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Carnets de jeunesse d'un dinosaure en Afrique du Nord

De
231 pages
Dans ses Carnets de jeunesse en Afrique du Nord, Daniel Verstraatt évoque le destin des jeunes Français, nés entre 1920 et 1922 et résidant pour la plupart en zone occupée en 1940, qui ne quittèrent pas la France pour l'Angleterre, mais choisirent en 1941 de s'engager dans l'Armée française d'Afrique du Nord, malgré d'évidentes difficultés. Parvenus pour une grande partie d'entre eux au Maroc, ils purent choisir leur arme et furent affectés à des régiments de professionnels.
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SOMMAIRE

Avant-propos...........................................................................

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Chapitre I................................................................................ 11 Chapitre II.............................................................................. 27 Chapitre III............................................................................. 49 Chapitre IV............................................................................. 71 Chapitre V............................................................................... 87 Chapitre VI............................................................................. 115 Chapitre VII............................................................................ 151 Chapitre VIII.......................................................................... 157 Chapitre IX............................................................................. 183 Chapitre X............................................................................... 199 Chapitre XI............................................................................. 217 Témoignages, cartographie................................................... 225 Remerciements....................................................................... 227 Bibliographie.......................................................................... 229

AVANT-PROPOS

Il aura fallu plus d’un demi siècle aux Français pour qu’ils apprennent qu’entre le 19 novembre 1942 et le 8 mai 1945, l’armée française d’Afrique du nord, n’a pas cessé de combattre l’ennemi, en Tunisie, en Italie, en France et en Allemagne. Son infanterie était pour l’essentiel composée de régiments de tirailleurs regroupant 80% de Marocains, d’Algériens et de Tunisiens ainsi que 20% de Français pieds-noirs, d’engagés volontaires métropolitains et, après l’occupation de la zone libre par les forces de l’axe, d’évadés de France passés par l’Espagne où ils avaient été internés pendant plusieurs mois. Le texte présenté au lecteur consiste en une série de témoignages oraux et écrits ; le nom de leurs auteurs figure en fin d’ouvrage. Certains d’entre eux ont préféré garder l’anonymat et figurent dans les anecdotes sous des prénoms d’emprunt, Ferdinand par exemple, choisi comme fil conducteur du récit. Ces témoignages auraient perdu de leur intérêt s’ils n’avaient été replacés dans le contexte exact des évènements et de la pensée de cette époque, raison pour laquelle les anecdotes recueillies sont encadrées par un rappel des faits précis, politiques et militaires de cette époque cruciale pour la France. *

CHAPITRE I Ses parents ont un pied dans le XIXe siècle quand il voit le jour en Flandre française. Après les laborieux efforts du médecin de la famille pour l’extraire du ventre de sa mère, il n’est pas très séduisant, son crâne chauve est bosselé. A vrai dire, il est laid. Malgré cela on le photographie, c’est l’usage. Puis on le baptise Ferdinand, prénom du généralissime Foch qui a chassé l’ennemi en 1918. La France sort à peine de la Grande guerre, c’est le début des années folles pendant lesquelles explosent les contestations dadaïstes et surréalistes sousjacentes pendant la guerre. Les territoires que l’Allemagne a occupés sont en ruines. Vers six ans son physique s’améliore. Il est un gentil petit garçon qui découvre la société où il vit. Elle lui apparaît très simple. D’un côté des hommes qui portent une casquette et se hâtent le matin, à pied ou à bicyclette, vers leurs usines respectives dont les sirènes leur rappellent par trois fois qu’ils doivent arriver à l’heure pour pointer, sinon… Ce sont les ouvriers dont les femmes se couvrent la tête et les épaules d’un fichu. D’un autre côté, il y a les messieurs et les dames coiffés d’un chapeau. Ils se déplacent en voiture ou en 1re classe des tramways. Ce sont les bourgeois et, comme son père, les membres des professions libérales. * Quand il circule en ville près de ses parents ou de sa sœur de dix ans son aînée, Ferdinand s’étonne de croiser autant d’hommes amputés d’un membre ou défigurés par d’horribles cicatrices. Et puis il y a dans son quartier toutes ces femmes encore jeunes, mères de famille sans mari. Il s’informe auprès de son entourage. On lui explique qu’au mois d’août 1914 les jeunes Français, et d’autres moins jeunes, ont quitté leur foyer et rejoint l’armée pour combattre les Allemands, une détestable et redoutable vengeance qui a envahi l’est et le nord du territoire national. Certains de ces Français mobilisés ont perdu un bras, une jambe ou ont été blessés au visage sur 11

le champ de bataille. On appelle ces derniers les gueules cassées. D’autres ont été tués. Ils sont morts au champ d’honneur. On en compte près d’un million et demi, l’un d’eux, dont on ignore le nom, a été inhumé à l’Arc de Triomphe de Paris. Une flamme brûle jour et nuit sur son tombeau. C’est le soldat inconnu. Tous sont des héros que l’on doit honorer. Ils se sont sacrifiés pour la Patrie. Quant aux 600 000 mères de famille veuves, elles ont perdu leur mari à la guerre. Nanti de ces informations précises, Ferdinand imagine dès lors le Champ d’Honneur comme une sorte de territoire élyséen de la mythologie des Grecs de l’Antiquité dont son parrain, un fin lettré, lui a parlé en quelques mots. Pour ce petit garçon, les héros y sont comblés d’attentions et d’honneurs. Des prêtresses les signent de parfums délicats et leur présentent des mets exquis. Il joue donc à la guerre avec ses camarades. Certains simulent une mort au champ d’honneur quand d’autres leur crient « t’es mort ! » Des batailles rangées de soldats de plomb sont organisées. Ferdinand apprend à connaître les noms de certains as de la guerre dans le ciel, abattus en pleine gloire par des avions à l’horrible croix de fer noire, Guynemer par exemple, ou qui ont survécu comme Fonck et Nungesser. C’est l’époque où l’opérette à la mode est « Rose-Marie » et où la vedette du cinéma muet s’appelle Ramon Novaro. La chanteuse noire américaine Joséphine Baker fait fureur sur les scènes parisiennes, simplement vêtue d’une ceinture de bananes. Il s’intéresse aussi aux tentatives de traversée aérienne de l’Atlantique nord : Nungesser et Coli qui périssent en mer, à l’arrivée triomphale, treize jours plus tard au Bourget, de Charles Lindbergh, un Américain. Il y a aussi le Tour de France cycliste avec ses vedettes Leduc, Speicher et les frères Pélissier. En septembre 1929, alors qu’il va sur ses huit ans, on parle autour de lui d’un krach boursier qui s’est produit à New York. D’après ce que l’on dit, des personnes ruinées se seraient suicidées. Une grave crise économique se développe. On tente de se rassurer : elle n’atteindra pas la France. Chez les jeunes femmes élégantes, la mode des robes sacs et des chapeaux cloches couvrant une chevelure coupée à la garçonne s’achève bien que l’on danse toujours un charleston endiablé. Mais la crise est pourtant là dès la fin de 1930, 12

année où le ministre de la guerre André Maginot, un héros fait voter une loi prévoyant la construction d’une formidable fortification sur le Rhin, la ligne Maginot. Ferdinand a 11 ans en janvier 1933. Il est élève de sixième au lycée Faidherbe de Lille où cours et récréations sont rythmés par un roulement de tambour comme sous Bonaparte. Le cours de gymnastique comprend cinq minutes d’ordre serré militaire : Garde à vous ! Repos ! En colonne… couvrez ! L’uniforme complet de lycéen est de rigueur chez les internes, pour se rendre chez leur correspondant les dimanches et jours fériés, et rentrer chez eux pour les vacances. Ferdinand est externe. Dispensé de l’uniforme, il porte simplement la casquette bleu marine à visière de cuir et jugulaire dorée. Quant aux élèves de l’Institut catholique Saint Joseph des bons pères, ils sont vêtus d’un bleu noir sinistre. La visière de leur casquette est inclinée sur les yeux, à l’allemande. Pas la moindre trace de dorure. Ils ont congé le mercredi et les lycéens de Faidherbe le jeudi. Saint Joseph limite ainsi les mauvaises fréquentations de ses élèves. Serviettes et torchons ne se mélangent pas. En janvier de cette année 1933, la presse et la radio, qui se vulgarisent, annoncent qu’en Allemagne, après des élections, le président de la république Von Hindenburg a appelé à la chancellerie un certain Adolf Hitler. Le bâtiment de la chambre des députés, le Reichstag, flambe comme une torche dans la nuit du 27 au 28 février et l’on apprend peu après que des lois d’exception ont été appliquées par le président de la république, seul personnage de l’Etat autorisé par la constitution à prendre une telle mesure. Peu après le Reichstag vote les pleins pouvoirs à Hitler pour quatre ans, mais pour Ferdinand, c’est sans intérêt. Ses parents lui offrent une bicyclette. Aux jouets de son enfance rangés dans un placard (le Meccano, le train Hornby, le châssis de la C4 Citroën à assembler de toutes pièces) se substituent les longues promenades à vélo, les meetings d’aviation au terrain de Ronchin où se produisent des as de l’acrobatie aérienne comme Michel Détroyat. Il y a aussi les sorties en ville où l’on s’attarde devant des vitrines. On peut y voir fonctionner la machine à laver le linge de marque Nec plus ultra. Un baquet en bois monté sur pieds métalliques au milieu duquel 13

un appareillage rotatif brasse le linge – ou encore admirer les derniers modèles d’automobiles : Buick, Ford, Chenard et Walker, HispanoSuiza, Citroën, Renault, Peugeot, Bugatti, Rosengard, Salmson et la FN belge. Toujours le jeudi avec un ou deux copains, sous condition de dire aux parents où l’on va et à quelle heure on rentrera. La lecture plaît à Ferdinand. Sa famille l’y encourage. Jules Vernes, Alexandre Dumas père, bien d’autres auteurs, des romans d’aventure et les Croix de Bois de Dorgelès et la guerre. Jusqu’en 1929, il suit chez lui de longues conversations entre son père et ses amis, souvent invités à déjeuner le dimanche. Les sujets portent sur la politique intérieure et reviennent invariablement à la guerre ; ses conséquences industrielles et économiques, les grandes batailles, le paiement des dommages de guerre par l’Allemagne, l’occupation de la Ruhr par les Français. On parle également des Anglais et des Américains en France, de la guerre des Druzes de 1925 en Syrie, d’où son frère, né en 1906, n’est pas revenu, de celle du Rif menée avec les Espagnols contre Abd-El-Krim et de la « pacification » du Maroc en cours, avec des héros comme Henri de Bournazel, l’officier de spahis invulnérable. La mémoire du jeune garçon enregistre tout cela. En 1934, c’est différent. Les sujets concernent la crise économique et les émeutes du 6 février au cours desquelles la police tire sur des anciens combattants qui manifestent aux cris de A bas les voleurs ! à la suite du suicide suspect d’un escroc nommé Stavisky et de la corruption de certains fonctionnaires et politiciens. Cette émeute fait 19 morts et 100 blessés. Ferdinand, qui n’entre pas dans les détails de cette affaire, se demande comment on peut tirer sur des héros hors du champ d’Honneur… Le régime parlementaire de la France en vacille. Il est discrédité mais cela n’apparaît pas clairement à un gamin de 12 ans. Il se rend toutefois compte que les affaires de son père périclitent. La Renault six cylindres acquise quatre ans plus tôt est vendue. Le cabinet paternel d’ingénieur-conseil ferme avant un été passé à Tunis où son père règle une dernière affaire, emmenant avec lui son épouse et Ferdinand. Cela leur tiendra lieu de vacance ! Agée de 21 ans, la sœur

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de Ferdinand ne participe pas au voyage. Elle vient d’épouser un officier de la marine nationale. On visite les ruines (romaines) de Carthage, le tophet de Salambo, le palais beylical de Kasr Saïd près du Bardo et différents sites touristiques. C’est une découverte pour un enfant qui n’a jamais quitté Lille, sauf pour des vacances à Malo-les-Bains, la plage de Dunkerque. Plusieurs choses l’étonnent. Les tramways de Tunis traînent tous une remorque où s’entassent des indigènes. Les motrices, plus confortables, sont réservées aux Européens. Les terrasses des grands restaurants et cafés de la ville sont vierges de présence arabe. Enfin les Français du protectorat ne fréquentent pas les Juifs tunisiens. Cinq mois après le retour en France c’est l’envoi du drapeau noir sur la marmite familiale. On ne vit plus que d’expertises pour la compagnie des tramways et d’un médiocre poste d’orientation professionnelle à la mairie de Lille. Mais son père rétablit la situation. Comme un certain nombre d’ingénieurs de sa génération il est titulaire d’une licence d’enseignement es-Sciences, chez les médecins c’est une licence es-Lettres, et grâce à un cercle d’amis bienveillants, entre comme professeur de mathématiques dans l’enseignement technique préparant les étudiants au concours d’entrée aux Ecoles Nationales des Arts et Métiers d’où ils sortiront ingénieurs. Il est nommé à Thiers, dans le Puy-de-Dôme. * C’est au cours de cette année 1934, cruciale pour la famille, qu’André Citroën sort une voiture révolutionnaire à traction avant. Ferdinand est allé voir cette merveille. Une carrosserie monocoque la dispense de châssis. Trois modèles sont proposées : 9 CV, 11 CV, 15 CV. Il a également vu la 22 CV qui ne sera d’ailleurs jamais commercialisée. André Citroën, ancien élève de l’Ecole Polytechnique est un sujet d’admiration pour la jeunesse. Il a déjà organisé en octobre 1924 une croisière noire. Partis de Colomb-Béchar le 28, huit véhicules dotés d’un train arrière sur chenilles ont atteint le Niger le 18 novembre puis le Tchad, Bangui et le Cap où ils sont parvenus le 1er août 1925. La 15

réalisation de cet exploit revient à Georges Haardt et Louis AudoinDubreuil. Ferdinand était trop petit pour suivre cette époque mais il en a connaissance. On en a beaucoup parlé et un film de Léon Poirier a retracé cette expédition. Par contre, en 1931, il était déjà assez grand pour suivre le déroulement d’un autre exploit de Citroën. Dirigé aussi par Haardt et Audoin-Dubreuil, une croisière jaune avait été mise au point. Elle comprenait deux groupes : Pamir et Chine. Parti de Beyrouth le 4 avril, Pamir avait atteint le cachemire le 24 juin par l’Irak, l’Iran et l’Afghanistan. Puis l’Himalaya avait été traversé à une altitude de 5000 mètres. Pour ce faire, les autochenilles avaient été démontées et leurs pièces transportées à dos d’homme. Une fois remontées, les voitures avaient fait leur jonction le 8 octobre avec celles du groupe Chine, arrivées de Chine après une traversée audacieuse du désert de Gobi. Regroupés, Pamir et Chine avaient suivi la rive gauche du fleuve jaune, subi des attaques de pillards et atteint Pékin le 12 février 1932. Peu après, Haardt était mort à Hongkong d’une mauvaise grippe. On parle encore de cet extraordinaire succès en 1934. Ferdinand est fier de la France, son pays. Une grande nation, forte dans toutes les activités techniques et humaines, et militairement puissante. Elle est imbattable. L’arrivée à Thiers est un dépaysement complet pour tous. L’Auvergne est une magnifique région dotée d’une extraordinaire végétation. Ferdinand entre en quatrième A (latin, grec, allemand) au collège de Thiers, mixte par insuffisance d’élèves. Sa classe n’en compte que cinq dont deux filles. Les cours dispensés sont quasi particuliers. L’ambiance est excellente. Les possibilités de sorties à vélo sont innombrables mais il faut avoir du mollet. A Pont-de-Dore existe l’été un petit club nautique qui loue des canoës pour une bouchée de pain. Un plongeoir est aménagé sur la rive droite de la Dore. Nager à contre-courant dans une rivière à l’eau vive et pure c’est autre chose qu’à la piscine couverte de Lille. L’hiver c’est le ski à Noirétable. En Autriche, en juillet de l’année précédente, le chancelier Engelbert Dollfuss a été assassiné par un SS du parti nazi autrichien qui revendique le rattachement à l’Allemagne, l’Anschluss voté en 16

novembre 1918 par le Reichsrat puis interdit par les traités de paix. L’Allemagne s’est apprêtée à envahir l’Autriche mais l’Italie mussolinienne a rassemblé des troupes au col du Brenner pour intervenir si nécessaire. Aussi, pour s’opposer aux ambitions de Hitler, Mussolini se rapproche-t-il de l’Angleterre et de la France face à l’émergence d’une politique annexionniste allemande. Les trois puissances s’unissent dans le Front de Stresa dont le principal artisan est le ministre français Pierre Laval. Après la dénonciation par Hitler des clauses militaires des traités, dont celui de Locarno, le Front de Stresa ne réagit pas. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’après l’invasion de l’Ethiopie par l’Italie en octobre 1936 pour la coloniser, l’Angleterre suivie d’une France assez réticente porte l’affaire devant la Société des Nations. Ces deux pays eux-mêmes éminemment colonialistes, exigent que des sanctions économiques soient prises contre l’Italie. Ce qui est fait. Le Front de Stresa a vécu. A la maison, Ferdinand peut entendre son père accabler les Anglais. C’est, dit-il le triomphe de l’idéologie abstraite sur le bon sens, face à une menace concrète. « On voit bien que l’Angleterre n’a pas de frontière avec l’Allemagne ! » Ferdinand fait sienne l’opinion de papa et s’aperçoit, en en parlant avec des camarades, que ce dernier n’est pas le seul de cet avis. Par ailleurs, il suit attentivement le déroulement des opérations militaires en Ethiopie. Depuis son enfance la guerre est omniprésente. * La situation ne s’améliore pas au cours des années suivantes. En Espagne, el Frente popular accède au pouvoir avec Azana en février 1936. Les excès sont rapidement monnaie courante pendant les quatre mois qui suivent : incendies de 170 églises, séminaires et couvents, assassinats d’hommes politiques de droite, occupation par les paysans des grandes propriétés terriennes, grèves innombrables paralysant l’économie. En juillet le général Franco prend la tête d’un soulèvement militaire à la grande Canarie et au Maroc espagnol. Ses troupes débarquent en métropole et plusieurs régions militaires d’Espagne se rallient à lui. Le reste de l’armée métropolitaine demeure fidèle au gouvernement issu du suffrage universel. C’est la guerre 17

civile. D’un côté les républicains d’Azana aux cris de No passaran. De l’autre les nationalistes de France aux cris de Arriba Espana. Ferdinand suit attentivement ces événements. Il n’y comprend rien Comment des républicains peuvent-ils se battre comme des nationalistes. Il a appris en classe que pendant la levée en masse de 1794, les hommes partaient pour les régiments républicains en criant « Vive la Nation ! » On tente de l’éclairer : les républicains sont des marxistes et les nationalistes des fascistes. Cela ne lui paraît pas évident car il entend dire autour de lui qu’il n’y a pas que des marxistes chez les républicains. Bref. Encore la guerre… En 1937, alors que les combats font rage en Espagne, la société française est idéologiquement divisée. Deux camps s’affrontent après les élections de mai 1936 et l’arrivée au pouvoir du gouvernement du Front populaire de Léon Blum en juin, auquel ne participent pas les communistes et dans lequel les radicaux jouent un rôle d’arbitre. Des dispositions sociales voient le jour : la semaine de travail de 40 heures et les congés payés, mais la totalité du programme présenté aux lecteurs n’est pas concrétisée. De nombreuses grèves ne favorisent pas l’économie qui s’en ressent. En fait, tout le monde est mécontent. L’extrême droite affiche son antiparlementarisme et son antisémitisme, d’autres plus que Blum et plusieurs de ses ministres sont juifs. En accord avec l’Angleterre, le gouvernement décide la nonintervention en Espagne. Par contre, l’Allemagne envoie à Franco la Légion Kondor et des avions modernes. Le corps expéditionnaire italien mis à la disposition de Franco compte 70 000 volontaires. En France, les passions idéologiques s’accentuent. L’URSS livre des armes aux républicains. En Extrême-Orient, le Japon attaque la Chine. Toujours la guerre… * Certes, Ferdinand discute des événements avec les jeunes du collège, filles exclues. Toutefois les passions politiques n’existent pas dans cet établissement. Il y a d’autres sujets d’intérêt. Le paquebot français « Normandie », une merveille, et son concurrent anglais le 18

« Queen Mary » se livrent à une course de vitesse pour la traversée de l’atlantique nord. Le Normandie reçoit la récompense accordée au plus rapide, le « Ruban bleu ». Il y a aussi « l’Aéropostale » de Didier Daurat qui transporte maintenant du courrier d’Europe au Chili avec escales, dont celles de Dakar. Les montagnes des Andes sont franchies. La jeunesse en est fière, de même que de son invincible armée et de sa flotte de guerre moderne. Le beau-frère de Ferdinand lui a fait visiter à Toulon le croiseur Colbert et le sous-marin Le Héros. La chanson française se porte bien avec Maurice Chevalier (Prosper, Ma pomme), Mireille (couchés dans le foin), Tino Rossi (Ô Catharinetta bella), Jean Sablon surnommé « le chanteur sans voix » et Charles Trenet dit « le fou chantant » (Mam’zelle Clio, je chante). Les orchestres de Ray Ventura (Madame la Marquise) et de Fred Adison sont de plus en plus populaires. La recherche progresse. En 1931, un physicien suisse le professeur Auguste Piccard, a été le premier à reconnaître la stratosphère dans une nacelle étanche suspendue à un ballon. Il s’est élevé à 16 000 mètres. Avec un appareil nommé bathyscaphe il a ensuite exploré les grandes profondeurs sous-marines. Il y a de quoi passionner la jeunesse. * Dans un autre domaine Jean-Baptiste Charcot, médecin de formation dont le père est le célèbre neuropathologiste Jean Charcot, avait fait une reconnaissance des régions antarctiques et en avait complété la carte dès 1910. En 1936, dans l’hémisphère nord il poursuit ses travaux. Son navire laboratoire, le Pourquoi-pas sombre le 16 septembre, lors d’une reconnaissance des côtes du Groenland. En naviguant au sud-ouest de l’Islande, le bateau se brise sur des récifs. Un seul membre de l’équipage survit. Charcot disparaît. Ces exploits passionnent Ferdinand qui rêve maintenant d’aventures glorieuses ou héroïques qui le hisseraient dans l’esprit et le cœur de sa bien-aimée Madeleine au niveau d’un surhomme. Il se bâtit des scénarios sur de tels sujets et rêvasse. Elève du collège, Madeleine va comme lui sur ses 17 ans. Leurs jeunes cœurs battent à l’unisson mais leurs relations sont on ne peu plus chastes, 19

romantiques et platoniques. Avec d’autres camarades qui ont eux aussi un flirt, on se retrouve au bord de la Dore ou sur la Margeride. On marche main dans la main, on se baigne, on se lorgne en douce. En juin 1937, le Front populaire a du plomb dans l’aile, Chautemps succède à Blum. En Chine, les japonais procèdent à des massacres en masse… * La politique internationale s’emballe en 1938. L’Allemagne annexe l’Autriche au mois de mars. Daladier succède à Chautemps en avril. En août et septembre c’est la crise des Allemands sudètes dont le territoire a été intégré à la Tchécoslovaquie en 1919. Ils demandent leur rattachement au Reich. Une conférence se tient à Munich, à l’initiative de Mussolini, entre les puissances de l’Axe Berlin-Rome et les démocraties franco-anglaises. La Tchécoslovaquie n’est pas invitée à y assister. Il en résulte des accords qui consacrent le démembrement de ce pays. L’Allemagne annexe la région des Sudètes. Un climat fiévreux règne en France. On a rappelé 110 000 réservistes de l’armée maintenus sous les drapeaux jusqu’à la signature des accords de Munich qui procurent un immense soulagement à ceux qui craignaient la guerre et à ceux qui ont déjà une tendance proallemande, les partis de droite antiparlementaires, partisans d’un régime autoritaire en France. A dire vrai, après Munich, la France perd de sa crédibilité en tant que grande puissance. Elle s’est laissée imposer ces accords par l’Angleterre. Dans la tête de Ferdinand s’implante l’incertitude comme chez beaucoup de jeunes : « On aurait peut-être dû leur rentrer dedans puisque la Tchécoslovaquie avait décrété la mobilisation ». L’annexion de l’Autriche, le retour des Sudètes à l’Allemagne, cela commence à bien faire ! Sans prendre des mesures militaires, l’Angleterre et la France, qui est à sa remorque, assistent à la réalisation du programme de Mein Kampf, ce livre dont Hitler est l’auteur, dont tout le monde parle mais que très peu on lu. Ferdinand fait sienne cette opinion de son père qui estime en outre que la ligne Maginot donne aux Français un faux sentiment de sécurité. Les Allemands passeront par la Belgique comme en 1914… La Tchécoslovaquie s’émiette. Des portions de son territoire passent aux mains des Hongrois et des Polonais. Les Slovaques 20

s’attribuent un gouvernement autonome. C’est l’agonie d’une nation mosaïque créée par les alliés de 1914/18. Elle a voulu résister à l’Allemagne mais la France et l’Angleterre, conscientes de leur impréparation militaire et de leur opinion publique opposée à une guerre, l’ont écartée des négociations et l’ont sacrifiée pour éviter un conflit de toute manière inévitable. Politique d’autruche comme le dit papa. * Jeune, inexpérimenté en politique tout en adoptant les idées de son père, Ferdinand voit toujours son pays comme une très grande puissance qui apparaît en rose sur les atlas où elle couvre une importante partie du planisphère, comme l’Angleterre. En 1931 il a visité avec ses parents l’exposition coloniale. Quelle merveille ! L’armée française propose aux jeunes gens de suivre, avant leur appel sous les drapeaux une « préparation militaire élémentaire ou supérieure ». Il a 17 ans et pense s’y soumettre l’année suivante si son « paternel » y consent. La majorité est à 21 ans. * En attendant, il bâtit souvent, dans ses rêves d’adolescent des scénarios où il joue un rôle héroïque. Le cadre du Champ d’Honneur de son enfance a disparu. Romanesque, qui plus est amoureux, il choisit celui du poème d’Arthur Rimbaud intitulé Le dormeur du val. Allongé sur son lit, il s’imagine sous-lieutenant dans un régiment d’infanterie d’élite : « un violent orage a éclaté la veille dans la soirée. Au petit matin sa section a donné l’assaut à une position ennemie. Blessé au cours de l’action, il est maintenant étendu sur l’herbe humide et fraîche d’un trou de verdure où coule une rivière accrochant aux herbes des haillons d’argent. Il a trois trous rouges au côté gauche. Son sang jeune et vigoureux imprègne le sol. Sur la berge opposée de la rivière il aperçoit le soldat ennemi qui l’a blessé. L’homme, gravement atteint lui aussi, lui sourit faiblement. Il lui rend son sourire. Tous deux sont des héros réunis sur un même champ d’honneur verdoyant.

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Un visage se penche soudain sur le sien, celui de son amante platonique, Madeleine aux merveilleux yeux verts noyés de larmes ruissellent sur la peau délicate de ses joues avant d’aller s’écraser, côté trous rouges, sur ses décorations déjà gorgées de sang. Dans un effort surhumain, il parvient à lever les bras pour saisir la tendre jeune fille par les épaules… mais il n’a plus de mains, ces mains dont il espérait qu’elles le conduiraient à la gloire et feraient de lui un pianiste virtuose, interprète international des œuvres de Chopin et de Debussy. Pendant qu’il tombait sous les balles de son adversaire, un gros éclat d’obus les lui a arrachées sans qu’il s’en rende compte. Le sang gicle des artères de ses bras mutilés. Il les abaisse pour ne pas salir le corsage immaculé de sa bien-aimée. Ses forces l’abandonnent lentement. Madeleine lui ôte de la tête son casque d’acier et le pose délicatement à terre. Sur la face interne de la visière, elle recouvrait le petit cœur blanc percé d’une flèche rouge qu’elle y avait peint, le jour de son départ pour le front, afin qu’il puisse le voir en levant les yeux. Un petit nuage voile pendant un instant les rayons du soleil et aspire l’âme de Ferdinand au moment même où elle pose la main droite sur son front. De l’autre côté de la rivière, le soldat ennemi profite du petit nuage et s’éteint à son tour. L’un comme l’autre ne sauront jamais pourquoi Madeleine se promenait sur le champ de bataille un lendemain d’orage avec des souliers blancs à talons hauts et Ferdinand ignorera qu’elle avait constaté, sans le lui dire pour ne pas gâcher un fin aussi glorieuse, qu’un autre éclat d’obus l’avait émasculé. » Ce thème lui paraît excellent et le satisfait. Il exalte les valeurs de l’honneur et de l’abnégation auxquelles s’ajoute celle de l’amour pur, broyé par une fatalité aveugle et qui ne sera jamais consommé. * Pendant les vacances d’été de 1938, ses parents invitent à Thiers, M et Mme Lucien Casin et leur fils Pierre, le meilleur camarade de Ferdinand à l’école communale Montesquieu de Fives, et au lycée Faidherbe de Lille. Ferdinand cède sa chambre aux parents de son ami. Une chambre est réservée pour les deux jeunes à l’hôtel restaurant Julliard de l’avenue de la gare. Vers midi, Pierre et Ferdinand vont prendre possession de cette chambre. Au lieu de passer vers le vestibule réservé à l’hôtel, ils passent par le restaurant où des clients ont déjà commencé à 22

déjeuner. Pierre porte une valise. Mal fermée elle s’ouvre. Des soutiens-gorge pour poitrine forte et des petites culottes de femme s’en échappent et s’éparpillent sur le sol. C’est la lingerie de la mère de Pierre. Consternés les deux adolescents de 16 ans ramassent le tout et le mettent dans la valise qui refuse de se refermer. Ils s’y mettent à deux sous l’œil goguenard des clients du restaurant, pour l’évacuer hors de la salle. * Après avoir grandi dans une atmosphère internationale haineuse et belliciste, et bien qu’il ait connu la joie de vivre pendant son enfance et son adolescence au sein d’un foyer chaleureux, il est mûr pour le sacrifice suprême au nom d’un idéal : sa patrie. Malheureusement tout sera différent de ses rêves juvéniles. Ce qui ne sera pas le cas de ceux qui ont vingt ans de plus que lui et seront plus avertis. En août 1938, son père est nommé professeur à Paris pendant la crise des Sudètes. Avant son entrée au lycée Condorcet, Ferdinand va à la mairie d’arrondissement retirer un masque à gaz. Toute la population doit se soumettre à cette formalité de défense passive. Le gouvernement et la population urbaine s’attendent en cas de guerre, à une attaque aérienne des grandes cités avec des bombes à gaz asphyxiant. Sombre perspective. Ferdinand essaie son masque. Il pue et l’on y respire mal. Son étui métallique est d’un gris fer peu engageant. En novembre, à Rome, la chambre des députés italienne accueille le Duce aux cris de « Nice, Tunisie, Savoie, Corse ! » revendications territoriales à l’égard de la France. * En février 1939, Ferdinand vient d’entrer dans sa dix-huitième année. La France reconnaît le gouvernement espagnol du général Franco. Le maréchal Philippe Pétain est nommé ambassadeur à Madrid. Tous les fronts républicains d’Espagne s’effondrent. Les restes lamentables de l’armée de Catalogne entrent en France par le col du Perthus. 23