La France et la Suisse

-

Livres
230 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

La France et la Suisse se sont intimement fréquentées depuis avant même le début de l'ère chrétienne, tardant longtemps à fixer leur identité nationale propre. Ce cousinage direct ou indirect depuis l'époque gallo-romaine jusqu'à nos jours témoigne de l'entrelacement de multiples racines matérielles et intellectuelles. La naissance en 1979 d'un canton francophone, le Jura, matérialise cette confluence dans la durée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 56
EAN13 9782296497177
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème





La France et la Suisse

Une histoire en partage,
deux patries en héritage





















Historiques
Dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland


La collection « Historiques » a pour vocation de présenter les recherches les
plus récentes en sciences historiques. La collection est ouverte à la diversité des
thèmes d'étude et des périodes historiques.
Elle comprend trois séries: la première s’intitulant «travaux »est ouverte
aux études respectant une démarche scientifique (l’accent est particulièrement
mis sur la recherche universitaire) tandis que la deuxième intitulée « sources » a
pour objectif d’éditer des témoignages de contemporains relatifs à des
événements d’ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion
enrichira le corpus documentaire de l’historien; enfin, la troisième, «essais »,
accueille des textes ayant une forte dimension historique sans pour autant
relever d’une démarche académique.

Série Travaux

Jean-Paul AUTANT,De la mobilisation à la victoire. 1939-1946. Un singulier
parcours sous l’uniforme durant le second conflit mondial, 2012.
Christian FEUCHER,Ali Bey, un voyageur espagnol en terre d’islam, 2012.
Mélanie GABE,Accoucher en France. De la libération aux années 1960, 2012.
Jean-Marc SERME,Andrew Jackson, l’homme privé. Émotions et sentiments
d’un homme de l’Ouest, 1767-1845, 2012.
Gilles GÉRARD,Famiy Maron ou la famille esclave à Bourbon (île de la
Réunion), 2012.
Bernard CAILLOT,L’Angleterre face aux Bourbons dans la Guerre
d’Indépendance Américaine. Paradoxe dans l’Europe des Lumières, 2012.
Alain COHEN,Le Comité des Inspecteurs de la salle, 2011.
Franck LAFAGE,Le théâtre de la Mort, 2011.
Clément LEIBOVITZ,L’entente Chamberlain-Hitler, 2011.
Peter HOSKINS,Dans les pas du Prince Noir. Le chemin vers Poitiers
13551356,2011.
Janine OLMI,Longwy 1979, Pour que demeure la vie, 2011.
Fabrice MOUTHON,L’homme et la montagne,2011.
Fernando MONROY-AVELLA,Le timbre-poste espagnol et la représentation
du territoire, 2011.
François VALÉRIAN,Un prêtre anglais contre Henri IV, archéologie d’une
haine religieuse,2011.
Manuel DURAND-BARTHEZ,De Sedan à Sarajevo. 1870-1914 :
mésalliances cordiales, 2011.

Georges ASSIMA






La France et la Suisse

Une histoire en partage,
deux patries en héritage

















L’Harmattan

























© L’HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96102-9

EAN : 9782296961029

Charles Gleyre : Les Romains passant sous le joug des Helvètes en 107 avant J.-C.
près d’Agen, 1858.

Photo J.-C. Ducret, Musée Cantonal des Beaux-Arts, Lausanne





PR O L O G U E

VS Y C H R O N EL E C T U R EU N EE R SD E
L’ HI S T O I R ED EFR A N C ED EE TL ASU I S S E


1 .U nm a t é r i a uh u m a i ne tp h y s i q u eg é n é r e u s e m e n t
p a r t a g é

U n ef i l i a t i o nc o m m u n ed a n su ne s p a c ea u xf r o n t i è r e s
p o l i t i q u e se tn a t u r e l l e sm o u v a n t e s

Ceci n’est pas un conte mais le récit de notre histoire, dont je me
fais le simple narrateur. Commençons par une question : qu’est-ce qui
a poussé le Président suisse et six chefs de gouvernements cantonaux
à célébrer au Sénat de la République à Paris, le 19février 2003, le
bicentenaire de l’Acte de Médiation remis par Bonaparte aux délégués
1
de toute la Suissequ’il avait réunis dans sa capitale pour décider de
l’avenir institutionnel de leur pays ? Son acte d’autorité clôturait leurs
vaines délibérations, reflet de leurs contradictions politiques et
culturelles, et tournait définitivement la page de la République
helvétique que les armées de la Révolution lui avaient imposée en
1798 sur le modèle du Directoire. Cet heureux dénouement scellait de
plus l’entrée des cantons d’Argovie, des Grisons, de Saint-Gall, du
Tessin, de Thurgovie et de Vaud dans la Confédération, dont le
nombre inchangé depuis 1513 passait de 13 à 19. Toutefois cette
initiative n’était pas le seul fait du Premier Consul et s’inscrivait bien
2
davantage dans une continuité historique. Une question qui mérite
donc qu’on s’y attarde.

A l’inverse, l’histoire moderne a-t-elle violé une lointaine et
bénéfique tradition lorsqu’elle a cédé à la flambée des nationalismes
modernes déclenchée par cette même Révolution française?
L’érection de barrières juridiques rigides tranchant des aires
géographiques et culturelles jusque-là continues a eu pour effet de
séparer, bien souvent, des familles humaines qu’un même fil

9

historique a très longtemps rattachées les unes aux autres. Sans nier le
rôle déterminant de forces parfois aussi implacables que la volonté de
puissance de certaines individualités, il paraît légitime de faire
remonter à la surface des filiations qui ont marqué de leur empreinte
depuis les Celtes, dans la durée, les femmes et les hommes
d’aujourd’hui dans une région bien précise du Vieux Continent.

La France et la Suisse se sont intimement fréquentées pendant plus
de deux millénaires, depuis avant même le début de l’ère chrétienne,
période durant laquelle ces deux entités, qui ont tardé longtemps à
fixer leur identité politique finale, à plus forte raison nationale, la
recherchaient en suivant des voies en apparence si divergentes. La
composante occidentale du vaste bassin qu’elles recouvraient cédait
irrésistiblement à une volonté monarchique centripète, pas
nécessairement centralisatrice, cependant que celle qui est située plus
à l’Est se regroupait selon un phénomène d’aimantation tout à fait
original par la diversité des pièces rapportées à l’ensemble. Toutefois,
ce qui est valable pour le tout ne l’a pas forcément toujours été pour
chacune de ses parties et un profond processus de sac et de ressac a
longtemps laissé incertain tout au long de leur histoire le sort des uns
et des autres dans ce vaste espace et, dès lors, leur destination ultime.
Le cousinage direct ou indirect qui relie la Suisse à la France est ainsi
très antérieur au Pacte fédéral de 1291 et même au sacre de Hugues
Capet. Cette proximité humaine est peut-être déterminante pour
expliquer pourquoi les armées des rois de France se sont enfoncées
sans relâche plus au nord ou plus au sud de la Confédération dans
leurs vastes entreprises d’expansion territoriale, si l’on excepte la
détestable et très brève période de son occupation entre 1798 et 1803
lors de la Révolution française. Rien de comparable aux velléités de
reconquête, quelque peu masochistes, entretenues par les Habsbourg,
tout ducs, rois ou Empereurs qu’ils puissent être, pendant des siècles
envers leurs sujets de « Haute-Allemagne ».

Le rôle des hommes d’État et d’autres personnalités publiques
éminentes est plus facile à différencier que celui des populations dans
des unités territoriales aux dimensions alors plus modestes que celles
de nos références actuelles et aux contours fort instables. Les
dissimilitudes dans ces processus étaient accentuées à leur tour par le
mode d’inféodation relativement complexe des habitants avant la
Révolution française, qui à un seigneur, qui à une ville-État, l’un et

10

l’autre faisant office à la fois de leviers des conquêtes territoriales et
de socle des interdépendances individuelles. La vague de fond
révolutionnaire ne modifiera pas diamétralement les données de la
situation, tant celle-ci était attendue, si pas universellement souhaitée,
sur les deux versants de l’Arc jurassien, et tant elle aura, de plus,
constitué la résultante des interactions continues entre les populations
et les élites qui peuplaient ces régions. Les frontières mettront de ce
fait de longs siècles à se figer et ont nourri bien des fois, à l’issue d’un
cheminement incertain, d’inévitables regrets. L’abandon douloureux
pour ses habitants d’une partie de la Savoie en 1860 par la
Confédération suisse sera une forme très particulière du prix très lourd
payé à son puissant et impérial voisin par gain de paix. Ce
renoncement consacrait parallèlement l’effacement du fait régional
face à la dynamique portant sur le devant de la scène les Etats dits
nationaux. Le temps long de Fernand Braudel sera celui d’un temps
partagé. Le temps présent aura davantage évolué vers un temps éclaté.
Mais dans tout le continent européen, et à l’écoute de l’Union
Européenne, l’actuel retour de régions transfrontalières vient légitimer
une vision du développement des sociétés, qui apparaîtra comme une
correction d’une période plus récente, et relativement courte, sans
pour autant remettre vraiment en question le fait national.


Le pd e sa r a d o x en a t i o n a l e si d e n t i t é sd ’ u nm u l t i p l e sg r a n d
n o m b r ed e sp r i n c i p a u xa c t e u r si n d i v i d u e l s

Dans le lent processus de fermentation à l’œuvre, la nationalité, au
sens moderne du terme, des principaux acteurs impliqués a moins
compté que leur origine paradoxalement multiple. Cela sera le cas de
façon encore plus parlante aux XVIIIème et XIXème siècles, pourtant
les plus proches de l’aboutissement du processus d’avènement des
nationalités. A titre d’exemple, l’attribution de Jean-Jacques Rousseau
ou de Henry Dunant à l’une ou l’autre filiation tâtonne, ne semble pas
essentielle. Le premier, descendant d’une famille d’Huguenots
français réfugiée dans la Cité de Calvin au XVIème siècle n’aura de
cesse de se prévaloir de sa qualité deCitoyen de Genève, à laquelle il
acceptera pourtant de renoncer un temps, suite à sa conversion
temporaire au catholicisme; quant au second, il obtiendra la
nationalité française, à sa demande, un siècle après la mort du premier.
On relèvera ici que, même à une époque, le XIXème siècle, qui verra

11

les nationalismes triompher, la véritable clé ne réside pas dans la
réponse à la question «ou bien ou bien», mais bien davantage dans
l’entrelacement de racines matérielles et intellectuelles multiples
alimentant d’une manière convaincante l’universalité des messages
respectifs des divers personnages et acteurs. Qui plus est, les
principaux concernés ne se feront-ils pas forts de brouiller les pistes,
que ce soit par simple choix personnel ou par nécessité ? La résultante
n’en sera pas moins souvent bénéfique pour la société dans son
ensemble.

La correspondance historique qui s’est installée dans ce contexte
avec une rare régularité pendant au moins deux millénaires, et dont la
mitoyenneté des partenaires n’explique qu’en partie l’intensité, a
visité les diverses expressions des relations entre Etats, entraînant
parfois leurs populations dans des circonvolutions, dont elles étaient
incontestablement à la fois l’enjeu et la victime. Celles-ci n’ont pas
toujours pris place exclusivement entre Suisses et Français, que l’on
verra tour à tour s’opposer ou au contraire s’associer contre un ennemi
commun, souvent les Habsbourg, quelquefois dans un embrasement à
l’échelle du Continent. De fait, les uns comme les autres mèneront
pratiquement sur un pied d’égalité de leurs forces respectives leur
propre politique extérieure jusqu’au XVIème siècle, celui au cours
duquel le projet de rassemblement territorial mené par les rois de
France depuis la bataille de Bouvines en 1214, si ce n’est depuis bien
avant, a commencé à poser ce pays en adversaire crédible du Saint
Empereur romain germanique. Et par un effet induit, comme le
protecteur indulgent de la politique de neutralité en germe de la
Confédération.
Le rapport de force entre les deux partenaires français et suisse ne
s’est définitivement fixé qu’entre la fin du XIVème et le début du
XVIème siècle, à l’issue d’une période, à nulle autre pareille dans le
champ de l’héroïsme, et pendant laquelle, les troupes des Cantons
confédérés de la Haute-Allemagne ont su imposer leur loi aux Grands
d’Europe, par la force ou par le droit, de la Lorraine au Milanais et
de l’Autricheà la Bourgogne. La dernière page de ce chapitre sera
définitivement écrite avec le sang versé sur-le-champ de bataille de
Marignan, si cher aujourd’hui encore à la mémoire nationale de l’un
comme de l’autre adversaire, bien que pour des raisons
diamétralement opposées. Cette inversion du rapport de force est
paradoxalement intervenue sans faire barrage à une communication,

12

qui empruntera pendant trois siècles de nouveaux canaux entre une
Confédération des XIII Cantons, tous souverains, et qui avait atteint
un premier niveau dans la construction de la Maison Suisse, et un
Royaume, dont les ambitions étaient encore loin d’être pleinement
assouvies.

Régularité ne signifie pas forcément uniformité. Les deux histoires
concernées ont suivi leur logique propre, celle de la France, inscrite
dans la ligne des éléments de la puissance rappelés par Raymond
3
Aron , étant plus claire à déchiffrer que celle des «Suysses ». Les rois
se sont-ils satisfaits de la barrière naturelle du Jura ? Cela est très peu
vraisemblable, tant ils ont su prouver en de multiples circonstances
que rien ne les arrêtait. Un certain voisinage, voire un cousinage
certain, s’est de fait instauré entre les deux partenaires à partir de la
Paix perpétuelle et des Capitulations signées avec François Ier dans le
premier quart du XVIème siècle. Ces relations ne sont-elles pas
parvenues à surmonter aisément, pour ce faire, l’écueil linguistique
bien avant que le français n’atteigne son remarquable degré
d’universalité ?Les Cantons ne seront pas avares de leurs précieux
mercenaires, mais toute l’Europe participait aux enchères. A la veille
de la Révolution française, l’avenir même de l’Ancien régime
dépendait pour beaucoup des faits et gestes d’un nombre réduit de
citoyens originaires de républiques alpines déjà fort anciennes situées
au lieu géométrique de toutes les ambitions impériales en Europe.


4
2l aF r a n c ea n s. Dd ep o l i t i q u es i l l a g el e

D el ab o n n ei n t e l l i g e n c ee n t r e t e n u ee n t r eu n em o n a r c h i e
a b s o l u t i s t ee tl e sp r e m i è r e sr é p u b l i q u e sm o d e r n e s

L’intelligence politique manifestée par les Valois et les Bourbons
envers leurs modestes voisins sera une agréable surprise, et son
équivalent est difficile à retrouver par ailleurs dans les relations entre
Etats. Les deux protagonistes en profiteront équitablement, chacun
déchiffrant admirablement la partition de l’autre. Les XIII
CantonsEtats devront leur indépendance du Saint Empire romain germanique
aux Traités de Westphalie de 1648, et donc à la victoire de la France,
sans devoir tirer en leur nom propre un seul coup de canon. Le juste
équilibre trouvé par Mazarin entre ses visées européennes et les

13

moyens dont il disposait pour les satisfaire a été bien plus profitable
que les efforts de diplomates suisses, certes méritants mais surtout très
émus par leur propre réussite ; ceux-ci n’auront eu d’autre prouesse à
réaliser que de sanctionner la coupure définitive du cordon ombilical,
qui rattachait formellement leurs 13 petites patries respectives à la
puissance impériale établie outre-Rhin.

La Guerre de Trente Ans, n’aura pas débouché que sur
l’indépendance du Corps helvétique. Elle attire, en outre, l’attention
pour une toute autre raison, dans la mesure où l’affrontement frontal
entre Princes catholiques et protestants, auquel elle donnera lieu à
travers toute l’Europe, renvoie au rôle de la religion dans la
constitution des Etats. De fait, si les Suisses, divisés entre
CantonsEtats ayant chacun opté pour l’une ou l’autre foi, avaient la sagesse de
se limiter à approvisionner généreusement les belligérants des guerres
de religion en mercenaires, une autre part notable mais symptomatique
de leur prospérité future sera la résultante des interactions entretenues
sur le terrain spirituel avec leur puissant voisin occidental. Un nombre
impressionnant d’Huguenots fuyant entre le XVIème et le XVIIIème
siècles leur pays, qui acceptait ainsi de s’amputer d’une proportion
significative de sa substance vive au profit de ses divers voisins, sont
venus se réfugier sur des terres plus hospitalières gagnées à la religion
réformée. Si leurs descendants seront nombreux à retourner en France,
quelquefois les armes à la main, au cours des siècles à venir, la
Confédération ne sera jamais assez reconnaissante aux rois pour ce
flot d’immigration souvent très qualifiée. On se souviendra ici de la
naissance de la première industrie horlogère au monde, de l’impulsion
décisive donnée à la banque privée, ou encore de la portée universelle
du message théologique du Picard Jean Cauvin ou philosophique de
Jean-Jacques Rousseau, tout comme de celui de l’un de ses plus
éminents contempteurs et néanmoins continuateur, le révolutionnaire
« lausannois », Benjamin Constant.

Pourtant de Suisse, point encore. Les XIII Cantons-Etats
constitueront pendant près de trois siècles, entre 1513 et 1798, un
point d’interrogation institutionnel au cœur du continent. Le contrôle
séculaire qu’ils continuaient d’exercer directement ou indirectement
sur les cols alpins et la réputation de leurs mercenaires ne pouvaient
laisser personne indifférent. Aussi fallut-il inventer un concept
nouveau pour désigner cette constellation d’États, cette alliance

14

perpétuelle singulière mais redoutable et lui trouver un nom. On aura
recours pendant trois siècles à la métaphore de «Corpus
Helveticus », certespeu élégante et ostensiblement opaque, mais qui
répondait à une exigence croissante de définitions savantes, en ces
temps là, et rappelle sans doute davantage, aux jours d’aujourd’hui,
les célèbres docteurs Diafoirus de Molière. Ce Corps se transformera
lors de son invasion en 1798 en authentique cors au pied pour les
armées de la Révolution française, réfractaire à la greffe des idées
nouvelles transfusées par les soldats de la République dans leur
marche en avant à travers l’Europe, jusqu’à la médi(c)ation
er
administrée avec bonheur par le IConsul Bonaparte. Son
volontarisme ne faisait que succéder à l’échec, face à d’obtuses
résistances de la Cour, du financier genevois Jacques Necker, premier
des ministres de Louis XVI, dans sa recherche désespérée de
compromis pour canaliser l’élan révolutionnaire.


U n ee n t r é ec o n c o r d a n t ee tp r é c o c ed e si n s t i t u t i o n s
p o l i t i q u e sr e s p e c t i v e sd a n sl ’ é p o q u em o d e r n e

Divisés, les Cantons suisses subissent en 1798 la loi de leurs
envahisseurs, qui s’empresseront de mettre maladroitement leurs
principes politiques en application. En contrepartie, un nouvel État
voyait parallèlement le jour en Europe, la République helvétique,
c’est-à-dire enfin la Suisse, remodelée sur la base d’un copié/collé des
institutions d’une République française Une et Indivisible. Le texte de
cette première tentative de rédaction d’une constitution suisse,
hâtivement compilé par le Directoire, sera revu et corrigé avec
intelligence par le Premier Consul Bonaparte. Aussi généreux envers
ses modestes voisins qu’il était attentif aux intérêts de la Grande
Nation, il tiendra compte, dans l’ensemble, des espoirs et des craintes
que ces «Suisses nouveaux» avaient ou auraient pu avoir placés en
lui. C’est à Paris qu’il leur octroiera dans les salons du tout jeune
Sénat de la République française, le 19 février 1803, à l’issue d’un
long, laborieux mais très original processus de
négociation/consultation, l’Acte de Médiation. Un savant compromis
entre tradition et modernité. Ce sera singulièrement la seconde et
« peut-être »la dernière fois, qu’une constitution de la Suisse était
entièrement rédigée à l’étranger, et de surcroît dans une langue
ignorée par la très grande majorité des citoyens suisses de l’époque,

15

bien que déjà largement utilisée par les membres des nombreuses et
bouillonnantes délégations helvétiques appelées dans la capitale
française pour uneConsulta.

A quelque chose malheur est bon, tout particulièrement dans les
relations internationales. L’Acte de Médiation de 1803, ce sera ni plus
ni moins que la création à Paris de six nouveaux cantons souverains,
dont le nombre sautait formellement de 13 à 19, corrigeant ainsi la
déclassification brutale, dans un premier temps, des 13 premiers
Cantons dans la constitution de la République helvétique de 1798.
C’est aussi, par voie de conséquence, la reconnaissance en 1803 du
statut officiel des langues nationales parlées par plusieurs de ces
nouveaux cantons, au rang desquelles l’italien et le français plus
particulièrement. L’Acte de Médiation c’est enfin l’expérimentation
d’un système institutionnel, qui servira de précieuse référence lors de
la rédaction de la première constitution fédérale de la Suisse moderne
en 1848. La fraternité d’armes conclue sur ces prémices avec la
France préservera le pays des horreurs croissantes des guerres, qui
allaient ensanglanter une bonne partie de l’hémisphère Nord de
Washington à Moscou, conduisant les régiments suisses à servir la
cause impériale jusqu’aux ponts jetés sur la Bérézina en premières
lignes de l’Armée des Nations en novembre 1812.
Le Premier Consul avait conçu une Confédération suisse de
dixneuf Cantons du temps de sa splendeur, la défaite de Napoléon se
répercutera par l’adjonction de trois nouveaux membres. Le Congrès
de Vienne portera, en effet, leur nombre à vingt-deux, chiffre magique
resté inchangé de 1815 à 1979, soit jusqu’à la naissance du canton du
Jura. De treize, à dix-neuf, puis à vingt-deux Cantons en moins d’une
génération ;il n’y a pas de hasard dans ces matières là. La Suisse
récoltait enfin ce que ses populations cantonales avaient longtemps
semé. Au cours d’une longue et intime fréquentation de l’histoire de
France. De fait, les territoires attribués par les Grandes Puissances
seront inévitablement prélevés sur la France, du Jura à la Lombardie.
Ils entraîneront un nouvel équilibre et rapport de forces entre l’Est et
l’Ouest du pays. Globalement, quatre des neuf jeunes cantons sont
entièrement ou majoritairement francophones, un autre entièrement
italophone et un autre tri-lingue majoritairement alémanique. Aux
peuples fondateurs de souche germanique de la Confédération depuis
1291 s’est ajoutée une forte minorité latine, qui devra encore
apprendre à se faire respecter. La francité a par-là pris ancrage dans un

16

futur État, dans lequel elle va s’épanouir et pourra se ressourcer. A
cela point de mystère, comme on l’aura compris, plutôt un
aboutissement naturel.


Dd e sn a t i o n a l i t é sàu tr i o m p h eu n i v e r s e l
l ’ a v è n e m e n td el ’ i n t e r n a t i o n a l i s m e

L et r i o m p h ep r é c o c ed us u f f r a g eu n i v e r s e le nF r a n c e
c o m m ee nS u i s s e

Jean-Jacques Rousseau, Jacques Necker, Jean-Paul Marat,
Mademoiselle Necker (Germaine de Staël), le Lausannois Benjamin
Constant ont marqué de leur empreinte, chacun selon ses convictions
mais de manière prégnante, le temps des révolutions pendant plusieurs
générations, de la mise à feu de la mèche de la Révolution française à
l’émergence de régimes parlementaires. Le dernier de ces personnages
multiples a même servi avec assiduité son message universel tour à
tour sous la République, l’Empire, puis sous les Bourbons, avant de
finalement pousser son dernier souffle dans les bras des Orléans. La
Révolution de Juillet a permis de clôturer le singulier chapitre des
Restaurations pour entamer la première page de celui de la
Régénération des régimes politiques, qui débutera timidement avec
des nations encore en devenir telles que la Belgique, la Confédération
suisse et la France. Au fil d’une histoire à l’évidence parallèle à celle
que l’on enseigne habituellement, mais à propos de laquelle on aurait,
somme toute, peut-être raison de penser que c’est la même histoire
vécue autrement.

En même temps que Benjamin Constant décédait à Paris, un Prince
impérial, né en ses murs, acquerrait la citoyenneté du pays, qui avait
offert un précieux refuge à une partie de sa famille et sur le territoire
duquel le politologue vaudois avait vu le jour. Pour des raisons
familiales et historiques, Charles Louis Napoléon Bonaparte aura eu
durant toute sa vie quelque difficulté à trouver son point cardinal, si ce
n’est dans la légende impériale de son oncle, comme en témoignerait,
par exemple, le fait qu’il s’exprimait en bon allemand avec un accent
suisse alémanique et réciproquement. Toutefois, ses vastes
connaissances linguistiques lui faciliteront la fréquentation de l’École
Militaire de Thoune dans le Canton de Berne, dont il sortira avec le

17

grade de capitaine d’artillerie de l’armée suisse, après avoir suivi
l’enseignement du colonel Guillaume Henri Dufour, ancien capitaine
du génie de la Grande Armée, dans laquelle il avait servi en qualité de
citoyen genevois du département français du Léman. Tous deux
ignoraient en se côtoyant, en ce moment précis, l’avenir prestigieux
qui les attendait, l’un en deçà, l’autre au-delà de la frontière naturelle
et, désormais politique, du Jura. Un double destin qui les appellera à
se retrouver plus d’une fois.

Héritier de la pensée politique du Citoyen de Genève et lui-même
citoyen du canton de Thurgovie, le Prince-Président emportera en
France le suffrage universel helvétique en 1848, année où la première
constitution de la Suisse moderne le consacrera également au niveau
fédéral. Ce fait corrobore incidemment le constat selon lequel la veine
républicaine des Bonaparte serait pré-révolutionnaire. Plus significatif,
l’action de Napoléon III et du bientôt général Guillaume Henri Dufour
sont indissociables de la vie et de l’œuvre d’un de leurs plus
prestigieux compatriotes, par ailleurs leur cadet : Henry Dunant. Avec
la générosité du cœur envers le genre humain d’un Rousseau,
déshonorant un monde des affaires dans lequel excellait pourtant un
Necker, aussi cosmopolite que Napoléon III, ce franco-genevois,
s’inscrira dans ce qu’il ne faut pas craindre désormais d’appeler une
lignée intellectuelle, tout en empruntant une voie personnelle vers
l’inaccessible étoile: avec la Croix-Rouge, il aura fait à jamais du
bien au genre humain. Raison pour laquelle, le XXème siècle
l’« annobélisera »en 1901 conjointement avec l’un de ses illustres
compatriotes français.


La ud é f id el ’ o u v e r t u r ee sr é g i m e sd é m o c r a t i q u e ss u rl e
m o n d ee tl ’ a v è n e m e n td el ’ i n t e r n a t i o n a l i s m e

La victoire de l’Entente sur les armées des Empires centraux en
1918, sous le commandement respectif des maréchaux Foch et
Franchet d’Esperey (élevé en 1921), à la fois sur le front occidental et
sur le front oriental, en qualité de généralissimes des forces alliées, a
fait revivre à un peu plus d’un siècle de distance le combat vertueux
des régiments de la République française. C’est donc en France, et
plus précisément à Versailles, qui rythmait depuis bientôt trois siècles
les heurs et les malheurs affectant l’ensemble de la planète, que les

18

Vainqueurs devaient tout naturellement se réunir pour redessiner une
nouvelle fois la carte du monde. La Suisse, que son statut de neutralité
intégrale hérité en 1815 du Congrès de Vienne avait maintenue à
l’écart du champ de bataille, comme précédemment l’Acte de
Médiation, tentera avec succès de s’approprier un rôle nouveau
répondant à ses capacités et à sa toute jeune vocation dans le concert
des nations: devenir une plaque tournante de la paix. Dans la
continuation de sa mission humanitaire inaugurée avec la création du
Comité International de la Croix-Rouge (CICR) puis de celle du
Croissant Rouge, elle obtiendra des vainqueurs d’abriter le siège de la
future Société des Nations (SDN) à Genève.

La conclusion de la Seconde Guerre mondiale relancera le
mouvement de promotion de la paix. Bien plus, l’installation à New
York de l’Organisation des Nations Unies (ONU) s’accompagnera de
l’établissement de son siège européen à Genève, ce qui élargira encore
davantage le cercle des organisations internationales d’abord
essentiellement économiques et politiques puis humanitaires, qui s’y
regrouperont à la suite du CICR. Le choix de cette métropole, jadis
chère à plus d’un titre tant au cœur des rois des Burgondes qu’à celui
des Rois de Bourgogne puis des ducs de Savoie, en fera aussi un
remarquable porte-parole chargé par une longue histoire à faire
résonner plus loin et plus fort une langue et une culture communes à
des destins nationaux désormais distincts. La ville de Montreux, à
quelques encablures du château de Chillon toujours frappé aux armes
de la Maison de Savoie, a conforté en 2010 cette filiation en
accueillant en Suisse le XIIIème Sommet International de la
Francophonie, laquelle a, d’une certaine manière, repris le flambeau
sur un plan pluriculturel.

19

PR E M I È R EPA R T I E



DE SCA UE L T E SRO Y A U M ED E S
BU R G O N D E S



I . LO R M A T I O NA FD’S O C L EU NC U L T U R E L
E
GA L L O- RO M A I NI IS I È C L EE N T R EL EA V A N T
E
J . - C .L E E TS I È C L EI I IA P R È SJ . - C .


C h a p i t r e1 .L ’ é c l a td e sd e r n i e r sf e u xd el ac i v i l i s a t i o n
c e l t eb r i l l es u rl ’ E u r o p eà la ve i l l ed el ac o n q u ê t e
r o m a i n e

A la date de la victoire sans appel des Romains sur les Carthaginois
en 202 à Zama en Afrique du Nord, la majeure partie de l’Europe
ème
constituait au début du 2siècle avant J.-C. un bassin de peuplement
celte s’étalant de l’Irlande actuelle à l’Asie Mineure, des Gaëls aux
Galates. Ce qui correspondrait, de nos jours, à plus de vingt pays. La
République romaine dominait alors essentiellement les rives de la
Méditerranée occidentale. Certes, elle commençait à étendre
prudemment son emprise en direction de la Grèce et de la
Méditerranée orientale; mais là aussi Rome se trouvait en
concurrence avec des tribus celtes déjà introduites auprès de dynasties,
à la tête desquelles se succédaient les héritiers de l’empire
d’Alexandre se prolongeant jusqu’au royaume Gréco-Bactrien installé
dans le Nord de l’Inde. En fait, le face à face entre Celtes et Romains
se déroulait sur l’ensemble du continent, motivé chez ces derniers par
une conception de plus en plus impériale de la société alors que des
considérations d’espace vital prédominaient chez leurs adversaires. Un

21

autre aspect important distinguait les deux rivauxsur le plan
politique :les Romains étaient parvenus à unifier par la force la
péninsule italienne sous leur autorité au contraire des Celtes, qui
cohabitaient en tribus indépendantes et surtout fières del’être. A
cheval sur le promontoire du Jura, Gaulois et Helvètes se rattachent au
plus important des trois groupes des langues de la famille celtique,
celle du noyau central, et forment avec leurs diversités la coupole d’un
vaste dispositif, qui contient les visées septentrionales de la puissance
en train de s’affirmer au sud des Alpes.

C’est également dans cette périphérie que l’on situe l’épicentre de
la dernière grande manifestation de la civilisation celte, dont la valeur
est en tous points comparable à la même époque à celle de leurs
voisins méridionaux, tant Romains que Grecs. Ces trois ères
culturelles auront notamment en commun des expériences de la
participation, sous des formes diverses, de la collectivité à des
décisions de portée générale. Le souvenir de la démocratie directe
s’était certes effacé chez ceux qui ont le mérite de sa paternité au
profit de monarques hellénistiques rappelant les temps héroïques. Le
mode de fonctionnement chez les Celtes n’est pas moins participatif à
cette période que le système formel d’aristocratie tempérée par le rôle
des tribuns du peuple et par les concessions successives faites à la
plèbe, chez les Romains. Sur un plan culturel, la Bibliothèque
d’Alexandrie continue parallèlement à accumuler sous les Ptolémée le
savoir produit sur les rives de la Méditerranée à une époque où le
premier empereur de Chine lançait la construction de la Grande
Muraille. Les Celtes élaboreront donc et feront rayonner sur
d’interminables étendues, présentant d’évidentes disparités
géographiques, des us et coutumes, des techniques et des cultes, qui se
transmettront de génération en génération pendant des siècles et
donneront une continuité à leur ensemble. Et c’est ainsi que, sur le
versant oriental du Jura et plus précisément au bord du lac de
Neuchâtel, brillera la civilisation de La Tène, dont de plus en plus de
5
vestiges remontent à la surface.

La civilisation latènienne occupe la dernière moitié du Ier
millénaire avant J.-C. et succède à la précédente et brillante période du
premier âge du fer dite des princes de Hallstatt, contrée située en
Autriche. Les Celtes seront en effet les premiers en Europe
occidentale à s’assurer la maîtrise du travail de cette matière première,

22

ce qui leur confère une incontestable supériorité technologique sur le
champ de bataille; mais tout autant dans la vie de tous les jours, le
chaudron n’ayant plus rien de «magique »pour eux. A cela, on peut
ajouter le travail de l’or, de l’argent et du bronze. Les armes en fer
deviendront, plus tardivement, un objet d’exportation apprécié
jusqu’en Grèce, les Celtes entretenant par leur truchement
des échangesde plus en plus fournis avec les peuples extérieurs. Ne
possédant pas de langue écrite, mais rattachés à une branche commune
de la famille des langues indo-européennes sur la base de la relation
des historiens grecs et romains, ils apprendront à écrire surtout à la
période de La Tène dans les langues de leurs partenaires ou sujets.
Bien qu’apparus à la fin de l’époque mégalithique, ils n’ont laissé que
peu d’édifices majestueux susceptibles d’apporter un témoignage
durable de leurs réalisations architecturales ainsi qu’artistiques. Font
exception des restes de fortifications combinant la pierre et le bois, qui
attestent de l’existence d’agglomérations urbaines à l’instar de Genève
(Genaua), de Berne (Brenodurum), de Bâle dans l’Helvétie, et que
l’on retrouve dans le périmètre de Paris et de Reims, habitat des
Parisii et des Rèmes en Gaule.

Ce sont néanmoins les tombes et les tumuli imposants mis au jour
le long de la Seine et du Danube en passant par la Suisse, bien
qu’enfouis avec le temps, qui fournissent la démonstration la plus
convaincante des raffinements de la civilisation celte. Ces
constructions funéraires sont, par leurs surprenantes dimensions,
l’expression de la place centrale des croyances dans leur culture ainsi
que d’une structure sociale hiérarchisée. Les chars à quatre roues à
l’échelle 1/1, dont les modèles auraient pu servir jusqu’à Louis XIV,
et les effets domestiques et d’apparat somptueux, qui se devaient
d’accompagner les personnages les plus insignes, soulignent leur foi
dans un au-delà en même temps que la qualité de leur artisanat : tissus
aux couleurs vives, torques, bijoux en verre translucides, bracelets,
6
fibules, ceintures, chaussons, etc.Sans oublier les pièces d’or à
l’effigie de Vercingétorix. Par ailleurs, la concomitance de chars si
perfectionnés et d’agglomérations urbaines implique de plus
l’existence d’un réseau de voies de communication. Enfin, l’invention
du tonneau est là pour rappeler une ingéniosité que les Grecs et les
Romains étaient en droit de leur envier.

23