A l'heure du coup d'Etat

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Français
183 pages
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Dans nos démocraties tempérées, le coup d'Etat est passé de mode : pourtant, c'est en France avec le 18 Brumaire qu'est née l'expression "coup d'Etat", d'usage plus courant aujourd'hui que le "Putsch" allemand ou le "pronunciamiento" espagnol. Des historiens européens analysent ici plusieurs coups d'Etats, réussis ou inaboutis, apportant un éclairage singulier sur le dossier consacré à "l'heure du coup d'Etat".

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Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 251
EAN13 9782296689985
Langue Français

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Àl’heure ducoupd’État©L'HARMATTAN,2009
5-7,ruedel'École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-10690-1
EAN: 978229609106901Parlement [s ]
Revued’histoirepolitique
RevuepubliéeparleComité d’histoireparlementaireetpolitique
et lesÉditionsPepper/L’Harmattantrois foisparan.
Créée en 2003 sous le titre Parlement(s), Histoire et politique,la revuea
changé de sous-titreen 2007 pour affirmersa vocationà couvrirtous
les domaines de l’ histoirepolitique, sous la plume de chercheurs
confirmés et de jeunes doctorants.Chaquenuméroest constituéde
trois moments:lapartie [Recherche] regroupe des articles inédits
soumis à uncomitédelecture, la partie [Sources]est le lieu de
publicationde sources orales ou écrites éclairant ledossierthématique,
la séquence [Lectures]présenteles comptes-rendusd’ouvrages.
Revue soutenueparlelaboratoireSavours(universitéd'Orléans)
Retrouvez la listedes numéros parus,à paraître, la procédurede soumissio n
d’articles et lesconditionsd’abonnementen finde volume.
La présentationdétailléedes normeséditoriales et lessommairesde tous les
volumessont disponiblessur lapage Parlement(s)dusiteduCHPP :
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Les articlessonten venteà l’unité surla plate-formeCair n
(accès gratuit aux sources et auxcompte-rendus,gratuitéintégrale
aprèstrois annéesrévolues): www.cairn.info
ÉditionsPepper–L’Harmattan
Encouverture: « Democratic honor»,estampedeJamesGillray,mai1800, sous-titrée
« Buonaparteoverturns the French Republic which hademployed himand intrustedhim with thechief
command»(Muséede l’Armée,Paris;©PhotoRMN–Muséedel’Armée).
Cf.laprésentationdecedocumentpp.101-102.Comitéderédaction
Directeurdelarédaction-JeanGarrigues
Rédactrice en chef-NoëllineCastagne z
Rédacteurenchefadjoint-AlexandreBorrell
Secrétairederédaction-AlexandreNiess
Éric Anceau,Marie Aynié, Frédéric Attal,WalterBadier,ChristopheBellon,
Noëlle Dauphin,Frédéric Fogacci,SabineJansen,Anne-LaureOllivier,
RenaudTauzin,OlivierTort,LudivineVanthournout.
Le comitédelecture est constituédu comitéderédaction,
élargiàl’occasionà desmembresdu comitéscientifique.
Comitéscientifique
Sylvie Aprile, Jean-JacquesBecker,Bruno Benoît,MathiasBernard,
Serge Berstein, FabienneBock,Jacques-OlivierBoudon,
Philippe Boutry,CatherineBrice, PatrickCabanel,Jean-ClaudeCaron,
DominiqueChagnollaud, Jean-PierreChaline,Olivier Chaline, OlivierDard,
AlainDelcamp,Olivier Forcade,JeanElGammal, BernardGaudillère,
JérômeGrévy,Sylvie Guillaume,Jean-MarcGuislin,Jean-NoëlJeanneney,
BertrandJoly,BernardLachaise,MarcLazar,Gilles Le Béguec,
Jean-PierreMachelon,ChristineManigand, DidierMaus,Jean-Marie Mayeur,
PascalPerrineau,GillesRichard, Jean-PierreRioux,NicolasRoussellier,
Jean Ruhlmann,RalphSchor,Jean-FrançoisSirinelli,MauriceVaïsse,
Jean Vavasseur-Desperriers,Éric Vial, Jean Vigreux,Olivier Wieviorka,
Michel Winock.
Correspondantsétrangers
JosebaAguirreazkuenaga(Bilbao), MarcAngenot (Montréal),
Constantin Buse(Bucarest), MariaSofiaCorciulo(Rome),
SandroGuerrieri(Rome), Sudhir Hazareesingh (Oxford),
Rainer Hudemann (Sarrebruck), Peter McPhee (Melbourne),
HorstMöller (Munich), PhilipNord(Princeton),
GaetanoQuagliarello (Rome),JohnRogister (Durham),
Maurizio Ridolfi(Viterbe), PaulSeaward(Londres), PaulSmith(Nottingham),
HenkTe Velde(Leiden),RobertTombs (Cambridge)
Directeurdelapublication-DenisPryen
Développement-Sonny Perseil
Maquette-Colin PénetÀl’heure ducoupd’État
ÉditorialparJean Garrigues 6
[Recherche ] 8
Jacques-OlivierBoudonLucienBonaparte
et lecoupd’ÉtatdeBrumaire 10
ÉricAnceauLecoupd’Étatdu2décembre1851
oulachroniquededeuxmortsannoncéesetl’avènement
24d’ungrandprincipe
Jean Garrigues LeGénéral Boulanger ou le fantasme
43ducoupd’État
HorstMöllerLamarche sur la Feldherrnhalle en 1923 49
Alessandro Giacone Le«PlanSolo»:anatomie d’u n
coupd’État 67
87MatthieuTrouvéLaculturedupr onunciamentoenEspagne
[Sources ] 100
Democratic Honor, un regard ironique sur le 18Brumaire,
102gravuredecouverture,commentéepar Pascal Dupuy
Trois pronunciamentos en Espagne(1820-1830),
104présentéspar Matthieu Trouvé
UnejustificationducoupdeforcedeDéroulède
108du23février 1899, présentéeparMarieAynié
Déclarationdu gouvernementallemand au lendemai n
de la tentativeduputsch delaBrasserie(1923), présentée
par AlexandreNiess 113
[Varia ] 118
ÉricNadaud Élie Bloncourt(1896-1978), une figure
120dusocialisme de gauche unitaire
StéphaneFrançoisLa Nouvelle Droiteetl’écologie:
132une écologie néopaïenne ?
ThierryBarboniDosàdos:l’impossiblecoopérationentre
144leparti socialisteetsongroupeàl’Assembléenationale
[Lectures ] 158
[Résumés/Abstracts ] 171Éditorial
Dansnosdémocratiestempérées,lecoupd’Étatestpresquepassé
de mode. Ce sont désormais les jeunes démocraties africaines,
américaines ou asiatiquesqui sontrégulièrement confrontées àces
pratiques,avec lesravagesquel’on sait.Mais n’oublions pasque
l’expression« coupd’État»est néeenFrance avec le 18 Brumaireet
qu’elle fait désormaisréférence da nstoutes les langues, sous tous les
continents,plus encore quele« putsch» suisseallemand ou le
« pronunciamento»espagnol.C’est donc unobjet de notrehistoire
européenne quimérite toutenotreattention, car il révèlelafragilitéde
nossystèmes démocratiques,laface obscuredenos équilibres
politiques et institutionnels.
C’est pourquoi,à l’instar de KarlMarx,historiendu 18 Brumaire,
ou de Curzio Malaparte, quipubliait en 1931 unessai sur La Technique
du coupd’État,plusieursspécialistes nous donnent des points de vue
éclairéssur ce «moment»politiqueaux multiples
facettes.JacquesOlivier Boudon(Paris IV) revientsur le 18 Brumaire, dont il est l’u n
des historiensreconnus,en soulignant le rôledeLucien Bonaparte,
dont les manœuvres et les discours comptèrent au moins autantquele
prestigede son frèreNapoléon. Éric Anceau (Paris IV), historiendu
Second Empire, rappelleà quel point le2 décembreest unévénement
Janus,légitimeà l’époquepour la majeurepartie des Français mais
fondateur d’une légendenoiredans la tradition républicaine.Jea n
Garrigues(Orléans), spécialistedelaTroisième République, montre que
le fantasme du coupd’État
boulangistealimenteaussibienlacontrepropagande républicaine quelanostalgiedes droites antinationalistes de
l’entre-deux-guerres.L’historienallemand Horst Möller (Munich),
spécialistedelaRépubliquedeWeimar,analyseendétaillesréférents,
les motivations et les circonstances du fameux putsch de la brasserie,
quimarqueen1923 l’émergencedeHitlersur la scènepolitique
allemande. L’historienitalienAlessandroGiacone (Grenoble)dévoile
unpan méconnude l’histoireitalienne récente,«leplanSolo»,ourdien
1964par le président de la RépubliqueAntonioSegni afin de préparer
une sortedeputsch préventif contre unéventuel danger de révolutio n
communiste. EnfinMatthieu Trouvé(IEPBordeaux)nous offre une
lumineuse synthèse sur laculturedupronunciamentocomme révélateur
de la fragilitéduprocessus démocratiqueespagnol.
Àcedossier européen s’ajoutenttrois « varia»consacrés àla
France:Éric Nadaud (Orléans) racontel’itinérairedu députéaveugle
6 Parlement [s]Élie Bloncourt,militant dusocialisme unitairedepuis
l’entre-deuxeguerres jusqu’àlaV République; Stéphane François (CNRS/EPHE)
s’intéresseà«l’écologienéopaïenne»delaNouvelle Droitefrançaise ;
enfin, Thierry Barboni (Paris I) s’interroge sur l’impossible coopératio n
entreleparti socialisteetson groupe parlementaire sous les présidences
de FrançoisMitterrand.
JeanGarrigues,
professeuràl’universitéd’Orléans,
présidentduCHPP
Parlement [s] 7[Recherche]Jacques-OlivierBoudonLucienBonaparte
et lecoupd’ÉtatdeBrumaire 10
ÉricAnceauLecoupd’Étatdu2décembre1851
oulachroniquededeuxmortsannoncéesetl’avènement
24d’ungrandprincipe
Jean Garrigues LeGénéral Boulanger ou le fantasme du
43coupd’État
49HorstMöllerLamarche sur la Feldherrnhalle en1923
Alessandro GiaconeLe«PlanSolo»:anatomied’u n
67coupd’État
MatthieuTrouvéLa culturedupronunciament o
87en Espagne
Parlement [s] 9LucienBonaparteet le
coup d’ÉtatdeBrumaire
Jacques-OlivierBoudon
Professeuràl’UniversitéParis Sorbonne–Paris IV
eDirecteurduCentrede recherchesenhistoireduXIX siècle(EA 3550)
jacques-Olivier.Boudonarobaseparis-sorbonne.fr
«Le18Brumairenefut connuquedelacent millième partie de la
France!Les artisans,les bourgeois,les campagnardsse soucient peu de
quiles gouverne; ilsveulent durepos,peu d’impôts,dela sûreté; c’est
1là ce quiles occupe; le resteest ignoréd’eux ou bientôt oublié ».C’est
par ces mots adressés à sa sœur Élisa queLucien Bonaparte
commémoreà safaçon l’anniversairedu coupd’État de Brumaire
survenuunanplus tôtetdont ilfut l’undesacteursmajeurs.Ilfait alors
haltedans l’Orléanais,en route vers l’Espagne, et peut mesurer le
chemin parcouru depuisunan. Certes,ilconservelaconfiancedu
Premier consul qui vient de le nommer ambassadeuràMadrid,mais
cettefonctionest très en deçà des espoirs qu’il nourrissait au moment
1
ArchivesNationales (AN),400AP 19, Lucien Bonaparteà Élisa,18 Brumairea n9.
10 Parlement [s][Recherche ]
où Napoléon prit le pouvoir.Le rôledeLucien au cours des journées
de Brumairea prêtéà débat.Lucien lui-même s’est attribué une part
2importantedans l’action qui sejouealors.ThéodoreIung est plus
réservé; il considère que Luciena réécrit sessouvenirs en 1834afi n
d’apparaîtrecomme un recours possible au début de la Monarchie de
3Juillet alors quele roi de Rome vient de mourir , mais il faut en même
tempsremarquerque sessouvenirs n’ont étépubliés qu’aprèssamort,
4en 1845.Lucien avait,eneffet,commencéà publierses mémoires, à
5Londres d’abord où il vit alors en exil, puisàParis.Mais il renonceà
aller au-delàde ses années de jeunesseet ne souhaitepas de son vivant
revenirsur la questiondeBrumaire.C’est pourtant unmoment décisif
danssacarrièreetsurtout dans la relation qu’il entretie nt ensuiteavec
son frère.
Lucien et la préparation du coup d’État
Lucien Bonaparte, députédu Liamonedepuis 1798, s’est rapproché
de Sieyès peu après l’entrée de ce dernier au Directoire, en mai1798,
alors qu’il faisait auparavant figuredejacobin. Il partage ses idées de
réforme de l’État et participeaux réunionsquiconduisent àla
6préparationd’uncoupdeforce parlementaire.Les espoirs placés dans
le général Joubert ayant étéanéantisàla suitede samortàNovile
15 août 1799, Lucien secharge de sonder le général Jourdan, député au
2 Le manuscrit de ses mémoires est conservéaux Archives du Ministèredes Affaires
Étrangères, série MémoiresetDocuments,fonds Bonaparte, 1814et 1815.
3 ThéodoreIung, Lucien Bonaparteet sesmémoires1775-1840,d’après les papiersdéposés a u
Archives étrangères et d’autresdocumentsinédits,Paris,Charpentier,1882,3tomes, t.1,
518p.
4 RévolutiondeBrumaire ou Relationdes principaux événementsdes journées des18et 19
Brumaire,par Lucien Bonaparte, princede Canino, suivie d’une noticenécrologiquede
ce Prince et d’une Odeintituléel’Amérique, extraitedurecueilde ses Poésies
posthumes,Paris,Charpentier,1845, 296 p.. On peut liredans l’avant-propos:« La
relationdela révolutiondu 18 Brumaire, quenous publions,est extraitedelapartie
encoreinéditedes Mémoires de Lucien Bonaparte, prince de Canino, dontun seul
volumeaparuàLondres,en1836.»
5Lucien BonaparteécritalorsàLadvocat pressentipour êtrel’éditeur en Francede ses
mémoires:« Des circonstances nouvelles m’ont engagéàcéder en toutepropriétéle
manuscrit de mes mémoiresàmon traducteur anglais Miss Anna Maria Gordon. Elle
s’est entendueavec M. Bentley pour sa traductionet c’est avec elle que vous devez
conclurepour l’original.Jenedoutepasque vous ne soyez parfaitement d’accord. Je
ne me suisréservé qu’uncertainnombredecopies en français et en anglais pour
distribuerà quelques amis»(Lucien au libraireLadvocat,Londres, 25mars 1836,AN,
103AP 12 (Papiers de Lucien Bonaparte).
6 PaulBastid, Sieyès et sa pensée,Paris,nlle éd,1970, 662 p. et Jean-Denis Bredin, Sieyès,
la clédelaRévolutionfrançaise,Paris,1988, 612 p.
Parlement [s] 11[Recherche ]
Conseildes Cinq Cents.Il réfléchit aussià la réforme constitutionnelle
discutée dans l’entouragedeSieyès.Dansunmémoiredatédu
14 septembre1799, il seprononceclairement pour une divisiondes
pouvoirs.«Sans la divisiondeces pouvoirs,écrit-il, il n’yapoi nt de
libertépolitique. Leur réunion constitueledespotisme». Et il engage
une comparaison entrele règne de Louis XIVet le gouvernement de la
Convention, considérantquelepremier fut moins des potiquecar il
avait faceàlui une série de barrières constituées par les parlements,le
clergé,les États.Puis,pour parvenirà unéquilibreentreces pouvoirs,
Lucien reprend l’idée d’une divisiondu pouvoir législatif,etsuggèrela
formationdedeux assemblées,partant du principe quela populatio n
françaiseprésentedeux visages:« Toute société se composed’individus
propriétaires et d’autresquinele sont pas», préciseLucien quiyvoit
les origines de deux volontés opposées,lemouvement d’uncôté, la
stabilitédel’autre, les propriétairessouhaitant laconservationde leurs
acquis et donc la stabilité, les nonpropriétaires étant favorables au
changement.Partant decetteanalyse, Lucien suggèredeconserver deux
chambres,l’une quiincarnerait la stabilitéetserait composée de
membres inamovibles,l’autre représentant le mouvement et étant
forméeà la suited’élections fréquentes.Lachambrebasseaurait
vocationà faireles lois,la secondechambrepouvant les accepter ou les
rejeter.Ce schéma sedistinguedes assemblées du Directoiredans la
mesureoù le Conseildes Anciens était égalementélu,mais en revanche,
il reprend l’idée d’élections organiséesselon une fréquence rapide. Le
modèledelachambrehaute s’inspireenfait de la Chambredes Lords
anglaise. Quant au modede scrutin,Lucien soulignel’importance que
tous les citoyens participent au processus électoral,endésignant dans
des assemblées primaires les fonctionnaires de sacommune,ce quilui
paraît logiquedans lamesureoùtout lemonde seconnaît.En revanche,
pour les hautes fonctions,il suggère un suffrageindirectquipermetteà
tous, sans conditiondecens,d’exercer leurs droits.Les plans de Lucien
diffèrentquelquepeu de ceux de Sieyès,mais l’essentieldemeurela
volontéde renforcer l’exécutif tout en conservantune primautéau
7pouvoir législatif .
Resteà organiser le changement de régime, ce queles conspirateurs
envisagent de faireenprocédant à un transfert des assemblées hors de
Paris,lebut étant d’assurerune certaine protectionaux députés en les
mettantàl’abridesréactions du peupleparisien. Sieyès etses amis
saventqueleConseildes Anciens leur est acquis,maisquela résistance
7 Sur les projets de Sieyès,outrePaulBastid, op. cit., voir aussiAndrei Tyrsenko,
«Sieyès et Brumaire.Àpropos des idées constitutionnelles de Sieyès en l’anVIII »,
Revuedel’Institut Napoléon,n°190, 2005, pp. 21-37.
12 Parlement [s][Recherche ]
seraplus forteau Cinq Cent,ce quipoussecertainsà suggérerqueles
députés les plus hostiles au projet ne soient pastenus informés du
changement de lieu de réunion.Enoptant pour ce changement de
résidence, les co nspirateurs manifestaient leur intentionde transgresser
le moins possible la constitution, cettedispositionétant prévueà
l’article 102.« Unefois hors de Paris, raconteLucien dansses
Mémoires,leconseildes Anciens devait adopter lesréformes de Sieyès
et proposer au conseildes Cinq Ce nts de soumettrecesréformesàla
votationdu peuple. Les principaux changements étaient la créationde
trois consuls élus pour dix ans,celle d’un sénat nomméà vie,et
8l’établissement du suffrage universelà plusieurs degrés ».Dans cette
formulation, Lucien reprend très exactement les points avancés dans
sonmémorandumde septembre, quine serapas exactementsuivi.
Toutefoisrienn’est alors assuré. «Cette situationn’était pas
rassurante; etvers le milieu de vendémiaire[soit début octobre], Sieyès
paraissait fort abattu.Les petits comités devenaient moins nombreux :
on pouvait déjà remarquer les premiers symptômes dansquelques
esprits ». Sur ces entrefaites,Napoléondébarqueà Golfe Juan le
9octobre. L’unde ses premiers gestes est de se rendreauprès du frère
9de Sieyès,à Fréjus, ville dont est originairelafamille du directeur.La
réactiondeLucien,à l’annoncede l’arrivée de Napoléon,nedéborde
pas d’enthousiasme,du moinssil’on en croitsessouvenirs rédigés
après coup: «J’avoue quejenefus pas moi-mêmeexempt
d’inquiétudes; mais ces inquiétudes chez moi n’étaient passpontanées;
ellestenaient plutôt aux craintes de mes amis.Presque toujours éloigné
de monfrèrepar les événements,jeleconnaissais peu.Quoiqu’il n’eut
que six ans de plus quemoi,iln’y avait jamais eu entrenous d’intimité
d’enfancenidejeunesse, parce que nous avions presque toujours été
séparés.Cetteintimité, quej’ai souventregrettée,fut réservée tout
10entièreà notrefrèreJoseph» .Ilest fort probable queces derniers
mots sont largement inspirés par lesrelatio ns conflictuelles entretenues
par les deux frèresàpartir de1804.
Néanmoins Lucien comprend vitel’intérêtquepeut représenterson
frèrepour la réussitedu complot mis au point par Sieyès.Ille tient
informé desprojets dudirecteur,puisorganisechez luilepremiertêteà
ertêteentreles deux hommes,le1 novembre, tout en sachant les
sentiments ambigus entretenuspar Sieyèsàl’égard de Napoléon.«Dans
8Lucien Bonaparte, RévolutiondeBrumaire,op.cit.,p. 15.
9 Jacques-Olivier Boudon,«Bonaparteet Fréjus:le retour d’Égypte»,dans
JacquesOlivier Boudonet Antoine Champeaux (dir.), Les troupesdelamarineet les colonies sousle
PremierEmpire,Panazol,Lavauzelle, 2005, 274p.,pp.91-100.
10Lucien Bonaparte, RévolutiondeBrumaire,op.cit.,p. 29.
Parlement [s] 13[Recherche ]
unjour de détresse, Sieyès avaitregrettél’absence de Bonaparteet
s’était écrié: “Ah!pourquoi votrefrèren’est-ilpas ici ?” Mais il n’avait
pas assez prévu l’ivressenationale qui signala ce miraculeux retour…
Dès le premier moment,l’hommed’État ne sefit pas d’illusion… Les
destinées de la patrie ne dépendaient plus de nos projets de réforme,
elles dépendaientuniquement de celui que trentemillions d’hommes
accueillaient comme leur sauveur. “Vous allez,m’avait dit Sieyès,à la
rencontrede votre frère; personne mieux que vous ne peut lui
apprendrenos projets.C’estàluimaintenant de semettreà notre tête
et à sauver la républiqueduréveildes Jacobins.”»Sieyès adonc
compris,dès la mi-octobre, quelegénéral Bonaparte est le seulà
pouvoirservir de bras arméàlac onspiration. Il charge Lucien de tenir
son frèreinformé des préparatifs du complot.Napoléon segarde
pourtant de précipiter la première rencontre, du moins en têteà tête.
Ellealieufinalement,à l’initiativedeLucien, qui réunit chez lui les deux
hommes.
Dans l’intervalle,Lucienaétéélu président du Conseildes Cinq
Cents,le 23 octobre, renforçant ainsilepartidesrévisionnistes, tandis
qu’étaient désignés cinq inspecteurs de la salle,assurant la policede
l’assemblée; ilssonttous les cinq favorables aux idéesréformistes.
CetteélectiondeLucien manifestait aussi que, même aux Cinq Cents,
lesjacobins étaient minoritaires,ce qui représentaitunencouragement à
poursuivrelecomplot.Cetteélectionnepeut cependantsecomprendre
en dehors du contexteduretour de NapoléonàParis huit jours plus
tôt.Mais Lucien montreaussi qu’ilaacquisune réelle influence ausei n
desCinqCents.IlapporteàNapoléon sa science del’intrigueet l’assure
aussidusoutiendel’exécutif au Conseildes Cinq Cents,ce qui s’avére
décisif aumoment desjournéesdeBrumaire.
Au début du mois de novembre, les intentions de Napoléon sont
nettement arrêtées.Lors de sapremière rencontreavec Sieyès,ila
même imposé quelques modifications au plan initial. Alors queSieyès
souhaitait proposerune nouvelle constitutionau peuple,Bonaparte
rétorque qu’ilfaut d’abordmettreenplace ungouvernement provisoire,
tandisqu’une commissionlégislative serait chargéedepréparerune
«constitution raisonnable» et de la proposer à« la votationdu
peuple»:car,préciseBonaparte:«jene voudrai jamaisrien quine soit
librement discutéet approuvéparune votation universelle bien
11constatée » .Cet attachementàlanotionde souverainetépopulaire sur
laquelle reposent les bases de la Révolutionfrançaisepeut apparaître
comme un subterfuge pour déjouer les plans de Sieyès; il est aussi u n
gage donné aux jacobins dont Bonapartenenégligepas l’influence dans
11Lucien Bonaparte, RévolutiondeBrumaire,op.cit.,p. 60.
14 Parlement [s][Recherche ]
le pays.Mais le général n’oublie pas non plus ses ambitions
erpersonnelles; ilaclairement faitsavoiràSieyès,le1 novembre, qu’il
entendait êtrel’undestrois consuls provisoires,c hargés d’assurer le
pouvoir en attendant la rédactiond’unenouvelle constitution.
Le plan d’ensembleest donc adoptécejour-là. La premièremesure
àprendreest d’organiser le transfert du Corps législatif hors de Paris
pour empêcherque la pressionpopulairepuisse s’exercersur les
assemblées comme ce fut le casàplusieursreprises depuis 1789.Le
second actedoit consisteràprovoquer la vacance du pouvoir exécutif
en obtenant la démissiondes cinq directeurs.Sieyès et Ducos,pierres
angulaires du complot,ysonttout disposés,mais il resteà convaincre
Barras,Gohier et Moulin, de gréou de force, d’accepter cetteformule.
Ensuite seulement,le troisième actepeut êtreenvisagé. Il consisteà
faireconstater par les assemblées la vacance dupouvoir etàlespousser
àadopter le principed’unchangement de régimeet d’u ne révisio n
constitutionnelle.C’est àcemoment là que s’opère l’entrée dans
l’illégalité. La constitutiondel’anIII rend en effet impossible toute
révisionavantundélai de neufans.Deplus, rienneprévoitqu’une
démissioncollectivedes directeurs doiveconduireà unchangement de
régime. Il suffit au contrairedelesremplacer, selon les procédures
prévues par la constitution. C’est durestece que proposentquelques
députés lors de la journéedu 19 Brumaire. Mais l’état de l’opinion est
tel et la décompositiondu Directoire sigrande quepersonne n’envisage
sa survie.Ladémissiondes cinqdirecteurs doit donc provoquer le choc
nécessaireà uneprisededécisio n quebeaucouppensenturgente.
Lesjournées deBrumaire
12Le coupd’État est lancéle18Brumaire.Dans la nuit,des
messages ont invité ungrand nombred’officiersà se rendre, au petit
matin,au domicile de Bonaparte. Ce dernier leur explique ses plans.
Dans le même temps,les députés du Conseildes Anciens ont été
convoqués,à la hâte, pour une séance spéciale quidoitse tenirà 7h30.
Tandisquele régiment commandépar le colonelSebastiani, unfidèle
12 Les journées de Brumaireont donnélieuà une ample littératured’où l’on peut
retenir Albert Vandal, L’avènement de Bonaparte,Paris,2vol.; Albert Ollivier, Le
Dixhuit Brumaire,Paris,Gallimard, 1959, 292 p.; Jean-PaulBertaud, Bonaparteprend le
pouvoir,Paris,Complexe, 1987, 216 p.; Jean Tulard, Le 18 Brumaire.Commentterminer
une révolution, Paris,Perrin,1999, 219 p.; Jacques-Olivier Boudon(dir.), Brumaire.La
prisedepouvoirdeBonaparte,Paris,SPM,« Collectiondel’Institut Napoléon», 2001,
180p.; PatriceGueniffey, Le 18 Brumaire.L’épiloguedelaRévolutionfrançaise,Paris,
Gallimard, 2008, 422 p. (Ndlr:cet ouvragefait l’objet d’une recensiondans la partie
«Lectures », pp. 160-161).
Parlement [s] 15[Recherche ]
de Bonaparte,apris placeenfacedu palais des Tuileries oùsiège le
Conseildes Anciens,celui-ci votele transfert duCorps
législatifàSaintCloud pour le lendemain et confie le soinà Bonaparte d’exécuter ce
décret, tout en protégeant les députés.Legénéral obtient ai nsile
commandement destroupes de Paris.Celles-cioccupent dès lors les
points stratégiques de la capitale. Le premier actedu drame s’est joué
sans encombre. Le décret officiel du Conseildes Anciens permet à
Bonapartedeconvaincreles derniers militaires hésitants.Ilpart peu
après prêterserment devant le Conseildes Anciens et promet de
maintenir la République. De leur côté, les députés du Conseildes Cinq
Cents ont pris connaissance du décret des Anciens,plusieurs avec
colère,etn’ontpaspoursuivileur séance.
C’est en effet le lendemaindu 18 Brumaire quelecoupd’État
s’opère véritablement.Comme prévu,les conseilsse transportent à
Saint-Cloud où le châteauaétéaménagé à lahâtepour les accueillir.Les
Anciens doiventsiéger dans le château lui-même, les Cinq Cents dans
13l’Orangerie,bâtimentrelié aupremier parune galerie .Mais les députés
ne sont pas lesseuls à sedirigervers Saint-Cloud. Les conjurés,
Bonaparteen tête, escortés par les dragons de Sebastiani,font de
même.Des curieux et des journalistessemêlent àlafoule des
parlementaires, sibien quela r outedeSaint-Cloud se trouve trèsvite
encombrée. Cettepetitebourgade devient pour unjour le centredela
vie politiquefrançaise. La craintedes faubourgs a suscitéce
déplacement; il fallaitquelecoupd’Étatsedéroule hors de Paris.
Bonaparteet les conjurésrefusent de heurter de front la ville symbole
de la révolution qui resteainsipurede toute souillure.
Les deux conseilstiennentséparémentséa nce en début d’après
midi.Lucien,frèredeBonaparte, président du Conseildes Cinq Cents,
chercheà gagner dutemps en faisant occuper la tribune par des fidèles,
acquisàlacause révisionniste. Mais il seheurteà la mobilisationdes
jacobinsqui, la veille ausoir, se sont promis de t out fairepour
empêcher le coupd’État, sans parveniràconvaincreBernadottede se
porteràla têtedestroupes de Paris.Les jacobins n’onttoutefois guère
de moyens d’agir, tantqu’aucunacteillégaln’aétécommis.Deplus
deux des leurs,par ailleurs généraux,Augereau et Jourdan, ont préféré
renoncerà siéger,affaiblissant de fait la représentationjacobine.La
séance s’ouvreà 13h30 dansun relatif tumulte. Il faut toutefois être
prudentàlalecturedu procèsverbaldela séance, rédigélelendemain et
qui tendàexagérerle désordre régnantdans l’assemblée.
13 Georges Poisson, «Lechâteau de Saint-Cloud, théâtredu coupd’état», dans
Jacques-Olivier Boudon(dir.), Brumaire,op.cit., pp. 53-69.
16 Parlement [s][Recherche ]
«Plusieursmembress’élancentàla tribune.
Lesuns demandentqu’avanttout il soit prêté sermentàla
constitution; les autres, qu’il soit faitunmessage au Conseil
des Anciens pour connaîtreles motifs de la translationdu
Corpslégislatif.
Ces propositionssont faites avec clameur, répétées avec
emportement paruncertainnombre de membres du Co nseil;
la majorité reste calme. Cependant le tumulteaugmente, à
peinepeut-onentendrela voix de ceux quiobserventqu’avant
toutechoselaconstitutionprescrit de faire unmessageau
Conseildes Anciens pour luiannoncerqu’on est réuni en
nombre suffisant pour délibérer.
La tribune est encombrée,lebureau environnédeceux qui
poussent des cris de fureur.Leprésident est assailli d’injures et
de menaces; en vain, il se couvre: tout annonce, dès l’entrée
de la séance, qu’une minoritéfactieuseet conspiratricea formé
lecomplotd’empêchertoutedélibération.
Le présidents’écrie: “Je senstrop la dignitédu poste que
j’occupe pour supporter plus longtemps les menaces insolentes
de quelques orateurs,et pour ne pasrappeler de tout mon
14pouvoir l’ordreetladécencedansleConseil”. »
Finalement les jacobins parviennentàobtenirune nouvelle
prestationde serment des députés en faveur de la constitutio n
de l’an III,afin que soit affirmé le soutiendu Conseilà la
République.Ce sermentest ainsiformulé:
«Jejurefidélitéà la Républiqueetàlaconstitutionde
l’anIII.
Je juredem’opposer de tout mon pouvoir au
rétablissement de la royautéenFrance et àceluide toute
15espècede tyrannie. »
Ce vote, opérépar nom,a pour principaleffet de ralentir encore le
rythme de la séance. C’est ce que souhaiteLucien.Ilattend en effet le
messageannonçant la démissiondes cinq directeurs pour pouvoir lancer
la discussion sur le changement de régime. Il n’en aurapas l’occasion.
Pendant ce temps,au Conseildes Anciens, quelques jacobins dont le
poids est pourtant moins grand qu’aux Cinq Cents, s’inquiètent des
raisons dutransfert et demandent des informationssur le prétendu
dangerquil’aprovoqué. Bien plus,à l’annoncedu messageannonçant la
14 AN,C 469, Conseildes Cinq-Cents,1-19BrumaireanVIII, Procès-verbalde
séancesdu Conseildes Cinq-Cents.
15AN,C 469,Note sousforme debrouillon. Décisions du Conseil.
Parlement [s] 17[Recherche ]
vacance du Directoire, plusieurs députés évoquent l’hypothèsed’une
simpleélectiondedirecteurs pour lesremplacer.C’en est trop pour
Bonaparte qui,de puisle débutdel’après-midi, attendauxcôtésdeSieyès,
dansun salon voisin,l’issuedelajournée.
Accompagné des officiers de son état-major,ilfait irruptiondans la
salle oùsiègent les Anciens et leur adresse une haranguemaladroite qui
loin de les apaiser,a le dond’exciter des députés pourtant
majoritairement acquisàlacause du complot la veille ausoir.Incapable
d’imposerson point de vue, Bonaparte se retire. Maisson désir d’en finir
est intact.Illuifaut pour cela démasquer lesresponsables du «péril
terroriste» qu’ilaévoqué devant les Anciens.Ilcomptelefairedevant le
Conseildes Cinq Cents,enmettant directement en causelegénéral
Augereau,l’undes chefs de file du partijacobin.Mais l’entrée dans
l’Orangerie de Bonaparteet de sa suiteprovoque une bronca qui tourne
aupugilat,commele raconteLucien :
«Legénéral Bonaparteentre ; il estsuivide quatre
grenadiers de notregarde; d’autressoldats,des officiers,des
généraux occupent l’entrée de l’Orangerie.L’assemblée entière,
indignée de ce spectacle,est debout...Une foule de membres
s’écrient: “Des hommes armés ici!...” On seprécipiteau
devant dugénéral,onlepresse,on l’apostrophe,onle repousse
quelques pas en arrière... Plusieurs bras lèvent des poignards et
le menacent...Les grenadiers fontàBonaparte un rempart de
leurs corps et l’entraînent hors de la salle.Und’eux,le
grenadier Thomé,eut son habit percé.Lesspectateurss’étaient
précipités par les fenêtres basses de l’Orangerie.Tout cela
s’étaitpasséen unclind’œil... La consternationdenos amis,les
cris de fureur de nos adversaires,la retraiteprécipitée des
militaires,lecliquetis des armes,faisaient en ce moment
16ressembler l’Orangerieà unpêle-mêledechampdebataille» .
Lucien accréditela thèsedelamenace de mort pesantsur son frère,
ce quiluipermet de s’attribuerun rôleparticulièrement décisif dans le
règlement de la crise. Le mythe des poignards est né.Il seradémonté
17ensuite .Dès les lendemains du coupd’État, l’undes députés présents à
Saint-Cloud, Riffard Saint-Martin, qui vient de découvrir le procès-verbal
dela séance, racontedansson journallajournéeetnote:
«Maisquant au fait des poignards,des pistolets,jepuis bien assurer
qu’ilestfaux;j’étaisavecmon collègueBolliondà4pasdeBonaparte;et
16Lucien Bonaparte, RévolutiondeBrumaire,op.cit.,pp.107-108.
17AlphonseAulard,«Bonaparteet les poignards des Cinq-Cents », Étudeset Documents,
t. 3,1901, pp. 271-289.
18 Parlement [s]