Mondes en mutation dans un système en crise

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Français
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Ce livre expose les conséquences de l'implosion de l'Union soviétique, les causes du déclin relatif de l'Europe et des Etats-Unis et la marche accélérée des pays émergents pour s'assurer une première place dans l'économie réelle. Les problèmes d'alimentation, de santé, d'éducation et d'emploi du monde dit "en développement" sont analysés. La remise sur pied de l'économie mondiale ne pourra se faire qu'en privilégiant le développement durable et en retrouvant les bases saines d'une économie réelle.

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Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 40
EAN13 9782296473263
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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MONDES EN MUTATION
DANS UN SYSTEME EN CRISE
















Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud,
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage,exclusion, globalisation… Jamais les «questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection «Questions
Contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à
tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser
autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes
à la réflexion collective.


Derniers ouvrages parus

e
Bernard LAVARINI,La Grande Muraille nucléaire du III
millénaire, Plaidoyer pour un bouclier antimissiles européen,
2011.
Arnaud KABA,:Le commerce équitable face aux réalités locales
l’exemple d’une plantation de Darjeeling, 2011.
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Marieke LOUIS,L’OIT et l’Agenda du travail décent, un exemple
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Julien GARGANI,Voyage aux marges du savoir. Ethno-sociologie de la
connaissance, 2011.
Stanislas R. BALEKE,Une pédagogie pour le développement
social, 2011.

Jean Rivière





MONDES EN MUTATION
DANS UN SYSTEME EN CRISE














Du même auteur

W.D.Howells, pionnier et coordinateur du mouvement réaliste
américain (1837-1920),Atelier de publication des thèses,Lille :
1972.

Le monde des affaires aux Etats-Unis,Paris : Armand Colin, 1973.

Les Etats-Unis à l’horizon de la troisième révolution industrielle,
Presses Universitaires de Nancy, 1986.

Le système économique américain: emprise et entreprise,Presses
universitaires de Nancy, 1988. Seconde édition en 1991.

Enfance suspendue, jeunesse confisquée, essai historique,Paris :
Editions Thélès, 2007.












© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55379-8
EAN : 9782296553798

SOMMAIRE

Dans l’œil de trois cyclones : inance, émergence, nuisances

Le monde va changer de base

Imprévue, mais prévisible : la crise est là

Pays émergents : les clefs de notre avenir

7

11

37

79

Pays émergents, pays en développement : un destin commun109

Où va notre planète… et nous avec ?

Copenhague 2009 : quand la petite sirène
prendra-t-elle l’eau ?

Et demain ?

Table des matières

143

197

209

245

DANS L’ŒIL DE TROIS CYCLONES
FINANCE, ÉMERGENCE, NUISANCES

Le premier cyclone dans lequel nous sommes entrés à l’automne
2008, en ayant fermé les yeux sur les signes évidents qui l’annonçaient,
a fait s’écrouler en quelques jours le fragile château de cartes d’un
système inancier et boursier, au fur et à mesure que s’ouvraient les
places inancières de Tokyo à Wall Street. Une bulle éclatait qui avait
vu la masse monétaire mondiale enler de 12 000 milliards de dollars
en 1980 à 200 000 milliards en 2008, soit près de trois fois le PIB
mondial. Les lux de capitaux d’un pays à l’autre avaient augmenté
chaque année d’un pourcentage cumulé à deux chifres, passant de
1 100 milliards de dollars en 1990 à 11 000 milliards en 2008. Tous
les Etats se trouvaient ainsi, aussi bien pour les dettes privées que
pour leurs emprunts,à la merci de lux inanciers souvent diiciles à
identiier et qu’ils ne pouvaient contrôler. Ensuite, dans un contexte
de pure spéculation, il s’échangeait et s’échange toujours chaque
jour environ 4 000 milliards de dollars qui contribuent à afaiblir,
conforter ou ruiner les monnaies nationales. Enin, la « titrisation »
(conversion en valeurs inancières) de la dette privée (crise des
subprimes) avait mis sur le marché, sans que le public les repérât, des
« valeurs pourries », comme si on avait mis un peu de cyanure dans
du chocolat. La sphère inancière une fois écroulée, il ne restait plus
qu’à mettre en place de toute urgence un plan de sauvetage, tous les
gouvernements passant ainsi d’un libéralisme débridé à un apparent
keynésianisme massif. On sauva ainsi l’essentiel du système inancier,
mais cela n’empêcha pas la propagation du mal à l’économie réelle

7

et au tissu social. En augmentant l’endettement public, le sauvetage
contribua à approfondir la dette, en particulier celle des Etats, et à
rendre la reprise réelle de l’économie plus aléatoire. Le monde en
développement voyait, quant à lui, le nombre de ses mal nourris
passer de 850 millions à un milliard. On se serrait la ceinture dans
le monde développé, on mangeait de moins en moins à sa faim
ailleurs.
Un second cyclone, en apparence bénéique, allait, au moins
provisoirement, déconnecter une partie du monde de ce cycle
infernal : les pays émergents, Chine, Inde et Brésil, ont tenu bon et
vite retrouvé des taux de croissance annuels proches de deux chifres.
Ils devaient leur position avantageuse, en Asie en particulier, au fait
qu’ils avaient réagi de façon sensée à la crise inancière qu’ils avaient
subie en 1997-98 : au lieu d’ouvrir leur économie à l’ultralibéralisme,
ils avait compté sur l’Etat pour remettre le système en ordre,
éponger leurs dettes et accumuler quelques surplus qui leur servent
aujourd’hui. Problème : la récession du monde développé, dont ils
subissent partiellement les conséquences, n’allait-t-elle pas freiner
leur dynamisme ? Nous leur avons emprunté, surtout les
EtatsUnis, sans compter et s’ils devaient vendre un jour leurs emprunts
étrangers, la panique boursière et inancière serait extrême. La
Chine est l’élément le plus essentiel au maintien de l’équilibre
général, car une surcapacité dans la production et les investissements
industriels, une spéculation immobilière née du désir des classes
moyennes chinoises d’acquérir un logement, un renchérissement de
l’énergie et des matières premières et une inlation qui rognerait les
revenus vitaux des plus pauvres pourraient mener à une instabilité
mondiale majeure. En plus, très légitimement, les salariés chinois
revendiquent davantage et les augmentations de revenus qu’ils
obtiendront pèseront sur les coûts de revient et sur les prix et
propageront à la longue un malaise social diicile à maîtriser. En
fait, Chine, Inde et Brésil par leur dynamisme annoncent la in
de trois siècles de domination occidentale de la Renaissance à la
Révolution industrielle et de deux siècles de contrôle par le Nord
de l’économie mondiale. Les pays émergents ont certes leur élan
propre, mais toute crise majeure chez eux afecterait nécessairement
le reste du monde.

8

Ce sont ces deux siècles d’expansion sans partage et sans retenue
qui nous ont mis dans l’œil du troisième cyclone, celui qui, jour
après jour, s’attaque à notre environnement, multiplie les nuisances
les plus diverses et nous oblige à repenser notre façon de produire,
de consommer et de vivre. De même que nous n’avons pas voulu
voir qu’il existait des limites à la inanciarisation débridée de notre
économie, qui nous éloigne de plus en plus de la réalité tangible des
contraintes de production et de consommation, de même nous ne
nous sommes pas rendu compte que nous ne disposions que d’une
seule planète dont les quatre éléments constitutifs (eau, air, terre
et feu sous la forme d’énergie) pouvaient se raréier et se polluer,
réchaufant inexorablement notre univers et y rendant la vie plus
précaire. Au moment où l’économie inancière s’écroule, où les
nations émergentes font entendre et, pourquoi pas, prévaloir leur
point de vue (car leur pouvoir réel se mesure au fait qu’elles ne
veulent pas s’intégrer à l’ordre en déclin du monde développé), le déi
écologique ajoute à la complexité de tous les problèmes. Il s’inscrit
dans l’urgence, c’est sûr, mais nous ne pouvons pas forcément la
mesurer exactement et il faudra prendre des décisions internationales
(comme le nuage de Tchernobyl les nuisances ne connaissent pas de
frontières) et demander à la majorité des habitants de notre planète
de réparer les pots que le monde développé a cassés. N’oublions pas
cependant que depuis 1945 jamais notre monde n’a fait autant de
progrès avec une augmentation de 20 ans environ de l’espérance de
vie moyenne, mais cette courbe pourrait se briser et l’épidémie de
sida en Afrique subsaharienne le prouve déjà. Notre point de vue ne
sera donc jamais nostalgique d’un ordre ancien qui était forcément
injuste.
Ainsi donc à un moment où nous avons encore besoin, suivant
la formule de Marx, de « transformer le monde », parce qu’il est
loin d’être parfait, il nous faudra aussi, en suivant Arthur Rimbaud,
« changer la vie » pour sauver notre planète et nous avec. Tel Ulysse,
il nous faudra éviter le Charybde de la fuite en avant et le Scylla de
l’immobilisme, tout en résistant aux sirènes qui nous ramèneraient
vers les vieilles lunes de l’ultralibéralisme, lequel a prouvé sa
malfaisance. Il nous faudra refonder notre système sur un projet
politique et économique ou il sombrera sous nos yeux.

9

Apurer les comptes démentiels des dettes publiques et privées,
maintenir et rationaliser la production et intégrer les problèmes
écologiques dans nos équations pour faire de leur résolution une
nouvelle forme de croissance : telles sont les trois gageures auxquelles
nous devons faire face. Il nous faut montrer auparavant comment,
au cours des 60 dernières années, le pouvoir et la puissance réels
sont passés, petit à petit, d’un Occident qui s’est empêtré dans
des conlits sans in et un interventionnisme, sans foi ni loi le plus
souvent. Il a ainsi perdu sa compétitivité sur une Asie qui, après
un intervalle de deux siècles, renoue avec l’eicacité économique
et découvre son inluence politique. L’Union soviétique, de son
côté, usée par l’immobilisme politique et économique, plombée
par des dépenses militaires contreproductives et l’aventurisme en
Afghanistan, allait se briser et perdre même les territoires conquis
par la Russie tsariste.

10

LE MONDE VA CHANGER DE BASE

Les Etats-Unis, vainqueurs tous azimuts

Jamais dans l’histoire de l’humanité aucune nation ne s’est
trouvée dans la position hégémonique des Etats-Unis en 1945.
Leur économie représentait 40 % de la production mondiale, leurs
armées avaient mené une double ofensive victorieuse en Europe
et en Asie. Le largage de deux bombes atomiques début août 1945
sur Hiroshima et Nagasaki avait eu un double efet : éviter un
débarquement sanglant au Japon et avertir l’URSS, victorieuse mais
exsangue, qu’ils possédaient l’arme absolue. L’Union soviétique
releva le déi et devint une puissance atomique militaire dès 1949,
c’est-à-dire un pays intouchable dans son intégrité physique. Suivant
l’expression de Raymond Aron, ce nouvel équilibre « rendait la
guerre impossible et la paix improbable ». De 1945 à 1991, jamais
les armées des deux pays ne se sont afrontées. Le seul épisode
limite fut celui des fusées soviétiques à Cuba en octobre 1962 (que
Fidel Castro vieillissant critique aujourd’hui) où l’Union soviétique
se ravisa rapidement. Khrouchtchev perdit la face et ses pairs le
congédièrent sèchement en octobre 1964.
Dansson discours de Fulton, Churchill avait, dès 1946,
dénoncé la construction d’un « rideau de fer » coupant l’Europe en
deux. L’URSS, en fait, ne faisait que respecter l’accord tacite passé
entre Staline et Churchill à Yalta en 1945 qui laissait la Grèce à
l’Occident et le reste de l’Europe de l’Est à l’Union soviétique. Cette
dernière ne réagit pas militairement à la sécession titiste de 1948, se

11

contentant de durcir la répression politique dans son camp. Certes
les Soviétiques testèrent les Alliés à Berlin, qui fut sauvé par un pont
aérien de juin 1948 à septembre 1949. On ne fut cependant jamais
au bord de l’afrontement armé.

Contenir les Soviétiques

A partir de 1949, les Américains mettent au point une
politique de « containment » (endiguement) pour enserrer l’Union
soviétique dans un corset d’alliances tous azimuts. L’OTAN (1949)
comprend essentiellement des Européens,en plus des Etats-Unis,
du Canada et de la Turquie. Le pacte de Bagdad, puis le CENTO
(1955) comprennent la Turquie, le Pakistan, l’Iran, l’Irak et la
Grande-Bretagne, mais, après la chute de la monarchie irakienne
en 1958, le siège est transféré en Turquie et les accords deviennent
bilatéraux. L’ANZUS (1951), signé entre l’Australie, la
NouvelleZélande et les Etats-Unis, assure la cohésion de l’aire Paciique.
Le SEATO (1954), constitué peu après la chute de Dien Bien
Phu, comprend la France, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, le
Pakistan, les Philippines, l’Australie et la haïlande. Son but est de
contrer l’avance communiste en Asie du Sud et de préserver le reste
d’inluence américaine dans la région. L’Organization of American
States (1948) rassemble, elle, les 21 Etats indépendants d’Amérique
latine et des Caraïbes et étend la doctrine Monroe à tous ces Etats
qui ont l’obligation d’intervenir au cas où l’un d’entre eux serait
menacé, sans restreindre pour autant le droit qu’ont les Etats-Unis
d’intervenir unilatéralement, comme c’était leur habitude. Ainsi
pensait-on avoir contenu l’expansionnisme soviétique.
Les Etats-Unis doivent renoncer déinitivement à leur image
d’une colonie qui s’était libérée de la mère patrie, ce qui leur donnait
une certaine aura dans le tiers-monde. Dans toutes ces alliances,
en efet, ils ont pour partenaires des puissances encore coloniales
(Grande-Bretagne, France, Pays-Bas, Portugal) ou des régimes
dictatoriaux (au Proche-Orient, en Asie du Sud-est et en Amérique
latine).

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La « perte » de la Chine

On ne saurait sous-estimer le coup de massue que constitua
pour les Etats-Unis la « perte » de la Chine après la victoire de Mao
en octobre 1949. On se hâta de sauver les meubles en transformant
Taïwan en dernier refuge des nationalistes défaits.
L’imaginaire américain a longtemps opposé le bon Chinois
au méchant Japonais, comme le prouvent le succès des romans
de Pearl Buck (prix Nobel de littérature 1938) et le prestige des
missionnaires américains en Chine où pourrait s’acclimater,
pensaiton, une civilisation occidentale en osmose avec une sagesse orientale
séculaire.
Sur le plan intérieur, la « perte » de la Chine et la possession
par les Soviétiques de la bombe atomique provoquent une réaction
hystérique contre ceux qui auraient pu aider les Soviétiques. Le
maccarthysme conduit à la condamnation, puis à l’exécution en
1953, des époux Rosenberg qui deviennent la cause célèbre des
années 1950. En même temps, le sénateur Joseph McCarthy traque
partout les supposés communistes dans l’administration, dans les
milieux politiques, chez les intellectuels et à Hollywood. Tout ceci
ternit un peu plus l’image des Etats-Unis dans le monde.

L’assiégeant assiégé

En dépit de toutes ces alliances, les Etats-Unis et leurs alliés se
sentent partout menacés.La guerre de Corée les convainc encore
plus de cette menace. Lancée par la Corée du Nord pour réaliser son
unité en juin 1950, elle donne lieu d’abord à une ofensive éclair du
Nord, puis à une intervention des Nations Unies (l’Union soviétique
qui boudait alors le Conseil de sécurité n’avait pas pu y opposer
son veto) qui pousse in octobre jusqu’au leuve Yalu, frontière
avec la Chine. Cette dernière, se sentant menacée sur son territoire
même, passe à l’ofensive en novembre, bouscule les troupes de
l’ONU et il faudra une longue année avant que les positions se
stabilisent à nouveau autour du 38ème parallèle. L’armistice signé
sur ces positions en juin 1953 perdure en 2011, fragile et soumis

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aux soubresauts imprévus d’un régime archaïque et totalitaire que
la Chine même ne soutient que parce qu’il lui procure une sorte de
zone tampon.
Les choses se précipitent. En mai 1954, la chute de Dien Bien
Phu voit pour la première fois la victoire en bataille rangée d’une
armée de colonisés. Après les accords de Genève (juillet 1954), les
Américains se substituent à nos compatriotes, mais n’acceptent pas
la tenue au Vietnam d’élections libres en 1956, comme prévu par les
e
accords. Petit à petit, le Vietminh reprendra des forces au sud du 17
parallèle et les Américains se laisseront prendre dans l’engrenage.
La grande erreur des Américains et des Occidentaux aura été de
ne pas avoir su tirer les leçons de la conférence de Bandung, qui réunit
vingt-et-un pays indépendants d’Asie et d’Afrique en avril 1955
et condamna le colonialisme et l’impérialisme. Les Occidentaux
auraient dû tout de suite prendre langue avec Nehru, Nasser, Tito et
Zhou Enlai, les grands leaders non alignés. L’enthousiasme suscité
dans le tiers-monde fut immense. J’enseignais à ce moment-là
l’anglais à l’Ecole nationale des Arts et Métiers d’Angers et j’avais
demandé aux élèves de rédiger deux pages dans cette langue sur le
sujet de leur choix. Un élève syrien choisit de traiter de Bandung
en termes lyriques et enthousiastes. La déconvenue fut aussi à la
hauteur des espérances déçues par l’obstination occidentale.

L’engrenage de la décolonisation ratée et de l’aveuglement
anticommuniste

L’Occident, croyant que tout recul territorial en quelque point
que ce soit représentait une victoire du communisme, mena des
guerres ouvertes ou larvées qui se poursuivront de 1945 à 1975
avec un bilan humain très lourd pour des résultats entièrement
négatifs pour l’Occident, perçu comme une puissance orgueilleuse
et conquérante.
Voici donc le bilan. Quatre nations appartenant au pacte
atlantique (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Portugal) vont
jusqu ‘en 1975 livrer des combats d’arrière-garde qui n’empêcheront
aucun des peuples concernés de se libérer. On pensait que les

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communistes ou les mouvements de libération étaient inféodés à
un système dont le centre était à Moscou et les relais à Pékin et
Hanoi, alors que la rupture entre Moscou et Pékin était consommée
depuis 1959. La France s’obstina en Indochine de 1946 à 1954 et en
Algérie de 1954 à 1962, causant la mort de centaines de milliers de
personnes, la plupart des civils innocents. Les Anglais s’obstineront
au Kenya, en Malaisie et à Chypre, faisant des dizaines de milliers de
morts. Les Portugais poursuivront leur répression en Angola et au
Mozambique jusqu’en 1974, faisant plusieurs centaines de milliers
de victimes, et intégreront même constitutionnellementl’Angola et
le Mozambique à la mère patrie. En vain ! Quant aux Américains,
leur intervention directe en Indochine causera la mort de plusieurs
millions de personnes et leur intervention indirecte en Amérique
latine et en Indonésie (répression anticommuniste de 1965 qui it
entre 500 000 et 800 000 morts) par dictatures interposées fera
aussi plusieurs millions de victimes sur la même période.
Certes, en face, le camp dit socialiste a fait des milliers de victimes
à Berlin Est en 1953, à Budapest en 1956 et sporadiquement en
Pologne. Rien à voir cependant avec les exactions coloniales et
néocoloniales de l’Occident… et avec le massacre de plusieurs
centaines de milliers d’Afghans au cours de l’invasion soviétique de
1979 à 1989, morts qu’on a, en somme, « pardonné » à l’Union
soviétique. En efet, dans le décompte macabre des victimes
innocentes, celles du tiers-monde ne comptaient que pour bien
peu, aussi bien du côté occidental que soviétique. D’ailleurs, la
chute du communisme en Pologne, Allemagne de l’Est, Hongrie et
Tchécoslovaquie n’a jamais donné lieu à des exigences d’épuration
(sauf de la part de quelques ultras catholiques en Pologne en 2009).
Au contraire, au Chili, en Uruguay et en Argentine, la demande
d’épuration a été et demeure constante. Des deux généraux à lunettes
noires, Pinochet et Jaruzelski, le second n’a agi que contraint et forcé
par les Soviétiques.
En toute objectivité, je n’oublierai pas les un ou deux millions
de victimes des Khmers rouges (mais le pays avait auparavant subi
des bombardements américains qui avaient fait 350 000 victimes)
et les dizaines de millions de morts chinois du Grand Bond en

15

avant et de la Grande Révolution prolétarienne, résultat d’une
politique insensée d’industrialisation des campagnes. Ces victimes
appartiennent à la même catégorie que les dizaines de millions
d’Indiens victimes de la négligence coloniale et morts de faim
dans le siècle de domination britannique, tout comme moururent
de faim en 1945, sous domination française, plus d’un million de
Vietnamiens.
L’OTAN était souvent indirectement liée à ces opérations, sous
couvert de défense du « monde libre » contre le communisme.
Ainsi, en 1956, les Français transférèrent des troupes de l’OTAN
d’Allemagne en Algérie. On nous faisait peur en disant que les
Soviétiques s’installeraient à Mers El-Kébir en cas d’indépendance
de l’Algérie. Les accords d’Evian de 1962 prévoyaient l’évacuation
de cette base, quinze ans après l’indépendance, en 1977 : elle fut
en fait réalisée dès 1967 cinq ans après. De Gaulle avait vu juste
en reconnaissant la Chine populaire en 1964 et en quittant le
commandement intégré de l’OTAN en 1966. La même année, à
Phnom Penh, il demanda solennellement aux Américains de quitter
le Vietnam.
Tel fut le rôle essentiel de ces quatre membres de l’OTAN sur la
scène internationale de 1945 à 1975, causant la mort de millions
de victimes, innocentes ou justiiées dans leur révolte, des civils
dans leur immense majorité. Sauf au Portugal qui était alors une
dictature, les parlements français et américain votèrent sans broncher
tous les crédits et les pleins pouvoirs nécessaires à l’exécution de
ces « tâches » : la France en 1956 avec l’appui des communistes et
les Américains en 1964, en prétextant une attaque vietnamienne
contre un destroyer américain dans les eaux internationales, ce qui
s’est avéré totalement inventé par la suite.

Bis repetita ou perseverare diabolicum

Devant la désapprobation de l’opinion publique américaine
envers l’action de son gouvernement au Vietnam, le président Nixon
décide de supprimer la conscription en 1973, mais les problèmes liés
à la volonté des Etats-Unis de maintenir leur hégémonie demeurent.

16

Les méthodes de répression se font moins voyantes (plus de napalm,
plus de défoliant orange qui tue toute végétation), mais la même
obsession anticommuniste demeure. Les derniers Américains
quittent Saigon en avril 1975 dans un sauve-qui-peut dont l’image
montrant le dernier hélicoptère décollant du toit de l’ambassade
américaine sera la « photo souvenir » la plus emblématique.

Cauchemar iranien, piège afghan et dilemme irakien

La chute du shah d’Iran au début de 1979 et l’arrivée au pouvoir
des intégristes chiites prennent les Américains de court, eux qui
considéraient le pays en voie de modernisation par une révolution
blanche d’industrialisation à marche forcée. Mais l’Iran était aussi
en proie à unerépression politique extrême, ponctuée par les
exécutions d’opposants laïques et religieux par milliers. Les
EtatsUnis croient voir dans l’intervention soviétique en Afghanistan à
peu près à la même date une façon d’afaiblir l’Union soviétique
et de la mettre en porte-à-faux avec ses alliés musulmans. Les
Américains ne s’aperçoivent pas qu’ils font ainsi la courte échelle
à des mouvements intégristes, surtout saoudiens et égyptiens, qui
deviendront le terreau du terrorisme islamiste. Une « aubaine »
cependant pour les Etats-Unis : l’Irak attaque l’Iran en 1980, en
espérant une victoire rapide à l’israélienne. L’Iran résiste et les
Occidentaux apportent tout leur soutien à l’agresseur irakien qui
arrive à contenir la contre-ofensive iranienne. L’odeur du pétrole
est sans doute montée à la tête de Saddam Hussein qui envahit
le Koweït en 1990 : les Alliés occidentaux des monarchies du
Golfe reprennent l’émirat au début de 1991, mais ne poussent pas
jusqu’à Bagdad pour ne pas indisposer leurs alliés sunnites, tout en
imposant à l’Irak un blocus qui laisse le pays exsangue. Les attentats
du 11 septembre 2001, perpétrés par des terroristes saoudiens et
égyptiens, sont un bon prétexte pour chasser provisoirement les
talibans d’Afghanistan en octobre 2001 et tenter sans succès encore
de s’assurer une emprise sur unpays qui n’a jamais été conquis par
des envahisseurs étrangers.
Toutes ces initiatives n’ont pas atteint leur but de transformer
la région en une aire de développement économique et politique,

17

mais le coup de grâce fut donné avec l’invasion de l’Irak en mars
2003, sous le prétexte fallacieux que le pays aurait des armes de
destruction massive. Les Américains se tirent une nouvelle fois une
balle dans le pied et font cadeau du pays à majorité chiite à l’Iran.
Les sunnites voisins soutiennent la résistance à l’intérieur de l’Irak
et envoient même des candidats au suicide. 5 000 Américains y
perdront la vie, plusieurs centaines de milliers d’Irakiens aussi,
tandis que deux millions d’autres quittent leur pays pour la Syrie et
la Jordanie voisines.Les Américains ont fait de ce pays une région
de pillage des trésors artistiques, de gangstérisme entout genre et
de régression des droits des femmes et des minorités chrétiennes. En
bref, l’invasion américaine renvoie le pays des décennies en arrière,
alors qu’en 1980 l’Irak était la nation de la région la plus ouverte à
la modernité.

L’enlisement du conlit israélo-palestinien

Le conlit entre Israël et les Palestiniens tient à plusieurs
« péchés originels ». D’abord, lesArabes de la région n’ont jamais
été consultés sur les intentions britanniques, après la signature
de la déclaration Balfour de 1917 créant un « foyer national
juif ». Ensuite, en 1947, au cours du vote à l’ONU concernant la
création del’Etat d’Israël, aucun Etat de la région, pas même la
Turquie, n’a approuvé sa fondation. Enin, cette création devait
être simultanée avec celle d’un Etat palestinien dont les frontières
étaient déjà tracées. Israël se dégagea quelque espace vital dans cet
Etat qui n’existait que sur le papier, l’Egypte récupéra la bande
de Gaza et la Jordanie, la Cisjordanie. Les diférentes guerres des
Six Jours (1967) et du Kippour (1973) ne réglèrent rien, mais, au
contraire, conduisirent àla naissance d’un mouvement palestinien
authentique que refusaient de reconnaître et Israël et les Etats arabes
modérés. Israël pouvait impunément attaquer sur terre et dans
les airs ses voisins et occuper de 1982 à 2000 le Liban sud où ses
troupes perdirent plusieurs centaines de soldats au il des ans et dont
il se retira volontairement, y laissant derrière lui un mouvement
chiite bien organisé, le Hezbollah, à la fois élément de résistance et

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organisation terroriste. Ceci n’est en rien une contradiction dans
l’histoire, car le mouvement sioniste lui-même, avec le groupe
Stern et l’Irgoun, fut à la fois un mouvement nationaliste et une
organisation terroriste : ils assassinèrent Lord Boyne, représentant
du gouvernement britannique pour le Moyen-Orient, au Caire
en septembre 1944, Folke Bernadotte, représentant du Conseil de
sécurité de l’ONU, en 1948 et irent sauter l’hôtel King David à
Jérusalem en 1946, tuant 110 personnes.
Depuis 2006 et l’attaque manquée contre le Liban qui n’avait
pas permis de démanteler le Hezbollah, Israël a revu à la baisse ses
prétentions d’intervention à l’extérieur de son territoire et a même
évacué la bande de Gaza en 2005, y compris ses colonies. Ainsi
Gaza est-il devenu un no man’s land international dont personne
ne veut, mais constitue sous blocus israélien une immense prison à
ciel ouvert de 1,5 million de personnes. Mal en a pris aux Israéliens
d’attaquer ce territoire en décembre 2008-janvier 2009, car ils se
sont attiré les foudres de leur seul véritable allié dans la région, la
Turquie, qui les a accusés, en pleine conférence de Davos, de crime
contre l’humanité. Deux mille civils environ y avaient été tués dont
quelque 400 enfants. On peut compter en efet sur le rendement des
chars et de l’aviation des pays reconnus et sur leur « eicacité » dans
le massacre de civils innocents. Il faut dire cependant que les Russes
en Tchétchénie et au Caucase depuis une quinzaine d’années et les
Américains en Irak et en Afghanistan sont des « champions » d’une
toute autre envergure qu’Israël, avec pour chacun hélas l’élimination
de plusieurs centaines de milliers de victimes innocentes « à leur
actif ». Heureusement pour nous, feu Ben Laden et al-Qaida
sont encore loin de ces rendements. Comme le dit Percy Kemp,
romancier et spécialiste de l’islam, en conclusion de son article dans
Le Monde du 9 mai 2011 : « des professionnels et de l’amateur,
lequel estle plus criminel ? »
La réaction disproportionnée d’Israël contre les bateaux amenant
du secours aux Gazaouis (neuf Turcs tués à bout portant) le 31 mai
2010 retourna l’opinion, même des pays arabes modérés, contre
Israël et l’Egypte fut contrainte de desserrer son étreinte sur le point
de passage entre la bande de Gaza et son territoire. La Turquie se

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trouvait encore confortée dans son hostilité déclarée à la politique
israélienne.
Mais le principal obstacle à l’élaboration d’une paix juste entre
les deux parties est le suivant. Lorsqu’on avait en septembre 1993
accordé à l’autorité palestinienne l’administration interne de la
Cisjordanie, il ne s’agissait que de 40 % du territoire, car le reste
était sous le contrôle de l’armée israélienne et des 340 000 colons.
La Cisjordanie constitue ainsi une véritable peau de léopard et le
grignotage de Jérusalem-Est et son encerclement par des colonies
juives ne fait que compliquer le problème. Ajouter à cela les 720
km d’un « mur de la honte », les innombrables postes de contrôle
déstabilisants et humiliants et vous aurez une idée de la complexité
du problème. En somme, les Israéliens veulent en arriver à une
situation où il n’y ait pratiquement plus rien à négocier, si on ne
veut pas céder sur le statut de Jérusalem et évacuer les colonies de
Cisjordanie. On en arriverait seulement à créer un « bantoustan »
soumis à une situation d’apartheid de fait à l’intérieur du « mur
de la honte ». Le mot « colonie » sonne d’ailleurs comme un terme
d’un autre âge et fait ainsi d’Israël, à son corps défendant peut-être,
le dernier Etat colonial.

La chute inalede l’Union soviétique ou la in du monde
bipolaire

Les Américains, opérant loin de leurs bases et ayant peu de liens
historiques et économiques avec le Vietnam, avaient pu inalement
s’extirper de leur bourbier, mais les Soviétiques, quant à eux, vont
sombrer et leur régime avec, en voulant intervenir en Afghanistan.
Ce fut la dernière et la plus grosse erreur de Brejnev qui disait
avoir entendu un appel de la part du gouvernement afghan, arrivé
au pouvoir après le coup d’Etat communiste du 27 avril 1978.
Quelle ouïe ine ! Les Soviétiques irent face dès 1980 à de forts
mouvements de guérilla, l’exode des Afghans vers le Pakistan et
l’Iran s’accentua et, d’embuscades en répression, l’Armée rouge eut
à déplorer plusieurs dizaines et leurs adversaires plusieurs centaines
de milliers de morts, la première ne réussissant jamais à contrôler

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le pays. En s’attaquant à l’Afghanistan, l’Union soviétique perdait
son aura de protecteur du monde arabe et musulman qu’elle avait
acquise en rompant avec Israël après la guerre des Six-Jours en 1967.
Elle perdait aussi son leadership dans la lutte contre le colonialisme,
en menant une politique de répression de type colonial. Dans le
même temps, Solidarnosc s’imposait en Pologne, en obligeant un
pouvoir, théoriquement porte-parole de la classe ouvrière, à accepter
la fondation d’un syndicat indépendant polonais qui aura bientôt
dix millions de membres.
Comment va se dérouler la désagrégation inale de l’Union
soviétique et du bloc dit socialiste qu’elle contrôlait par l’intermédiaire
du pacte de Varsovie (face à l’OTAN) et du Comecon (face à
l’Europe des six, puis des douze et des quinze) ?
S’il avait paru « logique » qu’en 1956 l’URSS s’opposât à la
Hongrie en révolte qui voulait sortir du Pacte de Varsovie, ce fut
de sa part une décision lourde de conséquences de s’opposer en
1968 au Printemps de Prague, en mettant en place un pouvoir
normalisé qui bloqua toute évolution jusqu’en 1989. Dubcek, en
efet, ne voulait sortir ni du pacte de Varsovie, ni du Comecon :
l’URSS cependant envahit le pays en août 1968. En Pologne, le
mouvement de contestation, parti des chantiers navals de Gdansk
à la in des années 1970, se termina par le coup de force du général
Jaruzelski in 1981. Mais, l’évolution devint peu à peu irrésistible
et la contestation atteignit même la RDA. Dans le cours de l’année
1989, les Hongrois ouvrirent une brèche dans leur frontière avec
l’Autriche : les Ossies s’y précipitèrent avec leurs trabans et le mur
de Berlin s’efondra en novembre 1989. Ainsi, le « bloc socialiste »
était-il tombé, pratiquement sans coup férir, mis à part la Roumanie
qui n’avait plus rien à voir depuis vingt ans au moins avec le régime
soviétique.
Le rôle de Gorbatchev dans ce long processus fut à la fois
eicace et pathétique. Il appartenait à la génération arrivée à l’âge
adulte au moment de la mort de Staline en 1953 et qui avait cru
possible de changer le système. Mais la longue période de stagnation
brejnévienne qui dura jusqu’en 1982 et fut suivie d’une
quasiglaciation, sous l’égide des grands malades qu’étaient Andropov

21

et Tchernenko de 1982 à 1985, arrêta tout progrès. La politique
de transparence (glasnost) de Gorbatchev, porté à la tête du parti
communiste, et sa politique de réformes économiques et sociales
(perestroïka) n’arrivèrent pas à renverser la vapeur. Si Gorbatchev
subit un échec cuisant dans cette double politique, par laquelle
il voulait plus ou moins ramener l’URSS dans un système
socialdémocrate, il réussit cependant à assurer une transition paciique
en Europe de l’Est, en prévenant les dirigeants du camp socialiste
que l’Armée rouge ne viendrait pas à leur secours en cas de crise : la
chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 doit beaucoup à cette
détermination du leader soviétique de laisser les régimes en place
dans le camp socialiste se désagréger d’eux-mêmes. Le tournant du
destin de l’URSS et de la réussite ou de l’échec des réformes mises
en route par Gorbatchev fut la réunion du G7 en juillet 1991 à
Londres où les dirigeants occidentaux refusèrent d’accorder une aide
économique à ce qui était encore l’Union soviétique. On avait ainsi
donné le coup de grâce à la politique du juste milieu de Gorbatchev.
Fin 1991, après le coup d’état manqué, Gorbatchev dut
accepter le démantèlement et de l’URSS et de l’empire russe, ce
que son peuple ne lui a jamais pardonné. L’ère Eltsine, au cours
des années 1990, vit l’enrichissement de l’ex-nomenklatura, qui se
partagea littéralement les dépouilles d’une économie agonisante.
La dislocation de l’URSS eut des conséquences beaucoup plus
dramatiques et c’est à juste titre que, de son point de vue, Vladimir
Poutine (qui proita de la désagrégation du pouvoir sous Eltsine au
proit des intérêts particuliers les plus divers) peut la décrire comme
e
l’événement le plus dramatique du XXsiècle.
De la chute de Khrouchtchev en octobre 1964 à l’échec du
putsch procommuniste d’août 1991, le pays avait subi une double
évolution. D’abord, il s’était igé dans des méthodes bureaucratiques
à tous les échelons avec, à sa tête, une gérontocratie décidée à
ne pas bouger d’un pouce en politique et en économie. En face
d’elle, une société de plus en plus éduquée ne peut plus se satisfaire
du statu quo. Système de transport défectueux, exploitations
agricoles et entreprises industrielles inadaptées, bureaucratie
tatillonne, détérioration des services publics transforment la nation

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productiviste d’autrefois, qui avait permis au pays de se relever de
la Seconde Guerre mondiale et d’être un pionnier dans la conquête
spatiale, en une entité igée et clouée sur place. Espérance de
vie en baisse, décélération démographique, augmentation de la
mortalité infantile, des suicides et des homicides sont les signes
d’une société qui se décompose. La glasnost et la perestroïka de
Gorbatchev, décrites plus haut, arrivent trop tard en 1985 : elles
sont trop timides parce qu’elles maintiennent la iction d’un
parti communiste omnipotent, trop brutales, car la libéralisation
économique attise une inlation qui fait fondre les bas de laine bien
remplis des familles soviétiques. On pensait avoir de quoi s’acheter
un jour une automobile : on peut tout juste se payer un saucisson !
Le régime d’Eltsine qui couvre toutes les années 1990 verra une
baisse vertigineuse du PNB et du pouvoir d’achat. Ilmontre aux
Russes que la démocratie est un leurre et que le capitalisme est un
vol, car une minorité proche du pouvoir accapare l’essentiel de la
richesse nationale. D’où le je-m’en-foutisme qui perdure et que l’on
a vu à l’oeuvre dans l’incendie du dancing de Perm en décembre
2009 qui it plus de 140 victimes dans un espace clos où l’on lançait
des pétards et où l’on tirait des feux d’artiice ! Les incendies font
encore dans la Russie d’aujourd’hui entre 15 et 18 000 victimes par
an. En juillet 2011, le naufrage sur la Volga d’un bateau de croisière,
surchargé et sous-équipé, a causé la mort de plus de 100 personnes.
Il faudra attendre la première décennie du 21e siècle pour que
Vladimir Poutine relance le pays vers la croissance, grâce en grande
partie à l’augmentation des prix de l’énergie (pétrole et gaz naturel),
phénomène par déinition aléatoire et pour que le PIB retrouve son
e
niveau de 1990 au début du 21siècle.
L’échec principal n’est cependant pas là. Un pays qui comptait
280 millions d’habitants en 1989 est réduit aujourd’hui à la
Fédération de Russie qui n’en a plus que 140 en 2011, mais qui est
seule, parmi les débris de l’empire, à être une puissance atomique
et spatiale. L’espérance de vie des hommes, minés par l’alcoolisme,
la drogue et les accidents divers, tourne autour de 60 ans, chifre
semblable à celui des pays de l’Asie pauvre, Bangladesh par exemple.
L’URSS s’est donc disloquée en 1991. Les pays Baltes se sont
tournés vers l’Europe dont ils sont aujourd’hui des membres

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à part entière. Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan sont devenus
indépendants, mais un conlit sanglant a présidé à l’accession à
l’indépendance des deux derniers, à propos de l’enclave arménienne
du Haut-Karabakh. Dès le début, la Russie a soutenu les velléités
de sécession de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, par rapport à
la Géorgie et les a concrétisées à la suite du conlit armé entre la
Géorgie et la Russie de l’été 2008. Les républiques musulmanes
d’Asie centrale avaient proclamé leur indépendance au cours de l’été
1991.
Mais l’événement le plus important fut le traité signé le 8
décembre 1991 entre la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie qui
consacre l’indépendance de ces trois entités. Cette fois-ci, on taille
dans le cœur d’un empire multiséculaire : on disloque non seulement
l’URSS, mais la Grande Russie du tsarisme et de l’orthodoxie.
La lotte de la mer Noire se trouve virtuellement prisonnière
à Sébastopol, car Khrouchtchev avait fait cadeau de la Crimée à
l’Ukraine, son pays natal, en 1954, croyant l’Union soviétique
éternelle. Aujourd’hui des millions d’Ukrainiens vivent d’ailleurs en
Russie et des millions de Russes en Ukraine. Le Russe de Kiev vit
comme unParisien dans une Marseille qui ne serait plus française !
D’autre part, la Russie est elle-même une fédération et le conlit
tchétchène s’y éternise depuis plus d’une quinzaine d’années et
déstabilise une grande partie du Caucase : il a déjà fait plus de
100 000 victimes. La Russie est aussi un pays dont la modernisation
reste largement inachevée, car le partage des richesses à la chute du
communisme, s’est fait au proit d’oligarques, souvent anciens de la
nomenklatura et du KGB. Le développement économique moderne
ne déborde guère les limites des grandes agglomérations et se réalise
avec une distribution très inégale des revenus et des richesses. La
haute technologie reste trop cantonnée dans les domaines militaire
et spatial. D’autre part, la démocratie ne s’est enracinéeni dans un
gouvernement dont la tête pensante, Vladimir Poutine, a troqué
la casquette de président pour celle de premier ministre en 2008
avec l’espoir de récupérer en 2012 la première, ni dans un système
des partis au tropisme trop progouvernemental, ni dans des médias
largement aux ordres du pouvoir. En bref, nous sommes très loin

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d’une démocratie participative. Surtout, l’assassinat politique
est devenu une spécialité russe depuis la in des années 1990. En
1998, Galina Starovoitova est assassinée, puis, c’est au tour du
journaliste Paul Klebnikov en 2004, d’Anna Politkovskaïa en 2006
et le mouvement s’accélère en 2009 avec l’assassinat de
l’avocatmilitant des droits de l’homme, Stanislav Markelov, de la journaliste
Anastasia Babourova en janvier à Moscou et de Natalia Estemirova,
militante de l’ONG Memorial centrée sur le problème tchétchène en
juillet. En août, deuxmembres d’une ONG, à vocation purement
philanthropique, Zarema Sadoulaeva et son mari Alik Djibralov,
sont assassinés à Groznyï. En novembre 2009, Ivan Khoutorskoï,
militant antifasciste, est victime à Moscou des ultranationalistes.
Sergueï Magnitski, avocat du fonds d’investissement britannique
Hermitage Capital Management, meurt dans des conditions
troubles en prison à l‘âge de 37 ans. Le 12 avril 2010, le juge
Edouard Tchouvachov est assassinéen sortant de chez lui : il avait
réussi à faire condamner des assassins de citoyens « caucasiens »,
c’est-à-dire à s’attaquer de front aux innombrables crimes racistes.
Chaque jour des membres de la presse sont tabassés ou mutilés pour
avoir osé critiquer le pouvoir.
La CEI (Communauté des Etats Indépendants), censée
regrouper quelques anciennes républiques soviétiques, n’est qu’une
vulgaire « feuille de vigne », couvrant la tragédie de la dislocation
de l’empire.
Du point de vue économique, on assiste aujourd’hui à
l’efondrement de la structure industrielle de la Russie, en
particulier de ses combinats miniers et industriels de l’Est du pays,
car à l’ère Eltsine et Poutine, on a trop compté sur les revenus
pétroliers et gaziers sans se soucier de pans entiers de l’industrie
qui devenaient obsolescents, même si l’ère Poutine voit une nette
reprise économique et une augmentation des revenus réels d’une
grande partie de la population. Cet efondrement industriel pose de
graves problèmes sociaux, car ces entreprises assuraient souvent un
certain bien-être à leurs ouvriers. Un bastion s’écroule sans qu’on en
voie un autre prendre la relève ! L’économie russe présente ainsi une
activité cyclothymiqueau gré des prix internationaux de l’énergie.

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