Famiy maron ou la famille esclave à Bourbon (Ile de La Réunion)

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Français
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Description

En opposition à l'idéologie esclavagiste qui niait la parenté chez les esclaves, ces derniers, Malgaches ou Africains puis progressivement créoles, ont créé à Bourbon des structures familiales méprisées ou ignorées par les maîtres. L'abolition de l'esclavage en 1848 permettra l'apparition au grand jour de ces milliers de familles maron, socle de la société créole d'aujourd'hui.

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Date de parution 01 mars 2012
Nombre de lectures 211
EAN13 9782296484177
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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FAMIY MARON
ou
LA FAMILLE ESCLAVE À BOURBON
(*le de-a Réunion)



















Du même auteur :

(avec Yann Arthus-Bertrand)
Visages de l’usine. Muséum Stella Matutina. 1994.

En couverture :
Détail deSite des environs de la Rivière d’Abord, 1802, in Bory de
Saint-Vincent,Voyage dans les quatre principales îles des mers
d’Afrique, ADR GF 110.









© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55991-2
EAN : 9782296559912

Gilles GÉRARD









FAMIY MARON
ou
LA FAMILLE ESCLAVE À BOURBON
(*le de-a Réunion)





Préface de Sudel Fuma






Historiques
Dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland

La collection «Historiques »a pour vocation de présenter les
recherches les plus récentes en sciences historiques. La collection
est ouverte à la diversité des thèmes d'étude et des périodes
historiques.
Elle comprend trois séries: la première s’intitulant «travaux »
est ouverte aux études respectant une démarche scientifique
(l’accent est particulièrement mis sur la recherche universitaire)
tandis que la deuxième intitulée « sources » a pour objectif d’éditer
des témoignages de contemporains relatifs à des événements
d’ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion
enrichira le corpus documentaire de l’historien; enfin, la
troisième, « essais », accueille des textes ayant une forte dimension
historique sans pour autant relever d’une démarche académique.

Série Travaux

Bernard CAILLOT,L’Angleterre face aux Bourbons dans la Guerre
d’Indépendance Américaine. Paradoxe dans l’Europe des Lumières, 2012.
Alain COHEN,Le Comité des Inspecteurs de la salle, 2011.
Franck LAFAGE,Le théâtre de la Mort, 2011.
Clément LEIBOVITZ,L’entente Chamberlain-Hitler, 2011.
Peter HOSKINS,Dans les pas du Prince Noir. Le chemin vers Poitiers
1355-1356,2011.
Janine OLMI,Longwy 1979, Pour que demeure la vie, 2011.
Fabrice MOUTHON,L’homme et la montagne,2011.
Fernando MONROY-AVELLA,Le timbre-poste espagnol et la
représentation du territoire, 2011.
François VALÉRIAN,Un prêtre anglais contre Henri IV, archéologie d’une
haine religieuse,2011.
Manuel DURAND-BARTHEZ,De Sedan à Sarajevo. 1870-1914 :
mésalliances cordiales, 2011.
Pascal MEYER,Hippocrate et le sacré, 2011.







A Marie, Tania et Tom

A tout bann zanfan Eli





























Remerciements particuliers à Martine Grimaud, Thierry Blasin
et Jean-Michel Lambert.


Préface



Quel plaisir pour l’ancien directeur de thèse de doctorat de
Gilles Gérard que je suis, de préfacer l’ouvrage de son ancien
étudiant, sorti de sa brillante thèse qui porte sur l’histoire de la
famille esclave à Bourbon de la fin du XVIIe à l’abolition de
l’esclavage en 1848. Un sujet de thèse difficile à maîtriser, à
l’origine de ce livre qui nous permet de revisiter l’histoire des
familles réunionnaises les plus démunies, celles des esclaves
maltraitées par le système colonial qui réussissent à se
structurer, à se forger des racines créoles, à résister à la soumission
pendant toute la période de l’esclavage.
Anthropologuede formation avant d’aborder des études
d’histoire à l’Université de La Réunion et de devenir un brillant
chercheur, Gilles Gérard s’est plongé dans l’étude des archives
de l’Etat-Civil et les fonds concernant les recensements
d’esclaves par les propriétaires, reconstituant ainsi de nombreuses
familles que l’histoire classique n’a jamais reconnues. Il a
abouti à des conclusions nouvelles qui bousculent les idées
reçues et il démontre que la famille esclave à La Réunion avant
1848 est une réalité sociale malgré le déni idéologique du
pouvoir de cette époque qui refusait de reconnaître le statut des
familles esclaves.
Danscet ouvrage de qualité, l’auteur s’inscrit en faux contre
la vision négative de la société coloniale qui ne reconnaît pas la
famille esclave qui pourtant s’inscrit dans la parenté sans
laquelle elle n’existe pas. Il prouve par ses recherches que les
esclaves cultivent des valeurs de respect, de solidarité et qu’ils
ont le sens de la famille. Cette structure sociale leur permet de
se reconstruire et de résister à l’oppression après avoir été
arraché d’Afrique, de Madagascar ou d’Inde. Malgré l’existence
d’une réglementation coloniale, en particulier les lettres
patentes du Roi de décembre 1723, les esclaves savent contourner les
obstacles du Droit Colonial répressif, créant desfamilles
maron, c'est-à-dire des familles fonctionnant en dehors des
modes de représentations de l’élite coloniale. L’auteur relance
en outre dans ce livre le débat sur l’histoire de l’esclavage, en

7



particulier sur la démographie historique, corrigeant au passage
des erreurs d’interprétations et rectifiant des données
statistiques utilisées par des générations d’historiens.
Ce livre publié en 2012, un an après les cérémonies du
bicentenaire de la révolte des esclaves de Saint-Leu, est un
vibrant hommage aux familles réunionnaises qui ont lutté
durant trois siècles pour faire reconnaître leur histoire…

SudelFuma. Professeur des
Universités. Directeur de La Chaire UNESCO de l’Université
de La Réunion.

8



Introduction


Etres humains ou non? Est-il nécessaire de répondre à cette
question pour étudier l’esclavage, ses caractéristiques, son
mode de fonctionnement et son économieà l’île Bourbon de
1665 à 1848 ? L’idéologie dominante des siècles précédents
justifiait aisément, en particulier en milieu colonial,
l’instauration du système esclavagiste appliqué aux Noirs victimes
de la Traite. Le taux de mélanine, les comportements païens, le
physique et les rites servaient de justificatifs à l’exclusion du
monde des humains, civilisés, des soi-disantsauvages. Les
philosophes des Lumières dans la «patrie des Droits de
l’Homme » s’inscrivaient pour la plupart dans ce courant.
e
La seconde partie du XXsiècle a vu apparaître une
dénonciation idéologique de cette exclusion, aboutissant à la
proclamation par l’Etat français de l’esclavage comme crime
contre l’humanité. Ce pas important pour la reconnaissance de
la qualité d’être humain des esclaves apporte donc,
partiellement, une réponse à la question initiale.
Les matériaux dont dispose l’historien pour analyser et
expliciter l’enchaînement des comportements et les
règlementations caractérisant l’instauration, le fonctionnement puis la
disparition du système esclavagiste dans les colonies françaises,
ces matériaux sont essentiellement ceux produits par ces
différents pouvoirs.
1
«L’histoire du silencedès lors, non pas ignorer ni» doit,
minorer l’importance de ces regards mais en déceler la cécité et
la surdité afin de mettre en avant le caractère profondément
humain des personnes réduites en esclavage. Nous avons voulu,
à travers cette étude, mettre en évidence ce bruissement
incessant de l’humanité fondamentale des esclaves qui apparaît,
e
se distingue, s’amplifie jusqu’à la fin du XIXsiècle.
Ce crissement, rarement un cri, s’entend, entre autres, dans la
forme d’organisation humaine la plus fondamentale:
l’inscription dans une famille et une parenté. Bien souvent il ne faut pas
chercher dans les déclarations et écrits des différents pouvoirs

1
En référence à Hubert Gerbeau.L’esclavage et son ombre, 2005.

9



1
l’écho de ces bruissements. Il apparaît, enmisouk, bien souvent
à leur insu.
Il s’agit dès lors de «débusquer »dans les écrits des uns et
des autres, dans les diverses déclarations, en particulier d’état
civil, des mentions et informations justifiant et accréditant
l’idée d’une famille esclave.
2
C. Meillassouxrésume la problématique qui est la nôtre :
«Par la capture, il était arraché à sa société d’origine et
désocialisé. Par le mode d’insertion dans la société d’accueil et
les liens qu’il entretenait avec ses maîtres, il était ensuite
décivilisé et dépersonnalisé, voire désexualisé. »
3
Selon H. Gerbeau , pour qui l’esclave est toujours trahi par
l’Histoire, la perte d’identité et d’inscription dans un groupe de
filiation est évidente:
«Les mères que l’on déracine de leurs enfants perdent
souvent le goût de la nourriture. L’arrachement au village natal
creuse dans le ventre un puits de solitude où vont se noyer
ancêtres et descendance. »
4
Parmi les dénis de l’humanité des esclaves, M. Péinarelève,
outre le libre arbitre et les capacités de se mouvoir librement, le
droit de fonder une famille. Elle précise :
« il n’existe pour l’esclave ni naissance, ni mariage, ni décès
[…] pour être exact, tout se passe comme s’il n’existait, ou ne
devait exister pour l’esclave, ni naissance, ni mariage, ni décès.
Car il s’agit bien de la négation de ce qui, de toute évidence,
existe malgré tout dans l’univers esclavagiste. »
Notre recherche a porté sur cette réalité : en effet, les esclaves
naissent, s’unissent et décèdent. Si la naissance biologique est
évidente, en revanche, la naissance sociale, c’est-à-dire la
reconnaissance par le groupe d’une inscription dans la parenté,
sera complexe dans les sociétés esclavagistes. La mort
biologique est, elle aussi, inhérente à l’espèce humaine. Mais la

1
En cachette, en créole réunionnais.
2
Meillassoux, Claude.Anthropologie de l’esclavage, p.100.
3
Gerbeau, Hubert.Les esclaves noirs,1970, p. 16 et 56.
4
Péona,Mickaëlla. «Terres d’esclavages, société de plantation, de la race
comme marqueur social» InDéraison, esclavage et droit, les fondements
idéologiques et juridiques de la Traite négrière et de l’esclavage, Unesco,
2002, p. 261

10



mort, naturelle ou non, est aussi, dans toute société humaine,
insérée dans une conception du monde et de la vie. Naissances
et morts des esclaves ne rempliront que peu ces fonctions
sociales et culturelles.
Pour tout peuple, la connaissance généalogique, c'est-à-dire le
souvenir, la mémoire de ses ancêtres, la revendication de ses
descendants, l’affirmation de ses choix d’alliance constituent la
base de son existence sociale et son inscription dans le monde
des humains. C’est là où la volonté de destruction et de
négation par les pouvoirs esclavagistes s’est exercée à l’origine.
Cela s’observe lors de la Traite, par la rupture violente avec le
monde de la parenté des esclaves issus du continent africain et
de Madagascar, pour l’essentiel à l’île Bourbon. Les
conséquences de ces pratiques expliquent en partie l’évolution sociale
de La Réunion.
Puis par l’ignorance, la mise à l’écart, volontaire bien
souvent, du père des enfants créoles, c’est-à-dire nés dans l’île,
et son remplacement symbolique par le maître ou une puissance
religieuse.
Enfin par l’attitude du corps social dominant, par sa négation,
par son déni ou par son indifférence des formes d’organisations
familiales mises en place par les esclaves.
Il s’agit donc ici d’attester de l’existence d’un processus de
structuration familiale, en résistance à la déshumanisation de
l’esclave, base d’organisation du système esclavagiste.
Nous ne tenons pas pour quantité négligeable les autres
formes de résistance plus « criantes », telles que le marronnage,
les révoltes collectives ou individuelles d’esclaves,
d’éventuelles pratiques abortives ou les suicides. Nous verrons toutefois,
que ce soit dans la révolte des esclaves de Saint-Leu en 1811 ou
dans l’étude des crimes de sang, que la question de la famille
esclave est également présente.
Il nous apparaît cependant que la forme la plus permanente de
résistance servile concernant des milliers d’esclaves a été, à
1
travers ce que nous appellerons les famillesmaron, la création


1
Nous avons choisi d’orthographier ce terme en créole en italiques, excepté
lors de citations.

11



de formes d’organisations familiales. Celles-ci ont abouti à la
permanence d’une société créole.
1
Schoelcher , constatant le refus du mariage religieux par les
esclaves, écrivait en 1842 :
«Il ne faudrait pas conclure [...] que les nègres des colonies
vivent dans une promiscuité absolue, sans lois ni ordre. Ils
n’ont pas le mariage comme leurs maîtres, mais ils ont des
liaisons ou se retrouve la fixité des relations conjugales, auquel
viennent le plus souvent se rattacher les obligations du
mariage.»
Le tableau de la société servile, tel que nous le présentons ici,
se doit également de faire apparaître les exclus de cette
structuration. Nous verrons comment les esclaves victimes de la
Traite, en particulier celle illégale à partir de 1817, ont eu le
plus de mal à se réinsérer dans une organisation familiale, eux
qui avaient connu la destruction de leur structure antérieure. De
plus, en raison d’un sex-ratio déséquilibré chez les esclaves,
principalement ceux venant de la côte Est de l’Afrique, un
grand nombre d’esclaves, dits Cafres, ne connaîtront pas ces
formes de résilience que peuvent constituer l’alliance, la
maternité et la paternité, pratiques qui engagent l’individu dans
une autre existence.
2
Cet ouvrage reprend, pour l’essentiel, une recherchebasée
3
sur la reconstitutionde ces familles à travers l’étude croisée de
documents d’archives, du début du peuplement de Bourbon
dans le Sud-ouest de l’océan Indien jusqu’à l’abolition de
l’esclavage en 1848. Une autre partie s’efforcera d’avancer des
données et des hypothèses sur la composition, l’organisation, le
fonctionnement de ces structures familiales durant la période de
l’esclavage. Il conviendra de mettre dès lors en question la
viabilité deces familles esclaves. Dans quelle mesure
pouvaient-elles assurer le maintien, voire une croissance

1
Schoelcher, Victor.Des colonies françaises. Abolition immédiate de
l’esclavage, 1842, p. 80.
2
La famille esclave à Bourbon, thèse d’Histoire, 2011, Université de La
Réunion.
3
Nousreprenons cette expression dans la définition suivante : attestation de
filiations, alliances et ascendances dans une zone géographique limitée et pour
une période précise.

12



démographique naturelle, dans une société artificielle basée dès
son origine sur le recours à des « bras », mais aussi à des corps,
notion contestée par certains historiens.
Cette étude s’efforce de croiser les regards et les démarches
analytiques par la rencontre de l’histoire et de l’anthropologie.
Il conviendra ainsi de faire appel tant à la démographie
historique, à l’histoire des mentalités qu’à l’étude des
phénomènes d’acculturation et à la déclinaison de certains universaux.
Le thème de notre recherche n’est pas inédit à La Réunion.
Des historiens se sont penchés sur la problématique de la
e 1e 2
famille esclave à la fin du XVIIIsiècle ouau XIXsiècle . De
manière générale, la plupart des recherches minimisent
l’existence et le rôle de ces structures familiales. Aucune étude
approfondie n’a, à ce jour, été menée sur ce thème qui est
pourtant implicitement présent dans de nombreux travaux.
Trois éléments sont en général mis en avant pour minorer
l’importance de la famille esclave et son rôle dans la
structuration de la société créole. Le premier concerne les fondements
du système esclavagiste, par la négation de la parenté chez les
esclaves. Le second argument porte sur la faible natalité chez
les esclaves, avec parfois une analyse portant sur le refus de
reproduction comme résistance à l’esclavage. Le troisième
point concerne la rareté des structures légitimes, les mariages
religieux.
Toute approche qui établit la confusion entre famille et
mariage est marquée d’un ethnocentrisme évident. L’alliance chez les
esclaves, à Bourbon et ailleurs, se caractérise quantitativement
par sa non-légitimation par les maîtres. Ne chercher la famille
esclave que dans ses formes socialement reconnues et/ou
organisées par les maîtres implique d’ajouter au silence la
cécité. Ce n’est pas parce que le Code Noir déniait toute
possibilité de structuration familiale aux esclaves que sur les
habitations cela s’est déroulé ainsi. L’acceptation des formes
familiales imposées ou autorisées parfois par les maîtres ne doit


1
Robert Bousquet,Les esclaves et leur maître, 1992.
2
D’Abrigeon Marie–Pierre,Esclavage et vie familiale : l’île Bourbon au XIX°
siècle, 1988.

13



pas dissimuler, aux yeux des chercheurs, le vécu quotidien de
très nombreux esclaves.
La même problématique se retrouve dans la catégorisation des
naissances entre légitimes et illégitimes. Cela n’a bien entendu
de sens que dans la perception des différents pouvoirs. Pour les
esclaves, rien ne permet de supposer qu’ils aient perçu leurs
enfants de cette manière. Le poids très relatif durant de
nombreuses décennies de l’Eglise sur les représentations des
esclaves laisse penser que la légitimation des enfants ne
correspondait pas à leur démarche. Les conjoints et les enfants
existaient quelle que soit l’attitude du maître. Quant à la fertilité
des femmes esclaves, les résultats de notre recherche permettent
d’approcher sa juste place dans une société quelque peu irréelle
dans son développement démographique. L’expression de
l’humanité des esclaves doit s’entendre au-delà de ce cadre
moral et religieux imposé.
Si notre étude s’arrête en 1848, cela ne doit pas être considéré
comme une validation des analyses qui voient dans cette date,
1
pour les colonies françaises, une disparition de l’esclavage.
Notre ambition est d’apporter à la connaissance de la période
de l’esclavage à La Réunion des éléments et des analyses sur la
nature des relations familiales créées par les esclaves
euxmêmes, preuve première, mais non pas évidente dans les divers
regards, de leur inscription dans la parenté et donc de leur
humanité. Notre démarche consiste alors à mettre en évidence
les échos de la résistance quotidienne des esclaves à la
déshumanisation en nous appuyant sur des sources, et leur
critique, dont l’objet premier n’était nullement un intérêt pour la
famille esclave.
Nous utiliserons à maintes reprises la notion d’inscription
dans la parenté. Si le domaine de la parenté est un champ de
recherches classique de l’anthropologie, il convient de rappeler
l’étendue de cette notion. Elle recouvre tous les liens familiaux

1
A la suite de S. Fuma, nous estimons que l’engagisme, qui va se développer
après 1848, s’apparente à du «servilisme »,en particulier pour les engagés
africains, polynésiens et chinois. L’arrivée à La Réunion, en 1867, d’un enfant
de 10 ans,cafre, avec un contrat d’engagement sous le nom de «Grain de
riz »ainsi que les registres des décès mentionnant des décès d’enfants
africains engagés discréditent l’idée d’abolition effective de l’esclavage.

14



rattachant un individu à d’autres. Cela comprend bien
évidemment les ascendants et les descendants qui s’inscrivent dans des
liens de filiation et également les liens d’alliance tels que le
mariage les organise, mais aussi des formes d’union plus ou
moins reconnues selon les époques. Ce que l’on appelle
communément dans les sociétés occidentales le concubinage
ainsi que d’autres formes d’alliances, reconnues ou non par le
groupe social et son organisation, appartiennent au domaine de
la parenté, de même que les formes anciennes de recomposition
familiale telles qu’elles sont signalées, à Bourbon, lors des
mariages d’esclaves à partir de 1838 et qui se caractérisent par
la reconnaissance ou l’adoption d’enfants provenant d’un autre
parent, souvent décédé.
La période sur laquelle porte notre recherche, du début du
peuplement à 1848 à Bourbon, se signale, aux deux extrémités,
par cette problématique de la formation de familles esclaves.
D’abord par la négation du nom originel de l’esclave introduit
et renommé par le baptême, puis, en 1848, par l’inscription dans
les registres d’affranchissements, avec mention de filiation et
d’ascendance.
Sur la période durant laquelle l’esclavage est légal, les formes
d’organisation familiale ont concerné un nombre conséquent
e
des esclaves au XVIIIsiècle pour atteindre 70 à 80 % de
ceuxci à la veille de l’abolition. La partie principale de notre
recherche justifiera ces résultats.
Notre réflexion s’insère dans les recherches et lesétudes sur
l’esclavage à l’époque moderne, en lien avec le phénomène de
la Traite négrière. Que ce soit en Amérique du Sud, dans un
premier temps, puis du Nord, dans les Caraïbes ou les
Mascareignes, la question de la famille esclave, sur un plan social ou
économique, est présente dans les interrogations des chercheurs.
1 2
Les travaux de Frazierpuis ceux de Gutman , d’Engerman et
3 4 56 1
Fogel ,de Lovejoyou Paterson, de Meillassoux, Daget,

1
Frazier, E. Franklin.La famille noire aux Etats-Unis,1939.
2
Gutman, Herbert G.The black Family in slavery and Freedom, 1976.
3
Fogel, Robert William, Engerman, Stanley.Time on the cross, 1974.
4
Lovejoy, Paul E.Transformation in slavery, 1983.
5
Paterson, Orlando.Slavery and Social Death, 1982.
6
Meillassoux, Claude. Op. cit. 1986.

15



2 34
Debien ,Pétré-Grenouilleau ouSala-Molins ,se confrontent,
dans des approches pourtant différentes, à cette même question
de l’existence, de la viabilité et de l’organisation de la famille
esclave dans des espaces divers et à des époques plus ou moins
proches.
Nous avons choisi de ne pas recourir aux sources orales, à la
5
mémoire collective. De travaux précédentsnous avons tiré des
enseignements sur la grande richesse que pouvaient apporter
différentes formes d’entretien et de récoltes de récits de vie
pour la compréhension des représentations sur tel ou tel sujet.
Dans la problématique qui est la nôtre ici, la famille esclave, la
fiabilité des informations orales, au regard de l’espace temps
qui nous sépare désormais de la période de l’esclavage, ne nous
a pas semblé permettre une utilisation pertinente de telles
données.


1
Daget, Serge.La Traite des Noirs, 1990.
2
Debien,Gabriel.Les esclaves aux Antilles françaises (XVIIeXVIIIe siècles,
1974.
3
Pétré-Grenouilleau.Les Traites négrières,2004.
4
Sala-Molins, Louis.Le Code noir, ou le calvaire de Canaan, 1987.
5
Gérard,Gilles.Le choix du conjoint en société créole, 1997.
ArthusBertrand, Yann, Gérard, Gilles,Visages de l’usine, 1994.

16



Réflexions sur la question de la famille esclave


Il convient d’approcher les différentes analyses et perceptions,
non seulement à travers le temps, mais également d’après les
chercheurs et observateurs. La question de la famille esclave est
omniprésente dans les sociétés ayant connu l’esclavage. Certes,
elle a été rarement abordée directement mais elle est
sousjacente aussi bien dans la réglementation, dans la Traite, dans
l’organisation des sociétés que dans les travaux des historiens et
récits des voyageurs. Enfin, et surtout, elle est, à notre avis, au
centre des préoccupations des esclaves eux-mêmes. La moindre
parcelle de liberté octroyée ou acquise aura son pendant dans la
sphère familiale.


1) Famille et esclavage : l’état des savoirs

Il s’agit ici d’aborder brièvement la diversité des analyses sur
ce sujet. La bibliographie sur l’esclavage dans ses diverses
déclinaisons est bien trop importante pour envisager une
quelconque exhaustivité mais le thème qui est le nôtre est au
cœur, ou à la marge, de la plupart des travaux sur l’esclavage. A
l’universalité de la structure familiale correspond tout
naturellement sa prise en compte par les chercheurs appliqués à
comprendre et analyser ce phénomène. A un autre niveau, les
différents pouvoirs, dans leur justification de l’existence et du
maintien de la servitude ou lors de leur combat abolitionniste,
ont également eu à considérer la question de l’humanité de
l’esclave.
Car si l’esclave n’est pas un être humain à part entière, quelle
est sa nature? Nous ne nous interrogerons pas, à notre tour,
pour savoir s’il possède une âme mais les comparaisons, plus ou
moins violentes, et la proximité avec le monde animal si
souvent mise en avant par les philosophes, les religieux et
autres détenteurs de pouvoirs, expliquent en partie les théories
justifiant l’esclavage. Cette approche sur l’identification de

17



l’esclave au monde animal est une constante que l’on observe
1
déjà chez Xénophon ou Aristote:
«Il n'y a d'ailleurs, dans les services rendus, qu'une mince
différence : nous recevons des uns et des autres, des esclaves et
des animaux domestiques, l'aide de leur corps pour les
nécessités de la vie [...] Le bœuf, en effet, tient lieu d’esclave
pour le pauvre.»
Cette opposition, humanité et bestialité, est récurrente dans
les discours des défenseurs de l’esclavage. La référence aux
bovidés est également une constante.
«Les Noirs appartiennent aux peuples à caractère bestial. Ce
sont des sous hommes anthropophages et leur place est plus
proche du stade animal. Les Noirs sont les seuls peuples
adaptés à l’esclavage, en raison d’un degré inférieur
2
d’humanité.»
Cette approche se vérifie dans l’attitude des organisateurs de
e
la Traite et de l’esclavage à partir de la fin du XVsiècle.
3
Cuvier , fondateur de la géologie et de la paléontologie, écrit en

1812:
«L’africain est la race humaine la plus vile dont la forme se
rapproche de l’animal. »
A la Révolution, des agents de la Traite soutiennent que :
«Leurs connaissances intellectuelles[des Nègres] ne
surpassent pas de beaucoup celles des animaux qui cohabitent
4
avec eux dans le désert. »
Certains, argumentant sur les bienfaits qu’apportent la
déportation et la mise en esclavage des Africains, déclarent :
«Ils naissent et vivent chez eux comme des bêtes.[...]
L’homme du commun […] traite son esclave avec le même
5
intérêt et le même ménagement qu’il a pour ses animaux.»
Les arguments de certains abolitionnistes reprendront
également cette comparaison. Rappelant que l’esclave ne peut

1
Aristote.Politique I,1254-b25.
2
Ibn Khaldoun.Prolègomènes, 1377, Tr. par M. De Slane, 1863, t. 1, p. 115.
3
Cuvier, Georges.Le règne animal, 1812.
4
Ecritde Mr Lamiral, cités par Amadou Mahtar M’Bow,Les théories
esclavagistes à travers la présentation du cahier de doléances de Saint-Louis
du Sénégal aux Etats-Généraux de 1789, p. 296
5
Deslozières, Louis.Les égarements du nigrophilisme, 1802, p. 30 & 54

18



devenir époux et père que selon le bon plaisir de son maître, le
1
député H. Carnotprécise:
«Malgré leur état de minorité intellectuelle et leurs abandons
aux passions animales, les esclaves conservent une bonté de
cœur profonde. »
Cette perception des esclaves, noirs, persistera longtemps. En
1910, Odum, cité par Frazier, déclare :
«Dans sa vie privée, le noir est sale, négligent et indécent
[…] aussi dépourvu de moralité que beaucoup d’animaux
2
inférieurs. »
3
Vers 1820, A. Billiarddéfinit le Cafre à Bourbon:
«Le sentiment de sa liberté ne se développe de nouveau que
par l’excès de mauvais traitements; c’est un bon serviteur;
c’est le Nègre par excellence ; celui, puisqu’il faut le dire, par
qui le cheval et le mulet sont le plus avantageusement
remplacés. »
Brunet, s’il ne niait certes pas formellement la qualité d’humain
des esclaves, restait cependant dans la même approche :
«Le caractère de l’Africain exporté présente une infériorité
relative si manifeste, que pendant de longues années, après son
implantation sur le sol colonial, il ne se montre sensible qu’aux
châtiments corporels et aux passions brutales [...] Le Cafre est
4
le dernier degré de l’espèce humaine.»
5
H. Gerbeaurappelle qu’à l’époque de la Traite illégale, une
dénomination utilisée souvent par les négriers pour les captifs
était celle de «bœufs».
Pendant des décennies, le recensement des esclaves à
Bourbon les situera entre les productions agricoles et l’évaluation du
cheptel animal. Les dénominations des esclaves, de faux
patronymes, serapprochent aussi souvent d’une appellation
pour un animal domestique. De cette proximité présupposée
avec les animaux, découlaient chez de nombreux observateurs,

1
Carnot, Hippolyte.De l’esclavage colonial, Paris, 1842, p. 65.
2
Odum,Howard.Social and Mental Traits of the Negro, 1910. Cité par
Frazier, op. cit.
3
Billard, Auguste.Voyage aux colonies orientales, 1822, p. 306
4
Brunet, Sully.Considérations sur le système colonial et plan d’abolition de
l’esclavage, p. 21.
5
Gerbeau, Hubert, 2005. Op. cit. p. 520

19



des regards négatifs sur la sexualité des esclaves et sur leur vie
personnelle. En cela, ces approches se rattachent à notre sujet:
«Voyons [...] que sait le Noir des obligations du lien
conjugal ? Pas plus, Monsieur, que le taureau et la génisse du
village [...] Les planteurs ne pouvaient plus obliger les parents
noirs à empêcher leur progéniture de courir en liberté comme
1
de jeunes animaux. »
L’Eglise fondera son action auprès des populations serviles
sur l’ambition de moraliser la vie intime de ces derniers. Selon
les lieux et les époques elle s’efforcera, plus ou moins, de
régulariser les unions des esclaves afin de les rendre conformes
à la morale chrétienne. A Bourbon la position des maîtres sera
variable. Encourager la stabilité familiale des esclaves pouvait
permettre, selon certains, de les fixer à la propriété, de les
empêcher de partirmaron. Pour d’autres, favoriser la famille
esclave devait correspondre à l’attribution de droits et de
pouvoirs contraires aux intérêts des possédants.
Ce débat autour de la question de la famille esclave s’est bien
sûr signalé dans tous les espaces où l’esclavagisme a sévi. Il a
été bien souvent posé sur le plan de la rentabilité économique
par les maîtres et les chercheurs ont dû intégrer cette dimension
à leurs travaux. La question se posait dès l’organisation de la
Traite. Fallait-il introduire des femmes esclaves dans les
espaces que les puissances coloniales voulaient exploiter ? Les
sociétés à esclaves musulmanes favorisaient parfois la Traite
des femmes comme domestiques ou concubines. En Afrique,
certains ont soutenu l’idée que l’organisation du travail et la
polygamie justifiait la Traite des hommes afin de maintenir la
2
production agricole, apanage des femmes. S. Dagets’interroge
sur certaines contradictions :
«Il est plus hypothétique de trouver un élément d’explication
au fait que les navires négriers chargent une quantité notable
de femmes[…] en principe beaucoup moins demandées et
recherchées à la côte, moins rentables comme productrices
dans les terres esclavagistes.»
A Bourbon, les propriétaires selon Hébert en 1708 :


1
Cité par Herbert Gutman.Normes et déviance.
2
Daget, Serge. Op. cit. p. 129.

20



«demandent plutôt des femelles ; à cause des enfants qu’elles
peuvent avoir, qui étant créoles de l’isle leur sont plus
1
soumis.»
Une des grandes questions qui se pose au système
esclavagiste est celle de la reproduction des esclaves. Il ne s’agit pas de
2
la reproduction socialede ce groupe mais bien entendu de sa
reproduction en tant que force de travail. Deux options sont dès
lors possibles: soit le recours à la Traite pour renouveler le
« cheptel » soit la reproduction biologique.
«Un de mes étonnements, écrivait en 1764 [...] Fénélon, a
toujours été que la population de cette espèce n’ait pas produit,
depuis que les colonies sont fondées, non pas de quoi se passer
absolument des envois de la côte d’Afrique, mais au moins de
quoi former un fond, dont la reproduction continuelle
3
n’exposerait pas à être toujours à la merci de ces envois.»
La supposée non-croissance naturelle de la population servile
a longtemps été explicitée par un fort taux de mortalité chez les
esclaves, en raison soit de l’inadaptation au climat soit par les
4
effets désastreux d’épidémies. D’après les études de Klein,
c’est la méconnaissance que :
«L’âge et le rapport inégal entre les sexes de ces Africains
constituaient le facteur déterminant de la croissance négative
de la force de travail servile [...] lorsque les arrivées nouvelles
d’Africains déportés par la Traite cessèrent d’influencer la
répartition par sexe et par âge de la population résidente, il
devint possible pour la population esclave de commencer à
augmenter par croît naturel. »
Pour Patterson, de nombreuses sociétés à esclaves ont compté
sur un accroissement naturel des populations serviles pour se
maintenir et se développer. Celles ayant recours régulièrement à
la Traite devaient donc, soit avoir choisi pour des raisons
économiques de privilégier cette forme de maintien de la main


1
Hébert,George. InRecueil Trimestriel de documents et travaux, Tome V,
1940, p. 71.
2
SelonC. Meillassoux, op. cit, celle-ci est impossible dans le système de
l’esclavage, car juridiquement, l’esclave ne peut être parent.
3
Roncière, Charles de La.Nègres et négriers, vers 1930, p. 194.
4
Klein, H.S.The Atlantic Slave Trade, p, 170-173.

21



d’œuvre servile, soit être confrontées à un problème
d’impossibilité de la population esclave à se reproduire biologiquement.
«Dans toutes les sociétés où l’institution [l’esclavage]
persista plus que le temps de deux ou trois générations, la
naissance devint la seule source véritablement importante
1
d’esclaves.»
2
Aux Etats-Unis, selon O. Pétré-Grenouilleau :
«entre cette période [1820]et le début de la guerre de
Sécession, la population servile fut multipliée par trois,
essentiellement par accroissement naturel. »
L’idée que l’accroissement naturel de la population esclave
était possible a été défendue à diverses époques. Les calculs
économiques sur la rentabilité de l’une ou l’autre des solutions
sont aussi contradictoires que ceux sur les effets de la Traite sur
e e
la population africaine. Déjà aux XVet XVIsiècles, les
femmes esclaves valaient plus cher que les hommes car elles
3
auraient été appréciées pour leur capacité reproductive , selon
certains chercheurs, alors que pour d’autres, le faible taux de
natalité et l’émancipation de nombreux nouveau-nés, rendaient
cette explication non pertinente.
L’évolution de la recherche sur les familles esclaves se
4
constate un peu partout:
«Les familles esclaves portoricaines du dix-huitième siècle
semblent avoir été très stables, comme en témoigne la
reconstruction des intervalles intergénésiques des femmes
mariées et des femmes célibataires. Ces deux catégories de
femmes ont les mêmes comportements de fécondité. Ceci
indique que la majorité des mères esclaves non mariées vivaient
dans des unions non officialisées mais néanmoins stables.»
5
A Saint-Domingue, Debiendonne l’exemple en 1704d’une
propriété où vivent 42 esclaves:


1
Patterson, Orlando. Op. cit. p 132.
2
Pétré-Grenouilleau. Op.cit. p. 448.
3
MartinCasarès, Aurélia. «Esclavage et rapports sociaux de sexe» inLes
Cahiers des anneaux de la mémoire, n°5, 2003.
4
Clark,David M. “Discovering the invisible Puerto Rican slave family:
Demographic evidence from the eighteenth century” inJournal of History
Family, 1996, volume 21, n°4.
5
Debien, Gabriel. Op. cit. p. 350

22



«Six ménages sont présentés qui regroupent 35 esclaves. Il
est une famille dont la mère disparue, le père reste avec trois
enfants. Trois mères demeurent avec 4, 2 et un enfants, familles
maternelles, les autres paraissent conjugales [...] La proportion
de familles est donc considérable.»
Comme à Bourbon, les autorités tant civiles que religieuses
déplorent la rareté des légitimations d’unions d’esclaves. Que
ce soit en raison du refus du maître ou à cause d’une supposée
aversion des esclaves au mariage, le constat est le même : peu
de pratiques religieuses, donc pas de moralisation possible pour
les esclaves :
«Le concubinage est tellement naturel chez eux, que le
mariage n’est qu’une gêne sans compensation [...] du reste,
dans l’état de promiscuité où vivent presque tous les noirs, les
1
liens de parenté naturelle sont reconnus et fort respectés. »
e
Dans la première moitié du XVIIIsiècle, la Traite organisée
par la Compagnie des Indes, depuis Madagascar vers les
Mascareignes, demandait aux capitaines négriers de :
«longer la côte du 20° au 26° pour trouver le choix de nègres
et de négresses [...] bien faits et de corporance, qui indique de
2
la force et de l’âge. »
S’il est difficile, voire inutile, de chiffrer avec précision les
esclaves traités depuis Madagascar, selon le sexe, on constatera
cependant la diversité des « cargaisons ». Des bateaux, tels que
l’Athalante, en 1735, ramène :
«48 testes d’esclaves noirs et négresses traittés de
3
Madasgacarrépartis en « »23 noirs pièces d’Inde, 11
négresses, 11 négrillons et 3 négrittessoit 70 % d’esclaves. »,
masculins.
La même année, la frégate L’Astrée introduit 117 esclaves
dont 54 femmes, deux ayant un enfant «à la mamelle», soit
plus de 46 % d’éléments féminins. Quelques années plus tôt, en
1729, lavente et la distribution de Noirs de Madagascar de la


1
Rapport du procureur de Fort-Royal, mai et juin 1841.
2
Cité par Filliot, Jean-Marie.La Traite des esclaves vers les Mascareignes au
XVIIIème siècle, 1974. p. 122.
3
A.D.R. C° 1533. Les diverses citations reprennent exactement l’orthographe
utilisée dans les textes originaux.

23



seconde Traite du vaisseau La Sirenne concernent 348 esclaves.
Cette Traite comprend 56 % d’esclaves féminines.
Les exemples de ventes à l’encan d’esclaves à Bourbon nous
amènent à nous interroger sur la politique de recrutement de
« bras »masculins dont on souhaitait exploiter la force. Dans
les convois présentés ici, les hommes de plus de 15 ans
représentent moins de 37 % du total des esclaves. Cela est
confirmé par les dires de Roux au général Decaen en 1807 :
«les hommes faits de ce pays[Madagascar] nesont pas très
recherchés à nos îles mais les jeunes noirs et les jeunes
1
négresses [...] rendent ce commerce très lucratif.»
2
Dans sa relation d’un récit de voyage en 1725, le père Labat
retrace les conditions de la Traite au départ de la côte
occidentale africaine. Comparant les différentes ethnies « mises sur
le marché », il déclare que :
«les nègres Tebou [...] ne valent absolument rien, à moins
qu’on ne les prenne quand ils n’ont que dix ou douze ans ; pour
lors qu’on les élève comme on le juge à propos, & on les rend
propres au service de la maison.»
Ses conseils aux agents de la Traite sont également de
marquer peu d’intérêt pour les femmes et les enfants qu’on leur
propose :
«Il faut observer dans une cargaison de captifs de ne prendre
au plus que le tiers de femmes, elles sont moins recherchées aux
Iles que les hommes […] Les enfants de dix à quinze ans sont
les meilleurs captifs que l’on puisse conduire à l’Amérique. »
La Traite illégale portera aussi sur des esclaves malais :
«L’âge des Malais [...] confirme l’existence de rapts
d’enfants et d’adolescents.[Les archives]montrent que la
jeunesse des Malais n’est pas le seul fait étonnant; elle
3
s’accompagne d’un relatif équilibre entre les sexes.»
En 1735 à Bourbon on recensait environ 52% d’esclaves de
sexe masculin et 48 % de sexe féminin. En 1779, cet équilibre


1
Cité par Filliot J.M. op.cit. p. 158.
2
Labat,Jean-Baptiste.Voyage du chevalier Des Marchais enGuinée, Isles
voisines et à Cayenne en 1725.
3
Gerbeau, Hubert.Des minorités mal connues : esclaves indiens et malais des
Mascareignes au XIX° siècle, 1976, p. 32.

24



est rompu puisqu’on estime à 61% le nombre d’esclaves
masculins et à 39 % celui des femmes. Pour Pétré-Grenouilleau :
«comment interpréter le fait que les jeunes et les femmes
composaient 76% des captifs à la Havane entre 1790 et 1820 ?
Est-ce dû à l’incapacité africaine de fournir de nouveaux
adultes ou bien à une nouvelle demande de la part de planteurs
1
désireux d’encourager la reproduction des captifs ?»
Comprendre les stratégies des maîtres et négociants dans le
recours à la Traite ou dans l’encouragement à la natalité pour
faire fonctionner leurs habitations est complexe. La valeur
attribuée lors des successions et ventes à l’encan aux divers
2
esclaves est variable . Lors de la vente d’esclaves du vaisseau
3
La Sirenne, en 1729, les «Grandes Negresses» sont prisées
autour de 300 livres, les «Grands Noirs» à 350 livres, les
«Petits noirs» 200 livres et les «Petites Negresses» à 150
4
livres. Les Malgaches traités par L’Astrée à Matatane en 1735
étaient prisés 300 livres pour les «noirs pièces d’Inde», 260
livres pour les «Negresses pièces d’Inde» et 150 livres pour les
«négrillons et négrittes». Ceux de L’Athalante valaient
également 260 livres pour les «négresses» et 300 pour les
hommes, «négrillons et négrittes» étant tous prisés 150 livres.
5
En 1775 lors de la succession Virapa , un couple sans enfants
est vendu 2500 livres. Avec 3 jeunes enfants, la valeur est de
3720 livres et descend à 3450 livres s’il n’y a qu’un seul enfant.
Une Indienne de 15 ans est vendue 1300 livres.
6
En 1812 l’inventaire d’une Libre de Couleurrecense :
«Jacques, caffre âgé d’environ vingt six ans prisé mille
livres. […] Clère créole âgée d’environ quatorze ans prisée
douze cens livres Philibert créole âgé d’environ douze ans prisé
mille livres. Ursule créole âgée d’environ trente cinq ans et sa
fille suzette âgée de quatre ans 1500 livres. »


1
Pétré-Grenouilleau, Olivier. Op.cit. p. 465.
2
Jauze, Albert. « Esclaves et patrimoines dans le sud de Bourbon de 1730 à la
Révolution » InRevue Historique des Mascareignes, n°2.
3
A.D.R. C°1527.
4
A.D.R. C° 1533.
5
A.D.R. 29C, 26 mars 1775.
6
A.D.R. Me Magnan, n°889.

25



La promesse d’un ventre fécond est aussi un argument de
1
vente :
«A vendre une négresse créole âgée de 20 ans, bon sujet,
laveuse et repasseuse, enceinte de six mois, garantie bonne
nourrice. »


2) Approche de l’Eglise et des pouvoirs politiques

Le rôle de l’Eglise doit être analysé quant à son attitude sur la
question de l’esclavage. Sa position évoluera lentement. Si une
lettre de Pie II, en 1462, dénonce le trafic d’esclaves par le
Portugal comme un grand crime, cela n’empêchera pas l’Etat
e
Pontifical de posséder des esclaves jusqu’au début du XIX
siècle, ni les prêtres de Bourbon d’en faire le commerce. Sur
l’île, la première vente d’esclave est réalisée par un religieux :
«En mai 1687, le Très Révérend père Domingue de la
Conception vendit à Gaspard Lautret un esclave indien âgé de
2
douze ans, du nom de François.»
Le clergé a peu de représentants à Bourbon: «4 prêtres en
3
1714, 13 en 1763, 9 en 1785, 11 en 1789» . Jusqu’en 1714, un
seul prêtre était présent pour les trois Quartiers de l’île. Même
4
si Bourbondispose, vers 1840, d’un représentant de l’église
catholique pour 1000 esclaves contre 1100 en Martinique et
1200 en Guadeloupe, cette présence s’intéressera surtout à la
population des Blancs et des Libres de Couleur.
5
En 1847, le rapport du Procureur Général Massotdresse un
bilan final des actions de représentants du pouvoir religieux :
«Malgré le zèle et les soins de quelques ecclésiastiques, il
faut reconnaître que l’instruction religieuse des esclaves n’a
fait que peu de progrès. Elle est aujourd’hui ce qu’elle était il y
a quelques années, à peu près nulle.»


1
A.D.R. 1 PER 5/9,Feuille hebdomadaire de l’île Bourbon, 6 juillet 1830.
2
Filliot, Jean-Marie. Op.cit. p. 177-178.
3
Eve, Prosper.Naître et mourir à l’île Bourbon, 1999, p. 40.
4
Moyenneétablie d’après:Exposé général des résultats du patronage des
esclaves dans les colonies françaises, 1844.
5
Eve, Prosper. Op. cit. 2001, p. 65.

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