AUX ORIGINES DE HONG-KONG

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Français
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Il s'agit là d'une étude des pratiques commerciales dans le Canton d'avant la guerre de l'Opium. Au-delà du seul commerce de l'opium, ce travail présente une analyse des moyens par lesquels les marchands européens travaillant à Canton mettaient en place leur réseau de relations au milieu des périls que représentaient les bouleversements commerciaux de l'époque, et notamment la déréglementation radicale de la décennie 1830-1840.

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Date de parution 01 janvier 1999
Nombre de lectures 238
EAN13 9782296376892
Langue Français
Poids de l'ouvrage 25 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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@ Éditions l'lIm1natt:1n, 1998
ISBN: 2-7384-7282-6Aux origines de Hong KongCollection Recherches Asiatiques
dirigée par Alain Forest
Dernières parutions
M.-Odile GÉRAUD, Regards sur les Hmong de Guyane française, 1997.
Jean DEUVE, Guérilla au Laos, 1997.
Gérard HEUZÉ, Entre é,ue utes et mafias. L'Inde dans la
mondialisation, 1997.
Bernard HOURS, Monique SELIM, Essai d'anthropologie politique sur
le Laos contemporain, 1997.
Seong Chang CHEONG, Idéologie et système en Corée du Nord, 1997.
Michel BODIN, Soldats d'Indochine - 1945-1954, 1997.
Lionel PAUL, La Question tamoule à Sri Lanka, 1977-1994, 1997.
Viviane FRINGS, Le paysan cambodgien et le socialisme. La politique
agricole de la République Populaire du Kampuchea et de l'État du
Cambodge, 1997.
TÙ CHI NGUYEN, La cosmologie Muong, 1997.
Marc LEMAIRE, Le service de santé militaire dans la guerre
d'Indochine, 1997.
Pierre L. LAMANT, Bilan et Perspectives des Etudes khmères (langue
et culture), 1997.
Hartmut O. ROTERMUND, «La sieste sous l'aile du cormoran» et
autres poèmes magiques, 1998.
Luc LACROZE, L'Aménagement du Mékong (1957-1997). L'échec d'une
grande ambition ?, 1998.
S. PHINITH, P. SOUK-ALOUN, V. THONGCHANH, Histoire du pays
Lao, 1998.
S. FERHAT-DANA, Le Dangwai et la démocratie à Taiwan, 1998.
NGUYEN THE ANH, Alain FOREST (eds), Guerre et paix en Asie du
Sud-Est, 1998.
DO CHI-LAN, La mère et l'enfant dans le Viet Nam d'autrefois, 1998.
A. LE PICHON, Aux origines de Hong-Kong. Aspects de la civilisation
commerciale à Canton: le fonds de commerce de Jardine, Matheson
&Co (1827-1839), 1998.
Alain FOREST, Les missionnaires français au Tonkin et au Sianl
(17e-18e siècle). Analyse comparée d'un relatif'succès etd'un total échec"
Livre I, Histoires du Siam, Livre II, Histoires du Tonkin, Livre III,
Organiser une Eglise. Convertir les Infidèles, 1998.
M. BODIN, Les combattants français face à la guerre d'Indochine,
1945 - 1954, 1998.Collectioll "Recherches Asiatiques" dirigée par Alain Forest
Alain LE PICHON
Aux origines de Hong Kong
Aspects de la civilisation cOD1D1erciale à Canton:
Ie fonds de com.merce de Jardine, Matheson & Co.
1827-1839
L'Harll1attan Inc1-1'Harmattan
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc)75005 Paris - FRANCE - CANADA I-I2Y 1K9AVANT-PROPOS
On a beaucoup écrit sur Hong Kong en 1997, année de la
rétrocession de la dernière colonie britannique à la République Populaire de
Chine. Les journalistes, les économistes, les futurologues se posent des
questions sur l'avenir de l'ancien "Territoire", et sur la manière dont ses
dirigeants sauront gérer son évolution en accord avec la formule si
typiquement chinoise de Deng Xiaoping: "un pays - deux systèmes".
Mais, au moment où l'on parle tant de l' "après Hong Kong",
1'historien continue à penser que rien n'éclaire. aussi bien les événements
présents qu'une véritable compréhension du passé. Pour comprendre Hong
Kong aujourd'hui, il faut donc apprendre à connaître ce qu'il y avait aux
origines de Hong Kong. Et pour entreprendre avec les meilleures chances
ce voyage dans un passé vieux de cent soixante ans, il faut un guide sûr.
Or il nous est apparu que le meilleur guide possible n'était autre que le
fonds de commerce de Jardine, Matheson & Co.
Une lecture des deux ou trois journaux de langue anglaise qui
existaient dans le Canton des années 1827-1839 fait facilelnent prendre la
mesure du rôle de tout premier plan que jouait alors la jeune société
Jardine, Matheson & Co. Cette découverte, qui n'a rien d'original, fut
néanmoins le point de départ de l'enquête sur les origines commerciales
de Hong Kong présentée ici au lecteur. Car, plus le chercheur s'efforce
de comprendre la culture et l'activité professionnelle des pionniers du
commerce moderne avec la Chine d'avant la prelnière Guerre de
l'opium, et plus ce qu'on en a écrit lui SCl11ble loin de la réalité que peut
vivre un commerçant, un banquier, et, généralement, un homme
d'affaires. Il demeure insatisfait. Il lui semble qu'on ne lui rapporte pas
les activités, les problèmes, et les réussites de ces commerçants d'avant
Hong Kong avec toute la lucidité et toute la clairvoyance souhaitables.
Or il se trouve que l'un des plus riches dépôts mondiaux d'archives
commerciales touchant à cette période et à ce sujet n'est autre que celui
déposé à l'Université de Cambridge par la société ]arcline, Matheson (~Avant-propos
Co. Il était donc possible d'en avoir le coeur net. Il suffisait d'y aller voir
soi-même, de dépouiller personnellel11ent les l11illiers de pages de
comptes et de lettres datant de cette époque, et de se faire une opinion.
Le lecteur connaît la suite: le résultat de cette enquête est sous ses
yeux.
Un "fonds de commerce" est un "établissement industriel ou
commercial avec son achalandage, ses ustensiles, ses marchandises, etc." (1).
Cette définition de Littré renvoie de manière Îlnportante au vieux mot
français de "chaland", c'est-à-dire "1- acheteur, pratique; 2- par
extension, client, ou toute personne qui en recherche une autre, s'attache à
elle, entretient avec elle des rapports habituels." (2). Enfin, l'ensemble
des chalands forme l' "achalandage" d'une t11aison cOI11111ercialeou
industri~lle. Or, "il y a des artisans bien plus achalandés les uns que les
autres, plus forts et plus adroits, et qui gagnent par conséquent
davantage" (3).
Si, de cette définition "littéraire", dont il faut souligner la référence au
processus d' "achalandage", ou encore de "recherche d'autrui", d'
"attachement à autrui", et d' "entretien avec autrui de rapports habituels", on
passe au vocabulaire technique de la cOl11ptabilité, on s'aperçoit que le
"fonds de commerce" fait partie d'un ensemble plus important: les
immobilisations incorporelles. On désigne par ce dernier vocable les actifs à
long terme d'une société, dont l'existence, à l'opposé des in'unobilisations
corporelles, telles les terrains, les bâtiments et les installations, ont la
particularité de ne pas se traduire par une réalité concrète, physique et
spatiale. On peut par exemple ranger sous cette désignation d' inu'nobilisations
incorporelles les marques, certains processus de fabrication patentés ou
non, le réseau de clientèle, le carnet d'adresses, etc.
La langue anglaise, souvent plus concrète que le français, est ici plus
parlante. Pour "fonds de commerce", l'anglais dit en effet: "goo(l\tvill".
Et, pour: "immobilisations incorporelles" : "intangihles". L'Oxford
English Dictionary donne de "goodwill" la définition suivante: "4-
commercial: privilège octroyé par le verideur d'une société à l'acheteur, et
permettant à ce dernier de poursuivre ses affaires COI11111e son successeur
reconnu; possession d'un achalandage /Jréexistant consicléré c(nnme un
élérnent distinct de la valeur (le vente (l'une société (1571)" (4). Quant au
substantif "intangibles", au sens comptable d' "ilTIlll0bilisations
incorporelies", l'acception, trop technique, ne figure que dans les dictionnaires
spécialisés, - l'Oxford EnglishDictionary ne retenant Iui-lnême que la
forme de l'adjectif "intangible", recensée dès 1660: "qui n'est pas
tangible; qu'on ne peut toucher; qui ne peut être connu par le sens du
toucher; impalpable" (5).
8A vClnt-propos
Tenter d'appréhender un fonds de commerce reviendrait donc,
littéralement, à tenter de saisir "l'intangible", ou, à tout. le moins, les
intangibles, c'est-à-dire les "immobilisations incorporelles" et la "bonne
volonté" que crée au fil des années un assidu travail d'achalandage.
Il est remarquable que le sens précis de Hgooll\ivill" que le
dictionnaire recense dès la fin du seizième siècle soit si proche du sens comptable
actuel. On trouve en effet dans l'acception citée plus haut ("possession
d'un achalandage préexistant considéré conIIne un éléInent distinct de la
valeur de vente d'une société") une définition qui rend exactement le
concept comptable contemporain de "survaleur", c'est-à-dire le prix
supplémentaire que l'acheteur d'une société est prêt à payer en .sus de sa
valeur d'actifs nets quand il lui reconnaît des attributs qui ne sont pas
reflétés parson bilan (6). Au-delà de son acception technique spécialisée,
le terme "survaleur", quelquefois employé comIne synonyme de ''fonds
cie commerce" et de "goodwill", exprime bien à sa Inanière le côté
intangible de ce qui, dans le devenir historique d'une société, a acquis de la
"valeur" sans avoir jamais été inscrit au bilan.
Voici donc le véhicule retenu pour apprendre à connaître la réalité
commerciale de l'avant Hong Kong: le fonds de COlnmerce de Jardine,
Matheson & Co. à l'époque où le nom de la firlne est devenu ce qu'il est
resté jusqu'à nos jours.
Sans tenter une description générale du fonds d'Archives Jardine,
Matheson & Co. (7), il est utile d'en faire ressortir ici les principales
caractéristiques, lorsqu'on les considère uniquelnent sous l'angle de ce
qu'elles nous livrent sur la vie, la pratique, l'achalandage, et l'évolution
de la firme elle-même.
Ces caractéristiques principales sont au nOlnbre de trois. La première
caractéristique est que, nlalgré leur abondance, les traces préservées dans
les Archives sont lacunaires, soit par destruction inévitable de leur
support physique au fil des ans, soit tout simplement - ce qui est plus
difficile à déceler -par réticence à la source. La seconde caractéristique est
que, prise dans son individualité de page de comptes ou de feuillet de
lettre, chaque document d'Archives livre un {létail qui, à lui seul, peut ne
pas être, et souvent n'est pas, significatif de l'ensenzble. La troisième
caractéristique est que, chaque fois que les traces ont été préservées, le
corpus d'Archives livre à son lecteur globalenlent {out sans rien lui
révéler.
A ces trois caractéristiques du corpus correspondent trois sortes de
troubles de la vision. Dans la première, on ne voit rien parce qu'il n'y a
9A 1!{[nt-propos
rien à voir. Dans la seconde, on ne voit ricn parce que l'oeil, collé au
détail, n'accommode plus. Dans la troisiènle, on ne voit rien parce qu'on
ne peut, d'un seul coup d'oeil, elnbrasserun si vaste panoraIna, ni établir
entre des objets apparemlnent si lointains des liens de proxinlité
essentielle. Contrairement au prelnier cas, oÙ il s'agit bel et bien d'une cécité
imparable, les deux autres ne sont pas rédhibitoires, et leurs effets
d'aveuglement peuvent sans doute être contrés par le respect de quelques
principes méthodologiques.
A l'intelligence qui n'accommode plus, iI faut pouvoir redonner sa
mobilité sélective et sa capacité d' introduire dans la platitude physique
de tout document une hiérarchie des profondeurs de signification
relatives. A l'intelligence figée sur telle question dans un angle de
perception trop étroit, il faut pouvoir redonner la vision rotative à 3600 qui lui
permettra de détecter, dans la totalité du corpus dépouillé les morceaux
du puzzle, parfois lointains, qui portent des élénlents de réponse.
Avant même d'exposer les quelques principes Inéthodologiques qu'il
a été utile d'observer afin d'extraire, à partir du corpus d' Archi ves, les
traits saillants du fonds de COITImerCe de Jarl/ine, Matheson & Co. vers
1832, il faut maintenant donner une idée des types el'erreurs qu'il est
facile de commettre quand on se propose d~aller Ù l'aventure dans un
corpus de cette dimension.
Le premier type d'erreur, et sans doute le plus répandu, consiste en la
confusion d'identité. Par exelnple, les firnles de l'époque changeaient
souvent de nom. Un associé partait à la retraite, un autre arrivait. C'était
soit un cousin portant le même nOITI, soit un anli au nOIn différent.
Fairlie, Bonharn & Co. devenait du jour au lendelnain Fairlie, Clarke,
Innes & Co. Les dessous de ces changelnents sont rarelnent lnis en
lumière dans l'entasseme.nt des doculllents ci'Archives. Si l'on n'y prend
garde, il est ainsi facile de créer des doublons inlaginaires.
Autre exelnple: pallni la multiplicité des docu111ents cOlnptables,
nombreux présentent des chiffres sur lesquels il est aisé de se 111éprendre.
Tel croirait voir dans un chiffre le lTIOntantd'une transaction individuelle
alors qu'il s'agit en fait d'un solde créancier ou débiteur.
Les variations sur le thème de la confusion d'identité sont
innombrables. On peut ainsi se méprendre sur les chiffres, sur les années, sur
l'identité des individus et des firmes. Mais, SOll11netoute, il ne s'agit
encore là que du premier degré d'erreur, sen1blable Ù celui qui, dans la
lecture d'une simple lettre, fait que le lecteur prend un ~'t" pour un "f' et
lit "confusion" là où le correspondant a éCl~:it "contusion". La phrase aura
10Avant-propos
perdu son sens, mais pas nécessairement Je paragraphe, sÎ du lnoins le
paragraphe a quelque étoffe. On peut dire lléallnloÎns que la. répétition
fréquente d'erreurs de ce type aurait pour résultat d'entacher
sérieusement le produit fini - compréhension de la lettre, ou, dans le cas
présent, intelligence du fonds de cOlnmerce de Jllflline Matheson &Co.
avant Hong Kong. Il faut donc instaurer une parade contre la confusion
d'identité.
Le~ erreurs du deuxième type sont plus graves. Ce sont des erreurs
de relation. Elles consistent, d'une manière générale, il Ille.ttre en rapport
direct des éléments du corpus aux significations disparates, et de tirer des
conclusions de ces mises en rapport abusifs.
Par exemple, une date erronée qui fait lire une lettre dans le contexte
de l'année suivante peut entraîner des conclusions non-fondées. Un
tableau de ventes de thé, très détaillé lnais non-daté, dont la qualité de
document individuel donne au chercheur le désir légitilne de lui trouver
une utilisation, et qui est mis en rapportclirect, sans justification
suffisante, avec les exportations de la firme, peut entraîner des conclusions
gravement erronées. Ou bien encore, tels doculnents cOlnptables d'une
Inême année semblent inconciliables sur un point précis. Le chercheur
s'évertue à les concilier, jusqu'au jour oÙ il s'aperçoit - si cette chance
lui est donnée - qu'une lettre de Willialll Jardine revèle que cette
annéelà les livres de comptes étaient tenus par un incapable. Dans ce cas
précis, l'erreur aurait consisté à instaurer une connexion là oÙ elle aurait dû
être en principe, Inais où elle n'avait janlais existé en fait.
Une des particularités des erre,urs de connexion, nlalgré leur plus
grande gravité, c'est d'être plus facilen1cnt évitables que les erreurs
d'identité. Car, dans une erreur d'identité, c'est la perception du
chercheur qui est fautive, tandis que dans une erreur de connexion c'est déjà
son activité de révélateur de significations. Une étape inlportante est en
effet franchie entre le silnple travail de déchiffrernent et de lecture, et
celui de l'élaboration élélnentaire d'une signification, élaboration qui
n'est autre, dans sa phase de délnarrage la plus sinlple, que la Inise en
rapport de deux éléments du corpus.
Aux étapes ultérieures de l'élaboration critique~lorsque les deux (ou
les nombreux) éléments mis en rapport ne sont plus seulelnent de
silnples unités du corpus, mais déjà des agrégats de signification, les
erreurs de connexion s'alourdissent pour devenir des contresens de plus
en plus graves. Là également, il faut instaurer une parade pour se
prémunir contre ces erreurs.
Il existe enfin un troisièl11e type d'erreur que l'on peut appeler des
erreurs de pondération, au sens où l'on parle de "coefficient de
pondéra--I IAvant-propos
tion". De même que les confusions d'identité sont des erreurs de
déchiffrement et de lecture, les erreurs de connexion des fautes c0l11rnises dans
l'élaboration critique des unités de signification, les erreurs de
pondération sont des erreurs par lesquelles l' ordre hiérarchique retenu pour
agencer et exposer ces unités de signification, et l'importance relative du
relief que l'on donne aux liens qui existent entre eux et avec l'ensemble,
ne sont pas fidèles à la réalité. Par exemple, une analyse nurTIérique
pourrait tenter de démontrer que tel tTIarchand indien était, sur telle période,
le correspondant le plus important de la firme, par le nombre de ses
lettres, comme par le montant des affaires traitées, etc. Cette analyse
pourrait avoir tous les mérites de l'objectivité et être néanrTIoins entachée
d'erreur. Il lui suffirait pour cela d'avoir attaché des pondérations
erronées respectivement aux correspondants indiens et aux deux ou trois
firmes londoniennes sur lesquelles s'appuyaient les affaires de Jardine,
Matheson & Co.; dans ce cas de figure, il est probable qu'une erreur de
pondération aurait également été commise sur la signification des
affaires traitées à crédit par rapport à celles qui ne l' étaient pas.
Il est clair que ces erreurs de pondération sont des erreurs de
jugement dans l'interprétation des faits dont le corpus d'Archives a tenté de
garder la trace. Que l'élaboration d'une inter/Jrétatio/'1 soit le milieu
même, et la culture, dans lesquels, telles des bactéries, ces erreurs
prennent naissance, n'amoindrit pas la gravité de ces dernières. Il n'est pas
possible en effet de se dispenser d'interprétation. Mais cette impossibilité
est bien loin de fonder l'interprétation COlTIITIe un jeu subjectif
n'entretenant avec la vérité que de lointains rapports. Au contraire, c'est l'
interprétation qui donne un corps à la vérité. COITIITIe celle de l'interprète qui
donne un corps à la musique, cette tâche est trop auguste pour être
entreprise distraitement.
Ainsi, comme pour les erreurs d'identité, et COlTIlnepour les erreurs
de connexion, il faut se prémunir, s'il se peut, contre les erreurs de
pondération, qui sont en fait des fautes d'interprétation.
Afin de caractériser la particularité J11éthodologique de la présente
étude du fonds de corTImerce de Jarlline, Matheson & Co. avant Hong
Kong, il est possible de dire qu'un effort a été fait pour éprouver le
discours des associés et du personnel par les cOlnptes de la fillTIe, et,
viceversa, les comptes de la firme par le discours de ses nlenlbres. C'est dans
ce mouvement de va-et-vient entre des doculnents différents par leur
nature,- les uns discursifs, et les autres conlptables - lnais traitant
chacun de sujets identiques, que le présent travail a cherché à acquérir un
12Avant-propos
double caractère de solidité et de fidélité.
Il ne faut pas se faire illusion: 1'entreprise qui prétendrait étudier un
fonds de commerce en faisant l'impasse sur ses livres de comptes
n'aurait guère de chance d'obtenir et de garder la confiance d'un lecteur
attentif., En revanche, l'entreprise inverse,' consistant à fonder l'étude
d'un fonds de commerce sur l'exalnen des seuls livres de comptes, à
l'exclusion des archives discursives, se réduirait rapidel11ent à un
catalogue.descriptif d'intérêt et de portée limités.
Toutes les fois que la chose a semblé possible~ it cause de J'existence
simultanée, sur un même sujet, d'une trace chiffrée et d'une trace écrite.,
il a paru utile et nécessaire d'exalniner ces traces conjointen1ent, et de
poser à chacune d'elles des questions capables de recevoir, au sortir de
cette confrontation, un surcroît de lumière dû à un double éclai.rage.
C'est ainsi, par exemple, que dans la prelnière Partie, L' OjJiUnl,il a été
possible de décrire avec quelque assurance les rapports de Jardine,
Matheson & Co. avec les courtiers en opiun1. Dans ce cas précis, les
traces écrites étaient lacunaires, tandis que les traces chiffrées étaient
relativement abondantes. Des exemples siInilaires pourraient être cités
dans la deuxième Partie, Les réseaux et les /nétiers, et dans la troisième
Partie, Les écueils et les victoires.
D'une façon générale, une lecture et une étude attentives des livres
de comptes de la société ont donc été placées au point de départ du
présent parcours méthodologique. Dans un deuxièn1e tenlps, le réseau des
chalands - ou, comme disait la langue anglaise cie l'époque, le réseau
, avec ses forces et ses caractéristiques a fini par sedes constituents -
livrer. Enfin, dans une troisième étape, et pour tous les c'otlstituents les
plus importants, (qui seront désollnais appelés "correspondants" pour
éviter le néologisme), comme d'ailleurs pour les instrUl11entsde
COlnmerce les plus sensibles et les plus dynan1iques, le sens présumé des
Archives discursives a été sans cesse confronté avec le détail des comptables. Dans de nOlnbreux cas, des questions posées ont
dû rester sans réponse définitive. Dans d'autres cas, la réponse,
apparemment évidente à s'en tenir aux lettres, était orientée par l'intention
commerciale de la parole, et devait être démentie par les C0l11ptes.Bref, cette
méthode, quelque peu laborieuse, aura au Inoins évité le plus souvent
d'avancer des propos qu'il serait difficile de justifier.
Il faut maintenant revenir brièvelnent sur les trois types d'erreurs
relevés plus haut, et suggérer, pour chacune d'entre eux, le type de
parade méthodologique que le présent travail s'est etlorcé de Inettreen place.
13Avant-propos
Les erreurs d'identité sont peut-être les plus difficiles à éviter,
surtout au début d'un travail de cette nature. Ces erreurs se produisent dans
l'acte même du déchiffrement des Inanuscrits, et, sauf dans les cas
d'achoppement réél, - cas où la lettre, le chiffre, ou le Illot sont
physiquement illisibles, - l'esprit, pleinement occupé par le décryptage, n'a
pas suffisamment de recul pour vérifier en perInanence s'il ne prend pas
des vessies pour des lanternes... De quel Lyall s'agit-il dans tel
document? De Robert ou de William '1... De quel Hollingworth est-il
question dans tel autre document? De Francis Hollingworth, ou de
Hollingworth Magniac ?
La familiarité progressive que donne la fréquentation des Archives,
la connaissance des personnages principaux qui participèrent à la
croissance du fonds de comn1erce avant Hong. Kong per111et,peu à peu, d'
éliminer les erreurs d'identité les plus grossières. Mais il s'agit là, il faut le
reconnaître, beaucoup plus d'un processus enlpiriqueque d'une parade
de principe.
Il peut être, en revanche, l110ins difficile de ~e prél11unir contre le
second type d'erreurs. Une étape importante est en effet franchie entre le
simple travail de déchiffrement et de lecture, et eel ui de l'élaboration
élémentaire d'une signification, - élaboration qui n'est autre, dans sa
phase de démarrage la plus simple, que la 111iseen rapport ou la
connexion de deux éléments simples de corpus. On ne saurait dire,
certes, que toute mise en rapport de cette nature, que toute connexion est
une connexion pleinement consciente, et encore
1110ins111Ûrementréfléchie. Néanmoins, parce qu'il existe réellell1ent une différence de régime
et de nature entre la phase de décryptage et la phase de l'élaboration
d'une signification, il n'est pas Ünpossible de s~astreindre, pourrait-on
dire, à laisser débranchée la machine à élaborer des significations, tant
que la certitude n'est pas établie qu'il
Y a entre les deux élél11ents à
Illettre en rapport une convenance réelle. On pourrait dire que la
ll1eilleure parade contre les erreurs de connexion est l' habitude, prise par le
chercheur, d'u"ne circonspection résolue et d'une lenteur délibérée à faire
passer entre deux circuits inconnus le courant de l'intelligence.
Quand on cherche à décrire la parade au troisiènle type d'erreurs,
celui des erreurs de pondération, on s'aperçoit vite que l'entreprise d'une
recherche sur un corpus d'Archives vaste et dispersé telle que la présente
étude, et dont le but est de donner au lecteur une vue solide et fine d'un
fonds de commerce existant il y a cent soixante-dix ans~ relève d'un
processus qui, s'il tient à la fois de la science et de l'art, denleure néanmoins
plus proche de celui-ci que de celle-là. Le produit fini doit être une
interprétation vélidique de la réalité. C'est là définir un but scientifique. Mais
14A vont-propos
la manière d'atteindre ce but, notamlnent dans sa phase d'agencelnent
des parties, de prise de décisions sur l'ÎInportance relati ve à donner à tel
ensemble, à tel texte, à tel groupelnent de significations, relève de l'art
de l'interprétation. Il faut, en fin de compte, que soit fidèle la présente
version du fonds de commerce de Jartline, Matheson & Co. et de la
manière de traiter les affaires avant Hong Kong. l.,,'image qui en est
présentée ne doit pas être difforme, elle doit être confornle. Elle ne doit pas
être démesurée, mais Inesuréc. Cette Inesure n'a, bien sOI', rien à voir
avec le bon goût, mais seulenlcnt avec la justesse d'LIlle perception des
métiers exercés par la firme, et des actÎons cornlnerciales des hornmes
qui exerçaient ces métiers. La seule véritable parade contre le manque de
pondération en ce domaine est peut-être une certaine expérience pratique
du monde des affaires. Il se pourrait que, sans cette expérience,
l'intelligence plongeant dans l'océan du commerce cantonais pour chercher à le
comprendre, ait quelque mal à trouver son assise et son équilibre.
Sans être très nombreux, les livres consacrés à la société Jardine,
Matheson & Co. avant Hong Kong ne Inanquent pas (8). Il existe
également un certain nombre d'ouvrages plus généraux, dont d'ÏInportants
chapitres n'auraient pu être écrits sans que leurs auteurs aient travaillé
sur le même corpus d'Archives que celui qui a servi de point de départ
au présent travail (9). Il n'est donc pas inutile, en ternlÎnant cet
Avantpropos, de montrer en quoi la présente étude, qui s'est nourrie
abondamment des travaux antérieurs, dont certains sont excellents, s'en
démarque également de manière fondalnentale.
L'étude du fonds de comn1erce de Jar(line, Matheson & Co. avant
Hong Kong n'a pas d'autre visée qu'elle-111êlne. Il ne s'agit pas, par le
truchement d'Archives bien sélectionnées, d'ouvrir une perspective
nouvelle sur les relations entre la Chine et l'Occident d.ans la décennie
18301840, ou sur l'ambition politique des fondateurs, ou sur l'influence de la
construction navale sur le comn1erce international, ou sur le rôle joué par
l'opium dans la fondation de Hong Kong, etc. Or, si étonnant que cela
puisse paraître deprirne abord, l'utilisation qui, jusqu'à présent, a été
faite des Archives a surtout visé à étayer quelque thèse historique,
souvent de portée plus vaste que le fonds de COllln1erce de la firIne
luimême, et que la manière dont les marchands traitaient leurs affaires
avant Hong Kong. Il suffit d'une brève revue des ouvrages principaux
pour s'en convaincre.
On peut citer, parmi les auteurs de ces ouvrages, le nOln de ceux qui
ont fait eux-mêmes une utilisation copieuse des Archives entre les dates
15Avant-propos
1825 et 1840, et tâcher de caractériser d'un trait le but principal de
chacun d'eux.
Crisswell se propose de décrire les Tai/Jans en général (10), leur style
de vie princier, et leur richesse fondée sur le trafic de ]' opiuln. Fairbank a
pour but de montrer comment la Chine s'est ouverte au comlnerce et à la
diplomatie occidentale, à l'origine sous la pression de firmes comme
Jardine, Matheson & Co. Greenberg cherche à décrire tout
particulièrement l'impact qu'eut J'abolition du monopole de J'East In(iia COfnpany
sur le commerce entre l'Angleterre et Canton. Collis s'attache à
démonter les mécanismes qui menèrent à la prelnière Guerre de I'opiuln, et la
part de responsabilité de Jardine, Matheson & Co. dans cet épisode
historique. Steuart, dans une brève monographie, se donne pour but de
survoler l'histoire des trente premières années de la fÎ1111e et surtout celle de
ses fondateurs. Cheong, sur une periode identique, vise à faire pénétrer
son lecteur dans l'aventure éconolnique de la firlne, dans ses rapports
avec le système du cohong, avec ses banquiers londoniens, avec les
l11archands indiens. Keswick, pour le cent-cinquantièlTIe anniversaire de la
fondation de la maison, réussit ce tour de force de publier un livre
destiné au grand public tout en réunissant dix ITIonographies uni versitaires
portant sur différents aspects de la firme au cours de son histoire (11).
Le catalogue qui précède montre bien qu'à la seule exception
possible de Cheong (12), les auteurs qui ont pris connaissance des Archives
consultées pour le présent travail ont tous retenu des cibles que l'on peut
certes qualifier d'en deçà, d'au-delà, ou encore d'à-côté de cet objet
précis qu'est le fonds de commerce de Jarcline, Matheson & Co. avant Hong
Kong, mais en tous cas des cibles différentes. Ces livres sur l'ouverture
de la Chine, sur les causes de la Guerre de opi unI, sur la puissancel'
occulte de la firme, sur sa force et son ingéniosité con111lerciales au fil de
l'histoire, etc... sont tous des livres importants, et il faut reconnaître non
seulement leur légitimité, mais également notre dette envers eux. Tous
ces travaux ont, malgré leur diversité, un point COITIlTIUnÜnportant.Ils se
..sont servi des Archives Inoins pour c0l11prendre Jar(line, Matheson &
Co. et se l'expliquer à eux-mêmes afin de pourvoir l'expliquer aux
autres, que pour éclaircir telle question ou tel problènle historique
extérieurs à la firme.
La présente visée est à l'opposé. S'il était pernlis de COlTIparerle
fonds de commerce de Jardine, Matheson & Co. avant I-Iong Kong à une
citadelle, il serait possible de dire que le but visé ici serait d'en décrire
les plans, d'en faire mesurer les forces et tes faiblesses, de faire entendre
les différentes fonctions de ses entrepôts, de ses troupes, de ses cabinets,
de ses passages secret.s et de ses esplanades, d'apprendre Ùconnaître ses
16Avant-propos
règlements, les habitudes de ses officiers, etc., et non pas de nous établir
dans une échauguette comme en un poste d'observation pour étudier les
côtes ennemies, ou les canons de la flotte adverse. La présente visée est
simple, unique, et n'ira pas au-delà des remparts. Ce qui est visé, c'est
tout le fonds de commerce avant Hong :Kong, Inais rien que le fonds de
commerce avant Hong .Kong.
L'aridité à laquelle pourrait mener cette entreprise sera heureusement
tempérée par le fait que les éléments constitutifs de ce fonds de
commerce, ses constituents,bien loin d'être des séries de chiffres dans des séries
de livres de comptes, étaient tout simplelnent des hOlnlnes qui auraient
pu être nos aïeux. Ils vivaient il n'y a pas si longtelnps, à l'autre bout du
monde, et souvent dans des conditions difficiles, malgré l'opulence avec
laquelle ils aimaient à recevoir les visiteurs du vieux continent. Ils étaient
les contemporains des grands-parents de nos grands-parents. Pour. les
lecteurs qui sont au milieu de leur vie, c'était hier.
Si, ne s'écartant pas trop des limites qu'il s'est fixées, et restant à
l'écoute de la vie des hommes qui ont insufflé leur dynanlislne et .leur
vision à leur entreprise, ce travail parvient à éclairer les
1110eurscommerciales qu'ils partageaient avec leurs contelnporains, il 11'aura pas été
inutile.
Il reste à mentionner les principales conventions retenues dans le
corps du texte aussi bien que dans les notes.
Lorsqu'un mot d'Archives s'est refusé au déchiffrelnent, le lecteur
trouvera dans les citations le signe "[.]" au lieu du 1110tillisible. En
revanche, le signe "[...]" voudra dire qu'une phrase ou qu'un paragraphe
a été omis à dessein dans la sélection de l'extrait présenté.
S'agissant des séries de nombres Inentionnés dans les Annexes ou
dans certaines notes de type comptable, des virgules sont placées entre
les milliers, comme il est d'usage dans tous les con1ptes anglais, là où la
pratique française inscrirait un point ou laisserait un blanc. Inversement,
au lieu d'une virgule, un point apparaît În11nédiatelnent devant les
chiffres décimaux.
Les noms chinois, reproduisant l'orthographe des Archives, ont été
retranscrits selon l'ancienne méthode de transli tération (méthode de
Wade-Giles, ou usage de Hong Kong), et non pas selon la Inéthode
désormais conventionnelle du pinyin. On lira donc "Pékin" là ou la
pra,
ti que d' au j 0 urd' h ui préfère "Be.i j ing ", et " Can ton' au lie u de
"Guangzhou", etc.
Parmi les vocables souvent utilisés, le néologis111e "honguiste" a été
17A }.'ant-propos
forgé pour rendre Hong Merchant, là olt Dernlignyécrivait "haniste",
qui semblait peu satisfaisant. La Compagnie des Indes Orientales
britannique est appelée soit l'East Inilia COl1z/Jan):', soit tout sinlplement "la
Compagnie" .
Dans le corps du texte, le parti a été pris ci'écrire en italiques le nom
des navires (le Re(1 Rover, l' Or~vell, etc.) ainsi que le nOJTIdes firmes
commerciales comme Jardine, Matheson & Co. En revanche, le nom des
associés de ces firI11es sera écrit en caractères rOlnains : "William
Jardine", ou "James Matheson". Prufois, certains 111archands travaillant
seuls, le nom de leur firme se confondait avec leur nOITIprOpre. Dans ce
cas, on ne distinguera pas le nOIn de l' h0l11nle, (par exeJTIp]e "Thomas
Weeding" transcrit en caractères romains), de celui de sa firITIe.
Pour éviter les confusions multiples et variées auxquelles le seul
signe "$", ou le seul mot "dollar", peut donner naissance, le corps du
texte et les notes feront la distinction entre, d'une part, "Sp.$" ou "dollar
espagnol" - monnaie en vigueur à Canton à l'époque oll y travaillaient
Jardine et Matheson -, et, d'autre part, "US$" Oll "dollars US", lTIonnaie
des Etats Unis d' Alnérique. Cette dernière 1110nnaie, avec sa valeur
d' "aujourd'hui" (1998), sera un repère utile grâce auquel le lecteur
pourra apprécier l'ordre de grandeur des SOlnnles historiques citées au fil du
texte. En revanche, dans les Annexes, le nl0t "dollar" ou le signe "$"
signifiera uniquement le dollar espagnol avec sa valeur à sa date
d'Archives.
Enfin, toutes les citations en français dans le texte, sauf celles
d'auteurs français, sont des traductions originales ( 13).
L'opium, et toutes les drogues qui en sont dérivées, ont acquis depuis
la fin du dix-neuvième siècle, grâce à la Illontée des législations pour la
répression des narcotiques, la réputation 11léritée de nocivité et de plaie
sociale qu'elles ont aujourd'hui. Mais on oublie souvent, ou, tout
simplement on ne sait pas, que ce qu'on appelle de nos jours le trqfïc (le
!'opiufll était, pendant la plus grande partie du dix-neuviènle siècle, non
seulement un commerce légal, Inais que certains de ses aspects, comme
la culture du pavot et la manufacture de la drogue, étaient en outre
monopolisés par un pouvoir d'Etat européen. On oublie égalenlent que ce 11 'est
qu'en 1945 que le commerce, la distribution, et la COnSOlTIlnation
d'opium devinrent illégaux à Hong Kong. La prise de conscience qu'il
s'est donc opéré, au fil des cent soixante-dix dernières années, une lente
Inais radicale transformation dans l'attitude gouvernements comme
dans la sensibilité des populations concernant l'opiunl, ne peut que
renforcer l'effort d'impartialité qui anÎnle l'historien, et l'esprit d'ouverture
18A vanf-propos
avec laquelle le lecteur averti aborde un tel sujet. L'historien, qui cherche
avant tout à comprendre et à faire comprendre, invite son lecteur à entrer
dans cet univers différent du nôtre sans se hâter ciejuger. Quand viendra
le moment d'absoudre ou de condamner, son jugenlent n'en sera alors
que plus raisonnable et plus lucide.
L'auteur adresse ici ses remerciements au Professeur André
Guillaume, son directeur de thèse; aux Professeurs René Gallet, Alain
Jumeau, François Crouzet, Martine Azuelos, Marie-Claude Esposito, et à
Madame Christiane Besse, qui furent ses preIniers lecteurs; à MI'.Jeremy
Brown, administrateur de la société Matheson & Co. à Londres, qui lui
donna accès aux Archives de la firme, ainsi qu'au Dr. Mark Nichols,
Directeur du département des Inanuscrits à la Bibliothèque universitaire
de l'Université de Cambridge, qui facilita ses travaux cie recherche; et
enfin à son épouse, Doreen, et à ses filles, Claire et Chloë, sans
lesquelles Hong Kong aussi bien que les affaires - après, pendant, et avant
Hong Kong - lui seraient sans doute dellleurés à janlais inconnus.
19I - L'OPIUMCHAPITRE 1
LES INTERVENANTS
La firme cantonaise de Magniac & Co., fernlée par ses associés le 30
juin 1832 au soir, rouvrait immédiatement le Iendelnain sous le nom de
Jardine; Matheson & Co. Depuis 1825, WilliaIl1 Jardine était associé
chez Magniac & Co. James Matheson, y ayant fait lui~nlêll1e une entrée
plus tardive en 1827, n'était devenu associé qu'en 1828.
Le Canton du début du dix-neuvième siècle était coutumier de ces
changements de nom des maisons de commerce. Ceux-ci reflétaient le
plus souvent le départ définitif de l'associé principal; soit pour la
métropole et la retraite, comme dans le cas d'Hollingworth Magniac, en 1827 ;
soit, comme dans celui de son frère aîné, Charles Magniac, en 1824,pour
l'autre monde (1). Dans les deux cas, mais surtout dans celui d'un décès,
plusieurs années pouvaient s'écouler avant le rapatrielnent du patrimoine
et, a fortiori, sa redistribution aux héritiers. Pendant ce tell1ps, les autres
associés continuaient les affaires, dans la Inesure Oll ils avaient à la fois
les capacités, les ressources en capital, et les contacts nécessaires pour
les mener à bien.
Lorsqu'une maison de COlnnlerce rouvrait ses portes sous un
nouveau nom, c'était le signe que la structure du capital avait été modifiée.
Sauf pendant les périodes de transition dues aux départs et aux décès, les
firmes portaient naturellement le naIn de leurs principaux associés.
Ainsi, quand William Jardine était encore associé de Magniac & Co., et
bien qu'il en fût, après 1827, l'associé principal, il gérait des capitaux
qui, en majeure partie, étaient ceux de ses prédécesseurs. Cette gestion
du capital des précédents associés se continua sans heurts après le 1er
juillet 1832, date à laquelle William Jardi ne et Janles Matheson, associés
chacun avec 50% du nouveau capital, se nlirent à le gérer sous leur
propre nom.
Ces nouveaux départs en affaires étaient fréquents aux début du
dixneuvième siècle. En effet, il était rare que les principaux associés d'une
firme demeurent à Canton moins de dix ans, ou plus de vingt. L'origina-Les intervenants
lité, dans le cas de Jardine, Matheson & C'o., c'est qu'après les départs à
la retraite respectifs de William Jardine, en 1839, et de laInes Matheson,
en 1842, le nom de la firme, établi en 1832, ne subit plus aucune
modification. Tel il était alors, tel il est encore aujourd'hui. Cette pérennité du
nom qui survit au départ, puis au décès de ses associés fondateurs, était
une nouveauté pour une simple maison de COll1111erce fondée par des
particuliers.
Le premier juillet 1832, jour officiel de la fondation de Jardine,
Matheson & Co., la comnlunauté étrangère de Canton cOlnptait en tout et
pour tout 140 personnes. L'année suivante, l'East Inclia COlnpany en
dénombrait 145, réparties en cinq groupes (2).
Le premier groupe, par la préséance sinon par les effectifs, comptait
les 31 agents de la Compagnie britannique des Indes-Orientales (que
nous appellerons "la Compagnie" ou l'East Inclia C0l77IJany). Un peu
moins de la moitié de ces agents, ou 14 d'entre eux, étaient ce que nous
appellerions aujourd'hui des cadres (onze subrecargues, et trois membres
du Comité exécutif). Venait ensuite le groupe des 35 cOlnlllerçants
indépendants, non-affiliés à la COlllpagnie, établis à leur cOlllpte, soit seul,
soit en association. C'est à ce dernier groupe qu'appartenaient William
Jardine et James Matheson.
La communauté des marchands parsis formait le troisième groupe, et
comptait en tout 52 personnes, dont 12 lnarchands ou associés, et 40
"secrétaires et serviteurs". Ces Parsis, dont la plupart venaient de
Bombay, avaient la réputation d'être doués en affaires. La Compagnie les
rangeait dans la catégorie des "Britanniques".
Les Américains, ou quatrième groupe, cOlnptaient en tout 15
personnes, dont les deux tiers environ étaient des Inarchands. Pour le reste,
la communauté cantonaise des affaires comptait quelques ressortissants
d'autres pays européens - trois Hollandais, trois Suédois, deux
Francosuisses, et quatre Espagnols. Le contingent portuguais, naturellenlent le
plus nombreux, et disposant depuis le dix-septièn1e siècle de son propre
comptoir à Macao, n'entre pas dans ces statistiques.
On peut estimer la part non-britannique et non-anléricaine dans les
échanges commerciaux cantonais de .cette époque à environ 10% de
l'ensemble (3). Ce pourcentage, quelque iInportant qu'il ait pu être du
point. de vue des pays respectivelnent concernés, sera traité COlnme
nonsignificatif du point de vue de la présente étude, et il ne sera plus
question plus de ces "étrangers" à Canton+
Au-delà d'une simple nomenclature de la C0l1l111Unauté des affaires
de Canton en 1832, ce qu'il convient de présenter, avant d'entrer dans le
24Les ÎntenJenanfs
vif de l'analyse des échanges, c'est à la fois la structure de cette
communauté, et également la dynamique qui, de l'intérieur, la poussait à faÎre
éclater l'ancien monopole de la Compagnie.
Les Américains formaient un groupe de n1archands venus à Canton
plus tardivell1ent que les marchands britanniques indépendants. Le
Boston tea party de 1773, protestation des colons al11éricains contre le
monopole de l'East India C0111jJanysur les exportations de thé vers
l'Amérique (4), marque le début du processus politique d'indépendance
nationale de l' "Amérique". Cet incident marque égalelllent le tout début
de l'exploitation économique du commerce du thé par les anciens colons
américains, devenus politiquement des citoyens indépendants de
l'Angleterre, et économiquement des marchands entrepreneurs libérés de
toute entrave monopolistique.
C'est en effet dès les premières décennies du dix-neuvièlne siècle,
qu'en provenance de Boston, des autres ports du Massachusetts et de
New York, les marchands américains revenaient chaque année "faire la
saison" de Canton et conclure leurs achats de thé. Dans une moindre
mesure ils se procuraient aussi de la soie contre des apports en espèces
d'argent mexicain, des trocs de fourrure, et, plus tard, de cotonnades. La
première maison de commerce alnéricaine établie à Canton, Russell &
Co., avait été fondée à Boston en 1818, et avait une antenne à Canton dès
1824. D'autres firmes les suivirent, bientôt non1breuses, au. fil d'un
comInerce appelé à un grand essor (5).
Les marchands parsis, eux, pratiquaient le C0l111nerCeà Canton de
plus longue date. La fortune des grandes falnilles parsies de BOlnbay, qui
remontait parfois à la seconde 111.oitié du dix-huitièn1e siècle, était fondée
sur la construction navale et l' arIneInent, le C0l11111erCe du cordage, puis
du coton, et enfin de l'opium (6). Prenant le relais de la cOlnmunauté
arménienne de BOInbay, et au moins aussi entendus en. affaires que ces
derniers, les Parsis cOlnmencèrent à entreprendre de réguliers voyages à
Canton dès après le tournant du 19ème siècle (7).
Parmi les 47 signataires indépendants de la pétition de Canton au
Parlement anglais de 1830, sept sont des 111archands parsis (8). On
retrouve parmi les noms de ces Parsis libre-échangistes, ceux de
représentants de dynasties connues, comme: Sorabjee Cowasjee, Jehangier
Cursetjee, Burborjee et Nasserwajee Fralnjee, et Fralnjee Pestonjee. Les
Parsis sont les alliés objectifs des marchands anglais indépendants contre
le monopole moribond de la Compagnie: il 11 'en faut pour preuve que les
éloges appuyés dont les Parsis accolnpagneront, le 29 janvier 1839,
c'est-à-dire quatre ans après l'abolition du 1110nopole, leurs adieux à
William Jardine et le cadeau qu'ils lui feront, à la veille de son départ
25Les intervenants
pour l'Angleterre, d'un superbe candélabre de vernlcil.
"c' est", lui confient-ils, "sans l' olnbre d'une doute que nous affirillOnSque nul
homme au monde n'a, plus que vous-Inêlne, ni avec plus de détennination, plus
d'efficacité, et plus de succès, contribué à r essor du C0l11lnerce Ù la Chine de son propre
pays, et de celui des ports de l'Inde, notalllment de BOlnbay" (0).
Le groupe des marchands anglais indépendants était loin de former
une entité totalement homogène. On y trouvait les nlenlbres des deux
futures grandes lnaisons de COlnmerce rivales, Jarlline, Matheson & Co.
et Dent & Co.; on y rencontrait égalelnent des rnarchands non seulement
indépendants, mais qui, au lieu de désirer s'associer, ou faute de le
pouvoir, préféraient en général travailler seuls, COlnl11ele cOInmandant
Grant, ou le tavernier Marwick (10). Néanmoins, par-delà les différences
de tempérament, de vocation, d'éducation et de talent, tous ces
marchands indépendants partageaient une caractéristique 111ajeure: ils
n'auraient pas été là sans le support prÎlnordial et nourricier de l'East
India Company.
Le groupe des marchands indépendants de Canton à ses débuts fait
penser à une compagnie d'oiseaux de Iner dans le sillage d'une grand
vaisseau. Ils se nourrissent des miettes qu'on leur abandonne. Puis, le
commerce interlope s'étant développé tout au cours du dix-huitième pour
atteindre, dans le Canton de 1832, des proportions colossales, ce que
L'East Inclia Company octroyait naguère avec un abandon paternel,
désormais elle se le fait prendre, dans l'âpreté d'une relation dure avec
ceux qui, peu à peu, sont devenus ses bailleurs de fonds. Les oiseaux de
mer se sont mués en oiseaux de Hitchcock.
Sous cette image excessive, il est possible de cerner quelques traits
précis. Tout d'abord, presque tous les indépendants, du plus hUlnble au
plus éminent, avaient, à un moment ou à un autre de leur carrière,
travaillé au service de la Compagnie. Richard Marwick, tavernier et épicier,
avait précédemment été intendant de la factorerie de Canton (10).
William Jardine avait été elnployé COlnlne ll1édecin de ll1arine à bord des
navires de la Compagnie de 1802 à 1817 (11). George Baring, fondateur
de Dent & Co., avait été subrécargue de la C0l11pagnie; son frère aîné,
membre du Comité exécutif de Canton; et son père, Sir Francis Baring,
administrateur de la Compagnie à son siège londonien (12). Les
péripéties de Dent & Co. à ses débuts montre bie.n jusqu'oÙ pouvaient aller les
liens entre la Compagnie et les indépendants, et leur iInbrication (13). On
peut dire~ d'une manière générale, que la voie royale vers l'indépendance
COI1ID1erciale était, d'abord, l'entrée au service de la Con1pagnie,
notam26Les interVell£lllls
ment comme subrécargue. C'est ce que réSUllle Greenberg en disant: "La
llleilleure façon de devenir agent commissionné résident était de
travailler préalablement comme subrécargue" ( 14).
A Canton, ces relations presque toujours historiques, et demeurées
parfois étroites, entre le marchand élnancipé d' aujourd 'hui et son
employeur monopolistique d'hier, la forme presque invariablelllent
courtoise des échanges écrits entre les deux parties contre leur fond parfois
âpre, ces sentiments n1êlés, chez les uns, de reconnaissance pour un
passé personnel révolu, alliée à la conscience grandissante de leur
puissance économique, et chez les autres, de paternalislne teinté à la fois de
mélancolie devant le déclin et de fierté offensée devant l'effronterie des
nouveaux venus, sont au coeur des tensions qui existaient dans le
microcosme cantonais de 1832 parmi les Britanniques.
Plus encore que dans leurs relations personnelles, c'est dans leur
conception du commerce, et celle du respect ou non des tracasseries
administratives chinoises, que s'affrontaient les deux parties. La
Compagnie était à Canton pour enrichir ses actionnaires et, par le biais
des impôts sur le thé, l'Etat lui même. Les Inarchands indépendants y
étaient, eux, pour s'enrichir eux-mêmes. En 1832, ils avaient encore
besoin l'un de l'autre, mais la tension entre les Inotifs opposés qui les
faisaient agir allait, en peu d'années, modifier radicalen1ent les bases du
commerce extérieur à la Chine. Tandis que l'Etat et la diplolnatie
britanniques allaient conjointement se substituer au pouvoir politique de la
Compagnie, et le monopoliser pour leur propre conlpte, les Inarchands
indépendants allaient eux-mêmes se partager en peu de temps le reste de
ses fonctions commerciales qui ne leur appartenaient pas encore.
Le fair play britannique traditionnel n'en1pêchait pas qu'à
l'affrontement en affaires succèdât parfois la reconnaissance personnelle, et même
l'éloge, comme en témoigne la remarquable lettre écrite en novembre
1833 à William Jardine par le Comité exécutif de la Compagnie à
Canton. Il est caractéristique qu'au llloment 111êlnede l'abolition de leur
monopole, les directeurs de la Compagnie aient choisi de remercier
publiquement celui des indépendants qui, plus que d'autres, par sa
carrure personnelle, sa parfaite maîtrise de soi-lnême, en était déjà venu à
symboliser l'efficacité tant du nouveau capitalislne c01111nercial,que de
la courtoisie érigée en système de marketing (15).
Cependant, en 1832, un an seulement avant la disparition de son
monopole et son départ définitif de Canton, la Conlpagnie continuait à
vivre au rythme auguste de la saison cantonaise, ponctuée par les dîners
d'apparat à la factorerie britannique, qui faisaient l' étonnelnent de tous
27Les intervenants
les visiteurs. Elle continuait à selectionner parmi ses dix-sept
subrécargues les quatre membres du Comité exécutif, et ces derniers
continuaient à coopter leur président. Son rôle principal delneurait l'
approvisionnement en thé de l'Angleterre, à une époque all le thé n'était encore
cultivé nulle part au monde qu'en Chine.
28CHAPITRE 2
LE DÉSÉQUILIBRE DE.S ÉCHANGES
Au début des années 1830 les importations de la Chine sont
dominées globalement par l'opium (16). Pour le reste, les ilnportations se
répartissent entre une grande diversité de produits, oÙ dominent
néanmoins les lainages et cotonnades en provenance d'Angleterre d'une part,
et de l'autre le coton brut exporté d'Inde, notalnlnent de la région de
Bombay et de Surate Le reste des importations tant "occidentales"
qu'''orientales'' - c'est-à-dire aussi bien métaux, fourrures, et
horlogerie, que fer blanc de. Banka, épices, nids d'hirondelles, bois de santal, et
autres importations plus hautes en couleur qu'en valeur ajoutée, - ne
pèsent que du faible pourcentage de 6% dans l' enselnble des
importations. Il ne sera plus question, dans les pages qui suivent, de ces produits
non significatifs de l'échange.
En 1832, l'ensemble des iUlportations de lainages et de cotonnades
anglaises s'élève à Sp.$3,0 millions, soit seulement 54% des seules
importations de coton indien. Si, toutefois, on exclut la laine du calcul
des pourcentages pour ne faire entrer en ligne de cOInpte que les
cotonnades anglaises, ces dernières ne représentaient qu'à peine 90/0des
importations de coton indien.. Or, commel' East Intlia C0111JJany détenait
encore un monopole pratique sur les importations de laine, ce dernier
chiffre de 9% donne une meilleure idée de la faible part des ventes de
cotonnades anglaises en Chine par les l11archandsindépendants.
Sous la pression industrielle des Midlands, la recherche de
débouchés par les producteurs de cotonnades autant que par les marchands
intermédiaires avait commencé à se faire plus ardente dès le début des
années 1830, et, à partir de 1834, elle allait aboutir à Canton à une
véritable guerre des prix et à une concurrence effrénée (17). Jardine,
Matheson & Co. avait commencé à prendre part à cette prolnotion de
l'industrie textile anglaise, et l'intérêt pour le coton, qui, aux alentours deLe déséquilibre des éclzal1Nes
la fondation, fut d'un rendement pécuniaire fort Inédiocl~e, eut, de
Inanière inattendue, des retombées littéraires non négligeables (18).
Le coton indien était importé brut. Depuis la fin du dix-huitième
siècle, et avant d'être supplanté par l'opiuln dans la deuxièlne décennie
du dix-neuvième siècle, le coton était de loin la principale importation de
la Chine, et la principale source de revenus des Inarchands indépendants
de Bombay, tant parsis qu'anglais (19). En 1832, les ventes
indépendantes de coton indien s'élevaient encore à Sp.$4,0 Inillions, soit 23% du
total des importations conduites par les indépendants, (ou 75% du total si
l'on exclut l'opium). L'opium avait certes pris le relais du coton; et
néanmoins, dans les deux cas, c'était l'Inde qui faisait l'appoint, son
agriculture faisant en quelque sorte office d'auxiliaire dans l'équilibrage
des comptes de l'East India Con1pany à Canton. Fonctionnellement
semblables, l'opium et le coton différaient sur presque tous les autres points,
y compris le qualificatif de "dangereux", qui, du point de vue des
exportateurs, et contrairement à ce qu'on pourrait croire, ne s'appliquait
véritablement qu'au coton (20).
En contrepartie des ventes de cotonnades et de coton brut, les
marchands cherchaient à négocier, par l'intermédiaire de leurs
commissionnaires cantonais tels que Jardine, Matheson & Co., les meilleurs prix, les
meilleurs taux de change, et les meilleurs investissen1ents sous forme de
"cargaisons-retours" (21). Ces retours en nature, en 1832, se faisaient
principalement par le biais des achats de thé, de soie, ou d'argent-métal.
Les achats de thé que pouvaient opérer les indépendants étaient encore
marginaux, puisque le commerce du thé devait rester pendant
deux ans le monopole de la Compagnie. Jarlline, Matheson & Co. ne se
lancera avec vigueur dans le commerce du thé qu'en 1834 (22). Restaient
la soie et 1' argent-métal.
La part de la soie dans les flux retours en nature traités par les
marchands indépendants, représente près de 30% du commerce total des
indépendants à l'exportation, soit un montant de Sp.$2,4 millions. Ce
commerce se subdivise entre la soie grège (l'essentiel), et les soieries
tissées (23). Après avoir été, comme le thé, Inais seulelnent jusqu'en 1822,
le monopole de la Compagnie, le commerce de
"la soie était devenu en
moins de dix ans l'exclusivité de la communauté des Inarchands
indépendants. Les cargaisons-retours en soie étaient l'une des principales
manières d'effectuer le paiement des exportateurs britanniques
indépendants. Ils constituaient en 1832 une source de revenus non-négligeable
pour Jardine, Matheson & Co. En effet, WiHialTI Jardine avait Inis au
30Le déséquilibre des échonges
~.point dès 1830 un système d'investissenlent triangulaire achat par ses
clients à Londres de traites sur Calcutta; achat d'opiunl à Calcutta par
négociation de ces traites; puis achat de soie à Canton par vente d'opium,
--,- qui permettait à la fois à ses clients d'obtenir de bons rendelnents, et à
sa propre firme de cumuler la cOl111nissionde 3% pour la vente d'opium,
et celle de 5% pour l'achatde soie (24).
L'argent-métal, ou numéraire, avec un total de $3,5 n1illions, soit
43% des exportations indépendantes, représentait la catégorie
d'investissements la plus prisée - hormis les traites élnises par la COlnpagnie
, et aussi la plus abondante, pour pernlettre aux cOlnmis-elle-même -
sionnaires cantonais de renvoyer aux exportateurs indiens et anglais le
solde de leurs ventes, augmenté des bénéfices réalisés. Cette situation
n'est pas pour surprendre, vu l'afflux des liquidités dû à l'excédent
d'opium relevé plus haut, et à son ilnmédiate valeur créchange en
argentmétal.
La balance commerciale montre qu'en .1832, l'hénl0rragie
d'argentmétal quittant la Chine s'élevait à Sp.$4,9 Inillions. Or, on sait que
Sp.$2,7 millions étaient rapatriés en Inde pour y rénlunérer le commerce
privé. Il est donc permis de supposer que le reste, c'est-à-dire Sp.$2,2
millions, devait servir à la rémunération du COnl111erCeprivéanglais, et à
celui du monopole (25).
Ce qui est certain, en revanche, c'est que, dès avant d'opérer sous
son nouveau nom, Jarlline Matheson & C~o.,faisait en 1831 office de
courtier en métaux précieux auprès de la Conlpagnie. La tïrlne lui livrait
de l'argent-métal sous forme de lingots sycee, (ces derniers perçus en
réglement des ventes d'opium), et recevait en contrepartie des traites
tirées par la Compagnie sur le gouvernelnent de Calcutta. L'ingéniosité
financière de William Jardine lui faisait, de plus, garantir le prix de
réalisation de l'argent-métal à Londres par J'internlédiaire de son
correspondant londonien, Fairlie, Bonha111 & Co.; en échange de quoi la
Compagnie lui cédait ses traites à un taux de change favorable. Ces
traites, dès lors à l'actif de Jarlline, Matheson & Co., pouvaient à leur
tour servir de mode de rapatrielnent, plus liquides encore, et
ITIoinsdangereuses à transporter que l'argent-Inétal (26).Restent les deux plus
importants produits de l'échange: le thé et rOpiUIll. Les chapitres 4-10
ci-dessous seront réservés à l'opiuln.
Le poids global du thé exprin1é en pourcentage des exportations ne
31Le déséquilibre des échanges
varie guère entre 1831 et 1833. Il est de 50~)en 1831 et 1832, et ne
descend à 43% en 1833, qu'à cause de la poussée relative des exportations
d' argent-métal. Les chiffres absolus expriInés en dollars espagnols sont
en croissance. Et, ce qui est plus important encore, (puisque, dans
certains cas, une croissance du montant en dollars peut Inasquer une
diminution du volume), les chiffres de la consolnl11ation du thé en Angleterre
augmentent en volume, sur cette période, de 180/0(27).
Ces achats de thé à Canton aux alentours de 1832, sont .non
seulelnent au centre du noeud financier et lnonêtaire relevé plus haut, et dont
viennent d'être esquissées à la fois la solution telnporaire par la vente
accélérée d'opium indien et la conséquence historique de la guerre de
l'Opium avec la Chine à partir de 1839, lnais aussi au coeur de ce qui
restera un des grands mystères de la civilisation anglaise tant qu'on
n'aura pas mieux expliqué l'accélération extraordinaire de la
consommation du thé pendant et aussitôt après la prelnière révolution industrielle
(28). En 1832, l'Angleterre comptait 13 millions d'habitants, et
consommait 33,4 millions de livres de thé par an, soit plus g'un kilogramme par
habitant, c'est-à-dire près de trois grammes par jour par personne, toutes
classes et tous âges confondus.
Quoi qu'il en soit, ce fabuleux marché du thé, qui enrichissait les
,!ctionnaires de la Compagnie et le Trésor britannique par le biais des
taxes d'importation, était toujours interdit au C0111lnerCe indépendant, et
devait le rester jusqu'en 1834. De ce point de vue, l'East Intlia Company
vivait à Canton les deux dernières années d'un surcroît de vie que lui
avait accordé le Parlement britannique en votant, en 1784, à la fois
l'India Act, et le COln.nlutation Act. Un bref rappel des principales
dispositions du Commutation Act permet de Inieux saisir les assises
économiques sur lesquelles reposait à Canton en 1832 une pratique
commerciale en pleine mutation.
En 1784, l'East India COnljJany delneurait en lnde et en Orient à la
fois autorité politique et autorité éconolnique, financière et cOlnmerciale.
D'un côté, l'India Act visait à réduire considérablenlent le pouvoir
politique de la Conlpagnie en Inde pour le subordonner au pouvoir exécutif
de la constitution britannique. En revanche, la contrepartie de cette
sujétion était le Commutation Act, c'est-à-dire la "détaxation lnassive du
thé", que Dermigny appelle égalelnent un "véritable instrulnent de salut
pour la Compagnie" (29).
En détaxant brutalement et luassivcUlcnt le thé à l'importation
anglaise, cette loi visait double: d'abord, casser l'énornle trafic de
contrebande; et e.nsuite, faire croître rapidelnent le volulne des
importations, afin de combler le plus rapidement possible Je Inanque à gagner
32Le déséquilibre des échanges
que représentait la chute brutale de la taxe, par une rapide croissance des
volumes d'importation. L'Etat britannique, cause indirecte des embarras
financiers de la Compagnie par une taxation exagérée qui induisait une
situation de contrebande chronique, se rattrapait en lui accordant sur le
tard un surcroît de vie. Le monopole sur le thé, de réel qu'il était déjà, va
dès lors devenir efficace et lucratif (30).Demême que la taxe sur le thé
avait contribué à alimenter le Trésor de l'Angleterre avant 1784, de
même les profits de l'opiunl, sans lesquels l'East Inclia COlnpany
n'aurait pu payer ses ac11atsde thé, lui permirent de survivre jusqu'en
1834.
L'analyse chiffrée de la répartition des échanges permet non
seulement de situer avec précision l'activité comll1erciale des indépendants
dans le contexte du commerce global de Canton, 111aÎs aussi de mesurer a
contrario l'étendue des activités auxquelles, globalement, en 1832,
Jardine, Matheson & Co. ne participait pas encore. La situation qui se
dessine à l'étude des chiffres, sous les apparences inoffensives d'un
quasi-équilibre global, est en fait celle de profonds déséquilibres, portant
à la fois sur les différents produits de l'échange et sur les intervenants
spécialisés dans leur commerce.
Le tonnage global des échanges à Canton marque, entre 1831 et 1833
une progression moyenne de 15%, passant de 85.000 à 98.000 tonneaux.
Ce pourcentage de croissance de 7,5 % l'an est modéré, sion le compare,
par exemple, aux taux de croissance de la Chine>dansla période
contemporaine (1992-1998). Mais, sous ce chifJre global de l'évolution du
tonnage se cachent des anomalies apparentes qu'il faut cerner pour en
dégager la valeur et le sens.
Tandis que la croissance du tonnage est de 15%, le nombre des
navires faisant commerce à Canton passe de 148 à 189. Ainsi, la
croissance du nombre des navires est de 28%, c'est-à-dire presque le double
de la croissance du tonnage. La conclusio.nqui s'i!npose est que le
tonnage moyen par bateau est en recul. Il baisse en effet de 576 tonneaux à
516. Ce phénon1ène s'explique aisément lorsqu'on considère deux faits
conjointement. Le premier fait est que seuls les bateaux de la Compagnie
sont à proprement parler des navires. En 1831, La COlnpagnie réalise
48% de tout le tonnage britannique avec seulelnent 27% de la flotte
marchande. Ses Indiamen sont d'imposants navires de 1.200 tonneaux (31).
~
Leurs coûts d' investissenlent,d' arlllCIllcnt, d entretien, d' alnortissement,
sont beaucoup plus élevés que ceux des bateaux plus rentables et trois
fois moins gros affrétés par les indépendants (32).La Compagnie peut se
permettre ces frais; les marchands ne le pourraient pas. Le
33Le déséquilibre des échanges
deuxième fait est la poussée que réalisent pendant ces trois ans, sur. des
bateaux plus légers et moins coûteux, les Américains et les autres
étrangers, plus d'ailleurs que les Britanniques eux-mêmes.
A première vue, et sous l'angle chinois, la balance commerciale de
1832 ne fait ressortir qu'un déficit modeste. La Chine exporte en effet
pour Sp.$26,4 millions, et importe pour Sp.$28,0 millions. Le déficit de
sa balance commerciale est donc de Sp.$1,6 million. Le thé, avec 58% de
la valeur d'exportation, a la part prépondérante à la vente. Inversement,
l'opium, avec 50%, représente la part prépondérante des ilnportations.
Pour donner un élément de comparaison, le déficit de la balance
commercial de la Chine en 1832, soit Sp.$1,4 million ou environ £370.000,
était l'équivalent d'une grosse fortune de propriétaire terrien en
Angleterre (33). La Chine perd donc de l'argent, quoique modérément.
Vue sous l'angle britannique, la balance commerciale de l'Angleterre
avec la Chine prend un aspect positif. L'Angleterre importe pour
Sp.$17,8 millions de marchandises, et en exporte pour Sp.$22,3 millions.
Le solde positif de la balance commerciale est de Sp.$4,5 millions, soit
un peu plus d'un million de livres sterling, c'est-à-dire l'équivalent de la
fortune présumée de William Jardine à son départ de Canton pour la
retraite. En outre il convient de noter que 1832 n'avait rien d'une année
exceptionnelle, puisqu'en 1831 le solde positif de l'Angleterre était de
Sp.$3,5 millions, et de Sp.$3,3 millions en 1833. L'Angleterre gagne
donc de l'argent, quoique modestement.
L'examen des éléments constitutifs de l'ensemble est utile pour
mieux apprécier la qualité des déséquilibres. La balance commerciale de
1832 montre en effet une extrême spécialisation des rôles entre la
Compagnie et les indépendants. Certes, L'Angleterre gagne de l'argent.
Mais de quelle Angleterre s'agit-il? De l'Angleterre du monopole
officiel, ou de l'Angleterre des marcllands indépendants?.. Et de quel
argent? Ou, pour mieux dire, de l'argent sous quelle forme? De l'argent
liquide ou ready cash, ou bien des créances et autres reconnaissances de
dettes?
Dire que la Compagnie importe l'intégralité du thé, tandis que les
indépendants exportent l'intégralité de l'opium revient à peine à forcer le
trait. En effet, les chiffres montrent que seulement 9% des importations
de thé échappaient au monopole de la COfi1pagnie.Quant à l'opium, dont
le commerce était depuis 1809 strictement défendu à la Compagnie par
ses autorités de tutelle (34), la part des ~xportations. revenant aux
indépendants était effectivement de 100%. Cette division du travail dans
34Le déséquilibre des échanges
l'import-export à la Chine avait à Canton des conséquences qu'Adam
Smith lui-même aurait pu avoir du mal à prévoir (35).
Le solde global de l'Angleterre, effectivement positif de Sp.$4,5
millions en 1832, masque donc en' fait un contraste extrême entre les deux
soldes qui en sont les éléments constitutifs. D'une part, }'Angleterre
officielle, qui, par le truchement de la Compagnie, importe en tout Sp.$9,5
millions (dont du thé à hauteur de 85%), mais qui n'exporte que Sp.$4,O pour payer ces..importations, accuse donc un solde négatif réel
de Sp.$5,4 millions. D'autre part, les commerçants-entrepreneurs,
anglais, indiens et parsis, représentants les intérêts privés de l'Angleterre,
qui importent Sp.$8,2 millions, mais disposent pour régler leurs
importations d'un montant d'exportation de Sp.$18,3millions (dont l'opium à
hauteur de 67%), accusent donc un solde positif réel de Sp.$lO,1
millions. La conséquence est claire et inéluctable: .1aCompagnie n'a pas de
quoi payer tous ses achats de thé, et les indépendants n'ont pas
suffisamment de leurs importations pour employer toutes leurs ressources.
Or, il n'est pas indifférent de savoir si la Compagnie payait ses
importations en nature, c'est-à-dire par le troc de marchandises, ou bien
au contraire en espèces (36). Car dans le deuxième cas, ses débours
d'espèces devaient prévoir de.couvrir la totalité de ses ilnportations,
tandis que dans le premier cas elle devait seulement couvrir le solde négatif.
Or, à ce sujet, Dermigny est formel. Les contrats passés par la
Compagnie avec son fournisseur monopoliste chinois, le cohong, étaient
bien, à l'époque qui nous intéresse, des contrats de troc (37). Cela
signifie que la Compagnie devait, en 1832, se procurer les seuls Sp.$5.4
millions de son solde négatif, soit en émargeant à son trésor de Calcutta et
en faisant venir physiquement à Canton des cargaisons d'argent-métal,
soit en empruntant sur place à Canton en partie aux fournisseurs chinois,
et en partie aux indépendants britanniques.
De ces trois possibilités théoriques, la première est à éliminer pour
l'année 1832, puisque, loin de faire venir de l'argent, la balance
commerciale montre que la Compagnie en exportait au contraire pour une valeur
de Sp.$1,4 million vers l'Inde ou la métropole (38). L'en1prunt au
cohong est théoriquement possible, mais peu probable dans les faits
(39). Reste la troisième solution, qui est la bonne. La
COlnpagnierecourrait à l'emprunt, soit en tirant des traites sur sa Présidence de Calcutta ou
sur son siège à Londres, soit en escomptant des effets privés payables à
Londres ou en Inde. Les bailleurs. de fonds étaient les Parsis, et les autres
commerçants d'opium, principalement Dent & Co., et Jardine, Matheson
& Co.
Inversement, le solde positif de la balance commerciale des seuls
35Le déséquilibre des échanges
marchands indépendants s'élevait, en 1832, à la sOlnme très importante
de Sp.$l 0,1 millions - c'est-à-dire £2,3 millions. Ce solde pouvait en
théorie être constitué qualitativement soit par des créances sur les
acheteurs d'opium, soit par de l' argent..liquide. Là non plus, la réponse n'est
pas indifférente. Or on sait que les marchands d'opium ne se séparaient
de leur précieuse cargaison qu'après avoir reçu des courtiers chinois des
espèces sous forme de lingots sycee (40). L'analyse reviendra plus loin
sur les véritables coffres~forts flottants qu'étaient les bateaux-entrepôts,
ou receiving ships de la flotte de l'opium. Qu'il suffise de noter à présent
qu'avec l'avancée importante des. ventes d'opium à partir des années
mille huit cent vingt, c'est un afflux exceptionnel de liquidités qui
convergeait sur Canton, et qu'un des rôles principaux de Jardine,
Matheson & Co. et d'autres marchands indépendants était de recycler ces
liquidités. Le. parallèle qu'il est possible d'établir entre les pétro-dollars
de la fin des années 1970et les "opiuln-dollars" des années 1830 à
Canton serait à la fois abusif et pédagogiquement correct, car il
montrerait comment des phénomènes financiers d'une telle alnpleur ont sur le
devenir des sociétés civiles de très importantes conséquences.
A côté de la mainmise totale des Inarchands indépendants sur
l'importation de l'opium en Chine, il faut encore noter que ces derniers
avaient également pris la part du lion dans les importations licites en
provenance de l'Inde. Les chiffres montrent qu'ils étaient responsables de
Sp.$5,4 millions de ces importations (soit près de 80% du total), contre
Sp.$1,4 million pour la Compagnie (20%). En revanche, s'agissant des
importations "occidentales" , (c'est-à-dire en provenance directe de
l'Angleterre), c'est la Compagnie qui est responsable de 80% du trafic
commercial. Néanmoins, le flux d'affaires global en provenance de
1'Angleterre n'était que de Sp.$3,2 millions, soit moins de la moitié de
celui en provenance de l'Inde (Sp.$6,8 millions) (41).
La conclusion qui s'impose à la lecture de la balance commerciale de
Canton en 1832.est double. Premièrement, dès avant la fin officielle du
monopole de l'East India Company, ce sont aux marchands indépendants
que reviennent en pratique non seulement la plus grosse part du trafic
import-export avec la Chine hors le thé, ruais aussi la responsabilité de
l'équilibrage de la balance commerciale. Deuxièmement, en 1832,
l'année de la fondation de Jardine, Matheson & Co., la véritable
Angleterre qui commerçait avec la Chine n'était pas celle qu'on aurait pu
croire. Ce n'était pas tant l'Angleterre de Manchester et de Liverpool,
que celle de Calcutta et de Bombay.
Dans ce contexte, la concurrence parlni les indépendants de Canton
était vive pour défendre ou auglnenter leurs parts du
marchéd'import36Le déséquilibre des échanges
export. Au fil de ses éditions hebdomadaires de l'année 1832, le Chinese
Courier, l'un des deux journaux de Canton, faisait part à ses lecteurs des
arrivées de bateaux, avec le nom de l'ancrage, le nom des commandants,
et ceux des commissionnaires. Jardine, Matheson & Co. compte huit
concurrents pour les produits licites, dont la moitié sont des Parsis, et
quatre concurrents pour l'opium (42). La firme contrôle déjà à cette date
plus d'un tiers du marché de l'opium.
37CHAPITRE 3
,
~. ..
LE ROLEDES AMERICAINS
Ainsi, en 1832, les cargaisons-retours. du commerce indépendant de
Canton consistaient le plus communément en soie grège, argent-métal, et
traites officielles - c'est-à-dire de traites tirées par l'East India
Company sur son siège à Londres ou sur le "Gouvernement Suprême" de
Calcutta. Néanmoins, et déja depuis quelques années, un instrument
financier nouveau était apparu à Canton - la traite privée, effet
COlnmercial identique par sa nature, mais aux caractéristiques de crédit fort
différentes, puisque, contrairement à ce qui se passait dans le cas des
traites "officielles", ni le tireur, ni le tiré, n'était une institution
universellement reconnue (43). Les marchands américains furent les premiers à
introduire ces instruments financiers à Canton. Et Jardine, Matheson &
Co. fut, avec Dent & Co., la première firme à en voir, malgré les risques,
tout le potentiel, et à en faire une utilisation IIlassive.
L'étude succincte des caractéristiques de la balance commerciale
américaine à Canton en 1832, permet de constater un déficit de Sp.$5,3
millions en faveur de la Chine. Au demeurant, ce déficit était chronique,
puisqu'au contraire de l'Angleterre qui possédait des ressources
indiennes pour pallier, sur le chemin de Canton, son déséquilibre avec la
Chine, l'Amérique, elle, ne possédait aucun territoire en Orient. Elle
venait à Canton, également poussée par sa soif de thé, et par l'esprit
d'entreprise de ses marchands, lnais elle ne disposait, pour régler sa note
de Sp.$8,2 millions (dont le thé à lui seul représentait 72% en 1832), que
d'un total de Sp.$2,9 millions d'exportations. Elle avait beau fournir à la
Chine 84% de ses importations de métaux, 96% de ses fourrures,
ces.dernières marchandises, quoique importante,sen pourcentage, ne
représentaient globalement que 13% de l'argent que les Américains devaient
trouver pour régler leurs achats. Autre différence de taille avec celui des
Anglais, le système commercial alnéricain, par définition
post-mercantiliste, ne connaissait pas de distinction entre le COll11nerce de monopole etLe rôle des Américains
le commerce indépendant. Indépendant de naissance, pourrait-on dire, le américain devait s'assumer. lui-même, au contraire de celui de
l'Angleterre officielle qui s'adossait à celui des indépendants, marchands
de coton et d'opium, pour se subvenir à lui-même. Le monopole anglais,
et les marchands américains partageaient néanmoins un problème
central: ils devaient l'un et l'autre équilibrer leur déficit commercial. Cet
équilibrage nepouvaît se faire que .de trois façons - soit en recourant à
des apports d'argent-métal, soit en recourant à l'emprunt, soit à un
panachage des deux. De 1786 à 1804, puis plus épisodiquement entre 1804 et
1823, l'East India Company elle-même avait expédié de l'argent-métal à
Canton pour équilibrer sa balance (44). Cependant, depuis 1824, les
envois combinés de coton et d'opium indiens, avec l'appoint d'émission
de traites officielles, avaient largement suffi à combler les besoins (45).
S'ils avaient des besoins identiques, les marchands américains
n'av(lient pas les mêmes facilités pour les satisfaire. Au début du
dixneuvième siècle, ils ne pouvaient recourir, pour tenter d'équilibrer leur
balance commerciale, qu'aux apports d'argent-lnétal. Des masses
importantes d'argent-métal américain, allant parfois jusqu'à sept millions de
Sp. dollars, étaient annuellement transférées sur Canton pour y servir de
monnaie d'échange contre soiries et thé (46). Il est utile de noter
l'importance relative des importations américaines de soie tissée par rapport à la
soie grège. Ce rapport est l'inverse des mêmes importations anglaises, et
il marque le retard tout naturel à cette date de l'industrie de la soie en
Amérique par rapport à celle de l'ancienne métropole. Il faut aussi noter
que, selon le témoignage de la balance commerciale, d'ailleurs corroboré
par celui des auteurs contemporains, les Américains étaient fort peu
impliqués dans le commerce de l'opium. En 1832, ils vendaient pour
Sp.$228.000 d'opium à la Chine, soit une part de marché insignifiante de
moins de 2%. Loin s'en faut que, dans ces conditions, l'opium ait pu leur
servir de monnaie d'appoint.
Bien que les traites privées apportées à Canton comme monnaie
d'échange internationale par des marchands américains, aient fait leur
apparition dès le début du XIXème siècle, ce n'est qu'à partir de 1827
que leur utilisation se généralisa. Les chiffres relevés par l'érudit
américain Latourette montre que leur utilisation évolua rapidement. De
Sp.$400.000 en 1827, leur chiffre s;élevait à Sp.$4,8 millions en
1833, année de leur véritable envolée (47). Aucun commentateur,
semble-t-il, n'a fait remarquer que ce taux composé de 51% dans la
croissance annuelle de l'utilisation des traites privées apportées par les
Américains à Canton est l'un des chiffres les plus extraordinaires dont on
40Le rôle des Anléricains
puisse faire état aux alentours de la fondation de Jar(line, Matheson &
Co. Même l'expansion du commerce de l'opiulll, sur la même période et
selon la même mesure, ne progressait qu'au rythme de 10,26% (48).
Bien que les participants n'aient pas été en mesure d'apprécier
immédiatement cette explosion du crédit privé à sa juste valeur, les
banquiers du monde entier, et notal"lln1ent.lardine, Matheson & Co. il
Canton, allaient en percevoir les contrecoups, quelques années plus tard
en 1836 et 1837, avec les faillites retentissantes des banquiers londoniens
prêteurs à l'Amérique. Pour l'heure, en 1832 et 1833, le plus urgent était
de parer aux dangers les plus immédiats. Or, pendant l'année de la
fondation, le danger ne venait ni de Londres, ni d'Amérique, mais, chose
beaucoup plus grave, de Calcutta, avec les faillites, entre 1830 et 1833,
de toutes les plus grosses firmes de commerce et de toutes les banques
établies sur la place, maisons financières internationales et donc
anglaises, et, pour nombre d'entre elles, correspondantes de Jardine,
Matheson & Co. Comme le montreront les analyses ci-dessous,
l'extraordinaire croissance de l'utilisation des traites privées américaines
répondait en fait à un déplacement vers les nouvelles banques londoniennes
d'un besoin de crédit pour financer l'opium, besoin qui ne pouvait plus
se satisfaire à Calcutta dans cet état de crise.
La "traite", ou encore "lettre de change", présentait de nombreux
avantages sur tout autre mode de paiement. La toute première traite
cantonaise fut tirée sur Londres par la Compagnie en 1761.Ce tirage fut
fortuit : il ne visait pas plus loin que le rapatrielllent vers l'Angleterre d'un
avoir médiocre de 1.567 piastres légué à des héritiers lointains par un
Anglais décédé sur place. Le côté commode de la llléthode de paiement
fit, en revanche, que la pratique par la Compagnie de tirer des traites sur
Londres ou Calcutta se développa rapidement. "C'était là," écrit
Dermigny, "le vrai moyen de se procurer des piastres, ou plus
exactement de se les procurer à Canton au lieu d'avoir à les y apporter, le
principe consistant, pour une compagnie donnée, à attirer dans sa caisse
l'argent disponible sur la place contre reluise aux propriétaires de lettres
de change payables à son siège en Europe. Tel est le systèllle pratiqué sur
une vaste échelle par l'East India COlnpany,et grâce auquel elle réussit à
accroître ses exportations de thé tout en din1inuant ses envois de métal"
(49).
Nouvelle et paradoxale étape dans le perfectionnement du système
des réglements internationaux dans le Canton du début du dix-neuvième
siècle, le gouvemelnent américain plaçait, en 1808, un embargo sur les
sorties d'argent-métal d'Amérique (50). Les 111archandsaméricains, qui
déjà n'avaient pas assez de métal pour .payer leurs importations
canto4]Le rôle des Alnéricains
naises, devant cette nouvelle entrave à leurs affaires, se virent contraints
à un effort d'imagination commerciale.
Or, les exportateurs de coton américain, de Inême que les
importateurs anglais lllanufacturiers de cotonnades qu'ils fournissaient,
obtenaient sans difficulté, eux, des crédits de leurs banquiers anglais. Les
maisons comme Baring & Co., dont la création remonte au dix-huitième
siècle, octroyaient en effet des crédits acheteurs aux importateurs anglais,
et des crédits à l'exportation aux banques américaines des exportateurs
de coton telles que la Bank of the United States. Typiquement, un crédit à
l'importation se traduisait physiquement par une traite tirée par
l'exportateur américain sur l'importateur anglais, et acceptée, c'est à dire
garantie, par la banque anglaise de l'importateur (51). Cette traite négociable
avait pratiquement les mêmes qualités de liquidité qu'un billet de banque
moderne, si du moins la signature du banquier "acceptateur" était une
signature de première catégorie.
Une variante fréquente de cette traduction physique du crédit
international en un effet de commerce monnayable était le suivant: la banque
anglaise, notamment Baring & Co, octroyait une facilité de crédit à la
banque américaine de l'exportateur. A l'intérieur des lilnites de cette
facilité de crédit, la banque américaine tirait une traite à 180 jours sur
Baring & Co. en faveur de son client exportateur, et la relnettait à ce
dernier en échange des titres de propriété de la cargaison. La cargaison
arrivait à Londres. Baring & Co. recevait les titres de propriété, les faisait
acheminer, avec la cargaison elle-même, dans l'entrepôt de son client
importateur. L'importateur, s'il avait une facilité de crédit chez Baring &
Co., recevait la cargaison et ses titres de propriété, et s'engageait à payer
Baring & Co. à l'échéance du crédit. Si, au contraire, il n'avait pas de
facilité de crédit chez Baring & Co., il payait cette dernière à vue, en
échange des titres de propriété et de la cargaison (52).
Dans un cas comme dans l'autre, un effet cOlnmercial liquide avait
été créé par l'octroi d'un crédit. Dans le prelllier exelllp le, l'exportateur,
au reçu de la traite acceptée par Baring, allait Îlnlllédiatement la
négocier, c'est -à-dire la vendre à un autre marchand. En se séparant ainsi de
cette .traite par sa négociation, son vendeur recevait Îlnlnédiatement des
dollars liquides; l'acheteur, lui, se séparait d'un excédent de trésorerie
pour obtenir, en quelque sorte, un droit d'achat internationalelnent
reconnu, à concurrence du nominal exprimé sur la traite. D<Jns le deuxième
exemple, l'exportateur américain négociait également sa traite, et se
séparait d'un droit d'achat international à utiliser ultérieurelnent contre
des liquidités immédiates. La seule différence, c'est que sa traite était
tirée par une banque sur une autre banque en sa faveur," au lieu d'être
42Le rôle des Anléricains
tirée par le fournisseur sur l'acheteur. Au dénouement de l'opération
financière, c'est-à-dire à la date d'échéance de la traite, cette dernière
était présentée pour paiement par son dernier propriétaire, soit au tiré si
la traite n'avait pas été acceptée, soit à l' acceptateur si elle avait été
acceptée. Dans ces deux exemples, soit comIlle tiré, soit con1me
acceptateur, c'est Baring& Co., c'est-à-dire la banque la plus solide sur la place
de Londres de l'époque, qui payait le porteur le jour de J'échéance (53).
L'effort d'imagination commerciale du premier lllarchand américain
qui, vers 1810, vint à Canton acheter du thé avec une traite privée
angloaméricaine tirée sur un banquier londonien consistait exactement en ceci:
penser à utiliser, dans un contexte géographique entièrement nouveau, un
mode de paiement international certes reconnu dans le
COlllmerceatlantique libre entre l'Amérique et l'Angleterre, mais jan1ais encore testé
dans la sphère d'influence orientale du dernier grand lllonopole mondial.
Bien qu'on ne puisse le prouver, il ne fait guère de doute que ce premier
essai américain dut de voir le jour à l'ouverture d'idée complémentaire
d'un marchand anglais indépendant. Le raisonnement cOlnmercial
implicite de ce pionnier de la finance internationale était le suivant: puisque
les traites officielles de la Compagnie tirées sur son siège à Londres
étaient un excellent moyen de rapatrier des fonds et des bénéfices
cantonais sur l'Angleterre, des traites, certes différentes par leur fonction,
puisqu'ayant servi initialement à financer des exportations américaines
vers l'Angleterre, mais semblables par leur nature puisque payables à
Londres par une banque connue sur laquelle repose le seul vrai risque, ne
peuvent être elles-mêmes qu'un excellent moyen de rapatriement
financier. L'Américain arrivait avec une idée. L'acheteur de sa traite, en
sachant prendre un risque de crédit sur une banque privée plutôt que sur
le monopole officiel, transforma cette idée en réalité. L'histoire fit le
reste, et l'on a vu plus haut à quelle extraordinaire croissance était
promis ce mode de paiement aux alentours de la fondation de Jardine,
Matheson & Co.
L'utilisation des traites anglo-américaines dans le Canton de 1832,
est un phénomène de caractère exceptionnel. Non seulelnent sa naissance
fut imprévue - fruit combiné d'une entrave légale à"vaincre chez le
vendeur et d'un obstacle de crédit à surmonter chez l'acheteur; non
seulement sa croissance fut extraordinaire; ce phénomène marque également
une étape importante dans l'histoire des IIloyens de paiement
internationaux. En dissociant radicalement, et d~une manière plus systématique
que par le .passé, le courant physiquegéographiquelnent migrateur de
43Le rôle des Américains
l'échange commercial d'un côté, et de l'autre la nature
géographiquement fixe et londonienne du crédit qui en était la condition de possibilité,
ce phénomène marque un pas dans l'internationalisation de la finance
tout en consolidant la position de .la City de Londres COlnmecapitale du
crédit international. Pour la première fois dans l'histoire des échanges,
l'Europe, l'Amérique et l'Orient se mettaient à fonctionner comme les
trois pièces d'un même rouage, dans un processus irréversible
d'imbrication non plus seulement cOlnmerciale, mais également financière.
Ainsi, pour régler leurs achats en Chine, les Américains ne
disposaient, à part l'argent-métal, que de crédits londoniens sous forme de
traites tirées sur les grands noms privés de la City. L'Angleterre, elle, se
faisait ouvrir des crédits moins à Londres qu'en Inde. Car, à vrai dire, ce
qui lui servait de banque n'était rien moins que la sYlnbiose historique
entre l'offre de l'agriculture indienne et la demande chinoise d'opium.
44CHAPITRE 4
L'OPIUM COMME MONNAIE D'APPOINT
L'opium qui entrait en Chine était-il de l'opium de contrebande? La
réponse paraît si évidente qu 'on ne se pose mênlcpas la question~
Pourtant, c'est là une question qui mérite d'être posée, et qui appelle une
réponse nuancée. Il est donc utile, en guise d'introduction, d'ouvrir
l'étude de l'opium par une description brève et synthétique de l'attitude
des marchands britanniques, - Indiens, Anglais ou Ecossais - qui en ,_
faisaient le commerce.
Le rappel des quelques faits qui circonscrivent le problème n'est pas
inutile. Premièrement, l'Empereur de Chine interdisait à ses sujets
l'utilisation de l'opium. Il en interdisait la culture sur son territoire, et,
corollaire le plus important à cette défense de consommer, il en interdisait
formellement l'importation (54). Deuxièmement, les marchands cantonais
étaient au fait de ces interdictions. Les mandarins chargés d'appliquer les
consignes de Pékin les leur rappelaient fréquemment. Troisièmement, un
. système endémique et quasi-officiel de corruption, parmi le corps des
officiers et des mandarins chargés de l'application des décrets
d'interdiction, avait secrété, autour de l'interdit, un rituel de la négociation des
pots de vin. Les étrangers considéraient ce rituel largement comme une
cérémonie de plus parmi les nombreux rites et formalités chinois (55).
Selon l'analyse du contemporain, G. Tradescant :
"Tous [les Chinois] sont des contrebandiers d' opi u ln, à cOlnmencer par
l'Empereur... Ici, l'opium n'est un objet de contrebande que dans la lettre. C'est en fait
un objet sur lequel les autorités imposent une taxe qui, afin d'en étendre le plus possible
la consommation, prend la forme d'une interdiction." (56).
Lors de son dîner d'adieu à la COIDlTIUnauté cantonaise, banquet où
cent trente convives le fêtèrent jusqu'à une heure fort avancée de la nuit,
William Jardine reprend l'essentiel de cette analyse en proclam.ant dans
son discours:L'opium comme monnaie d'appoint
"Ce n'est pas nous, Messieurs, qui sommes contrebandiers! C'est le gouvernement
chinois, ce sont les officiers chinois qui font de la contrebande, eux qui sont les
compli ces des contrebandiers, eux qui encouragent leurs activités !H(57).
Dans ce déni farouche et général des marchands cantonais, - déni
en tous les cas absolument formel de William Jardine, d'être impliqué de
quelque façon que ce soit dans un commerce de contrebande, faut-il voir
une mauvaise foi généralisée de la gent commerciale? Ou bien, au
contraire, vu l'ampleur extraordinaire de ce commerce, l'importance de
son poids relatif dans les échanges extérieurs, et par conséquent la
difficulté évidente de le considérer comme un phénomème accessoire et
esca~otable, comme l'est la contrebande que l'on pourrait appeler' normale' ,
fauf-il reconnaître l'expression d'une rectitude commerciale offensée et
une pratique des affaires gauchie. par une corruption généralisée des
autorités chinoises?
Il n'est ni utile ni nécessaire de se hâter de répondre. Il est important,
néanmoins de poser une telle question, car un coup d'oeil trop rapide sur
ce problème de la 'contrebande' de l'opium pourrait facilement, de nos
jours, faire pencher le jugement, incliné par les lois et la sensibilité
actuelles, vers la thèse de la mauvaise foi généralisée. Or, s'il ne faut pas
exclure d'emblée cette thèse, elle ne semble pas non plus immédiatement
probante. La raison principale du doute qu'elle fait naître, et de l'
orientation du chercheur vers une autre hypothèse qui puisse mieux rendre
compte de la réalité telle que la transcrivent les chiffres de la balance
commerciale, est le caractère massif de l' opiuIn dans l'ensemble des
échanges commerciaux.
Sur les trois dernières années pour lesquelles Morse donne des
chiffres, - 1831, 1832, et 1833, - les valeurs d' iInportation de l'opium
à Canton étaient respectivement de Sp.$13,0 Inillions,Sp.$14,lmillions,
et Sp.$12,1 millions (58). A ces valeurs en dollars, correspondaient des
cargaisons, exprimées en "caisses" d'opium, respectivement de : 18.956
caisses, 21.985 caisses, et 20.486 caisses, (59). Par ailleurs, les chiffres
globaux d'importations de la Chine, exprimés en dollars étaient de:
Sp.$25,1 millions, Sp.$28,0 millions, et Sp.$27,6 Inillions.
En pourcentage exprimant les valeurs en dollars des ilnportations,
l'opium représentait donc respectivement sur ces trois années 51.8%,
50.4% et 43.8% du total des importations. La moyenne de ces trois
années fait ressortir un chiffre qui approche 490/0.Pour simplifier, il est
donc possible de dire qu'aux alentours de la fondation de Jardine,
Matheson & Co. l'opium représentait la nioitié (lu total (les Î111portations
de la Chine. Sur une année, les débours de la Chine pour payer ses achats
46L'opium COl1unemonnaie d'appoint
de lainages anglais, de coton et cotonnades indiens, de métaux, de bois,
d'épices, etc., était donc égal à ses débours pour ses achats d'opium. Ces
chiffres, si étonnants qu'ils soient, sont bien les chiffres historiques. Il ne
s'agit pas là d'une interprétation, mais d'une simple lecture de la balance
commerciale. Et l' étonnement ne s'arrête pas là, car il faut encore
conclure que la moitié des importations, par leur valeur marchande,
représentait des importations de 'contrebande'.
Malgré ce que peut avoir de spécieux la présentation d'une
comparaison anachronique, on ne peut s'empêcl1er d'imaginer ce que
penseraient les fournisseurs d'un pays actuel dont la lTIoitiédes itnportations
seraient des importations de contrebande. Mais, en fait, il est bien
difficile d'imaginer un tel pays actuel, qui importerait 100 Jnilliards de
dollars de marchandises, dont 50 milliards en contrebande. Une telle image
a quelque chose de ridicule et même d'absurde. A l'idée de contrebande
s'attache en effet, et de manière essentielle, la notion d'opérations
nocturnes et en tous cas secrètes, dont le danger n'est jalnais absent, ni la
possibilité d'une rétribution en justice. A partir d'un certain volume de
transactions, à partir d'un certain pourcentage en valeur, le secret des
opérations devient un secret de Polichinelle, et la 'contrebande' vit
librement, ou en tous cas parallèlement, et au grand jour. Mais est-ce encore
de la contrebande?
C'est bien ainsi que s'était développée le commerce de l'opium à
Canton où, pour ce qui touche aux étrangers, il s'effectuait au grand jour,
quoiqu'avec prudence et sagacité, et dans le respect d'un rituel préétabli
dont les détails seront analysés ci-dessous. D'autre part, autant que dura
ce commerce, aucun étranger ne subit jamais à cause de lui le moindre
mal ou tort physique ou rétribution juridique, et ce, jusqu'à la
confiscation des stocks d'opium des étrangers par le COilllnissionnaire Impérial
Lin, en mars 1839 (60).
Une approche par le tonnage de la part relative de l'opiulll dans les
échanges généraux peut également Illettre en valeur la partie visible du
commerce de l'opium. Car, si des millions et surtout des pourcentages ne
sont pas visibles à l'oeil nu, une flotte de navires échappe difficilement
au repérage des observateurs et des autorités.
En nous en tenant aux seuls 'Britanniques', y cOlllpris les Indiens,
mais en ne tenant pas compte des Amérjcains~ et pour prendre l'exemple
de l'année 1832, 90 navires au total sont répertoriés par les tableaux de
Morse pour avoir mouillé dans les eaux de Canton (61). 23 de ces
navires appartenaient à l'East Inclia CCiJ11jJany, et 67 aux Inarchands
privés. Les tonnages correspondant à ces navires étaient respectivement de
47L'opium corn/ne nlonnaÎe d'appoint
30.066 et de 29.373 tonneaux, ce qui a appelé plus haut des
commentaires sur la taille respective des navires officiels et des navires privés,
sur lesquels il n'est pas utile de revenir.
Par ailleurs, toujours pour l'année 1832, on sait que le pourcentage
de l'opium importé par la flotte des marchands privés, par rapport aux
importations totales affrétées par cette même flotte privée, était de 67%
(62). Si l'on considère que cette proportion de 67% reflète un rapport de
montants en dollars, il estcertainen1cnt faux et inexact de songer à
appliquer cette même proportion soit au nOlnbre des navires privés, soit à leur
tonnage, dans le but d'établir une approximation sur le nombre de ces
navires transporteurs d'opium et l'importance de leur tonnage. Le
principal chaînon qui manque pour pouvoir légitimement opérer ce transfert
est le lien exact, que nous ignorons, entre le prix par lnètre cube de
l'opium et celui de chacune des autres denrées transportées. Néanmoins,
comprenant cette incohérence méthodologique et l'à-peu-près qui ne
peut manquer d'en résulter, il est fait choix de passer outre et de tenter de
traduire en nombre de navires transporteurs d'opium et en tonneaux le
pourcentage portant sur les montants en dollars, nous trouvons
respectivement les chiffres suivants: 45 navires, et 19.680 tonneaux. Ces deux
chiffres établissent sans doute le haut de la fourchette de l'
approximation, 45 navires représentant en effet la llloitié de la flotte totale
mouillant à Canton en 1832.
Sans chercher à aller plus avant dans la recherche de ce qu'on ne
p~ut savoir avec certitude, il est raisonnable de situer l'approximation à
mi-chemin entre le bas (25navires) et le haut (50 navires) de la
fourchette d'évaluation. Il ne fallait donc pas moins, en 1832, de quelque 38
navires pour transporter la cargaison totale des importations d'opium
pour l'année. Cette approximation suffit alnplement pour permettre de
tirer la conclusion partielle suivante. Lorsque, sur un trafic annuel de
quatre vingt-dix navires, une trentaine ou une quarantaine de ces navires
décharge au grand jour, dans une grande liberté, quoique dans les
mouillages périphériques qui échappaient à la juridiction des douaniers,
des marchandises de contrebande, et, qu'encouragés par ces succès il
reviennent encore plus nombreux l'année suivante, on se trouve, sans
contredit possible, en face d'un phénomène qui est à la fois d'une
ampleur saisissante, et d'une complexité dont on ne peut venir à bout en
quelques simples 'phrases.
Tous les auteurs s'accordent pour dire que les ventes d'opium se
faisaient toujours contre paiement liquide, en argent sycee ou en taels.
L'occasion de .montrer que cette vue est erronée ne manquera pas, et que
48L'opium C011'Z11'ze monnaie d'appoint
les ventes à crédit n'étaient déjà pas inconnues en 1832. Il est vrai néanm
moins qu'elles ne représentaient encore qu'une part minime du total. On
peut donc temporairement choisir de s'aligner sur cette opinion générale,
puisqu'il ne s'agit encore que de délilmter les grandes luasses du
commerce cantonais, et considérer que toutes les ventes d'opium de 1831,
1832, et 1833 étaient réalisés contre argent liquide.
C'étaient donc des liquidités très importantes qui tOlubaient dans
l'escarcelle des marchands privés, ou, pour rnieux dire daIls le trésor de
leurs correspondants, intermédiaires et commissionnaires comme
Jardine, Matheson & Co. qui exécutaient leurs ordres, et leur prêtaient,
sur place, leur concours. Ces liquidités-opium s'élevaient pour les trois
années respectives à Sp.$13,O millions, Sp.$14,lmillions et Sp.$12,1
millions. Comment ces ressources liquides étaient-elles employées?
Telle est la question à laquelle il faut maintenant tenter de répondre.
Certains auteurs proposent une réponse qui ne luanque ni de vigueur,
ni peut-être de vérité générale. Cette consiste à dire que les
liquidités-opium étaient immédiatement recyclées pour couvrir le déficit de
trésorerie de l'East India Company pour le paienlent de ses ac11atsde thé
(63).
Cette vue de la réalité commerciale cantonaise al' inconvénient
d'être pratiquement inintelligible, parce qu'elle court-circuite toutes les
liaisons dans le réseau complexe de transactions qui peut
éventuellement transformer un montant .liquide versé à un marchand d'opium par
un acheteur d'opium en un même montant versé à un fournisseur de thé
par l'East India Company. Elle nous donne une réponse globale, en se
dispensant de l'étude intermédiaire de ces transactions et
transformations. .Au contraire, la réponse à l'emploi des liquidités engendrées par
les ventes d'opium a d'autant plus de chances d'approcher la réalité
qu'elle sera<préparée par un examen, mêrne rapide, de ces
transforrnati0ns.
Tout d'abord, il ne faut oublier ni l'ordre de grandeur de ces
liquidités, que nous appellerons liquidités brutes, ni le fait qu'elles étaient les
seules à naître de l'échange qui avait lieu dans le 111arché de Canton
lU1nlême. D'autres liquidités existaient, a111enées de l'extérieur sous farine
de traites et d'argent-métal, notamment, nous l'avons vu, par les
Américains et les Indiens. Concernant leur ordre de grandeur, on peut
dire qu'il s'agissait là d'une masse d'argent liquide équivalente, en gros,
à US$500.000.000 d'aujourd'llui (64), soit la lTIoitié de la valeur des
importations totales. Aucune des autres marchandises iluportées par la
Chine, - lainages, cotonnades, coton indien, etc., - n'était réglée en
argent liquide, mais, au contraire, par le moyen du troc.
49L'opium corn/ne monnaie d'appoint
Les marchands privés qui recevaient cette abondance de liquidités
brutes par leurs ventes d'opium, procédaient, parallèlement à leurs
ventes, à des achats abondants de soie, de thé, de nankins, etc. Sur les
trois années en question, leurs achats totaux à l'exportation s'élevaient
respectivement à Sp.$8,Omillions, Sp.$8.2 InitIions, et
Sp.$12.4millions. Or, on sait tout l'avantage d'un paiement en liquide par rapport à
un paiement différé, c'est~à-dire à une créance. Le bon sens, et la
pratique généralisée du troc pour les produits hors l'opium, veulent donc
que ces marchands privés ne se soient pas hâtés de payer leurs achats en
utilisant leurs liquidités, mais au contraire, et par priorité, en utilisant
leur ventes.
Les ventes des marchands privés, - hors opium - s'élevaient
respectivement à Sp.$5,5 millions, Sp.$6,1 millions, et Sp.$7,5 millions
(65). Le solde du troc des marchands privés fait donc ap.paraître pour ces
trois années une insuffisance des ventes par rapport aux achats de
Sp.$2,5 millions, Sp.$2,1 millions, et Sp.$4,9 Inillions, respectivement.
Sans l'opium, les marchands privés auraient donc eux-mêInes été dans la
situation impossible de l'East India COlnjJany, qui ne vendait pas assez
pour couvrir ses achats, et devait donc se procurer de l'extérieur des
liquidités pour les régler.
Pour les marchands privés, ce problème n'existait pas. Car, pour
couvrir le solde négatif de leur commerce de troc (Sp.$2,5millions, Sp.$2,1
millions, et Sp.$4,9 millions), ils disposaient des liquidités brutes dues à
leur commerce d'opium, et qui ont été repérées plus haut (Sp.$13.0
millions, Sp.$14,1 millions, et Sp.$12,1 millions). Ces dernières étaient
largement suffisantes pour éponger les soldes négatifs du troc, et leur
laisser en poche d'importantes liquiclités nettes (Sp.$lO.6 Iuillions, Sp.$12,O
millions, et Sp.$7 ,2 millions).
Connaître le sort de ces importantes liquidités nettes, représentant le
tiers environ des importations totales, est, très précisément, le savoir
qu'il faudrait acquérir pour répondre à la question de départ: "comment
les ressources liquides étaient-elles employées ?" Or cette connaissance
détaillée ne peut qu'échapper au chercheur d'aujourd'hui. Ce que l'on
peut tenter, néanmoins, est de recenser les principales catégories
d'emplois possibles, puis, par recoupement avec les besoins de l'East
India COlnpany, de présenter l'esquisse de quelques conclusions.
Du point de vue de leurs propriétaires, c'est-à-dire du point de vue
des marchands d'opium, les emplois théoriques et pratiques les plus
évidents de la liquidité nette sont en fait des placel11ents ou des
investissemeI1ts. De même gu 'il est plus favorable s.ous tous les rapports, du point
de vue du vendeur d'opium, que la vente se soit effectuée contre
liquidi50L'opium cOlnme monnaie d'appoint
té, plutôt que contre créance, de même cette liquidité pose
itnmédiatement au vendeur le problème de son emploi. Chacun sait que de
l'argentmétal non rémunéré est un mauvais placement, parce qu'il ne rapporte
rien.
Le vendeur d'opium à la tête de liquidités nettes résidentes à Canton
se trouvait donc devant l'alternative suivante: ou bien rapatrier en Inde
ces liquidités sous forme d'argent-métal par le prochain navire, et vendre
ce métal au Trésor ou à la Monnaie de Bombay et de Calcutta pour
refonte; ou bien, au contraire, placer ces liquidités à Canton. Leurs ordres
étaient donnés pas lettres à Jardine, Matheson & Co., et il appartenait à
la firme de les exécuter chaque fois que les conditions du marché
rendaient cette exécution possible.
Lorsque Morse fait état, dans ses tableaux de la balance
commerciale, des "exportations d'argent" pour le compte des marchands
indépendants, (se chiffrant à Sp.$ 2.8 nlÎllions, Sp.$3,5 Inil1ions,et Sp.$6.6
millions, respectivement, pour les années 1831, 1832, et 1833), il indique
clairement le montant des liquidités nettes qui furent rapatriées, ces
années-là, par ces mêmes indépendants.
Lorsque les liquidités nettes s'investissaient surplace à Canton, le
choix des instruments d'investissement était limjté, et se réduisait
principalement à quatre.
Le premier instrument consistait en l'achat de produits chinois
comme la soie, le nankin, etc. Ce choix était le plus évident, et parfois le
seul disponible. (Toutefois, pour la cohérence de ce développement, et
pour éviter de le compter deux fois, il faut faire ici comme si cet
instrument n'existait pas comme emploi possible de la liquidité nette, puisque
le décompte en a été fait plus haut par le moyen du troc).
Le second instrument était, littéralement, le placement à intérêt dans
telle ou telle maison de commerce que le marchand avait chargée de
vendre l'opium. Dans ce cas, Jardine, Matheson & Co., par exemple,
jouait le rôle actuel d'une banque de dépôt, se voyant ainsi prêter de
l'argent-métal par son client. Ce placement se faisait rélnunérer à un taux
d'intérêt qui variait entre 2% et 3%par mois (66).
Le troisième instrument était l'achat d'une traite Inarchande tirée sur
Londres ou sur Calcutta, apportée à Canton par des AIl1éricains ou des
Indiens. Dans ce cas, Jardine, Matheson & Co., négociait au Inieux, avec
le vendeur de la traite, un prix en argent-métal qui ne représentait rien
d'autre qu'un montant en capital accolnpagné de son loyer jusqu'à
l'échéance de la traite. Cette traite, négociée au 111ieuxpar Jardine,
Matheson & Co., mais propriété du marchand d'opiu111, était expédiée au
plus tôt à son propriétaire, qui recevait ainsi, soit en roupies, soit en
ster51L'opium COfflffle fflonnaie d'appoint
ling, le fruit de l'échange de sa liquidité nette. C'était là, sans doute,
l'instrument favori de l'emploi des liquidités, et celui qui allait être appe..
lé au plus important développement.
Le quatrième instrument était l'achat d'une traÏte officielle, élnise par
l'East India Company, et tirée sur son siège londonien ou sur Calcutta. Il
est clair que seul ce dernier placement peut, à juste titre, être considéré
comme l'appoint nécessaire à l'East Inclia C0111jJanypourle règlement
de ses achats de thé. Pour les trois années J831, 1832, et 1833, on peut
estimer ces montants respectiveJnent à Sp.$5,2 Inillions, Sp.$5,9
millions, et Sp.$3,9 millions (67). Ces montants ne représentent pas plus de
la moitié des liquidités nettes des marchand;s.d'opium (exactement 53%,
49%, et 54%). Il convient en outre de remarquer que l'année 1833, qui
fut certainement une mauvaise année pour les Inarchands d'opium, vu
que leurs liquidités nettes chutèrent de Sp.$12,O lnillions à Sp.$7,2
millions, vit la plus forte. poussée des traites alnéricaines de la décennie,
dont le .montant global augmenta de Sp.$O,7 millions à Sp.$4,8 millions
(68). En d'autres termes, des excédents de liquidités alnéricaines
apportées de l'extérieur sous forme de traites arrivaient en renfort
desliquidités-opium nettes, lorsque ces dernières étaient insuffisantes. (Cette
insuffisance occasionnelle, selon les années, est le signe qui permet dès
maintenant de repérer un phénomène qui sera étudié plus loin. En réalité, ce
fabuleux commerce de l'opium, qu'il est facile d'ilnaginer lucratif en
permanence, n'était à l'abri ni des fluctuations de prix, ni de crises
sérieuses.)
D'une manière générale, on peut donc conclure que les excédents de
liquidités nettes créées surplace à Canton par la vente Inassive d'opium
indien étaient, pour moitié environ, recyclés par l'East Inclia C0111pany,
et lui servaient à équilibrer son solde négatif avec la Chine dû à ses
achats de thé. L'autre moitié des liquidités nettes de l'opium était investie
à d'autres fins par les marchands d'opium, et notalnment rapatriée vers
l'Inde, afin de leur permettre de financer les nouvelles cargaisons et
exportations d'opium. De ce point de vue, il est juste de dire que l'opium
jouait à Canton le rôle d'une monnaie d'appoint. Ce n'était pas un rôle
exclusif, puisque les traites américaines jouaient le même rôle.
Cependant, l'opium représentait la principale monnaie d'appoint. Et la
particularité réelle de cette monnaie d'appoint est, qu'ayant été créée
sur place à Canton par l'écoulement d'un produit indien, elle ne coûtait
à l'Angleterre littéralement que la signature de sonn10nopole
commercial, l'East India Company.
En 1832, les marchands d'opium étaient véritablenlent devenus, à
52L'opium comme lnonnaie d'îlppoint
Canton, les maîtres du jeu commercial. Et ceux qui les y aidaient sur
place, comme Jardine, Matheson & Co., étaient eux-ITlêmesdevenus les
maîtres des maîtres de ce jeu.
53CHAPITRE 5
L'OPIUM ET LA LIBERTÉ DU COMMERCE
C'était donc en grande partie grâce aux marchands d'opium que
l'Angleterre, par le truchement de son monopole cOlnmercial officiel,
pouvait équilibrer ses comptes à Canton. Cependant, l' East-India
Company, jouant le jeu comn1ercial cantonais ÎlIlposépar le règlement
chinois avec tout le fair-play britannique, s'interdisait de tricher en
pratiquant elle-même "le commerce de la drogue", comme le disaient, sans
état d'âme particulier, les commerçants contemporains. Elle fermait les
yeux sur ce commerce, et sur ceux qu'elle autorisait à le pratiquer, tout
en étant parfaitement au courant, et dans le plus grand détail, de leurs
activités (69). Les marchands d'opium lui servaient de court-circuit ou de
paratonnerre. Tant que ces derniers continuaient à s'occuper de leurs
affaires sans lui créer d'ennuis auprès de la Chine officielle, et à acheter
ses traites contre une partie de leur liquidité nette, l'East In(lia Company
n'avait qu'à se féliciter de savoir si bien faire durer un équilibre politique
si précaire.
En fait, ce qui faisait durer cet étonnant équilibre, c'était l'intérêt
bien entendu de tous les participants, et pas seulement celui de l'East
India Company. Tous en effet y trouvaient leur intérêt financier. Les
marchands d'opium, parce qu'ils s'enrichissaient; les investisseurs en opium
de nationalité anglaise résidant en Inde, parce qu'ils pouvaient ainsi plus
facilel11ent rapatrier leur fortune en Angleterre; les courtiers d' opi urn
chinais, parce qu'ils gagnaient sur chaque vente, COlnme .larcline,Matheson
& Co., de généreuses commissions; et les mandarins et autres officiers
des douanes chinois, parce qu'ils avaient appris à se faire grassement
payer leur complaisance.
Ainsi, le port de Canton, où les importations étaient pour moitié un
produit de 'contrebande~, était devenu la scène d'un incroyable ballet
commercial, où chacun des acteurs évoluait dans un monde de
faux-semblants. Elltre le fait et le droit, entre le discours officiel et la pratique
réelle, la distance n'avait jamais été aussi grande. Dans la société deL'opium et la liberté du comlnerce
Canton, ce décalage entre une norme entérinée par tous les interventants,
à commencer par les plus puissants, mais pratiquée par aucun d'entre
eux, était, comme souvent, annonciatrice de changements qui allaient
bientôt prendre une tournure violente.
Cependant, s'il fallait, parmi cette foule d'acteurs, en repérer certains
dont les actions ne cherchaient pas, coûte que coûte, à s'accorder dans
une grimace de mensonge et d'hypocrisie avec une idéologie moribonde,
il faut bien reconnaître que ce n'est ni chez les mandarins, ni chez les
monopolistes cantonais, ni dans l'East Inclia C0111pany qu'on pourrait les
trouver, mais bien chez les marchands indépendants. Comme ces
marchands indépendants étaient invariablement des marchands d'opium, on
en arrive à cette conclusion paradoxale que, d'une manière générale,
ceux qu'on aurait effectivement tort d'appeler des 'contrebandiers' -les
marchands indépendants - étaient en fait ceux qui étaient le moins
impliqués dans la mauvaise foi généralisée qui semblait perpétuer
l'existence du système commercial cantonais. Cela ne veut pas dire pour
autant que les marchands d'opium étaient nécessairement ou tous d'une
rectitude exemplaire, ou même d'une parfaite bonne foi. Mais cela veut
dire qu'ils avaient commencé à substituer, comme principe d'action
commerciale, la stricte loi de l'offre et de la demande et son système de juste
rétribution par le marché, à l'idéologie du monopole mercantiliste et son
système d'accommodements, de protection et de favoritisme. On
comprend mieux, dès lors, le farouche déni des marchands d'opium d'être
des 'contrebandiers'.
Il est également difficile de ne pas voir dans l'opium la 'denrée' de
choix sur laquelle les marchands indépendants ont parfait leur
apprentissage de la liberté commerciale et de la loi du libre échange pendant les
années qui précédèrent immédiatement l'abolition du monopole, en
1833. L'ironie de l'histoire veut que cette denrée soit également une
drogue aux effets pernicieux. L'évolution des sensibilités, commencée
d'ailleurs dès la période en question, a pu faire oublier aux générations
ultérieures, ainsi qu'à la nôtre, ce trait pédagogique de l'opium, qu'il faut
souligner ici.
Né dans le sillage de l'East India Company qui avait peu à peu
abandonné à ses commandants quelques miettes de son monopole, le
commerce interlope s'était développé et amplifié au cours du dix-huitième
siècle. Par définition, les produits du commerce interlope d'origine
étaient les doublons des vendus et achetés par la Compagnie.
Cependant, sauf pendant une très brève période au début du
dix-neuvième siècle, l'East India Company se refusait à faÎre elle-mêlne le
commerce de l'opium. La raison en était simple. Ses affaires métropolitaines
56L'opium et la liberté dtl cOlnnu.u'ce
étaient financièrement dépendantes de ses approvisiol1nelnents de thé à
Canton. Or l'entrée de l'opium y était interdit. Il fallait donc éviter par
tous les moyens d'entrer en conf1it avec les autorités chinoises.
L'importation d'opium aurait bravé cet interdit et provoqué des mesures de
rétorsion des mandarins, comme, par exemple, l'interdiction d'acheter du thé.
Il ne fallait pas y songer.
C'était la brèche où se ruèrent les marchands indépendants. L'East
India Company leur laîssait le chalnp libre sur cette denrée. Non
seuleopiuln hors dement elle ne souhaitait pas conserver son Inonopole sur l'
l'Inde, non seulement elle ne souhaitait pas lllême en partager le
commerce avec eux: elle leur en aban{lonnait entièrernent l'exclusivité. Et
c'est pourquoi il faut parler de valeur 'pédagogique' de l'opium, dans
l'apprentissage que firent des marchés et de leurs lois'-les marchands de
cette époque. Mis à part l'indigo du Bengale, jalllais auparavant un
terrain commercial aussi prometteur n'avait été reservé au libre jeu de
marchands indépendants. Ils pouvaient librement acheter l'opium aux
enchères de Calcutta; ils affréter le transport; ils
pouvaient librement vendre leurs cargaisons (autant que faire se pouvait
dans un Canton où les acheteurs, à l'opposé des vendeurs, couraient des
risques certains); ils pouvaient librement développer leurs marchés. Le
marché lui-même, le mécanisme de l'offre et de la delllande, réglaient les
prix d'achat et les prix de vente. Dans ce commerce, pas de prix faussés
par des stockages excessifs et régulateurs du lllonopole; pas de droits à
payer, ni de redevances à acquitter; pas de perlnÎssions à demander ni de
règles à observer. Certes, les marchands d'opium allaient bientôt
apprendre à leurs dépens qu'entre la liberté du COlnmerceet l'anarchie du
commerce, il n'y a qu'un pas. Ils ne le savaient pas encore. Pour l'heure,
ils se réjouissaient de leur liberté commerciale, ils apprenaient à vivre
avec la concurrence - concurrence loyale, cette fois, et combat d'égal à
égal avec d'autres marchandsindépendants - et à la battre. Et ce qui
leur permettait de faire ce pas de géant dans apprentissage et la pratique
de la liberté commerciale, ce n'était, après le coton, rien Illoins que
l' opiuln.
En dépit des apparences, on aurait donc tort de jeter la pierre aux
marchands indépendants comme fauteurs de troubles et contrebandiers
de grande volée. Néanmoins, on serait également dans l'erreur de penser
qu'ils étaient absolument sûrs d'avoir tous les droits de leur côté. Dans
toute action commerciale, il faut faire une distinction entre, d'une part, la
discrétion légitime, quiprotègePintérêt des clients et sauvegarde
l'intégrité du fonds de commerce ou bien de tel ou tel procédé ou technique
particulièrement lucratifs, et, d'autre part, 1'habitude du secret visant
57L'opium et la liberté du COnll7ZerCe
d'autres fins moins relevées. Or, sans entrer ici dans des détails sur
lesquels il sera utile de revenir, il est clair que les Inarchands d'opium et
leurs correspondants, notamment Jardine, Matheson & Co., faisaient du
secret et du mutisme systématiques non seulelnent des vertus
commerciales et professionnelles, mais aussi d'étonnantes règles de conduite
générale. Parmi plusieurs exemples possibles, il est utile de retenir le
plus probant.
Dans l'opuscule intitulé LjEtat actuel qu'il publia à Londres en 1836,
("The Present Position and Prospects of the British Traciewith China "),
James Matheson, fait le procès 4u système commercial cantonais, qu'il
démonte avec éloquence, et dont il explique les carences et les injustices.
Pas une seule fois le mot "opium" n'est mentionné dans le texte de
l'opuscule. L'opium, qui était en train de faire sa fortune, et qui avait été
le camp d'entraînement et le champ de bataille de prédilection du libre
échange pour les marchands indépendants comme lui, n'est pas honoré
d'un seul paragraphe. Cet "article", comIne les marchands
contemporains aimaient également à appeler l'opium quand il ne l'appelaient pas
tout simplement "la drogue", représentait pourtant la Inoitié des
importations de Canton, et son commerce était généralisé et portait sur des
sommes de première grandeur. La réticence de James Matheson, de sa
firme, et de l'ensemble de ses confrères, n'est pas de celles qui vont de
pair, en général, avec la fierté d'accomplir au grand jour des actions
héroïques. Mais, on s'en doutait déjà, la saga de !'opiuln à Canton dans
les années mille huit cent trente n'est pas une chanson de geste. Elle
n'est qu'un épisode important de l'évolution du COlnmerceinternational.
Il faut maintenant essayer d'en délTIonterles Inécanismes économiques et
commerCIaux.
58CHAPITRE 6
LE .MONOPOLE DE L'OPIUM
Les Etats, même les Etats en cours de gestation, comme l'était le
Bengale du dix-huitième siècle, où l'East India Company cumulait la
puissance commerciale du monopole capitaliste et le pouvoir politique,
sont eux-mêmes des intervenants économiques, et des
intervena11tséconomiques de première grandeur. Ils ont pouvoir de lever l'impôt, QU,ce
qui peut en tenir lieu, de s'octroyer le monopole de certaines activités
commerciales. Ce seront donc les traits saillants du monopole sur
l'opium instauré par la puissance politique gouvernant l'Inde pour le
compte de la couronne britannique que le présent chapitre cherchera à
faire ressortir.
Mais auparavant il faut indiquer d'où provenait l'opium vendu en
Chine. Le marché cantonais connaissait plusieurs variétés d'opium: le
Bengal, et ses deux variantes, le Benares et le Patna ; mais aussi le
Malwa, le Daman, et le Turkey.
Comme ces noms l'indiquent, les variétés d'opium se
reconnaissaient à leur ,provenance. La seule variété qui ne fût pas indienne était
le Turkey. Les cargaisons de Turkey étaient achetées à Smyrne, où
venaient s'approvisionner des navires qui, le plus souvent, battaient
pavillon américain. Ainsi, même s'il reste juste de dire que les
Américains étaient, en général, beaucoup moins impliqués que les
Britanniques dans le commerce cantonais de l'opium, cela indique
surtout le fait que ceux-ci avaient accès à des sources plus abondantes et
directement situées sur leur territoire de tutelle, tandis que ceux-là
devaient avoir recours à un maigre et lointain marché
d'approvisionnement, qui leur fournisssait, au demeurant, une. quantité médiocre et une
qualité incertaine. Les prix du Turkey sur le marché de Canton,
fluctaient entre Sp.$400 et Sp.$500 la tandis que le Bengal ou le
Malwa pouvaient atteindre et dépasser les Sp.$900 la caisse. Le Turkey
était, si l'on ose dire, l'opium du pauvre. Quoi qu'il en soit, l'opium de
Turqllie permettait aux Américains d'engendrer à Canton un modesteLe monopole de l'opiunl
appoint de liquidités, ce qui leur était utile pour leurs achats
d'importation. Ce commerce du Turkey se poursuivait depuis l'arrivée à Macao,
en 1811, du commandant Dobell, natif de Philadelphie (70).
De même que le Turkey est associé au commerce américain, de
même le Daman était le domaine réservé du trafic portugais. Une partie
de l'opium cultivé en Inde occidentale échappait au monopole du
Bengale, et s'acheminait vers les ports du littoral occidental, soit le port
anglais de Bombay, soit les ports portugais de Goa et de Daman. Le
Malwa était la dénomination qui recouvrait l'opium expédié de
Bombay. Le Daman était l'opium expédié de Goa ou de Daman. Le
commerce du Damarl, dont l'importance exacte est incertaine, mais qui
était peut-être aussi modeste que celui du Turkey, était contrôlé par les
marchands portugais et leurs correspondants résidant à Macao, et non
pas à Canton. Le Daman n'est pas mentionné dans les tableaux de
Morse, et la fourchette des prix auxquels il se vendait n'est pas connue.
Il est cependant raisonnable de penser que sa valeur devait en gros
s'aligner sur celle du Malwa, puisqu'il était de qualité et de provenance
identique.
Le Malwa d'une part, et le Benares et le Patna de l'autre (ces deux
derniers étant appelés du terme plus général de Ben,gal) étaient, de très
loin, les deux catégories dominantes de l'opium vendu à Canton. Le
port de chargement du Benares et du Patna était Calcutta, comme celui
du Malwa était Bombay. La rivalité de ces deux ports britanniques dans
le commerce de l'opium n'avait d'égale que leur intérêt commun pour
une denrée qui contribua largement à leur enrichissement. A ce propos,
il faut noter dès l'abord comme un élément particulier du succès de leur
firme, que chacun des deux associés fondateurs de Jardine, Matheson
& Co. avait, avec chacun des deux grands ports de l'Inde, et par l'
intermédiaire de leurs familles dominantes, une relation privilégiée. En
effet, William Jardine avait du milieu des marchalJds de Bombay la
même connaissance profonde et personnelle que c,elle qu'avait James
Matheson du milieu des marchands de Calcutta. Cette conjonction. de
forces inhabituelles dans une firme cantonaise est, à 11' en pas douter,
une des raisons importantes de son succès.
Pour se convaincre du combat que se livraient le Malwa et le
Benares-Patna, il suffit de comparer leurs prix respectifs au fil des
années. Tandis que sur la période 1811 à 1821, le Benares-Patna
gardait la prépondérance sur le Malwa, avec des importations moyennes à
Canton' de plus de 3.000 caisses contre moins de 1.500 caisses, le
renversement de tendance est saisissant pendant la période de 1829 à 1839,
où Canton importait en moyenne 14.000 caisses de Malwa contre
60Le nlonopole de l 'OpiUffl
Il.000 caisses de Benares-Patna (71).Mais que l'un ou l'autre ait
finalement gagné, entraînant dans leur victoire leur port d' expcclition resw
pectif, Calcutta ou Bombay, le véritable grand vainqueur resta
finalement le gouvernment britannique, maître de l' Înlpôt et maître du
monopole.
Dans son ouvrage sur la politique britannique de l'opium en Chine
et en Inde, David Owen rappelle une date fondamentale pour la
compréhension du commerce de l'opium: le 23 novelllbre 1773. C'est en
effet à cette date que le Conseil du Bengale, sous la directio11de Warren
Hasting, son gouverneur, prit à l'unanimité la décision d' ab;olir le
contrôle du Conseil de Patna et d'établir un monopole de l'opium sous
le strict contrôle du gouvernement du Bengale (72).
En pratique, certes, et jusqu'en 1830, le monopole fonctionna
imparfaitement, c'est-à-dire avec d'importantes déperditions de revenu,
sauf dans la principale province du Bengale; fIlais la théorie était
simple et claire. L'Angleterre, qui gérait le Bengale et l'Inde par
l'intermédiaire des gouvernements mi-politiques, mi-commerciaux, de
Calcutta et de Bombay, devait avant tout se procurer des.ressources sur
place par l'exportation de produits indiens. Dès 1773 l'opium semblait
un produit suffisamment prometteur de futurs revenus pour s'en assurer
le monopole.
La clé pratique du monopole telle qu'il fut appliqué avec succès au
Bengale, où l'Angleterre contrôlait la totalité du territoire, fut
d'interdire la libre culture du pavot aux ryots. Ceux qui contrevenaient aux
ordres du monopole en ensemençant leurs champs sans permis,
recevaient de lourdes amendes. En revanche, ceux qui souhaitaient
développer la culture du pavot se voyaient octroyer des prêts par le
gouvernement, contre obligation de lui livrer l'intégralité de leur récolte à des
prix garantis.
Cette politique agricole fort audacieuse, et qui n' est pas sans
rappeler certaine protectionniste actuelle de pays avancés, connut
un grand succès. Elle s'appuyait sur un dispositif administratif
perfectionné de comnlissaires et d'etllployés du gouvernement, qui géraient
tout le cycle annuel de la production de l'opiunl, (iepuis l'achat et le
financement des graines, jusqu'aux enchères .publiques du produit fini,
à Calcutta, aux alentours de Noël.
Ainsi, la puissance publique était, et demeurait, éminemment
commerçante. Par une simple soustraction, le bénéfice dû à son monopole
sur l'opium était facile à calculer. Il n'était autre que "la différence
entre le prix d'achat payé pour leur opium brut aux ryots,et le prix de
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