L'essor de la bourgeoisie rurale à la fin de l'Ancien Régime

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Français
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Cet essai est centré sur la bourgeoisie rurale, une classe sociale aujourd'hui oubliée. L'étude est concentrée sur une famille de propriétaires villageois aisés du sud-ouest de la France entre le seizième siècle et le dix-neuvième siècle. Elle n'est en rien une monographie familiale mais suit cette famille dans ses stratégies d'élévation sociale, ses choix matrimoniaux, l'éducation donnée aux filles, le placement des fortunes, les dispositions testamentaires qui révèlent la mentalité du temps.

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Date de parution 01 janvier 2014
Nombre de lectures 25
EAN13 9782336334363
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

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Jean-Loup VIVIERL’essor
de la bourgeoisie rurale
à la fn de l’Ancien Régime
L’essor
L’exemple des Carrère, une famille de Montestruc
de la bourgeoisie rurale
Cet essai est centré sur la bourgeoisie rurale. Cette classe sociale
est aujourd’hui bien oubliée. Elle a pourtant fourni les juges et la à la fn de l’Ancien Régimebasoche de l’Ancien Régime, tandis que les prêtres de ces familles,
assez nombreux, s’élevaient jusqu’aux canonicats. L’étude que
nous proposons au lecteur s’attache à une famille de propriétaires
L’exemple des Carrère, une famille de Montestrucvillageois aisés du sud-ouest de la France, que nous prenons au
seizième siècle pour la laisser au dix-neuvième. Mais elle n’est
en rien une monographie familiale. Nous nous attachons à suivre
cette famille dans ses stratégies d’élévation sociale, ses choix
matrimoniaux, l’éducation donnée aux flles, le placement des
fortunes, les dispositions testamentaires qui révèlent la mentalité
du temps.
Le seul des membres laïcs de cette famille qui, à la fn du
dix-huitième siècle, a su résister à l’attrait de la ville et à l’achat d’un
offce s’engagera en politique au moment de la Révolution et sera
même élu député.
Jean-Loup Vivier est avocat du Barreau du Gers. Il fut
également, tout en exerçant sa profession, chroniqueur
juridique et enseignant de droit en France métropolitaine,
dans une Nouvelle-Calédonie alors en ébullition, puis
en Guyane et à la Réunion. Saisi par les prestiges de
l’Afrique, il y fut conseil juridique à Ouagadougou, expert
pour l’Union européenne à Cotonou, enfn, à Lomé,
conseiller ministériel, expert du PNUD et professeur à l’ENA. Depuis 2000,
il est membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer.
eCouverture : Le Notaire, lithographie du 18 siècle.
ISBN : 978-2-343-02256-7
20 e
L’essor de la bourgeoisie rurale à la fn de l’Ancien Régime
Jean-Loup VIVIER
L’exemple des Carrère, une famille de Montestruc





L’ESSOR
DE LA BOURGEOISIE RURALE
A LA FIN DE L’ANCIEN REGIME


L’EXEMPLE DES CARRERE,
UNE FAMILLE DE MONTESTRUC




















































© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-02256-7
EAN : 9782343022567 Jean-Loup VIVIER






L’ESSOR
DE LA BOURGEOISIE RURALE
A LA FIN DE L’ANCIEN REGIME


L’EXEMPLE DES CARRERE,
UNE FAMILLE DE MONTESTRUC



















Du même auteur
Mon chemin avec le FLNKS, L’Harmattan, 1992
Le pacte civil de solidarité, un nouveau contrat, L’Harmattan,
2001
e siècle, autoédition, 2006 L’Afrique à l’aube du XXI
Madagascar sous Ravalomanana, L’Harmattan, 2007
L’Affaire Gasparin, L’Harmattan, 2008
Des commerçants à la conquête de la République,
L’Harmattan, 2009
Calédonie, l’heure des choix, L’Harmattan, 2009
Madagascar, une île à la dérive, L’Harmattan, 2010
Ontologie de la droite et de la gauche en politique,
L’Harmattan, 2013 A mes ancêtres Vivier de Vars,
Bonnaïs et Chaulet de Caussade,
Lavedan de Ligardes,
Rivayrol, Peirouty, Mignes et Ménescal de Montauban,
Dutau de Saint-Loup,
Bonnafousse et Bouissou de Parisot,
Gaudenzi de Poschiavo, Papin d’Angoulême,
Pechdo de Caylus
et tous les autres « Tu avais raison … Là-haut, sous les cyprès
du cimetière Saint-Antonin,
tous les nôtres pouvaient reposer paisiblement.
Tu parlais leur langage.
Tu disais ce qu’ils auraient dit … »
(Raymond Escholier, La nuit) C’est un projet ambitieux que de prétendre décrire la société
d’Ancien Régime dans son ensemble. L’ancienne France est
un territoire vaste et les pays qui la composent sont très
contrastés. Les nuances ne sont pas seulement régionales, les
milieux sociaux offrent eux-mêmes des modes de vie, des
patrimoines, des alliances, des attitudes religieuses et des
aspirations très divers. Enfin, le tableau de cette France devrait
être un tableau mouvant car l’Ancien Régime s’étend sur
plusieurs siècles. Il est permis de penser que des monographies
de lieu, de famille ou de métier sont un moyen de donner une
meilleure idée de cet habit d’Arlequin qu’était la France
d’Ancien Régime. Nous avons pris comme sujet d’étude une
famille de la bourgeoisie rurale, les Carrère. Cette famille est
originaire de Montestruc, un village gascon qui se situe dans
l’actuel département du Gers.
91
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1 Montestruc est un village situé à dix-huit kilomètres au nord
d’Auch, sur la route qui conduit à Fleurance, Lectoure et Agen.
Ce village formait ce qu’on appelait sous l’Ancien Régime une
communauté. Les communautés ont pris le nom de communes
à partir de la Révolution. Cette communauté avait reçu ses
coutumes en 1287 de Bernard de Monlezun, comte
d’Armagnac.
De nombreux autres villages seront mentionnés au cours de
cette étude. Il est nécessaire d’avoir une idée de leur situation
par rapport à Montestruc. Au nord de Montestruc se trouve la
ville de Fleurance. Au nord-est, il y a Urdens, au sud le
Gavarret, Miramont la Tour, Sainte-Christie, Casteljaloux,
Tourrenquets, Mirepoix, Lavardens, Peyrusse-Massas, à

1 Montestruc était appelé Montastruc sous l’Ancien Régime, ce qui
veut dire « mont heureux » en gascon, autrement dit un endroit bien
choisi pour y établir un village. Nous adopterons dans ce cas comme
ailleurs la graphie française et moderne, tout en signalant toujours la
graphie en usage à l’époque. En dépit du mot « mont », Montestruc
est construit en plaine. Le village proprement dit est cependant situé
sur une petite éminence.
11l’ouest Puycasquier, Préchac puis Réjaumont.
CastelnauBarbarens est beaucoup plus loin, en direction du sud-ouest.
Quand on parle de Montestruc, il y a le village proprement
dit et il y a les lieux-dits. Le village, ce sont deux rues qui
forment un compas à angle aigu, mais ces rues sont coupées
d’impasses (les carrerots en gascon) et de ruelles. Sous
l’Ancien Régime, il est facile d’imaginer parmi les maisons
des échoppes, des ateliers, des écuries. Ce village, qui se situe
sur la rive gauche du Gers, avait été autrefois fortifié et il
gardait quelques vestiges de ses anciennes fortifications. Au
bas du village, du côté est, se dresse l’église paroissiale,
Saint2Caprais . Le quartier qui fait face à l’église, du côté est,
s’appelle la Chaussée. En face, de l’autre côté de la route de
3Fleurance, c’est la Garière . A quelque sept cents mètres au
nord ouest, se trouve le château du seigneur. Ce bâtiment,
aujourd’hui transformé en maison de maître, n’évoque plus le
château-fort d’antan.
La paroisse de Montestruc relevait, du point de vue
ecclésiastique, de l’archiprêtré de Lavardens et, au niveau
supérieur, de l’archevêché d’Auch. Montestruc faisait partie du
ressort de la sénéchaussée et siège présidial d’Auch, justice
royale, et en appel, du parlement de Toulouse. Il dépendait de
l’Election d’Armagnac du point de vue fiscal, de la Généralité
d’Auch sous le rapport de l’administration civile, et du
gouvernement de la Guyenne pour ce qui est de
l’administration militaire.
Puisque l’on mentionne le château, il faut retracer
rapidement l’histoire féodale de Montestruc. Disons-le tout de
e suite, le seigneur au XVII siècle n’était plus, et depuis
longtemps, le maître absolu de la communauté. Il avait même à
l’occasion à soutenir des procès qui l’opposaient à elle. Ainsi il
y avait entre eux en 1686 un procès pendant devant la cour de
il’Election d’Armagnac .

2 Sous l’Ancien Régime, on parlait de Saint-Capraise. Le prénom,
largement répandu à Montestruc, était aussi Capraise.
3 Une garière est, en gascon, un taillis de chênes.
12e Les actes notariés du XVII siècle montrent que si la famille
de Monlezun tient la seigneurie du Baratnau, elle n’est plus
que la coseigneuresse de Montestruc. Comment ce partage de
la seigneurie est-il advenu ? Nous l’ignorons, et d’ailleurs le
fait ne concerne guère l’objet de notre étude, qui est l’histoire
de la famille Carrère. Toujours est-il que Jeanne Polastron de
eLahillière est, comme il est écrit, conseigneuresse au XVII
4siècle. De son côté, Jean Michel de Hibon seigneur de
Maravat est qualifié de conseigneur de Montestruc dans un
ii
certain nombre d’actes . Y a-t-il trois coseigneurs, les
Monlezun, Lahillière et Maravat ? On pourrait le croire : en
1638 il est question d’un procès entamé par Geoffroy de
Monlezun, seigneur du Baratnau, qui conteste la nomination
iiides consuls par Jean Dufourc « conseigneur » de Montestruc .
A la fin du siècle, François de Monlezun et les siens ne sont
iv
toujours que coseigneurs de Montestruc . François de
v
Monlezun n’a qu’une fille, qu’il institue son héritière , laquelle
vise marie au marquis de Roquetaillade, Alexandre de Lansac .
Mais en 1691 Jean François de Polastron seigneur de Lahillière
5et Martial de Thibault seigneur du Baratnau sont coseigneurs .
Notre avis est que la dernière des Monlezun a vendu la
seigneurie à Martial de Thibault. Lorsque Marguerite
Françoise de Monlezun est marraine d’un enfant en novembre
1702, sa qualité de coseigneuresse n’apparaît pas.
La seigneurie passa alors de main en main. A l’énigme du
partage de la seigneurie succèdent celles du rétablissement de
l’entière seigneurie et de l’apparition d’une nouvelle famille :
6un acte de baptême du 20 octobre 1725, un acte notarié du 4

4 E E Actes notariés des 10 août 1633 (3 23739) et 23 mai 1646 (33
E
1331). Son fils est Melchior Dufourc (acte du 15 mai 1640, 3
23740). Sauf indication contraire les références sont celles des
Archives départementales du Gers.
5 E Acte du 11 avril 1691 (3 1336 bis). Il est déjà question de Thibault
E
dans un acte du 28 décembre 1687 (3 1334).
6 Nous ne donnons pas les références des actes de catholicité qui
peuvent être consultés sous leur forme microfilmée aux Archives
départementales du Gers.
13vii
juin 1730 , le rôle du département du dixième rural (un
viiiimpôt) de 1745 signalent que c’est un Jean Desportes qui est
seigneur de Montestruc.
Puis, le 4 novembre 1750, la terre et la seigneurie de
Montestruc et de Baratnau sont adjugées à une dame Duprat
ixveuve Daure . Nous disposons d’une lettre qu’écrit le 31 mars
71773 à son mari Jeanne Henriette Victoire de Carrère, une
femme que nous retrouverons plus tard. Elle lui explique
qu’elle a vu à Toulouse Madame Daure, la seigneuresse de
Montestruc, à laquelle la conduite de son fils cause un « noir
chagrin ». Ce dernier, Jean Pierre François Gabriel Antoine
Louis Daure, semble être le type de l’aristocrate décadent de la
fin de l’Ancien Régime, qui se discrédite par des excentricités
ridicules. Ainsi donne-t-il chez lui, à Bouillon, un repas à des
comédiennes habillées en hommes, et il les promène ainsi
vêtues dans les rues. Louis Daure émigrera au moment de la
Révolution, et ses biens seront vendus comme biens nationaux.
Il doit, au moment où la correspondante écrit, partir
prochainement pour rejoindre le régiment de Bresse où
Madame d’Aussone lui a procuré une lieutenance. Son père,
Jean Daure, avait été de son vivant trésorier de France en la
x
Généralité de Toulouse .
Cette famille ne réside pas à Montestruc, et il semble que le
dernier seigneur qui y résidait en permanence a dû quitter le
echâteau à la fin du XVII siècle, après la mort de Jean François
de Monlezun qui y signe son testament en 1680 ou après le
mariage de sa fille trois ans plus tard. Le seigneur, nous le
verrons, vend peu à peu ses terres, et la seigneurie elle-même
est affermée. Il se rend tout de même parfois à Montestruc.
Ainsi Madame Daure, qui réside à Toulouse, passe à
l’occasion des contrats notariés dans son château du Baratnau.
xiIl en est de même pour son fils .
Le seigneur reste jusqu’à la Révolution le plus gros
propriétaire de la communauté. Le rôle du dixième de 1745,

7
E444. Elle ajoute que lorsque son père, qui est président au
parlement, vient le voir il se cache dans la cuisine !
148recense ses biens fonciers : 124 cazals et 14 places , pour
lesquels il acquitte quelque 233 livres de contributions, sur les
quelque 1751 que paient l’ensemble des contribuables, soit
plus de 13% de cette masse. Le montant de sa capitation, une
autre contribution, s’élève le 17 décembre 1785 à 936 livres.
Le contribuable qui après lui est le plus imposé vient loin
9derrière et paie 40 livres . La Révolution arrivera, et en 1791,
sur les quelque 8643 francs de contributions foncières (nouvel
impôt qui est fonction de la valeur des propriétés) que paient
l’ensemble des propriétaires de la commune, le ci-devant
seigneur paie encore 2080, soit 24% du total.
CarrèreLagarière, le deuxième contribuable, a alors, il est vrai,
largement augmenté sa part, puisqu’il acquitte 1343 francs.
Le seigneur nomme les quatre consuls de Montestruc,
c’està-dire la municipalité de la communauté. Un de ces consuls
xii
était syndic , mais il semble que le syndicat soit tombé en
désuétude à certain moment. Il doit toutefois les prendre sur
une liste de huit noms que lui présente l’assemblée des
xiii
habitants . La municipalité, logée dans une « maison de
xivville », payait un « valet de ville », sorte de planton .
Outre ce pouvoir d’administration, le seigneur dispose de la
nomination d’un « juge ordinaire et gruyer ». Il confie cette
charge à un avocat auscitain, comme les textes l’y obligent. Ce
xvsera Vital Espiau en 1636 . Pourtant, Louis Rivière qui est
xvi
marchand sera lieutenant du juge à la fin du siècle . Il
désigne également un procureur juridictionnel (ministère
10
public) . Le juge est assisté d’un greffier qui lui aussi exerce
ses fonctions à titre très accessoire. Le seigneur et la

8 Trente-huit hectares ! Cela donne une idée de la « grande
propriété » d’Ancien Régime. Cette superficie couvrait les terres de
plusieurs métairies, des dizaines de champs entourés de haies.
9
Département de la capitation (E Suppl 5631). Le deuxième
contribuable en importance, Carrère de Lagarière, tient une place
importante dans cette étude.
10 Dans deux actes de catholicité de 1740 Pierre Carrère-Préchac est
identifié comme ce procureur juridictionnel. En 1768 Joseph Carrère
de Lagarière tient la même fonction.
1511communauté afferment la boucherie , le péage est également
12affermé . Nous avons le témoignage du passage de trois
charrettes de blé que leurs propriétaires, deux marchands, ont
fait passer sans acquitter le péage, le fermier du péage obtient
du juge ordinaire l’enfermement du coupable dans les prisons
13de Montestruc . Il y avait donc aussi une prison !
La présence du seigneur se manifeste également en ce qu’il
perçoit des droits seigneuriaux. La suppression de ces droits et
de la dîme, mais aussi l’acquisition par certains des terres de
l’Eglise et des émigrés, furent pour beaucoup de Français des
motifs d’attachement à la Révolution.
Combien y avait-il d’habitants à Montestruc ? Nous ne
disposons pas d’un recensement. Les seuls documents qui
peuvent nous aider sont des documents fiscaux : la « Table
pour trouver le nom et cognom de tous ceux qui possèdent
biens au territoire et juridiction de Montestruc », c’est-à-dire le
cadastre, et les rôles de contributions. La Table dressée en
xvii1627 fait état de deux cent trente-sept propriétaires fonciers,
outre les nombreuses indivisions successorales. Si l’on compte
en moyenne cinq personnes pour un propriétaire, c’est-à-dire le
chef de famille, sa femme, ses enfants restés au foyer, sans
oublier les pauvres qui sont dépourvus de propriétés, cela
donne un peu plus de mille habitants. Par la suite, en 1745,
nous trouvons deux cent trois feux, c’est-à-dire foyers
xviiifiscaux . En 1789, il y a deux cent vingt-huit contribuables
du vingtième et, en l’an XI, deux cent quarante-cinq
xix
propriétaires, possesseurs et usufruitiers . Pour autant que
nous puissions tirer quelques conclusions de ces chiffres, la
démographie de la communauté de Montestruc est restée stable

11 E C’est le cas jusqu’à la Révolution (acte notarié du 13 avril 1789, 3
1356).
12 En 1684 et 1685, les fermiers de la boucherie, du péage et du
moulin étaient trois associés dont Raymond Carrère (acte du 3
Eoctobre 1687, 3 1334).
13 E
Acte du 25 mai 1691 (3 1336 bis). Il en était déjà question dans un
Eacte du 28 décembre 1687 (3 1334).
16sur deux siècles. Il faudra attendre l’exode rural au cours du
eXIX siècle pour voir baisser le chiffre de la population. Ainsi,
xx
les deux cent trente-six électeurs de 1851 , compte tenu de
l’affaissement de la natalité à cette époque, induisent une
population un peu inférieure à mille habitants.
Ces habitants étaient répartis du point de vue géographique,
entre, pour une portion minoritaire, le village, la Chaussée et la
Garière, c’est-à-dire les parties urbaines, et d’autre part les
bordes, c’est-à-dire les exploitations agricoles, dont chacune
avait un nom : Bergalasse, A Pêtre, Peyrusse, la Beaupeyre,
Carrère, Lassus, Lassalle, En Berdot, Colomés, le Tustet,
Bordeneuve, la Borde de Haut, Laoueille, En Charles, En
Gachie, Lartet, Perrot, Beaulieu, Belloc, Cournet, Bourdille, la
Hitte, le Paluas, le Tuco, En Peyré, etc. C’est dans ces bordes
que se concentrait la majorité de la population.
L’agriculture, qui produit le blé, le seigle, l’orge, l’avoine et
le millet, qui prend soin de la vigne et des plantes vivrières
comme les fèves, mais aussi l’élevage des bovins, des porcs,
des ovins, et des volailles occupent la grande masse de la
population. Même les habitants qui ne s’adonnent pas
exclusivement à l’agriculture ont, pour la grande majorité
d’entre eux, des champs qu’ils exploitent eux-mêmes ou font
exploiter, des animaux dont ils s’occupent ou qu’ils louent. La
location des animaux s’appelle la gazaille. Ces contrats
remplissent une grande part du minutier des notaires et
xxitouchent tous les milieux : les marchands Arnaud et Mathieu
xxii xxiii
Carrère , le notaire Guillaume Colomès , le chirurgien
xxiv xxv
Jean Carrère , Paule Lacroix la femme du bourgeois
Pierre Carrère passent de tels contrats.
La présentation de la société de Montestruc commencera tout
naturellement par le curé, représentant local du clergé qui,
intermédiaire entre Dieu et les hommes, est à ce titre le
premier ordre du royaume. Il est souvent assisté d’un vicaire.
Le curé ou le vicaire appartenait fréquemment à une famille du
cru, tels les vicaires Arnaud Rivière dans les années 1690, et
Pierre Thore dans les années 1730, plus tard les
CarrèrePréchac. Il peut compter sur l’aide d’un sonneur de cloches,
17qui exerce bien entendu cette activité à titre très accessoire à
côté de son métier qui est de travailler la terre. Un exemple de
l’exercice conjoint de l’agriculture et d’une activité autre nous
est fourni par ce « laboureur et trafiqueur » qui apparaît dans
un acte de catholicité du 16 février 1726.
La Table de 1627 recense les professions suivantes : six
tailleurs, quatre chapeliers, trois cardeurs, trois tisseurs de lin,
trois maçons, un maréchal-ferrant. Vingt artisans sur quelque
trois cents feux, ce qui est tout de même assez important. La
moitié s’occupent d’apprêter les vêtements que portent les
habitants : laine et lin. Trois se consacrent au bâtiment, et un à
des activités auxiliaires de l’agriculture. Cette liste n’est
xxvicertainement pas exhaustive. Ainsi trouve-t-on en 1636
dans les actes de notaire un boucher, Fris Bergalasse, et
xxvii
Jacques Bergalasse en 1680 .
Les autres professions représentées sont celles d’avocat (un
membre du barreau est mentionné), de notaire (il en existe
deux, il y en aura trois à certaines époques), il y a un sergent,
14c’est-à-dire huissier, un chirurgien , un régent qui tient
15l’école, Vital Espiau , et un cuisinier qui est sans doute
l’aubergiste et le cabaretier du lieu. Enfin, il doit y avoir une
demi-douzaine de marchands et de trafiqueurs. Les actes de
notaire ou de catholicité signalent aussi la présence de
« praticiens », c’est-à-dire d’agents d’affaires : Arnaud Lacroix
xxviii xxix xxx
en 1604 , Arnaud Despiau et Pierre Larrieu en 1636,
xxxi xxxiiJean Doat en 1638 , Jean Desquac en 1663 , Marc
xxxiiiCourtade en 1680 , Bordes en 1685, Bernard Coulomès en
xxxiv
1691 , Daguzan en 1700, Jacques Espiau en 1717.
La suite des années modifie peu la structure de l’artisanat. En
1685, un acte de catholicité mentionne la présence d’un tailleur

14
Le chirurgien d’Ancien Régime n’est pas passé par la Faculté de
médecine. Il travaille de ses mains, ce qui le déconsidère, et se charge
d’une médecine de proximité. Il est assez semblable à ce que sera au
eXIX siècle l’officier de santé. Souvent ils ont été deux ou trois à
exercer à Montestruc.
15 En 1685, ce sera François Espiau.
18de pierre. En 1745, le textile est représenté par neuf artisans, le
travail du tissu par trois, les activités auxiliaires de
l’agriculture (charrons, maréchal-ferrant, tonnelier, forgeron,
coutelier) par six, le secteur du cuir (tanneur, cordonnier) par
deux, celui du bâtiment (maçon, menuisier) par deux aussi, le
travail des moulins (meuniers, presseur d’huile) par quatre. Il y
a aussi un boucher. Les marchands et trafiqueurs sont au
xxxvnombre de cinq . Dans un acte du 20 janvier 1782 il est
xxxviaussi question d’un boulanger . En 1792, la répartition des
professions semble assez profondément modifiée, sans que
cela doive forcément se retrouver sur le terrain : un seul
peigneur de laine, un unique forgeron, le boucher disparaît, en
revanche chapeliers et tailleurs se trouvent au nombre de dix,
le tanneur, les sabotiers et les cordonniers constituent un
groupe de huit hommes, tandis que menuisiers et maçons en
xxxvii
représentent un de six .
La réalité quotidienne, en ces temps où le moteur nourri par
l’énergie fossile et les engrais minéraux sont inconnus, est,
comme l’écrivent avec une grande puissance d’évocation
François Furet et Denis Richet, « la lutte des hommes pour
arracher à la nature les conditions naturelles de la vie (…). Il
s’agit d’une économie de survie où le jeu combiné de la
routine technique, d’une démographie naturelle et des caprices
du ciel n’autorise à court terme que l’espérance d’une bonne
xxxviii
année ou la panique d’une mauvaise. » Aussi, distraire
du travail de l’agriculture et de l’élevage une partie de la
population pour la consacrer à l’artisanat ou à ce qu’on
appellerait aujourd’hui les services (clergé, justice et notariat,
santé, instruction des enfants, commerce) représentait un effort
de la part des producteurs qui devaient nourrir des personnes
qui s’adonnaient à des activités non productives. Ce sacrifice
est il est vrai moins important qu’il ne paraît : nombre
d’artisans possédaient un lopin qu’ils travaillaient, et il y a fort
à parier que même le curé, le notaire et le chirurgien
possédaient leur jardin et leur basse-cour.
Mais le luxe suprême de cette société de subsistance était de
pouvoir entretenir des oisifs, ceux que sous l’Ancien Régime
19on appelait les bourgeois, qui se sont par la suite appelés
eparfois citoyens, puis au XIX siècle propriétaires, et rentiers
au siècle suivant. Ils étaient au plus une demi-douzaine de
familles à Montestruc. Ces bourgeois géraient leurs terres et
leur cheptel tantôt en les confiant à un métayer, encore dit
bordier, tantôt à un maître-valet ou plus rarement à un fermier.
Les bourgeois tiraient leurs ressources du travail paysan, dont
on connaît la faible productivité. Et ils en vivaient plutôt bien,
mieux en tout cas que ceux qui « mettaient la main à la
faucille ». Le caractère parasitaire de ce mode d’existence ne
lui valait aucunement le mépris des paysans, et au contraire il
était l’idéal de l’Ancien Régime. C’était un mode de vie qui
permettait de vivre en échappant à la malédiction d’Adam
(« Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front »), sans
travailler, sans être à la recherche de l’argent, occupation sans
noblesse, et surtout sans exercer un de ces métiers manuels,
mécaniques comme on disait alors, auxquels s’attachait un
mépris certain. Vivre bourgeoisement et vivre noblement était
sous l’Ancien Régime synonyme, et signifiait vivre sans
exercer une profession.
Il existe une autre acception du mot bourgeois, une acception
politique. Le bourgeois est alors entendu comme celui qui peut
participer aux assemblées de communauté, qui y a acquis droit
de cité, notamment grâce à une résidence assez longue.
En aucun cas la qualité de bourgeois n’est liée à un état de
fortune ou de revenu, comme on l’entend aujourd’hui dans le
langage commun.
Au sein de cette population, que représentaient les titulaires
du nom de Carrère ? En 1627, ils sont quelque 10% du nombre
xxxixdes habitants . En 1745, leur proportion n’est plus que de
xl5% . Le nom commence à se retirer entre ces deux dates, et
aujourd’hui le nom de Carrère a presque disparu de
Montestruc. Le nom n’est du reste pas rare, il signifie en
occitan « rue » ou « route », et plusieurs familles qui n’avaient
entre elles aucun lien de parenté l’ont porté dès l’origine en
divers lieux, à Montestruc comme ailleurs. Les Carrère de
20