L'inspecteur Pierre Bonny

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L'inspecteur de police Pierre Bonny (1895-1944) fut impliqué dans des affaires aussi célèbres que celles de Guillaume Seznec, de l'Action française, d'Alexandre Stavisky, du conseiller Albert Prince, du préfet de police Jean Chiappe, de Geneviève de Gaulle et de la "Gestapo française" du 93 de la rue Lauriston à Paris. Grâce à des archives, l'auteur retrace le destin d'un homme qualifié, un jour, de "premier policier de France", et fusillé, 10 ans plus tard, comme le pire des criminels.

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Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 104
EAN13 9782296810464
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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L’INSPECTEUR PIERRE BONNY

Le policier déchu de la “ gestapo française ”
du 93, rue Lauriston



© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55108-4
EAN : 9782296551084

Guy Penaud

L’INSPECTEUR PIERRE BONNY

Le policier déchu de la “ gestapo française ”
du 93, rue Lauriston


L’Harmattan

Quelques ouvrages du même auteur :

Histoire de la Résistance en Périgord, Editions Fanlac, 1985

André Malraux et la Résistance, Editions Fanlac, 1986

Chroniques secrètes de la Résistance dans le Sud-Ouest, Editions
Sud-Ouest, 1993

Les Milliards du train de Neuvic, Editions Fanlac, 2001

Les Crimes de la division Brehmer, Editions de La Lauze, 2004

e
La “ Das Reich ” 2SS Panzer Division, Editions de La Lauze, 2005

L’Enigme Seznec, Editions de La Lauze, 2006

Histoire des diocèses du Périgord et des évêques de Périgueux et
Sarlat, Editions Impressions, 2010

Histoire secrète de la Résistance dans le Sud-Ouest, Editions
SudOuest, 2011

“J’étais un être marqué par une fatalité inexorable, emporté par un
courant qui m’a brisé sur les récifs.”
Pierre Bonny
Lettre à sonépouse
22 décembre 1944

AVANT-PROPOS

Cité nommément, en 1966 et 1996, dans les romansLes Matadors et
Madame… de Saint-Sulpice d’Alphonse Boudard et dansLa Place de
l’Etoile,la première publication de Patrick Modiano, parue en 1968,
Pierre Bonny se retrouve aussi transposé sous les traits de Pierre Philibert
dansLa Ronde de nuit, du même auteur. Roger Peyrefitte en fit l’un des
héros de son romanManouche, sorti en 1972. Et Pierre Serval parle
encore de lui dansUne boule de neige en enfer, publié en 1980. Sans
oublier Frédéric H. Fajardie qui le cite dans sesRomans noirs, en 2006,
ainsi que Chambord qui le mentionne dans le romanLes Robes, en 2009.
Deux romanciers célèbres, qui ont eu l’occasion de le croiser sur leur
chemin, en ont également parlé: Joseph Kessel dansStavisky, l’homme
que j’ai connu (Gallimard,1934) et Auguste Le Breton, dans2 sous
d’amour1986). Un troisième, Georges Simenon, le père de (Carrère,
Maigret, qui a bien connu Bonny au moment de l’affaire Prince, a
longuement parlé de lui dans une série d’articles parus dansParis-Soiren
1934.

A côté des romanciers, la bande de Bonny et Lafont a également
inspiré les cinéastes. Ainsi, Claude Lelouch évoque ce groupe de truands
dans son filmLe Bon et les méchants (1975),Stéphane Bouy jouant
Bonny. Un autre film,93, rue Lauriston, de Denys Granier-Deferre, a été
diffusé sur Canal Plus en décembre 2004. Le rôle de Pierre Bonny est
alors tenu par Christian Charmetant. Une “! sur desfiction basée, hélas
faits réels” précisa fort justement le journalL’Humanité, même si
l’équipée sanglante en Corrèze et en Périgord n’y est pas abordée. Quant
à Bertrand Tavernier, il s’était également intéressé à Bonny et Lafont, aux
gangsters de la rue Lauriston (“…des salauds de la pire espèce” selon ses
propres termes) certes, mais également à tous les gens qui gravitaient
autour, comme les banquiers ou les gros commerçants. Le projet ne fut
toutefois pas mené à son terme, le cinéaste ayant été dissuadé par les
scénaristes Jean Aurenche et Pierre Bost, ce dernier estimant qu’“en faire
des personnages dramatiques, c’était prendre le risque de les magnifier
et de les glorifier”. Et puis, a depuis ajouté Tavernier, “il y avait
quelqu’un qui voulait traiter le même sujet.” Toujours lié à la bande de la
rue Lauriston, le film de Christian GionOne Two Two, 122, rue de
Provence (1974)nous présente Bonny sous les traits de Jean François
Dupas. Et lorsque Yves Boisset sortit, en 1993, son téléfilm surL’affaire
Seznec, Maxime Leroux tint le rôle de Bonny. L’affaire Stavisky intéressa

9

égalementles cinéastes. André Cayatte, le premier, s’inspira librement de
cette affaire pour tourner, en 1947,Le Dessous des cartes. On y voit un
inspecteur de police nommé Nansen (joué par Paul Meurisse) - difficile
de ne pas reconnaître Bonny sous ses traits - récupérer les talons de
chèques compromettants d’un escroc qui s’était suicidé en montagne!
Enfin, dans le filmStavisky d’Alain Resnais (1974), si Jean-Paul
Belmondo campe l’escroc, le rôle de Pierre Bonny fut tenu par Claude
Rich. Alphonse Boudard, quiavait eu l’idée d’un ouvrage sur Lafont et
Bonny, idée qui resta lettre morte, le voyait déjà à l’écran avec, pour
interpréter Bonny, Daniel Prévost: “Tu lui dis de faire la gueule, de
pincer les lèvres, tu lui plaques les cheveux, et il sera génial !”. Ce
dernier projet resta lui aussi lettre morte.(1)

La télévision n’est pas en reste : outre le téléfilm d’Yves Boisset, une
fiction (L’Affaire Prince: des suicidés de 1934, réalisée en 1978 par
Maurice Frydland sur un scénario de Serge Ganzl) présenta Bonny sous
les traits de Nicolas Silberg.

Tous les ouvrages historiques ou biographiques, qui ont évoqué les
années troublées de la fin de la IIIe République et de l’Occupation ou qui
ont eu pour thèmes la police, la politique ou les affaires judiciaires
mentionnent Pierre Bonny et son implication dans de nombreux faits
divers. Sans oublier une très forte production journalistique, qui n’a
guère cessé depuis les années 1920.

Car son nom apparaît dans la plupart des grandes affaires criminelles
qui marquèrent la première moitié du XXe siècle et dont certaines sont
liées à la politique: Seznec, Stavisky, le conseiller Prince, l’Action
française, la Cagoule, le docteur Petiot ou le 93, rue Lauriston.

Il était, pour les uns, un policier capable de remplir toutes les missions
qui lui furent confiées, même les plus délicates. Il est tenu, par beaucoup
d’autres, pour un policier vénal, un exécuteur de “basses besognes”, apte
à tremper dans toutes les combines même les plus illégales ou même
criminelles. Maurice Garçon le décrit ainsi dans sonHistoire de la
Justice sous la IIIe République: ambitieux, intelligent, actif,
“complètement dénué de scrupules et de moralité”, étouffant des affaires
et rendant des services à ceux qui l’utilisèrent, comme les ministres
Aristide Briand, Albert Sarraut, Camille Chautemps puis, plus tard, le
garde des Sceaux Chéron qui a dit de lui, au moment de l’affaire

10

Stavisky, qu’il était “le premier policier de France”.

Trahi à son tour par ceux qu’il croyait être ses amis ou ses complices,
traîné devant une Justice expéditive peu après la Libération, il paya pour
ses crimes dès la fin de l’année 1944 sans que sa “carrière criminelle” ait
été totalement reconstituée.

Comment ce policier, promis à une brillante carrière dans “la grande
maison”, a-t-il basculé, une fois la France occupée par les troupes nazies,
dans l’ignominie, en devenant l’“un des piliers de la gestapo française”
de la rue Lauriston, fort justement haï par tous ?

Finalement, qui était réellement cet homme: “un as” de la Sûreté
générale, salué pour ses exploits sensationnels, ou un “policier taré”
ayant trempé dans des affaires les plus louches voire criminelles ?
























1 - Maudhuy, p. 77

11








































LES JEUNES ANNEES

Bien que sa carrière administrative ou ses activités délinquantes aient
eu principalement pour cadre la région parisienne, Pierre Bonny est un
enfant du Sud-Ouest. Il est, en effet, né le 25 janvier 1895 à Bordeaux
(Gironde) de Pierre Bonny, originaire de Branne (Gironde) et d’Angèle
Faure, native de Périgueux (Dordogne). Le grand-père Bonny disposait
d’une certaine fortune puisqu’il laissa à chacun de ses six enfants une
maison et un lopin de terre que chacun exploita en paysan consciencieux.
Il est vrai qu’il fut régisseur durant une cinquantaine d’années d’une
partie des domaines de la famille Deutsch de la Meurthe, célèbres
industriels, qui possédaient plusieurs raffineries, dont une à
SaintLoubès, en Gironde (en 1921, cette affaire après une fusion avec la
compagnie Shell France donna naissance à la Société des pétroles
Jupiter). La famille Deutsch de la Meurthe était aussi propriétaire, entre
autres biens, du château Lafon, à Gradignan (Gironde). La veuve
d’Henry Deutsch de la Meurthe, Ida Marguerite Raba, légua cette
demeure, en 1920, à la ville de Bordeaux. Selon ses volontés, une partie
devint le Repos maternel, institution d’accueil de jeunes femmes en
difficulté. Le reste fit place à la Maison de retraite La Clairière, à la Cité
jardin et à des maisons individuelles. Le père de Pierre Bonny, outre
l’exploitation de sa petite propriété, occupait un emploi au service de
l’octroi de la ville de Bordeaux.(1)

Notons que si Jacques Bonny précise dans son ouvrage(2) que “le
grand-père de mon père fut, durant cinquante ans, régisseur du château
Lafont”, il mentionne dans le même livre(3) qu’il est né le 17 avril 1924
au château Lafon à Gradignan “…chez mon grand-père maternel, qui
était le régisseur, je l’ai dit.” ! C’est dire qu’on ne peut pas prendre pour
argent comptant tout ce que le fils du policier déchu a avancé dans son
ouvrage.

Pierre Bonny fut, toujours selon son fils, élève des jésuites. Cette
affirmation ne semble pas correspondre totalement à la réalité. En effet, à
la suite de la promulgationde la loi de séparation des Eglises et de l’Etat
de 1905, les jésuites avaient quitté, à l’époque où Bonny suivait sa
scolarité, leur établissement scolaire Saint-Joseph ouvert dans le quartier
Tivoli, à Bordeaux. On sait toutefois que les cours avaient continué à être
assurés dans les dépendances du domaine de Labottière par des prêtres et
des laïcs du diocèse, les jésuites ne revenant à Bordeaux qu’en 1928.

13


Si l’on en croit toujours son fils(4), Pierre Bonny obtint à l’issue de
ses études un brevet commercial. Il précise, en outre, qu’il se retrouva
d’abord, comme homme à tout faire, au journalLe Nouvelliste de
Bordeaux, dont le propriétaire et directeur était Henri-Marcel
HillaireDarrigand, demeurant au château Poumey à Gradignan. En fait, si l’on
tient compte des renseignements mentionnés dans les dossiers judiciaires
ouverts contre lui(5), Pierre Bonny serait d’abord entré comme “employé
de bureau à la succursale de la maison d’automobiles Peugeot de
Bordeaux”, poste qu’il conserva durant dix-huit mois. Puis, il devint
employé de bureau à la Compagnie générale transatlantique de cette
même ville. Il est vrai qu’au début de la guerre 14-18, cette entreprise
avait transféré du Havre à Bordeaux la tête de son service de ligne vers
New York (USA).





















1 - Archives départementales de la Corrèze 32 J 50
2 - p. 22
3 - p. 50
4 - Bonny, p. 24
5 - A.D. Corrèze, 32 J 50

14

L’ARMEE

Mobilisé en décembre 1917 (il avait dix-neuf ans), Pierre Bonny fut
e
d’abord affecté au 18 régiment d’infanterie de Pau (Pyrénées
Atlantiques)

Ce régiment fut positionné du 14 septembre 1914 au 24 avril 1916 du
côté de Craonnelle (sur le plateau de Vauclair, près des fermes
d’Hurtebise et de la Creute), dans l’Aisne.

Ayant quitté cette unité, le caporal Pierre Bonny fut ensuite affecté au
e e
166régiment d’infanterie, dépendant de la 264 brigade,elle-même
e
intégrée à la 132division. Ce régiment était commandé par le
lieutenant-colonel Morand. Bonny fut affecté dans la compagnie de
e
mitrailleuses du 2bataillon du commandant Bouché.

Après un mois d’entraînement dans la région de Pierrefitte (Meuse),
ce régiment fit connaissance, de janvier à mars 1916, avec le secteur des
Éparges (Meuse), à l’instant où se déclenchait l’offensive du Kronprinz
sur Verdun. En dépit de la conjuration des éléments naturels et de
l’emploi des armes les plus meurtrières, le régiment tint tête aux attaques
réitérées des Allemands. Ainsi, le 18 février, trois mines successives
bouleversèrent profondément les tranchées. Le 28, les Allemands
engagèrent une attaque au pied des Éparges, s’emparèrent du village de
Champion (Meuse) et cherchèrent à s’infiltrer pour prendre le régiment à
revers ; une intervention spontanée des sapeurs et des pionniers déjoua la
manœuvre et contraignit l’ennemi à se retirer.

Au début de l’été 1916, par étapes, le régiment se porta à
Ligny-enBarrois (Meuse) d’où il fut transporté par voie de fer dans la Somme.
Une dizaine de jours furent consacrés à l’instruction et à la remise au
point du matériel. Le 14 juillet, il monta en ligne et alla occuper le
secteur de la ferme de Lihu et Lihons. Il travailla activement à
l’aménagement du secteur en vue d’une attaque de grand style fixée au
e
21 juillet. L’opération assignée au 166étroitement liée à celle que était
devait mener la division voisine.

Cette dernière n’ayant pu atteindre ses objectifs, contre-ordre fut
donné au régiment.

15


Le 30 août 1916, un nouvel ordre d’attaque portant le n°281 fut donné
e
au 166pour le 4 septembre. Objectif: Vermandovillers (Somme). Ce
e
jour-là, le 2bataillon du commandant Bouché, unité de première ligne,
prit position dans les tranchées de départ. Pierre Bonny, affecté à la
compagnie de mitrailleuses n°commandée par le lieutenant Ledreux, 2,
e
faisait partie de cette vague d’assaut. Le 3 bataillon d’Heurtel était en
er
deuxième ligne; le 1bataillon de Benedittini en troisième ligne. A 14
heures, les vagues d’assaut franchirent le parapet. Une fusillade intense
de fusils et de mitrailleuses les accueillit, et la progression ne put se
poursuivre :des mitrailleuses ennemies placées en flanquement
empêchaient tout mouvement. Au cours de cette rude attaque, les deux
tiers du bataillon de première ligne furent mis hors de combat.

Lorsque, le lendemain 5 septembre, à 5 heures du matin, l’ennemi
lança à la contre-attaque des troupes fraîches et bien supérieures en
nombre, les tirailleurs allemands s’infiltrèrent dans les tranchées
e
françaises. Malgré une contre-attaque, les éléments avancés du 166
furent contraints, non seulement de céder du terrain, mais surtout de se
rendre, après avoir toutefois lutté au corps à corps, sous une pluie
diluvienne.

e
Le journal de marche du 166régiment d’infanterie mentionne alors:
“Cette contre-attaque ne donna pas de résultat et l’on reste sans
nouvelles de ce peloton et de ses cadres.(…) Le bataillon Bouché ayant
subi de lourdes pertes et se trouvant désorganisé, l’ordre lui est donné à
11 heures de se reformer dans les abris de la région 641.”

C’est dans cette circonstance que le caporal Pierre Bonny fut fait
prisonnier, le 5 septembre 1916, à Vermandovillers. A vrai dire, pour le
e
166régiment d’infanterie, ce 5 septembre 1916 fut une bien sombre
journée: 32 tués, 115 blessés et 393 “disparus”, c’est-à-dire morts ou
prisonniers, alors que, la veille, la même unité avait déjà enregistré le
décès de 41 hommes, 102 ayant été blessés, soit, en deux jours, près de
700 hommes mis hors de combat !(1)

Bonny aurait reçu, selon son fils(2), laCroix de guerre, ce que ne
confirme ni le journal de marche de son unité ni ses dossiers militaires et
administratifs.

16


Il fut interné, en Allemagne, dans le camp de Munster I (en fait le
camp annexe n°de Hans-Spital, situé à 4 kilomètres de la ville de 1
Munster, qui a accueilli jusqu’à 15.000 prisonniers). Toujours selon son
fils, il fit plusieurs tentatives d’évasion (fin 1916 et fin octobre 1917). Me
Philippe Lamour, l’avocat de Bonny lors du procès Volberg, affirma de
son côté qu’il tenta de s’évader cinq fois. Il aurait été condamné de ce
chef, par les Allemands, à vingt ans de forteresse.(3) Ilaurait même été
torturé. C’est, du moins, ce qu’avance son fils Jacques(4). Toujours selon
ce dernier, Bonny aurait finalement réussi à s’évader et à rejoindre la
Suisse, où il aurait été interné comme prisonnier de guerre réfugié en
territoire helvétique. En fait, Pierre Bonny tomba malade lors de sa
captivité en Allemagne et il fut rapatrié au début de l’année 1918. Il
termina la guerre à Bordeaux comme caporal-secrétaire à l’état-major de
e
la 18Région militaire.(5)

*
* *

Beaucoup d’auteurs affirment qu’il serait entré dans la police dès
1918. Son fils Jacques ne confirme pas ce point. Il raconte au contraire
que Pierre Bonny retrouva les bureaux de la Compagnie générale
transatlantique à Bordeaux et que ce fut à la suite d’une annonce parue
dans la presse - et que lui indiqua un certain Labadie, journaliste
bordelais àLa France -, qu’il décida de passer, en 1919, un concours
pour entrer dans la police. L’avocat de Pierre Bonny, Me Philippe
Lamour, déclara, en décembre 1934, que son client avait, “après la
guerre, passé le premier examen d’Etat qui a été annoncé, celui de la
police.” Il fut reçu.(6)

Il fut nommé inspecteur de police provisoire dans les régions libérées
et mis à la disposition du préfet de la Somme le 2 janvier 1920. Il
connaissait la région puisque son régiment s’était battu, en 1916, dans ce
secteur. Il s’installa du côté de Péronne, dans un baraquement qu’il
partagea avec son commissaire. Le département avait été terriblement
dévasté par les combats ; tout était à reconstruire et à surveiller. La tâche
des policiers était immense : retrouver les disparus, arrêter les pillards ou
s’occuper de la reconstitution des actes d’état-civil. On notera que les
deux policiers disposaient d’une voiture et d’un chauffeur,de sexe
féminin !Il est vrai que la Grande Guerre avait entraîné une véritable

17

hécatombe dans les rangs des combattants essentiellement de sexe
masculin.

Au cours d’un congé, en 1920, il épousa, une jeune fille, Blanche
Eymie, dont il avait fait la connaissance à Gradignan ; elle était née le 4
novembre 1901 à Ambes (Gironde). Le mariage eut lieu dans cette
dernière ville.


























1 - Service historique de la Défense, 26 N 705/4
2 - Bonny, p. 27
3 - Garçon, t. II, p. 101
4 - Bonny, p. 28
5 - A.D. Corrèze 32 J 50
6 - Bonny, p. 31

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LE GENERAL MAUD’HUY

Maurice Garçon précise(1) qu’avant de rejoindre la police, Bonny
aurait été détaché un temps au ministère de la Guerre, au service du
contre-espionnage. Selon lui, il réussit assez bien dans quelques
enquêtes.

Son fils Jacques donne les précisions suivantes(2) : l’état-major de
l’Armée s’était aperçu de fuites intéressant la défense nationale. Le
général “Maudhuy” (précisons que le général Louis Ernest de Maud’huy
(1857-1921)avait été atteint, le 10 octobre 1919, par la limite d’âge alors
qu’il était gouverneur de Metz, et qu’il fut élu député de Moselle du Bloc
national le 16 novembre 1919) aurait demandé au ministère de l’Intérieur
d’intervenir pour débusquer l’auteur des faits. Toujours selon Jacques
Bonny, un policier nommé Dorbris aurait conseillé de confier cette
enquête à Pierre Bonny, jeune inspecteur apte à remplir cette mission
spéciale et connaissant l’armée. Ce dernier revêtit l’uniforme avec les
galons de sergent et mit en place un stratagème ingénieux. Chaque copie
des documents secrets communiqués aux fonctionnaires ou officiers fut
légèrement modifiée, par exemple une heure, un chiffre ou un nom de
lieu. Assez rapidement, en comparant les différents documents modifiés
avec ceux parvenus à l’extérieur, Bonny put identifier le coupable et le
faire arrêter.

Il semble difficile de positionner dans le temps cette intervention de
Pierre Bonny. On ignore à vrai dire qui a raison : Maurice Garçon place
cette affaire avant l’entrée de Pierre Bonny dans la police; Jacques
Bonny la situe au début des années 1920.

On peut se demander si ce n’est pas à cette époque, ayant alors acquis
la réputation d’un homme particulièrement habile, que certains songèrent
à employer Pierre Bonny à des besognes assez confidentielles, mais sans
doute un peu fâcheuses parce qu’elles étaient à la limite de la légalité.

Jacques Bonny ajoute(3)son père arriva un matin rue des que
Saussaies à Paris avec les très vives félicitations écrites du général
Maud’huy, lequel aurait poussé la reconnaissance jusqu’à demander pour
lui une récompense pécuniaire.

19

Est-ce pour cette raison que Pierre Bonny fut affecté, avec le même
grade d’inspecteur de police provisoire, à Paris, au Contrôle général des
services de Recherches judiciaires, de la Sûreté générale (ancêtre de la
Police judiciaire, ce service avait été créé à l’instigation de Célestin
Hennion, premier directeur de la Sûreté Générale, par arrêté ministériel
du 6 mars 1907) par arrêté du 11 août 1922. C’est du moins ce que
soutient son fils.

Si l’on en croit ce dernier : “Tout auréolé de sa jeune gloire policière
qui s’entourait en outre d’un parfum de mystère et de contre-espionnage,
mon père fut alors versé au Contrôle général des Recherches.”

Mais cela débuta plutôt mal pour lui dans ce service.“Il ne décolérait
pas”, indique Jacques Bonny.“C’est ça la police? Grognait-il… Ils ont
fait de moi un sédentaire, un rond-de-cuir! Je sens que je vais prendre
racine dans ce bureau. Si seulement j’avais une occasion de montrer ce
que je sais faire. Une toute petite occasion!...”(4)

*
* *

On sait que M. Denis Le Her-Seznec a fait état, en 1992, dans son
livre sur l’affaire Seznec(5), du cas d’une certaine Mme Legrand, épouse
de celui qui témoigna avec M. de Hainault en signalant qu’ils avaient fait
la connaissance de Guillaume Seznec en prenant le train à Rouen, le 13
juin 1923, et que, par un étrange hasard, ils avaient retrouvé le même jour
lors de l’achat de la fameuse machine à écrire chezChenouard. Selon ses
dires, elle aurait obtenu, pour une affaire de machines à sous pour bistrots
qu’elle tenait à Rennes (Ille-et-Vilaine), une autorisation dérogatoire de
Pierre Bonny, alors qu’il se trouvait en fonction à la brigade des jeux. “La
Commission de révision[de l’affaire Seznec]a estimé, en 1996, que rien
n’établissait la réalité de cette autorisation dérogatoire”(6).

Sa femme l’ayant provisoirement rejoint à Paris, Pierre Bonny fut
enfin nommé en qualité d’inspecteur stagiaire à la direction de la Sûreté
générale par nouvel arrêté du 20 janvier 1923.

Il fut d’abord pris en charge par un policier expérimenté, “le père”
Dorbris. Puis, en 1923, Pierre Bony fut désigné pour être le
secrétairegreffier du commissaire Achille Vidal, c’est-à-dire qu’il fut chargé

20

d’écrire, sous la dictée de son patron, les procès-verbaux dont ce dernier
était le rédacteur légal, et de procéder à quelques vérifications. C’est ainsi
que, quelques mois à peine après son arrivée dans ce nouveau service, il
eut à connaître de l’enquête diligentée à la suite de la mystérieuse
disparition du conseiller général du Finistère Pierre Quéméneur.






























1 - t. II, p. 101
2 - p. 33
3 - p. 33
4 - Bonny, p. 34
5 -“ Nous les Seznec ”, p. 154
6 - conclusions de l’avocat général Jean-Yves Launay en date du 24 janvier 2005

21








































L’AFFAIRE SEZNEC

e
Cette affaire reste l’une des plus médiatisées du XX siècleet a
alimenté, durant des dizaines d’années, les chroniques judiciaires. Les
deux protagonistes sont bien connus: Joseph Marie, dit Guillaume
er
Seznec, né le 1mai 1878 à Plomodiern (Finistère), entrepreneur de
sciage mécanique à Morlaix (Finistère), et Pierre Quéméneur, né le 19
août 1877 à Commana (Finistère), négociant, domicilié à Landerneau
(Finistère), conseiller général du Finistère.

Le vendredi 25 mai 1923, à 5 heures du matin, Guillaume Seznec et
Pierre Quéméneur, qui, la veille au soir, comme ils en avaient convenu,
s’étaient retrouvés à l’hôtel Parisien,à Rennes, prirent la route pour
Paris. Quéméneur, selon ce que dira son compagnon de voyage, avait
rendez-vous, le lendemain à 8 heures, avec un certain “Sherdly” ou
“Chardy”, sujet américain demeurant “au 6, 16 ou 26”, boulevard
Malesherbes, pour traiter une affaire de vente, à grande échelle, de
véhicules d’occasion de fabrication américaine, en particulier
d’automobiles Cadillac. C’est d’ailleurs dans une torpédo de cette
marque, qui devait faire partie du marché et appartenait à Seznec, tout en
étant gagée au profit de Quéméneur pour garantir un prêt, que les deux
hommes entreprirent le voyage.

Quéméneur, qui avait annoncé à ses proches qu’il serait de retour, au
plus tard, le 28 mai, ne réapparut jamais à son domicile, villa “Ker Abri”,
à Landerneau, où il vivait avec sa sœur Jeannie.

Seznec, après trois jours d’absence, regagna seul Morlaix avec son
automobile, dans la nuit du dimanche 27 au lundi 28 mai 1923. Il ne
s’inquiéta pas de ne plus avoir de nouvelles de Quéméneur.

A Jeannie Quéméneur, inquiète, qui, le 4 juin, vint lui demander des
nouvelles à son domicile, puis à Louis Quéméneur et Jean Pouliquen,
frère et beau-frère du disparu, qui effectuèrent, le 10 juin, la même
démarche, Seznec expliqua qu’en raison de pannes répétées tout au long
du voyage, il avait dû regagner Dreux (Eure-et-Loir), à la nuit tombante,
pour y déposer Quéméneur à la gare, où il l’avait vu pénétrer pour
poursuivre seul le voyage en train, afin de respecter le rendez-vous du
lendemain. Depuis lors, il ne l’avait revu; iln’avait pas obtenu de
nouvelles de lui non plus. Il ajouta “qu’il devait gagner beaucoup

23

d’argent et que, peut-être, il avait dû aller jusqu’en Amérique”.

Le 10 juin 1923, en soirée, Jean Pouliquen et Louis Quéméneur,
accompagnés de Guillaume Seznec, voulurent signaler la disparition de
e
Pierre Quéméneur à la 13brigade de Police mobile de Rennes. Ils y
furent reçus par l’inspecteur de police Léopold Fabréga. Ce policier leur
demanda de repasser le lendemain.

En fait, le lendemain, 11 juin, Jean Pouliquen et Louis Quéméneur
prirent le train pour Paris. Le 12, ils cherchèrent en vain leur parent dans
la capitale.

Le jour suivant, 13 juin 1923, un télégramme au nom de Pierre
Quéméneur, expédié à son domicile, fut déposé, à 16 h 35, au bureau
central du Havre. Il était ainsi libellé: “Ne rentrerai Landerneau que
dans quelques jours tout va pour le mieux–Quéméneur”. Ce même jour,
les policiers parisiens reçurent la visite de Louis Quéméneur et Jean
Pouliquen ;ces derniers furent reçus par le commissaire Vidal à qui il
signalèrent la disparition de leur parent. La plainte fut officiellement
enregistrée le 15 juin au Contrôle général des services de Recherches
judiciaires.

Lorsqu’ils revinrent en Bretagne, le 14 juin, Louis Quéméneur et Jean
Pouliquen furent avisés de l’arrivée du télégramme rassurant expédié du
Havre. De ce fait, les proches de Quéméneur demandèrent, dans un
premier temps, de cesser toute recherche. Mais, après un examen plus
attentif du télégramme, ce dernier leur parut être un faux. Ils se ravisèrent
dès le 16 juin en maintenant leur plainte initiale.

Le 20 juin, un surveillant de la gare du Havre remarqua une valise
abandonnée dans la salle d’attente de la troisième classe.

Elle renfermait, notamment, une pièce d’identité et divers documents
où apparaissait le nom de Pierre Quéméneur, à l’adresse duquel fut
expédiée, le 21 juin, par le chef de gare, une lettre pour l’aviser de cette
découverte.

Le 25 juin, cette valise, son contenu, de même que la minute du
télégramme expédié le 13 juin du Havre, furent saisis sur commission

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rogatoire délivrée à la suite de l’ouverture d’une information judiciaire, à
Brest (Finistère), le 22 juin 1923, pour “disparition suspecte”. Furent
placés sous scellés, en particulier, deux documents :
un acte sous seing privé, daté du 22 mai 1923, constatant une
promesse synallagmatique de vente (ou compromis de vente) de
Quéméneur à Seznec, portant sur une propriété située à Plourivo
(Côtesdu-Nord), et
un carnet comportant diverses annotations, notamment, en pages 46 et
48, la mention de frais exposés pour des trajets en chemin de fer au
départ de Dreux à destination de Paris, puis au départ de Paris à
destination du Havre.

Le 26 juin 1923, Seznec, entendu à son domicile sur commission
e
rogatoire par le commissaire Cunat de la 13brigade mobile de Rennes,
confirma le récit précédemment fait aux proches du disparu. Il précisa
par le détail les difficultés rencontrées en raison des pannes de son
automobile, qui avaient amené Quéméneur à prendre le train à Dreux au
soir du 25 mai et qui expliquaient le temps qu’il lui avait fallu pour
regagner Morlaix par la route.

Il indiqua l’objet du négoce que les deux hommes espéraient très
lucratif et pour lequel ils avaient entrepris le voyage de Paris. Il précisa
que son rôles’était jusqu’alors limité à réceptionner pour le compte de
Quéméneur, lequel ne souhaitait pas apparaître, et à lui remettre, deux
lettres du dénommé “Sherdly” ou “Chardy”, que lui-même ne connaissait
pas, lettres portant le timbre de la Chambre de commerce américaine de
Paris.

er
Il ajouta qu’à la faveur d’un voyage à Paris, effectué le 1juin 1923,
pour y consulter un avocat, il s’était présenté à l’hôtel de Normandie, où
Quéméneur devait descendre, pour demander, en vain, des nouvelles de
celui-ci. Ilprécisa que, depuis lors, s’il avait effectué quelques
déplacements à Brest ou à Saint-Brieuc, il n’avait jamais plus
“découché”.

Il révéla, en outre, qu’à l’occasion d’un déplacement à Brest, où il
s’était rendu, le 22 mai 1923, avec l’intention de changer 4 040 dollars
or, répartis en 99 pièces de 20 et 206 de 10, Quéméneur, qui l’avait
accompagné en l’emmenant dans sa voiture, lui avait consenti, contre

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remise immédiate des dollars, une promesse synallagmatique de vente
portant sur la propriété située à Plourivo, au prix restant à verser de 35
000 francs. Ce compromis de vente avait été établi sur papier timbré en
deux exemplaires que les parties avaient signés le jour même au Café des
Voyageurs.

Entendu à nouveau le 28 juin 1923, cette fois au siège parisien du
Contrôle général des services de Recherches judiciaires à Paris, par le
commissaire Vidal, Seznec fournit davantage de précisions sur les pannes
qui avaient entravé la progression des voyageurs et avaient conduit à leur
séparation à la gare de Dreux, ainsi que sur la façon dont il avait du y
remédier pour parvenir à regagner Morlaix avec l’automobile.

Il confirma ainsi ses précédentes déclarations, sauf à y apporter
quelques rectifications, notamment sur la date de son dernier voyage à
Paris, qu’il fixa au 2 juin 1923, ou encore sur la couleur de la valise dont
il assura que Quéméneur était porteur au moment où ils s’étaient séparés.

Interpellé sur la découverte, dans la valise du disparu, dont le contenu
n’avait été inventorié, par les enquêteurs, que le 25 juin, d’un acte sous
seing privé constatant un compromis de vente (ou promesse
synallagmatique de vente) à son profit, Seznec remit à cet instant le
second exemplaire qu’il détenait et que l’officier de police judiciaire,
après apposition de la mention “ne varietur” et paraphe, annexa au
procès verbal.

Seznec précisa alors, en réponse à des questions, que les deux
exemplaires de l’acte avaient été présentés par Quéméneur à sa signature,
le 22 mai 1923, à Brest, préalablement dactylographiés dans des
conditions ignorées de lui; seules les mentions manuscrites “fait double
à Landerneau le vingt deux mai mil neuf cent vingt-trois ” avaient été
apposées par Quéméneur sous ses yeux ; en outre, il ne pouvait préciser
e
si la mention “prendra l’état”apposée, de façon manuscrite, à la 13
ligne de son exemplaire, était le fait de Quéméneur ou de lui-même. La
signature des actes, comme la remise des dollars, étaient intervenues,
selon Seznec, au Café des Voyageurs de Brest, hors la vue de tout témoin.

Un transport effectué sur le terrain, c’est-à-dire à Houdan (Yvelines) et
Dreux, par les policiers parisiens leur permit d’établir que Guillaume

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