Economie et entreprenariat social

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Français
465 pages
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Description

Bâti sur une approche complexe articulée sur trois paradigmes spécialement rattachés à la science économique (l'intérêt), à la science politique (la contrainte) et à la sociologie (les croyances), cet ouvrage dresse le processus historique de constitution de l'économie sociale, avec ses certitudes et ses incertitudes. La réflexion de l'auteur débouche sur un archétype nouveau d'économie sociale, susceptible d'offrir de meilleures opportunités de développement à toutes les nations du monde.


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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2009
Nombre de lectures 306
EAN13 9782296220904
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

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ECONOMIE ET ENTREPRENARIA T SOCIAL
DE NOUVEAUX REPERESJules Marcel MANDENG NYOBE
ECONOMIE ET ENTREPRENARIA T
SOCIAL
DE NOUVEAUX REPERES
L'Hemattan@
L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fi
harmattan I@wanadoo.fi
ISBN; 978-2-296-07901-4
EAN:9782296079014DEDICACE
A ma famille,
qui m'a toujours courageusement
soutenu dans ma volonté d'être.
Hommage et affection!
A mes formateurs,
qui ont fait de moi
UN - HOMME - DEVANT - ET - DEBOUT.
Toute ma reconnaissance!
A l'ami,
qui m'a invité à scruter à l'horizon,
la lumière scintillante et fascinante
du soleil levant.
Toute ma gratitude!LISTE DES PRINCIPALES ABREVIATIONS
ACP Aftique-Caraibe- Pacifique
AFVP Association ftançaise des volontaires du progrès
CAMCULL Cameroon Cooperative and Credit Unions League
Communauté économique etmonétaire de l'Afrique centraleCEMAC
CLE Centre de littératureévangélique
CEE Communauté économique européenne
Cf Confère
CEPER Centre de production et d'édition
CNUCED Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement
CNRS Centre national de la recherche scientifique
ColI. Collection
CPCA Conférence permanente des coordinations associatives
Dr. Docteur
Ed. Editions
FOCAPED Fondation camerounaise pour la protection de l'environnement et le
développement durable
FNSP Fondation nationale de science politique
GATT GeneralAgreementon TradeandTrafic
OIC Groupe d'initiative commune
Ibid Ibidem
lEP Institut d'études politiques de Paris
PP. Pages
In Dans
LGDJ Librairie générale de droit et de jurisprudence
MAS Mutuelle d'assurance de santé
MESIREST Ministère de l'informatique, de la recherche scientifique et technique
NEPAD Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique
Numéro Numéro
Organisationpourl'harmonisationen Afriquedu droit des affairesOHADA
OIT internationale du travail
ONG non gouvernementale
OP Organisation paysanne
Op. cit. cité plus haut
PageP.
% Pour cent
PUCAC Presses de l'université catholique d'Aftique centrale
PUF universitaires de France.
SCAC Service de coopération française et d'action culturelle
SIDA Syndrome de l'immuno-déficience acquis
Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la cultureUNESCO
Vlli Virus de humaine
Vol. VolumeINTRODUCTION
Le titre de cet ouvrage peut surprendre et embarrasser le lecteur. Car il
met en liaison deux dynamiques que tout semble habituellement opposer.
Il s'agit d'abord de l'économie, qui est ordinairement présentée comme
un champ de gestion de ressources limitées avec une finalité de gain. Il
s'agit ensuite de l'entreprenariat social qui, par définition, n'est pas dédié
principalement au profit.
La conception classique de l'économie ne retenait que deux modes de
gestion des ressources. Un premier mode fondé sur la contrainte; sa
pratique par l'Etat a caractérisé le service public et a diffusé dans
l'opinion publique la conviction selon laquelle la valeur ajoutée apportée
par l'action administrative de création de richesses avait pour objectif le
bien commun de la collectivité publique. Un deuxième mode de gestion
fondé sur l'échange volontaire et réalisé par les particuliers, avait pour
cadre le marché, c'est-à-dire le lieu de rencontre de l'offte et de la
demande de biens et de services. Son prototype d'acteur, l'homo
oeconomicus, autant dans l'offte que dans la demande, recherchait son
intérêt personnel, et dans la mesure du possible il visait à maximiser le
profit qu'il pouvait tirer de tout échange.
C'est dans cet univers simplifié et candide qu'apparaît un nouvel
acteur privé qui voudrait rapprocher des contraires et concilier des
antagonismes. C'est l'entrepreneur social qui, tout en refusant d'être
homo-oeconomicus, voudrait que son action soit reconnue comme
création de richesses économiques, mais avec une finalité principale
centrée sur l'intérêt commun ou l'intérêt général. Tant que son action
n'était pas localisée dans l'espace de l'économie instituée et demeurait
marginale, elle se confondait à la générosité ou à la bienfaisance, et cette
excentricité ne posait aucun problème, ni à la pratique ni à la théorie
économiques. D'ailleurs elle n'avait antérieurement intéressé que
quelques ethnologues dans leur curiosité à observer et à comprendre les
comportements oblatifs des peuples primitifs ou nouvellement rencontrés
par une civilisation occidentale conquérante du monde. Parmi ces
ethnologues, une place toute particulière doit être réservée à Marcel
Mauss, qui a donné aux échanges sociaux constitutifs du don, uneexplication qui sert de sublimation à tous les travaux qui ont précédé le
sien, et de référence à tous ceux qui ont été effectués dans le
prolongement de sa savante analyse!.
Mais, le surgissement de ce huron qu'est l'entrepreneur social sur le
théâtre de l'économie contemporaine a tout bouleversé. Il ne s'agissait
plus d'une simple excroissance ethnologique aux allures anecdotiques ou
d'un soubresaut d'une fougue militante cherchant à troubler un ordre
établi avec des soucis utopiques très prononcés. Le problème était alors
de savoir quel sort réserver à ce nouvel acteur revendiquant la
reconnaissance de son identité d'entrepreneur et la légitimation de la
rationalité de son approche de la gestion économique normale.
Après un long moment d'hésitation, le discours social a reconnu que
cet entrepreneur est authentiquement un créateur de richesses. Cela a été
la grande issue des batailles qui, en Occident en général, ont conduit à
l'avènement de l'association, de la coopérative et de la mutuelle comme
corps sociaux générateurs de richesses avec pour principal objectif,
l'intérêt commun.
A ce discours social, il fallait ajouter le discours de l'Académie,
c'està-dire la consécration de la science, permettant d'expliquer logiquement
avec des techniques fournies par l'Economie, le comportement de ce
nouvel entrepreneur. Mais dans cette ambition, la science économique,
dans son outillage traditionnel, ne disposait pas d'instruments pertinents
pour lire et faire percevoir cette nouvelle réalité. Elle a recouru à des
disciplines voisines qui lui ont apporté de nouvelles grilles d'observation
et d'interprétation, et de ce mélange parfois équivoque d'équipements, a
découlé une nouvelle science appelée Economie sociale, à l'élucidation
de laquelle nous consacrons cet ouvrage. Si cette discipline ne s'est pas
fabriqué des outils nouveaux et n'a fait que les emprunter aux champs
attenants ou adjacents comme le font la plupart des sciences sociales, elle
souffi-e encore de beaucoup d'incertitudes dans la constitution ou la
détermination de son objet. Et ces difficultés peuvent amener des
observateurs à douter de sa consistance, de son autonomie conceptuelle et
finalement de son existence.
1 (Marcel) Mauss, Sociologie et anthropologie, PUF, Paris, 1989, pp.143-279, édition
gratifiée d'une importante introduction à l'œuvre de Marcel Mauss, présentée par
Claude Lévi-Strauss.
10Une première école de pensée, sans doute la plus reconnue dans
l'opinion publique, en a fait une discipline économique s'appliquant aux
échanges de biens et de services qui se font dans le Tiers-secteur,
c'est-àdire en marge du marché et de l'Etat, autrement dit dans un espace social
résiduel. La popularité de ce point de vue le rend même difficile à
remettre en cause. Cependant cette identification nous semble
impertinente, et c'est cette insatisfaction qui a justifié théoriquement
notre engagement à apporter la présente contribution intellectuelle. A
l'opposé de cette vulgate, nous voulons proposer de considérer
l'Economie sociale comme une stratégie de rectification de l'économie
de marché et de l'économie de service public. Ceci n'est possible que par
une reconfiguration circonstancielle ayant un idéal de création alternative
de richesses, l' 0bjectif final étant la réalisation du bien commun.
Ce découpage exclut l'individu comme unité de base ou acteur
premier du système d'interaction considéré. Cette exclusion est fondée
sur le fait que l'Economie sociale se définit par le partage, la solidarité, la
revitalisation du lien social, un ensemble de propriétés que l'individu ne
peut pas manifester à l'égard de lui-même. Même s'il en est ainsi,
derrière chaque groupe se profilent l'énergie d'un leader, la marque
d'une grappe de meneurs qui initient, impulsent, orientent et
coordonnent, parce qu'ils constituent les ressorts réels du pouvoir
institué. Le déficit d'analyse politologique qui prévaut encore dans les
préoccupations affichées par l'Economie sociale ne permet pas de bien
rendre compte des dynamiques charismatiques et des leviers
personnalisables de l'action collective. En attendant que l'analyse des
relations de pouvoir acquière une meilleure place dans les réflexions
portant sur l'Economie sociale, et que s'y combinent harmonieusement
les vertus de l'individualisme et du holisme méthodologiques, le groupe
demeure l'unité de base de l'action collective de l'Economie sociale.
Dans la présente analyse, l'Economie sociale considère donc comme
acteurs de base: les associations, les coopératives et les mutuelles. Les
mécanismes et les manières alternatives de faire qu'elle met en œuvre
pour assurer la rectification du marché ou du service public seront son
champ de manifestation et les critères d'émergence de sa spécificité
disciplinaire. Parce qu'elle est porteuse d'un tel espoir de réforme, de
mutation ou de canalisation vers un mieux-être, l'Economie sociale est
devenue l'enjeu d'une réflexion abondante et complexe, faisant espérer
une fraction importante de l'humanité, con:fiontée à la menace d'une
Ilpensée unique stérilisante et aux frustrations d'actions infructueuses, qui
n'ont apporté à leurs attentes les plus élémentaires, aucune réponse
adéquate.
Au niveau local, à celui régional, national ou international, le marché
et le service public n'ont pas toujours réussi, laissés à leurs spontanéités
et à leurs rigidités traditionnelles, à innover et à assurer un accès assuré
au bien-être collectif. Et la dynamique de l'Economie sociale se propose
de fournir des correctifs nécessaires pour que les écarts perturbateurs
soient défaits par une nouvelle répartition des rôles et un nouveau partage
des gains. C'est une somme de réponses aux défaillances de
l'autorégulation du marché et de la stabilisation par la puissance
publique. Ces nouvelles réponses ne se veulent pas sans doute exclusives,
mais elles constituent un supplément d'atouts offerts à tous ceux qui,
confrontés à la frigidité des solutions classiques, refusent la défaite de
l'intelligence et cherchent dans les logiques alternatives, une issue de
secours.
Cette économie de rectification a certainement redonné de l'espoir et
de l'enthousiasme à beaucoup de personnes dans le Nord:
).>Au Québec, en 2001 le portrait statistique de l'Economie sociale
affichait les données suivantes:
. 7.151 entreprises
. 124.302 emplois
. 17,2 milliards de chiffre d'affaires
. 8% de contribution annuelle au PIB2
).>En France, en 2003 l'Economie sociale présentait les indications
suivantes:
. 2 millions de salariés
. 7 ou 8 millions de bénévoles3
Toujours en ce qui concerne la France, Jeantet nous donne ces chiffres
impressionnants, révélateurs du dynamisme de l'Economie sociale dans
ce pays:
2 Une économie à valeurs ajoutées (Outils de sensibilisation à l'Economie Sociale) :
Publication du chantier de l'Economie sociale, 2006 (Montréal).
3 (Danièle) Demoustier, L'Economie sociale et solidaire. (S'associer pour entreprendre
autrement), La découverte, Paris, 2003, pp.l1-12.
12. 23 millions de familles adhérant à la Mutualité française
. 20 d'adhérents dans les associations
. 8.590.000 sociétaires pour les assurances à caractère mutuel4
Compte tenu de toutes ces possibilités, l'Economie sociale devrait
aussi apporter aux peuples du Sud, les lumières et les saveurs qu'ils ne
trouvent plus dans le service public ou dans le marché, ces deux espaces
s'évanouissant circonstanciellement pour laisser sur leurs cendres, de
l'impuissance publique et du capital mort. Cette aspiration ne pourra se
réaliser qu'avec un grand investissement dans la pensée créatrice et
l'action génératrice de bien-être, qui ne peuvent être obtenues que par
une distanciation nette vis-à-vis du mimétisme administratif et du
psittacisme institutionnel qui caractérisent régulièrement dans le Sud,
l'élaboration et la mise en œuvre des politiques de développement,5 Nous
avons essayé très modestement d'apporter à ce chantier notre
contribution où on repérera sans aucun doute de nombreuses pertinences
et quelques incertitudes. Si ces pertinences peuvent éclairer le discours de
la science et l'action de ceux qui gèrent les comportements collectifs,
notre objectif aura été atteint, et grandement! Quant aux doutes, qu'ils
servent de ferment à l'apparition de nouvelles interrogations et de
nouvelles investigations, et que du dialogue des certitudes et des
incertitudes, émerge la vitalité d'une Economie sociale consolidée.
Pour discuter rationnellement sur ces incertitudes, il nous a fallu
régulièrement recourir à la rigueur et à l'austérité de l'exigence
épistémologique et théorique, un exercice difficile mais rassurant parce
qu'il évite les égarements auxquels exposent toujours la familiarité du
savoir immédiat, les illusions du sens commun ainsi que les pièges de la
sociologie spontanée6, Mais nous savons bien que l'usage de ce détour
est harassant et malséant pour ceux qui veulent directement proclamer
des vérités établies. Que ceux-là veuillent bien nous excuser d'avoir suivi
de nombreux méandres avant de leur indiquer ou suggérer les rapports
4
(Thierry) Jeantet, La modernisaüon de la France par J'Economie sociale, Economica,
Paris, 1989, p.30
5 (Jacques) Bugnicourt, « Le mimétisme administratif», in la Revue française de
science politique, Vol.XXIII n06 décembre 1973, pp.1239-1247.
(Dominique) Darbon, « Pour une socio anthropologie administrative en Afrique », in la
Revue française d'administration publique, n° 35, juillet-septembre 1985, pp.457-468.
6 (Pierre) Bourdieu, (Jean Claude) Chamboredon et (Jean Claude) Passeron, Le métier
de sociologue, Ed. Mouton, Paris, 1983, pp.27 et suivantes; 36 et suivantes
13existant entre les différents paramètres mis en scène. Nous voulons tout
simplement qu'ils admettent que nous avons emprunté les voies qui
semblaient les meilleures, compte tenu de l'extrême complexité et du
niveau de maturité du champ de savoir en question.
En somme cet ouvrage devrait fournir des arguments de réflexion et
d'exploration à plusieurs populations-cibles auxquelles il est dédié:
. D'abord, il s'adresse aux universitaires à qui nous proposons de
faire avec délectation un pèlerinage dans les limites floues du savoir et de
l'ignorance, dans les marges boueuses de la connaissance approchée où
l'intelligence perd de son assurance et de son arrogance devant la réussite
spectaculaire des improvisations proposées par des prénotions
vigoureuses et l'autorité des pratiques personnalisées ou prophétiques.
Les économistes, les sociologues, les politologues, les juristes, les
historiens rencontreront dans cet exposé des interpellations multiples,
pour qu'ils apportent à ce nouveau champ disciplinaire, les contenus
complémentaires qui pourraient enrichir son édification.
En particulier, le statut épistémologique de l'acteur social collectif
reste troublant; les problématiques et les outils scientifiques conçus pour
expliquer le comportement de l'agent individuel s'avèrent de plus en plus
inadaptés ou limités, toutes les fois que la dimension associative entre en
scène. Considérer que le comportement de l'acteur collectif peut être
ramené ou assimilé au de l'acteur individuel est un a priori
discutable; et lorsque l'hypothèse de cette assimilation est admise, la
démarcation entre l'homo-économicus et l'homo-sociologicus demeure
très incertaine, les analystes ne disposant pas d'éléments pertinents pour
apprécier le poids des valeurs sociales dans l'exercice de la liberté
individuelle. C'est cette pesanteur du collectif sur l'individuel que le
professeur Georges Burdeau appelle le «coefficient social des
comportements individuels ».7
Il faut relever aussi que le couplage de l'initiative privée et de la
gestion du bien commun ou de l'intérêt général, constitue encore dans
7 (Georges) Burdeau, Libertés publiques, Ed. LGDI, Paris, 1972, p.7. Voir aussi à ce
sujet (Bernard) Guerrien, Dictionnaire d'analyse économique (microéconomie,
macroéconomie, théorie des jeux, etc.), La découverte, Paris, 2002, cf. les notions
d'agent, d'agent représentatif et d'agrégation, pp.2l-27 ;
(Raymond) Boudon et (François) Bourricaud, Dictionnaire critique de la sociologie,
PUF, Paris, 2002, pp.479- 487.
14nos sociétés généalogiquement dérivées d'idéologies qui opposent ces
éléments, une énigme et une zone d'approximations et d'incertitudes,
pour l'analyse desquelles les sciences sociales ne sont pas toujours
suffisamment équipées. S'aventurer à tenir un discours pointu sur cet
assemblage incongru peut paraître osé. Mais pourquoi reculerait-on,
après s'être abreuvé au courage et à la témérité conquérante des
fondateurs de la sociologie, auxquels Marcel Mauss se réfère en ces
termes, dans un texte obscur et mal connu, consacré à l'analyse des
façons dont les hommes, « société par société, d'une façon
traditionnelle », se servent de leur corps. Il y dit ceci:
« Quand une science naturelle fait des progrès, elle ne les faitjamais
que dans le sens concret, et toujours dans le sens de l'inconnu. Or
l'inconnu se trouve aux frontières des sciences, là où les professeurs « se
mangent entre eux» comme dit Goethe (. .). C'est généralement dans
ces domaines mal partagés que gisent les problèmes urgents. Ces terres
en friche portent d'ailleurs une marque. Dans les sciences naturelles
telles qu'elles existent, on trouve toujours une vilaine rubrique. Il y a
toujours un moment où la science de certains faits n'étant pas encore
réduite en concepts, ces faits n'étant pas même regroupés
organiquement, on plante sur ces masses de faits le jalon d'ignorance:
«Divers ». C'est là qu'il faut pénétrer. On est sûr que c'est là qu'il y a
des vérités à trouver: d'abord parce qu'on sait qu'on ne sait pas, et
8parce qu'on a le sens vif de la quantité de faits ».
Pour créer un contexte de partage de l'œuvre à réaliser, nous avons
choisi, toutes les fois que nos développements méritaient d'être
complétés et authentifiés par la parole d'un auteur, de restituer fidèlement
sa pensée et de fournir aux débats sur de nombreux problèmes soulevés,
des documents crédibles et souvent difficiles d'accès en Afrique. Nous
pensons avoir ainsi apporté aux chercheurs de tous bords des références
parlantes, utiles et pertinentes, qui rendront plus bouillonnante encore,
l'effervescence dialectique que nous voulons susciter autour de
l'entreprenariat social, à propos des jeunes économies du continent noir
en particulier.
. Ensuite, cette réflexion s'adresse aux décideurs publics et privés
africains, dont les capacités à construire des modèles d'innovation sociale
6èmepartie (Les techniques du8 (Marcel) Mauss, Sociologie et anthropologie, op cit,
corps), p.365.
15et de développement économique, semblent de plus en plus limitées et
insuffisantes par rapport aux exigences et aux demandes de leurs sociétés
plongées dans le doute et le désespoir.9 Notre objectif est que ces
gestionnaires de premier plan de biens partageables puissent s'interroger
sur l'objet de leurs pouvoirs et l'ampleur des utilités collectives qui en
découleraient, s'ils tentaient de combler les écarts et les décalages
constatés par cette autre approche de création de richesses qu'est la
stratégie d'hybridation des ressources disponibles.
. Par ailleurs, ce travail s'adresse aux promoteurs et militants des
organisations de l'Economie sociale, qui ne se représentent pas toujours
l'immensité et l'enchevêtrement des problèmes posés par leurs pratiques
banales, qui les situent souvent loin du sens commun, au cœur d'une
tourmente intellectuelle que la science ne réussit pas encore à apaiser
convenablement.
. Enfin, ce débat constitue une invitation adressée à tous ceux qui
s'intéressent au renouvellement du service public et du marché, pour
qu'ils sachent que ces espaces ne sont pas clos; ils comportent encore de
multiples ouvertures par lesquelles leur réforme peut être entamée avec
pertinence, et avec succès peut-être.
Nous tenons à remercier tous ceux qui, de près ou de loin, nous ont
accompagné dans la réalisation de ce travail difficile, au premier rang
desquels se situe M. Bernard Messengue Avom. Un jour du début de
l'année 2005, il nous a demandé de l'aider à élaborer une politique
publique d'Economie sociale applicable à l'exercice d'une fonction
gouvernementale qui venait de lui être confiée. Nous avons accepté de lui
apporter notre concours et dans ce cadre nous nous sommes hardiment
investi à scruter tous les aspects de cet univers curieux, avec une voracité
qui n'avait pour stimulant permanent qu'une insatiable volonté
d'érudition et une incurable propension à situer le réel dans l'idéel. Qu'il
trouve dans cet ouvrage, la récompense légitime de sa foi en l'excellence,
et la manifestation de ce que l'amitié et la fTaternité peuvent construire
dans la confiance et la sincérité.
Notre courage ainsi que nos efforts ont été couronnés de succès. Le
référentiel de gouvernance sollicité a été élaboré et présenté à son
9 (Jean Marc) Ela, Afrique: J'irrupüon des pauvres. (Société contre ingérence, pouvoir
et argent), L'Harmattan, Paris, 1994, pp.21-28.
16commanditaire. Mais de cette solution naissait une longue série
d'interrogations toutes concentrées sur le sort à réserver à l'immense
gisement de connaissances acquises à travers toutes les lectures faites et
au détour des multiples phénomènes observés.
Que faire de toutes les intuitions suscitées par ces parcours
initiatiques, de toutes les apories recensées et de tous les épochès
longuement maintenus? Tous imposaient à notre esprit de constater que
ce champ de savoir méritait une plus grande limpidité, une tâche à
laquelle nous pouvions apporter quelques lumières.
Ces ressources additionnelles de clarification, nous les avons pour
l'essentiel puisées dans la science politique, assuré que l'analyse
politologique était jusqu'alors insuffisamment prise en compte dans ce
carrefour interdisciplinaire, bien qu'elle était authentiquement porteuse
d'un énorme potentiel heuristique encore peu valorisé ou inexploité.
La négligence de l'analyse du pouvoir dans l'étude des activités
économiques libérales est une vieille attitude bien identifiée et
rigoureusement dénoncée par John Kenneth Gailbraith dans son célèbre
ouvrage intitulé Le nouvel Etat industrie1.lo La réintroduction des
phénomènes de pouvoir dans l'analyse des systèmes économiques est
l'un des apports majeurs de cet auteur aux sciences des organisations en
général, dans leur quête de modernité et de perspicacité. Cette hérésie
disloque la théorie de l'économie pure qui s'enferme dans des déductions
faciles découlant d'une axiomatique cohérente, mais dépouillée des
rapports de force; elle y réinsère la prise en compte des stratégies
conflictuelles qui se réfèrent à des options de type politique, et
soumettent la rationalité économique à des fins supérieures. Cette analyse
de Gailbraith est confirmée par une étude menée en France par Anicet Le
Pors et concernant l'existence de ce qu'on pourrait appeler le complexe
IIde stato-industriel.
En ce qui concerne spécifiquement l'Economie sociale, l'hybridation
des ressources rend inévitable la pondération de l'échange économique et
10
(John Kenneth) Gailbraith, Le nouvel Etat industriel, Gallimard, Paris, 1989,
pp.86112.
Il (Anicet) Le Pors, Les béqui1les du capital. (Transferts Etat-Industrie: Critère de
nationalisation), Seuil, Paris, 1977. Voir aussi à ce sujet (Alvin) Toffler, Les nouveaux
pouvoirs. (Savoir, richesse et violence à la vei1le du XXIè siècle), Fayard, Paris, pp.50 -
52 et 62 - 66.
17de l'échange politique, le couplage du quantitatif et du qualitatif, la
combinaison du lucratif et du non lucratif, le mixage du marché, de la
hiérarchie et de la solidarité, pour utiliser une lecture intelligente du
champ social proposée par Friedberg, qui nous suggère cette perception:
« Nous ne sommes pas en présence de secteurs ou de champs régulés
tantôt par le marché Oe contrat et le prix), tantôt par J'organisation (le
contrat et la hiérarchie), tantôt par la solidarité (la communauté, le
sentiment d'appartenance, le lien élémentaire et naturel). Nous nous
trouvons au contraire devant des systèmes d'acteurs empiriques dont la
régulation repose toujours non pas sur un mode de coordination et de
mobilisation, mais bien sur des montages et des mixités inextricables. Ce
sont des systèmes bâtis sur de J'échange politique entre les acteurs qui
s'appuient, pour ce faire sur J'ensemble des ressources disponibles,
produisant, chemin faisant, des configurations différentes d'ordres
».12négociés plus ou moins marqués par telle ou telle dimension
Dans la logique de cette modélisation de Friedberg, notre analyse sera
fondée sur un vecteur épistémologique allant du politique à l'économique
ou ayant pour principe mobilisateur l'échange politique, autour du duquel
se négocient et se marchandent des biens et des services communs, de
même que l'achat et la vente de comportements économiquement rares,
et dont les acteurs ont besoin pour constituer leur exceptionnalité ou leur
idéalité.
En somme, on pourrait dire de notre étude qu'elle sera une analyse
politologique de l'entreprenariat social et cette option est bien justifiée
par ce fait que le prisme de l'intérêt général ou collectif nous ofue le
privilège d'une combinaison harmonieuse des trois paradigmes
fondamentaux qui constituent pour nous les leviers de base de
l'agrégation et de la modulation des liens sociaux. Il s'agit du paradigme
de l'intérêt (qui représente le point focal de la science économique), du
paradigme de la contrainte (qui est au cœur de la politique), et du de la croyance (qui constitue le champ privilégié de la
sociologie considérée comme réflexion sur la culture ou le mode de vie
. 13)es SOCle es .d ' t '
12(Erhard) Friedberg, Le pouvoir et la règle. (Dynamiques de l'action organisée), Seuil,
Paris, 1997, p.182-183.
13(Jean) Baudouin, Introduction à la science politique, Dalloz, Paris, 1991, p.32-57.
18Parce que l'intérêt général ou collectif est d'abord et avant tout un
intérêt, il est tout à fait normal que la science économique se soit vite
intéressée à fournir en pionnière ses postulations pour donner du sens aux
comportements de ceux qui allouent des ressources rares à cette finalité
particulière. Mais s'agissant d'une manifestation de la prévalence d'un
ordre commun, l'intérêt général est soutenu par une idée de contrainte
extérieure ou du dehors exerçant au sens de Durkheim, une pression sur
des individus ou des groupes14 et il est tout à fait normal que la science
politique serve de référent heuristique à l'économie de l'intérêt général.
Et parce qu'elle propose un mode d'allocation de ressources basé sur des
choix culturels, l'Economie sociale constitue là où elle s'exprime, un
champ axiologique dont la configuration est déterminée par des rapports
de force, ainsi que Pierre Bourdieu le dit ci-dessous en parlant des
relations entre la haute couture et la haute culture:
« Je commenceraipar décrire très rapidement la structure du champ
de production de la haute couture. ]' appelle champ un espace de jeu, un
champ de relations objectives entre les individus ou des institutions en
compétition pour un enjeu identique. Les dominants de ce champ
particulier qu'est le monde de la haute couture sont ceux qui détiennent
au plus haut degré le pouvoir de constituer des objets comme rares par le
procédé de la » griffe» ; ceux dont la griffe a le plus de prix. Dans un
champ, et c'est la loi générale des champs, les détenteurs de la position
dominante, ceux qui ont le plus de capital spécifique, s'opposent sous
une foule de rapports aux nouveaux entrants (j'emploie à dessein cette
métaphore empruntée à l'économie), nouveaux venus, tard venus,
parvenus qui ne possèdent pas beaucoup de capital spécifique. Les
anciens ont des stratégies de conservation ayant pour objectif de tirer
profit d'un capital progressivement accumulé. Les nouveaux entrants ont
des stratégies de subversion orientées vers une accumulation de capital
spécifique qui suppose un renversement plus ou moins radical de la table
de valeurs, une redéfinition plus ou moins révolutionnaire des principes
de production et d'appréciation des produits et, du même coup, une
».15dévaluation du capital détenu par les dominants
14(Emile) Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, PUF, Paris, 1977, p.14.
15(Pierre)Bourdieu, Questions de sociologie, Minuit, Paris, 1984, pp.197-198. Dans le
même ordre d'idée voir (Philippe) Braud, Sociologie politique, LGDJ, Paris, 2004,
pp.16-17.
19En partant du paradigme de la croyance et de la posture sociologique,
on débouche toujours, du moins dans une lecture proposée par Pierre
Bourdieu, à une nécessité de recourir aux instruments de perception et
d'analyse proposés par la science politique, pour arriver à donner à
l'Economie sociale, ce complément de signification que l'approche
économique toute seule n'a pas réussi, jusqu'à présent, à lui conférer.
On retrouve chez Baudrillard, une lecture de l'économie qui, non
seulement la situe dans la sociologie à travers la pratique de l'usage ou de
l'échange de ses objets, mais qui révèle aussi le caractère éminemment
politique de cette discipline. Sa sociologie politique de l'économie peut
se lire dans son analyse suivante:
«Il est certain que les objets (économiques) sont porteurs de
significations sociales indexées, porteurs d'une hiérarchie culturelle et
sociale- et ceci dans le moindre de leurs détails: forme, matériau,
couleur, durée, rangement dans J'espace, etc... - bref, qu'ils constituent
un code. Mais, précisément pour cela, il y a tout lieu de penser que les
individus et les groupes, loin de suivre sans détour les injonctions de ce
code, en usent avec un répertoire distinctif et impératif des objets comme
avec n'importe quel code moral et institutionnel, c'est-à-dire à leur
façon: ils en jouent, ils y trichent, ils parlent dans leur dialecte de
».16classe
Cet auteur, autant que Bourdieu, situe l'économie dans un carrefour
où elle ne peut se lire et se percevoir, qu'en rapport avec la sociologie et
la politologie, car ses pratiques sont socialement subsumées, et ce qui est
souvent présenté comme expression de la liberté et de la manifestation de
soi n'est en réalité qu'une traduction d'un discours initial qui doit être lu
par des individus et des groupes, à qui la société ne peut concéder
occasionnellement que des originalités d'intonation, sans qu'ils soient
autorisés à porter atteinte, ni à la grammaire du texte, ni à sa syntaxe.
Cette reproduction institutionnelle du discours ne peut être remise en
question qu'avec l'avènement d'une stratégie de déviance et de rupture
générant de nouvelles postures qui confirment le caractère politique du
17jeu économique.
16(Jean) Baudrillard, Pour une critique de J'Economie poliüque du signe, Gallimard,
Paris, 1972, p.l9.
17
(Alfi-ed) Hirschman, L'Economie comme science morale et politique, Gallimard et
Seuil, Paris, 1984, pp.1 04-107.
20Notre gratitude s'adresse aussi à Mme Danièle Demoustier, dont les
écrits ont profondément contribué à aiguiser notre curiosité et notre
intérêt pour les problèmes en jeu, ainsi que notre engagement à mieux
comprendre leurs contenus et à ne pas reculer devant la possibilité de leur
décantation. A la détermination du chercheur, son analyse ajoutait
toujours la suggestion du militant ou du spectateur engagé invitant à la
mise en valeur de nouveaux champs sur lesquels on pourrait faire germer
de nouvelles espérances de création de richesses, en particulier en
Afrique Subsaharienne, où une panne de développement semble s'être
durablement installée. A Dakar, nous avons assisté ensemble à la 3e
Rencontre internationale sur la globalisation de la solidarité, en fin 2005 ;
et à Yaoundé en 2006, nous avons été les principaux responsables de
l'animation du Colloque national sur l'Economie sociale. La perspicacité
de ses idées et l'originalité de ses convictions nous ont particulièrement
rapproché d'elle.
Dans la lecture et l'exploitation de ses idées nous avons bénéficié à la
fois de son intelligence d'enseignante, de son statut d'évaluateur de
savoirs nouveaux et de son expérience critique des pratiques alternatives
de génération de richesses. Qu'elle trouve dans cette analyse, les
implications politiques sans doute insoupçonnées du paradigme qui
portera peut-être désormais son nom.
Nous ne saurions rester silencieux sur la fidélité et l'amitié de
Messieurs Joseph Rodolph Bipoupouth, Etienne Ngana et M. Michel
Gabriel Ngoo-Djob Litet dont la compagnie nous était assurée aux heures
reculées et austères où les muses distribuent à ceux qui savent se priver
des délices et des plaisirs ordinaires, le souffle inspirateur ainsi que
l'esprit de discernement et d'élucidation. Toujours attentifs à nos
nombreuses préoccupations, concernés par nos rêves incessants et jamais
agacés ou ébranlés par l'immensité et la témérité de l'ambition annoncée,
ils ont attisé notre foi en nous-même et ont entretenu vive et active, la
flamme de notre engagement à rédiger le présent ouvrage. Qu'ils
trouvent ici l'expression de notre reconnaissance fraternelle, et la marque
authentique de leur participation à la réalisation d'une grande œuvre!
A tous les autres que nous ne nommons pas, qui ont d'une façon ou
d'une autre apporté leur pierre à la construction de cet édifice, qu'ils
acceptent nos remerciements et découvrent dans ce produit fini, ce que
nous avons réussi à faire de ce qu'ils nous ont donné.
21Avec les uns et les autres, nous ne partageons que les qualités et les
lumières qui transparaissent de cette contribution africaine à une
réflexion d'un niveau élevé, sur l'Economie sociale. Quant aux
insuffisances et aux ombres relevées, nous les assumons seul tout en
étant sûr de bénéficier de la compréhension et de l'indulgence de tous
ceux qui nous feront l'honneur d'évaluer avec un intérêt poussé et une
rigueur prussienne, le contenu de ce travail, pour combler dans une
contradiction nécessaire et féconde, les limites de notre apport à la
construction de l'Economie sociale.
Convaincu qu'il était nécessaire de partager avec la communauté
savante et le monde des militants des organisations de l'Economie
sociale les résultats de nos assurances ainsi que le contenu de nos
hésitations et de nos doutes sur cette nouvelle discipline, nous nous
sommes décidé d'écrire ce livre, et de l'offrir à la critique scientifique et
au jugement décisif de ceux qui ont fait le pari d' « entreprendre
autrement ».
Notre exposé comportera trois axes de réflexion principaux: le
cadrage historique, les tendances actuelles et le rapport avec les
politiques publiques. Tout en tenant compte de cette dynamique
intellectuelle, nous avons concrètement subdivisé nos développements en
cinq parties ainsi qu'il suit:
Le cadrage historique de l'Economie sociale.Première partie:
Deuxième partie: Les grandes tendances doctrinales de l'Economie
sociale.
Troisième partie: Les grandes tendances stratégiques de l'Economie
sociale.
Quatrième partie: Les grandes tendances géographiques de l'Economie
sociale.
Cinquième partie: L'Economie sociale et les politiques publiques en
Afrique.
22,
PREMIERE PARTIE
LE CADRAGE HISTORIQUE DE L'ECONOMIE
SOCIALE
L'Economie sociale est un champ de connaissances dont la
constitution et le contexte de formation méritent d'être clairement mis en
évidence, afm de mieux identifier l'origine de sa complexité théorique et
de ses difficultés pratiques. En lisant certains écrits consacrés à ce sujet,
on a parfois de la peine à se retrouver historiquement, c'est-à-dire à
repérer les bornes initiales et successives de l'accumulation du savoir que
gère cette discipline. L'absence ou les maladresses de ce bornage dans la
sédimentation des connaissances peut conduire à des doutes et à des
incertitudes multiples.ls
Notre point de vue est que l'Economie sociale comporte deux
itinéraires de constitution. D'abord, un itinéraire rattachable à l'évolution
ordinaire de l'économie libérale classique (Chapitre I). Ensuite, un
itinéraire spécial relevant de l'anthropologie économique (Chapitre II).
18 (Anne-Marie) Alcolea-Bureth, Pratiques et théories de J'Economie solidaire. (Essai
de conceptualisaüon), L'Harmattan, Paris, 2004, pp.17-88.
(Alain) Lipietz, La société en sablier. (Le partage du travail contre la déchirure
sociale), La Découverte, Paris, 1996, pp.275-279.CHAPITRE I
L'ITINERAIRE CLASSIQUE DE LA CONSTITUTION
DE L'ECONOMIE SOCIALE
Cet itinéraire est classique, parce qu'il est établi et enseigné dans les
institutions de constitution et de reproduction de la science économique
libérale et a pour idée centrale l'existence et la gestion de biens communs
ou collectifs.19 Mais avant que l'économie libérale ne consacre cette
dimension de son contenu, elle s'est d'abord présentée comme une
dynamique de liberté appliquée à la gestion de biens privés (I) ; ensuite
elle a promu la valorisation de la richesse que représentent les biens
publics (II). Ce sont les insuffisances et les contradictions de cette
dichotomie qui ont conduit les chercheurs à mettre en évidence les biens
communs, objets tardifs d'analyse et de compréhension de la production,
de la répartition et de la consommation des richesses (III).
1- LA SCIENCE ECONOMIQUE ET LES BIENS PRIVES
La philosophie du libéralisme repose sur cette considération que la
liberté individuelle est le fondement de toute la société et le générateur de
l'énergie nécessaire à son fonctionnement. Cette philosophie du
libéralisme s'oppose à celle de l'autoritarisme, qui ne reconnaît pas la
liberté individuelle, et entrave l'exercice de ce qui peut être considéré
comme relevant de la souveraineté de l'individu. Les associations, les
coopératives et les mutuelles qui constituent le cœur de notre analyse
sont basées sur la philosophie du libéralisme, et expriment l'accord de
volontés, et la libre adhésion de plusieurs personnes à des idéaux
partageables2o.
Cette philosophie du libéralisme subdivise l'espace social en deux
secteurs:
- D'abord, il existe un secteur public, structuré autour de l'Etat, et
caractérisé par deux orientations axiologiques majeures:
. Ce secteur est considéré comme un ensemble d'institutions et de
fonctions au service de l'intérêt général, qui s'oppose aux intérêts
particuliers des individus.
19(Yves) Crozet, Analyse économique de J'Etat, Armand Colin, Paris, 2005, pp.26-60.
20(Emile) Mireaux, Philosophie du libéralisme, Flammarion, Paris, 1950.. Dans ce secteur, toute interaction sociale est marquée du sceau de
la contrainte, explicite ou implicite, visible ou voilée, cette situation
découlant du caractère inégalitaire des rapports entre actants en présence,
avec l'accréditation à certains acteurs de prérogatives d'imposition et
d'assignation, et une légitimation de la subordination de ceux qui, par
vocation institutionnelle, doivent être assujettis et soumis à l'ordre
global.
- Ensuite, il existe un secteur privé, structuré autour de la liberté de
l'individu, et reposant aussi sur deux valeurs fondamentales:
. L'individu est, dans chacune de ses actions, à la recherche de la
satisfaction de ses intérêts particuliers. Même regroupés, les individus
sont toujours soumis à cette rigoureuse loi psychologique.
. Dans ce secteur, les échanges sociaux reposent sur l'échange
volontaire, l'égalité entre actants étant la règle fondamentale de toute
collaboration et de toute coopération.
En Occident, lorsque l'Economie se constitue comme science à partir
16èmedu siècle, et sous la pesanteur de la prévalence de la philosophie du
libéralisme, elle ne se donne comme champ de référence et de réflexion
que le secteur privé. Elle émerge alors comme science de la gestion des
biens et des services individuels, avec un motif d'intérêt central qualifié
de profit de l'entrepreneur ou de satisfaction du consommateur. Elle
apparaît aussi comme science de l'équilibre et de la cohésion, les
instabilités trouvant toujours automatiquement une rectification adaptée
(la théorie de la main invisible d'Adam Smith, bien définie par Polanyi
comme étant une théorie défendant l'auto- régulation du marché).
Cette économie de biens privés et d'intérêts individuels a été
contrariée par deux tendances lourdes: la concentration et la connivence.
. La concentration est un processus de regroupement d'acteurs privés
sur lequel Jean-Marie Albertini nous donne de merveilleux
développements.21 De ces développements, il ressort clairement que cet
auteur considère que l'économie libérale comporte une dimension
politique très importante, constituée par la recherche d'un rapport de
force favorable, obtenu par une addition de capitaux qui se réalise par
21 (Jean-Marie) Albertini, Les rouages de J'économie nationale, Editions ouvrières,
Paris, 1979, pp.46-54 et 66-72.
26une concentration verticale ou horizontale, et aboutit à une accentuation
de la force de frappe et l'élimination ou l'invalidation des concurrents.
Construite sur une idée d'isolement des individus et de cohabitation
harmonieuse excluant la violence, l'économie libérale, dans son
fonctionnement historique, aboutit à cette contradiction qu'est la
concentration, qui fait apparaître des groupes et des forces de frappe qui
font capituler les concurrents. Dans ce scénario, autant l'action
individuelle disparaît au profit de l'action collective, l'intérêt
individuel s'efface pour faire apparaître des intérêts communs ou
collectifs.
. La connivence est une autre contradiction de l'économie libérale
mise en évidence par John Kenneth Gailbraith, dans son ouvrage célèbre
intitulé Le nouvel Etat industrieP. Le complexe militaro-industriel est un
paradigme qui décrit l'existence d'une intelligence collective associant le
secteur public et l'entrepreneur privé, et conduisant à la naissance d'une
économie ambiguë, tant sur la nature de ses acteurs que sur la
qualification des intérêts qui la sous-tendent et les instruments qu'elle
mobilise. La connivence mêle le secteur public et le secteur privé,
l'intérêt général et l'intérêt particulier, la contrainte et l'échange
volontaire.
Toutes ces limites remettent suffisamment en cause les postulats de
l'économie des biens privés, et justifient idéologiquement sa contestation
par ceux qui ont choisi une posture de rupture vis-à-vis d'elle. Il s'agit de
Karl Marx et de ses disciples. Ces limites ont aussi permis de rendre plus
perceptibles, le caractère discutable de l'autonomie du marché par
rapport à l'Etat et à la société civile, ainsi que la neutralité de l'économie
administrative.
11-LA SCIENCE ECONOMIQUE ET LES BIENS PUBLICS
L'histoire économique révèle que c'est John Maynard Keynes et son
école de pensée qui ont mis en évidence la valeur économique de
l'environnement du marché, la valeur des équipements collectifs et celle
de toutes les ressources publiques antérieurement jugées improductives
par l'économie libérale. L'introduction des biens publics dans l'analyse
économique a créé une nouvelle vision de cette discipline; cette
22 (John Kenneth) Gailbraith, Le nouvel Etat industriel. (Essai sur le système
économique américain), Gallimard, Paris, 1989.
27révolution est bien enseignée dans les lieux de diffusion des savoirs
institués et notre ambition n'est pas d'en faire ici une présentation.
Notre volonté est plutôt de mettre en exergue, deux situations qui sont
nées de cette révolution keynésienne, et qui intéressent notre réflexion.
Ces deux situations sont:
- l'avènement du holisme ;
- de la régulation volontaire comme ajustement
rectificatif.
Toute l'économie des biens privés était fondée sur la prévalence de
l'individualisme méthodologique, une perception épistémologique de la
société comme constituée fondamentalement d'individus, qui
interagissent entre eux, étant toujours soustraits à toute contrainte sociale
extérieure à leur volonté et s'imposant unilatéralement à eux. Le
keynésianisme a démontré les imperfections de cette vision, et
l'introduction de l'Etat dans la scène de production, de consommation et
d'échange des biens et des services a mis en place un panorama global,
qui ne se perçoit qu'à partir d'une posture holistique qui a pour propriété
non seulement de faire du groupe ou de la collectivité l'acteur premier du
jeu social, mais aussi, de faire apparaître le pouvoir politique comme
composante majeure de ce jeu. En effet, dès que l'individu se retrouve
soumis à l'ascendant du groupe, une contrainte extérieure à sa volonté
intervient dans son comportement, et le pouvoir politique comme relation
de domination légitime devient un facteur objectif d'analyse et
d'explication de son comportement.
Ce nouvel espace économique est fondamentalement politique, car il
doit assurer non seulement la conciliation entre des intérêts particuliers
contradictoires, mais aussi la coexistence et des arbitrages entre des
préoccupations partielles et celles collectives ou globales, de même
qu'une compatibilité entre les exigences du court, du moyen et du long
termes. Ce n'est pas par hasard que John Kenneth Gailbraith, l'un des
plus éminents héritiers de la pensée de Keynes, a présenté le
keynésianisme dans un ouvrage fort bien intitulé Théorie des pouvoirs
compensateurs.23
23 (John Kenneth) Gailbraith, Le capitalisme américain. Oe concept du pouvoir
compensateur), Gallimard, Paris, 1974.
28L'économie publique de Keynes se présente finalement, d'après Jean
Marie Albertini et Ahmed Silem comme un champ de rapports de forces
mettant en confrontation cinq pouvoirs24 :
- Le pouvoir des salariés;
- Le des entrepreneurs;
- Le pouvoir des banques;
- Le de l'Etat;
- Le pouvoir des consommateurs.
Dans cette confrontation de forces, il y a une nécessité de régulation
ou d'orientation permettant d'éviter l'émergence de chocs destructeurs et
la prévalence de l'aléa ou l'avènement du chaos. Avant Keynes, cette
fonction régulatrice était reconnue au marché. Keynes a remis en cause
cette perception et a plutôt imputé à l'Etat le rôle de régulateur de
l'économie à travers des lignes de conduite ou des compromis explicites,
qui confèrent des avantages aux acteurs privés tout en étant bénéfiques
pour la collectivité dans son ensemble.
Par rapport à l'économie classique, l'économie des biens publics a
aussi introduit dans l'espace de l'analyse théorique, la relativisation du
marché comme rouage fondamental d'équilibre du système d'échanges,
de même qu'elle a consacré le pouvoir politique et l'intervention
publique comme conditions de stabilisation de l'économie.
En partant de ce précédent, il n'est donc pas étonnant que nous
puissions avoir pour vocation de mettre en relief la dynamique politique
que couvre l'Economie sociale, si on a déjà accepté, depuis Keynes, que
le pouvoir politique est le centre de gravité de l'expression finale des
forces qui se manifestent sur la scène économique. Mais quelle que soit
l'importance de cette révolution keynésienne, elle n'a pas comblé toutes
limites ou les insuffisances de l'analyse classique. En particulier, elle n'a
pas permis d'identifier les vides et les discontinuités qui existent entre les
biens privés et les biens publics. Ce travail complémentaire a été effectué
par une autre école de pensée, dont nous allons présenter l'apport
essentiel.
24 (Jean Marie) Albertini et (Ahmed) Silem, Comprendre les théories économiques.
Tome I: Clés de lecture, Seuil, Paris, 1983, pp.58-64.
29111-LA SCIENCE ECONOMIQUE ET LES BIENS COMMUNS
C'est précisément le professeur Paul Samuelson qui est le premier
théoricien reconnu de cette école de pensée. Il propose une nouvelle
classification des biens qui ne reproduit plus les critères antiques hérités
du droit romain. Sa classification est plutôt fondée sur deux
caractéristiques nouvelles: la rivalité et l'exclusion, qui permettent de
25classer les biens en quatre groupes, d'après le tableau ci-après :
Tableau 1 : La classification des biens
Pas de possibilité Exclusion possible
d'exclusion
Biens ublics Biens à éa ePas de rivalité
Biens communs Biens privésRivalité
Source: (Claude Danièle) Echaudemaison et autres.
Jacquillat nous donne cette description de chacune de ces catégories
de biens:
- «Les biens consommés individuellement et pour lesquels
l'exclusion et donc l'appropriabilité est tout à fait possible. Nous
les appelons « biens privés ». Ils couvrent aussi bien les produits
alimentaires que l'habillement ou les automobiles, etc ».
- «Les biens correspondant à des consommations collectives pour
lesquels l'exclusion est possible. Ce sont les «biens à péage ». On
trouve beaucoup de services publics et de fonctions de
l'EtatProvidence dans cette catégorie: enseignement, santé, théâtres
nationaux, etc ».
pour lesquels- «Les biens consommés individuellement et
l'exclusion est difficile, voire impossible. Nous appelons cette
catégorie« biens communs» (air,poisson...) ».
- «Les biens correspondantà des consommationscollectives et pour
».26lesquels l'exclusion est impossible. Ce sont les « biens publics
Le libéralisme économique n'avait pu mettre en évidence que deux
surfaces (1 et 4), qu'il opposait à partir du statut juridique des biens qui
ne pouvaient être que publics ou privés. A la place du critère juridique, le
25(Claude Danièle) Echaudemaison (sous la direction de), Dictionnaire d'économie et
de sciences sociales, Nathan, Paris, 1989, pp.45-46. Se référer aussi à (Yves) Crozet,
Analyse économique de l'Etat, Armand Colin, Paris, 2005, pp.74-76 et 171.
26 (Bernard) Jacquillat,Désétatiser,Laffont,Paris, 1985,p.86.
30Professeur Samuelson utilise initialement un critère sociologique: les
conditions de consommation des biens. Et sa démarche fait apparaître
deux nouvelles surfaces (2 et 3) qui font émerger dans la recherche de la
satisfaction du consommateur individuel, en doublure, des enjeux
d'intérêt commun ou collectif, sur lesquels peut se structurer l'économie
des biens communs, presque jamais bien présentée dans les ouvrages
doctrinaux consacrés à l'Economie sociale. En effet, l'existence de biens
communs ou collectifs justifie presqu'objectivement l'avènement
d'associations, de coopératives ou de mutuelles, qui naissent
conséquemment parce qu'il y a des intérêts communs à gérer et il ne
semble pas pouvoir exister une approche théorique plus logique de ces
biens. Leur nature en fait des biens privés, mais auxquels on ne peut
appliquer ni les postulats conçus pour les intérêts individuels et les
comportements solitaires de la micro-économie, ni les assertions
d'interventionnisme et d'équilibre global de la macro-économie. Ils ne
peuvent être bien cernés que par le recours à de nouveaux cadres
théoriques, qui sont malheureusement encore insatisfaisants, parce que
l'homo oeconomicus ne peut pas assumer les conséquences de solidarité
qu'impose la communauté d'intérêts en présence.
Autant il existe des possibilités de privatisation des biens publics dans
la théorie économique libérale, autant il nous semble envisageable
d'étendre le champ des biens communs pour qu'il intègre et transfigure à
son profit des biens privés ou des biens publics. En ce qui concerne
particulièrement les biens publics, le glissement de l'économie publique
classique vers l'Economie sociale est bien suggéré dans ce passage de
l'ouvrage prémentionné de Bertrand Jacquillat :
«Un bien n'est public ni par vocation, ni par nature, mais par
nécessité contingente, c'est-à-dire par la nature de la prestation
envisagée et par les techniques actuelles de production. L'une et J'autre
peuvent évoluer. L'embrigadement des biens publics dans des services
publics empêche souvent cette évolution de se faire naturellement. Qui
plus est, les biens publics n'exigent pas toujours de service public et la
création d'un monopole d'Etat. De nombreux biens publics peuvent être
produits par des «administrations privées» :associations, clubs, comités
de lutte contre certains fléaux sociaux tels l'alcoolisme, l'assistance aux
personnes âgées, la culture, la défense de l'environnement, sont des
exemples de domaines où les organismes privés sont intervenus avec
31succès. Le retrait de l'Etat de ces domaines où il s'est installé
abusivement ferait exploser le développement du secteur coopératif ».27
A l'intérieur de la théorie des biens communs, se constitue depuis
quelques années seulement une théorie de biens relationnels, qui se
propose de donner à la solidarité et à la réciprocité, un contenu objectif
reposant sur des relations de service de proximité, dont la structuration et
les procédures de régulation ont ouvert une nouvelle vision de ce champ
disciplinaire. Cette dernière école de pensée est encore embryonnaire,
mais la vigueur de ses postulats risque d'en faire une des plus solides
bases scientifiques de l'Economie sociale28.
27
Ibid, op cit, p.90.
28(Bernard) Enjolras, L'économie solidaire et le marché. (Modernité, société civile et
démocratie), L' Harmattan, Paris, 2002, pp.l 03-105.
(Isabelle) Butte-Gérardin, L'économie des services de proximité aux personnes. (Le cas
du soutien à domicile aux personnes âgées), L'Harmattan, Paris, 1999, pp.80-112 et
168-180.
32CHAPITRE II
LA CONSTITUTION DE L'ECONOMIE SOCIALE PAR
L'ANTHROPOLOGIE ECONOMIQUE
Ce deuxième itinéraire de l'évolution économique est peu reconnu et
vulgarisé par les institutions de constitution et de reproduction du savoir
économique. Pourtant, il nous semble être celui qui permet le mieux de
comprendre comment s'imposent logiquement à nous, l'objet et la
méthode de l'Economie sociale, en tant que champs épistémologiques
économie29. Les éléments de base de la modélisation denouveaux de l'
cet itinéraire ont été clairement élaborés par Karl Polanyi ; mais il faut les
rattacher à un travail pionnier fait par Marcel Mauss, non seulement dans
son fameux Essai sur le don, mais aussi dans une production moins
connue, un peu lugubre intitulée: « Unecatégoriedel'esprithumain: la
»30.notion de personne, celle de« moi
Dans cette publication mal connue de ce célèbre auteur, ce dernier met
en évidence le fait que la dynamique sociale est constituée de trois
paramètres de base: des personnes, des choses et des actions. C'est ce
paradigme que nous ajoutons au travail remarquable fait par Polanyi, qui
a formulé la vie économique comme structurée autour de quatre
fonctions31 :
- une fonction de domesticité (D) ;
- une de réciprocité (R) ;
- une fonction de marché (M) ;
- une d'administration (A).
La combinaison de ces deux modèles nous permet d'obtenir le
diagramme ci-après, qui facilite la compréhension de ce qu'est
l'Economie sociale, selon notre représentation intelligible, qui expose la
32logique de chacun des trois cycles économiques qui la composent :
29 (Jacques) Lombard, Introduction à l'ethnologie, Armand Colin, Paris, 1994.
(Jacqueline) Russ, Nouvel abrégé de philosophie, Colin, Paris, 1999,
pp.121126 et 207-210.
30(Marcel) Mauss, Sociologie et anthropologie, op cit, pp.331-362.
31(Karl) Polanyi, La grande transformation. (Aux origines politiques et économiques de
notre temps), Gallimard, Paris, 1983, pp.71-112.
32
Ibid, et (Max) Weber, Histoire économique. (Esquisse d'une théorie universelle de
l'économie et de la société), Gallimard, Paris, 1991, pp.7-27.- Le cycle de la pré- modernité (I) ;
- Le cycle de la modernité (II) ;
- Le cycle de la post- modernité (III).
Tableau 2 : L'évolution historique de l'économie
M A (D - R)
La
postmodernité de
l'économie:
l'Economie
sociale ou 3e Cycle
l'économie
économique
réelle et
personnelle
EconomieEconomie
sociale desociale de
service publicmarché
LA DECONSTRUCTION
2e CycleLa modernité
économiquede
l'économie: A
l'économie
réelle
LA GRANDE
TRANSFORMATION
La pré -
modernité de
er Cycle@ @l'économie: ,
conomiquel'économie
personnelle
Source: l'auteur
341- LE PREMIER CYCLE ECONOMIQUE
Il s'agit de la prémodernité de l'économie, caractérisée par l'économie
personnelle c'est-à-dire une économie où les interactions sociales ont
pour vecteur directeur les personnes, la valeur et l'importance des choses
ou des biens étant diminuées ou voilées. Cette économie est caractérisée
par la prévalence des comportements D et R.
La fonction de domesticité consiste à produire pour soi, pour son
propre usage ou ses propres besoins. Ce principe peut s'appliquer à
l'individu, à un groupe, à une famille ou à un village. Son application
repose sur la possibilité de constitution d'une unité d'être en termes
d'imputation personnelle de l'action, ainsi que sur la perspective d'une
récursivité ou d'une réflexivité de cette action, qui bénéficie à son auteur
ou à d'autres acteurs de son groupe d'appartenance en vertu d'un rapport
social où « les sentiments jouent un rôle de valeurs contre lesquelles
s'échangent biens et services ». La fonction de réciprocité est basée sur
l'existence de l'altérité, la relation à autrui pouvant être accompagnée
d'un échange dans les deux sens, de manière commutative.
L'économie domestique et réciprocitaire a prévalu dans toutes les
sociétés, et deux auteurs en particulier ont révélé analytiquement sa
dimension personnelle ou animiste comme étant sa composante
distinctive. Il s'agit de Branislaw Malinowski et de Marcel Mauss.
Dans Les argonautes du pacifique occidental, Malinowski « décrit un
fait économique appelé Kula, qui est une forme d'échange intertribal de
vaste envergure ». Il précise cette défmition en ces termes:
«Institution extrêmement vaste et compliquée, à la fois par son
étendue géographique et par la multiplicité des démarches qu'elle
implique. Elle unit étroitement un nombre considérable de tribus et elle
englobe toutes sortes d'activités conjuguées qui s'influencent les unes les
autres au point de constituer un tout organique »33.
Dans son Introduction à l'ethnologie, le professeur Jacques Lombard
nous propose cette présentation succincte de cet échange économique qui
met en évidence autant les personnes que les biens:
33 (Branislaw) Malinowski, Les argonautes du pacifique occidental, Gallimard, Paris,
1963.
35«En fait, ce système d'échange (Kula Ring selon le terme
anglosaxon) porte sur deux types principaux de richesses, aux yeux des
intéressés, des colliers appelés Sula va, faits de perles de spondyles
rouges (mollusques bivalves), et des bracelets appelés mwali, composés
aussi de coquillages blancs. Ces deux sortes de biens entrent dans une
catégorie particulière de richesses, dont la valeur n'est pas due
seulement à J'aspect esthétique, mais à leur nature sacrée, car leur
contact apporte des vertus et ils sont censés avoir une force spirituelle.
Ces richesses sont appelées voygu'a, c'est-à-dire qu'elles appartiennent
au groupe de biens les plus précieux. Il faut préciser en effet que, chez
ces populations comme dans la plupart de celles qui ne connaissent pas
de véritable monnaie (avec un étalon monétaire qui a un pouvoir
d'acquisition universel), les biens entrent dans des sphères différentes de
richesse et les échanges ne peuvent intervenir qu'au sein de chacune de
ces sphères. C'est ainsi que les biens de subsistance sont échangées entre
eux et sont exclus de la compétiüon sociale, portant sur des biens de
prestige. Ces derniers sont les plus rares et affectent les rapports sociaux
les plus valorisés, donnant accès aux femmes et aux charges politiques
ou religieuses. Les voygu 'a apparüennent à cette sphère de biens
précieux qu'on échange avec ceux de la même catégorie et non avec des
biens de subsistance. Ils sont portés lors de grandes fêtes ou cérémonies
et n'ont pas d'usage quotidien.
Bracelets et colliers sont échangés par les partenaires, A donnant à B
un bracelet et B lui rendant, immédiatement ou à terme, un collier. Mais
ces richesses circulent d'île en île toujours dans le même sens, les sulava
dans le sens des aiguilles d'une montre, c'est-à-dire de Trobriand vers
Kitava ou Marshall Bennett, les Mwali en sens inverse, c'est-à-dire de
Trobriand vers Amphlett, puis Dobu. Ainsi, 1'homme des Trobriand a
toujours un ou plusieurs coéchangistes à Kitava, par exemple, dont il
reçoit un mwali et un ou plusieurs autres à Vakuta, dont il reçoit un
sula va. Ces parures circulent constamment; elles ne sont conservées par
leur possesseur que temporairement, puis transférées au partenaire
voisin. Nul ne peut les garder plus d'un an ou deux, mais J'échange entre
les partenaires se poursuit toute la vie, si bien que les vaygu 'a circulent
toujours dans la même direction, qu'il ne revient jamais en arrière et
qu'il met de deux à dix ans pour accomplir son circuit ».34
34(Jacques) Lombard, Introduction à J'ethnologie, Armand Colin, Paris, 1994, p.93
36En reprenant les mêmes faits curieux collectés par Malinowski, Mauss
va au-delà de la description et introduit dans la présentation descriptive
de la circulation obligatoire des richesses, une meilleure grille de lecture
et de compréhension de l'échange comme prestation à trois dimensions
(l'obligation de donner- l'obligation de recevoir- l'obligation de
rendre)35. C'est la théorie du don, dont il présente ici la dimension qui
nous intéresse, à savoir l'accolement des personnes aux choses
échangées. Ille dit en ces termes:
« Mais pour le moment, il est net qu'en droit maori, le lien de droit,
lien par les choses, est un lien d'âmes, car la chose elle-même a une âme,
est de J'âme. D'où il s'en suit que présenter quelque chose à quelqu'un
c'est présenter quelque chose de soi. Ensuite, on se rend mieux compte
ainsi de la nature même de l'échange par dons, de tout ce que nous
appelons prestations totales et, parmi celles-ci, «Potlatch ». On
comprend clairement et logiquement, dans ce système d'idées, qu'il faille
rendre à autrui ce qui est en réalité parcelle de sa nature et substance ;
car accepter quelque chose de quelqu'un, c'est accepter quelque chose
de son essence spirituelle, de son âme; la conservation de cette chose
serait dangereuse et mortelle et cela non pas simplement parce qu'elle
serait illicite, mais aussi parce que cette chose qui vient de la personne,
non seulement moralement, mais physiquement et spirituellement, cette
essence, cette nourriture, ces biens meubles ou immeubles, ces femmes
ou ces descendants, ces rites ou ces communions, donnent prise magique
et religieuse sur vous. Enfin, cette chose donnée n'est pas chose inerte.
Animée, souvent individualisée, elle tend à rentrer dans ce que Hertz
appelait son « foyer d'origine» ou à produire,four le clan et le sol dont
elle est issue, un équivalent qui la remplace ».3
On a parfois présenté cette anthropologie économique comme étant
une dimension caractéristique des sociétés anciennes non européennes.
En réalité même, l'Europe prémoderne a connu cette économie
personnelle, qui s'est intensément pratiquée au Moyen-âge, dans les
structures féodales. Jacques Brasseul nous décrit ainsi le système féodal:
35Sur le saut qualitatif qui existe entre le travail de Malinowski et celui de Mauss, cf
Introduction de Claude Lévy-Strauss à l'œuvre de Marcel Mauss, op cit.
36(Marcel) Mauss, Sociologie et anthropologie, op. cit, pp.160-161 (Théorie générale
de l'obligation).
37« Le système féodal tout entier repose sur une structure hiérarchique
où chacun, du roijusqu'au dernier des serfs, a une place et une fonction
bien déterminées et des rapports avec les autres bien spécifiés dans le
cadre vassalité/suzeraineté. C'est un «arrangement de la société basé
sur un contrat de réciprocité explicite ou implicite»
En échange de sa fidélité, le vassal ou le tenancier reçoit du seigneur
J'investiture d'un fief (pour le premier) ou d'un lot de terre ou tenure
(pour le second). Celui qui reçoit J'investiture devient « J'homme» de
son suzerain, il lui rend hommage. Le statut de chacun est déterminé par
sa position vis-à-vis de la terre.
Seigneur investiture du fief ou de la tenure vassal
Ou Suzerain- m fidélitém m ou tenancier
Délaissons les rapports de chevalerie entre vassaux et suzerains pour
nous intéresser aux rapports de production, c'est-à-dire aux rapports
entre le seigneur et le tenancier. La fidélité implique un certain nombre
d'obligations pour ce dernier, dont la plus importante est la production
de nourriture pour le seigneur, mais aussi d'autres redevances en
espèce, en nature, en travail des corvées. L'investiture implique de son
côté que le seigneur accorde sa protection au tenancier, mais aussi aux
bourgeois dans les villes qu'il contrôle et au marchand de passage. Il
assure également la justice, l'administration, l'entretien des équipements
et des infrastructures (routes, ponts, ports, etc.) Autrement dit, le contrat
féodal implique essentiellement un échange de biens ou de finances
contre la sécurité et J'ordre. Les tenanciers, vilains ou serfs, sont là pour
produire, tandis que les seigneurs se spécialisent dans les activités
guerrières: «guerriers et paysans» sont les deux ordres principaux
avec le clergé, les citadins (artisans, commerçants et autres bourgeois)
37
venant seulement après ».
Cette description de la société réciprocitaire féodale est confIrmée par
une autre analyse proposée par Olivier Nay en ces termes:
« L'organisation féodale repose sur les liens mutuels établis entre le
seigneur féodal (senior) et ses vassaux (vassi). Ces liens sont organisés
autour de la concession de la terre qui joue un rôle fondamental: c'est
en effet l'attribution d'un fief (feodum) par le seigneur à son vassal qui
37(Jacques) Brasseul, Histoire des faits économiques et sociaux. Tome l (De J'Antiquité
à la Révolution industrielle), Armand Colin, Paris, 2001, pp.96-97.
38forge le lien de dépendance. La particularité du système est que
l'attribution de la propriété est partagée entre deux personnes de rang
inégal, entre le seigneur qui est le propriétaire et le vassal qui n'en a que
la jouissance. L'attribution du fief (le «vasselage ») crée une
dépendance réciproque: le seigneur accorde sa protection, son aide et
sa justice à son vassal qui, en échange lui apporte son soutien militaire
(auxilium), ses conseils (consilium) ainsi que certaines aides pécuniaires.
Le seigneur exerce sa pleine autorité sur le territoire,. il ne doit
d'obligations extérieures que s'il est lui-même le vassal d'un autre
seigneur. Le vassal lui est assujetti, mais il conserve sa condition
d'homme libre (ce qui le distingue du ser/). Leurs liens sont donc établis
sur un engagement mutuel et, même s'ils sont fortement hiérarchisés,
entraînent des obligations respectives auxquelles le seigneur n'échappe
38
pas ».
11-LE DEUXIEME CYCLE ECONOMIQUE
C'est le cycle de la modernité caractérisé par l'avènement d'une
économie réelle, c'est-à-dire une économie où les interactions sociales
ont pour vecteur directeur les biens, la valeur et l'importance des
personnes étant diminuées ou voilées. Cette économie est caractérisée par
l'émergence des phénomènes M et A et elle a eu en Europe occidentale,
son champ parfait de réalisation, de telle sorte que cette ère de
civilisation peut être considérée comme fournissant un idéal-type de
l'avènement de la modernité dont nous parlons.
16èmeEn Europe occidentale, le marché (M) se constitue à partir du
siècle comme espace autonome par rapport à la société, et de son
fonctionnement sont évacués tous les affects, l'impulsion des échanges
étant produite par une mystérieuse main invisible qui constitue par
ellemême un aveu de l'imperfection de cette dynamique auto-régulatrice. La
domesticité et la réciprocité comme expression de soi sont évacuées de
l'interaction économique. Cette modélisation a placé au cœur de son jeu,
un acteur frigide et froid qui a été appelé homo oeconomicus, résidu
squelettique et insensible de l'être humain réel promu au rang d'agent
économique par la modernité. Ce modèle a produit des individus
interchangeables, puisque dotés tous d'une propriété unique, d'une
rationalité identique et absolue, parce qu'indépendante de toute
38 (Olivier) Nay, Histoire des idées politiques, Annand Colin, Paris, 2004, p.80.
39contrainte sociale. Cet idéal-type minimise en conséquence l'importance
du vécu de l'acteur dans l'échange économique, dont le contexte culturel
constitue un invariant ou un élément environnant sans influence sensible.
A l'opposé de cet homo oeconomicus, l'économie pré-moderne avait
construit le modèle de l'homo sociologicus, doté d'une rationalité
relative et limitée, dépendant des caractéristiques sociales de l'acteur, de
ses croyances, bref de sa subjectivité, telle que nous l'avons mise en
évidence dans les écrits de Malinowski et Mauss. Cette subjectivité
faisait que les agents économiques étaient différents les uns des autres, et
leurs comportements étaient non seulement incertains, mais aussi
essentiellement complexes parce qu'équilibrés par des valeurs ou des
représentations particulières de la réalité.39
A cette lecture libérale du passage de la prémodernité à la modernité,
nous ajoutons une interprétation marxiste de glissement de la société
primitive à la société capitaliste. C'est à Pierre Clastres que nous
emprunterons une description de cette transition, qui est par ailleurs
néomarxiste et gramscienne compte tenu de la valeur accrue accordée au
politique. Pierre Clastres a écrit ce qui suit:
« Dans la société primitive, société par essence égalitaire, les hommes
sont maîtres de leur activité, maîtres de la circulation des produits de
cette activité; ils n'agissent que pour eux-mêmes, quand bien même la
loi d'échange des biens médiatise le rapport direct de J'homme à son
produit. Tout est bouleversé, par conséquent, lorsque l'activité de
production est détournée de son but initial, lorsque, au lieu de produire
seulement pour lui-même, I 'homme primitif produit aussi pour les autres,
sans échange et sans réciprocité. C'est alors que J'on peut parler de
travail: quand la règle égalitaire d'échange cesse de constituer le
«code civil» de la société, quand l'activité de production vise à
satisfaire les besoins des autres, à la règle échangiste se substitue
la terreur de la dette. C'est bien là en effet qu'elle s'inscrit, la différence
entre le Sauvage amazonien et l'Indien de l'empire inca. Le premier
39
(Raymond) Boudon et (François) Bourricaud, Dictionnaire critique de la sociologie,
PUF, Paris, 1982, pp.479-487. D'une manière générale, en sociologie on distingue deux
approches principales qui s'opposent, la première manifestant une proximité poussée
avec la perception de Durkheim, et la deuxième étant plus fidèle à Max Weber. Sur
cette opposition, se rapporter à Guy Rocher, Introduction générale à la sociologie.
Tome I (L'action sociale), HMH, Paris, 1968.
40produit en somme pour vivre, tandis que le second travaille, en plus,
pour faire vivre les autres, ceux qui ne travaillent pas, les maîtres qui lui
disent: il faut payer ce que tu nous dois, il faut éternellement rembourser
ta dette à notre égard. Quand, dans la société primitive, l'économique se
laisse repérer comme champ autonome et défini, quand l'activité de
production devient travail aliéné, comptabilisé et imposé par ceux qui
vontjouir des fruits de ce travail, c'est que la société n'est plus primitive,
c'est qu'elle est devenue une société divisée en dominants et dominés, en
maîtres et sujets, c'est qu'elle a cessé d'exorciser ce qui est destiné à la
tuer: le pouvoir et le respect du pouvoir.. La division majeure de la
société, celle qui fonde toutes les autres, y compris sans doute la division
du travail, c'est la grande coupure poliûque entre le détenteur de la
force, qu'elle soit guerrière ou religieuse, et les assujettis à cette force.
La relation politique de pouvoir fonde la relation économique
d'exploitaûon. Avant d'être économique, l'aliénaûon est politique, le
pouvoir est avant le travail, l'économique est une dérive du
».40l'émergence de l'Etat détermine l'apparition des classes
On retrouve chez les marxistes une prémodernité économique fondée
sur des prestations sans recherche d'accumulation, alors que la modernité
économique marxiste est basée sur une logique d'exploitation ou
d'extorsion qui ne peut fonctionner que si la relation inégalitaire qui la
sous-tend est garantie politiquement c'est-à-dire par un facteur extérieur
à l'économie. Dans l'ère de la modernité, le travail pour autrui
c'est-àdire sans échange et sans réciprocité, apparaît comme un processus
d'instrumentalisation et de soumission du producteur à qui on enlève
d'abord ce qui le valorisait et lui garantissait sa sécurité: c'est l'égalité
qui peut être considérée comme source de son humanité.
Quant à l'administration (A), elle est consubstantielle à l'Etat, et elle
repose sur un même mécanisme de simplification. Pendant tout le
Moyen-âge, les affaires publiques et privées se gèrent dans des cadres
sociaux qui ne s'harmonisent ni ne se concordent, et cette confusion peut
être bien perçue à travers la description ci-après que Michel Miaille fait
de l'espace médiéval:
« Ce qui caractérise l'espace médiéval, c'est son hétérogénéité: les
découpages sont multiples dans leur objet et leurs fonctions tout autant
40 (Pierre) Clastres, La société contre l'Etat, Minuit, Paris, 1974, pp.168-169.
41qu'incertains dans leurs limites. Les circonscriptions administratives,
militaires, ecclésiastiques, judiciaires, etc., ne se recoupent pas, et cela
donne lieu à d'incessants conflits de compétence et d'autorité pendant
tout l'Ancien Régime. Mais, de plus, ces découpages ne se situent pas au
« même niveau» : ils n'intègrent pas les individus de la même façon, car
ils n'obéissent pas à une logique unique,. ainsi celle de la centralisation.
Bien au contraire, le leg de 1'histoire les a juxtaposés souvent, de
manière plus ou moins heureuse. Ils font ainsi partie des obstacles
objectifs qui se dressent à l'établissement d'un pouvoir réellement
totalitaire. Chaque« territoire» joint à la couronne ou annexé conserve,
on le sait, ses privilèges et ses particularismes.
C'est bien cette mosaïque de droits et de niveaux que la société
capitaliste en France va démanteler et totalement recomposer sous la
figure de J'unité nationale centralisée. Quant à l'espace, cette action va
se traduire par 1'homogénéisation des territoires en un territoire unique,
structuré en étoile autour de la capitale et enserrant dans ses majJJes les
mêmes divisions administratives de Calais à Perpignan et de Brest à
Strasbourg. Ce qui est nouveau, c'est le passafe du multiple à J'un, de la
multiplicité d'espaces à l'unité territoriale».4
La grande victoire politique et administrative de la modernité
européenne est d'avoir détruit l'hétérogénéité, et d'avoir inventé une
simplification du rapport à l'Etat, par la mise en place d'un système
bipolaire centralisé. Ce système a d'abord comme premier pôle de
pouvoir l'Etat, siège unique d'une puissance dominante mais désincarnée
à travers un processus d'institutionnalisation qui en fait une simple
représentation titulaire d'un droit de commandement que la société lui
impute par un artifice juridique appelé personnalité morale. Le deuxième
pôle de pouvoir est l'individu, lui aussi sujet de droit, libre parce que
autonome et affranchi de sujétions vis-à-vis de tout corps intermédiaire,
dans ses rapports au pouvoir qui ont façonné sa vie publique et privée
dans le monde féodal; ce dernier s'est transformé pour céder la place à
un système de rapports institutionnels, où l'Etat et les individus
n'apparaissent que comme sujets de droit, avec cet élément spécifique
qu'est la démocratie, qui rend principalement l'individu architecte
41 (Michel) Miaille, L'Etat du droit. (Introduction à une critique du droit
constitutionnel), Presses universitaires de Grenoble, 1978, pp.18l-182. A ce sujet lire
aussi (Olivier) Nay, Histoire des idées politiques, op cit, pp.78-80.
42permanent de l'Etat, dont il ne peut pas craindre une crOIssance non
contrôlée des prérogatives.
Dans ce modèle, l'administration apparaît comme une nécessité
ontologique, permettant de manifester l'espace étatique, et de faire
prévaloir l'intérêt général dans lequel se reconnaissent légitimement les
individus; et les contraintes qu'elle impose sont la contrepartie normale
de ses bienfaits. Cet équilibre est parfaitement bien exprimé par Hegel,
en ces termes:
« En face des sphères du droit privé et de l'intérêt particulier, de la
famille et de la société civile, l'Etat est d'une part, une nécessité externe
et une puissance plus élevée, à sa nature sont subordonnés leurs lois et
leurs intérêts qui en dépendent; mais, d'autre part, il est leur but
imminent et a sa force dans l'unité de son but universel et les intérêts
particuliers de l'individu, unité qui s'exprime dans le fait qu'ils ont des
devoirs envers lui dans la mesure où ils ont en même temps des
droits ».42
L'avènement du marché (M) et de l'administration (A) procède
effectivement en Europe, d'une grande mutation de tout l'édifice social.
Mais il s'agit d'une grande transformation accoucheuse d'une modernité
qui a reçu deux interprétations:
- D'abord, une interprétation libérale, qui n'établit pas un lien direct
entre l'occurrence presque simultanée de M et de A, et qui
autonomise la constitution historique de M.
- Ensuite, une interprétation marxiste et néo-marxiste qui a plusieurs
schémas explicatifs, mais qui établissent tous une relation de
corrélation entre ces deux innovations, en accordant une antériorité
plus ou moins grande à M.
Nous adhérons à la deuxième interprétation, dont nous proposons une
lecture des faits réalisée par le professeur Miaille, qui a écrit ceci:
« Ce n'est pas un hasard si la notion de nation apparaît à la fin du
Moyen-âge, c'est-à-dire au moment où les rapports capitalistes font leur
apparition sous la forme du capitalisme marchand. Par la suite,
(capitalisme financier, puis industriel), la nation prendra une
42(Friedrich) Hegel, Principes de la philosophie du droit, Gallimard, Paris, 1968, p.261.
43consistance de plus en plus forte, pour devenir réalité « évidente» à la
fin du XVIIlè siècle et pendant tout le XIXè.
Reste à expliquer pourquoi la nation, en sa forme moderne, est un
produit des nouveaux rapports sociaux de production de la vie sociale.
La société féodale, très décentralisée, a un horizon économique, mais
également social et politique borné par la seigneurie. Le niveau des
forces productives et la faiblesse des échanges font qu'il ny a pas
nécessité de penser une unité politico-sociale qui engloberait les diverses
seigneuries, dans un ensemble cohérent. Les liens entre les seigneurs
sont uniquement des liens personnels d'allégeance, le vassal se
reconnaissant tel vis-à-vis d'un suzerain sans que cela emporte une
quelconque assimilation/intégration de son territoire à celui de son
suzerain. La notion de nation est donc inconnue parce qu'inutile.
Il en va tout autrement à partir de J'extension des nouveaux rapports
de production soumis au capital. En effet, dans une telle hypothèse, la
multiplication des échanges entraîne une plus grande unité, au moins une
plus grande complémentarité économique entre des zones autrefois
relativement autonomes. Ces échanges, limités d'abord dans le temps et
dans l'espace (les grandes foires), deviennent de plus en plus nombreux
et stables. Ils donnent donc alors à J'espace soumis à ces nouveaux
rapports une homogénéité qui se traduit, idéologiquement, par la notion
de nation. La nation, c'est, en simplifiant, la figure idéalisée du marché
économique. Il se crée un marché (<< national ») dont la bourgeoisie est
J'agent. C'est donc elle qui va porter la revendication de J'existence
d'une nation. Aucune surprise alors à comprendre qu'en 1789 cette
bourgeoisie enfin dominante économiquement demandera la création de
la nation française au-dessus des débris des divisions féodales. Et nous
comprenons sans difficulté qu'un des premiers actes de cette bourgeoisie
révolutionnaire sera d'unifier le territoire par J'abolition des barrières
douanières intérieures, l'adoption de systèmes de mesures uniques,
».43J'adoption d'une langue « nationale
Mais la victoire de l'économie de marché triomphante au 18è et 19è
siècles « n'a pas tenu ses promesses de bonheur universel ». L'exaltation
43 (Michel) Miaille, L'Etat du droit. (Introduction à une critique du droit
constitutionnel), Presses universitaires de Grenoble, 1978, pp.175-176. A ce sujet lire
aussi (Olivier) Nay, Histoire des idées politiques, op. cit, pp.78-80.
44théorique de l'auto-régulation n'a pas coïncidé avec la réalité d'une
société réconciliée avec elle-même, bienfaisante pour toutes ses
composantes. Le libéralisme a plutôt enfanté des formes modernes
d'esclavage et produit une division de l'espace social en classes
rudement antagonistes, un spectacle effrayant qui annonçait à grands cris
la fin de la modernité par un bouleversement dont la description divisait
cependant les penseurs. Et la modernité n'a pu s'ouvrir au 20è siècle que
grâce à des ajustements et des concessions internes qui ont eu pour
couronnement théorique le compromis keynésien.
A la régulation endogène du marché, le libéralisme a ajouté la
possibilité d'une régulation économique extérieure venant des pouvoirs
publics, nécessaire pour conjurer les risques de perturbations graves liés à
une expansion incontrôlée de l'espace marchand. En infléchissant et en
corrigeant les limites de la neutralité de l'Etat, un nouveau discours a
promu une intervention publique à travers une fiscalité de transferts, des
redistributions assurant une protection sociale et un entreprenariat public
qui ont donné à la modernité la vigueur dont elle avait besoin pour
reculer dans le temps, l'horizon de ses impasses.
Notre intérêt n'est cependant de pas de pondérer l'importance de M
par rapport à A, ou bien d'établir toutes les complexités liant l'un et
l'autre champ systémique de la grande transformation accoucheuse de la
modernité. Notre souci est de montrer que la modernité a, par la
dépersonnalisation et la désincarnation des acteurs du marché et ceux de
l'administration, produit une économie réelle couplée d'une
administration dont l'interlocuteur, l'usager du service public, a été
confiné à une situation juridique (ensemble de droits et obligations)44.
Ces modèles, simplifiés et neutralisés culturellement avec pour acteur de
référence l'homo oeconomicus et l'homo institutionnalis, sont devenus
des instruments d'une modernisation universelle, par un transfert de
gouvernance, qui n'a eu pour obstacle provisoire que la division
conjoncturelle du monde en deux blocs idéologiquement antagonistes,
l'un valorisant isolément le marché et l'autre accordant à l'administration
des finalités sans liens avec le marché. Et la conclusion de cette
polémique, par la fin de la guerre froide, a historiquement débouché sur
44(Jean Dubois) de Gaudusson, L'usager du service public administratif, LGDJ, Paris,
1974.
(Alain Serge) Mescheriakoff, Droit des services publics, PUF, Paris, 1997.
45la victoire d'un camp sur un autre, ainsi que le veut le discours de
l'opinion publique. Mais conceptuellement, le modèle sur lequel repose
notre analyse n'aboutit pas à une conclusion de même nature. Il conduit
plutôt à un troisième cycle économique dont la complexité met en doute
l'idée d'une victoire du marché sur l'administration.
111-LE TROISIEME CYCLE ECONOMIQUE
Le troisième cycle économique a été obtenu par la déconstruction du
deuxième cycle.45 L'absoluité de la modernité a été remise en cause par
un courant de pensée d'ampleur générale, qui s'est donné pour ambition
de restituer à la réalité, ce que la modernité lui avait renié ou escamoté. Il
s'agit du post-modernisme. En effet, le post-modernisme reproche au
modernisme d'avoir appauvri la réalité, en évacuant de sa manifestation
tout ce qui n'était pas conforme à la raison définie comme condition et
possibilité d'universalisation de la vérité sociale à travers la constitution
de références communes. Pour réussir cette fabrication, il fallait opérer
une coupure entre l'homme et la culture, et construire la vérité sociale sur
des données impersonnalisées, donc universalisables46.
C'est sur ces considérations que se sont bâties les sciences sociales
modernes dans leurs efforts à simuler les sciences de la nature. La
critique virulente des post-modernes est élaborée sur ce fait que les
45(Jacques) Derrida, La voix et le phénomène, PUF, Paris, 1967
(Hassan) Zoual, Du rôle des croyances dans le développement économique,
L'Harmattan, Paris, 2002.
46(Joël) Roman, Chroniques des idées contemporaines, Bréal, Paris, 2000, pp.17-317.
(Edgar) Morin, La méthode. (Tomes L II et III), Seuil, Paris, 1977, 1980 et 1986.
Ibid, Pour sorür du XXè siècle, Fernand Nathan, Paris, 1981.
(Dominique) Bourdin et autres, 100 fiches de culture générale. (Histoire de la
pensée), Bréal, Paris, 2006, pp.322- 335.
(Jean- François) Léotard, La condition postmodeme, Ed. de Minuit, Paris, 1979.
(René) Guenon, La crise du monde modeme, Gallimard, Paris, 1973.
(Jean-Marc) Ela, Innovations sociales et renaissance de J'Afrique Noire. (Les défis
du monde d'en bas), L'Harmattan, Paris, 1988, pp.61-66; pp.44-47; pp.188-194.
Ibid, Afrique: l'irruption des pauvres. (Société contre ingérence, pouvoir et argent),
L'Harmattan, Paris, 1994, pp.1l6 à 122 ; pp.146-156.
(Alain) Touraine, Production de la société, Seuil, Paris, 1973.
Ibid, Le retour de J'acteur, Fayard, Paris, 1984.
(Michel) Crozier et (Erhard) Friedberg, L'acteur et le système, Seuil, Paris, 1981
pp.278-304.
(Daniel-Louis) Seiler, La méthode comparaüve en science politique, Armand Colin,
Paris, 2004, pp.57-66.
46