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Le Sénégal, quelles évolutions territoriales ?

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Description

Au Sénégal, territoires et sociétés sont en pleine mutation, aussi bien dans les villes que dans les territoires ruraux du littoral. Dans cette pluralité des approches territoriales, la provincialisation apparaît comme une alternative qui peut corriger les faiblesses de la décentralisation. Le problème est comment l'aborder pour qu'elle soit cohérente ?

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Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2012
Nombre de lectures 56
EAN13 9782296505605
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Sous la direction de
Christian Thierry Manga

LE SÉNÉGAL,
QUELLES ÉVOLUTIONS TERRITORIALES ?



Le Sénégal,
quelles évolutions territoriales ?

Études africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

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Colombie, Evangélisation et acculturation, 2012.
Hygin Didace AMBOULOU,Pratique et déontologie notariales
en droit positif, 2012.
Hopiel EBIATSA, La monarchie de droit ancestral TEKE.
Sacralité et autorité, 2012.


Sous la direction de
Christian Thierry Manga





Le Sénégal,
quelles évolutions territoriales ?




























L’HARMATTAN


























© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96309-2
EAN : 9782296963092

Ont contribué à cet ouvrage*

Dr. Christian Thierry MANGA
Docteur en Géographie, associé au Laboratoire GEOSUD, UMR IDEES,
6266 CNRS, Université de Rouen.

Dr. Momar DIONGUE
Docteur en Géographiede l’Université Paris Ouest NanterreLa Défense.

Mr. Marcel MENDY
Doctorant en Géographie du développement, Laboratoire SEDET,
Université Paris 7 Denis DIDEROT.

Dr. Ndeye Astou NIANG
Docteur en Géographie, associé au Laboratoire GEOSUD, UMR IDEES,
6266 CNRS, Université de Rouen.

Dr. Seydou KANTE
Docteur en Géographie politique, Géopolitique et Diplômé de l'Institut
d'Administration des Entreprises de Paris (IAE), Université de Paris-IV
Sorbonne.

Mr. Adama BALL
Doctorant en Géographie, Laboratoire GEOSUD/MTG, UMR IDEES,
6266 CNRS, Université de Rouen.

Dr. Christian Nala MINGOU
Docteur en Aménagement de l’espace, Urbanisme, Chercheur –associé
au Lab’Urba (EA 3482), Institut d’Urbanisme de Paris (IUP), Université
Paris-Est Créteil (UPEC).

Coordination: Christian Thierry MANGA

Sommaire

Christian Thierry MANGA*
Introduction………………………………………………………….9

Première partie: acteurs et mutations des territoires urbains
et ruraux………………………………...………………….…….…15
Christian Thierry MANGA*
Chapitre 1 : Dynamique des espaces centraux et acteurs économiques
au Sénégal. Le cas de Saint-Louis……………………………...…....17
Momar DIONGUE*
Chapitre 2: Les périphéries rurales et la métropolisation: mutations
et dynamiques territoriales. Le cas de Dakar….....………………….63
Marcel MENDY*
Chapitre 3: Vers une urbanisation touristique de la Petite Côte
sénégalaise: l’exemple de l’axe Saly-Portudal-Ngaparou-Somone……109

Deuxième partie: mondialisation et dynamiques
socio-économiques…………………………………………………..165
Ndeye Astou NIANG*
Chapitre 4: Gestion durable de la pêche artisanale sénégalaise
et développement local face à la mondialisation………………..….167
Seydou KANTE*
Chapitre 5 : Les spécificités de l’émigration sénégalaise vers les Etats-Unis
en comparaison aveccelle orientée vers la France……………………..201

Troisième partie: enjeux socio-politiques et dynamiques
territoriales………………………………………………………..229

Adama BALL*
Chapitre 6 : Les élections locales, baromètre de la citoyenneté ?.............231

Christian Nala MINGOU*
Chapitre 7 : « provincialisation » au Sénégal : entre nécessité et pertinence
pour la décentralisation……………………….….……………………271

Christian Thierry MANGA*
Conclusion………………………………………………….….......293
7

Introduction

Christian Thierry MANGA*

Définis à travers leur caractère multifonctionnel et multiculturel,
les sociétés et territoires africains actuels peuvent apparaître comme
étant ceux de la complexité. Ils sont caractéristiques des sociétés et
territoires contemporains oscillant entre le local et le global par le fait
des processus de mondialisation. Le Sénégal, pays le plus occidental
de l’Afrique, est fortement atteint par ces dynamiques
contemporaines. Ses territoires et sociétés sont en perpétuelle
mutation avec de nouveaux enjeux économiques, politiques,
territoriaux et sociétaux sans cesse renouvelés. Ces enjeux
bouleversent les logiques d’organisation et de fonctionnement
jusqu’alors prédominantes etconnues, en se réinventant constamment
par de nouveaux acteurs. Se pose alors la question des interactions
entre territoires et acteurs dans les processus d’évolution,
d’organisationet de développement local du Sénégal, en particulier, et
de l’Afrique subsaharienne, en général. Si lecinquantenaire de l’accès
à l’indépendance que vient de célébrerle Sénégal est une date
mémorable et historique (2010) pour le pays, ilremet au cœur du
débat scientifique la récurrente question de l’appréhension de ses
territoires et sociétés. Cette question multidimensionnelle touche
plusieurs problématiques transversales qui sont intrinsèquement et
principalementliées à ces processus d’évolution territoriale et
sociétale, notamment :
- cellede la dynamique des espaces et territoires locaux (urbains ou
ruraux) par le fait de nouvelles politiques territoriales comme celles
de la provincialisation ou encore par le fait del’émergence de
nouveaux acteurs de la société civileíéconomiques, acteurs
touristiquesídans les processus d’urbanisation ;
- celledes stratégies économiques et sociétales de la société
sénégalaise locale et immigrée en réponse à la mondialisation et à
la globalisation ;
- cellede la pertinence et de la cohérence des politiques adoptées en
matière de gouvernementalité, de démocratie et de développement
participatif.

9

Sur la dynamique des espaces et territoires locaux, on peut
concevoir quela définition des politiques d’organisation territoriale a
été portée successivement par le colonisateur et le pouvoir public
sénégalais à travers les différents gouvernements qui se sont succédé.
Les héritages et les imprimés de ces politiques sont, par ailleurs,
visibles à travers l’architectureorganisationnelle et gestionnaire
(gestion administrative) territoriale qui apparaît comme une réplique
constante du modèle français. Dans cette dynamique, la
décentralisation, acte fort de la structuration territoriale engagée
depuis les indépendances et consolidée par les lois96.06 et 96.07 du
22 mars 1996un enjeu de gestion territoriale. En effet, elle devient
donne aux territoires locaux une visibilité et une existence
institutionnelle et administrative sur lesquellespeuvent s’appuyer les
différents pouvoirs nationaux (politique, économique, sociale,
collectivités locales…). Depuisla mise en place de «l’acte 1 de la
décentralisation », leSénégal afait le choix d’une politique forte de
décentralisation, construite sur un découpage constant et incessant de
son territoire. Si celui-ci est, sur le plan politique, un acte fort de
démocratie participative, son effet dans la création des territoires
économiquement pertinents reste à totalement convaincre.D’ailleurs,
le projet de provincialisation qui pourrait apparaître comme «l’acte 2
de la décentralisation»est l’occasion pour l’Etat sénégalais de
corriger cette supposée faiblesse économique. Seulement, le projet, en
lui-même, pose un double dilemme :
- reprendreles configurations territoriales des anciens royaumes
traditionnels du Sénégal (Cayor, Baol, Sine et Saloum, Walo,
Fouta, Gabou, Boundou) ou les «régions naturelles » (Casamance,
Sénégal-Oriental, Petite Côte, région du fleuve, région du centre,
presqu’île duCap-Vert) ?Ce qui pourrait être économiquement
pertinent, mais pas forcément en adéquation avec le découpage
territorial actuel ;
- s’appuyer sur la structuration territoriale actuelle au risquede créer
des doublures territoriales, sans intérêt économique, qui finalement
feront qu’alourdir la subdivision?déjà très disséquée territoriale
Dans ce cas, le projet pourrait perdre tout son sens et ne serait
qu’un poidssupplémentaire dans la gestion territoriale.

1

0

Sur le plan géographie politique, la relecture des imprimés
politiques donne l’impression d’une effervescence socio-politique qui
s’affirme de plus en pluscomme l’expression d’une recomposition
sociale et institutionnelle, prise dans le contexte de démocratisation.
Instaurées depuis la colonisation, sous la base de compromis mutuels,
les relations entre le religieux, le social et le politique semblent se
renouveler sous une forme beaucoup plus démocratique. Adama Ball
voit dans ce renouvellement, le glissement de la démocratie selon une
logique de majorité active dans les choix des responsables qui suscite
l’implication de la société civile, des organisations communautaires de
base, de la presse en tant que des leviers indispensables à la promotion
de la bonne gouvernance.

Dans ce contexte de dynamique et de forte recomposition
politique et territoriale, le challenge du projet de provincialisation, serait
de trouver la meilleure configuration qui permettrait aux territoires
provinciaux de jouer ce rôle decollectivité territoriale de niveau
intermédiaire quisemble encore manquer à la décentralisation
sénégalaise (Acte 1 particulièrement). Ce challenge pourrait également
consister à réformer la fiscalité directe locale, sans pour autant occulter
les aspects politique et démocratique de la question.

Si dans la perception des territoires du Sénégal la structuration
est du domaine du politique, les évolutions internes qui les animent
sont déterminées, elles, par les actions des populations dans leurs
différentes conceptions: économique, sociale, religieux et politique.
Les différentes configurations qui se dessinent rendent compte de
l’évolution des espaces. Dans les grandesagglomérations du pays
comme Dakar et Saint-Louis,les configurations urbaines évoquent un
besoin d’ouverture et de conservation d’un héritage urbain où se
mêlent sans cesse des contradictions urbanistiques. Comme toutes les
grandes agglomérations africaines, leurs espaces sont confrontés à de
fortes pressions démographiques qui rendent leur appropriation très
concurrentielle. Cette forte pression sur des espaces, où
l’aménagement n’est pas toujours maîtrisé, déstructure le tissu urbain
qui épouse des formes hétérogènes, voire protéiformes. La
combinaison du régulier et de l’irrégulier ou encore du formel et de
l’informel renseignedifférentes stratégies des populations et les
acteurs locaux (différentes couches sociales de la population, acteurs
économiques…) et apparaît comme une constante de ces villes. Dans
11

1
les espaces urbains de prédilection, par exemple, les mouridesont
longtemps instauré leur domination en créant une forte économie
solidaire qui a su exploiter la fibre religieuse, celle du mouridisme.
Mais aujourd’hui, cesderniers semblent être concurrencés par un autre
acteur international, la Chine, qui use de sa puissance économique et
de ses basprix pour s’implanter durablement et exploiter au maximum
les prérogatives offertes par la mondialisation. Et pendant que les
villes sénégalaises se colorient avec l’arrivée d’acteurs économiques
internationaux et l’émergence d’unenouvelle classe bourgeoise qui
accentue la fragmentation sociale existante, les espaces ruraux et
halieutiques du littoral sénégalais, notamment ceux de la Petite Côte
sont atteints par un fort urbanisme touristique qui a fini par dénaturer
le paysage naturel des villages sérère et lébou: Ngaparou, Toubab
Dialaw, Somone, Saly…Avec le développement du tourisme, ils sont
devenus des espaces très convoités à de multiples enjeux, doublement
exposés à la spéculation foncière et àl’afflux massif de nouveaux
arrivants attirés par le charme et le cadre de vie, mais aussi par le
marché del’emploi que génère celui-ci. Pour les populations locales
dépendantesdes activités que leur offre leur environnementí pêche,
agricultureí, cette mutation des espaces de vies’accompagne d’un
recyclage des secteursd’activités, concomitantau développement du
tourisme :agent hôtelier et touristique, guide, activités artistiques,
commerciales,… Cette compétition pour l’accès à l’espace littoral a
aussi engendré des conséquences socio-économiques majeures sur les
conditions de vie des communautés côtières qui dépendent de la pêche
artisanale et de l’agriculture.

Par ailleurs, il faut aussi noter que dans ces mutations des
territoires du littoral sénégalais, le tourisme n’est pas le seul facteur
ayant influé sur les dynamiques des espaces et des activités. La

1
(Vient de l’arabe mûrid). Dans la mystique musulmane, ce terme désigne l’aspirant ou
le postulant à l’initiation mystique. Au Sénégal, il désigne exclusivement les membres
d’une confrérie fondée par Amadou Bamba.Les Mourides constituent l'une des
confréries importantes, voire la plus importante confrérie soufie sécrétée par le milieu
noir africain. Le centre religieux des Mourides est Touba où se trouve l'une des plus
grandes mosquées d'Afrique. Le fondateur de la confrérie est le marabout Ahmadou
Bamba (1853-19 juillet 1927). Malgré son pacifisme, le pouvoir colonial français lui créa
moult problèmes. Chaque année, les Mourides commémorent l'exil de Bamba : c'est le
Magal, célébré dans la ville sainte Touba et qui rassemble chaque année pas moins de 2
millions de pèlerins. Les Mourides constituent 31% de la population sénégalaise.

1

2

surexploitation des ressources et des territoires de pêche a fortement
atteint les activités économiques traditionnelles des populations,
notamment la pêche artisanale et la commercialisation des produits
halieutiques. Cette situation a engendré des évolutions et des
mutations dans les stratégies de survie des populations côtières. La
menace qui pèse sur l’épuisement des ressources halieutiques et la
dégradation de l’environnement marin rendent de plus en plus
problématique l’avenirdes territoires de pêche. La recrudescence de la
paupérisation ne laisse pas souvent le choix aux populations qui, à
défautd’une vraiealternative, se recyclent dans des activités parallèles
commel’acheminement, par voie maritime, des candidats à
l’immigration créant ainsi des points de départ de l’immigration
clandestine. Devant de telles difficultés, les politiques de gestion de la
pêche et des territoires littoraux sont mises en cause : non application
de la réglementation du code de la pêche promulgué par le
gouvernement sénégalais, laxisme sur le contrôle et la gestion de la
pêche industrielle,forte emprise des industries d’exportation de
produits halieutiques sur le marché local, manque d’implication des
collectivités locales dans l’encadrement des acteurs et de la gestion
des ressources.

La forte menace qui pèse sur le littoral sénégalais a ainsi fini par
atteindre de nombreuses consciences qui, par conséquent, semblent
s’accorder sur le faitqu’il faut trouver des solutions pérennesà ces
problèmes. Sauf que les réalisations concrètes du gouvernement
sénégalais tardent à suivre, ce qui a poussé les populations locales à
prendre des initiatives pour sauvegarder leurs propres intérêts et
garantir leurs revenus. Des politiques de gestion durable des zones de
pêche, accompagnées de stratégies locales comme alternatives à la
mondialisation du marché, se développent de plus en plus dans les
localités du littoral. Et bien qu’encore timides, ces initiatives
citoyennes sont souvent des réponses efficaces aux préoccupations des
populations locales.

Un autre aspect important de la compréhension des interactions
entre territoires et acteurs dans la société sénégalaise,c’est la manière
dont ces communautés se comportent et évoluent en dehors du
territoire national, notammentdans les territoires d’immigration. Les
réseaux que mettent en place ces formes d’organisation
communautaires contribuent à l’insertion des sociétés et des territoires
13

d’origine dans la globalisation. L’affirmation des communautés
sénégalaises, à travers l’appartenancesociale, ethnique et religieuse
dans les paysd’immigration, est une nouvelle forme de socialisation.
Cette nouvelle force sociale a mis en place un système d’organisation
qui a permis à ces communautés migrantes de s’approprier leurs
nouvelles terres d’accueil et de les interpréter dans le sens de leurs
symboles et de leurs projets de société, démontrant ainsi une capacité
d’adaptation extraordinaire par rapport aux nouveaux enjeux de la
société occidentale.C’est par le biais des associations parentales,
ethniques et/oureligieuses qu’elles réussissent à coordonner les
relations entre les divers systèmes d’organisation, les réseaux
d’échanges et de liaisons à travers lesquels passent les processusde
migrationet d’intégration des communautés migrantes.

Si l’on s’intéresse, plus précisément, aucas de la diaspora
mouride du Sénégal, on se rendraitcompte que les réseaux d’accueil
de cette communauté socio-religieuse semblent être très opérationnels.
La plupart des membres de la confrérie ont installé, dans presque tous
les grands pays d’immigration (Etats-Unis,Italie, France, etc.), des
maisons communautaires : les «maisons de serigne touba». En effet,
pour créer une passerelle culturelle et garder le lien avec le territoire
d’origine, «la diaspora mouride à l’étranger a donc pensé qu’il était
nécessaire d’avoir un local dans les pays où il y a une forte
2
communauté mouride».Et comme l’indique Ndione B (2008), c’est
dans ces communautés très puissantes, organisées en associations ou
3
en mouvements dedaahira ,comptant plusieurs milliers de membres
et portant un véritable projet de société et de solidarité, que se font
l’organisation et l’insertion en aval des nouveaux venus. C’est
d’ailleurs ce qu’illustre l’organisation de la communauté mouride des
Etats-Unis, qui associe dans ses activités le culturel, le religieux et
l’économique. «Little Sénégal»Harlem dans le downtown de à
Manhattan est un exemple de cette stratégie mouride à créer un local
dans ses principauxpays d’immigration.

2
NdioneB., (2008).Territoires urbains et réseaux sociaux : les processus de
migration internationale dans les quartiers de la ville sénégalaise de Kaolack.
African Diaspora, Volume 1, Numbers 1-2, pp. 110-133.
3
Daahira:association à vocation religieuse et sociale regroupant des disciples d’une
même confrérie soit sur la base des allégeances maraboutiques, soit sur la base du
lieu où ils se trouvent.

PREMIERE PARTIE

ACTEURS ET MUTATIONS DES
TERRITOIRES URBAINS ET RURAUX

Chapitre 1

Dynamique des espaces centraux et acteurs
économiques au Sénégal. Le cas de Saint-Louis.

Christian Thierry MANGA*

La ville africaine dans sa conception actuelle apparaît comme le
théâtre de l’accumulation des différentes politiques urbaines portées
par les acteurs publics qui se sont succédé : colonisateur et différents
gouvernements. Qu’elles soient subies ou voulues, elles ont toutes en
commun le fait d’avoir créé une dissemblance dans la structuration de
la ville africaine. L’armaturede la ville africaine très disparate évoque
sans doute le manque de cohésion des politiques urbaines qui ont eu
du mal à s’harmoniser. L’un des problèmes de la ville africaine c’est
de n’avoir pas pu imposer un modèle urbain rigoureux et pérenne qui
saurait répondre aux prérogatives de son évolution et de son
développement. Sous la pression socio-démographique et les aléas du
sous-développement, le tissu urbain se déstructure, épousant des
formes très hétérogènes, voire laxistes, à certains endroits. Dans les
villes sénégalaises comme Dakar et Saint-Louis, l’organisation de la
ville autour d’un centre traditionnel fort semble ne pas s’effriter, mais
atteinte dans la conception de sa trame par une certaine irrégularité.
Elle indique des villes en constante contradiction, partagées entre un
besoind’ouverture et de conservatisme d’un héritage urbain et
architectural traditionnel.L’imbrication du formel et de l’informel ou
encore du régulier et de l’irrégulier dans les centresurbains semble
être une constante des villes sénégalaises et africaines. Cette
dissemblance observable dans les espaces centraux, économiques et
commerciaux est le fruit d’une gestion urbaine non maîtrisée qui a
échappé au pouvoir public. La libéralisation du marché économique et
la faiblesse des «Etats-nations »ont créé l’émergence de nouveaux
acteurs économiques locauxà l’exemple des« modou-modou » et des
« baol-baol ». Elles laissent le champ libre à toute sorte de spéculation
sur les espaces de prédilection de la ville, notamment ceux dits
centraux, économiques et commerciaux. Progressivement, ceux-ci
passent aux mains des nouveaux entrepreneurs de la société civile qui,
17

par le biais des stratégies communautaires et économiques, ont réussi
à imposer leur domination. Cinquante ans après les indépendances,
l’entrée dans l’ère de la mondialisation ouvre de nouvelles
prospectives en matière de recherche urbaine sur les dynamiques des
espaces de prédilection de la ville (espaces centraux, économiques et
commerciaux) et les stratégies communautaires des acteurs.

Ainsi, partant du postulat de base qui veut que la spatialisation
soit la concrétisation de l’image que la société se fait d’elle-même,
l’urbain dans les grandes villessénégalaises, telles que Dakar et
Saint-Louis, ne peut être que la conséquence des stratégies
communautaires et des politiques en place conditionnées par
l’appropriation et la dynamique des espaces. Les espaces centraux,
économiques et commerciaux, en tant que espaces de prédilection,
sont au cœur de cette problématique.Ils suscitent un intérêt indéniable
dans la compréhension du fonctionnement des métropoles africaines
face aux nouveaux enjeux économiques, sociaux, géopolitiques et
culturels des sociétés contemporaines: mondialisation,
territorialisation, multiculturalisme. Leur dynamique se caractérise par
une centralité à structure linéaire dirigée vers les nouveaux pôles
d’attraction;: Sor pour Saint-Louiséconomique et commerciale
Sandaga et Colobane pour Dakar. Cette nouvelle tendance urbaine qui
se manifeste dans les villes sénégalaisesne peut être appréhendée qu’à
partir de l’analyse:
- desdifférentes caractéristiques des espaces urbains ;
-de l’émergence des acteurs locaux et leurs stratégies d’implantation;
- desimpacts socio-économiques et de la recomposition des territoires
centraux.

La ville de Saint-Louis est située au nord-ouest du Sénégal
à 300 km de la capitale Dakar. Ancien comptoir français, elle
appartenait à la vallée du fleuve Sénégal (région naturelle),
aujourd’hui correspondantadministrativement aux régions de
Saint-Louis et de Matam. Chef lieu de Saint-Louis, la ville épouse les
contours de la commune. Sa superficie urbanisée est estimée à environ
652 hectares, soit une augmentation de 55 hectares depuis 1973.
Elle est composée de trois grandes parties couvrant un ensemble de
23 quartiers dont 17 officiels : la Langue de Barbarie, l’Île de Ndar et
la partie continentale, faubourg de Sor et les environs, qui constitue le
reste de la ville.
18

-

-

-

La Langue de Barbarie: elle est un véritable rempart naturel contre
l’océan Atlantique. Elle constitue en même temps la frontière avec la
Mauritanie au Nord, en sa partie "terrestre". Cette partie est
constituée par trois grands quartiers qui eux aussi sont divisés en
sous-quartiers :Gokhu Mbathie, Ndar Toute (Haut Ndar-Toute et
Bas Ndar-Toute), Guet-Ndar (Haut Guet-Ndar et Bas Guet-Ndar).

L’Île de Ndar: elle constitue le centre-ville où sont concentrés les
principaux équipements administratifs, les monuments historiques et
autres infrastructures privées et publiques de grande importance : la
Gouvernance, la police centrale, l’Hôtel de ville, l’hôpital principal,
la poste centrale, les hôtels… C’est la partie la plus ancienne de la
ville. L’Île de Ndar est naturellement protégée par les bras du fleuve,
que seul le pont Faidherbe,situé à l’Est, relie à la terre. Elle est
divisée en trois secteurs : le Haut-Nord, le Nord-Centre, et le Sud.

Le reste de la ville « terre ferme »: le reste de la ville constitue la
partie continentale de Saint-Louis. C’est dans celui-ci que se fait
l’extension de la ville. Il englobe les quartiers de Sor (Sor-Ouest,
Sor-Diagne, Sor-Est-Marméal ou Darou), Diamaguène, Léona,
Eaux-Claires-Diaminar, Balacoss, Diawling, Ndiolofène (Ndiolofène
Nord et Ndiolofène Sud), Diouck, Khor, Dakar-Bango,
NgallèleMaka, Pikine (Pikine I et Pikine II dont une grande partie est
aujourd’hui absorbée par les marécages du fleuve de Saint-Louis).
Cette partie de la ville estconfrontée à l’urbanisation accentuée et à
un déficit spatial,en raison de l’importance des zones"non
oedificandi".

La spécificité de la ville de Saint-Louis, par rapport au reste du
pays, dépend en grande partie de la diversité physique du site.
Beaucoup de contrastes existent en ce qui concerne le climat,
l’hydrographie, la topographie, la géomorphologie et le relief. Ces
contrastes qui ont largement influencé l’implantation européenne, car
constituantun rempart naturel à l’accès à laville, jouent encore un
rôle déterminant dans l’évolution spatiale urbaine (concentration au
niveau des zones habitables et occupation croissante des zones "non
oedificandi"). Entrela partie la plus ancienne de la villeíl’Île de
Ndarí etla plus récenteípartie continentale laídifférence est la
perceptible du point de vue architectural et urbanistique.

1

9

1. Genèse,implantation, et construction des espaces
centraux

Le développement urbain est un processus spatial continu, celui
«par lequel des hommes s’agglomèrent en nombre relativement
important sur un espace relativement restreint», pour développer des
activités productrices nonagricoles (commerce, industrie…).
(C. Coquery-Vidrovitch, 1993, p. 25). Comme le souligne
C. Coquery-Vidrovitch (1993, op.cit.),la genèse d’une ville est
souvent liée à la créationd’un centre urbain fonctionnel. C’est
pourquoi ilest fréquent d’entendre parler devilles historique,
commerciale, administrative, industrielle, touristique; de capitale, de
métropole, d’agglomération, ou encore de «», selon leville neuve
facteur qui a le plus contribué au façonnement de celle-ci. En Afrique,
l’héritage urbain a façonné la structure des grandes villes, en
instaurant un centre traditionnel qui est devenu successivement centre
administratif et économique. Le modèle de la ville est celui qui
s’organise autour d’un centre urbain principal où se développe la
centralité urbaine. Dans les anciennes villes sénégalaises, telles que
Saint-Louis, Dakar et Ziguinchor, ce centre urbain est un centre
historique, hérité de l’époque coloniale: l’Île de Ndar pour
Saint-Louis, le Plateau pour Dakar et le quartier Escale pour
Ziguinchor.

Sil’on prend la ville de Saint-Louis qui est le modèle typique
des premières villes africaines, la genèse du processus urbains’est
faite sur l’Île de Ndar, dont les atouts géographiques ont poussé les
Français àl’édification d’habitats protégés par un fort. Très tôt déjà,
ième
au 17siècle, des raisons mercantiles et de sécurité ont poussé les
Français à s’installer sur l’Île de Ndar. Ils construisirent en 1659, un
fort fortifié autour duquel naquit la ville de Saint-Louis. Les premières
ième
tentatives d’aménagement virent lejour au 19siècle et seront
accélérées en 1895 avec son érection en capitalede l’AOF (Afrique
occidentale française). En 1928, un plan en damier est adopté etl’Île
de Ndarest dotée d’infrastructures économiques et administratives:
infrastructures commerciales (magasins de traite au bord du quai
Roume, les maisons bordelaises Maurel et Prom en 1816, la chambre
de commerce en 1869, la capitainerie du port), administratives
(Gouvernance,Palais de justice, Mairie…), éducatives (l’école des

2

0

otages en 1865), religieuses (la Cathédrale, la grande Mosquée), de
communication (pont Faidherbe en 1865)… Avec l’aménagement de
l’Île de Ndar, la disposition spatiale de la ville autour d’un centre
urbain avait fini par être créée et définie. Un plan en damier, un tracé
orthogonal, des rues goudronnées, une architecture de bâtisses bien
précise donnaient à ce centre urbain le cachet d’une ville françaisedu
ième ième
19 siècle.La première moitié du 20siècle fut la période pendant
laquelle la centralité urbaine s’est dessinée autour de l’Île de Ndar
pour des besoins mercantilistes. Comme la plupart des anciennes
villes coloniales, le commerce mercantile a joué un rôle prépondérant
dans la structuration urbaine. Le pouvoir centralisant de celui-ci a
abouti à une révolution, aussi bien dans l’organisation du système
commercial que dans la hiérarchie des espaces de vie. A chaque
catégorie de population et d’espace est assignée une fonction bien
définie. La naissance des premières villes sénégalaises, telles que
Saint-Louis et Dakar, est soumise à une fragmentation socio-spatiale
de leurs espaces urbains, doublée de ségrégation. Cette politique
ségrégative a engendré des disparités spatiales qui ont faitde l’Île de
Ndar (lieu de prédilection des Occidentaux) un centre urbain très
équipé d’infrastructures,par opposition au reste de la ville. C’est dans
ce climat que va se développer la première centralité urbainede l’Île
de Ndar. Elle résulte plutôt du développement des activités
administratives et commerciales qui s’accroissent grâce à l’ouverture
croissante de nouveaux magasins le long des voies principales du
Nord-Centre de l’Île(avenue Charles de Gaulle, Blaise Diagne…). Par
ailleurs, la prolifération des activités mercantiles, associée aux besoins
de contrôle de la sous-régioníAfrique occidentale françaiseíà partir
de Saint-Louis,va élargir et augmenter la fonction centrale de l’Île de
Ndar. Il nécessitel’ouverture denouvelles voies de circulation pour
relier la ville au reste des territoires conquis et exploitables. Le trafic
ferroviaire est créé entre Dakar et Saint-Louis (264 km de chemin de
fer) et inauguré en 1885. Très vite,l’Île de Ndar devient le centre
urbain d’un territoire qui dépasse largement les frontières de la ville.
Un statut qu’ellegardera jusqu’au transfert de la capitale à Dakar en
1958. Cependant,l’organisation interne de son espace est soumise à
une spécialisation de type «zoning ».Trois espaces différents se
dégagent : le Haut-Nord de l’Île, le Nord-Centre et leSud de l’Île.

2

1

La colonisation, qui affirme la très longue occupation
européenne, a déclenché le processus urbain au sein duquel la ville de
Saint-Louis s’est construite. Celui-ci s’est articulé, au fil du temps, en
fonction des politiques urbaines et des acteurs intervenants :
- lapolitique urbaine coloniale française ;
- lapolitique urbaine étatique avec la concentration des pouvoirs de
décision, intervenue au lendemain des indépendances ;
- la politique urbaine locale, stimulée par les politiques de
décentralisation et de déconcentration des pouvoirs de décision,
mais aussi par la globalisation du marché économique avec la
participation de plus en plus effective des acteurs locaux.

1.1. Centralitéendogène (urbaine)de l’et le pouvoirÎle de Ndar
colonial

1.1.1. Notionde centralité

Dans ledictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement,
P. Merlin et F. Choay (2000) définissent la centralité comme «l’action
d’un élément central sur sa périphérie». Elle dépend du pouvoir
d’attraction ou dediffusion de cet élément qui repose à la fois sur
4
l’efficacité du pôle central et sur son accessibilité; l’accessibilité étant
5
une condition majeure. Selon la loi de Reilly, reposant sur la
conclusion des recherches empiriques, sur les zones d’attractions
commerciales des villes, la centralité peut être unique–agglomération
ípolynucléaire ou–conurbationí. Elle varie en fonction des
changements techniques, économiques ou politiques et peut être dirigée
par une politique volontaire d’aménagement du territoire ou non.
Frédéric Teulon, l’évoque dans un sens très large commeétant «la
propriété de ce qui est au centre ou un centre»,à l’exemple des zones
d’influence urbaine. Pour P. Georges et F. Verger (2009, p. 65), «elle
s’applique aux noyaux d’affaires et d’intervention économique majeure
qualifiés de centres, exerçant leur influence sur un environnement plus
ou moins étendu, désignés par le terme de périphérie: application à
différentes échelles». H. Lefebvre (1972, p. 238) définit la centralité en

4
L’élément peut être un centre urbain, un équipement polarisantplus spécialisé.
5
La loi de Reilly fait ressortir un facteur clé justifiant la cohérence et la pertinence
des aires d’influence,mais aussi l’attraction des pôles centraux et commerciaux.
22

cristallisant deux approches qu’il considère comme indissociables:
l’urbain et le social. Selon lui, la centralité est «une forme, celle du
rassemblement, de la rencontre, de la simultanéité. De quoi? De tout
ce qui peut se réunir, se rencontrer, se rassembler. La forme vide peut
et doit se remplir. Aussi, chaque époque, chaque période, chaque mode
de production a-t-il suscité (produit) sa centralité propre: centre
politique, commercial, religieux etc. Actuellement, la centralisation se
veut totale. Elle concentre les richesses, le pouvoir, les moyens de la
puissance, l’information, la connaissance, la"culture" etc. Bref: tout.
Pourtant, les centralités ont toujours péri et disparu, soit par excès,
autrement dit par "saturation", soit par défaut, par incapacité
d’appeler tel"événement", soit enfin par assaut des exclus, rejetés vers
6
les périphéries. Tel de ces processus n’empêche pas tel autre». Cette
dernière approched’Henri Lefebvrerésume la dynamique de la
centralité, telle qu’elle évolue dans les grandes villes africaines,
notamment celles du Sénégal. Elle montre de surcroît la complexité qui
entoure cette notion. Explicitement, on peut déceler plusieurs
expressions de la centralité :
- lacentralité «exogène», qui est liée au rôle que jouent certaines
villes dans les relations suprarégionales ;
- lacentralité «endogène», liée aux systèmes de relations que noue
un centre urbain avec sa zoned’influence;
- la centralité «d’agglomération» ou «interne», regroupant
l’ensemble des fonctions liées à la concentration surde la place
population urbaine ;
- lacentralité «radio-concentrique», liée à la concentration sur un
lieu de tous les secteurs d’activités;
- la centralité «commerciale», liée à l’attractivité du pôle
commercial ;
- lacentralité «urbaine», liée au pouvoir d’attraction d’un pôle
urbain. Celui-ci pouvant être économique, commercial, culturel,
administratif, financier, technologique, politique ;
- lacentralité «administrative», liée à la concentration sur un lieu
des services administratifs.


6
HenriLefebvre, Espace et politique, janvier 1972, extrait du symposium du

Museum of modern Art à New York, p. 238.
23

A Saint-Louis, comme partout ailleurs en Afrique, la centralité
urbaine est généralement synonyme du centre-ville. C’est lephénomène
de la concentration des activités administratives, économiques et
commerciales au niveau du centre urbain qui le fait systématiquement
centre économique, commercial, administratif et politique. Cette
concentration des activités dans un seul espace urbain engendre un
déséquilibre entre celui-ci et le reste de la ville, entre le centre urbain et
sa périphérie.

1.1.2. Unecentralité urbaine
par le pouvoir colonial

radio-concentrique

façonnée

L’organisation spatiale et économique de l’Île de Ndar a scindé
l’espace en différentes parties, ayant chacune un rôle bien spécifique
dans le développement et la gestion urbaine. Si le Sud de l’Île est plutôt
orienté vers l’habitat, le Nord est destiné aux activités économiques,
tandis que le Nord-Centre est spécialisé dans les activités à vocation
administrative et commerciale. La centralité urbaine de la ville de
Saint-Louis s’est construite tout au début sur l’Île, le long du fleuve, sur
le quai Roume et autour de la Gouvernanceoù s’effectuaient les
principales activités économiques, notamment commerçantes. Les rues
et le quai étaient bordés de maisons de commerce, de magasins de traite
et de maisons bordelaises, tenus le plus souvent par de jeunes
entrepreneurs français, venus faire fortune dans le commerce de la
gomme arabique, de l’or et de l’arachide. Dans ces espaces, bien
aménagés et fréquentés, se sont formés les premiers maillons de la
centralité. Une centralité occupée et contrôléepar l’administration
coloniale qui exerçait sur ces lieux stratégiques son droit de veto.
«C’est le"Gouvernement" avec à soncentre l’Hôtel du Gouverneur
devant lequel s’ouvre à l’Ouest la place Faidherbe encadrée par deux
puissantes casernes à arcades. Nous sommes là dans le centre-ville où
sont rassemblés les bureaux, les maisons de commerce, les pharmacies,
les hôtels, le palais de justice, le lycéeet l’église style restauration.De
part et d’autres du"Gouvernement" deux quartiers, "le Sud" et "le
Nord"s’ordonnent selon un planen damier dont la rigueur ne laisse
rien au hasard» (C. Camara, 1968, p. 17).

2

4

Parallèlement à l’expansion de la colonisation et à l’urbanisation
de la ville, le centre des affaires se développe progressivement au
nord, le long des grands axes de circulation et aux alentours des
édifices administratifs (Gouvernance, palais de justice, Hôtel de
ville...). On constate alors un décalage progressif de la centralité
urbainevers l’intérieur de l’Île. Elle se dessine alors le long des quais
Roume, de la rue Blaise Diagne, et de la rue André Lebon, actuelle rue
Khalifa Ababacar Sy, où on retrouve 80% des commerçants
européens. Cependant, les rues Brière, de Lisle et de France étaient
moins commerçantes. Dans cette partie de l’Île, on rencontrait les
boutiques et les infrastructures les plus importantes, les plus célèbres,
toutes tenues par de puissants commerçants ou par des sociétés
françaises.A l’exception de la société Buhan et Teiseire localisées au
sud, on pouvait voir l’alignementdes plus grandes sociétés
internationales de la place,à l’exemple deMaurel et Prom, Devése,
Chaumet, Petersen, Peyrissac, Lacost et compagnies, mais également,
la C.F.A.O (compagnie française de l’Afrique occidentale), NOSOCO
(nouvelle société commerciale), SCOA (société commerciale de
l’Ouest africaine), et plus tard Printania et Afridex (société africaine
7
d’importation et d’exploitation). Cetteoccupation des espaces
centraux par des sociétés françaises n’étaitquele résultat d’une
ségrégation soutenue par le colonisateur. Au nom du principe des
terres vacantes et sans maître, la colonie exerce son droit de veto sur le
foncier, et prend possession des terres qui l’intéressent, réduisant de la
même occasion toutes chances aux populations autochtones de
s’installer sur les lieux de prédilection de la ville.La « transposition »
du droit foncier français, en Afrique, a totalement écarté les
8
autochtones du centre-ville.Les réglementations foncières appliquées

7
Voir C. Camara, 1968, Ibid.
8
Dès la conquête du Sénégal, l’Etat français s’octroyait le droit éminent de propriété
sur les terres en s’érigeant en héritier des « Lamanes » et autres rois. Il s’octroyait, en
effet, le droit de concéder des terres aux colons. En prolongement de sa politique
assimilationiste, l’Etat français introduisit, par un arrêté en date de 5 Novembre 1830
le code civil, étendant par ce biais le droit de propriété individuelle au Sénégal.
Plusieurs textes réglementaires furent adoptés :
- le décret du 20 Juillet 1900, suivi du décret du 23 Octobre 1904 portant organisation
du domaine en AOF, abrogé et remplacé par le décret du 15 Novembre 1935 ;
-les arrêtés généraux 723/AD du 16 Mars 1937, fixant les conditions d’aliénation,
d’amodiation et d’exploitation des terres domaniales ainsi que leur affectation aux 57
services publics. (Ministère de l’habitat et de la construction comitenational habitat

2

5

dans les quatre communes du Sénégalí Gorée,Dakar, Rufisque,
Saint-Louisíétaient souvent très contraignantes pour les populations
locales. En revanche, elles permettaient de mieux contrôler les
transactions et d’officialiser les possessionsdes Occidentaux,
notamment celles des commerçants, entrepreneurs et sociétés français.
Comme le dit A. Diop, «l’accaparement des instruments de
domination, d’exploitation du contrôle de la centralité par les
Européens puis par leurs intermédiaires libano-syriens s’est effectué
progressivement au même moment que s’est intensifié le processus
d’exclusion et d’infériorisation des autochtones. La zone de
domination par excellence est le centre dont les instruments spatiaux
ont été mis en place par le système colonial» (A. Diop, 2010, p. 178).

La sédentarisation européenne dans les centres urbains des
quatre communes a quelque peu stimulé un nouveau commerce local,
spécialisé dans la satisfaction des besoins immédiats. Ce type de
commerce, moins important que le premier, est occupé en grande
partie par les Libano-Syriens et les Marocains qui se limitent au début
dans le commerce de produits de première nécessité. Comme le
souligne C. Camara, ce «»commerce de proximiténe pouvait en
aucun cas inquiéter la concurrence européenne. Il n’a pas tant
bouleversé l’organisation spatiale de l’Île qui répondait à un ordre
bien spécifique, celui de l’origine et de l’appartenance sociale. «Sans
qu’il soit rigoureux, un certain ordrespatial s’observe dans
l’implantation des boutiques en relation avec l’origine des
commerçants :le commerce européen est en général installé au port
et au centre-ville ; viennent respectivement, en allant vers le Nord, les
Marocains, les Libanais puis les Maures» (C. Camara, op.cit., p.149).

Les choix politiques et urbains du colonisateur ont façonné la
première centralité endogène de la ville de Saint-Louis. Comme dans
les premières villes nées à cette époque, la vocation assignée aux
espaces centraux, économiques et commerciaux répondait à des besoins
mercantilistes et de conquête. «Pour Faidherbe, Saint-Louis, placée au
centre de la conquête coloniale, devait jouer un rôle de premier plan
dans l’expansion des idées françaises. La ville devait, par son charme,

II du Sénégal, PNUEH,étude sur la sécurité de l’occupation foncière et
immobilière et la bonne gouvernance rapportfinal, avril 2004, 115 p.
http://www.unhabitat.org/downloads/docs/2518_64090_rapport_diagnostic_final.

2

6

être le symbole de la civilisation face à la "barbarie"de l’Afrique»
(Ibid., p. 54).C’est pour cela queson évolution sera fortement assujettie
aux perturbations intervenues dans ces domaines. En effet, la centralité
s’est forgée à partir de la superposition de plusieurs pouvoirs politiques,
économiques et socioculturels se renforçant mutuellement et résultant
de la combinaison de plusieurs variables significatives : infrastructures
de base, équipements politiques et administratifs, commerciaux
(A. Diop, op.cit., p. 178).

Figure 1 : Répartition des acteurs et identité de la centralité endogène
de l’Ile à l’époque coloniale
A-Quartier Nord de l’Ile

2

8

B-Quartier Sud de l’Ile

Source : C. Camara, 1968.

2

9

1.1.3. Dégradationdu système économique colonial

Après les heures de gloire du système économique colonial
(1902-1930), celui-ci se dégrade progressivement avec les
bouleversements politiques intervenus au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale. Les politiques d’humanisation et d’instruction des
années 1950 ont provoqué une prise de conscience des Africains quant
à la participation économique, sociale et administrative au
développement de leur territoire. La reconnaissance et l’intégration des
premières élites africaines dans l’administration coloniale vont
totalement bouleverser l’orientation économique coloniale. Les
premières conséquences urbaines apparaissent avec la création de
9
« communesmixtes »édictées entre 1920 et 1930. Les besoins des
populations locales étant de plus en plus exigeants, le marché local
prend progressivement de l’ascendant sur le commerce mercantile
colonial. Les commerces occidentaux n’étant pas destinés à ce type de
marché, il s’ensuit une dégradation systématique des édifices
commerciaux occidentaux dans le Nord-Centre de l’Île, et une prise de
relais progressive des Libano-Syriens, des Marocains et des Maures.

A partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, s’amorce une
transition dans l’occupation des espaces centraux, économiques et
commerciaux, qui va durer jusque dans les années 1965. Celle-ci
s’accélère en1960, avec la fin de la colonisation et le début des
indépendances. A Saint-Louis, elle coïncide avec la perte de sa fonction
de capitalede l’AOF (Afrique occidentale française) et de la Mauritanie
(1957-1958). Le départ et/ou le licenciement des fonctionnaires et des
Français ou Européens(plus de 52% de l’effectif total), qui jusque-là
étaient les principaux clients des commerçants occidentaux, sonnent la
fin de l’hégémonie française ou occidentale dans l’occupation des
espaces centraux. Dans une telle conjoncture politique, administrative et
économique de décolonisation, la «NOSOCOet la SCOA ferment,
tandis que la CFAO réduit considérablement son activité dans la région
du fleuve. Les maisons bordelaises suivent leur exemple. Elles vendent
leurs «factories »aux anciens gérants ou les transforment en

9
Lacommune mixte est un centre urbain, dont le développement a justifié la
constitution en un organisme propre, doté de la personnalité civile. La direction de
l’autorité supérieure, représentée par un administrateur-maire nommé, se combine
dans la gestion des affaires avec les délibérations d’une commission municipale
mixte constituée d’Occidentaux et d’autochtones.
30