invisible de l’être et pour partir
en quête des principes actifs et secrets de toutes choses,
d’éprouver un autre vivant qui n’imite pas celui de la nature
mais qui le renouvelle, selon les propres lois internes de l’art,
de la création, et par conséquent de proposer des alternatives
à la vie de la nature, c’est-à-dire des formes de vie
individuelles, collectives, imaginées et réinventées de toutes pièces.
Àl’occasion de cet essai, je ne reviendrai pas sur les
prolégomènes fondateurs, dont je viens de signaler plus haut les
sources et les références historiques, toutefois ils seront à
l’arrière-plan de ma réflexion. Je m’en servirai comme
tremplin afin de conceptualiser les innovations concernant la
scène ultra contemporaine et son savoir, tout en étayant les
e e
études du spectacle au tournant des XXet XXIsiècles, et
en prenant appui sur les connaissances historiques depuis
grosso modo l’après Seconde Guerre mondiale. Pour ce
faire, je me focaliserai sur les faits théâtraux et spectaculaires
marqués par les nouvelles tendances de la création, et insérés
dans le contexte socioculturel lié à l’ère de la mondialisation
et à la révolution numérique, parce que cet environnement
57
éclaire, fabrique le tout-spectacle, tout en déterminant la
production artistique à l’état vif.

56
VoirRabanel,Génie du carnaval - Quand le savoir bascule, Paris, L’Harmattan,
2016, paragraphe intitulé : « 1. Division ou uniformisation », p. 14-17.
57
LireRabanel,Le Feu sacré du théâtre - Manifeste du réinventisme, Paris,op. cit., p.
112-113.

29

RABANEL-ÉPISTÉMOLOGIE DE L’ART VIVANT

Percevantavec une lucidité aiguë et implacable l’âge qui
est le nôtre, il se trouve que j’ai pris le parti de répéter quasi
systématiquement et en assumant cet excès salutaire, au
début de chaque nouvelle étude, en quoi et comment le
milieu technologique influe et transforme les objets et les
sujets artistiques et scientifiques, et ce, compte tenu de la
moisson de faits décisifs et de la nature des répercussions
que les sources consultées charrient et qu’elles tirent de la
période ultra contemporaine et hypermoderne. Un tel
environnement mérite donc d’être réinvesti sans cesse puisque
nos contemporains finissent par banaliser ou oublier les
technologies et leurs impacts, dans la mesure où ils en sont à
la fois les utilisateurs et/ou les promoteurs dans leur vie
quotidienne et professionnelle. Le but n’est pas de lutter
contre les évolutions entraînées par les nouveaux outils,
instruments, appareils, machines, systèmes de connexion,
réseaux, listes de diffusion, banques et centres de données,
archives ouvertes. Ce serait vain et absurde. En revanche, il
s’agit de prendre la juste mesure des mutations en cours,
positives et négatives, des avantages et des désavantages, afin
de les accompagner ou de les ausculter intelligemment si
c’est nécessaire.
Quoiqu’il en soit, au niveau du travail artistique et
scientifique, il est important de se fixer une ligne directrice et de
s’y tenir, en particulier pour faire face aux mauvaises
influences qui n’ont d’autre objectif, dans la sphère
professionnelle comme dans la sphère personnelle, que de
s’opposer aux exigences et à la rigueur de la création comme
de la recherche, même si les conséquences à assumer, voire
les souffrances à endurer, pour les individus et les parties en
présence sont incertaines, parfois légères, parfois lourdes.
En2014, j’ai été contraint d’alerter le lecteur, la
communauté des chercheurs ainsi que le monde du spectacle, à
cause d’un net regain d’hostilité à l’égard du théâtre, vécu au
cœur même de ma profession, et en raison de la dégradation
des relations entre morale et création, entre éthique et
esthé

30