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Olympe de Gouges

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Description

L'auteur a choisi ici de retracer la vie d'Olympe de Gouges sous forme de fiction en passant par le genre épistolaire. Cette pratique lui permet de donner libre cours à son imaginaire tout en nous dévoilant la forte personnalité de son héroïne.

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Informations

Publié par
Date de parution 02 juin 2015
Nombre de lectures 8
EAN13 9782336382869
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0142€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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La liberté pour bannière

CollectionLettresCanariennes

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Olympe de Gouges
La liberté pour bannière

Lettres Canariennes

« LettresCanariennes »vient de voir le jour aux Éditions
L’Harmattan. La création de cette nouvelle collection, dirigée par
Marie-Claire Durand Guiziou et Jean-Marie Florès propose, dans un
premier temps, la publication en version française de romans
canariens. Elle devrait réjouir les lecteurs francophones dont
l’engouement pour les lettres hispaniques est bien connu. Émergeant
de l’espace ouvert de l’Atlantique, les meilleurs auteurs canariens
prendront place dans cette nouvelle collection.



Déjà parus

Luis León Barreto,Les Spirites de Telde, 2011.
Sabas Martín,Mon héritage, Alma mon Amour, 2011.
Marcos Sarmiento Pérez,Les Captifs qui furent interprètes, 2012.
José Manuel Espinel, CejasJeux, abaques et calculatrices
astronomiques des Îles Canaries depuis l’Antiquité, 2013.
Jonathan Allen,Julie et la guillotine, 2014.
Rosario Valcárcel,Moby Dick aux Canaries, 2015.


Illustration de la couverture : Pastel d’Alexandre Kucharski, peintre
polonais (18/3/1741-5/11/1819)



Isabel Medina






Olympe de Gouges
La liberté pour bannière

Traduit par Jean-Marie Flores
et Marie-Claire Durand Guiziou


















































© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05630-2
EAN : 9782343056302

Préambule :
Une petite voix, tel le cri d’un oisillon qui vient d’éclore

La pluie tombait. Elle tombait sans répit sur Paris. Le noir manteau
du ciel fut trempé par des millions de larmes dans une chute
voluptueuse car les yeux du monde s’étaient enfoncés comme des
pointes de feu dans la France révolutionnaire.
Le 2 novembre 1793 Olympe de Gouges se laissa tomber. Elle
semblait vouloir se débarrasser d’un vieux vêtement abandonné sur la
paillasse d’une cellule de laConciergerie, sa prison pour peu de
temps. Les yeux de la guillotine brillaient tel un faisceau lumineux
opacifié. Le silence, après tant de clameurs, criaillait dans ses oreilles,
décidé à se faire entendre. Ce n’étaient plus les cris, ni les
applaudissements, ni les insultes, ni son désir ardent de parler,
d’expliquer, de dire… alors que tout était discuté, expliqué, dit…
décidé. Il était vrai que rien ne pouvait changer l’histoire embourbée
dans une mare de sang.
Mais ses oreilles levèrent la voix lui rappelant la sentence lue
quelques instants auparavant par l’un des membres du tribunal qui
l’avait jugée. Elle eût aimé la déchirer comme elle avait déchiré un
vieux brouillon de sa première comédie, mais cette sentence-là, bien
que réelle, elle ne pouvait pas la toucher, la lire, la sentir… mais
l’écouter seulement, l’écouter depuis le cri étouffé de ses oreilles qui,
pourtant bouchées, s’obstinaient à parler :
… Tribunal extraordinaire, à Paris, conformément au décret de la
Convention du 10 mars 1793, année II de la République… les jurés
ont décidé que Marie Olympe de Gouges a attenté contre la
souveraineté du peuple avec des écrits dont elle est l’auteur… les
jurés la condamnent donc à la peine capitale qui devra être exécutée
dans un délai de vingt-quatre heures… en accord… avec l’article… de
la loi… 29 mars. Biens confisqués par la République.
Vingt-quatre heures pour les déglutir seconde par seconde. Elle
voulut savoir combien et elle se mit à compter: une, deux, trois,
quatre, cinq… Il lui restait encore quelques francs, elle demanderait
aux gardiens quelques bougies. Je dois écrire ; écrire est la seule chose
que je peux faire. Mon cher petit Pierre, mon enfant. Je désire que tu
saches la vérité, ma vérité. Elle n’a rien à voir avec cette farce édictée

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par ce tribunal, peut-être parce que la sentence avait été écrite bien
avant que je ne monte à la tribune ; ouvrir mon cœur n’a donc servi à
rien, pas plus que de le dévoiler aux membres du tribunal et à tous ces
gens réunis là pour me voir, pour voir une femme qui avait défendu
son droit à la parole, son droit à monter à la tribune, à monter à
l’échafaud s’il le fallait. Mais eux, ils ne vont jamais tolérer qu’une
femme montre le chemin. C’est un acte d’arrogance impardonnable.
Je sens que ma tête voudrait éclater tout à coup et répandre ses os
dans tous les sens. Mais nenni. Elle est encore capable de se tenir sur
mes épaules et de me conduire dignement vers la guillotine, ce lieu
horrible devenu le Premier Ministre de la France. Je suis si lasse, mon
petit Pierre ! Si je pouvais fermer les yeux pendant un instant, dormir,
non… je ne veux point dormir; seulement fermer les yeux quelques
secondes, suffisamment pour que ce scandale soit plus supportable.
J’ai toute l’éternité pour dormir.
L’humidité suintait sur les gros murs de la prison et la nuit à venir
s’avançait férocement sans demander la permission. Un regard
inquisitorial à la pièce pour constater une fois encore que le rituel
insupportable de la mort comptait une nouvelle victime. Près de la
paillasse où la femme avait fermé les yeux en une fraction de son
temps mesuré, on entendit une petite voix, tel le cri d’un oisillon qui
vient d’éclore.
Maman… maman… réveille-toi ; c’est moi, Julie, c’est moi Julie.
La femme se hasarda à faire bouger son corps lourd comme un
fardeau, elle voulut se lever, mais même ses propres yeux étaient
incapables de se soustraire à la sensation de lassitude qui s’était
emparée d’elle.
Maman… entendait-elle encore dans sa tête en délire. Une voix
fluette et obsédante tel un bistouri perforant les os de son crâne. Elle
comprit qu’elle devait faire un effort et ouvrir les yeux. Il fallait
absolument ouvrir les yeux.
Julie, ma petite Julie? Oh !… je délire! Ce doit être la fièvre qui
est montée à cause de cette infection à la jambe et ce froid terrible et
cette humidité qui engourdit mes os et me paralyse… Le pire de tout
c’est que j’ai des hallucinations, je délire. Oui, il me semble que je
délire parce que, à qui appartient cette voix si douce sinon à ma
pauvre Julie, à ma pauvre petite Julie ? Il y a si longtemps que je ne la
vois pas, qu’elle nous a abandonnés sans rien dire ! Comme si tu étais
un oisillon, Julie, tu avais ouvert la cage et tu t’es envolée. Tu t’es
envolée loin de moi, de ton père, de ton frère… Comme nous

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t’aimions, Julie! Et, nonobstant cela, tout notre amour ne put éviter ton
départ.
Maman, je suis avec toi… je suis ici. Je ne pouvais pas accepter de
te laisser partir sans te voir, sans que tu me voies. Une petite main
toute douce caressa ses cheveux, effleura son visage blanc, plus blanc
que naguère. Les derniers temps avaient été une dure épreuve pour la
femme qui avait le privilège scandaleux de pouvoir compter ses
heures. Elle ouvrit les yeux, regarda la fillette qui s’était installée à
côté d’elle et se dit qu’elle vivait les instants les plus formidables de
sa vie.
Elle put donc entendre que son corps se relâchait et que son visage
esquissait un sourire comme si elle acceptait la capitulation totale.
Quelle importance que tout cela fût une sottise, un délire, une
hallucination ? À quoi bon vouloir tout rationaliser ? Au nom de quoi,
de qui fallait-il chercher une explication à l’insolite présence de Julie
dans cette prison ?
Mais elle était Olympe de Gouges, féministe et républicaine, la
femme qui osait faire des discours, écrire des comédies, dicter des
tracts… La femme d’État qui avait lutté pour la France comme peu
d’hommes l’avaient fait ; elle, Olympe de Gouges, se devait de savoir
ce qui se passait dans le lieu le plus ténébreux du monde. Mais c’est à
cet endroit, là précisément, que sa petite Julie, sa fille, était arrivée.
Pas de doute, c’était bien elle; Julie était à ses côtés et l’appelait, la
caressait et le monde entier s’était obscurci devant sa présence
incommensurable.
Elle refoula la raison dans le coin le plus reculé de sa tête et caressa
ce petit moineau qui lui offrait le dernier concert de sa vie.
Julie… ma petite Julie ! J’ai tant de choses à te raconter ! Mais tu
vois je me contente de la main que tu me tends… Comme ta main est
douce et chaude, ma Julie !


Première partie

Une voie, un destin, Paris au bout du chemin



Vingt-sept années avant l’heure marquée
par le Maître Horloger.

Lorsque Marie Gouzeࡳen mai 1748 néeࡳde se rendre à décida
Paris, elle n’avait pas encore fêté ses vingt ans, elle était veuve et avait
un enfant en bas âge. Elle gardait aussi un secret qu’elle ne partageait
avec personne; même pas avec sa fidèle Justine, qui l’avait
accompagnée aussi longtemps que sa mémoire s’en souvenait, ni avec
sa sœur Jeanne non plus, dont elle se sentait très proche. Aucune
d’entre elles n’était au courant de la tornade qui avait secoué sa vie.
Un pacte signé avec son propre cœur avait scellé le silence. Pour sa
part, elle ne connaissait pas non plus les pensées de Justine, qui
dormait les yeux ouverts.
Silencieuse comme un félin, elle observait ses allées et venues, ses
sursauts inattendus, ses marches solitaires le long du fleuve à la
tombée de la nuit, quand la brume transformait le vieux château en
dentelle et que les arbres touffus étaient des apprentis fantômes.
Justine était l’ombre qu’elle ne voyait pas et qui pensait à voix haute
quand elle était sûre que personne ne l’écoutait. Et elle riait aussi à
voix haute, même si quelqu’un pensait qu’elle n’avait plus l’âge de
marcher la tête vide. Mais elle n’était pas folle et sa tête avait toutes
les cases bien en place, « chaque chose à sa place et une place pour
chaque chose », maxime que lui avait enseignée sa mère et qu’elle
suivait à la lettre.
Pauvre enfant, je suis tellement heureuse de voir la lumière briller
dans ses yeux. Ce qu’ils ont fait n’est pas bien : la marier alors qu’elle
n’avait pas encore seize ans fut une erreur de madame Anne Olympe
qui ne fit pas cas de la volonté de sa fille. Et précisément avec
quelqu’un comme Louis-Yves Aubry. Et je n’ai rien contre cet
homme, jamais il ne m’a offensée, mais c’était un homme rustre, alors
que ma petite Marie est très intelligente et très belle.
Pourtant, on ne peut pas dire vraiment qu’il s’agisse d’une jeune
fille sotte qui passe sa journée à se regarder dans la glace, point du
tout ;ma Marie est différente. Parfois, j’ai l’impression qu’elle a la
tête ailleurs ; peut-être que ses inquiétudes, son désir de croquer la vie
à pleines dents vient de là. Sinon, comment expliquer sa grande hâte à
rejoindre Paris… Qu’a-t-elle perdu dans cette si grande ville. Paris est

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si loin ! Quelquefois je pense que, même pour moi qui l’ai vue naître,
ma jeune maîtresse est un mystère.
Tu es bien silencieuse, Justine, Tu as sommeil ? Tu es fatiguée ?
ࡳne t’en fais donc pas, Marie, je vais bien. Heureusement Non…
petit Pierre s’est déjà endormi, le pauvre, c’est un voyage trop long
pour un enfant si petit.
ࡳParis est très loin de Montauban… il nous reste encore bien Oui,
des jours de voyage; quinze jours encore, Justine, nous dit-on pour
atteindre Paris.
ࡳQuinze jours, Marie ; et sur des chemins si dangereux… Comment
t’est venue cette idée, mon enfant!
ࡳ S’ilte plaît, Justine, j’aime beaucoup Montauban, tu le sais bien,
mais j’ai besoin de respirer profondément et loin d’ici. Parfois, je sens
que je manque d’air. Le monde est si grand et si beau ! Et Paris est le
monde, Justine, le monde que je désire connaître.
Il me tarde de me dégourdir les jambes !
ࡳJe n’ai nulle envie de m’attarder dans ces auberges minables où le
linge du lit sent mauvais et l’air est vicié dans les chambres car peu
aérées. Et, en outre, devoir subir le relent de friture d’oignon; je
préfère rester ici avec le petit. Nous arriverons demain à Cahors et de
loin nous apercevrons le château de Cayx des Lefranc de Pompignan.
Des images fugaces lui parvinrent comme des bouffées d’un temps
où le bonheur résidait dans ce château et aux alentours.
ࡳNous ferons une petite promenade, cela nous fera du bien et nous
permettra de nous dégourdir les jambes; ensuite, nous mangerons
quelque chose, as-tu pris des amandes, Justine ?
ࡳDes amandes ? Tu veux des amandes, Marie ? Oui, pas de soucis,
j’ai acheté des amandes sur le marché de Montauban.
Les trois syllabes du mot amande commencèrent à trotter dans la
tête de Justine, qui n’osait presque pas penser ce à quoi elle pensait et,
préoccupée, elle décida d’attendre l’obscurité comme quelqu’un qui
attend une visite inévitable. L’aboiement d’un chien déchira le silence
de la nuit au moment où la lune apparaissait, répandant sa lumière
laiteuse et tiède sur l’horizon incertain des arbres. Disposé à faire
comme tout le monde, le chien choisit le silence dans lequel les
cochers, les voyageurs, les animaux et autres personnages nocturnes
avaient décidé de s’abriter.
Le jour sonnait tôt le réveil et la machine humaine pleine
d’accessoires, cris, ébrouements, odeurs… donnait une claque à
l’obscurité et reprenait vie grâce à ses forces renouvelées. Ils

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marchaient sur des chemins de terre où le danger se cachait dans une
roue du chariot ou dans les visages mal occultés des voleurs et des
brigands. Les souvenirs étaient un divertissement utile au milieu de
secousses constantes.
ࡳsouviens-tu, Justine, de ce que je faisais pour te faire enrager Te
quand j’étais petite ?
ࡳTu étais une petite peste, Marie ! Et de tout ce que tu me racontais
sur les petites sœurs Ursulines qui te donnaient les cours !
ࡳ! Toujours vêtues de noir et à penser à lales petites sœurs Oh…
mort. Ouf… quel frisson! Et la manie qu’elles avaient de nous
effrayer en parlant de l’enfer! À bien y réfléchir, Justine, ce que j’ai
souffert après la vie, personne ne le sait.
Mon enfant, ne commence pas !
ࡳje pense qu’après la mort il n’y a que silence. Mais, Justine,
parlons d’autre chose ; sais-tu à quel moment j’aimais bien les petites
sœurs ?Quand elles parlaient de Montauban: « Mes enfants,
n’oubliez pas que Montauban est situé au S.O. de la France, à 50
kilomètres environ au nord de Toulouse, qu’elle a deux fleuves
importants : la Garonne et son affluent le Tarn, et nous sommes sur la
rive gauche. Et rappelez-vous que l’occitan est un dialecte grâce
auquel nous pouvons nous exprimer correctement.»
ࡳ Ellesont très bien fait, Marie, de t’apprendre ces choses. Encore
que… il fallait voir le nombre de fois où tu te moquais de leur
sévérité !
ࡳLes enfants sont toujours prêts à rire comme un grelot qui résonne
tout seul. Puis, la vie et le rire n’apparaissent que rarement parce que
vivre est quelque chose de sérieux. Et devenir adulte aussi, Justine.
ࡳNe parle pas ainsi, Marie. En outre, tu n’es pas majeure ; et je ne
sais pas encore pourquoi ta mère t’a mariée avec monsieur Aubry.
Qu’il repose dans la paix du Seigneur. Tu n’avais pas encore seize
ans. En vérité je ne l’ai jamais compris.
Le mariage est la tombe de la confiance et de l’amour.
ࡳNe dis pas ça ; le problème c’est que tu ne l’aimais pas. Comment
pouvais-tu être heureuse, mon enfant? Mais on dit que l’amour est une
belle chose et qu’il n’a rien à voir avec un mariage forcé.
ࡳ; mais on nous parle de mariage et nous n’ybien sûr Oui,
connaissons rien. Il nous effraie, mais on nous convainc que c’est ce
qu’il y a de mieux, que c’est le bonheur. Ensuite, on constate que c’est
une belle menterie.
ࡳTu as raison, Marie, une menterie.

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ࡳ Etle pire vient après, Justine. Tu dois supporter que quelqu’un
entre dans ton lit et dans ton corps sans te demander la permission. Et
toi tu ouvres les jambes, c’est ce qu’on te dit de faire, ouvrir les
jambes et crier parce que ça fait mal, Justine, enfanter fait mal et
personne ne t’a rien expliqué… Et tu as peur de ces femmes qui
enfoncent leur main comme si tu étais une chose… Et tu pleures, et tu
cries parce que personne ne t’a dit que se marier c’était cela.
ࡳMarie, ce n’est pas le moment d’évoquer des souvenirs Assez,
tristes, la vie continue et tu es une jeune femme très belle.
Elle ne l’écouta point. Tous ses sens étaient liés à un passé encore
récent.
ࡳle pire, Justine, vient quand on dépose dans tes bras un petit Et
morceau de chair tremblante qui pleure effrayé, qui crie parce qu’il ne
sait pas non plus qui il est ni ce qu’il vient faire dans ce monde. Or
cette petite chose sans charme avait été formée dans mon propre
corps, née de moi sans que je l’aie imaginée, malgré ce que tous
disaient, tout le monde le disait, Marie, tu es enceinte, tu vas avoir un
enfant, Marie. Et moi je voyais que mon ventre grossissait comme un
adhésif étrange qui me faisait ressembler à un bateau à la dérive.
ࡳ Tuétais très jeune, mon enfant, et peut-être que tout cela ne
t’aurait pas semblé si terrible si tu avais aimé monsieur. Si l’amour
avait été la cause de cette souffrance tu l’aurais supporté avec joie.
Cela fait mal mais on dit que c’est ce qu’il y a de plus merveilleux au
monde.
Le silence, comme un voyageur de plus, s’installa entre les deux
femmes, il s’intercala au milieu des incessantes secousses de la
voiture, tandis que chacune suivait le fil de ses pensées, certainement
distant et différent.
ࡳMon petit Pierre magnifique, si beau et si brun, dit-elle quand elle
semblait revenir à la réalité, et moi qui tremble, Justine, parce que
cette chose si extraordinaire est née de moi, de mes douleurs, de mon
corps violenté, Pierre, mon petit, la seule chose qui ait valu la peine
pendant toutes ces années.
ࡳest déjà un peu tard, mon enfant Il; tu ne dois pas penser à cela
maintenant, tu devrais te reposer un peu. Je crois que Paris est encore
loin.
ࡳOui, très loin.
Des deux côtés du chemin une luxuriance de tons verts l’incita à
regarder avec délectation la couleur qu’elle aimait le plus. Elle aspira
profondément pour inonder sa poitrine de la couleur de la nature, cette

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couleur qui l’incorporait elle aussi à un infini et dont elle faisait aussi
partie. Les soubresauts des roues la plongèrent dans une douce
somnolence. Elle avait besoin de se reposer, d’oublier les trois
dernières années de sa vie. Ces années s’étaient écoulées comme si
elle ne les avait pas vu passer, toujours debout, dans ses obligations de
mère et d’épouse sans qu’on ne lui ait jamais demandé son avis. Sans
doute les tristes adieux à son enfance avaient duré trop de temps.
Elle devait faire face à des obligations et à des responsabilités qui
lui étaient tombées sur la tête comme la pluie, capable d’ouvrir les
portes du ciel et de vider d’un coup d’importantes trombes d’eau. À
certains endroits le Tarn, affluent de la Garonne, se déchaînait en
rapides violents et s’engouffrait dans les énormes rochers. Ce jour de
1766 que les habitants de Montauban voulaient oublier, le fleuve sortit
de son lit : une puissante armée de gouttes d’eau en furie provoquèrent
un immense bourbier où périrent des hommes, où des maisons et des
récoltes furent emportées. La destruction et la mort circulaient parmi
ses habitants désolés. Quand le silence s’imposa de nouveau au fracas
impérieux du fleuve, à la pluie incessante et aux cris des gens,
Montauban vit avec horreur comment un ange exterminateur avait
imposé sa violence aux hommes et aux semailles. Il y eut de
nombreuses morts. Louis-Yves Aubry entre autres. Marie Gouges se
retrouva veuve alors que sa robe de mariée était encore intacte
suspendue dans son armoire.
Les yeux bruns aux reflets dorés de Marie s’ouvrirent
soudainement. Elle saisit que, au seuil de son rêve, elle avait entrevu
un souvenir douloureux.
Que t’arrive-t-il, mon enfant ? Tu ne parviens pas à te reposer ?
ࡳJ’essayais de le faire, Justine, mais parfois quand je ferme les yeux
je revois le jour où la pluie avait provoqué tant de dégâts.
ࡳces pensées, ces choses-là arrivent. À présent pense à Éloigne
autre chose… Peut-être que ce voyage va changer ta vie, Marie.
ࡳJustine, Paris est une très grande ville. Les hommes et les femmes
sont très élégants; les hommes portent des perruques poudrées et
bouclées au-dessus des oreilles, des pantalons étroits et des chaussures
à boucle très brillantes. Et les femmes… les femmes, Justine, portent
des robes merveilleuses avec des brocarts à dentelles, des bijoux et des
perruques qui tiennent en l’air dans un certain équilibre; on raconte
que la reine Marie-Antoinette est très belle mais pas le roi, qui est trop
gros. On raconte également que la reine, la fille de l’impératrice
Marie-Thérèse d’Autriche, n’aime que le luxe et les fêtes.

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La fatigue du voyage était palpable, mais elles s’approchaient déjà
de Paris par la route d’Orléans. Le paysage avait changé presque sans
qu’elles s’en rendent compte: on voyait des villages plus joyeux et
plus propres et les auberges n’étaient plus des lieux malodorants et
lugubres. L’antichambre de Paris donnait la bienvenue aux gens qui
arrivaient de tous les coins de France. Un soupir laissa échapper un
peu de la tension et de la fatigue accumulées. Mais il y avait encore
une formalité à remplir: en entrant dans Paris par la porte de
Vaugirard on les obligea à s’arrêter.
Pardon, mesdames, pouvez-vous ouvrir vos bagages et vos malles?
ࡳOui… bien sûr…
Elles ne s’attendaient pas à ça. Apparemment, les agents des
Douanes devaient contrôler tout ce qui entrait dans Paris.
Heureusement les rêves et les illusions ne prenaient de place dans
aucune malle. Les agents des douanes s’en allèrent tels qu’ils étaient
arrivés : les mains vides.
Une fois franchie la barrière, les deux femmes observèrent
curieusement le faubourg Saint-Michel qui était à leur gauche et se
regardèrent avec une nouvelle complicité. Le trot des chevaux,
l’affluence des voitures, diligences, chariots, hommes et femmes de
tout âge et condition, indiquaient que « la capitale du monde » comme
le pensait Marie, était toute proche. Elle ne savait pas ce qui lui
arriverait à Paris, « le paradis des femmes » comme on lui avait dit, et
elle se délectait à répéter ses deux syllabes comme si elles cachaient le
secret du bonheur. Depuis longtemps, elle caressait une idée et elle
crut que le moment de la mettre en pratique était arrivé. Depuis son
enfance elle avait désiré s’appeler autrement. Ce n’est pas qu’elle
n’aimait pas son prénom, mais «Marie »,c’était très commun. À
Paris, disait-on, nombre de femmes le portaient. Pourquoi ne pas en
choisir un autre? Elle pourrait s’appeler par exemple, «Olympe »…
Marie-Olympe de Gouges! Cela changeait aussi la graphie de son
nom de famille, mais quelle importance! Marie-Olympe de Gouges!
उa sonnait si bien !
Un jour j’en serai fière, pensa-t-elle.
Elle écouta sans se préoccuper les voix perçantes des cochers,
l’ébrouement des chevaux et le son de tonnerres lointains et de
lumières fugaces qui éclairaient une obscurité déjà évidente.
Marie redressa son magnifique cou, elle se mit debout de tout son
corps. Malgré la fatigue, Paris méritait un respect.

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Paris… toujours Paris

Marie de Gouges pensa qu’elle assistait au moment précis de la
création du monde. Elle était convaincue que, au-delà, en deçà ou plus
loin, rien n’égalerait Paris. Il était indiscutable que Paris avait entre
ses mains le cœur palpitant de la vie, véritable tic-tac d’une immense
horloge. Rien, même pas son rêve le plus fabuleux ne l’avait
prévenue. À présent, tout devenait petit, muet, insignifiant... Paris
n’était pas seulement la ville la plus grande du monde. Paris, c’était le
monde lui-même.
Mais un monde étrange, démesuré, absurde et merveilleux.
Accompagnée de sa sœur Jeanne, bien accrochée à son bras, elle
écoutait les explications qu’on lui donnait dans les moindres détails,
parfois sans les entendre, parfois en n’en retenant que quelques-uns.
ࡳ Lapopulation augmente de jour en jour, Marie, des gens de tous
les coins du pays arrivent ici: paysans, artisans, étudiants... sans
compter les mendiants qui pullulent partout, des malheureux qui n’ont
même pas un toit pour abri. Tu as raison de dire que tout ça ressemble
à un immense poulailler, ils se parlent d’un côté à l’autre de la rue, les
artisans claironnent pour annoncer leur marchandise, d’autres rient et
bavardent sans tabous comme si leur intimité devait être ébruitée, ils
n’hésitent pas à hausser le ton et à s’envoyer des grossièretés en criant
ࡳParis, c’est comme si tout était centuplé, multiplié à l’infini, À
comme si notre regard ne suffisait pas pour l’embrasser dans son
incroyable exagération.
ࡳverras, Marie Tu! Ne crois pas que cela n’arrive qu’à des
moments précis de la journée... Détrompe-toi ! Il y a constamment des
gens dans la rue, toujours à l’affût du danger, des mendiants et des
dévoyés qui s’approchent pour demander la charité ou pour commettre
des larcins. La vie est partout en effervescence, les gens dans la foule
se bousculent, les marchands vantent leurs denrées... Regarde, ici on
vend des beignets... Tu veux des beignets, Marie ?
Oh… non, pas de beignets !
ࡳEt encore, je te passe les travaux... il y a des travaux partout, même
la place Louis XV, qui est immense, est sens dessus dessous; viens,
on va aller la voir.
Vêtue d’une robe bleue à dentelle, une veste noire ajustée à la
taille, un petit chapeau cachant le sommet de sa tresse et chaussée de
bottines légères, la jeune Marie savait que Paris n’avait pas qu’un seul

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cœur, que Paris avait au moins deux cœurs, et qu’elle attendait l’un
d’eux, impatiemment, depuis plusieurs jours.
ࡳmon cher Jacques; toi et Paris… toi et la liberté Jacques...;
l’amour, Jacques... l’amour.
Elle respira l’air de toutes ses forces comme pour la première fois.
C’était aussi la première fois que les pavés des rues connaissaient
l’existence de cette jeune femme qui marchait au rythme fugace de ses
pensées.
ࡳ ÀMontauban, je ne pouvais pas sortir à tes côtés, Jacques, ni
t’embrasser lorsque mon cœur avait besoin de toi et me demandait de
partager un peu plus que ces heures prises à la sauvette, ces moments
secrets durant lesquels toi et moi nous nous aimions sans que les
mauvaises langues ne viennent nous dépecer.
Une veuve est immanquablement la victime sur laquelle tous les
habitants vont porter leurs regards. Tous semblent s’autoriser des
droits sur sa personne: la surveiller, la contrôler, faire son lit ou le
défaire quand ça leur chante, parce qu’une veuve c’est une porte
ouverte à tous vents, une chasse non gardée, toujours ouverte, un objet
sur lequel on peut cracher toute sa lascivité sans que personne ne s’en
insurge. C’est ça une veuve, Jacques, et qu’importe qu’elle soit encore
jeune ; pire, c’est d’autant mieux, et qu’importe qu’elle ait un enfant...
qu’est-ce que ça peut faire; c’est une femme et elle est seule,
personne n’a de comptes à lui rendre, une superbe occasion dont on ne
va pas se priver... aucun homme parmi les notables de la ville ne
pouvait accepter cela, c’était leur rôle à eux, à ces mâles, ces machos
au phallus frétillant qui doivent toujours s’acquitter de leurs
obligations devant Dieu.
Et qu’on ne dise pas qu’à Montauban il n’y avait point d’hommes.
ࡳtoi, Jacques, tu es arrivé, avec tes manières délicates, ton Et
éducation, et tu as eu un respect infini pour ma vie, mes circonstances,
et soudain mon cœur s’est arrêté. Je t’ai regardé et j’ai su que tu
n’étais pas comme les autres. Et lorsque tu m’as tendu la main et que
tu as même rectifié aussitôt en ajoutant «les deux mains si c’est
nécessaire, Marie, pour que ta vie acquière toute la dignité que tu
mérites »,et que tu les as tendues devant mes yeux qui t’ont regardé
avec étonnement, alors, j’ai su que ma vie d’avant avait complètement
disparu et je t’ai regardé comme si je venais de renaître. Pas seulement
moi, mais toute ma vie entière renaissait à ce moment-là. Et j’ai
accepté tes mains, Jacques, parce que le mot amour était écrit sur les
paumes grandes ouvertes comme un désir. Et nous nous sommes

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aimés parce que – peut-être ne le savais-tu pasࡳ, dans tes yeux se
trouvait le miracle de l’amour si souvent pressenti, ce miracle qui
n’avait jamais eu lieu pour moi, l’amour avait été une erreur terrible
dans ma vie, une erreur sans palliatif. Ma vie, tu le sais, était comme
un terrain en friche qu’on utilisait sans demander la permission, pour
aller et venir. Rien d’autre.
Mais ça, c’était avant. Maintenant, il y a Paris et tu es là, Jacques,
Paris et la liberté d’aimer sans demander la permission parce que
personne ne doit calculer le poids spécifique de l’amour qui surgit
quand on aime et qui s’en va sans nous consulter.
Je me promène le long de la Seine qui traverse Paris et je me
demande si tu m’attends comme cette île de la Cité qui a attendu des
années et des siècles pour que la population s’y installe. Et l’on y a
construit de superbes édifices, des palais imposants, des églises
impressionnantes... Et même une cathédrale, belle comme le rêve qui
a voulu accompagner ce fleuve, immense avenue d’eau où les bateaux
se déplacent en aval et en amont: Paris, Rouen, Le Havre, et à
nouveau, Le Havre, Rouen, Paris, et on voit ainsi passer le temps, ce
maître imposant.
Compter un à un les ponts de la Seine... quel travail, Jacques; le
fleuve a beaucoup de ponts sur lesquels on peut marcher, on peut
également prendre un attelage de chevaux zélés qui vont d’une rive à
l’autre de la ville, d’une berge à l’autre du fleuve dont le ruban des
eaux divise la ville en deux. Des ponts qui voient passer tous les jours
un monde débarquant à Paris attiré par la lumière singulière qui laisse
entrevoir de nouvelles chances de vie. Une nouvelle époque dans ce
siècle des Lumières.
Mon Dieu, Jacques, ne fais pas attention à mes paroles. Peut-être
que mon admiration démesurée te fera rire, et que tu me tiendras alors
pour une jeune provinciale. Et c’est tout à fait vrai, je suis une
provinciale ;je n’étais jamais sortie de Montauban mais Montauban
est si loin à présent.
J’en conclus finalement que mon regard ne va pas assez loin pour
embrasser Paris, que tout déborde ici comme le Tarn avait débordé
jadis.

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Jacques Biétrix

Jacques Biétrix de Rozières regarda impatiemment sa montre de
poche avec léontine dorée et fit un geste traduisant sa gêne. « J’espère
qu’elle ne s’est pas perdue» se dit-il, les avenues et ruelles de Paris,
pour un non initié à tous ses méandres, se prêtent à lui faire perdre le
nord ou tout point de repère. Il était convaincu qu’il n’était nul besoin
de donner à Marie trop d’explications car elle regardait la vie pour
découvrir ce qui était évident et ce qui l’était moins, elle aimait
entrevoir le mystère caché dans les choses les plus insignifiantes.
Il le savait parfaitement, cet homme, élégamment vêtu, entre deux
âges, mais il essayait de dissimuler son impatience devant les
employés de maison.
Il y eut des moments où l’homme qui avait une grande expérience
de la vie, il n’était pas fonctionnaire de l’Armée et directeur d’une très
importante entreprise militaire pour rien, fut surpris par sa sagacité et
son intelligence.
Cela faisait presque un an que Jacques Biétrix avait connu Marie de
Gouges au cours d’un voyage inattendu qu’il avait effectué à
Montauban. Alors qu’il pensait que la voiture prise pour l’aller serait
la même que pour le retour, pendant un long moment il fut médusé par
des yeux qui allaient changer ses desseins. La première fois qu’il
l’avait vue, il se faisait tard et les brumes automnales réduisaient la
lumière remplissant l’espace de pénombres. Le vieux moulin peint en
blanc était écaillé par endroits à cause de la pluie et le vent clément
s’était arrêté sur ses ailes, attentif au changement de temps prédit par
les variations du calendrier. C’était en fin d’après-midi et il aimait se
promener le long du fleuve. Il fut surpris par l’image fugace d’une
jeune femme qui semblait surgir de la brume et se promenait toute
seule.
Il se cacha pour mieux l’observer et, malgré la distance, il capta
cette atmosphère d’une profonde tristesse qui semblait l’envelopper. Il
se garda de l’approcher car il lui sembla inconvenant chez un
gentilhomme d’alarmer une dame sans motif. Quand la jeune femme
ne fut qu’un point dans le lointain il entreprit son retour.
Il la revit en rêve, exactement comme il l’avait vue cet
après-midilà, et la nuit suivante il la vit pareillement, toujours aussi grave et
aussi triste. Connaître tout ce qui entourait l’existence de cette étrange
jeune femme devint pour lui une obsession. Jacques Biétrix put

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constater que le village gardait encore le deuil pour les victimes que la
crue avait emportées sans crier gare. C’était dimanche. Il aimait se
lever de bonne heure et se promener le long du grand chemin qui
débouchait sur les environs du village. Il sentait la présence des arbres
dont la plantation dans un ordre rigoureux le protégeait à droite et à
gauche. Il était réconforté et revigoré par l’air frais du matin, par le
léger murmure du vent et le silence profond qui enveloppait tout.
Peu à peu le jour s’éveillait et le silence laissa sa place aux voix
dont le ton montait sans réserve devant le marché. Et son joyeux
mélange d’odeurs, de couleurs, de hennissements de chevaux et de
paroles criardes de quelques cochers. Jacques jouissait du spectacle
certes peu distingué pour un homme de son rang, mais il avait toujours
aimé se mêler à la foule et, malgré son allure élégante et discrète, il
déambula d’un endroit à l’autre sans être reconnu. Quelque chose
attira son attention et, en dépit de la clarté extraordinaire du matin, il
reconnut la jeune femme du moulin qu’il avait observée par une fin de
journée éthérée. Elle était accompagnée par une femme un peu plus
âgée, certainement sa domestique.
Il eut plaisir à la regarder; elle ne se rendrait compte de rien car
elle ignorait son existence; contrairement à lui qui la connaissait en
rêve.
Il s’approcha d’un étal du marché et à brûle-pourpoint il demanda à
la vendeuse qui était la jeune femme qui venait de passer. La femme le
regarda de haut en bas et déduisit qu’il était, certainement, quelqu’un
d’important.
ࡳ Eneffet, poursuivit-il, elle me rappelle une personne que j’ai
connue il y a longtemps et qui vivait comme moi à Montauban.
ࡳOn voit que vous n’êtes pas d’ici, Monsieur. La jeune femme qui
vient de passer s’appelle Marie, Marie de Gouges. Je me souviens
encore de l’époque où elle jouait dans la cour de la rue Fraîche, où les
hommes de sa famille, plusieurs générations de bouchers, égorgeaient
des bêtes. Son père, Pierre, mourut alors qu’elle n’avait que deux ans
et ce fut un drame, il périt au milieu de la rue au moment où il tuait
des animaux. On raconte que la petite pleurait à chaudes larmes car
elle avait peur de voir tous ces animaux égorgés. Mais cela remonte si
loin, je suppose qu’elle ne doit même pas s’en souvenir.
Est-ce que la femme qui l’accompagnait était sa mère ?
ࡳElle n’est pas sa mère; c’est Justine, sa domestique. Oh…non !
Toutes deux vivent avec un enfant en bas âge… le pauvre petit, n’a

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plus de père. Et elle, veuve à son âge! Quelle tristesse, monsieur,
c’est à cause de la crue de l’hiver dernier qui emporta tant de gens.
ࡳBon, je dois partir. Merci beaucoup pour ces informations, mais je
pense que cette jeune femme n’a rien à voir avec celle que j’ai connue
il y a longtemps.
La profonde révérence de la vendeuse révéla son contentement
pour les pièces de monnaie que le voyageur avait déposées
généreusement dans sa main. Il s’en retourna chez lui sans s’attarder.
Cette femme lui avait donné plus d’informations qu’il ne pouvait
espérer. Bien sûr, surprenantes et curieuses: jeune, belle, mère,
veuve… Que d’attributs enfermait son jeune âge! Cependant il eut
l’impression que cette femme ne lui avait pas raconté tout ce qu’elle
savait et que la vie de Marie, son prénom, porté par tant de femmes à
Paris, renfermait des secrets. Il n’allait pas tarder beaucoup à connaître
la vérité de cette histoire et c’est elle-même qui la lui raconta quand il
modifia radicalement ses projets. À ce moment-là, Marie occupait
déjà une place importante dans sa vie.
De sa propre voix, parfois émue, Jacques Biétrix apprit l’histoire
compliquée des parents de Marie. Il sut qu’une fois mariés, son père
partait loin chercher du bétail pour ravitailler en viande l’affaire
familiale et que la belle Anne-Olympe, sa mère, restait seule
longtemps. Une fois, presque une année toute seule.
J’ignore comment cela s’est produit, Jacques, mais ce qui est sûr
c’est que ma mère et le marquis de Pompignan, quelqu’un de très
important, tombèrent amoureux l’un de l’autre et je naquis et le
marquis, qui est mon vrai père, désirait me garder auprès de lui, que
j’aille vivre dans son château. Je me souviens encore des moments où
il m’emmenait promener à cheval sur les bords du Tarn. J’étais la fille
la plus heureuse au monde. Mon père m’aimait beaucoup et tout était
merveilleux à ses côtés.
Les yeux de la jeune femme se remplirent d’une nostalgie
ancienne.
Je sens encore le printemps, les fleurs, le thym, la sarriette… C’est
l’odeur qui me réveille souvent durant la nuit car elle parvient jusqu’à
moi comme si c’était vrai. Et alors, Jacques, je reviens au temps où
j’étais une enfant et que mon « parrain », on me disait qu’il était mon
parrain, m’emmenait en promenade sur son beau cheval. Je crois que
c’est de là que vient ma passion pour les promenades dans la
campagne, à respirer l’air libre, bien qu’on m’ait souvent rabrouée à
cause de cela.

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Il est curieuxࡳ ellesembla émerger d’un vieux rêveࡳ qu’onm’ait
donné le nom du mari de ma mère, considéré comme mon vrai père. À
sa mort j’étais toute petite, mais je m’en souviens, même si cela est
peu probable, car je n’avais que deux ans. Il était bon et il m’accepta
tout en sachant la vérité. Peut-être est-ce la raison pour laquelle mon
enfant porte le même prénom. Des événements se sont écoulés par la
suite et je n’ai jamais compris car un jour ma mère et le marquis se
sont séparés, alors je n’allais plus au château avec lui et il ne
m’emmenait plus en promenade à cheval… soudain, le monde
merveilleux de mon enfance disparut. Peut-être ma mère ne
voulaitelle pas qu’il y ait de différences entre ses enfants et c’est pour cela
qu’elle m’a reprise avec elle. Peut-être voulut-elle se venger de lui…
je l’ignore. Bon, ce qui est curieux c’est que les parents de ma mère
étaient de bonne famille, son père était avocat mais il ne reconnut
jamais sa paternité.
Jacques Biétrix embrassa tendrement la jeune femme. Assurément,
il refusa de lui raconter les histoires que l’on rapportait sur les femmes
adultères ;il les avait entendues depuis son enfance. On disait qu’on
les emmenait jusqu’au fleuve enfermées dans une cage pour les noyer
peu à peu. C’était une horreur de voir ces pauvres femmes accrochées
aux barreaux en train de se noyer l’une après l’autre avec une cruauté
raffinée.
Jacques regarda sa montre de nouveau. Marie tardait trop et il ne
savait pas comment tuer son impatience.
« Monsieur, une jeune femme vous demande.» Il soupira enfin.

Julie

Le moment est arrivé, Julie. Je ne dois pas attendre davantage. Trop
de choses se sont déroulées dans ma vie dernièrement pour que je
continue à garder le silence. Cela fait trois mois que j’ai appris ta
future existence de petit être en moi. Au début, j’étais si surprise que
j’avais du mal à y croire; ensuite, tandis que les jours et les nuits se
succédaient, tu as commencé à prendre forme, non pas comme une
chose de minuscule dans mes entrailles, mais comme si je pouvais
déjà te bercer dans mes bras. Et quand bien même tu ne le croirais pas,
je commençais à te faire une place dans ma vie et à assumer que tu
arriverais bien avant que nous nous en rendions compte. Le temps
passe si vite.

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Tu trouveras ça ridicule, mais je suis sûre que tu seras une petite
fille, et dans quelques années tu seras une femme. Et je t’assure
qu’aucune raison ne valide cette assurance, mais je sais que ce sera
ainsi et que tu t’appelleras Julie, que tu auras les mêmes yeux que ton
père. Ils seront sûrement comme les siens, d’une couleur indéfinie,
parfois verts, parfois gris. C’est la couleur des yeux de Jacques. Savoir
que tu allais naître nous a fait trembler tous les deux, Julie. Je me
souviens que nous étions à Montauban et que nous nous promenions
le long de la rivière. Jacques et moi nous adorons respirer l’air encore
mouillé qu’on perçoit comme quelque chose qui vient d’être lavé et
qui sent le linge propre. Ce n’est pas du tout la même chose à Paris où
les odeurs éclatent au visage : de ce côté-ci, ça sent la friture et en ce
moment tous les types de fritures m’indisposent, de ce côté-là, c’est le
crottin de cheval, quand ce ne sont pas les égouts, la pourriture et la
misère. Mais ne pense pas que tout est ainsi à Paris. Paris, ma Julie,
est la plus grande ville du monde, et la plus belle aussi, et lorsque je
me promène le long de la Seine et dans les espaces ouverts, je sens
l’air lavé et propre comme si j’étais à Montauban. Ce qui se passe
c’est que Paris est un monde différent, ou plutôt le monde, et c’est
pour cela que ta tante Jeanne dit que c’est un grand poulailler dont les
portes sont grandes ouvertes.
À propos, il est temps que je le lui annonce. Elle ne me
pardonnerait pas d’avoir manqué de le lui dire tout de suite.
D’ailleurs, c’est pour cette raison et pour Jacques que je suis venue à
Paris et parce que Jeanne m’a cédé sa maison fort confortable
d’ailleurs, ici dans le quartier du Luxembourg, rue des Fossoyeurs.
Jeanne a préparé une jolie chambre pour moi et pour Pierre. Je
m’imagine déjà ce qu’elle dira quand je lui parlerai de ma grossesse :
« Maisenfin Marie, tu es folle, un autre enfant dans une situation
comme la tienne, c’est très compromettant.» Mais peu m’importe,
parce que toi, Julie, tu es le fruit d’un amour, et bien que j’aie eu ton
frère Pierre avant toi, jamais je n’ai su ce que c’était que d’aimer
jusqu’à ce que je connaisse Jacques.
Tu l’ignores, mais mon mariage a été un échec, une erreur, une
obstination de ma mère. Lorsque j’ai connu ton père, ses bonnes
manières, sa délicatesse, ses yeux de cette couleur indéfinie comme je
te l’ai dit, il m’a éblouie. Pour la première fois, j’ai su ce que c’était
que d’être enceinte d’un être qu’on aime profondément. Cela, Julie, ça
n’a rien à voir avec les conventions sociales qu’inventent les pères
bien-pensants de la patrie. L’amour c’est l’amour et il n’a ni règles, ni

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lois, ni compromis; il est libre comme le vent et il peut tout autant
agiter une chevelure que la vie. Ne me prends pas pour une folle,
Julie, parce que j’aime Jacques et que ta naissance me rend heureuse,
tu seras une petite fille et tu t’appelleras Julie, et tu seras aussi jolie
que le bouquet de fleurs choisi par ton père pour me l’offrir le jour où
il a su que tu allais naître. Alors, j’ai senti que le monde entier tournait
autour de nous, et que les saisons se succédaient pour nous seuls et
que le prodige de la vie se répétait encore et toujours.
L’après-midi s’était obscurci tout d’un coup comme si le soleil
s’était fatigué soudain et qu’il lui plaisait de mettre fin à une activité
qui n’avait rien à voir avec les nuages noirs annonciateurs de tempête.
Elle s’étonna qu’en plein jour le ciel prenne l’allure d’une bâche grise,
ténébreuse qui prétendait tout envelopper. Une bâche ne peut pas tout
envelopper.
ࡳ Neme dis pas que tu es enceinte, Marie. Jeanne ouvrit des yeux
exorbitants.
ࡳ... oui Euh; c’est une histoire singulière, mais je crois qu’il vaut
mieux commencer par le commencement, par Jacques.
Et qui est ce Jacques ? Un homme que tu as laissé à Montauban ?
ࡳ Jacquesest d’ici, de Paris; c’est le commissaire des vivres au
Ministère de la Marine; un haut fonctionnaire, Jeanne, et si je te dis
cela ce n’est pas parce que c’est le plus important concernant sa
personne, mais pour te mettre au courant aussi que nous nous aimons
beaucoup.
ࡳMarie, il me semble que tu ne te rends pas compte de la situation.
Mon époux est médecin et il connaît beaucoup de monde et nous
avons déjà dit à nos amis que tu arrivais et que tu étais veuve avec un
enfant en bas âge. Je ne vois pas comment on va pouvoir expliquer
cette grossesse si ... intempestive.
ࡳCela fait plus d’un an que nous nous connaissons et je suppose que
ma condition de veuve ne m’interdit pas la maternité. Par ailleurs, toi,
tu sais très bien ce qu’a été mon mariage.
ࡳ Jele sais, Marie, mais les choses sont comme elles sont. Tu dis
que c’est un haut fonctionnaire et que vous vous aimez beaucoup tous
les deux, je suppose que si les choses sont ainsi il n’aura aucun
inconvénient à se marier avec toi avant que les gens commencent à
jaser.
ࡳ C’estque... Jeanne; c’est que je ne vois pas la nécessité de me
marier. Je l’ai fait une fois et je suis convaincue que le mariage c’est

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la mort de la confiance et de l’amour. J’aime beaucoup Jacques,
sincèrement, je l’aime, mais me marier avec lui, ça c’est autre chose.
ࡳ Maisqu’est-ce que c’est que ces bêtises! Il t’aime lui? Est-ce
qu’il veut se marier avec toi ?
ࡳ Maisbien sûr, il m’aime; il m’a demandée en mariage plusieurs
fois. Il veut être à mes côtés, que nous vivions ensemble, mariés,
comme tout le monde, mais c’est moi qui n’ai pas bonne opinion du
mariage, Jeanne. Et qui plus est, j’ai le pressentiment que ce serait la
mort de notre amour, de notre vie en commun... Je ne vois pas
pourquoi il faut tout enregistrer, officialiser tout comme si l’amour
pouvait être enfermé dans des papiers. J’aime Jacques et Jacques
m’aime, que faut-il de plus ?
ࡳ ChèreMarie, nous vivons dans une société qui s’est donnée des
normes ;il n’y a pas lieu de les ignorer. Je conçois que ta mauvaise
expérience antérieure avec le pauvre Aubry te pousse à refuser le
mariage qui te paraît néfaste, mais le bon sens doit s’imposer.
Je ne sais pas, Jeanne.
ࡳil me semble qu’il faut beaucoup méditer tout cela. Mieux Enfin,
vaut aller se reposer, peut-être que demain tu verras les choses
différemment... Bonsoir Marie.
La conversation avec sa sœur avait causé une grande contrariété.
Pour sa part, elle pensait qu’à Paris, une situation comme la sienne ne
serait pas remarquée, que les gens ici n’allaient pas lui demander des
papiers, des certificats, ni des attestations. Parce que dans le fond, ce
n’était que ça, des papiers qui n’allaient rien ajouter à ce que Jacques
et elle sentaient l’un pour l’autre. C’est sûr que le plus difficile serait
que Jacques comprenne, car l’idée du mariage lui plaisait à lui aussi,
surtout à présent que Julie était en route.
Lorsque qu’enfin, à l’aube, elle put fermer les yeux, elle se vit en
train de courir dans le labyrinthe d’un rêve qui l’obligeait à fuir
désespérément des uns et des autres. Personne ne voulait écouter ses
arguments. Au contraire, on se moquait en riant aux éclats et la
déshabillant publiquement pour que tout le monde puisse voir sa
honte : un ventre insolent qui gonflait sans le moindre contrôle.
Tout d’un coup, elle s’assit sur le lit. Une infinie fatigue la réveilla
dans une matinée radieuse. Elle resta allongée craignant que ses
extrémités ne répondent plus; à dire vrai, le rêve n’avait été qu’un
point à la ligne dans la phrase de ses réflexions: pourquoi fallait-il
tout faire échouer à cause de la paperassecar jamais on ne pourra
apprivoiser l’amour. Lorsqu’une famille fait les préparatifs d’une

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noce, c’est comme si elle voulait préparer la mariée et la donner en
cadeau au marié, comme s’il s’agissait d’un objet à son service,
soumis à ses exigences : s’habiller selon le bon plaisir de monsieur, lui
servir le souper même si l’heure est tardive et que le besoin de
sommeil vous colle déjà les paupières, accoucher, lui donner des
enfants pour la joie de l’espèce et pour défendre la patrie…
C’est pour cela et pour des milliers d’autres raisons que les femmes
se marient.
Je ne suis pas venue à Paris pour servir qui que ce soit, pour
demander ce que je dois faire ou penser. Même si, à vrai dire, moi non
plus je ne sais pourquoi je suis venue à Paris, mais je sais par contre ce
que je ne suis pas venue faire. Paris est très grand et notre époque est
merveilleuse. Je veux la connaître, la vivre, m’y intégrer les yeux
grands ouverts, et pas seulement en regardant comment l’histoire me
passe sous les yeux, je veux en faire partie. Elle m’appartient, à moi
aussi. J’ai parfois la sensation que nous, les femmes, nous sommes du
côté sombre du monde que personne ne regarde. Dans notre siècle,
seuls les hommes font briller les lumières. Mais les temps sont en train
de changer, même si l’on ignore dans quelle direction s’effectuera ce
changement déjà tangible dans les rues, chez les individus, dans l’air...
Je suis persuadée que l’Histoire avec un grand H va s’écrire au
cours de ce siècle que certains ont déjà appelé le siècle des Lumières.
Moi, je veux savoir en quoi ça consiste et ce que les temps nouveaux
éclairent. Bien sûr, Jeanne va penser que je suis une écervelée car,
qu’est-ce qui m’amène à avoir ces idées? Pour elle, seul l’avis des
autres compte, le qu’en dira-t-on. Pour la bourgeoisie, l’important
c’est la décence, les apparences comptent beaucoup dans ce monde où
le code des bonnes manières est beaucoup plus strict pour nous que
pour les femmes de la noblesse. Vraiment ça m’a fait rire, car comme
dit Jeanne, une telle situation est tolérée pour une femme noble, mais
point pour les autres. Ce qui signifie qu’en haut de l’échelle sociale,
en plus de tous leurs privilèges, elles ont aussi celui-là. Et Jacques dit
que le concubinage est considéré comme «le mariage de la main
gauche »...Ça alors! Je n’avais jamais entendu cette expression. Il
ajoute qu’une situation comme la nôtre, compte tenu de sa position
sociale, serait l’objet de tous les commérages à Paris. En quoi notre
façon d’agir peut importer à la ville de Paris !
Tu es toute pâle, Marie, tu n’as pas bien dormi ?
ࡳLe sommeil et moi nous nous sommes bien Dormir,Justine ?
battus durant toute la nuit.

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ࡳQu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu es malade, Marie ? Tu as de la fièvre,
ma petite ?
ࡳMais... non ; ne t’inquiète pas, mais... Il s’est passé tant de choses,
Justine !
Le jour s’était levé depuis déjà un bon moment et la lumière du
soleil sans fissures avait envoyé promener la noirceur de la nuit et la
clarté brumeuse du petit matin. Il n’y avait aucun doute, la journée
était radieuse. Elle se rendit compte qu’elle n’était pas à la hauteur de
la nature car elle étirait son corps endolori à grand-peine. Malgré tout,
Justine devait savoir. Elle se limita à la regarder avec une infinie
tendresse.
Je le savais ... ma petite... ma petite Marie...
ࡳ Commentle savais-tu, Justine? Tu ne pouvais rien savoir, ne te
comporte pas comme une sorcière.
ࡳJe ne suis pas une sorcière, mais on peut deviner certaines choses
sans avoir à les exprimer avec des mots. Sais-tu depuis combien de
temps je ne t’entends plus chanter ni rire toute seule pour manifester ta
joie ?Depuis longtemps, ma petite, très longtemps. Et cela n’arrive à
une jeune femme que quand l’amour est là.
Il s’appelle Jacques, Justine, et c’est un homme merveilleux.
ࡳSûrement, Marie, sûrement, mais, sais-tu pourquoi j’avais deviné ?
Te souviens-tu qu’à l’époque où tu étais enceinte de Pierre, tu passais
tes journées à manger des amandes parce que, disais-tu, cela t’enlevait
les nausées? Ces mêmes amandes que tu m’as demandées durant le
voyage pour venir à Paris. Il n’y a que toi pour demander des amandes
pendant la grossesse, Marie. Et puis, l’éclat excessif dans tes yeux,
l’expression de ton visage... des détails ma petite, qui permettent de
découvrir quand une femme est enceinte, sans avoir besoin d’être une
sorcière.
C’est une petite fille.
ࡳc’est sûr que nous sommes en face d’une vraie Maintenant
sorcière ! Comment le sais-tu, Marie, comment peux-tu dire que c’est
une petite fille.
ࡳle sais, un point c’est tout, Justine, et de plus elle s’appellera Je
Julie.
Cette nuit-là, alors qu’elle observait l’auguste sérénité des étoiles,
elle demanda conseil de toute son âme à ces étoiles, étrangères à tout
ce monde d’hypocrisie et de belles manières, pour qu’elles lui disent
la vérité: devait-elle faire ce que tous lui disaient, ou suivre les

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