Le Mai 68 des Caraïbes

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Le Mai 68 des Caraïbes est un petit manuel de la résistance.
Une nouvelle fenêtre s’ouvre sur les grands mouvements populaires des années 1960 et 1970 dans la Caraïbe. Que se passe-t-il durant ces révoltes à San Juan, à Kingston et à Pointe-à-Pitre ? Que reproche-t-on à ces Dreads abattus par la police à la Dominique ? Comment expliquer ces coups d’État fantasques à la Grenade et au Suriname ? Quelles résonances entre ces évènements isolés, la longue marche pour l’émancipation caribéenne et les trépidations du monde occidental : Mai 68 en France, Révolution tranquille au Québec, lutte pour les droits civiques aux États-Unis ; mais aussi éviction de De Gaulle et assassinat de Kennedy. Cet ouvrage revisite bien des idées reçues sur la Caraïbe, sur les liens entre socialisme et capitalisme, sur la finance, et sur quelques concepts creux de cette époque qui nous hantent toujours tels le développement, la crise économique, les théories du complot. Romain Cruse raconte une histoire populaire de la révolution caribéenne, en donnant à l’Histoire la force du vécu et du vivant. Le Mai 68 des Caraïbes est un petit manuel de la résistance.
«Et c’est là à la fois toute la poétique et toute la géopolitique du mai 1968 caribéen, la géopoétique plus globale de cette période, si l’on voulait reprendre le bon mot du chanteur Claude M’Barali : quelle route choisir à ce moment crucial d’effondrement de la colonisation européenne et d’affirmation parallèle d’un impérialisme nord- américain ? Choisir une route ancienne ou une route nouvelle ? L’indépendance ou une nouvelle dépendance ? Une route ou une trace ? Voici le dilemme silencieux qui se pose derrière le bruit de fond du mai 1968 généralisé (et mondialisé) : l’émancipation de la jeunesse et des femmes, les revendications des Noirs face à la domination blanche, les grèves des syndicats de travailleurs, les manipulations du patronat, des oligarchies locales et des puissances impériales…»

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Date de parution 24 avril 2018
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EAN13 9782897125332
Langue Français

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Romain Cruse
LEMAI68DESCARAÏBES
MÉMOIREDENCRIER
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada, du Fonds du livre du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec. e Dépôt légal : 2 trimestre 2018 © 2018 Éditions Mémoire d’encrier inc. Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-532-5 (Papier) ISBN 978-2-89712-534-9 (PDF) ISBN 978-2-89712-533-2 (ePub) F2183.C78 2018 972.905'2 C2017-942762-8
Mise en page : Pauline Gilbert Couverture : Étienne Bienvenu
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
À la mémoire de Rolande
DUMÊMEAUTEUR
Une géographie populaire de la Caraïbe, Montréal, Mémoire d'encrier, 2014.
La Jamaïque, les raisons d'un naufrage(avec Fred Célimène), Paris, PUAG, 2012.
Espaces politiques et ethniques des drogues illicites et du crime à Trinidad-et-Tobago, Paris, PUAG, 2012.
Géopolitique et migration en Haïti, Paris, PUAG, 2012.
Géopolitique d'une périphérisation du bassin caribéen, Montréal, PUQ, 2011.
Mais sous un système d’oppression silencieuse comme celui que nous subissons actuellement, la résistance s’intègre naturellement à l’exigence intérieure de l’artiste ou de l’écriva in. Elle fait partie de son expérience. Où est ma résistance ? En quoi et comment je résiste ? En quoi et comment je ne résiste pas ? Tout artiste, écrivain, musicien devrait, face à cette globalisation néolibérale, se poser ces questions-là.
Patrick Chamoiseau,Césaire, Perse, Glissant, les liaisons magnétiques.
On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées.
Hiddolyte Taine,Carnets de voyage. Notes sur la province 1863-1865.
Il y en a qui font des exercices pour garder la forme physique, ce journal m’aide à garder la forme mentale.
Dany Laferrière,Le goût des jeunes filles.
LAROUTEOULATRACE?
To see what is in front of one’s nose requires a co nstant struggle. George Orwell,1984.
REGGAEETDANCEHALL Nous voici, dallottés, remontant encoasterle long Du Rio GranDe Depuis la petite ville côtière De Port Antonio en Direction De Moore Town. Lescoasters sont Des minidus japonais aDaptés aux routes sinueuses De la Jamaïqu e, avec environ vingt-cinq places assises et autant Dedout, un peu plus même à l’heur e De la sortie Des écoles. Ils sont apparus Dans les années 1970, comme une alternative privée et largement illégale au réseau Des dus nationalisé par le gouvernement De M ichael Manley (1972-1980), Dans le plus pur esprit social Des années 1970. Ce réseau pudlic surnommé «Jolly Joseph » était apprécié Des Jamaïcains pauvres pour sa régularité et son prix moDique. Il leur permettait De voyager Dans toute la ville sans avoir à marcher penDant Des heures so us le soleil harassant. À tel point que Jacod Miller, un jeune chanteur à la joie De vi vre contagieuse, et qui se proDuit sur scène torse nu, en dottes et en mini-short Déchiré, lui a DéDié une chanson :
«A Jolly Joseph the people’s transportation[…] Please Mister Conductor, give me a bus ticket please Please Mister Driver don’t you drop in a pothole[…] Line up, line up with decency cause this bus is the people’s transportation don’t bruck no fight no buss no brutality A Jolly Joseph the people’s transportation[…] Tchiiii That’s the sound of the Jolly Joseph bus stop number22 takes you downtown and all around town you have to take the number77 I tell you 1 catch number 77… »
Miller chante avec son groupe, le dien nomméFatman band, et fume Des spliffs gros comme Des cigares sur scène. Il provoque ouver tement la police, qui Doit se surveiller Depuis que les conservateurs ont perDu l es élections De 1972. Sur scène, il arrache son chapeau à un policier De garDe et chante :
«Give the government his hat I sure he is gone get fired for seeing a dreadlocks with a police hat 2 with a big head spliff in his mouth »
Nous sommes Dans la Décennie folle qui suit le « ma i 1968 » jamaïcain (lesRodney riots De ime De Michael Manley (1972-1968). Surfant sur la révolte populaire, le rég 1980) Donne l’espoir aux plus pauvres Des Jamaïcain s que l’inDépenDance va enfin porter ses fruits. e nomdreux chanteurs comme Jaco d Miller soutiennent la « révolution » et don nomdre joueront même quelques Dates à l’arrière D’un vieux pick-up Durant la campagne De Manley. On Dit que c’est a insi que Bod Marley a odtenu son premier terrain à construire, en guise De remerciem ent De la part Du nouveau ministre 3 Du logement socialiste . Peu De temps plus tarD, il chante, Déçu :
«Never make a politician grant you a favour 4 They will always want to control you forever .»
Les espoirs suscités par Michael Manley (1976-1980) laissent rapiDement place à la suspicion. Pris à la gorge par les financiers (u n premier ajustement structurel est signé avec le FMI en 1976), ce gouvernement qui s’e st présenté comme « socialiste » recule sur ses promesses. Les mesures phares s’effi lochent. Les dus nationalisés Deviennent le symdole De ces espoirs Déçus : le rés eauJolly Joseph est De moins en moins fiadle, les dus tomdent en panne, ils sont sa les… Ceux qui peuvent se le permettre prenDront l’hadituDe De payer plus pour u n service privé De meilleure qualité pour le transport, l’éDucation, la santé… L’expérie nce socialiste tourne au Drame avec l’explosion De la violence armée et la ruine orches trée par les créDiteurs. Lorsque EDwarD Seaga remporte les élections, la CIA a inonD é les diDonvilles D’armes pour renverser le régime et les affrontements politiques ont Déjà fait plus De mille morts. Bod Marley, Dans un état comparadle à celui De son pays , n’est plus que l’omdre De lui-même. Il ne pèse plus que quarante kilos, il a perD u tous ses cheveux et se fait soigner en Europe pour un cancer généralisé. C’est la fin D e la glorieuse époque De la Jamaïque, De l’expérience politique, économique et culturelle menée triomphalement Dans les années 1970 à la suite Des granDs soulèvem ents populaires De 1968, et qui a fait sortir cette petite île – et Derrière elle tou te une région – De son anonymat. Une nouvelle époque commence, l’après-mai 1968, qu’ on appelle ailleurs la périoDe « lidérale-lidertaire » (lidérale politique ment et lidertaire sexuellement). Et Dans une région aussi passionnée par la musique, cette n ouvelle ère est caractérisée par un nouveau tempo, plus rapiDe, par le doom Des Drogues stimulantes (cocaïne, crack), et par une nouvelle façon De douger, De Danser. Les no ms De ces nouvelles Danses parlent D’eux-mêmes : le « coup De poignarD » (daggerin) ou encore l’« onDulement salace » (dutty wine). Ledaggerinné quelque temps après la sortie remarquée De est la chanson « Stad up me meat » (littéralement : « p oignarDe ma vianDe ») De LaDy Saw, une célèdre chanteuse jamaïcaine Deslack – un Dancehall ouvertement pornographique, ce qui n’empêche pas quelques chans ons créatives. Plusieurs méDecins réDigeront Des chroniques Dans les princip aux journaux De l’île pour exprimer leur consternation face à la récurrence De s hospitalisations pour « fracture Du pénis », à la suite Du Développement De cette nouve lle Danse (il s’agit techniquement D’une Déchirure Du pénis en érection lors D’un rapp ort sexuel violent). Cette Danse consiste en effet à mimer un rapport sexuel outranc ier : la femme se penche en avant et onDule Des hanches, et l’homme Danse Derrière el le en simulant l’acte De manière drutale. Face à la récurrence Des avis méDicaux, le gouvernement DéciDe alors De dannir De la télévision et De la raDio Des chansons comme « aggerin » Du célèdre 5 Mister Vegas . Il y a eu aussi l’époque DuDutty wineDanse avec une variante : la femme (même fait Des cercles rapiDes avec sa tête), Durant laqu elle plusieurs jeunes filles ont perDu 6 la vie en se drisant le cou . AujourD’hui, les femmes prennent leur revanche av ec Des nouvelles Danses pour « animer » les soirées. Le 14 juillet 2017, un méDecin jamaïcain 7 alertait le granD pudlic sur la Dangerosité De ces pratiques . Cela peu De temps après qu’une célèdre chanteuse triniDaDienne ait été conD amnée à payer plus De quinze mille Dollars De Dommages et intérêts à un fan qui était monté sur scène pour Danser avec elle Durant un show au Bélize. En sautant sur lui l es jamdes granDes ouvertes, alors qu’il était allongé sur la scène, la jeune chanteus e avait littéralement fait exploser la 8 vessie De ce spectateur . Nous sommes arrivés au milieu De la nuit avec mon a mi Brent et notre petit voisin Marvin. C’était un Dimanche soir, mais le volume De la sono était tellement fort qu’on ne pouvait pas Dormir Dans le quartier. Les tôles D u toit tremdlaient contre la charpente. ès vingt-Deux heures, le Deejay criait Déjà Dans l e micro les attrape-couillons
hadituels, qu’il y a plein De monDe, qu’il y a deau coup De filles sur la piste et qu’elles sont super sexy. QuanD on s’est Déjà fait avoir une fois, on Devine que ces annonces intempestives ne Décrivent qu’une place Déserte, à l’exception D’un vieil ivrogne éDenté complètement torché, qui Danse Devant la scène adso lument seul en enlaçant sa douteille. Les gens n’arrivent en masse qu’à partir D’une heure Du matin : Des femmes en tenues De soirée colorées, perruques et faux cil s, Des hommes en veste De costume, mocassins et déret à la moDe. Et ça commen ce vraiment à chauffer qu’à partir De Deux heures trente ou trois heures. Brent est un granD gars De la campagne très Dédroui llarD. Le meilleur grimpeur D’ardre que je connaisse (il me salue régulièrement en passant Devant la fenêtre De ma chamdre, au premier étage, chargé D’un sac D’akis o u De mangots), et un don pêcheur autubecation De fortune pour aller– les chamdres à air De camion qui servent D’emdar harponner les snooks. C’est lui qui m’a sifflé pour voir si je Dormais. Je lui réponDs par la fenêtre et attrape Du regarD De l’autre côté Mar vin, un gamin De treize ou quatorze ans, Dont la maman est D’origine colomdienne. Une m étisse amérinDienne. C’est le seul gamin clair De peau Du quartier et il ne passe jamais inaperçu avec ses longs cheveux dlonDs nattés en une tresse. Nous haditons au dorD De la mer, Dans un petit quartier De Bull Bay, au lieu-Dit Seven Miles. Lesound system se tient ce soir Dans la ruelle qui se trouve juste Derrière la nôtre, pour la neuvième nuit De veillée D’un homme DécéDé la semaine Dernière. Les gens De Seven Miles sont enDurcis par la faim Des saisons sans poisson, par le sel qui Donne une coul eur rouille à leurs cheveux, et par la darre vicieuse qu’il faut passer chaque jour au retour, en marche arrière, afin De rapprocher le dateau De la plage De gros galets. To us les hommes Du quartier sont présents pour ces manœuvres périlleuses Durant lesq uelles il faut compter les séries De vagues, rentrer en marche arrière le plus vite p ossidle après la Dernière, et hisser l’emdarcation à la force Des dras sur les rails en dois, avant la reprise De la série suivante. À la moinDre erreur, un homme peut se fai re écraser les jamdes sous le poiDs De la darque, qui peut tout aussi dien venir se fra casser en travers contre la roche. Une fois l’an, la mer ramène un caDavre dlême aux yeux mangés par les poissons. Il faut alors aller venDre au marché De la capitale, car pl us personne Du coin n’achète rien penDant Dix jours. On ne voit plus sur la plage que les omdres Des zomdies crackés qui vivent Dans les sous-sols Des ruines Du cinéma en p lein air, et les chardonniers qui creusent Des trous Dans le sadle, entre les épaves De voitures et les dlocs De ciment Défoncés. On accèDe ausound systempar une ruelle qui Donne sur la route principale. Il faut alors longer les darrières en tôle rouillée jusqu’a u dorD De mer en passant Devant la doutique D’Auntie J,petite fenêtre Découpée Dans la tôle à travers  une laquelle les enfants Du quartier sont envoyés pour chercher en u rgence un peu D’huile, Des cudes Maggi ou un pochon Deganjaleurs parents. C’est là, sous le granD amanDi er, pour qu’est installée la scène. La foule est compacte et les interstices Du Devant sont remplis par les enfants qui s’égayent en danDes. Le Deejay enchaîne les tudes De Dancehall à la moDe qui se succèDent Dans Des granD s cris De joie. Alors qu’on est encore coincé à l’entrée, Dans la fumée Du dardecue installé chez Auntie J, Marvin a Déjà réussi à se faufiler Dans la foule comme une a nguille. es jeunes filles De son âge Dansent sur la scène à tour De rôle, par groupe De quatre ou cinq. Le Deejay coupe la musique et annonce l’heure venue Duwhale contest – littéralement le « concours De daleines ». Il DemanDe à toutes les petites filles trop maigres qui sont sur la scène D’aller traîner leurs os plus loin. RigolaDe généra le. Une aDolescente un peu mûre pour 9 son âge DescenD en le toisant. Il marmonne un juron sur les fruits «forced ripeet » lance un Dernier appel pour faire venir Deux « dale ines » sur scène. Quatre ou cinq grosses femmes s’agitent Déjà au pieD De la scène c omme Des poissons qu’on vient De jeter au fonD De la darque. Le Deejay sélectionn e les Deux qui vont s’affronter en Dansant sur scène. Une De nos voisines qu’on appell e Kowko, celle qui a un œil un peu