Histoire des théories du management en France

-

Français
294 pages
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Description

Ce livre, écrit par un consultant en organisation, reprend l'histoire de la littérature managériale à ses débuts en France, au moment où l'économie française commence à s'industrialiser sérieusement en imitant le modèle anglais puis, un peu plus tard, le modèle américain qui commence alors à s'imposer. Comment les entrepreneurs français, aidés par les banquiers d'affaires et les gouvernements susccessifs, ont-ils réussi à bâtir un modèle original de gestion moderne des entreprises capitalistes ?

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Date de parution 15 juin 2015
Nombre de lectures 30
EAN13 9782336383583
Langue Français

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Histoire des théories
du management en France

Du début de la Révolution industrielle
au lendemain de la Première guerre mondiale

du management en France

Bernard Girard

Recherches en Gestion

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Du début de la Révolution industrielle
au lendemain de la Première guerre mondiale

Collection Recherches en Gestion

Dirigée par Luc MARCO
Extrait du catalogue, ouvrages historiques :

Série générale

e
GOGLIO-PRIMARD, Karine (2007)L’entrepreneur français, modèle pour le XXIsiècle,
192 p.

e
VATIN, François (2007)Morale industrielle et calcul économique dans le premier XIX
siècle : l’économie industrielle de C.-L. Bergery, 411 p.

SEIFFERT, Marc-Daniel (2008)L’étonnante histoire d’Eurocopter, 429 p.

MARCO, Luc (2009)Histoire managériale du Bazar Bonne-Nouvelle, galeries marchandes
à Paris, 1835-1863, 334 p.

BRET, Patrice, CHATZIS, Kostas et Liliane PÉREZ dir.(2009)La Presse et les
périodiques techniques en Europe, 1750-1950, 324 p.

TOUCHELAY, Béatrice, SPONEM, Samuel et Luc MARCO(2011)La Fabrique des
experts-comptables : une histoire de l’INTEC, 1931-2011, 184 p.

Série « Les Classiques »

COTRUGLI, Benedetto (1458 et 1589)Traité de la Marchandise et du Parfait Marchand,
réédition par L. Marco et R. Noumen, 2008, 172 p.

COURCELLE-SENEUIL, Jean Gustave (1855)Manuel des affaires, ou traité des
entreprises industrielles, commerciales et agricoles, réédition par L. Marco, 2013, 428 p.

A paraître :
LECHOYSELAT, Prudent (1569)Discours économique avicole, ou le premier plan
d’affaires imprimé en France et diffusé en Europe, réédition par L. Marco, 2015, 150 p.

MIHAYLOVA, Stefka et Luc MARCO(2015)L’organisation du travail en France : genèse
d’un débat, 1791-1850, 300 p.

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Du début de la Révolution industrielle
au lendemain de la Première guerre mondiale

Du même auteur

Les outils de la compétitivité,Paris, CESTA, 1986 (collectif).
Réussir sa micro-informatique,Paris, AFNOR, 1987.
Le guide de l’édition d’entreprise,Paris, AFNOR, 1988.
La production de documents techniques assistée par ordinateur,Paris, Hermès, 1989.
Réussir les 35 heures : guide de mise en œuvre juridique et pratique, Paris, Maxima, 1998,
e
avec Guy Lautier, 2édition, 1999.
35 h. Mémento pratique,Gennevilliers, Sage, 1999.
Votre entreprise a signé un accord sur les 35 heures… et maintenant ?, Paris, Maxima,
2000.
Dernière conversation,Paris, Editions les Points sur les i, 2004.
Plaidoyers pour l’immigration,Paris, Editions les Points sur les i, 2004.
Banlieues, insurrection ou ras le bol ?,Paris, Editions les Points sur les i, 2006.
Une révolution dans le management : le modèle Google,Paris, M21 édition, 2008.
Lettrisme, l’ultime avant-garde,Paris, Les Presses du Réel, 2010.
Penser le management avec Aristote,Paris, Maxima, 2010.
Conversations avec Tom Johnson,Paris, Ædam Musicæ, 2011.
Entretiens avec Eliane Radigue,Paris, Ædam Musicæ, 2013.
Repenser la responsabilité sociale de l’entreprise : l’école de Montréal,Paris, Armand Colin,
2013, ouvrage collectif dirigé avec Corinne Gendron.
A droite toute ! Comment l’opinion s’est enlisée à droite,Paris, Editions les Points sur
les i, 2014.

























































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S O M M A I R E

Liste des graphiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Préface, par les enfants de l’auteur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Avant-propos, par François Vatin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
1. La division du travail, les machines, la surveillance. . . . . . . . .
2. Surveillance, règlements et disciplines. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
3. Philanthropie et paternalisme : une économie du don. . . . . . .

4. L’échec du libéralisme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

5. Fourier et les réformateurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
6. Le modèle britannique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
7. Les ingénieurs et Saint-Simon. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

8. 1848, ou la découverte de la grande entreprise. . . . . . . . . . . . .

9. Le calcul comme aide à la décision. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

10. L’invention de la question sociale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

11. Fayol, la crise du commandement et les cadres. . . . . . . . . . .

12. Le taylorisme, enfin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

13. Le temps des organisateurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pour conclure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Annexe : Petite histoire du contrôle du travail. . . . . . . . . . . .. .

Bibliographie générale, par Luc Marco. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Liste des souscripteurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Index des noms cités. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

5

6
7
11
19
27
45
63
81
103

109
121
143
155
165

191
211
225
243
245
259
275
277

Liste des graphiques

1.La courbe d’apprentissage selon Adam Smith. . . . . . . . . . . . . . .32. .

2. La population ouvrière de Manchester en 1834. . . . . . . . . . . . . . . .

3. Le nombre des fonctionnaires au XIXe siècle. . . . . . . . . . . . . . . . . .

116

193

4. Reconstitution de l’organigramme simplifié de Labry. . . . . . . . . . . . .200

5. Les capacités des chefs selon Fayol. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

6. Les capacités des chefs d’entreprise selon la taille de la firme. . . . . . . .

7. Le principe de la passerelle chez Fayol. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

6

207

207

208

P R É F A C E

par les enfants de l’auteur

«La passion, c’est la force essentielle de l’homme
qui tend énergiquement à atteindre son objet. »

E motde Karl Marx aurait certainement plu à notre père Bernard
C
Girard, décédé en juin 2014 et dont nous publions aujourd’hui ce livre
posthume. Car tout aussi paradoxal que cela paraisse au vu de la multiplicité
de ses centres d’intérêts, il résume bien sa trajectoire intellectuelle.

C’est effectivement l’aptitude à se passionner qui donne toute la cohérence
à son parcours profondément original. De la musique contemporaine au
management, en passant par le mouvement lettriste et l’économie, ce qui a
caractérisé en effet son cheminement intellectuel, est une curiosité à toute
épreuve et une capacité à se passionner pour tous les sujets qu’il
rencontrait.

Des lectures fondatrices d’André Breton mais aussi de Blaise Cendrars, il
avait gardé le goût de la poésie et du voyage, et plus encore que ces deux
termes un peu neutres, une fantaisie constante et un penchant prononcé
pour la dérive qui l’ont amené à se perdre avec jubilation dans plus d’une
ville étrangère.

Ses études de philosophie dans le Nanterre des années 1960/1970 furent
caractérisées par des choix déjà atypiques, qu’il s’agisse de son mémoire
portant sur l’aléatoire dans la création musicale moderne, ou de sa thèse de
1
philosophie consacrée à l’écrivain expérimental Maurice Roche, réalisée
sous la direction de Mikel Dufrenne, avec le soutien de Tzetan Todorov.

1 e
Bernard Girard.La Narration Graphique : un espace du texte, Thèse de Doctorat de 3cycle. Université
de Paris Nanterre, 1972, 165 p.

7

Bernard Girard

Et c’est ce goût de l’avant-garde dans tous les domaines qui l’avait bien
évidemment conduit à rejoindre le mouvement lettriste avec ses amis
Roberto Altman et Michel Jaffrennou. Au sein de ce mouvement, dans les
années 1960, il devient l’un des intellectuels du groupe, et publie des articles
dans les revuesÔetApeïros. Il retracera, bien plus tard, en 2010, dans son
2
ouvrageLettrisme, l’ultime avant-garde, les apports de ce courant injustement
oublié dans de nombreuses pratiques artistiques et le fera connaître aux
3
nouvelles générations par des conférenceset à l’occasion du colloque qu’il
co-organisa à Montréal en 2011 dans le cadre des Entretiens Jacques
4
Cartier.

De même sa passion jamais démentie pour la musique contemporaine s’est
concrétisée ces dernières années, en parallèle de l’émissionDissonancesqu’il
animait depuis plus de dix ans sur Radio Aligre et de ses collaborations
avec Jean-Pierre Balpe sur la poésie sonore, par la publication de deux
5
livres d’entretien avec les compositeurs Eliane Radigue et Tom Johnson .
Un troisième ouvrage d’entretien, avec le compositeur Ivo Malec, ne verra
malheureusement pas le jour, faute de temps. Son intérêt pour l’avant-garde
et l’art contemporain se traduisit aussi par sa collection personnelle,
commencée dès l’adolescence, et nourrie en permanence, par de nouveaux
artistes et de nouvelles œuvres.

Ce serait donc finalement sa carrière comme consultant en management qui
constituerait la bifurcation la plus surprenante de son parcours. Mais là
encore c’est bien une insatiable curiosité intellectuelle qui l’animait quand il
s’investissait dans de nombreux projets à la RATP ou chez Total ou qu’il
6
aidait des entreprises à préparer leur passage aux 35 heures. Ses archives
démontrent un travail de titan sur chaque problématique, un investissement


2
B. Girard,Lettrisme–L’ultime avant-garde.Paris, Les Presses du réel, 2010.
3
www.spiralemagazine.com/radio_spirale/rs_audio/OLIVIERI-Lettrisme.mp3.
4
http://mutationdesavantgardes.org.
5
B. Girard,Conversations avec Tom Johnson,Paris, Aedam Musicae, 2011; B. Girard,Entretiens avec
Eliane Radigue,Paris, Aedam Musicae, 2013.
6
B.Girard,Votre entreprise a signé un accord sur les 35 heures.... et maintenant ?Paris, Maxima, 2000 ; B.
Girard et G. Lautier,Réussir les 35 heures. Guide de mise en œuvre juridique et pratique.Paris, Maxima, 1999.

8

Histoire des théories du Management en France

intellectuel et en temps qui nourrissait la force et l’originalité de ses propos.
Et le récit qu’il faisait de ses interventions auprès d’organisations si diverses
témoignait d’une profonde compréhension des logiques managériales, mais
aussi d’une intelligence particulièrement fine de la psychologie humaine.

Ses anciens clients le décrivent unanimement comme un humaniste
passionné par l’organisation des entreprises, capable de s’intéresser aux sujets
les plus variés et toujours iconoclaste, voire impertinent dans les solutions
qu’il préconisait. Lui qui décrivait souvent l’aspect infantilisant des
entreprises a pu garder, tout au long de sa carrière de consultant, son recul et
son indépendance intellectuelle.

Toutes ces expériences de terrain étaient indissociables d’un intérêt
immuable pour les théories du management comme l’illustre ce livre, ainsi
7
que celui écrit sur le modèle Google , traduit en une dizaine de langues ou
8
plus récemment, en 2010, son ouvrage sur Aristote et le management . On
retrouve dans ces ouvrages l’audace tout autant que l’agilité du touche à
tout, une constante de ses textes, où il mélangeait allégrement disciplines,
auteurs et courants, n’hésitant pas à tirer des liens entre ses intérêts pour la
philosophie, les avant-gardes et la gestion. Ses textes fleurissent d’une
érudition sans condescendance, comme empreinte de bienveillance envers
le lecteur.

Il faudrait aussi citer ses divers travaux sur la micro-informatique et ses
effets sur l’organisation du travail, les mutations de grandes institutions
telles les Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne (NMPP) (sur
lesquelles il a écrit un livre resté inéditDes journaux plein les mains) et
l’économie en général, dont la fréquentation assidue marquait aussi ses
interventions, souvent à contre-courant, dans le débat public qu’il s’agisse
9
juste avant son décès, de son livre sur la droitisation de la vie politiqueou
encore de l’immigration, un thème sur lequel il s’était très tôt engagé, en


7
B.Girard,Une révolution dans le management : le modèle Google.Paris, M21 Editions, 2008.
8
B. Girard,Penser le management avec Aristote.Paris, Editions Maxima, 2010.
9
B. Girard,À droite toute! Comment l’opinion s’est enlisée à droite.Paris, Editions Les points sur les i, 2014.

9

Bernard Girard

publiant de nombreux articles dans la presse. Il y consacra en 2004, un
10
plaidoyer aux Editions Les points sur les i.

11
Enfin, ces dernières années, il s’était rapproché du RIODDet de l’Ecole
de Montréal de la Responsabilité Sociale des Entreprises pour y investir des
thématiques nouvelles en articulant de manière originale et féconde
philosophie, économie et gestion. Entre autres collaborations, il codirigea avec
Corinne Gendron un livre collectif intituléRepenser la Responsabilité Sociale de
l’Entreprise. L’École de Montréal(Armand Colin, 2013).

Nous tenons ici à exprimer toute notre gratitude à François Vatin et Luc
Marco, professeurs des universités, sans qui ce livre n’aurait pas vu le jour.
Ayant découvert un jour sur le site de notre père ce manuscrit, ils n’ont eu
de cesse de le faire partager à d’autres. C’est tout en leur honneur, et nous
les en remercions vivement.

En guise de conclusion, ces quelques lignes d’André Breton évoquant son
ami Benjamin Péret nous semblent à leur manière dévoiler un peu du secret
de cette trajectoire que nous avons si sommairement évoquée :

«Tout est délivré, tout poétiquement est sauvé par la remise en vigueur d’un principe
généralisé de mutation, de métamorphose. On ne se borne plus à célébrer
les“correspondances”comme de grandes lueurs malheureusement intermittentes, on ne s’oriente et on ne
se meut que par une réalisation ininterrompue d’accords passionnels.J’en parle de
trop près comme d’une lumière qui, jour par jour, trente ans durant, m’a embelli la vie. »

Anthologie de l’humour noir,
inŒuvres complètes, II, 1992, p. 1134.


10
B. Girard.Plaidoyer pour l’immigration. Paris, Editions Les points sur les i, 2004.
11
Réseau international de recherche sur les organisations et le développement durable.

10

AVANT-PROPOS

Par François Vatin

AIBernard Girard à la fin des années 1990, alors que cette connu
J’
gigantesque bibliothèque accessible de chez soi qu’est devenu le réseau
internet, était en train d’éclore. La société Google, à laquelle Bernard Girard
12
consacra un ouvrage en 2008, venait à peine d’être fondée, le 4 septembre
1998. J’utilisais donc encore vraisemblablement le moteur de recherche
« AltaVista »,tombé aux oubliettes de l’histoire, quand je découvris sur
l’écran, encore cathodique, de mon ordinateur, le texte qu’on va lire:
Histoire des théories du management en France.

Pour la suite des évènements, ma mémoire flanche et celle de mon
ordinateur plus encore, car la communication internet a ceci de particulier qu’elle
conserve avec un soin maniaque tout ce qui a été mis sur la place publique,
mais efface, à des échéances aléatoires mais inexorables, tout ce qui est
resté dans le secret de nos machines, au fur et à mesure que nos disques
durs «grillent »ou que nos ordinateurs sont remplacés. J’ai donc perdu,
malheureusement, la correspondance par courriel que j’avais engagée avec
Bernard après la lecture de son ouvrage. Nous avons vraisemblablement
échangé nos coordonnées, et nous nous sommes téléphoné. Il me faut
m’appuyer sur des mémoires traditionnelles, inscrites sur du papier (mes
agendas), pour trouver un élément fiable: une rencontre (la première?) à
12 heures 30, le 6 juillet 2000, une seconde, à la même heure, le 12
septembre de la même année.

Je ne me souviens plus auquel de ces deux déjeuners, j’arrivai avec sous le
bras un exemplaire de son ouvrage que j’avais téléchargé, imprimé et
surchargé de griffonnages. J’avais en effet annoté chaque page, corrigeant les

12
Bernard Girard,Une révolution du management - le modèle Google, Paris, M21 éditions, 2008.

11

Bernard Girard

fautes, rectifiant quelques erreurs, suggérant des compléments… Mon
souhait était en effet de convaincre Bernard de publier cet ouvrage, que
j’estimais (et estime toujours) de qualité bien supérieure à tout ce qui
existait alors (et aujourd’hui encore) en matière d’histoire de la pensée
gestionnaire française. J’échouais dans cette entreprise. Bernard était
assurément en avance sur moi. Il croyait, à juste titre, à la diffusion de son œuvre
sur internet. Il en avait la preuve dans l’ampleur du courrier qu’il recevait,
de France et de l’étranger. Ma propre démarche vers lui en était un
témoignage parmi d’autres. Pris par d’autres tâches, il n’avait probablement
ni le temps, ni le désir de remettre l’œuvre sur le métier. Mon pinaillage
historien et mon goût académique pour la chose imprimée devaient lui
paraître bien dérisoires. L’ouvrage poursuivit donc sa carrière internautique
dans l’état où il l’avait abandonné, dans un recoin de quelque méga-serveur
où nos écrits ne subissent plus la « critique rongeuse des souris », à laquelle
Karl Marx vouait le manuscrit de l’Idéologie allemande, mais, celle, plus
sournoise, des virus informatiques.

Bernard Girard nous a quittés le 8 juin 2014. J’ai échangé à cette occasion
avec sa fille Bérénice, que j’avais eu l’occasion de rencontrer, puis avec ses
deux autres enfants, Alphonse et Marie-Barbe. Ce n’est pas sans quelque
scrupule que je leur ai proposé de publier, pour honorer la mémoire de leur
père, ce manuscrit qu’il n’avait pas lui-même jugé utile de faire imprimer.
Mais Internet ne rencontre-t-il pas ici ses limites ? Bernard était content de
la diffusion de son ouvrage par ce média, car elle amenait les lecteurs à
prendre directement contact avec lui. Après sa disparition, quel pouvait être
l’avenir d’un tel document, abandonné sur un site informatique désormais
inerte ?N’était-il pas temps de donner à cet ouvrage la forme plus
académique qu’assure le travail d’édition pour l’impression, si on voulait qu’il
restât utile ?

12

Histoire des théories du Management en France

Car, n’en déplaise à Bernard, qui regardait l’université avec une distance un
peu narquoise, depuis qu’il l’avait quitté après avoir soutenu, en 1972, sa
thèse de philosophie, précisément à Nanterre, où je me trouvais moi-même,
son ouvrage a une réelle valeur académique. Ayant eu l’occasion de
m’intéresser un peu au sujet, j’y retrouvais mes propres questionnements.
Bernard avait lu les quelques travaux que j’avais consacrés à la question, ce
qui, assurément, satisfaisait mon amour-propre, mais, surtout, sa lecture des
textes était très convergente avec la mienne. Comme moi, il était convaincu
e
de l’importance du corpus oublié du premier XIXsiècle, et, notamment de
l’œuvre de Claude-Lucien Bergery, auquel je m’intéressais déjà alors, même
13
si le livre que j’ai consacré à cet auteur tarda à paraître. Sur son chemin, il
avait également rencontré Emile Belot, cet ingénieur des Tabacs français
contemporain de Taylor, dont la découverte que j’avais faite, au début des
années 1980, de la pensée organisationnelle m’avait convaincu que l’histoire
du «taylorisme »qui nous était souvent contée était passablement
fiction14
nelle . Mais, si nos chemins intellectuels s’étaient croisés à plus d’une
reprise, Bernard avait eu un courage que je n’avais pas eu : celui de mettre
bout à bout les différentes vignettes historiques que je connaissais – et
quelques autres que je ne connaissais pas – pour tenter de répondre à cette
question :comment concevait-on la gestion des organisations industrielles
e
avant que s’impose, au début du XXsiècle, le discours dit d’ « organisation
scientifique du travail» ? Ilfaisait ainsi le travail académique que n’avaient
pas réalisé les universitaires. La leçon était sévère !

C’est une question en soi que de se demander pourquoi c’est de l’extérieur
de l’institution académique que nous est venu un tel ouvrage. Soit, plus
précisément, pourquoi un consultant, spécialiste du management des
orga

13e
FrançoisVatin,l’siècle :Morale industrielle et calcul économique dans le premier XIXEconomie
industriellede Claude-Lucien Bergery, Paris, l’Harmattan, 2007.
14
Voir François Vatin, LeTravail, sciences et société, essais d’épistémologie et de sociologie du travail, Bruxelles,
Presses de l’Université de Bruxelles, 1999.

13

Bernard Girard

nisations (pas n’importe lequel assurément!), éprouva le besoin de passer,
dans les années 1990, de longues heures dans les bibliothèques (le fonds en
ligne Gallica de la Bibliothèque nationale de France n’est mis en service
qu’en 1997, pour ne pas parler de Google-books qui a révolutionné le
travail des historiens de la pensée) pour saisir les prolégomènes de sa
propre pratique professionnelle. Un élément de réponse se trouve peut-être
dans ce qui constitua la seconde occasion qui nous fut donnée de
collaborer :le séminaire «salariat »que j’ai dirigé à Nanterre de 2000 à 2004,
auquel, à ma grande surprise, Bernard fut remarquablement assidu. Il reste
deux traces de ses interventions : la première est l’article qu’il cosigna avec
15
Gwenaële Rot dans l’ouvrage issu du séminaire publié en 2007; la
seconde est le texte qu’on trouvera en annexe du présent volume, sa
« petitehistoire du contrôle du travail», qui correspond à l’exposé qu’il y
avait fait le 8 avril 2002.

Finalement, comme en témoigne ce dernier texte, l’intérêt de Bernard
Girard pour l’histoire de la pensée managériale ne diffère guère du mien.
L’ouverture du séminaire « salariat » auquel il participa est en effet
contemporaine de ma réflexion sur la pensée économique et sociale d’auteurs
e
français de la première moitié du XIXsiècle, comme Claude-Lucien
Bergery, déjà cité, ou Eugène Buret, qui inspira la théorie du salariat de
16
Marx .Comme Bernard Girard, c’est dans l’histoire que j’allais, au
tournant des années 2000, chercher des réponses aux questions sociales de
l’époque, alors que, pour la énième fois depuis deux siècles, on nous
annonçait un dépassement de l’antagonisme salarial par le renouveau du
travail indépendant ou l’accès à l’indépendance au sein même de la
protection salariale, comme dans le modèle « Google ».


15
Bernard Girard et Gwenaële Rot, « Subordination salariale et professionnalité » in François Vatin
(dir.),Le salariat, histoire, théorie et formes, Paris, La Dispute, 2007, p. 311-328.
16
Voir François Vatin,Trois essais sur la genèse de la pensée sociologique : politique, épistémologie et cosmologie,
Paris, La Découverte, 2005.

14

Histoire des théories du Management en France

Au-delà des avatars des doctrines et des débats, Bernard Girard montre en
effet, dans son ouvrage historique, comme dans le texte annexe reproduit
ici, l’étonnante pérennité de la question salariale, que l’on peut résumer en
ces termes: comment faire en sorte que des hommes libres acceptent de
faire, plus ou moins bien, ce qu’attendent d’eux les personnes, physiques ou
morales, qui ont «acheté »leur travail? Cette question, insoluble dans
l’absolu, est, bien sûr, celle de la direction des entreprises. Le chef
d’entreprise la pose au consultant en organisation, dont il attend des
réponses, si ce n’est «miracle »,tout au moins nouvelles, car il s’est lassé
des précédentes, forcément insatisfaisantes. Le consultant lucide (il en est,
surtout quand il est philosophe, non tant de formation que dans l’âme,
comme Bernard Girard) sait bien que les «recettes »qu’il fournira à ses
commanditaires sont imparfaites, contingentes, voire purement
opportunistes. Quand il est, en plus, porté à un regard réflexif sur sa pratique de
conseil en management, il ne peut manquer de vouloir en connaître
l’histoire. Mais là où la démarche de Bernard fut remarquable, c’est que,
prenant acte de la faiblesse des travaux historiques existants, il entreprit de
réunir lui-même les sources et de les analyser.

Il en est résulté l’ouvrage remarquable qu’on va lire. Bernard Girard a fait
preuve d’une clarté dans l’exposition associée à un esprit de synthèse et à
une élégance de l’écriture que l’on aurait du mal à trouver dans de la
littérature proprement académique. La masse du matériau qu’il traite est
stupéfiante. Sans doute, il passe vite d’un thème à l’autre et il ne faudra pas
attendre de cet ouvrage un traitement exhaustif du sujet, qui aurait nécessité
d’en multiplier le volume par dix au bas mot! Mais sur chacun de ces
thèmes, Bernard Girard ne fournit pas une simple architecture désincarnée,
comme on la trouverait dans un manuel universitaire. Il multiplie les
connexions, fait des citations suggestives, fait émerger dans leur contexte
historique les auteurs et les œuvres et, surtout, pose, toujours, les bonnes

15

Bernard Girard

questions. On peut lire alors son livre comme un roman, un essai, ou un
mémento. C’est parce qu’il est tout cela à la fois qu’il est à mettre entre toutes
les mains : celles des apprentismanagersau programme de lecture desquels il
devrait absolument figurer, celles des praticiens d’entreprise qui devraient
se retrouver chez ces penseurs et organisateurs plus ou moins oubliés
17
qu’exhume Bernard Girard , celles des spécialistes de sciences sociales
(économistes, historiens, juristes, philosophes, sociologues) qui ont souvent
dumanagementune image caricaturale.

On l’aura compris, parce qu’il disposait d’une liberté de pensée qui devrait
être le propre du monde académique et qui y est, malheureusement, de plus
en plus rare, pour des raisons qu’il serait hors de propos de tenter
d’exposer ici, Bernard Girard a pu, sur cette question importante, fournir
un ouvrage riche, vivant et limpide. J’espère que l’on ne m’en voudra pas
trop, de l’avoir un peu «épaissi »,comme on le dit d’un solide, mais aussi
d’une sauce que l’on peut rendre ainsi indigeste. On ne se refait pas. En
relisant le volume pour en préparer cette édition, je n’ai pu m’empêcher de
reprendre le travail de correction et de complément que j’avais fait il y a
quinze ans. Je suis reparti de zéro, car les enfants Girard n’ont pu retrouver
le manuscrit annoté que, lucidement, Bernard avait dû jeter à la corbeille!
Mais j’ai dû pousser plus loin la chose. D’abord, j’ai dû passer de ce qui
n’était que de simples suggestions à des décisions d’écriture. Quand la
chose était possible, j’ai corrigé d’autorité le texte et le lecteur n’en saura
rien :était-il vraiment nécessaire de lui faire savoir que Bernard Girard
s’était trompé sur une date ou un prénom ? Autrement, j’ai ajouté des notes
pour corriger, sous ma responsabilité, ce qui me paraissait erroné ou

17
BernardGirard a un tic d’écriture assez fréquent chez les historiens de la pensée qui consiste à
déplorer l’oubli dans lequel les œuvres sont tombées, quitte, parfois, à exagérer cet oubli.Mais en la
matière, tout est relatif et cela dépend du public auquel on pense. A cet égard, on pourrait avancer le
paradoxe que les auteurs les plus connus sont en fait ceux qui sont les plus mal connus. Tout le
monde croit connaître Frederick Taylor, mais qui l’a lu ? Bien plus rares encore sont ceux qui ont lu
Emile Belot, mais, au moins, ceux qui en parlent sont ceux qui l’on vraiment lu.

16

Histoire des théories du Management en France

exagéré. Surtout, j’ai complété les références, car, depuis la fin des années
1990, la littérature sur ces questions s’était considérablement enrichie. Il ne
me semblait pas possible de ne pas fournir des suggestions de complément
de lecture. Dans cet esprit, je me suis outrageusement cité moi-même.
J’espère qu’on me le pardonnera. C’était simplement pour ne pas alourdir le
document en fournissant les références des documents bruts que j’avais
déjà analysés dans de précédentes publications.

Je voudrais faire une dernière remarque. Le texte de Bernard Girard se
développe en treize (hasard ou malice ? il ne les avait pas numérotés) petits
e
chapitres qui couvrent, en gros, le XIXsiècle des historiens, celui qui mène
er
de la chute de Napoléon 1au déclenchement de la première guerre
mondiale. Son plan est tout à la fois chronologique et thématique ; il s’organise
dans une spirale qui met en évidence le développement des mêmes
questions, à des dates et dans des contextes différents. L’édifice construit
par Bernard Girard est habile et élégant ; il est parfois, il faut le reconnaître,
e
un peu fragile et peut perdre le lecteur peu familier du XIXsiècle et de ses
auteurs. Mais il n’était bien sûr pas question de toucher à cet
ordonnancement, même quand j’avais le sentiment que la cohérence
chronologique était par trop en défaut.

er
François Vatin, le 1décembre 2014.

17

INTRODUCTION
Elivre est né d’une interrogation : des entreprises, au sens moderne du mot,
Cexistent depuis la fin du XIXsiècle. Comment les dirigeait-on? Avec
e
quelles méthodes? Selon quels principes? Les entrepreneurs qui souhaitaient
construire ou faire évoluer leur organisation pouvaient-ils trouver dans la
littérature des exemples, des conseils? Y avait-il déjà des théories du
management ?Trouvait-on les mêmes modèles en Angleterre et en France? Les
expériences s’échangeaient-elles d’une région à l’autre ? D’un pays à l’autre ?

18
Aucun historien français n’a, semble-t-il, abordé ces questions. Telle que la
présentent les livres de sociologie et les manuels d’organisation, l’histoire des
e
théories du management commence à la fin du XIXsiècle avec les travaux de
Frederick Taylor et d’Henri Fayol. Deux noms auxquels les spécialistes de la
19
pensée économique ajoutent Alfred Marshall, le premier auteur à avoir envisagé,
vers 1880, l’entreprise comme un agent économique autonome.

Cette présentation est trompeuse. Il a suffi d’une rapide plongée dans les archives
et les bibliothèques pour découvrir un continent inconnu. La littérature sur le
management existait bien avant Taylor et Fayol. Si le manager obéit plus souvent à
son intuition, à sa compréhension des rapports de force qu’à des théories qu’il
aurait apprises à l’université, son activité fait depuis le début de la révolution
industrielle l’objet d’un intense travail de réflexion. Certains de ces textes sont de
grande qualité et mériteraient d’être mieux connus. La plupart soutiennent
brillamment la comparaison avec les productions contemporaines. Dans beaucoup, on
voit émerger les traits nationaux du management à la française : paternalisme, goût

18
[Hormisle numéro spécial de laRevue Française de Gestionen décembre 1988 (dirigé par paru
Patrick Fridenson) et deux textes programmatiques (Marco, 1988, 1993). Voir, pour les Etats-Unis,
les travaux de Gras, Chandler, Wren et Roth: les références de leurs ouvrages sont dans la
bibliographieinfra.(Note de Luc Marco : indiquée LM ensuite). Pour le cas de la France, voir, paru
après la rédaction de cet ouvrage, Philippe Lefèvre,L’invention de la grande entreprise. Travail, hiérarchie,
e e
marché. France fin XVIII– début XIX: indiquée par la, Paris PUF, 2003. (Note de François Vatin
suite FV).]
19
[A. Marshall,The Economics of Industry, 1879 (écrit avec sa femme). (LM).]

19

Bernard Girard

du calcul, priorité donnée aux démarches rationnelles, résistance au dialogue avec
les organisations syndicales, etc.

e
Dès le début du XIXsiècle, les auteurs français multiplient ouvrages et articles,
scrutent l’exemple britannique, visitent les usines anglaises, reviennent avec des
rapports documentés, traduisent les premiers théoriciens britanniques du
management, notamment Ure et Babbage. Cette littérature est assez abondante pour être
classée en quelques grandes catégories.

Il y a, d’abord, les cours et manuels d’enseignement. Le plus célèbre est
certainement celui que Jean-Baptiste Say donna au Conservatoire des Arts et Métiers. Mais
il y eut aussi les cours d’Adolphe Blanqui, de Claude-Lucien Bergery, de Clément
Colson ou d’Emile Cheysson à l’Ecole Polytechnique, à l’Ecole des Ponts et
Chaussées, à HEC… Il y a tous les reportages, les descriptions, les récits de
voyage qui jouent un rôle décisif dans la diffusion des méthodes de management.
e
Au XIXsiècle comme entre les deux guerres, comme aujourd’hui encore, les
managers français sont friands d’expériences étrangères. Ils vont en Angleterre,
aux Etats-Unis ou en Allemagne, visiter des usines. Ils en rapportent des
témoignages, des descriptions, comme avec Charles Dupin, Armand Audiganne ou
Louis Reybaud.

Viennent ensuite les essais et ouvrages conçus comme des manuels. On peut
notamment citer, dans la première moitié du siècle, l’Economie industrielle de
20
Bergery etleManuel des affairesJean Gustave Courcelle-Seneuil. Les experts- de
comptables, dont on néglige trop souvent le rôle, participent abondamment à
cette production littéraire sous le Second Empire et la Troisième République. Les
21
revues industrielles, qui apparaissent très tôt, ainsi que les dictionnaires donnent
aux auteurs qui n’ont pas le courage d’écrire tout un traité, l’occasion d’exprimer
leurs vues.


20
[L’ouvrageest bien issu d’un cours, comme le signale d’ailleurs ci-dessus Bernard Girard. Voir
Bergery (1830-1833)Economie industrielle ou science de l’industrie, Metz. (FV).]
21
[Voir Luc Marco dir.,Les revues d’économie en France, 1751-1994, L’Harmattan, 1996 ; et Patrice Bret,
Kostas Chatzis, et Liliane Pérez dir. LaPresse et les périodiques techniques en Europe, 1750-1950,
L’Harmattan, 2009 (LM).]

20

Histoire des théories du Management en France

Toujours sous la Troisième République on voit timidement apparaître un nouveau
type d’ouvrages: le guide juridique qui fait le point sur les règlements que doit
respecter le chef d’entreprise pour rester dans la loi.

A côté de ces textes qui ressemblent aux ouvrages contemporains, on trouve toute
la littérature que lisaient les chefs d’entreprise. Bien loin d’être indifférents aux
mouvements sociaux, ils ont souvent étudié les premiers grands théoriciens de la
société, Saint-Simon, Fourier, Comte, et ils se sont souvent inspirés de leurs idées
pour concevoir leur modèle d’organisation.

On y trouve aussi toutes celles qu’ils ont produites : règlements, journaux intimes
dans lesquels ils parlent de leur travail, de leurs choix. Ces documents sont d’un
accès difficile, mais ils ont le mérite de montrer le travail de réflexion sur le
management en train de se faire. Ecrire un règlement exige une réflexion sur ce
qu’est une entreprise, sur ses objectifs et sur la nature des relations
qu’entretiennent ses membres. Quiconque a eu l’occasion d’en écrire sait cela.

Il ne suffit pas d’analyser ces textes, aussi intéressants soient-ils. Il faut encore
s’assurer que les idées et les méthodes qui y sont développées ont eu une influence
sur les comportements des entrepreneurs et chefs d’entreprises. La célébrité d’un
ouvrage n’est pas forcément la meilleure mesure de son importance effective.
L’histoire n’a retenu aucun des ouvrages qui ont fait la théorie du paternalisme.
Les auteurs qui se sont intéressés, sous l’Empire et la Restauration, à la question
sociale sont tombés dans l’oubli, et, cependant, on devine encore leur trace dans la
gestion de beaucoup d’entreprises.

Le management n’est pas un art d’invention, mais d’exécution. Ceux qui le
pratiquent ont le droit, peut-être même le devoir de copier les solutions qui ont
fait leur preuve. Autant dire qu’on ne peut faire l’histoire de ces théories sans
s’interroger sur les mécanismes de leur diffusion. Il ne suffit pas d’avoir lu un
ouvrage pour s’en inspirer dans la vie quotidienne: on peut tirer parti d’idées
apparues dans une conférence ou lors d’une conversation, d’expériences que l’on a
vu mises en œuvre dans des entreprises que l’on visite… Quelques mots suffisent

21

Bernard Girard

pour expliquer un mode de calcul des salaires, un partage des tâches, un
organigramme, voire même, pour parler un langage plus récent, un tableau de bord.

L’important est, donc, moins de savoir si des idées ont été populaires que de
vérifier qu’elles ont guidé les chefs d’entreprise dans leurs décisions. Les deux
choses sont différentes. On sait que le taylorisme, ou ce que l’on a appelé ainsi, a
servi de modèle à la quasi-totalité des ingénieurs et organisateurs pendant des
décennies. Cela ne veut pas dire qu’ils aient lu les textes presque illisibles de
l’ingénieur américain, mais plutôt qu’ils ont retrouvé « spontanément » ses idées.

Au fil de ces lectures, des auteurs inconnus apparaissent, souvent plus originaux
que ceux que l’on cite constamment. Quelques théoriciens de première grandeur
se dégagent du lot. C’est, au début du siècle, le cas de Charles Babbage, de
GérardJoseph Christian et de Claude-Lucien Bergery qui ont su très tôt comprendre et
disséquer les logiques industrielles. C’est, plus tard, ceux d’Adolphe Guilbault,
d’Emile Belot, etc. D’autres, déformés par une longue tradition, retrouvent une
place plus conforme à leurs réalisations: Henri de Saint-Simon, Henri Fayol,
Frederick Taylor s’inscrivent dans une histoire, un milieu… On a gardé mémoire
de leurs noms parce qu’ils ont su donner une forme cohérente à ce que beaucoup,
dans ces milieux, à cette époque, pensaient déjà spontanément.

L’analyse statistique de la vingtaine d’auteurs qui méritent d’être cités, à un titre ou
un autre, dans une histoire des idées sur le management en France pendant le
e
XIX siècle,met en évidence trois générations :

e
ȥsiècle, contemporaine de la première révolution indus-la génération du XIX
trielle :Joseph-Marie de Gérando, Gaspard Riche de Prony, Jean-Baptiste Say,
22
François-Emmanuel Molard, Louis Costaz, etc.Ces hommes nés et formés sous
l’Ancien régime ont atteint leur maturité pendant la Révolution, sous le Directoire
ou l’Empire. Très différents par leur formation, leur expérience, ils ont en

22
[F.-E. Molard,Les divers systèmes de filature en usage aux Indes, en Angleterre, en France, Paris, Thomine,
1826 (extraitdu «Dictionnaire Technologique») ; L. Costaz,Mémoire sur la construction des tables
statistiques et sur la mesure des valeurs, Imprimerie de Moquet, 1834 ; à ne pas confondre avec
ClaudeAnthelme Costaz, auteur d’uneHistoire de l’administration en France de l’agriculture, des arts, du commerce, des
e e
manufactures et des subsistancesédition, 1832, 3, Paris, Veuve Huzard, 1818, 2édition, 1843 (LM).]

22

Histoire des théories du Management en France

commun une approche de l’industrialisation par l’expérimentation. Ce sont des
inventeurs. Jean-Baptiste Say et le baron de Prony illustrent à merveille cette
génération. Ils ne se contentent pas de théorie, ils agissent, deviennent industriels,
manufacturiers. Ils trouvent des solutions et cherchent ensuite à en faire la théorie.
Cette génération crée les caisses d’épargne, invente, avec le paternalisme, les
mutuelles, les caisses de retraite, les écoles professionnelles et élabore un modèle
original de partage des tâches entre l’entreprise et l’Etat.

ȥla génération suivante est arrivée à l’âge adulte, alors que l’industrie était déjà
une force. Formés sous l’Empire et la Restauration, ils voient que la France est à la
traîne de l’Angleterre et savent que l’industrie produit autant de misère que de
richesses. Ils veulent comprendre. On rencontre dans cette génération tous les
grands voyageurs du monde industriel. Le monde s’est ouvert, de nouveaux
territoires sont apparus. Il faut les découvrir. Ils vont dans les villes ouvrières, en
ramènent des rapports qui deviennent célèbres. Ils se rendent comme Adolphe
Blanqui et Charles Dupin, en Angleterre. Ils entreprennent, comme Louis
Reybaud, de longs voyages dans la France industrielle. Ce n’est sans doute pas un
hasard si l’on trouve, dans cette génération, tous les pères de la sociologie:
Frédéric Le Play et ses monographies ouvrières (1806-1882), Auguste Comte
(17981857), Alexis de Tocqueville (1805-1859), mais aussi le docteur Louis-René
Villermé (1782-1863). Le monde a changé, il faut le comprendre de nouveau.

ȥla troisième génération se forme sous le Second Empire, alors que l’industrie a
pris une nouvelle allure. Les entreprises ont grandi. Ce sont des réformateurs qui
s’intéressent à l’organisation, à la gestion, qui veulent rationaliser. Max Weber et
23
ses théories sur le progrès par la rationalisation aurait pu être leur idéologue.Ces
auteurs, souvent ingénieurs, ont une expérience des grandes entreprises. A
l’inverse de leurs prédécesseurs, ils ont, comme Emile Cheysson, Adophe
Guilbault, Emile Belot, travaillé dans des sociétés dont ils n’étaient ni les créateurs,
ni les propriétaires. Ce sont des managers, au sens moderne du mot. Lorsqu’ils
écrivent, ils s’adressent à leurs collègues, et non plus aux entrepreneurs, aux
capi

23
Max Weber,L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, 1904-1905.

23

Bernard Girard

talistes. Sensibles aux dysfonctionnements, aux maladies de croissance des grandes
sociétés de la fin du siècle, ils veulent les réformer et proposent des remèdes.

Au-delà de ce découpage en générations, ces différents auteurs ont quelques
caractéristiques communes. Beaucoup sont ingénieurs, le plus souvent
polytechniciens. Ils maîtrisent la mécanique et les mathématiques. Leurs
raisonnements font une large place au calcul et à son expression graphique. Ils ont très
tôt appris à envisager l’entreprise comme un système à la recherche de son
équilibre. Le thème est explicite chez Henry Le Chatelier. On le retrouve, sous
d’autres formes chez d’autres auteurs.

Ces ingénieurs ont, le plus souvent, les carrières caractéristiques des élites
technocratiques françaises. Certains, comme Emile Cheysson, passent de l’industrie à
l’enseignement, d’autres, comme Clément Colson de l’administration à
l’enseignement. Rares sont ceux qui, tels Henri Fayol, Emile Belot ou Adolphe
Guilbault, furent des hommes d’organisation au sens que donnait William White à
24
cette formule. Si peu furent d’authentiques savants, tous, ou presque, ont eu une
ambition scientifique. Même ceux dont la carrière fut la moins académique
mettaient en avant les aspects savants de leurs travaux. A la fin de sa carrière,
Henri Fayol éprouva le besoin de faire éditer une notice sur ses travaux de
25
géologue .On y découvre, sous l’industriel, le chercheur soucieux de faire avancer
la science. «Aucune de ces études, lit-ondans ce texte,n’a été faite sans souci des
applications industrielles qui en pouvaient résulter. Mais le fait qu’elles ont été dirigées par la
volonté d’établir scientifiquement, sans s’astreindre nécessairement à la recherche d’applications
déterminées à l’avance, les propriétés physico-chimiques des aciers et les variations de ces propriétés
avec la température et avec la teneur de chaque élément a permis la mise au point de nombreux
alliages doués de propriétés parfois imprévues et souvent précieusesen. » On ne conçoit pas
e
France, au XIXsiècle, de brillante carrière qui ne mène à l’Académie des Sciences.

Ces ingénieurs ont souvent eu comme professeurs des gens de grande qualité:
Pierre-Simon de Laplace ou Gaspard Monge, pour les plus anciens, Victor

24
William H. White,L’homme de l’organisation, Paris, 1959. [1956 pour l’édition américaine (FV).]
25
H. Fayol,Notice sur les travaux scientifiques et techniques de M. Henri Fayol, Paris, Gauthier-Villars, 1918,
87 p.

24

Histoire des théories du Management en France

Poncelet, Gaspard Coriolis ou Arthur Morin, pour les plus jeunes. Ils sont
convaincus que «l’art de l’ingénieur civil consiste dans l’application intelligente des principes
26
de la science aux opérations industrielles.réflexion sur le management leur paraît» La
sans doute secondaire. Même chez les plus intéressants, la culture dans le domaine
semble d’ailleurs limitée. Ils ne se citent pratiquement jamais. On ne trouve chez
Henri Fayol, Adolphe Guilbault et Emile Belot, aucune indication montrant qu’ils
aient lu et étudié Charles Babbage, Andrew Ure ou Emile Cheysson.

On pourrait être tenté d’attribuer ce silence sur l’art du manager au système
universitaire, à son refus de prendre au sérieux le monde de l’industrie et du
commerce. Il est vrai que le management n’est pas devenu discipline académique,
mais l’université ne l’a pas totalement ignoré. Bien au contraire, elle l’a très tôt
accueilli dans des institutions spécialisées dans la formation des élites industrielles.
e
Dès le début du XIXsiècle, Jean-Baptiste Say donne au Conservatoire des Arts et
27
Métiers des cours d’économie industrielle. Un peu plus tard, Adolphe Blanqui
crée un enseignement similaire à l’école spéciale de commerce, lointain ancêtre de
l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris. Plusieurs des auteurs examinés dans cet
ouvrage ont été enseignants. Gérard-Joseph Christian fut directeur du
Conservatoire, Emile Cheysson et Clément Colson enseignèrent à l’école des Ponts et
Chaussées, à HEC, à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Mais ces
enseignements n’ont jamais donné naissance à une discipline. L’université, les écoles
d’ingénieurs auraient pu créer un milieu scientifique, avec ses laboratoires, ses
e
recherches et ses carrières, comme ce fut le cas à Harvard au début du XX
28
siècle . Il n’y eut rien de tout cela. Aucune activité de recherche ne s’est
développée autour de ceux qui ont enseigné le management. On ne trouve pas,
dans les bibliothèques, de manuels qui reprennent, à la manière scolaire, les auteurs,
qui les classent et amorcent une histoire de la discipline.

26
Nouveau manuel complet de l’ingénieur civil, par E. Schmitz, C.E. Jullien, E. Lorentz, 1845.
27
[C’est le titre de la chaire qui fut créée pour lui en 1819, le régime de la Restauration se méfiant de
la connotation libérale de l’expression «économie politique». Say publiera son enseignement en
1828 sous le titreCours complet d’économie politique pratique(Paris, Economica, 2010). (FV).]
28
[Lesystème universitaire français, organisé, jusqu’à la loi Edgar Faure de 1968, en quatre
« facultés » (Droit, Lettres, Médecine, Sciences), bloquait une telle évolution ; on comprend dans ce
contexte le développement parallèle de « grandes écoles » d’ingénierie, de commerce et de gestion ou
de science administrative (Science-Po, l’Ecole coloniale, l’Ecole nationale d’administration). (FV).]

25

Bernard Girard

Il faut attendre l’entre-deux guerres pour voir se développer des institutions
spécialisées dans le management. Les succès de Frederick Taylor et Henri Fayol
paraissent d’autant plus remarquables. S’ils n’ont pas été plus originaux que
beaucoup d’autres, ils ont réussi ce que Charles Babbage et Gérard-Joseph Christian
n’avaient pas su faire : créer une discipline.

C’est la préhistoire de cette discipline qu’explore cet ouvrage. Son plan suit la
chronologie : d’abord les pionniers, premiers analystes de la division du travail et
de l’organisation, puis les premiers théoriciens de l’entreprise (philanthropes,
libéraux, ingénieurs) que suivent, au lendemain de 1848, les auteurs qui veulent
introduire le calcul dans la décision et ceux qui cherchent à régler de façon
nouvelle la question sociale.

Lorsque Taylor et Fayol apparaissent, à la fin du siècle, les problématiques ont
changé, la fonction managériale s’est étoffée, enrichie des travaux des comptables
et des premiers théoriciens du travail. Une science du management peut naître…

26

CHAPITRE1

LA DIVISION DU TRAVAIL,LES MACHINES,LA SURVEILLANCE
Npeut faire la généalogie du taylorisme sans rencontrer la division du ne
O
travail. L’ingénieur américain ne l’a pas inventée, il ne l’a pas découverte, il
l’a reprise à une très vieille tradition progressivement recouverte par d’autres
préoccupations.

La longue marche d’un concept

Les historiens de l’économie attribuent à Adam Smith la paternité du concept. En
fait, il a déjà une longue histoire lorsque Smith le reprend. Son élaboration a
29
commencé bien plus tôt. On en trouve trace dans deux domaines :

ȥles ouvrages des philosophes qui font de la division du travail le Dans
30
mécanisme du lien social : Hume, Beccaria…Hume introduit la «division des
tâches » dans un passage dans lequel il s’interroge sur les fondements de la
31
société .Il l’associe à l’union des forces et à l’aide mutuelle. La division du travail
est une des moteurs de la constitution de la société. Elle crée l’interdépendance : j’ai
besoin de l’autre pour travailler.

ȥla littérature technique qui décrit les méthodes mises en œuvre par les Dans
industriels. Le plus connu de ces textes est celui de l’Encyclopédie danslequel on
décrit la fabrication d’aiguilles à Aigle en Normandie. Il ne s’agit plus, là, de
théorie de la société, mais d’organisation.

29
[Surles sources de Smith et la mise en perspective de son analyse de la division du travail, voir
Jean-Pierre Séris,? FergusonQu’est-ce que la division du travail, Paris, Vrin, 1994, ainsi que Jean-Louis
Peaucelle, «Raisonner sur les épingles, l’exemple d’Adam Smith sur la division du travail»,Revue
d’économie politique, n° 4, 2005, p. 499-519 etAdam Smith et la division du travail, la naissance d’une idée
fausse, Paris, L’Harmattan, 2007. (FV).]
30
[Il faudrait ici remonter à Platon. Parmi les inspirateurs directs de Smith, il faut aussi citer Adam
Ferguson en 1767, dont le texte est réédité par Jean-Pierre Séris (cf. notesupra). (FV).]
31
David Hume,Traité de la nature humaine, 1740, tome 2, p. 602.

27

Bernard Girard

C’est Bernard de Mandeville qui a, le premier, utilisé l’expression «division du
e 32
travail »,dans des textes rédigés dans la première moitié du XIXsiècle .
L’histoire a retenu de Mandeville la formule sur «les vices privés qui font le bien public»
qu’il a mise en sous-titre de saFable des abeilleset dans laquelle on voit une source
de la main invisible de l’économie classique. Elle résume bien la théorie de ce
médecin hollandais installé à Londres, dont la pensée, loin d’avoir vieilli, surprend
encore par sa fraîcheur. Cet homme avait le regard acéré. Il savait observer et ne
répugnait à arracher les masques pour voir ce qui se cache derrière. Ses remarques
sur la division du travail s’inscrivent dans une réflexion qui fait la place belle à la «
gouvernabilité des hommes», lointain ancêtre de notre art du management. On trouve,
33
chez lui, plusieurs des idées maîtresses qui reviendront plus tard:

ȥ Ladivision du travail permet de faire de grandes choses avec des intelligences
médiocres : «en divisant et subdivisant les occupations d’un grand service en de nombreuses
parties, on peut rendre le travail de chacun si clair et si certain qu’une fois qu’il en aura un peu
pris l’habitude, il lui sera presque impossible de commettre des erreurs.» (Fable 2, p. 267)

ȥLa spécialisation perfectionne les techniques.

L’expression eut du succès. On la retrouve fréquemment dans la littérature
contemporaine.L’EncyclopédieDiderot et d’Alembert la reprend dans un texte de
qui analyse et décrit la production d’épingles. Texte capital qui reprend les
descriptions d’un ingénieur, Jean Perronet, auteur d’uneDescription de la façon dont
on fabrique les épingles à l’Aigle, en Normandie, publiéeà Paris en 1740. Cet article
explique comment des industriels ont découpé la fabrication de cet objet banal en
une série d’opérations élémentaires. Il est d’une précision extrême. On pourrait, à
partir de sa seule description, reconstituer l’atelier.


32
Avantlui, un autre économiste réputé, William Petty, avait utilisé la formule «division des
travaux » [W. Petty,Five Essays in Political Arithmetics, 1687. (LM).]
33
[En fait, la source immédiate de Smith semble bien être le Français Louis Messance, qui écrivait en
1766 : « Les ouvriers, plus occupés à la même espèce de fabrique, deviennent plus adroits, perdent
moins de matière, savent mieux employer leur temps et inventent des machines propres à accélérer
l’ouvrage » (« Réflexions sur la valeur du bled, tant en France qu’en Angleterre » inRecherches sur la
population des généralités d’Auvergne, de Lyon, de Rouen et de quelques provinces et villes du royaume, Paris, 1766,
p. 281-292 : 283). (FV).]

28