Mademoiselle Tic Tac, Tome 3 : Les Jeux d
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Mademoiselle Tic Tac, Tome 3 : Les Jeux d'adresse

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Description

La Californie. Tout le monde en rêve… sauf Elsa. Le jour où Florent lui annonce qu’il a accepté un emploi à San Francisco, son univers bascule. Quoi? Elle, chez les mangeurs de hamburgers? Parmi les surfeurs et les plantureuses blondes en bikini? Sans ses amis et sa famille pour la soutenir?
Elsa accepte à contrecœur de partir. Elle ne se doute pas que le choc culturel sera encore plus fort que prévu, et qu’entre le brouillard de San Francisco, les absences de Florent et les conseils de ses amis du Québec, elle perdra vite le nord. Pendant que son grand Français s’adapte comme un champion à la vie californienne aux côtés de sa superbe collègue Jessie, Elsa devra quant à elle trouver sa propre manière d’entrer dans le grand rêve américain. Au cœur de la plus sexy des villes de l’Ouest, les moyens pour y arriver seront tout aussi loufoques qu’inattendus!

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 mai 2014
Nombre de lectures 5
EAN13 9782764426968
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure

Miroirs , collectif, VLB éditeur, 2013.
Les charmes de l’impossible Éditions Druide, 2012.
Mademoiselle Tic Tac, Tome 2 – Les Montagnes russes , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2010.
Mademoiselle Tic Tac, Tome 1 – Le Manège amoureux , Éditions Québec Amérique, coll. Tous Continents, 2009.
Myriam Fontaine, Québec 2035 , Éditions Caractère, 2007.
Neuf, journal d’une grossesse , Éditions Caractère, 2006.


Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice

Conception graphique : Sara Tétreault
Mise en page : André Vallée – Atelier typo-Jane
Révision linguistique : Line Nadeau et Isabelle Rolland
Montage numérique : Francis A. Beaupré
Illustration en couverture : Paule Thibault

Québec Amérique
329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage
Montréal (Québec) H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Glorieux, Karine
Mademoiselle Tic Tac (Tous continents)
Sommaire : t. 3. Les jeux d’adresse.
ISBN 978-2-7644-1229-9 (v.3) (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2695-1 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2696-8 (ePub)
I. Titre. II. Titre : Les jeux d’adresse. III. Collection : Tous continents.
PS8613. L67M32 2009 C843΄. 6 C2009-941258-6 PS9613. L67M32 2009

Dépôt légal : 2 er trimestre 2014.
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2014.
www.quebec-amerique.com


One day if I go to heaven, I’ll look around and say, “ It ain’t bad, but it ain’t San Francisco.”

Herb Caen
À mes Californiennes







MONTRÉAL. Janvier.
A ssis sur le divan brun du salon, Florent et moi plions une monstrueuse pile de vêtements en regardant les nouvelles. À côté de nous, une bouteille de vin presque vide et deux boîtes de Kleenex, également presque vides, montrent nos efforts dérisoires pour résister aux méfaits de l’hiver québécois. Nous sommes blêmes et cernés. Seul notre nez, à vif, est rouge. Au-delà de notre salon, il fait froid, très froid. Comme si nous risquions de l’oublier, une pub d’assurance automobile interrompt le téléjournal et présente la situation désespérée d’un homme coincé dans sa voiture au cœur d’une tempête de neige. Mon amoureux appuie sur Mute au moment où une musique céleste s’élève tandis que les phares d’une dépanneuse percent l’obscurité parsemée de flocons. Il se tourne vers moi.
— Elsa, j’ai quelque chose à te dire…
À son ton sérieux, mes signaux d’alarme s’allument aussitôt.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je…
Il hésite, passe la langue sur ses lèvres gercées. Pas de doute, l’heure est grave.
— Je vais être buté.
Je fronce les sourcils. Buté ? Mais… De quoi il parle ?
— Comment ça, tu vas être buté ? Tu… tu as des problèmes de jeu ? de drogue ?
Il se mouche bruyamment. Inspire un bon coup. Le nez à peu près débloqué, il réussit à articuler :
— M-m-m-muté. Je vais être muté.
Je le dévisage avec de grands yeux étonnés, pas trop certaine de la réaction à adopter. Puis, lentement, un sourire se dessine sur mes lèvres alors que je résous l’équation logique découlant de cette information.
1 (Florent est muté) + 1 (Le siège social est à Paris) = Nous déménageons à Paris !
Paris. Ses boutiques, ses musées, ses cafés.
Paris…
Florent, visiblement soulagé que je me réjouisse de la nouvelle, esquisse à son tour un sourire.
— Et devide où est le poste ?
— À PARIS !
— Don . Beaucoup bieux que ça !
Son sourire s’élargit de quelques centimètres tandis que le mien disparaît. Qu’est-ce qui peut être mieux que Paris, franchement ? Je ne vois pas.
— C’est où ?
— En Califordie !
Florent jubile.
— C’est gédial , hein ? Il fait chaud toute l’ addée en Califordie !
Il se mouche de nouveau et, comme si la conversation était close, remet le son de la télévision.
Dans mon esprit, Paris, ses boutiques, ses musées et ses cafés s’évaporent, remplacés par une série de Pamela Anderson bronzées buvant de la Coors light. Je secoue la tête. Non, j’ai dû rêver. Mon grand Français ne peut pas vouloir partir en Californie, voyons. Il a du mal à comprendre l’accent du Saguenay et ne parle pas plus l’anglais que le pachtou. Qu’est-ce qu’il pourrait bien aller faire là-bas ? Sa compagnie a décidé d’abandonner l’informatique pour se lancer dans l’impression de t-shirts tie-dye ? Son patron veut l’embaucher pour ramasser les poubelles ? Ça m’étonnerait. D’ailleurs, Florent sait très bien qu’à moins d’avantages marginaux très intéressants, JAMAIS je ne quitterai mes amis et ma famille, mon boulot, MA vie pour le suivre à l’étranger. Quelques mois en France, dans un lieu civilisé et francophone, à la limite, ça aurait pu passer. Mais déménager chez les mangeurs de hamburgers ? Dans ce pays où l’on achète son arme semi-automatique en même temps que sa pinte de lait au dépanneur du coin ? Nenni. En plus, mes seins sont beaucoup trop petits pour que je survive sur une plage californienne.
Je préférerais mourir plutôt que d’aller traîner en bikini à Santa Monica !
À la télévision, comme pour me donner un argument additionnel, un reporter annonce une fusillade dans un supermarché de Los Angeles. Dans un endroit très lointain, où je n’ai pas l’intention de mettre les pieds.
— Florent, je n’irai jamais en Californie.






« Ça va aller, chéri ? » Florent, les traits tirés, les yeux rouges, ne me répondait pas. Il regardait au loin, l’air aussi désespéré que s’il était un superhéros à qui l’on venait d’enlever ses superpouvoirs. J’ai soupiré et la vapeur s’échappant de mon nez a formé un petit nuage qui m’a rappelé que ma dernière cigarette remontait à plusieurs heures. J’ai soupiré de nouveau. Il faisait froid, autant que la veille et l’avant-veille, l’hiver à son meilleur ou à son pire, éternel, de la neige sale partout et des courants d’air glaciaux s’insérant dans les interstices de nos manteaux. Je rêvais d’un vin chaud à la cannelle devant un feu de foyer, d’une peau d’ours dans un chalet de bois rond. Mais l’endroit où nous nous rendions n’avait rien à voir avec ça. J’ai jeté un coup d’œil rapide au grand mur de pierre gris, hostile, en me demandant si quelqu’un avait pensé à allumer le chauffage. Puis, tête basse, joues brûlantes, j’ai entraîné Florent dans l’église.
Une fois à l’intérieur, j’ai ouvert le caban de mon amoureux et essayé de replacer sa cravate, constatant au passage que, malgré les années et la pratique, je n’arrivais toujours pas à la nouer convenablement – pas plus que je ne savais me maquiller, d’ailleurs, ou agencer les couleurs de mes vêtements. Découragée, j’ai haussé les épaules : n’était-ce pas là la preuve irréfutable que nous ne serions jamais riches et célèbres ? Car c’est assurément ce type de détail qui arrête les investisseurs et freine l’ardeur des banquiers. Après avoir fait un désastre du nœud de cravate de Florent, j’ai tout de même ajouté une bonne couche de vaseline sur mes lèvres, pour la forme, et parce que j’avais acheté le format familial, un gros pot qui faisait une bosse dans mon petit sac à main. Puis, j’ai tiré sur le bas de ma robe noire, beaucoup trop courte pour l’occasion, beaucoup trop légère pour la saison.
Tandis que nous nous avancions dans l’allée de l’église, j’ai répété : « Ça va aller, chéri. » Cette fois, je ne posais pas une question, j’affirmais un fait. Ça irait. Mais ces paroles m’ont semblé complètement dérisoires quand Florent m’a refait le coup du regard désespéré, le regard d’un champion de formule 1 pris dans un embouteillage, d’un veau qui ne trouve plus le pis de sa mère, d’un homme de trente-sept ans qui vient de perdre son père.
Florent venait de perdre son père.
Une semaine après l’offre d’emploi en Californie, comme pour montrer à son fils qu’une fiancée récalcitrante est un obstacle mineur dans la vie, le comte de La Haye était mort. Rien n’avait annoncé une levée de rideau si soudaine et, pourtant, rétrospectivement, ça me semblait s’inscrire dans l’ordre des choses : mon beau-père a toujours aimé jouer les trouble-fête, particulièrement avec son fils.
C’est le cœur qui avait tout foutu en l’air. Après soixante-et-onze ans de fidélité et de dur labeur, il avait décidé, sans avertissement, qu’il en avait assez de pomper tout ce sang, inlassablement, toujours la même routine, jamais de répit. Depuis la retraite du comte, il y avait même eu une détérioration importante de ses conditions de travail. En effet, aussitôt atteints les soixante-cinq ans, Hector de La Haye, en médecin délinquant, s’était mis à enfreindre chacune des règles de conduite dictées à ses patientes durant trente ans.
Il avait recommandé à des femmes immobiles, les pieds dans les étriers, de ne pas manger trop gras et d’éviter les viandes rouges ?
Il dînait tous les jours au resto du coin où, immanquablement, on lui servait un steak-frites saignant, qu’il dévorait en prenant soin de repousser les feuilles de laitue sur le bord de l’assiette. « Je ne suis pas un lapin, je ne mange pas d’herbe », disait-il au serveur en rigolant.
Il avait suggéré, en installant un stérilet ou en faisant un Pap test, de ne pas dépasser cinq consommations d’alcool par semaine ?
Il prenait l’apéro à quinze heures, dès son retour à la maison, et arrêtait de compter les verres dès qu’il commençait à voir double.
Il avait conseillé, en renouvelant une prescription de pilules, de ne pas fumer ?
Il avait découvert les cigares et, s’il en avait d’abord allumé quelques-uns seulement pour embêter sa compagne du moment, une jeune ambitieuse manifestement plus incommodée par l’odeur du tabac que par la santé du comte, il avait fini par y prendre goût.
Il avait suggéré, en tâtant le gras d’un sein à la recherche d’une bosse suspecte, de faire du sport tous les jours ?
À dix-sept heures, il s’installait devant la télévision, sélectionnait la chaîne Rugby+ ou Eurosport, et fumait en pensant à l’époque lointaine où il avait encore l’énergie de courir après un ballon – ou une femme, ou des ambitions, ou des idéaux.
La turbine du comte fonctionnait à plein régime.
Le foie, constamment exposé à diverses substances toxiques, passait son temps à filtrer vin, whisky et tout autre liquide que son propriétaire jugeait bon d’ingurgiter pour endurer le fait que sa vie n’était pas exactement une longue et belle partie de rugby. Les poumons, quant à eux, pompaient comme des fous, tentant en vain de retrouver leur teint frais d’autrefois. Et le cerveau… Le cerveau avait au moins le privilège des rêves, de beaux rêves, souvent paisibles, où Hector de La Haye se voyait à vingt ans, tout muscles et tout sourires, en train de séduire quelque jolie minette de la Côte d’Azur. Mais le cœur… Pénible. Jamais de répit, usé au sens propre et figuré – cette femme qui lui disait chaque jour comment vivre, pourquoi avait-il accepté sa présence, déjà ?
Bref, le cœur avait décidé de faire sa révolution.
À bas le sang bleu !
Il avait cessé toute activité. D’un coup.
Aussitôt, comme une tête tranchée à la guillotine, le corps légèrement trop gras du comte était tombé sur le trottoir, rue Bernard, à deux pas de son resto préféré. Plusieurs doigts agiles avaient composé 911 sur leur iPhone, modèle de l’année, mais c’était inutile. Un cœur qui prend sa revanche est difficile à amadouer. Quand l’ambulance était arrivée sur place, il avait déjà gagné sa bataille – ou l’avait perdue puisque, au bout du compte, c’était blanc bonnet et bonnet blanc. Les ambulanciers avaient appliqué la procédure, dix étapes faciles pour ressusciter un mort, et s’étaient finalement occupés de la comtesse de La Haye, surgie de nulle part comme une femme espionnant son ex-mari. Plus tard, elle invoquerait les forces du hasard. Mais à ce moment-là, devant le corps inanimé de l’homme qu’elle avait un jour épousé et ensuite très longtemps détesté, elle n’avait même pas tenté de justifier sa présence dans les environs. Elle avait tout simplement succombé à une crise d’hystérie inégalée et il avait fallu la force combinée de quatre ambulanciers pour l’installer sur une civière, selon la logique qu’il vaut mieux prendre soin des vivants que de ceux qui ont, pas de doute possible, passé l’arme à gauche. Dans l’intervalle, le comte était resté par terre sur le sol glacé. Sauf que l’hiver ne le dérangeait plus, lui. Ni les cris de la comtesse, qu’il avait supportés assez longtemps, merci. Les ex-époux avaient fait leur tour d’ambulance côte à côte comme pour un deuxième voyage de noces, jusqu’à l’hôpital, où l’on avait produit une prescription de calmants pour l’une et un certificat de décès pour l’autre.

— Il est mort sans souffrir.
C’est ce que m’avait annoncé Florent d’un ton presque soulagé quand il avait réussi à me joindre au travail, quelques heures après le décès de son père.
Mort sans souffrir.
Sur le coup, je m’étais demandé si c’était vraiment là une source d’apaisement. Si on ne souffre pas, on ne veut pas mourir, alors que si on est tordu de douleur, on n’a qu’une envie : en finir au plus vite. À tout prendre, il me semblait que la deuxième option était la plus souhaitable. Enfin, pas que j’aie beaucoup d’expérience dans le domaine… Et je n’allais pas solliciter l’opinion de Florent sur le sujet, pas dans ces circonstances. Quand j’étais arrivée à l’appartement, il était dans le salon, figé, le téléphone serré dans la main. Je l’avais enlacé et mon contact l’avait fait sursauter – il réalisait tout juste ma présence. Puis, d’un geste lent, il s’était décidé à déposer l’appareil sur son socle, à regret, comme si son père était au bout du fil et qu’il pouvait encore lui faire ses adieux.
Depuis combien de temps ne lui avait-il pas parlé ?
Deux mois ?
Trois mois ?
Et ils s’étaient sans doute engueulés, comme d’habitude, à propos du rôle de l’arbitre dans un match opposant deux équipes de basket ou de rugby – ou de n’importe quel autre sport. Des équipes adverses , bien entendu, puisque Florent, même s’il ne suivait que le foot, misait toujours spontanément contre l’équipe que défendait son père. Un vieux réflexe d’affirmation de soi acquis à l’adolescence et jamais perdu.
— Tu me files une clope, Elsa ?
— Tu… Une cigarette ? Vraiment ? Mais tu ne fumes pas…
— Tu me files une clope ?
J’avais récupéré le paquet caché dans une garde-robe sous une pile de jouets, les moins utilisés par notre fils qui, depuis quelques mois, préférait les jeux virtuels du iPad au bon vieux plastique chinois. Nous avions entrouvert la fenêtre et avions fumé tous les deux en silence. Enfin, dans un silence relatif puisque Florent, qui manquait de pratique, s’était étouffé comme un asthmatique à chaque bouffée. Nous étions restés là longtemps, blottis l’un contre l’autre, à observer le ciel s’assombrir par la petite fenêtre de notre cuisine.
Lorsque je m’étais levée pour aller chercher Mathias à l’école, j’avais remarqué un guide de la Californie sur le comptoir. Sur la couverture, de jeunes gens heureux et insouciants, à l’ombre d’un palmier, semblaient me narguer. Je n’avais pas pu m’empêcher de ressentir un soulagement égoïste à l’idée que, après tout cela, Florent ne penserait plus à partir au pays des Beach Boys.



A ssise dans l’église à côté de mon grand Français, si proche de lui et pourtant à des milliers de kilomètres de ses pensées, je me faisais l’impression d’être Julia Roberts perdue dans un film de Bergman. Pas à ma place. Une erreur de casting. Je ne savais pas quoi faire, quoi dire. J’aurais aimé cajoler Florent comme je soigne Mathias quand il est malade, l’envelopper dans une couverture chaude et lui donner du sirop à la banane. Mais que vaut un sirop à la banane dans une situation pareille ? Pas grand-chose. À défaut de mieux, j’ai donc passé mon bras autour de sa taille. Mon homme. Moitié orphelin. Ça m’a fait monter les larmes aux yeux. Pour ne pas éclater en sanglots, je me suis rempli la bouche de Tic Tac à l’orange et j’ai essayé de me concentrer sur le discours décousu du prêtre. Je ne savais pas qui l’avait déniché, dans quel recoin profond d’un vieux presbytère, mais c’était un spécimen étonnant. Svelte jusqu’à la maigreur, les traits tirés et le cheveu rare, il semblait tout droit sorti d’un camp de lépreux de Calcutta – mère Teresa au masculin. Qui plus est, il suffisait de l’écouter deux minutes pour comprendre qu’il n’avait pas connu le comte de La Haye, auquel il attribuait d’hypothétiques qualités dans un français dont la syntaxe me laissait perplexe.
— Hector de La Haye était un homme que tous aimaient la gentillesse sans compter l’extrême générosité de cœur. Notre Père, aux cieux, accueille les hommes de grande sagesse comme fut si bien et hautement notre ami Hector que nous nous rappellerons tous longtemps de son sourire.
À l’entendre massacrer ainsi la langue, je me suis demandé s’il n’était pas Polonais. Ou Russe. Ou n’importe quoi – sauf francophone. S’il avait composé son texte dans sa langue maternelle la veille et l’avait transformé grâce à un logiciel de traduction gratuit sur Internet, tout s’expliquait. Mais non. Son accent et sa façon de rouler les r avec emphase ne laissaient aucun doute possible : il avait dû grandir entre Montréal et Québec, et faire ses études chez les Jésuites. L’écouter me déprimait autant que regarder toutes les places vides autour de nous, à l’avant de l’église mal chauffée. J’ai observé les quelques membres de la famille de Florent venus spécialement de France pour l’occasion. Ils n’étaient pas nombreux, mais leur âge additionné devait équivaloir à la durée totale du christianisme. En contemplant leurs visages flétris, un peu perdus, je me suis dit qu’on était bien peu de choses, finalement. J’ai resserré mon étreinte, regrettant d’avoir laissé Mathias chez Chloé quelques heures plus tôt. J’avais maintenant envie de le chatouiller, de l’entendre rigoler.
J’ai repensé à notre balade en taxi, en route vers le condo de ma meilleure amie, au cours de laquelle nous avions eu notre première vraie conversation sur la mort, lui et moi. J’avais galéré comme une démente pour essayer de trouver LE discours à tenir à un enfant de cinq ans et le résultat avait prouvé hors de tout doute que j’aurais été une animatrice de pastorale ca-tas-tro-phi-que. Je manquais de pratique, le premier et seul décès dans la famille remontant à un an plus tôt, moment tragique où le poisson rouge offert par l’animalerie du coin était tombé dans le trou de l’évier pendant que je changeais l’eau du bocal. Mathias nous avait fait une crise mémorable, hurlant comme si on venait de lui arracher les dix doigts, exigeant à pleins poumons que l’on retrouve, et je cite, son « nouveau meilleur ami ». Nous avions fini par faire appel à un plombier, qui avait défait toute la tuyauterie de la cuisine avant de nous remettre une bestiole bien morte et une facture bien salée. Du coup, le poisson gratuit avait pris tellement de valeur que j’avais failli le faire empailler, pour la peine. Mais finalement, en parents pragmatiques, nous étions froidement allés à l’essentiel. Nous avions demandé à Mathias de faire ses adieux à son meilleur ami après qu’il eut constaté qu’un poisson mort ressemble à s’y méprendre à un poisson vivant, un animal domestique somme toute assez peu communicatif. Une fois ce fait établi, fiston avait accepté sans trop de larmes de le confier aux bons soins de la fée des toilettes, qui l’avait amené directement au paradis des animaux sous-marins. Le bocal avait été transformé en contenant à Lego et la crise avait été résorbée.
Mais un grand-père… Le coup de la fée des toilettes et du paradis après la chasse d’eau, ça ne collait pas.
J’avais donc essayé de faire le tour des croyances sur l’au-delà, sans discrimination, avec une belle ouverture d’esprit, en me disant que mon fils pourrait bien choisir ce qu’il préférait, après tout. Sauf qu’au lieu de le soulager, mes explications l’avaient plongé dans un abîme de perplexité. L’athéisme, avec l’idée du cycle naturel de la matière, l’avait fait gémir.
— Je veux pas que mon papi se transforme en compost ! s’était-il écrié en grimaçant.
Le bouddhisme et la réincarnation, qui me semblaient pourtant assez réconfortants pour un bambin, n’avaient pas non plus été accueillis avec beaucoup d’enthousiasme.
— Et comment je vais pouvoir reconnaître papi, s’il est devenu une carotte ou une fourmi ? Et si je lui marche dessus ? Et si je l’écrase ? Et si je le mange ?
Cette idée était particulièrement perturbante, même si elle avait fait rigoler le chauffeur de taxi. Mathias avait observé avec embarras le bout de sa manche, qu’il s’était mis à mâcher depuis le début de mon petit cours de religion 101.
— Est-ce que tu penses que papi aurait pu devenir… un chandail ?
Visiblement, la réincarnation offrait beaucoup trop de possibilités à son goût. Je l’avais rassuré en lui disant que son chandail avait sans doute été fabriqué avant le décès de son papi, que de toute façon il était en acrylique et que j’étais à peu près convaincue qu’on ne pouvait pas se réincarner en fibre synthétique. Il avait arrondi les yeux, complètement perdu. Mais n’ayant aucune connaissance particulière en textile, il avait semblé m’accorder une certaine crédibilité dans le domaine de la réincarnation. Pour éviter de répondre à d’autres questions, j’étais passée illico au catholicisme, avec le paradis et les petits anges, une auréole dans les cheveux, assis sur leurs nuages. Mathias avait regardé le ciel par la fenêtre du taxi, n’avait pas semblé y voir quoi que ce soit qui eut les traits d’un ange. Il s’était tourné vers moi, l’air de dire : « Désolé, mais tu ne maîtrises pas du tout le sujet. »
— Maman, si on était sur un nuage, on tomberait et on s’écraserait par terre. À cause de la gravité. Tu devrais demander à papa de t’expliquer, si tu comprends pas.
Comme je n’avais rien à ajouter pour ma défense, habituée à tenir mon rôle de non-scientifique-non-ingénieure-reconnue-partout-dans-le-monde-pour-son-incompréhension-des-bases-les-plus-simples-de-la-physique, je m’étais rabattue sans grande conviction sur l’enfer avec ses flammes et ses diables. Fiston s’était animé.
— C’est cool , l’enfer. J’espère que papi est là. Au moins, il pourra pas tomber.
Ça avait une certaine logique. Mais ça n’avait pas empêché le chauffeur de taxi de toussoter un bon coup avant de monter le volume de la radio. Il en avait assez entendu comme ça.
— Tu sais, maman, t’es pas obligée de me raconter n’importe quoi. Papa, il m’a déjà tout dit.
— Ah ? Et qu’est-ce qu’il t’a dit, ton papa ?
— Que quand les gens meurent, ils deviennent des superhéros et peuvent avoir tous les pouvoirs qu’ils veulent. Comme devenir invisibles. Ou voler super haut. Ou manger des patates super vite. Ou…
Pendant tout le trajet, il avait continué à m’énumérer les superpouvoirs des supermorts, et j’avais conclu que, décidément, j’avais raté son éducation religieuse. Par contre, j’aimais bien l’idée de mon beau-père en habit de lycra moulant, le bras droit tendu vers l’infini de l’espace comme un Superman vieilli dont le bide déborderait de tous côtés. Plus inspirant que le Jésus tristounet de l’église, posé sur sa croix pour l’éternité – ou jusqu’à ce qu’un courtier immobilier rachète cette bâtisse et le jette dans un conteneur. Que penserait le comte de La Haye, plus athée qu’un rocher, s’il nous voyait ici ? En homme ayant toujours fait passer la science avant les croyances, il nous suggérerait sans doute de profiter de la froide présence de son corps pour nous payer une petite leçon d’anatomie à ses frais, au lieu de le laisser inutilement traîner dans un cercueil de chêne avant d’aller l’incinérer. Quel gaspillage !
Mais personne n’avait la tête à la science. Ni les vieux, appliqués à comprendre le discours du prêtre, ni les plus jeunes, qui venaient de débarquer en trombe dans l’église. Je les entendais derrière moi, ils discutaient, se chamaillaient et pépiaient, une vraie armée de poussins querelleurs. Ils étaient tout juste arrivés et, d’après leur niveau sonore, j’ai rapidement déduit qu’ils étaient beaucoup plus nombreux que les vieillards. J’ai tourné la tête.
Ils étaient tous là.
Ma famille, mes amis.
Ils s’étaient dispersés dans les allées à l’arrière de l’église, plusieurs petits groupes, des enfants partout. J’ai aperçu Mathias avec Loïc, le fils de Chloé, un an et demi et l’énergie d’un huit-roues motrices. Surexcités, les deux garçons s’amusaient à monter et descendre l’agenouilloir du prie-Dieu. Chaque fois, ça faisait un gros bruit – tchac ! – suivi d’un grand « chhhhhut ! » de tous les adultes. J’ai cherché Chloé des yeux, me demandant pourquoi elle ne retenait pas sa petite tornade de fils. Quand je l’ai finalement aperçue dans un coin sombre de l’église, en train de pianoter sur son cellulaire, j’ai compris. Elle devait écrire à un nouvel amoureux, ou à un ex, ou à un futur, ou aux trois en même temps. Chloé a toujours su gérer plusieurs histoires d’amour en un seul mouvement du pouce sur son téléphone. Je l’ai dévisagée un moment en espérant qu’elle sentirait mon regard peser sur elle, mais mon attention a rapidement été attirée par un cri strident s’élevant de l’allée du milieu. Les hurlements provenaient de la fille de mon frère Jérémie, petite larve décidée à marquer sa place dans le monde et, ultimement, à présenter sa candidature à l’Opéra de Montréal. Avec les gémissements du bébé, le niveau de décibels avait bondi d’un coup et le prêtre, pour contrebalancer, s’est approché du micro et a levé le ton. Le chant de la Castafiore d’un côté et la voix grave, presque menaçante, du curé polono-russo-québécois de l’autre, comme un aperçu de la fin du monde. J’ai hésité à mêler ma voix aux autres afin d’exiger un peu de respect pour le défunt, même s’il n’en avait absolument rien à cirer. Mais le rôle de la bru en deuil ne me convenait pas. J’ai toujours détesté les réunions officielles et, à vrai dire, j’avais surtout envie d’aller rejoindre ma famille pour prendre part à la cohue générale.
Finalement, c’est ma sœur, comme toujours, qui a pris la situation en main. Elle a levé les bras, l’air sévère.
— Je ne veux plus entendre un bruit ! Confiscation des DS à ceux qui ne m’obéissent pas !
Tous les visages se sont tournés vers Murielle. Elle était debout devant la porte d’entrée, la lumière de dehors formant une aura autour de son corps. Un instant, j’ai cru que les vieux allaient se prosterner à ses pieds comme si elle était le Christ ressuscité. J’ai jeté un œil au cercueil. Elle aurait bien été capable de nous refaire le coup de Lazare, ma sœur ; son ton autoritaire avait des allures de miracle dans la grotte. Mais le cercueil ne bougeait pas plus que les bambins, maintenant obéissants, alignés en rang d’oignons sur les bancs. La petite de Jérémie s’était réfugiée dans le giron de sa mère et s’était mise à lui téter le sein avec l’énergie du désespoir ; les de La Haye observaient ma sœur comme dans l’attente d’une révélation. Le prêtre avait perdu son auditoire et semblait se demander pourquoi il n’avait pas plutôt choisi le métier de garde forestier – les arbres, le bruit des oiseaux, la paix, n’était-ce pas ce dont il avait toujours rêvé ?
Seule Juliette, ma filleule, ne succombait pas à l’autorité terrifiante de Murielle. En réalité, installée dans la dernière rangée, elle n’avait même pas entendu sa mère. Elle était bien trop occupée à embrasser à pleine bouche son copain, un bel ado qui avait dû travailler longtemps son look mi-vampire, mi-vedette rock. Ils étaient tout à fait assortis, avec leurs longs cheveux broussailleux et leur façon si naturelle d’ignorer les règles de bienséance du monde qui les entourait. C’était touchant. Et complètement exaspérant.
Mais il y a pire que deux ados qui se bécotent dans une église. C’est ce que je me suis dit en voyant la porte s’ouvrir pour laisser passer la comtesse. Dans un silence entrecoupé seulement par le bruit de succion du bébé – schlurp, schlurp, schlurp – et par le claquement de ses talons Armani – clac, clac, clac – elle s’avançait dans l’allée, habillée de noir pour la première fois de sa vie mais couverte de bijoux multicolores. Elle portait de grosses lunettes de soleil qui lui cachaient la moitié du visage et, dès qu’elle a été assez près du cercueil, elle s’est mise à gémir autant qu’une pleureuse égyptienne. Elle s’est installée au premier rang, le seul rang qui lui convienne, forçant notre petit groupe à se serrer pour laisser place à son vaste postérieur.
À l’avant de l’église, le prêtre a dit :
— Mes amis, je vous invite maintenant à venir faire un témoignage à celui qui nous a quittés, mais que le souvenir restera en nous.
La comtesse s’est levée d’un bond et, se dirigeant droit vers le prêtre, elle s’est emparée du micro.
— Hector, je suis venue te dire adieu, a-t-elle sangloté. Toi, l’homme de ma vie…
Florent et moi avons échangé un regard surpris. L’homme de sa vie ? Voilà qui était nouveau. Nous avons à peine eu le temps de nous interroger sur les motifs de la comtesse qu’une femme s’est avancée et, d’un pas tout aussi décidé que celui de ma belle-mère, a saisi à son tour le micro. Je ne l’avais pas vue depuis au moins un an, mais l’ai reconnue à son allure de mannequin à la retraite et à cette mâchoire volontaire qui m’avait dès la première rencontre donné l’impression qu’elle avait été un pit-bull dans une autre vie. Lydia l’Ignoble, la dernière conjointe d’Hector de La Haye. Là, derrière la voilette du deuil, ne montrant au public que le bas de son visage à la mandibule proéminente et aux lèvres trop gonflées, elle a pris la parole dans un but assez évident. D’un ton brusque, dans lequel on détectait une touche de colère et un indéniable esprit de compétition, elle a déclaré au cercueil, comme si elle était sur le point de le provoquer en duel :
— Hector, moi, Lydia de La Haye, ta FEMME, je t’aimerai toujours.
Elle a ensuite redonné le micro à la comtesse avec un air légèrement condescendant, avant de retourner s’asseoir. L’orgue s’est mis à jouer et les porteurs, qui n’attendaient que ce signal, se sont emparés du cercueil. J’ai chuchoté à l’oreille de Florent :
— C’était quoi, ça ? Lydia de La Haye ? Sa femme ?
— Mon père et elle se sont mariés, apparemment.
J’ai fouillé dans ma mémoire à la recherche d’une information oubliée. Avions-nous été invités à ce mariage ? Avions-nous reçu une jolie petite enveloppe blanche et dorée dans la boîte aux lettres ? L’avions-nous jetée par mégarde dans le bac de recyclage avec les publireportages ? Ça me paraissait peu probable.
— Depuis quand ils sont mariés ?
— Aucune idée. Mais j’imagine qu’on va le savoir bien assez vite.
Florent a regardé passer le cortège sans bouger. La comtesse et Lydia suivaient le cercueil en jouant du coude, comme deux fillettes prêtes à se battre pour avoir la première place. Puis, tranquillement, les autres membres de la famille se sont mis en branle, pas le moindrement troublés par cette montée dramatique inattendue – ils avaient vécu assez de funérailles pour ne plus s’émouvoir de quoi que ce soit. En les voyant défiler, j’ai réalisé que les prochaines semaines risquaient d’être très, très compliquées. Le père de Florent n’était pas du genre à avoir fait un testament : comme tous les médecins, à force de jouer au bon Dieu, il avait fini par se croire immortel. Lydia et la comtesse, par contre, allaient se faire un plaisir de s’arracher l’héritage. J’imaginais facilement une guerre rude, sanglante et des coups très, très bas. Florent le sentait encore plus que moi. C’est pourquoi, quand il a murmuré à mon oreille : « Je vais accepter le poste, Elsa. On part à San Francisco », j’ai plutôt entendu : « Au secours ! Fuyons le plus loin possible ! »



L a mort d’un proche est un excellent moment pour pratiquer certains rituels qui résistent aux modes, aux révolutions et à une certaine logique économique. Se montrer radin à l’occasion des funérailles serait malvenu et risquerait de ruiner une réputation, tous les directeurs de pompes funèbres vous le diront. Et c’est ainsi qu’on se retrouve avec un beau cercueil molletonné à usage unique destiné à finir en cendres (2099 $ taxes et incinération en sus), des dizaines de bouquets de chrysanthèmes dont on ne saura que faire une fois la cérémonie passée (45 $ le bouquet, plus cher pour les gerbes), une organiste spécialisée en préludes funèbres (200 $). Si on ajoute la location du corbillard, l’exposition au salon funéraire, les petits plus par-ci, par-là, on peut facilement allonger une facture de 10 000 $. Avec 60 000 morts garantis par année au Québec, ça fait une industrie prospère dont, merci aux baby-boomers, les perspectives sont prometteuses.
En fait, seuls les petits sandwichs sans croûte et les gâteaux au glaçage Crisco semblent être une dépense vraiment justifiée. Préparés par un service de traiteur spécialisé (baptême, mariage, enterrement), ils se caractérisent indéniablement par leur texture moelleuse, un peu comme s’ils avaient été adaptés pour les clients qui, dans l’énervement du moment, auraient oublié leur dentier à la maison. Sans saveur, mais peu importe : ils relient ceux qui restent à la réalité concrète de la vie et servent de prétexte à une réunion dans un sous-sol d’église autrement déserté. Les adultes avalent des litres de café tiédasse en discutant d’autre chose, de la météo, du prochain match de hockey, des problèmes urinaires de tante Trucbine et du nouveau bébé de cousine Unetelle. C’est rassurant. Ça permet d’oublier le cercueil. Et ce qu’il y a dedans.
Florent qui, comme moi, portait les mêmes vêtements qu’au dernier mariage de ma sœur, s’acquittait comme un pro de son rôle, serrant les mains des uns et des autres, écoutant patiemment des oncles et des tantes qu’il n’avait pas vus depuis quelques décennies, tapotant régulièrement l’épaule de sa mère, dont le maquillage avait formé de longues rigoles sur le visage. Ces sillons lui donnaient un étrange air de parenté avec le chanteur de Kiss et on se serait presque attendu à ce qu’elle se mette à chanter I was made for lovin’ you . Mais non. Elle gardait son allure digne et jouait à la perfection le rôle de la veuve éplorée, même si, à ma connaissance, elle ne parlait plus à son ex depuis au moins dix ans. Quant à Lydia l’Ignoble, elle avait disparu, ne laissant comme trace de son passage qu’une odeur de parfum hors de prix. Mais elle réapparaîtrait bientôt, je n’en doutais pas. Chez le notaire.
Debout à côté d’une table, mon ami Vincent ouvrait quelques bouteilles de vin rouge en pestant contre la nourriture servie par le traiteur :
— C’est comme s’il tenait absolument à nous faire regretter d’être encore en vie !
Il s’est emparé d’une pile de verres de styrofoam et les a remplis de Zinfandel avec les gestes amples et dignes d’un servant de messe.
— Importation privée, souvenir de mon dernier pèlerinage à San Francisco ! a-t-il annoncé fièrement.
Florent a accepté un verre sans rechigner, l’a avalé d’un trait et s’est resservi. Je l’ai observé avec étonnement : depuis des années, son honneur semblait passer par le refus obstiné de goûter aux vins californiens envahissant de plus en plus massivement les restaurants et la SAQ. Moi, au contraire, ça a toujours été l’un des aspects de la Californie dont j’étais prête à m’accommoder. Pendant que mon Français buvait sans le goûter son deuxième verre de Zinfandel, j’ai dégusté le mien à petites gorgées en écoutant Vincent raconter son voyage dans « la plus fantastique des villes américaines ».
— C’est le paradis sur terre ! Vous devez y aller ! Ne manquez pas cette chance !
Il était si enthousiaste que, sur le coup, j’ai soupçonné Florent de l’avoir engagé pour me convaincre de partir à l’Ouest. Après tout, Vincent, maintenant propriétaire du bistro Azucar, avait peut-être raté sa carrière dans le showbiz, mais il était tout de même acteur de profession. Sauf que son récit était beaucoup trop précis pour être inventé. En effet, il nous décrivait dans les moindres détails – c’est-à-dire avec trop de détails – ses deux semaines à San Francisco, où il avait couru nu et baisé déguisé en nounours, joué avec une équipe de softball gay et bu du whisky on the rocks dans un bar S & M. À chaque phrase, il s’emportait un peu plus, rajoutait des adjectifs, des adverbes, des points d’exclamation. Il nous assurait avoir passé son temps avec des gens extraordinaires, dont il n’avait pas toujours réussi à définir l’orientation sexuelle ou même le sexe tout court, mais des gens formidables et libérés, surtout au lit. La belle Sandrine, notre amie aux allures de mannequin, protégée des rides et des bourrelets par un karma particulièrement clément, l’écoutait relater ses aventures et manquait de s’étouffer à chaque gorgée. Elle hésitait entre la fascination et l’horreur, avec une légère inclination pour cette dernière. Et quand Vincent a commencé à nous décrire une orgie dans un bar où il faisait si noir que personne ne savait très bien avec qui il couchait, elle a suggéré poliment :
— Euh… On peut parler d’autre chose ? Hein ? Pas que ça ne m’intéresse pas, mais… euh… on est quand même à un enterrement.
Elle a jeté un coup d’œil à Florent, en quête de son approbation. Mais il n’avait rien entendu. Il s’était arrêté aux mots San Francisco et, ensuite, n’avait plus suivi le reste du récit de Vincent. Les yeux vagues, il voyageait ailleurs, dans un endroit lointain où la mort n’existait pas. Il n’était pas aux funérailles de son père. Il était déjà en Californie.
Une vieille femme à peu près bicentenaire s’est approchée de lui et l’a ramené à la réalité :
— Florent, mon garçon, comme tu as grandi !
— Tante Rose ! Merci d’être venue.
— Oh, tu sais, moi, je ne rate aucun enterrement.
Après de brèves présentations, Florent s’est éloigné avec sa tante. Vincent en a profité pour m’avertir :
— Tu verras, ma cocotte, il y aura des moments plus durs.
— Je sais. C’est normal, c’est long, un deuil…
— En fait, je parlais de votre déménagement. Je veux dire… tu trouveras peut-être les premières semaines plus…
— Comment, notre déménagement ?
— Florent m’a annoncé que vous partiez dans…
— Mais je n’ai pas dit oui !
— Ah non ?
— Non !
— Sauf que tu n’as pas dit non.
— Non ! Euh… enfin… oui. Ou… je ne sais pas. Non, j’ai dit non.
Comme s’il ne m’avait pas entendue, ou que ma confusion était la preuve irrévocable que tôt ou tard je céderais, Vincent a poursuivi :
— En tout cas, quand tu seras là-bas, si tu as un moment de blues, tu peux toujours m’appeler. Anytime . Je suis là pour toi. Et si ça va très mal, j’embarque dans le premier avion et je viens te remonter le moral.
— Toutes les excuses sont bonnes pour retourner voir les tout-nus de San Francisco ! s’est moquée Chloé avant d’ajouter : Il y a des Tic Tac aux États-Unis, Zaza. Tout va bien aller. Tu vas survivre.
— Et tu peux toujours t’acheter un bikini coussiné, si tu as peur de la compétition. Les autres n’y verront que du feu.
J’ai serré les bras devant moi en toussotant. Mais pourquoi me parlait-on de la taille de mes seins, maintenant ?
— On viendra te visiter ! ont clamé mes amis en chœur, joignant leurs verres de styrofoam pour porter un toast.
— À ta nouvelle vie californienne !
— À la Californie !
— Hé ! Je n’ai pas dit oui !
Ils m’ont tous dévisagée avec un sourire montrant clairement le peu de crédibilité qu’ils accordaient à ma résistance. Et un frisson d’appréhension m’a parcourue, impossible à réprimer complètement même après quelques gorgées de vin rouge – une chair de poule sur ma peau très blanche de non-Californienne.
— OK, de toute façon, si je pars, ce ne sera pas pour longtemps. Ne vous inquiétez pas.
Personne ne s’inquiétait, évidemment. À vrai dire, à part moi, tout le monde rêvait de vivre en Californie. Un peu déçue tout de même que mes amis ne tentent pas de me convaincre de rester à Montréal – « Elsaaaaaaaaa ! Reeeeeeste ! » –, j’ai haussé les épaules et suis allée rejoindre Florent, occupé à serrer la main d’un groupe de jeunes femmes apparues à la fin de la réception.
— Des anciennes patientes de mon père, m’a-t-il informée tandis qu’elles s’éloignaient sans prendre la peine de s’arrêter pour manger un sandwich sans croûte.
Je leur ai jeté un regard curieux. Quel type de relation ces filles-là avaient-elles eue avec leur gynécologue pour venir assister à ses funérailles ? Ça me semblait complètement farfelu. Pas aussi farfelu cependant que le déguisement qu’avait déniché mon fils je ne sais où : vêtu d’un maillot de bain hawaïen orange et d’une chemise fleurie jaune, il trottait à droite, à gauche, formant une drôle de tache ensoleillée parmi les invités en noir.
Serait-il heureux, en Californie ? Et Florent ?
Et moi ?



P lusieurs jours après les funérailles, échoués dans notre lit comme sur un radeau de fortune, nous avons répété le même dialogue de sourds.
— Chéri, je ne veux pas aller en Californie.
— Tu me l’as déjà dit, chérie.
— Écoute, je suis sérieuse.
— Moi aussi.
Regard du champion de formule 1 dans un embouteillage. Inspiration, expiration. Reprise du dialogue (de sourds).
— Je sais que ce qui vient d’arriver te met à l’envers. Tu es triste, c’est normal. Moi aussi, ça me fait beaucoup de peine…
— Mmmh.
— Mais il faut attendre un petit peu. Se remettre du choc. Après, on aura les pensées plus claires.
— Après quoi ?
— Après… Quand on ira mieux. Dans quelques semaines.
— Le job, Elsa, il n’attendra pas quelques semaines.
— Mais il y aura d’autres offres. Plein d’autres offres !
— J’ai besoin de changer d’air.
Soupir des deux protagonistes – au même moment mais pas pour les mêmes raisons.
— Écoute, Florent, je sais que les choses ont été dures pour toi depuis quelques années. Je sais que tu trouves ton boulot à Montréal ennuyeux, qu’on te sous-exploite, que la machine à café est pourrie, mais…
— Mais quoi ?
Mais quoi ?
C’était pourtant simple. Je n’aimais pas l’inconnu et la solitude. Je parlais anglais comme une vache qui broute. J’ignorais tout de Pearl Harbor, des beatniks , et je ne comprenais pas la politique internationale américaine. J’étais sensible au soleil. Je DÉTESTAIS American Apparel, Facebook, Apple et le sable entre les orteils.
Et je ne voyais pas pourquoi, maintenant que Florent avait perdu son père, il voulait nous séparer de ce qui nous restait de famille. J’aurais aimé que ma belle-mère le raisonne, lui dise : « Allons, mon fils, le Québec est fait pour toi. » Sauf que la comtesse avait été la première à nous pousser à prendre le large : elle avait toujours détesté le Québec. D’ailleurs, dès les funérailles terminées, elle était partie se reposer quelques jours à la Riviera Maya, ce qui prouvait qu’en matière de bon sens et d’empathie, elle n’était pas nécessairement la bonne personne à consulter. Quant à mes parents, venus nous rendre visite avec ma sœur et mon frère, ils avaient été d’aussi piètres conseillers. Mon père n’avait réussi qu’à parler de l’imminence de sa propre mort et ma mère, journaliste de guerre à la retraite, avait suggéré comme destination le Libéria ou la Syrie, histoire de faire voir le vrai monde à Mathias. Quant à ma sœur Murielle, elle avait passé une heure à verser toutes les larmes de son corps en se remémorant les trois ou quatre vagues souvenirs qu’elle gardait du comte, avant de se mettre à dénoncer avec véhémence les abus de la société américaine. Elle était catégorique : nous ne pourrions pas tenir là-bas plus d’une semaine. Surtout pas moi.
— Imaginez, ils ont même appelé la région de San Francisco « Silicon Valley » parce que toutes les femmes s’y sont fait refaire les seins ! Elsa, tu ne te sentirais vraiment pas à ta place !
Encore mes seins… Comment deux petits citrons pareils avaient-ils pu soudain faire l’objet de tant d’attention ? Tandis que j’essayais de tourner à mon avantage cette réplique qui ressemblait plus à une insulte qu’à un argument susceptible de convaincre Florent de revenir sur sa décision, le charmant mari de ma sœur l’a corrigée :
— Ça n’a rien à voir avec les seins en silicone, mon amour. C’est juste le plus grand centre high-tech du monde. Et les puces d’ordinateurs sont faites de silicone.
J’ai retenu un éclat de rire. Ma sœur a jeté un regard assassin à son mari – elle n’aime pas qu’on montre son ignorance en public. Puis, pour se donner une contenance, elle s’est subitement mise à parler de la météo et du fait qu’à cause du froid, on devait empiler les cadavres dans les charniers des cimetières en attendant le printemps pour les enterrer.
— De toute façon, on a choisi l’incinération, l’a sèchement interrompue Florent.
Un silence inconfortable a suivi, entrecoupé par la voix de Spiderman, dans le salon, et par la vibration du cellulaire de Jérémie sur le comptoir de la cuisine. Mon frère a lancé à l’appareil le coup d’œil désespéré et impatient d’un homme traqué. Il a soupiré :
— Je suis désolé, mais il faut que je parte. Je dois reconduire les grands à leur tournoi de hockey.
Il a fait une accolade à Florent.
— Un père, c’est tellement important.
Avec ses cinq enfants, mon frère en savait un brin sur le sujet. Sa petite dernière, née d’une aventure passionnée qui avait vite pris les allures d’une relation compliquée, n’avait que trois mois et lui pompait déjà toutes ses dernières énergies.
— Papa, maman, je vous ramène ?
Ma famille était partie sans me donner l’argument massue capable de freiner les nouvelles ambitions de Florent.
Finalement, il valait mieux régler nos problèmes comme des grands, entre nous.
— Penses-y, Elsa ! Je gagnerais trois fois plus que ce que tu fais maintenant. Tu pourrais prendre une sabbatique.
— Je ne suis pas prof. Les sabbatiques, c’est pour les profs.
— Non, mais tu pourrais redevenir étudiante. Reprendre ta maîtrise, par exemple…
Reprendre ma maîtrise ? Ma maîtrise de quoi, au juste ? De moi ? De mon corps ? De ma vie ?
Ou… ma maîtrise en histoire ?
C’était apparemment à ça que Florent faisait allusion. Pauvre amour, il perdait la boule. Le chagrin, la perte, c’était trop pour lui, il délirait. Sinon, comment expliquer cette idée saugrenue ? Ma maîtrise ! Ha, ha, ha.
— Florent, je n’ai vraiment pas l’intention de reprendre ma… ma…
Le mot ne voulait pas sortir de ma bouche, comme si c’était une injure qu’on m’avait appris à ne jamais prononcer, sous aucun prétexte.
— Je ne veux pas retourner étudier !
— Je pensais que tu pourrais trouver ça… drôle.
— Drôle ? Tu as peut-être oublié le sujet de mon mémoire ? La perception de la fin du monde à travers les âges !
— Tu pourrais choisir un autre sujet…
— Ah oui ? Comme quoi ? La vie des clowns au Moyen Âge ?
— Excellente idée.
— Florent, les études, c’est pour notre fils ! Moi, j’ai un travail génial. Que j’adore !
— Depuis quand tu adores ton travail ?
— Depuis toujours !
— Elsa, ça fait des mois que tu en as ras le bol de faire les quatre volontés de tes clientes ! Tu m’as dit toi-même, l’autre soir, que tu ne voulais pas passer ta vie à organiser des cérémonies de divorce. Je te donne une raison en or de te barrer ! Profites-en ! Tu pourras tout mettre sur mon dos. En plus, voyager, ça pourrait t’ouvrir de nouvelles portes…
— Mais je ne veux pas ouvrir de nouvelles portes ! Juste celles de ma maison, de ma chambre, de ma salle de bain ! Je veux rester ici.
Florent a levé les yeux au ciel, irrité d’avoir à faire tant d’efforts pour me convaincre des avantages de ce paradis offert sur un plateau d’argent.
— En plus, ils font les meilleurs cappuccinos, à San Francisco, Elsa… Et pense aux bons restos. À la cuisine californienne.
Il finissait toujours par me ressortir ça. La bouffe. Ça devait être sa dernière carte. Les études, le domaine de l’esprit, ça n’accrochait pas, alors il essayait de m’avoir par le ventre. Je me sentais ramollir, mais ce n’était pas assez. Un cappuccino sur une terrasse de San Francisco, les palmiers autour de moi… Ça pourrait être agréable, oui.
Un jour ou deux.
Mais pour longtemps – pour un an, deux ans, pour toujours ? Non. Il fallait résister à ce vent de folie, à cette fuite irresponsable. S’accrocher au familier.
J’ai fait le tour de notre chambre à coucher, dans son état de pagaille habituelle – le règne de l’entropie. Nos vêtements étaient étalés un peu partout, sur le dossier d’une chaise, sur un coffre, par terre. Les murs étaient couverts de dessins de Mathias, artiste en résidence à la production complètement surréaliste. Dans un coin, j’avais aménagé un petit bureau, où je travaillais parfois les fins de semaine ou en soirée. Mon porte-documents s’y trouvait, mon ordinateur, mon cellulaire, ma vie professionnelle. Notre chambre était confortable, un cocon. Du connu, du rassurant.
Quitter tout ça pour trois palmiers et un cappuccino ?
Aucun intérêt.
Je n’avais jamais été une aventurière. Les voyages autour du monde, les randonnées dans le désert à dos de chameau, ça ne m’interpellait pas du tout. J’aimais l’Italie dans ma pizza, l’Afrique en musique et le Mexique quand il prenait la forme d’un hamac suspendu au fond du jardin. Tout quitter pour refaire ma vie ailleurs ? Pas vraiment mon fantasme. Je préférais laisser ça aux victimes de régimes totalitaires ou aux bandits en cavale, à ceux qui avaient de bonnes raisons de partir.
Les meilleurs cappuccinos à San Francisco…
Pfff.
Je connaissais plusieurs endroits où boire d’ excellents cappuccinos à Montréal. Dans ma ville. Celle où j’avais passé les plus mémorables moments de ma vie. Là où se trouvaient mes points de repère, mes souvenirs. Il suffisait que je prenne mon vélo et commence à arpenter les rues pour qu’ils surgissent, ces souvenirs, devant cet appartement où j’avais eu vingt ans, dans ce bar où j’avais passé des dizaines de nuits à parler de tout et de rien avec des copains de toujours ou d’une soirée, dans ce restaurant où j’avais mangé de la poutine à deux heures du matin et des œufs-bacon à une heure de l’après-midi, dans cette rue où j’avais embrassé Florent pour la première fois.
Le Québec était une partie de moi. Partir, ce serait m’arracher un bras, m’amputer une jambe, me lobotomiser.
C’est ce que j’allais dire à Florent au moment où il a sorti sa dernière carte. Et celle-là, je ne l’avais pas vue venir.
— Mathias !
Fiston venait d’entrer dans notre chambre en boitillant.
Avec son maillot de bain.
Un masque de plongée.
Un tuba. Des palmes.
— Ppaonpanfransco ?
— Enlève ton tuba si tu veux qu’on te comprenne !
À contrecœur, le petit a accepté d’écarter le tuba de sa bouche. Puis, comme s’il nous croyait sourds ou qu’il craignait que le bruit des vagues couvre ses paroles, il a crié :
— PAPA, MAMAN, ON PART QUAND À FRAN SANFRISCO ?
Mon fils. En maillot de bain. Avec son masque, son tuba et ses palmes.
On part quand à Fran Sanfrisco ?
Comment je pouvais résister à ça, moi ?
Mon cœur est devenu dangereusement mou. Presque aussi liquide que les vagues du Pacifique. Complètement attendrie par mon petit Cousteau, j’ai murmuré :
— Bientôt, mon coco. On part bientôt…
Et Florent a saisi l’occasion.
— Bientôt ?
Avant que j’aie le temps de me ressaisir, il avait déjà attrapé le téléphone, appelé son patron, accepté le boulot, réservé les billets d’avion. Je l’ai laissé faire sans un mot, figée par la frayeur – l’impression terrorisante d’être en train de faire la plus grosse bêtise de ma vie.



U ne semaine avait passé depuis les funérailles. Une semaine dans une vie, ce n’est presque rien. Juste assez long pour tout foutre en l’air.
Je m’étais crue prête à vendre mon âme pour ne pas partir au pays des cow-boys et des tremblements de terre. J’avais supplié Florent de renoncer à ses projets de travail. Je l’avais menacé. Je l’avais imploré. J’avais avalé des doses massives de Tic Tac en espérant tomber dans un coma diabétique pour échapper à ce voyage.
Tout ça pour quoi ?
Pour finalement acheter trois valises et les remplir de gougounes.
J’ai retiré Mathias de la maternelle sans préciser à quel moment il retournerait réciter les lettres de l’alphabet avec ses copains de classe, sans non plus promettre à sa prof de faire l’école à la maison – quelle maison ? – ou de trouver une place dans une institution reconnue de San Francisco. En plein milieu d’année ? Elle m’a laissée partir avec une pile de cahiers d’exercices et un hochement de tête désapprobateur. Je parie qu’elle imaginait déjà Mathias en beach bum , bardé de tatouages mais sans aucun diplôme.
Ensuite, j’ai confié à ma meilleure amie la tâche de s’occuper de l’appartement en notre absence. Chloé connaissait à peine la différence entre un débouche-toilette et un tournevis ? Bah, notre séjour ne serait pas trop long.
Quelques semaines, deux mois, tout au plus.
Je lui ai promis que, dès que Florent irait mieux, je le convaincrais de revenir.
— Ouais, ça m’étonnerait… En tout cas, Elsa, je suis fière de toi. Accepter ce voyage… C’est tellement étonnant de ta part ! m’a-t-elle dit d’une manière qui montrait clairement qu’elle pensait plutôt : « Tu vas te casser la gueule, ma vieille. »
J’ai essayé de sourire.
— Hé, on est encore jeunes ! C’est le temps de faire de beaux voyages !
De beaux voyages ? N’importe quoi, oui. À chaque nouvelle étape des préparatifs, j’avais l’impression de faire un pas de plus vers le vide.
Le pire a été de trouver le courage d’annoncer à mes patrons mon départ du boulot, pour une période indéterminée. J’aurais voulu faire comme les politiciens, dire que je laissais mon poste à Second Souffle pour des raisons familiales, qu’ils n’avaient pas à s’en faire, que ça n’avait rien à voir avec eux. Le seul problème, c’est que mes patrons étaient ma famille – mon frère et ma sœur. Pas moyen de leur sortir ce genre d’excuse. Pas moyen non plus de garder une distance professionnelle entre eux et moi. Les quitter était aussi intensivement émotif que d’abandonner un amoureux, sauf que je ne pouvais pas leur dire : « On reste amis » et ne jamais les revoir, non. J’allais les revoir, immanquablement, à des tas et des tas de partys de Noël, et ils allaient nécessairement me remettre ce sale coup sous le nez. La culpabilité, ça a toujours très bien marché chez les Lemieux.
Mais est-ce que j’avais le choix ? Pas vraiment.
Prenant à deux mains toutes les petites miettes de courage que je trouvais, j’ai fini par aller rencontrer mon frère. Le plus doux, le moins carriériste. À ma grande surprise, il a accueilli la nouvelle avec enthousiasme :
— Vous faites bien de partir, Zaza. Vivez votre vie à fond ! Tout est si éphémère…
Pour appuyer ses propos, il a contemplé un instant l’une des nombreuses photos posées sur son bureau encombré, celle où on le voyait avec son amoureuse, Nadine, deux ans plus tôt. Avant la petite dernière. Il aurait voulu ajouter quelque chose sur la thématique de l’éphémère, du bon vieux temps qui ne reviendra pas, mais le téléphone a sonné et mon frère a dû s’interrompre pour régler un conflit d’horaires entre ses enfants. Une histoire de cours de piano et de rendez-vous chez le dentiste, où il était question d’apprendre les bémols ou de mettre des bémols sur les conseils de l’orthodontiste, je n’ai pas trop compris. Après quelques minutes, à reculons, j’ai quitté le bureau de mon frère, cette pièce saturée de jouets qui ressemblait plus à une garderie qu’à un bureau de DG. Difficile de savoir si Jérémie y avait déjà vraiment travaillé ou s’il n’y passait pas tout simplement ses journées à gérer l’horaire compliqué de sa famille – très – nombreuse et – légèrement – dysfonctionnelle. Enfin, peu importait, désormais. Je m’en étais bien tirée, mon frère avait compris la complexité de ma situation et avait promis de faire avaler la pilule à notre PDG de sœur. J’avais l’intention de faire mes boîtes discrètement et de filer à l’anglaise.
Malheureusement, cinq minutes après que j’ai posé les pieds hors du bureau de Jérémie, Murielle a bondi dans le corridor.
— Tu ne peux pas nous faire ça !
Il valait mieux jouer à l’innocente, rôle que je sais après tout tenir comme une championne. J’ai penché la tête sur le côté, façon je suis mignonne et gentille, j’ai arrondi les yeux pour feindre l’étonnement.
— Faire quoiâââââââââ ?
— Abandonner le navire ! Jérémie vient de m’annoncer la nouvelle ! TU NE PEUX PAS PARTIR !
J’ai pris une longue inspiration.
— Florent a besoin de moi.
— Et moi ? Tu crois que je n’ai pas besoin de toi ? Tu es mon employée numéro un !
J’ai pensé : « Pas difficile à battre, tu as renvoyé presque tout le reste du personnel », mais j’ai répondu :
— C’est bon à savoir. Je note pour ma prochaine demande d’augmentation salariale.
Ma sœur a pris son air de grande tragédienne.
— Si tu reçois encore un jour un salaire.
— Je suis ton employée numéro un, tu viens de le dire.
Elle s’est passé la main dans les cheveux, défaisant d’un coup toute sa mise en plis. Quelques mèches sont venues tire-bouchonner devant son visage. Elle les a poussées avec exaspération.
— Zaza, écoute. Je ne te demande pas de ne pas aider Florent.
— J’espère bien.
— Mais tu dois rester.
— C’est compliqué…