Je reviens chez nous
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Description

De retour à Saint-Gravel après plusieurs années d’absence, Thomas retrouve le village où il a grandi en centre jeunesse. Accueilli par Hugo, son meilleur ami d’enfance et désormais propriétaire de la ferme de son défunt père, il accepte de séjourner chez lui, le temps de se trouver un logis...


Soulagé qu’après toutes ces années, sa complicité avec Hugo soit intacte, Thomas n’en est pas moins sous le choc lorsqu’il apprend l’homosexualité de son ami. Cela risque-t-il de transformer leur relation ? Non ! Après tout, il n’a jamais eu de désir de cet ordre, avant.


Mais ça, c’était avant...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 décembre 2014
Nombre de lectures 77
EAN13 9789522735188
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


© 2014 Sara Agnès L.
Tous droits réservés

Publié en décembre 2014, par :

Atramenta
Riihitie 13 D 14, 33800 Tampere, FINLANDE

www.atramenta.net

Design de la couverture : Angie Oz

Sara Agnès L.

JE REVIENS CHEZ NOUS

Romance M/M

Atramenta

Pour Valérie.

01 Je reviens chez nous

Après deux ans de recherches inutiles et trois interminables années
d’études, je reviens chez moi. Enin… disons plutôt le seul chez-moi que je
connaisse :Saint-Gravel, une petite ville agricole où tout le monde se
connaît. Après avoir fréquenté l’orphelinat et une école dont je garde de
très mauvais souvenirs, c’est ici que j’ai aterri. Au Centre jeunesse. À
l’âge de neuf ans. Malgré les villes que j’ai sillonnées et les tas de gens que
j’ai rencontrés, un seul endroit résonnait dans mon esprit lorsque les gens
me demandaient d’où je venais. Chez moi, c’était ici. Étrange comme un
lieu vous marque. Surtout qu’à l’époque, j’étais persuadé de ne jamais y
revenir.
À l’arrêt de bus, je descends, étrangement ému de retrouver le
centreville où rien n’a changé. Enin… presque rien. Il y a bien quelques
nouvelles boutiques et le garage a changé de nom, mais ça ressemble
toujours à l’endroit de mon souvenir. Chez Joe, de l’autre côté de la rue,
c’est là où j’allais piquer des bonbons chaque fois qu’on me demandait
d’aller faire des courses. Et le Snack, en face, c’est le restaurant où j’ai bu
mon premier milk-shake.
— homas !
Je me retourne et je reconnais aussitôt celui qui s’avance pour
m’accueillir. Hugo. Ça me fait un choc de le revoir. Mon ancien meilleur
ami est aujourd’hui devenu un homme, mais je présume qu’il se dit la
même chose à mon sujet. Sauf que lui, c’est une sacrée pièce d’homme,
désormais !Sûrement un avantage de travailler à la ferme: ça muscle!
Une fois devant moi, il pose ses mains sur mes épaules et éclate de rire.
— Ça alors, t’es vraiment là. uand j’ai reçu ta letre, j’ai cru que c’était
une blague ! s’exclame-t-il.
— Hénon !Comme tu vois, je suis de retour, annoncé-je, mais tu
n’étais pas obligé de venir me chercher : je comptais m’installer chez Flo,
le temps de me trouver une chambre quelque part.

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— u’est-ce que tu racontes ? Tu ne vas pas aller chez Flo alors que la
maison est grande ! La chambre d’amis est déjà prête !
Même si sa gentillesse me touche, je suis un peu gêné. Hugo agit
comme si j’étais toujours son meilleur pote alors que je suis parti pendant
plus de cinq ans sans jamais lui donner la moindre nouvelle. La fatigue de
mon voyage pesant lourd, je proteste un peu mollement :
— Nah ! C’est gentil, mais je ne veux pas déranger. Je suis sûr que c’est
plus simple si je prends une chambre.
Son rire résonne encore, puis, déterminé, il récupère mon énorme sac à
dos et l’installe sur son épaule avant de trancher :
— Tuviens à la maison. C’est un ordre. Ma mère me tuerait si elle
apprenait que je ne t’ai pas hébergé ! T’es pratiquement de la famille !
En me remémorant Mme hibert, je souris comme un idiot. Peut-être
que j’ai tout laissé derrière moi en quitant Saint-Gravel, mais maintenant
que je suis ici, ce sont les bons souvenirs qui me reviennent en tête.
Alors que je m’installe dans son 4 × 4, je demande :
— Comment elle va, ta mère ?
— Elle va mieux. Elle a eu un coup dur, il y a trois ans.
— Ah ? m’enquiers-je, intrigué.
— Ouais. Mon père est… euh… il est décédé. D’une crise cardiaque.
L’information me sidère. M. hibert, mort? Ça me paraît irréel. Lui
aussi, c’était une sacrée pièce d’homme ! Déjà, à l’époque, il me paraissait
invincible. Et dire qu’il n’était jamais malade! Bon sang, mais qu’est-ce
que j’espérais? Retrouver tout le monde, comme si le temps s’était
arrêté ?Oui, je crois que c’est le cas. À Saint-Gravel, rien ne changeait
jamais… ou presque, me fallait-il admetre.
Le cœur serré, je dis :
— Pardon, je ne savais pas. Toutes mes condoléances, Hugo.
Les yeux rivés sur la route, il pince les lèvres et hausse les épaules.
— Ça été un sacré choc, tu t’en doutes. On a dû tout revoir : la maison,
le domaine, la ferme. Ma mère ne voulait plus y vivre sans lui, alors elle
s’est installée en ville. Elle a un appartement qui ne demande pas
d’entretien. Ma sœur voulait se marier… Du coup, c’est moi qui ai hérité
de l’endroit.
Pendant que le véhicule roule et sort de la ville, je laisse un silence
passer entre nous. Je suis triste. J’aurais dû me douter que des tas de
choses seraient diférentes depuis le temps, mais je voulais croire que tout
resterait intact, que tout m’atendait pour reprendre son cours. Lentement,
mes yeux retournent observer ce paysage magniique, où les maisons sont
éloignées les unes des autres. C’est tellement diférent des villes que j’ai

6

visitées ces dernières années… Étonnamment, ça m’a manqué.
— Sur une note plus joyeuse, ma sœur s’est mariée, ajoute-t-il, comme
pour chasser le malaise qui subsiste entre nous. Ça fera bientôt deux ans.
Avec Joël, tu sais, le ils de Paul ?
— Legars qui est tombé dans la rivière et qui a cassé ses lunetes
pendant la fête de Steeve ?
— Celui-là,oui, conirme-t-il en riant. Et ils ont eu une petite ille,
Chloé. Elle a quatre mois. Elle est super, tu vas voir.
Je souris. Claudia s’était mariée? Déjà? Bon sang! ue de
changements !
— Etpour ma mère, c’est génial, poursuit-il, parce qu’elle adore jouer
les grands-mères. Ça lui permet de se changer les idées. Enin… t’auras
l’occasion de les voir, dimanche prochain. On fait toujours nos repas de
famille.
Il sourit sans jamais tourner la tête dans ma direction et je reste là, les
yeux rivés sur sa petite barbe discrète, comme pour tenter de réaliser
qu’Hugo, l’ami de mon souvenir, est réellement devenu un homme. C’est
toujours lui, mais en diférent.
— Et toi ? T’es marié aussi ? demandé-je.
— Hein ? Euh… non.
Son visage se contracte, et il se met à pianoter sur le volant avec ses
doigts. À croire que j’ai posé la mauvaise question, mais je ne vois pas
pourquoi. Dans le coin, les gens se marient relativement jeunes, à l’instar
de sa sœur. Ou alors, ils partent d’ici et s’installent en ville. Un peu
comme moi, quoi.
— Une iancée ? Une copine ? insisté-je.
— Non. Je suis seul.
Son pouce pianote le volant un peu plus vite, puis il me lance un
regard en biais.
— Et toi ?
— Euh… non. Si j’avais quelqu’un, je présume que je ne serais pas là.
Il hausse les épaules, puis demande, moqueur :
— Pas de ille qui t’atend quelque part ?
— uenon !Tu parles! Elles sont toutes… enin… tu vois ce que je
veux dire…
Il pince les lèvres avant de répondre.
— Pas vraiment, non.
— Mais si ! dis-je en rigolant. Elles s’accrochent àtoi, s’atendent à ce
que tu les appelles dix fois par jour pour leur parler d’amour, te font la
gueule quand tu sors avec des potes…

7

Sa bouche forme une moue sceptique, mais il ne dit rien. À croire que
je dis n’importe quoi. Bah! Possible qu’il ait eu des relations moins
compliquées que les miennes… Il faut dire que je suis loin d’être un expert
sur la question.
Au bout du chemin, j’aperçois le domaine. Aussi beau que dans mon
souvenir. Un vrai coin de paradis. Je remarque que la grange, verte à
l’époque, est devenue rouge, et que la maison a été légèrement modiiée.
La façade est plus moderne et la terrasse sur le devant a été agrandie.
— Wow ! u’est-ce ça a changé !
— Bah,ouais… uand j’ai décidé de reprendre le domaine, j’ai fait
quelques rénovations.
Je reste là, les yeux rivés sur cet endroit qui lui appartient désormais. Je
me revois, sur mon vieux vélo pourri, à rouler jusqu’ici pour venir le
rejoindre. Son terrain est vaste, bordé d’une forêt dans laquelle il y a une
petite rivière où l’on allait pêcher, et d’un lac, un peu plus haut, où l’on
allait se baigner. C’est fou! Il y a tellement de souvenirs en ce lieu…
uand il se stationne dans l’immense allée toute neuve, je peine à croire
tout ce qui a changé. Une partie du terrain a été pavé, mais ce n’est pas ce
qui atire mon atention. D’une main, je lui montre l’enclos devant la
résidence.
— Depuis quand vous avez des chevaux ?
— Depuisque je suis propriétaire, dit-il en souriant. J’ai même un
sentier adapté qui fait tout le tour du domaine.
Avec sa main, il fait une sorte de cercle autour de nous. Et moi, je ne
retiens pas le regard ébahi que je porte sur lui.
— Wow. T’en as fait des choses !
— Bah,ce n’était pas si compliqué. T’achètes deux ou trois bonnes
bêtes, tu les élèves et tu les revends. Ce n’est pas aussi expéditif que les
vaches, mais disons que c’est mon petit dada.
Son petit dada? Je reporte mon atention en direction de l’enclos. Je
me souviens à quel point j’adorais aller later les chevaux de Mme
Grimault, à l’époque. Je gardais toujours un bout de mon déjeuner pour
aller leur reiler en douce.
— Dansmon souvenir, t’aimais bien les chevaux, ajoute-t-il avec une
voix moqueuse.
— Hein ? Euh… oui, mais… en fait… je me rends compte que je n’en ai
jamais monté.
Je me sens tout bête de le lui avouer, d’ailleurs, mais cela semble le
faire rire.
— Ehbien, je te montrerai, c’est tout! C’est simple, tu vas voir. Et

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Daisy, le cheval noir, là-bas, est une bonne jument. Je sens que vous allez
bien vous entendre, tous les deux.
Je ris comme un idiot, à la fois sceptique et ravi de son ofre.
— Wow, bien… ce serait cool, merci.
Il descend de son 4× 4,et je l’imite. Il fait un signe de la main à un
type qui avance dans notre direction. Avec son nez un peu long et ses
cheveux en bataille, je le reconnais aussitôt: Yvan. Lui aussi, il était au
Centre jeunesse avec moi, Je me souviens qu’il voulait devenir agriculteur.
De toute évidence, il travaille ici, maintenant. Nous discutons avec lui
pendant cinq bonnes minutes. J’apprends qu’il s’est marié avec une ille
dont le nom m’est familier, mais de laquelle je ne me souviens guère. Et
même si je suis ravi de le revoir, je ne suis pas mécontent quand Hugo
propose de m’accompagner à l’intérieur.
— Çaalors, t’es devenu le patron d’Yvan, dis-je pendant que nous
entrons dans sa maison.
— Il travaillait déjà pour mon père avant son décès. Et à nous deux, on
n’est pas de trop pour s’occuper d’un aussi grand domaine.
Nous montons directement à l’étage, comme nous le faisions souvent
lorsque nous étions gamins. Je regarde partout, car la vieille maison de
mon souvenir a été complètement transformée. Tout a été repeint, il y a
des meubles plus modernes et une grosse télé dans le salon…
— D’ailleurs, si tu cherches un boulot et que tu n’es pas trop empoté, y
a toujours de quoi faire par ici.
Il ouvre la porte d’une chambre, celle de sa sœur, réaménagée elle
aussi, avec une couleur neutre sur les murs. Ça change du rose et des tas
de posters de gars à moitié à poil ! Conscient que c’est ici que je dormirai,
je pose mon sac sur le lit.
— Pour êtrehonnête, dis-je, je n’ai aucune idée de ce que je vaux sur
une ferme, mais je veux bien donner un coup de main.
Hugo sourit et hoche la tête.
— Alors je te metrai à l’essai. On verra ce que ça donne.
uoi ?C’est tout? Il m’ofre un boulot juste comme ça? Sans me
demander ce que j’ai fait avant ?
— Je doute être aussi doué que toi. Je n’ai pas tes bras !
Avec la main, j’exagère la taille du muscle autour de mon biceps, mais
j’avoue être impressionné par la façon dont mon ami s’est développé au
cours de ces dernières années. À côté de lui, c’est moi, le gringalet,
maintenant !
Ma remarque le fait rire de bon cœur, et il me tapote le haut du dos
avant de rétorquer :

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— Ne t’inquiète pas pour ça. Allez, installe-toi. Tu connais la maison. Si
tu veux te doucher, il y a des servietes dans l’armoire. Fouille et fais
comme chez toi. Il faut que j’aille donner un coup de main à Yvan.
Ensuite, je reviendrai nous faire un truc à boufer. C’est qu’on a des tas de
choses à se raconter, toi et moi !
— Oui.
Je le regarde quiter la pièce avec un sourire béat d’admiration. C’est
incroyable de voir tout ce qu’il a accompli, ici. Sans hésiter, il m’a ofert
un endroit où crécher et la possibilité d’avoir un boulot. Ce n’est pas
exactement ce que j’avais en tête lorsque je me suis décidé à revenir, mais
je ne vais certainement pas rechigner sur cete chance ! Et puis, un peu de
travail manuel ne me fera pas de mal !

1

0

02 L’aveu

Je me douche, j’enile un vieux jeans et un t-shirt pour être confortable.
On dirait que je suis en vacances. uand je redescends, ça me fait bizarre
d’être là, dans cete maison que je connais pourtant très bien. Et qu’est-ce
que c’est calme ! À l’époque, il y avait toujours des tas de gens, ici. Mme
hibert cuisinait pour tous ceux qui travaillaient sur le domaine et elle
m’invitait souvent à rester pour le repas. Parfois, le Centre jeunesse me le
permetait, mais pas toujours. uand je pouvais manger ici, Hugo et moi
prenions nos assietes pour aller dévorer notre repas devant la télé.
Certains soirs, je me sauvais du Centre pour venir le rejoindre, très tard, la
nuit. Je traçais à travers les bois pour que personne ne me voie. Lui, il
sortait par la fenêtre et descendait par la goutière de la maison. Nous
pouvions rester des heures à discuter de tout et de rien au bord de la
rivière… Comment ai-je pu abandonner tout ça? Maintenant que M.
hibert n’est plus là, je constate à quel point j’avais une véritable famille,
ici, et que je l’ai abandonnée alors que je cherchais stupidement la
mienne. uel idiot j’ai été ! Je sors et je me plante au bout de la terrasse
où j’ai une vue imprenable sur l’arrière du domaine. J’inspire l’air frais de
la campagne. Je laisse les souvenirs me traverser l’esprit. Claudia qui
pleure parce que son frère et moi, on s’est moqués de sa robe. Hugo qui
grimpe à cet arbre, là-bas, après un pari ridicule qu’il a gagné, et à cause
duquel j’ai dû sauter à l’eau, tout nu, alors qu’elle était afreusement
froide ! Bon sang ! u’est-ce qu’on en a fait des conneries, lui et moi !
Je tourne la tête et sors de mes rêveries lorsqu’Hugo revient et monte
les marches trois par trois avant de se planter à ma gauche.
— C’est drôle de te revoir ici, dit-il avec un petit sourire en coin.
— Tu parles ! Dire que tout ça, c’est à toi, maintenant.
Je ferme les yeux avant d’ajouter :
— Et qu’est-ce que c’est calme !
— Oui.C’est vrai que ça doit te changer de la ville. Allez, tu viens ?

11

Pendant que je nous prépare de la boufe, tu me raconteras ce que t’as fait
pendant toutes ces années.
Je le suis à l’intérieur et l’observe sortir deux bières du frigo. J’en
prends une avec plaisir et trinque avec lui.
— À ton retour, annonce-t-il.
— À mon retour, répété-je avant de prendre une gorgée.
Le plus bizarre au fait d’être là, c’est que je me sens à ma place. Moi qui
pensais que tout le monde m’aurait oublié. Voilà que mon meilleur ami est
toujours là, qu’il est venu me chercher à la station de bus, qu’il m’héberge
et que je bois une bière avec lui. Pourtant, la dernière fois que nous nous
sommes vus, nous buvions encore du jus de raisin. Enin… on a bien piqué
du vieux vin à ses parents, une fois, mais c’était en cachete. Et la situation
est loin d’être comparable. J’aiche un air ébahi lorsqu’il sort des
immenses steaks de son frigo.
— Neme dis pas que t’es végétarien ! s’exclame-t-il en percevant ma
réaction.
— uoi ? Non ! C’est qu’ils sont énormes !
Son sourire se conirme et il approche son plat de service pour que je
puisse admirer les pièces de plus près.
— Productionlocale. Et je comptais juste faire une salade en
accompagnement. J’espère que ça ira.
— Tuparles, si ça me va ! dis-je en rigolant. Tu te rends compte ? Tu
m’accueilles comme un roi !
— Commeun roi? Ah non, mais comme un membre de la famille, ça
c’est sûr ! Ma mère aurait bien voulu venir, ce soir, mais je lui ai dit qu’il
valait mieux que tu restes quelques jours au calme avant que toute la
famille déboule. Elle était contente de savoir que tu revenais par ici. Elle
m’a même posé des tas de questions sur toi. Autant te préparer, car elle
voudra tout savoir.
Un sourire coincé, je reporte la bouteille de bière à mes lèvres, et je
prends un petit moment avant d’avouer :
— Bof, tu sais… il n’y a pas grand-chose à dire.
— u’est-ce que tu racontes ? T’es parti pendant presque six ans !
— Ouais, mais je n’ai rien accompli. Ce qu’il y a dans mon sac, en haut,
c’est tout ce que j’ai. Alors que toi…
Je bouge la bouteille autour de moi pour lui montrer tout ce qu’il a
accompli.
— Ça n’a rien à voir ! dit-il avec un air réprobateur. Moi, j’ai hérité de
mon père. Et je ne te dis pas tout le boulot que c’est !
Pour éviter de m’apitoyer sur mon sort, je souris. Oui, contrairement à

1

2

moi, Hugo avait eu une famille. Il a reçu des tas de trucs que moi, je n’ai
jamais eus : des parents, une sœur, de l’amour… toutes ces choses dont je
me suis toujours senti exclu.
— T’assûrement vécu des tas d’aventures, insiste-t-il, avant de boire
une gorgée de bière.
— J’ai fait des petits boulots. J’ai cherché mes parents.
Visiblement curieux, il me questionne sans atendre :
— Et alors ?
— J’ai trouvé ma mère.
La surprise modèle les traits de mon ami, mais je lâche, avec un rictus :
— Elleest mariée avec un gros bonnet. Elle m’a ilé cinq mille dollars
pour ne plus jamais entendre parler de moi. Je ne suis qu’une erreur de
jeunesse qu’elle a faite avec un Black. Si je n’étais pas aussi noir, ç’a aurait
été une autre histoire, mais là…
La bouteille de bière de mon ami se retrouve prestement sur la table,
dans un bruit assourdissant. Il fronce les sourcils, dépité par mon récit.
— Tu me fais marcher, là ?
— Pasle moins du monde. Et si elle avait pu se cacher derrière un
arbre, elle l’aurait fait, tu peux me croire.
Je bois encore, un peu vite, comme si je ne savais pas quoi faire d’autre.
— Maist’es à peine basané! s’énerve-t-il. Et puis, qu’est-ce qu’elle a
contre les Noirs, celle-là ? Elle s’en est bien tapé un !
— Erreur de jeunesse, répété-je.
À la limite, si elle s’était fait violer, j’aurais peut-être pu comprendre
ses réticences, mais à la seconde où ma mère a compris qui j’étais, j’ai su
que j’avais perdu mon temps en la recherchant. Elle n’avait surtout pas
envie que son époux apprenne qu’elle avait fricoté avec un Noir.
— Et ton père ? me demande-t-il encore.
— C’est un type rencontré dans un bar. Il s’appelle Blaine. C’est tout ce
que je sais. Et pour tout te dire, je n’ai pas très envie de me metre à sa
recherche. Avec ma chance, je vais me faire dire que je suis trop blanc.
Après une hésitation, le temps de constater que je plaisante, Hugo
éclate de rire et lance :
— Arrête un peu ! T’es juste café au lait !
— Caféau lait! répété-je en levant les yeux au ciel. Tiens, j’avais
presque oublié que c’était mon surnom, dans le coin !
— Un chouete surnom. Souviens-toi du mien !
— Hugo,le vacherin! is-je en poufant. C’était tellement n’importe
quoi !
— Forcément !

1

3

Nous rions ensemble comme des idiots, les mêmes qu’autrefois, comme
si le temps n’avait rien changé entre nous. Je soupire, heureux. Pas
seulement d’avoir retrouvé mon ami, mais surtout d’être encore capable
de lui parler aussi ouvertement. Dire que je n’ai jamais raconté cete
histoire à personne. Voilà que devant Hugo, j’arrive à tout balancer.
Comme ça, sans aucune hésitation.
— Personnene doit plus se moquer de toi, maintenant, ajouté-je en
reportant mon regard sur la largeur de ses épaules.
— Disons que ça fait un bail qu’on ne m’a pas appelé comme ça, ouais.
Il ne cesse plus de rire, même quand il me tourne le dos pour retourner
chercher de quoi préparer une salade bien garnie. Aussitôt, je récupère un
couteau et je l’aide. C’est simple, convivial, chaleureux. C’était déjà ainsi,
à l’époque, même quand tout le monde était là. Tout le monde donnait un
coup de main dans la cuisine.
Lorsque la salade est prête, nous sortons tout dehors: la boufe, les
couverts et de nouvelles bières. Hugo démarre le BBQ pendant que je mets
la table, mais je viens rapidement me planter à ses côtés.
— Alors, raconte : comment ça se fait que t’es pas marié ? demandé-je.
T’as un domaine, des chevaux, des bras en béton… C’est diicile de croire
qu’une ille ne t’a pas encore mis le grappin dessus.
Je ris comme un idiot tandis qu’Hugo répète, avec une drôle de tête :
— Des bras en béton ?
— Bah ouais ! Ne me fais pas croire que ça ne plaît pas aux illes de la
région ! D’ailleurs, t’étais pas avec… euh… Charlote Toupin ?
D’une main, il se frappe le front et m’empêche de poursuivre :
— Ah, non ! Ne me parle pas de ça, tu veux ?
— Pourquoi ?Je suis plutôt sûr de t’avoir vu avec elle derrière la
grange !
— C’étaitune erreur! Une stupide erreur! précise-t-il. Bordel, je ne
peux pas croire que tu te souviennes de ça !
Je fais mine de sourire en reportant ma bière à ma bouche. Tu parles
que je m’en souviens! Ça m’avait fait un sacré choc, à l’époque. Mon
copain avec une ille. Avant ce jour-là, j’imaginais que nous allions
toujours être ensemble, lui et moi. Puis j’avais compris que j’étais
seulement un ami temporaire. u’Hugo allait se marier, avoir des enfants
et toutes ces choses que les gens font, dans le coin. Autrement dit, que je
inirais encore par être exclu. Moi, le petit orphelin, mulâtre de surcroît,
qui n’avait rien. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis parti : pour
essayer de retrouver ma mère. J’espérais trouver ma place dans ma propre
famille. uelle idée !

1

4

Sur un ton plus sérieux, il reprend, en gardant les yeux rivés sur la
viande qui grille et qui sent drôlement bon.
— En fait, euh… il vaut mieux que je te le dise…
Devant le silence qui passe, j’atends, intrigué, mais il éteint le feu en
fermant le gaz, puis tourne la tête vers moi.
— Je suis gay.
Je le ixe en me retenant de rire, puis je lâche une sorte de gloussement
ridicule.
— Tu me fais marcher ! lâché-je lorsque le silence se fait interminable.
Son visage se crispe et il me répond sans atendre :
— Pas du tout !
— Allons donc ! Je t’ai vu avec cete ille ! Charlote !
— C’était il y a une éternité ! Depuis, j’ai changé !
C’est plus fort que moi, je poufe comme un idiot, persuadé qu’il me
fait une blague. uand je comprends qu’il n’a pas l’intention de rétracter
ses dires, mon rire s’étoufe et je retrouve un air perplexe.
— uoi ? T’es sérieux ? le questionné-je.
Lourdement, il se passe une main dans les cheveux. Là, c’est sûr, il est
nerveux. Merde. Est-ce que je viens vraiment de me moquer de lui ?
— Bah… ouais, conirme-t-il.
Un silence passe durant lequel nous nous scrutons en silence. Il atend
que je dise quelque chose, forcément ! Mais quoi ?
— Mais… quand tu dis « gay », tu veux dire… homo ?
— Tu connais d’autres déinitions ? raille-t-il.
— Euh… non. En fait, non.
Je suis ridicule, et je sens que ça crée un malaise entre nous. Je reste là
pendant qu’il va chercher les assietes pour y déposer notre festin. Je
récupère la mienne dès qu’il me la tend, puis je le suis pour m’installer à
table. Une fois assis, on dirait que ses paroles font enin sens dans mon
esprit.
— Écoute,euh… pardon d’avoir rigolé, c’est que… j’étais sûr que… tu
m’as surpris, voilà !
Un sourire discret revient sur son visage et il me lance un regard de
biais.
— T’inquiète. J’ai l’habitude.
— Non, mais… ça ne me gêne pas, hein ! insisté-je. C’est juste que… je
ne pouvais pas imaginer… ça.
— Pourquoi pas ?
— Parce que… je ne sais pas, moi, parce que c’est une petite ville, déjà.
C’est le genre de trucs qu’on voit à New York ou à Chicago ou… dans les

1

5

ilms, quoi ! Dans le coin, il ne doit pas y en avoir des masses… des gars
comme toi.
— Gay,répète-t-il, visiblement énervé par la façon dont j’évite de
prononcer ce mot. Et tu serais surpris de savoir que je ne suis pas le seul,
dans le coin.
J’écarquille les yeux, intrigué par sa réponse.
— Ah ouais ? ui ça ?
Sans atendre, il récupère ses couverts et se met à couper sa viande.
Tiens, la boufe. Je n’y songeais même plus. C’est qu’il m’a scié en deux
avec son annonce ! Pour ne pas avoir l’air d’un parfait imbécile, je l’imite,
et je coupe un morceau, mais avant même que je ne le porte à mes lèvres,
je ne peux pas m’empêcher d’insister :
— Allez, dis-moi ! ui d’autre est gay ?
— Je ne parle que pour moi. Le reste, ça ne te regarde pas.
— Allez, quoi ! u’est-ce que tu crois ? Je ne vais pas aller le raconter !
De toute façon, dans un village comme Saint-Gravel, je ne doute pas que
tout le monde sait tout sur tout.
— Pastout, non. Pour ma part, je l’ai annoncé quand j’ai repris la
ferme, parce que j’en avais marre qu’on essaie de me metre en couple
avec toutes les célibataires du coin, et parce que je n’avais pas envie de
vivre ça en cachete.
Il ferme les yeux en dégustant un bout de viande. Je le regarde pendant
un moment avant de reporter mon atention sur mon propre plat. Le voir
manger de si bon appétit me fait saliver. À mon tour de goûter à son steak.
Délicieux ! Et Hugo rigole de me voir savourer ma bouchée.
— C’est à ton goût ?
— C’est le meilleur steak de ma vie, admets-je.
La dureté de ses traits fait place à un visage amical, mais ça ne dure
qu’un temps, car il retrouve un air plus sombre lorsqu’il reprend :
— La vérité, Tom, c’est que tout le monde sait que je suis homosexuel.
Alors si t’as un problème avec ça et que tu préfères te trouver un autre
endroit pour dormir…
— Hein ? Mais non ! Mais qu’est-ce que tu racontes ?
— Tul’as dit: c’est une petite ville. Si tu crèches ici plus qu’une
semaine ou deux, y a des chances qu’on s’imagine que… enin, tu vois ?
Je le toise en essayant de décoder ses propos. u’est-ce qu’il essayait
de me dire? ue les gens allaient croire que j’étais gay, moi aussi?
Retenant un rire, je dis :
— Bah, je suis déjà café au lait. J’ai déjà l’habitude de servir les rumeurs
du coin. u’ils s’amusent à imaginer n’importe quoi, si ça leur chante !

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Hugo me sourit. Avec un sourire qui fait chaud au cœur. De ceux qui
me rappellent que nous sommes amis, bien au-delà de toutes les
convenances et encore plus, de ces stupides rumeurs.
— Je suis content que tu sois revenu, lâche-t-il simplement.
D’une main, je récupère ma bouteille et je la tends dans sa direction
pour trinquer une seconde fois.
— Moi aussi, Hugo. Moi aussi.

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03 uel type ?

J’ai aidé Hugo à rentrer ses vaches et ses poulets, j’ai caressé l’un de
ses chevaux, puis nous avons fait une longue promenade à pied jusqu’au
bord de la rivière. Comme avant, quoi. À part des détails, rien n’a changé
entre lui et moi. C’est toujours mon pote. En plus vieux et en plus gay,
même si j’essaie de faire abstraction de ce dernier détail. uand nous
revenons derrière chez lui, il récupère une énième bière dans un large
seau à glaces et me la tend.
— Une dernière avant d’aller au lit ?
Ma tête répète ses paroles comme un idiot. « Aller au lit ? » Chacun de
son côté, évidemment ! ue je suis bête ! Depuis que je sais qu’il est gay,
je passe mon temps à déformer ses propos. Pourtant, il n’a pas essayé de
me draguer ni rien. Alors pourquoi est-ce que je ne peux pas m’empêcher
de me questionner sur le sens de chaque phrase qu’il prononce ?
— Je ne sais pas trop… c’est qu’il commence à être tard, dis-je. Et si tu
veux que je sois en forme pour t’aider, demain…
Il rit de bon cœur et insiste en brandissant la bouteille devant moi.
— On ira doucement. Allez, ce n’est quand même pas tous les jours que
homas revient en ville !
Je souris, charmé de voir que mon retour lui fait autant plaisir. Et
même si je suis crevé, je me sens tellement bien, ici, que je n’ai pas envie
d’aller me coucher. Tant pis. Je récupère la bouteille avant de me laisser
retomber sur ma chaise. Une gorgée plus tard, je dis :
— C’esttellement étrange d’être là. Avec toi. On dirait que rien n’a
changé.
Il hausse les épaules.
— Bah, tout change, mais on reste foncièrement les mêmes.
— Oui,conirmé-je, ravi qu’il comprenne le sens de mes paroles. En
tout cas, merci d’être venu me chercher. Et de tout ce que tu fais pour moi.
Ça me touche beaucoup.

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Son rire résonne de nouveau.
— Je n’allais quand même pas laisser mon pote dormir dans la bicoque
de Flo! En plus, Clémence est toujours célibataire et elle se cherche un
mari, ces temps-ci. Il me semble qu’elle te collait toujours aux basques, à
l’époque. Peut-être qu’elle aimerait bien avoir des petits cafés au lait ?
Je grimace devant sa rélexion et je lui iche un coup sur l’épaule. Ça ne
le fait même pas bouger. Aïe ! C’est qu’il est sacrément costaud !
— uoi ?Elle est toujours mignonne, tu sais? Si tu veux, je peux
essayer de t’arranger le coup !
Je ris comme un idiot et je le nargue sans atendre :
— Parce que t’es une référence en la matière ?
Au lieu de répondre à ma blague, il me décoche un regard sombre.
— Tu crois que parce que je suis gay, je suis aveugle ?
— Hein ? Non ! Mais enin… qu’est-ce qui te dit qu’elle me plaira ?
Il me scrute un moment, comme s’il croyait que j’avais voulu le blesser
avec mes paroles. Ce n’est pas le cas, évidemment ! Mais j’avoue que j’ai
un peu de mal à comprendre sur quelles bases il s’appuie pour me dire que
cete ille est mignonne ! N’est-il pas censé aimer les garçons ?
— T’as qu’à me dire ton genre, je te dirai qui peut convenir… et si elle
est libre, ajoute-t-il en retrouvant une voix plus légère.
— Euh…
Je sèche. Et même si j’essaie de réléchir, ma tête reste complètement
vide.
— uoi ? T’as bien un type de ille qui te branche ? insiste-t-il.
Retenant la grimace qui essaie de se former sur ma bouche, je inis par
lâcher :
— Pas vraiment.
— Blonde, brune, rousse ? Grande ? Petite ? Des gros seins ? Vas-y,
dismoi tout !
— Maisje n’en sais rien! m’énervé-je. Est-ce que je te demande le
genre de mec qui te fait bander, moi ?
Sur sa chaise, Hugo se tend, puis me jauge, légèrement surpris par ma
réplique. Je m’atends à ce qu’il m’engueule, qu’il me dise que ça ne me
regarde pas, et que je devrais me mêler de mes afaires, mais il init par
retrouver un sourire en coin.
— Enfait, je suis surtout sorti avec des bruns. Les blonds ne m’ont
jamais atirés.
Je le dévisage, étonné par sa réponse, et je ne peux pas m’empêcher de
poursuivre mon interrogatoire :
— À t’entendre, on dirait que t’es sorti avec beaucoup de gars.

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