Pour un pays d'orangers

-

Français
262 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Né de l'émotion suscitée par l'explosion du terrorisme en Algérie dans les années 1990, cet ouvrage n'est pas simplement un nouveau livre sur la guerre. C'est un récit où s'entrecroisent les mémoires : celle des deux conflits mondiaux, de l'Indochine, de l'Algérie, des événements postérieurs des années 1990. La guerre, que l'auteur a faite comme appelé, sera pour lui le moment des choix essentiels. Il confronte ses souvenirs et les traces écrites qu'il en a conservées pour comprendre son cheminement individuel.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2012
Nombre de lectures 51
EAN13 9782296498143
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Pour un pays d’orangers
Algérie 1959-2012

e
Mémoires du XXsiècle

Déjà parus

Jacques RONGIER,Ma campagne d’Algérie tomes 1 et 2,
2012.
Michèle FELDMAN,Le Carnet noir,2012.
Jean-Pierre CÔMES,Algérie, souvenirs d’ombre et de lumière,
2012.
Claude SOUBESTE,Une saison au Tchad, 2012.
Paul OLLIER, Algérie mon amour, 2012.
Anita NANDRIS-CUDLA,20ans en Sibérie. Souvenirs d’une
vie, 2011.
GilbertBARBIER,Souvenirs d’Allemagne, journal d’un S.T.O,
2011.
Alexandre NICOLAS,Sous le casque de l’armée,2011.
DominiqueCAMUSSO,Cent jours au front en 1915. Un
sapeur du Quercydans les tranchées de Champagne,2011.
MichelFRATISSIER,Jean Moulin ou la Fabrique d’un héros,
2011.
Joseph PRUDHON,Journal d'un soldat, 1914-1918. Recueil
des misères de la Grande Guerre,2010.
Arlette LIPSZYC-ATTALI,En quête de mon père,2010.
RolandGAILLON,L’étoile et la croix,De l’enfant juif traqué à
l’adulte chrétien militant,2010.
JeanGAVARD,Une jeunesse confisquée, 1940 –1945,2007.
Lloyd HULSE,: mémoires de guerre d’unLe bon endroit
soldat américain(1918-1919),2007.
Nathalie PHILIPPE,:Vie quotidienne en France occupée
journauxde Maurice Delmotte (1914-1918),2007.
PaulGUILLAUMAT,Correspondance de guerre du Général
Guillaumat,2006.
Emmanuel HANDRICH,La résistance… pourquoi ?,2006.
NorbertBELANGE,Quand Vichyinternait ses soldats juifs
d’Algérie (Bedeau, sud oranais, 1941-1943),2005.

François Marquis

Pour un pays d’orangers

A l g é r i e1 9 5 9 - 2 0 1 2

R é c i t

Préface de Bruno Poucet
Professeur à l’Université de Picardie Jules Verne

© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99129-3
EAN : 9782296991293

A Marie-Thérèse Nicolas

PRÉFACE

Un nouveaulivre sur la guerre d’Algérie ? Un de plus ? Pas si sûr,
car ce livre estdifférent: il ne s’agitpas de carnets oude lettres, il
ne s’agitpas d’un roman. Mais d’un récit. Etrangeterme qu’il faut
peser à sa juste mesure : relation de faitsvrais ouimaginaires, on
borde l’histoire – le récithistorique –toutenyéchappant; on se
rapproche durécitdevoyage oud’aventures,touten ne le pratiquant
pas ; onvise entoutcas à lavérité – le récitpeut-êtrevéridique, fidèle,
détaillé. C’estde cela dontil s’agitprécisémentici. Bref, ne cherchez
pas à trouver dans ce livre des révélations spectaculaires, c’estlavie
vécue parun homme ordinaire quevous allez rencontrer. Celle de
tout un chacun.
Un jeune séminariste partà la guerre. Il estde ceuxqui pensent
qu’il ne peutfaire autrement. Pèse sur lui le poids des guerres
antérieures : la région d’Albertdans la Somme a payé cher en
1914-1918 etla mortrôde encore dans les mémoires. 1940:
l’évacuation etle retour en pays occupé. Le désir familial d’avoir
un officier. Les circonstances historiques de l’envoi des appelés en
Algérie : c’estainsi que se forgeun destin. Un destin auquel on
adhère : choisir d’être officier etde ne pas rester dansun bureau,
mais d’aller sur leterrain. Un peucomme pour répondre à l’exigence
d’une histoire intime etde ne pas fuir ce destin oùl’on peutessayer
d’exercer sa liberté. Peut-être même est-ce la pierre detouche de la
liberté. Alors même que le colonel quivous commande basculera
plustard dans l’OAS. Commentfaire avec, ouplus exactement,
comment rester libre dans les limites ainsi assignées ? Comment agir
sans avoirtrop à justifier ouà rougir de ses actions ?
C’est un récit très musical oùs’entrecroisentles mémoires : celle
de l’avant-guerre, celletoute proche dusecond conflitmondial,
celle de l’Indochine, de la pas encore guerre d’Algérie, de la guerre
elle-même de mars 1959 à janvier 1961, des événements postérieurs

9

des années 1990: la barbarie des années 1960renvoie à celle des
années 1990. C’est un monde de catastrophe : la rupture dubarrage
de Malpasset, le2décembre 1959, est un signe de cette mémoire
meurtrie ; le progrès mal maîtrisé, comme la guerre, détruisent. C’est
aussi letemps de l’espoir où une solution estapportée à la querelle
scolaire : signe aussi qu’un nouvel horizon peutse dessiner. Cette
mémoire, il fautla faire revivre – il ne s’agitpas ici de latransformer
en histoire, mais d’en mesurertoute la force au travers d’un individu
qui porte en luiune partdel’Histoire.Comme noustous et toutes.
Chacun à sa mesure, euégard auxcirconstances.
Si je n’ai pas faitla guerre d’Algérie – j’étaistrop jeune pour cela
– la guerre s’estimposée à moi. D’abord celle dont toutle monde
parlait: 1940, mais aussi celle d’avant, si lointaine, mais présente
par son cortège de blessés etde morts, ses commémorations etses
médaillés moustachus qui défilaient, bérets entête, etmême celle
d’encore avant: les Uhlans étaientdans la cour de la ferme. C’était
en 1871. Je lesvois etje les entends. La mémoire setransmetde
génération en génération etlaisse destraces fondatrices. Enfant,un
motétrange m’étaitrenvoyé par les ondes : auto-détermination.
Geneviève Tabouis en parlaitd’abondance. C’étaitle motdudiscours
de de Gaulle, de ce discours du16 septembre 1959 qui représente
untournantpolitique. Dansune certaine ambiguïté. Ce futaussi en
1962, les harkis. A Doullens, petiteville oùl’auteur a fait une partie
de ses études, 600d’entre euxétaientlogés dans des conditions
innommables dans la prison d’une ancienne citadelle qui avait
autrefois protégé ce coin duNord de laFrance contre lesEspagnols,
citadelle dontAlbertine Sarrazin s’évada en se brisantl’astragale.
Etchaque mois mon père, alors percepteur, comme on disaità
l’époque, réglaitla solde, escorté par des militaires. La guerre, c’est
aussi l’OAS : la maison oùj’habitais étaitgardée parun gendarme,
la nuit; les autorités craignaient un plasticage. L’Algérievintaussi
à moi avec Augustin d’Hippone et les Numides : il fallait traduire
l’historien Salluste, découvrir Jugurtha, sa capacité de résistance, la
cruauté de l’envahisseur romain. Tout cela avait un côté exotique
qui nous évitait de nous poser d’autres questions. Pourquoi cette
guerre à présent? Commentaurais-je agi si j’avais été mêlé à detelles
circonstances historiques ?
Ce livre est un récitqui revisite la mémoire etessaie de la

10

comprendre. Ilya des souvenirs indélébiles, inscrits dans le cœur
etl’intelligence de l’auteur, mais ilyaussi destraces écrites : lettres
envoyées oureçues, journal personnel, résumés le plus souvent
etrarementcités, photographies, archives officielles : journauxde
marche, presse,témoins. Car l’auteur estrevenusur place, longtemps
après. Derrière les apparences durécitfluide, ilya ainsiun long
etpatient travail de confrontation auxsources les plusvariées, aux
auteurs qui ontdéjà écrit, aupropretravail d’écriture du
sous-lieutenant François Marquis, au moment des événements, jugé
insuffisant ; il lui fallait aller au-delà et prendre du temps pour
écrire. Au lecteur d’assumer la frustration de ne pouvoir lire ici des
carnets bruts tels qu’en ont publié Antoine Prost et bien d’autres.
Il fallaità l’auteur confronter ses souvenirs etlestraces écrites qu’il
en a conservé. Pas de nostalgie danstoutcela, maisunevolonté de
comprendre : aufond qui étais-je ? Commentcomprendre l’action
de ce jeune homme inexpérimenté des choses de la guerre etde la
politique, qui sortaitdes hauts murs de la rue Saint-Fuscien où était
niché, à l’époque, leGrand séminaire d’Amiens, etqui se retrouvait
plongé dansun affrontementoùla mortétaitpossible, la blessure
envisageable, la déshumanisation à la portée detous ?
Nulletrace d’héroïsme dans ce récit, ni de révolte comme certains
l’ontpratiquée en étantinsoumis. Nous ne sommes pas chez
Témoignage chrétien. Le séminariste s’efface derrière l’officier. Se
comprennent-ils avec ses confrères ? Rien n’estmoins assuré. Pas de
pathos. Non, il s’agitde comprendre commenten pareilles
circonstances, on peutagir sans perdre sa dignité d’homme,touten
étantdans le mauvais camp, c’est-à-dire celui de l’Étatqui s’est, en
définitive,trompé : dans le camp de ceuxqui faisaientla guerretout
en découvrantassez vite que l’indépendance étaitinéluctable. Mais
l’auteur estsolidaire detous : dumeilleur, comme dupire, de ces
hommes qui ontcommistantde crimes etde ceuxqui, aucontraire,
ontagi aumieuxde ce qu’ils pouvaient. Impossible de s’exonérer.
Il s’agissaitde pacifier, de regrouper dans desvillages artificiels, en
espérantêtreutile. Le choixétaitrisqué : il a été affronté avec courage
etmodestie, entoute liberté.
L’étonnementde l’homme mûr qui se penche sur son passé,
c’est-à-dire, surun pan del’Histoire, estgrand : il écritle récit
qu’il auraitdûetn’a pas pufaire en sontemps.Etdécouvre ainsi

11

comment ont puêtreutilisées les fiches rédigées par lui-même
lors des regroupements etqui pouvaientaider à administrer, mais
aussi àtorturer. Cela étant, le sous-lieutenanta faitsontravail de
bureaucrate militaire respectueuxde la loi. Bien, en général, au
bénéfice, pense-t-il, des Algériens : c’étaitleur offrir de s’affranchir
par rapportà latradition ancestrale. Retrouver ainsiun sens à son
action, être remercié pour sa bonne administration, modernisatrice,
à la Delouvrier, mais dans des circonstances extrêmes : latradition
dumaréchal Lyauteyn’estpas loin. Il fallaitdu temps pour écrire
toutcela parce que le sous-lieutenantMarquis ne pouvait
comprendre aussi bien que l’auteur aujourd’hui, parce que letemps
passé, les événements advenus, éclairentautrementl’action dujeune
homme etpermettentaufond, de lui donner quitus de ses actes.
Unvraitravail d’historien etpourtant, ce n’estpasun livre
d’histoire : c’est un livre oùon raconteun destin auquel on ne peut
échapper. C’est un livre de réflexion sur ce qu’estl’action, le filténu
qui permetd’agir sans perdre le sens de la morale. Un récitquiveut
écartertoutjugementetrefuse d’être d’un camp oude l’autre : il
fautassumerune histoire donton esten partie responsable, même
si d’autres ontdécidé. Età Amiens, on étaitbien placé : l’homme
fortdudépartements’appelle MaxLejeune, secrétaire d’Étataux
forces armées en 1956, puis ministre duSahara jusqu’en mai 1958.
La guerre estici l’épreuveultime, celle detous les dangers, celle où
l’on peutperdre, entous les sens, sa face d’homme, même quand on
n’aime pas la guerre etque l’on n’yprend pas plaisir, à la différence
de certains : mais, il fautbien faire sontravail. Le mieuxpossible.
En ce sens, quand on n’a pas été soumis à cette épreuve, on ne peut
qu’écouter. Le récits’impose en pareil cas. Il s’agitde comprendre et
non de rire oude pleurer, même si l’émotion n’estjamais loin. C’est
ainsi le récitd’un homme ordinaire, placé dans des circonstances
extraordinaires, qui affronte son destin etne renonce pas à la liberté.
C’est un homme qui découvre, aufond, l’Algérie et tente de
comprendre le mystère dulien qui l’unitencore à ce peuple. En ce
sens, ce livrevalaitd’être écrit. Au-delà ducheminementindividuel,
il s’adresse àtoutes etàtous. C’est une catharsis certes : il s’agit
de remettre le passé à sa place pour alléger la mémoire. Mais pas

12

seulement, puisqu’il nous renvoie chacun à notreHistoire età la
place qu’onyoccupe.Ilvautpour celaamplementd’être lu.

Bruno Poucet
Professeur à l’Université de Picardie Jules Verne

13

COMME UNE SOURCE

Un envol de pigeons dans le ciel.
Ce futpeude chose, sur le moment.
Il faisait tellementfroid, malgré le soleil. On avaitattendusi
longtemps pendantque les coulonneux, les éleveurs de pigeons,
s’activaientautour de leurs longs paniers. Je frissonnais dans ma
petite chemise etmon pull-over de coton. « Regarde bien » m’avait
ditmon père, pour me faire prendre patience. Je regardais, je
regardais... Etsoudain, partout, les battements d’aile des pigeons.
« Regarde : ils cherchentla direction !... »
Avrai dire, ce n’étaitpas rien, cetenvol de pigeons dans notre
ciel. On devaitêtre en 1946, peut-être en avril. Cela se passaitdans
la pâture au-dessus de la maison, à la sortie de laville ;une pâture,
en hautde la côte, etaprès, le ciel. Un soir, j’yaivule pied d’un
arc-en-ciel. J’ai couruàtoute allure, dans l’espoir de letoucher, de
m’yplonger, j’ai franchi la clôture de barbelés, mais c’étaitencore
plus loin. J’ai couruplus loin, jusqu’aumilieude la pâture, etj’ai
compris que je n’yarriverais pas.
Plus loin, ilyavaiteula batterie de DCA des Allemands. Ce n’est
rien à dire comme cela. Mais quand on a cherché le sommeil, dans
son lit, en se cachantsous la couverture, pour ne plus entendre
le crépitementdes mitrailleuses, on a dumal à croire qu’il n’en
reste pas quelque chose ; on saitbien que la guerre ne finitjamais
vraiment.
D’oùl’importance d’un lâcher de pigeons, même sivous nevous
rendezpas compte de la difficulté de la chose, ni de sa portée
symbolique. Car il s’écoule parfois des années entières avantqu’on
puisse lâcher des pigeons, ou toutsimplementse réunir, danstelle
pâture.
Ce matin-là —
emmené là-haut,

c’était un dimanche — mon père m’avaitdonc
dans le soleil frisquetd’avril, etje m’ennuyais

15

ferme, je n’avais pas chaud, quand,toutà coup,voici l’envol des
pigeons dans notre ciel. « Regarde, me ditmon père, ils ont trouvé la
direction ! »

Je n’ai pas d’autre image pour dire lesyouyous des femmes
d’Algérie aumois de décembre 1960, sur le passage dugénéral de
Gaulle.
J’étais sur mon lit, dans le poste d’Aïn Tabia, etj’écoutais grésiller
mon petit transistC’esor. «t» disaila première fois...tle
commentateur de radio Alger, si je m’en souviens bien. Des drapeaux
algériens flottaientau-dessus de la foule. Etait-ce à Alger ? ou
ailleurs ? Mais des drapeauxalgériens. Etdes cris «Algérie
algérienne ». Le reportage étaitentrecoupé de documents sonores. Il
me semble entendre encore l’élan desyouyous dans le ciel d’Alger...
Irrésistiblement, dans le ciel bleusur les hauteurs de laville. C’estlà
que je les entends.
J’ai euce jour-là, pour la première fois, le sentimentetla certitude
de la défaite. Pour la première fois. En décembre 1960.
Quand j’ai raconté cette histoire pour la première fois, plus de
trente ans après, lesvoixse sont tues soudain. Chacun me regardait
incrédule etmuet. Comme s’il étaitimpossible que j’aie attendu
si longtemps pour comprendre que l’Algérie seraitindépendante.
Je n’ai pas suaffronter le choc des évidences propres à chaque
génération, etle silence m’a regagné.
D’autres signes pourtantontadouci ma solitude etpersonne n’a
pum’empêcher d’entendre cheznous lesyouyous des Algériennes,
un soir, pendantqu’Idir chantait. Toutà coup, dans l’obscurité, sur
le fond de cette musique jamais écoutéevraiment, ce n’estpas la peur
qui m’a envahi, mais quoi exactement? On eûtditqu’elles dévalaient
des montagnes, les filles etles femmes d’Algérie. L’une a lancé le
cri, puisune autre, etd’autres, etlesululements déchiraientl’ombre
de la salle,vous saisissantaurachis et vous courantl’échine àvous
défibrer la moelle.
Des filles dégringolaientdes gradins pour danser aupied de la
scène. Puis des garçons. Des Algériens, bien sûr,toutle Maghreb
nous estAlgérie. QuelquEes «uropéens »aussi, comme on disait
là-bas, des jeunes, des copains de lycée, des copines, cherchantla
justevibration.... Mais impossible d’égaler cette petite à la robe

16

moulante qui avaitnoué son pull à ses hanches etquitirait
vainementpour allonger sa jupeun peucourte, ni ce danseur à
casquette de cycliste que j’ai retrouvé rasantle mur à la sortie du
spectacle, avec son pantalon blanc boudiné sur ses baskets, solitaire,
un peu triste, s’éloignant. J’ai pensé à lui quandun jour on m’a
demandé pourquoi je m’étais attaché auxAlgériens. «Parce qu’ils
sont» ai-je difiers !tPo. «urtant, ils n’en ontpas l’air !» m’a-t-on
répondu. Etc’est vrai qu’enFrance, dans le milieude ces années
1990, ils n’avaientpas l’air fier...
Mais dans l’obscurité de la salle, c’étaitmoi l’étranger. Les
youyous, la musique, les hanches des danseuses... Les paroles d’Idir
offraientdans l’ombre la liberté d’être, enFrance, cheznous, sur le
mode algérien, etj’étais heureuxde cetenvahissement.
L’antidote à nosturpitudes nationales. La clameur desyouyous
saisissaitcommeunetorche les hurlements des suppliciés pour les
consumer dans la nuit. Sans éléphants, sans armée formidable, les
Numides auxcheveuxnoirs etbouclés ontfranchi la mer à fond de
cale,un àun, avec leurs petitsvestons boutonnés etleurs pantalons
trop courts. Les femmes ontsuivi, cheveuxde henné sous les fichus,
gamins, couffins etballots dans les jambes.Des mois, des années de
bidonville, la dispersion dans les barres des cités, les commissariats,
les classes des écoles… Etlesvoilà ce soir chezeuxcheznous,
dansantaurythme de la derbouka le festnozdudjebel, à nous dire
comme Idir que le breton sonne comme l’arabe. Cette petite là-bas
quitire sur sa jupe, sa grand-mère, si elle savait, s’en plaindrait-elle ?
Car enfin, les grands-mèresysontbien pour quelque chose, ne
serait-ce que d’êtrevenues, d’avoir enduré l’exil etroulé le couscous
dans lesHLM.
Etd’un autre côté je me sentais commeun intrus dansun spectacle
intime. Intrus jusqu’à ce motd’envahissementqui mevenaità
l’esprit. Etrempli de crainte pour eux, crainte que cette liberté
conquise sur notre sol n’alimente les peurs etles phobies comme elle
réveillaitmes souvenirs...

Idir chantait. Soudain, sur le fond de cette musique qui se noue au
ventre, c’était,une fois encore, l’élan des pigeons qui se rassemblent
ets’élancentauplus hautduciel. Lavague desyouyous qui se
déployaitdans l’ombre de la salle dilataitl’espace au-delà des mers.

17

Youyous de cette dernière nuit, là-bas. Jevenais de quitter mon
poste d’Aïn Tabia, de façon inattendue, etje dormais à Tamalous
avantde regagner Collo, puis Philippeville etlaFrance. Une de mes
dernières nuits algériennes, la dernière dontje me souvienne entout
cas. Lesyouyous des femmes ont traversétoute cette nuitfroide et
humide de janvier 1961. Je n’avais jamais entendupareils cris à ma
porte. On eûtdit une révolte. J’ai sule lendemain que c’étaitles
lamentations des pleureuses pourun mort.
Youyous d’Aïn Zida,treize mois plustôt. Nous allons
prudemmententre les murs etles figuiers de barbarie pour recenser
les habitants duSidi Achour.C’estauflanc de la montagneun
ravin oùs’enchevêtrentles maisons. Cris et youyous des femmes,
stridulationvéhémente etmultiple, detous côtés. On estdansun
coupe-gorge. De porte en porte, desvieilles prétendentne pas
comprendre oune rien savoir. Les autres sontpartis, sauf,
quelquefois,une jeune femme qui serreun enfantà califourchon sur
sa hanche. Or, le lendemain nous avons franchiune porte. L’agent
de police qui me sertd’interprète s’amuse de mon inquiétude. Il est
dudouar etconnaît toutle monde. Il reconstitue les familles etme
dicte les prénoms que je note par scrupule etsansycroiretoutà fait,
effrayé de la peur que je suscite.
JJeenn’’aavvaaiissrreetteennuuddeecceejjoouurrqquueelleeccaaffééddeeKKiihhaall..VVeerrssllaa fiinnddee
ll’’aapprrèèss--mmiiddii,, RRaabbaahhKKiihhaall,,qquueejejenenecocnonnaniasissasiasipsapsaesteqtuiqrueivreenvaeitnadiet
sdoensomnagamsaignadsienCdoleloC,omll’oa,inmv’iatéinàvpitréenàdrperelencdrafeé.leIlcmaf’aé.rIelçumd’aanrseçsua
dmaanissosnaamuabiosrodndaeul’boouredd.deElll’eoeusetd.unElpleeuesptluusngpreaundpeluqsugerleasnaduetrqeuse,
eletsleasuptirèecs,eseetnlteosurpeièncteusneenptoetuitreenctouurnreecpteatnitgeulcaoiruer.rNeocutasnsgoumlamirees.
aNssoiussdseovmanmteusnaesstisabdleevabnatssue.neStaajbeleunbeasfseem. Smaejeaunpeofuessmémuenaepnofuasn-t
sdéevuanntemnfoainptoduervqaun’tilmréociitpeo«uLraqcui’gialleréectitlea fLoaurcimgial»e. Detéplaayfsoeumremni.t
dDeécpeatytseefmabelnetfdaemicleitètreef:ajbelemf’aétmaiilsièhraeb:itjueéma’uétsaoilseihl,aabiutxuépiaeurrseos,leailu,
caiuelxblpeieur,raesu,xamueccihetlasb,leauu,scaiunxtillmeemcehtnatsd,oauuxsdceisnftieluliellmaegnestdd’ooluivxiedre..s.
fEetucileltatgeefsabdl’eo,ltioviuetr.à..cEotucp,etttreahfaisbslaei,ttomuotnàexcioluppa,rtcreaqhius’selalietrmenovnoeyxaiitl
àpacrecteauqtu’oelmlenerebnrvuomyaeiutxàdecetmoauntoenmfannecebrpuicmaerudxe odùejemlo’anieanpfparniscee.
pMicaaisrdeenomùêjmeelt’aeimapps,primsoe.i, sMeuali,sdeannsmcêempeatitoe,mapsssi,s àmociô,téseduel,Kdihaanls,
lc’eenpfaatnito,qausisisaàpcriôstéddeel’Kasishuarl,aln’ecen,fasnat qmuèiraeptroiustedefil’èarsesuarcacnrcoeu,psiae
àmècrôetét,olu’ateutrieèréepaocucsreouqpuiienàocuôstér,egl’aarudtereàé-dpeoumsiecqacuihéneoudserrreiègraerdlee
cà-hdaemmbiracnalechdé’eundeerprioèrrtee..l.eecnhaplmeibnreangleuerdr’eu..n.eLpoonrgttee...mpesn, jpeleni’naei
rgeuteernrue..d.eLcoenjgotuermqpus,ejleenc’aafiérdeeteKniuhadle.ce jour que le café de Kihal.
D’où vientqu’àtantde distance les souvenirs m’étreignentainsi et

18

me remuentà fleur de larmes ?

Les époques se superposentetse nouentdans la mémoire. Le
concertd’Idir étaitauxjours oùleterrorisme avaitressaisi l’Algérie.
J’en guettais les nouvelles dans le journal. J’ai commencé à lire la
presse algérienne quand je latrouvais dans les kiosques. J’ai lu,un
jour de 1997, que, près de Médéa, pendantle Ramadan,un égorgeur
nain avaitdécapité à la hache lesvictimes qu’on lui amenait.
Un midi, en 1960, alors que nous étions aumess des officiers,un
secrétaire duQuartier de Collo estvenuprésenterun message au
capitaine qui s’estaussitôtprécipité pour le suivre. Un « hors la loi »
venaitd’être « abattu», selon les mots de l’époque, eton demandait
l’autorisation de ramenerune « partie ducorps » pour l’identifier.
— Il fallaitrépondre « non »toutde suite, disaitle capitaine ;vous
n’avezpas besoin de me consulter.
Quelquetemps plustard, cependant, j’aivula photo :unetête
aucounoyé dansun linge deboutsurunetable. J’ai compris à ce
moment-là seulementqu’une partie ducorps, ce pouvaitêtre latête
etqu’on avaitcoupé celle-là. J’imaginais celui qui l’avaitcoupée, cette
tête, la résistance des nerfs etdes os. Le sous-lieutenantqui avait
envoyé le message, etqui me montraitla photo, était un appelé,
comme moi. Il portait un poignard à son ceinturon. Je n’osais croire
qu’il avaitlui-même coupé latête avec ce poignard. Je ne le lui ai pas
demandé. Il me racontaitque le reste ducorps n’avaitpas été enterré
assezprofondément, que les chacals l’avaientdécouvert, etles fellahs
aussi.
Irrésistiblement, la barbarie quasi fabuleuse de ce naintranchant
destêtes à Médéa dans les années 1990me renvoyaità la barbarie
française de la guerre d’Algérie, fabuleuse, elle aussi, en cela, au
moins, que je l’ai côtoyée. Quand on litdansun journal, de ce
côté-ci de la Méditerranée, l’histoire d’un nain qui couperaitdestêtes
à Médéa, on ne perçoitpas ce qu’on a de commun avecunetelle
cruauté. Quand on a évité de serrer la main de celui qui a peut-être
coupé latête, on estrongé soi-même par l’incapacité oùl’on estde se
déprendre de la cruauté, comme sivousyaviezpart.
Tandis qu’on s’indignaitautour de moi, fustigeantla barbarie etle
fanatisme religieux, les récits des journalistes algériens de ces années
1990m’évoquaientimpitoyablement une histoire familière oùse

19

répétaient les attentats, les assassinats, les massacres. Comme nous
autres hier, les forces de sécurité algériennestraquaientles katibas,
lançaientde grandes opérations dans les maquis, découvraientdes
caches, des casemates, des stocks devêtements oude nourriture, des
laboratoires clandestins, des fabriques de bombes. Comme hier, on
parlaitdeterroristes, de groupes sanguinaires, de hordes criminelles.
Jusqu’à latorture etauxdisparitions,tout yétait,toute la panoplie.
Ce peuple libéré, maître de lui-même, reproduisaitentre soi les
déchirements sanglants de la guerre d’indépendance. On eûtditle
sursautd’unetragédie inaccomplie qui cherchaitson dénouement, et
l’idée me poursuivaitque j’avais partà ce malheur.
Cette seule intuition, qui me renvoyaità la solitude, m’incitait
aussi à investir cette faille qui me sépare de ceuxquiviventdans
l’innocence, ce quelque chose en moi qui s’esteffondré. Moi qui
ai grandi avec le premier 8 mai, les 11 novembre, les défilés au
monumentauxmorts, lesvisites de champs de bataille, et
quelquefois les récits de mon père, oude mon grand-père — celui
qui avaitsurvécu— je n’avais jamais raconté mon histoire. Je n’avais
jamais réussi à coïncider avec ce que j’aivécu, ni à forcer
l’indifférence etl’incompréhension. Mais les souvenirs se pressaient
à ma mémoire, se réveillantpar bribes, en écho parfois, ou, parfois,
en flots soudains de ma jeunesse passée.
J’ai rêvé,une nuit, de bâtiments immenses etdélabrés. Je croyais
n’avoir qu’une petite maison, nichée dans monvillage, mais les
vestiges de hauts murs en brique percés de larges portes cochères
annonçaientd’anciennes granges, etdes greniers, des étables, des
salles en enfilade etdevastes cuisines… Je craignais de m’approcher
des murs éventrés ethors d’aplomb, de me risquer sous les
charpentes à ciel ouvert; je me demandais pourquoi j’étais en
possession d’une pareille bâtisse ; j’appréhendais lestravaux;
qu’avais-je besoin detoutcela, qu’en faire, etquivoudraitm’en
défaire ? Je me suis réveillé. Je n’ai pas retrouvé le sommeil.
Les images de ce rêve sontelles aussi gravées dans ma mémoire.
Elles metransportentdansud’après-gne Picardie «uen ceserre »,
temps où, enfant, plein de frayeur etde curiosité, je m’aventurais
dans les ruines comme si j’allais découvrir quelque chose quivivait
encore. Nous étions revenus cheznous, dans notre maison d’Albert,
etle soir, ma mère m’envoyaitchercher le laità la ferme de la

20

passerelle. J’empruntais la rue duChevalier de la Barre oùbeaucoup
de maisons avaientété détruites dans le bombardementqui nous
avaitchassés de cheznous. Ilyen avait une, en particulier, oùje
voyais, par la fenêtre arrachée d’une chambre, à l’étage,un
Sacré-Cœur, intactdans son cadre, qui se penchaitencore sur les
habitants disparus. Je ne faisais, à cetâge, que subir l’étonnement,
mais jetrouve aujourd’hui quelque chose d’essentiel etde poignant
dans cette image pieuse etnaïve qui restaitaccrochée dansun lieu
oùsans douteun homme et une femme s’étaientaimés. La guerre,
c’estcela : l’intimité mise à nu, saccagée, bafouée, réduite à rien,
etilluminantpourtantde sa présence insistante la réalité la plus
désespérante.
La faille estlà pour ceuxqui ont vécudans detelles époques.
La guerre, pour ceuxquiysontconfrontés, c’estlatribuquivous
arrache àvous-même et vous somme de n’être que ce qu’elleveut.
Toutà coup,votre jugement,vos désirs,vos affections,votrevie
ne sontplus rien. Etde même, dans l’autre camp, il n’ya plus
que des ennemis. «Il n’ya plus que des milliers de pantins, deux
clans de pantins prêts à se détruire etquitremblentd’être détruits »
écritMouloud Feraoun. Sivous avezpeur,vous êtesun lâche ;un
déserteur sivousvous dérobez,untraître sivous prenezle parti de
l’adversaire, oumême, simplement, sivous doutez. Les mots, les lois
etles châtiments sont toutprêts pourvous acculer et vous réduire.
Quelle liberté alors ? J’ai été constitué l’Ennemi, àvingtans, en
pleine jeunesse, etjeté en Algérie.Heureuxceuxqui ontéchappé à
ce destin etqui peuventdormirtranquilles dans l’Histoire, comme
ditCortazar. Nous autres,toutce qui nous reste, c’estl’intimité que
nous avonstenté de préserver.
Les premiers livres que j’aie lus sur la guerre d’Algérie sontceux
d’Yves Courrière. C’étaitpendantl’été 1973, en Espagne. Je ne m’y
suis pas reconnu. J’ai eule sentimentqu’il racontait une autre
histoire que la mienne. Quand,vingtans plustard, je me suis
replongé dans mes lettres d’Algérie, je ne m’ysuis pas reconnunon
plus. Ma mère, qui les avaitconservées, me les avaitrendues quelques
mois avantde mourir, ainsi qu’elle avaitpromis de le faire. Elle les
avait toutes relues, mais je n’ai pas réussi à parler avec elle, à ce
moment-là, etje ne saurai jamais ce qu’elle en a pensé… Le sachetde
plastique froissé oùelle avaitreplié ces reliques estresté pendantdes

21

années dans le bas d’un placard. Je savais bien que ce ne pouvaitêtre
l’affaire d’un moment.... Je n’imaginais pourtantpas la désolation,
l’abattement, la honte, que j’ai éprouvés à cette lecture, la première
fois, le sentimentd’absence qui m’a saisi : l’absence de la guerre. Tout
était vrai, mais ilyavait un monde entre mes souvenirs etce que
j’avais écrit.
Que ce soitdans les grandes chroniques oudans ma petite
correspondance, je ne retrouvais qu’un passé en ruines, comme dans
mon rêve. Un passé redoutable, qui menaçaitde s’effondrer sur
moi pour m’ensevelir, mais qui me sollicitaitau-delà de ma petite
maison, de mon petitparcours. Ces hauts bâtiments,vastes comme
les anciennes fermes de Picardie, sontbien plus que moi : ce sont
des ruines comme on en avulongtemps, cheznous, bien après la
guerre de 1914. Je n’ypeuxrien : la guerre d’Algérie, pour moi, est
indissociable d’autres époques auxquelles jetouche ; elle n’estque
la forme la plus personnelle dans laquelle j’ai éprouvé le mystère
de la guerre. Cetimaginaire paraîtloin de ce qu’on croitnécessaire
de comprendre oud’expliquer etpourtantmon histoire singulière
en est toutetramée. Les faits irréductibles qui l’ontjalonnée ne
m’appartiennentpas en propre : ilstissentetracontentmon rapport
avec laFrance etavec l’Algérie. Je n’yaccède que dans la relation
mouvante etmultiple qui me relie auxautres, etqui les masque ou
les dévoile sans en épuiser la puissance d’incitation.
C’estla rencontre d’Amokrane etdeFadelah qui m’a décidé à
relire mes lettres d’Algérie. Nousvenions d’écouterIdir etnous
avons faitconnaissance à la sortie duconcert, par l’intermédiaire
de notre amie Josiane.Fadelah faisait vibrer le hall de sesyouyous,
etje ne sais ce qu’Amokrane a surpris de moi, mais ils nous ont
invités aussitôt. C’étaitla première fois que j’allais être reçuchezdes
Algériens deFrance, si je puis dire, comme on ditencore pour les
Français d’Algérie. Je ne pouvais pas aller chezeuxcomme cela, sans
passé...
J’ai ouvertle placard. J’ai déplié mes lettresune àune.
Tandis que je cherchais latrace des événements qui habitentma
mémoire, j’aivusurgir les idéestoutes faites dontj’aivécuautrefois,
celles que je prêtais à mes correspondants, les faits dontje n’ai rien
ditmais qui, parfois, se dessinenten filigrane, lestracas d’argent,
les soucis familiaux, le désir etla peur des femmes, la fragilité,

22

l’inexpérience ; mais aussi, peuà peu, à force d’usure, dans les
derniers mois, les dernières semaines d’Algérie, quelque chose qui se
rapproche davantage de ce que j’éprouvais réellement,toutaufond
de moi...
Ce passé ne m’a jamais quitté, même auxjours oùje l’oubliais. Il
coule en moi commeune source. Il a guidé mes choixessentiels. Il
se poursuitetse renouvelle sans cesse. Il se révèle etmetransforme
à mesure que je l’explore.
Il estmon lieud’appartenance etde liberté.

23

LE PARFUM DES ORANGERS

On peutdire quetouta commencé ce jour-là. Les camions filaient
àtoute allure sur la route de la Mitidja. Nous avions débarqué le
matin-même à Alger, aprèsune nuitsur le Ville d’Oran. C’étaitau
débutdumois de mars 1959. Venantd’Allemagne oudeFrance,
nous portions encore latenue d’hiver etil faisaitchaud sous le soleil
d’Algérie.Engoncés dans nos capotes, mal calés sur les banquettes de
bois, face auxridelles, nos paquetages entre les jambes, onvoyaitse
dérouler sous nosyeuxdes champs de pomme deterre, desvergers,
desvignes en feuilles, etje ne comprenais pas qu’on nous expose
ainsi, en convoi etsans armes, dansun pays d’embuscades.
J’avais appris le métier de la guerre pendantl’hiver précédent, sur
les bords dulac de Constance, etcette leçon commode que, si l’on se
fait tuer, c’estfaute d’appliquer le règlement. Lesvagues mamelons
enneigés dans les sapins duchamp de manœuvre étaientpromus au
rang de «pitons »,eton était« fellouzes »quand on jouaitle rôle
des ennemis. A en croire nos instructeurs, ils étaientpartout, sans
cesse auxaguets, prêts àvous égorger. Il fallaitêtre sur ses gardes
en permanence, se fondre dans le décor, se méfier de son ombre,
masquer ses mouvements, prendre garde que l’éclatd’une montre ou
d’une couleur nevous révèle, ramper à plat ventre dans la neige, et
rentrer sousterre, si possible.
Or nous roulions à ciel ouvertdans le ronflementdes moteurs.
Des centaines de recrues destinées à l’école des officiers de réserve
de Cherchell. Quelle cible ! Quelle occasion pour des «terroristes » à
l’affût! Les platanes aubord de la route étaientcoupés à la naissance
des branches, etj’en éprouvaisun petitsoulagement;venud’un
pays de peupliers, je ne savais pas qu’on lestaille ainsi ; je supposais
que c’étaitpour empêcher qu’on ne s’yembusque, car, paraît-il, les
« Viêts », en Indochine,voustombaientduhautdes arbres comme
des singes oudes serpents ; nous ne courions pas ce danger-là, du

25

moins. Mais ilyavaitdes fossés, desvirages, des haies de cyprès,
et, pire encore, des endroits insoupçonnables. Je ne saurais dire
exactementcomments’estfaite en moi l’idée de l’embuscade ; elle
m’accompagnera sans doute jusqu’à mes derniers moments avec son
mélange de fascination etde crainte ; les lieuxpropices me sautent
encore aux yeuxsur les routes, etsouventce sontdes lieuxqu’on
aime, à cause de leur mystère, de la surprise qu’ils annoncent:une
route en lacets dans les bois,une corniche,untoutpetitcol dans les
rochers,un pontdansuntournant,un champ de blé sur la plaine...
La beauté continue de le disputer audanger.
Mais c’étaitsurtoutl’impuissance etla fatigue qui endormaient
mon inquiétude sur letrajet. Nous n’étions pas maîtres de nos
destins etla nuitsur le Ville d’Oran nous avaitlaissés dansune sorte
d’hébétude. Nous avions embarqué laveille ausoir sur le portde
Marseille etnous nous étions retrouvés à fond de cale devantdes
lignes detransats oùnous étions censés nous installer. Une cale en
fer, à gros rivets, dans levacarme etles odeurs de machines. On a
cherché des portes, des chefs, maistoutétait verrouillé, nous étions
laissés à nous-mêmes. On avaitdumal à croire qu’on passeraitla
nuitdans cetendroit. Et tandis qu’on s’interrogeait, incrédules, le
bateauavaitlargué ses amarres ; nous étions partis ; on le sentait
qui bougeait, qui roulaitdoucement, quitanguait. Je ne savais pas si
j’étais sujetaumal de mer etje me suis installé prudemmentdans
untransat, avec quelques camarades, hésitantà allumerune pipe,
guettantle malaise, qui nevenaitpas, mais qui paraissaitprobable
quand on envoyaitd’autres qui pâlissaient, qui perdaientl’usage
de la parole, qui se recroquevillaientsur eux-mêmes. La mer était
mauvaise, aupointque lestransats ontcommencé à glisser sur le fer
de la cale. C’estce qui nous a sauvés, d’une certaine façon. On nous a
faitmonter avec notre barda etnostransats, etnous entasser lesuns
contre les autres dans les coursives. J’ai perdumes compagnons dans
la bousculade, mais j’ai réussi à prendreune place face au vitrage qui
protégeaitla galerie. Je nevoyais que le ciel assombri. Ceuxqui se
trouvaientmal étaientobligés de passer sur les autres pour aller se
soulager quelque part. Aun moment, quelqu’un a ouvert une fenêtre
etleventa plaqué ses glaires sur les carreaux. J’avais l’estomac noué...
Le sentimentde n’être rien. Élevé dans le respectde l’autorité,
des hiérarchies, des anciens, dudevoir, dubien commun, confiant

26