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Un médecin militaire à Sumatra

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Description

En 1873, les Hollandais décident d'envahir le dernier Etat indépendant de Sumatra pour l'incorporer à leurs colonies néerlandaises des Indes (la future Indonésie). Ils rencontrèrent une farouche résistance de la part de la population : s'ensuivit une longue guerre. Ce sont les débuts de cette guerre, entre 1878 et 1881, que relate ce récit constitué de lettres envoyées du champ de bataille par le Tchèque Pavel Durdik qui participa aux combats comme médecin militaire dans l'armée coloniale hollandaise. Voici sa vision particulière de la lutte coloniale.

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Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 155
EAN13 9782296253490
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN:978-2-296-11581-1
EAN:9782296115811

NOTE DES TRADUCTEURS

Pavel Durdik (1843-1903), docteur et écrivain tchèque s’enrôla
dans l’armée néerlandaise des Indes comme médecin militaire et
participa à ce titre à la Guerre d’Aceh entre 1877et1883. De cette
expérience, iltiraun livre,Cinq années à Sumatra. Récits d’un
médecin militaire, 1877-1883(Pet let na Sumatre. Vypraveni
vojenského lékare, 1877-1883) qui parutà Prague en 1893.
Latraduction présentée ici estcelle du texte de laréédition
partielle de 1978 (éd. Kruh, Hradec Kralove) danslaquelle n'a pas
étéreprise la deuxième partie de l'édition originale carelle
s’appuyait surdes récitsd'amisetde connaissancesde Durdik ainsi
quesurdeslivresetne constitue donc pas unvéritabletémoignage.
Cetteréédition comprendune courte introduction, faite par
l’auteuràsonretouren Bohême dixansplus tard, danslaquelle il
tente de dresser untableaugénéral de cette guerre en mêlantdes
informationslivresquesàsespropres souvenirsetcommentaires.
Le corpsdulivre estcomposé d'unevingtaine de lettres, écrites
durant sonséjourà Sumatra etadresséesà différents
correspondants tchèquesanonymes, oùl’auteurfaitpartavec
minutie desavision personnelle desévénementsdanslesquelsil
estquotidiennementplongé.
Dansle butde faciliterla lecture,ycomprisde ceuxquisont
peufamiliersavec le nord de Sumatra, nousavonsjugé opportun
d’ajouterquelqueséclaircissementsen notesqui donc,sauf avis
contraire, nesontpasde Durdik.

L.K. & C.G.

8

AVANT-PROPOS

L’auteurde cescroquisaséjourné presquesixans(1877-1883)
auxIndeshollandaises, connues sousle nom d’Archipel malais. Il
yaservi dansl’armée coloniale hollandaise comme officierde
santé (Officier van Gezondheid bij het Nederlandsch Oost-Indisch
1
Leger), poste auquel il a été nommé pardécisionroyale du 27
2
novembre 1877. Pour sa participation à la guerre contre Atjeh , il a
reçula médaille de guerreVoor krijgsverrigtingen(Pourfaitsde
guerre)Atjeh 1873 à 1880, pararrêté dugouverneurgénéral Jacob
er
prisà Buitenzorg en date du1 octobre 1881. Lesesquisses
complétéesqu’il présente ici aupublic, ontété publiéesen leur
tempsdansdifférentsmagazinesde Prague. Leslettresenvoyées
duchamp de bataille d’Atjeh à Prague paraissentici pourla
première fois.
3
« Cheznous,une excursion de loisirde quatresemaines suffit
pour« enrichir» notre littérature devoyage de longs récits,traitant
même de chosesetderégionsjamaisentrevuesCe. »smotsécrits
4
par unsavantestimé, letroptôtdisparuProf. Feistmantel (voirla
préface deson ouvrageHuit ans en Inde Orientale, 1884), ont sans
doute perduleurbien-fondésurplusieurspoints. Est révolue
l’époque où, pourdes raisonscommerciales, la publicité éditoriale
faisait unvoyageurcélèbre d’untouriste qui ne connaissaitmême
pasla langue dupeuple chezqui ilserendait. Le public
considérantcomme avéré le jugementdes voyageurslocaux,se

1
« Officierdesanté de l’armée desIndesorientalesnéerlandaises».
2
Aceh, province de larépublique d’Indonésiesurla pointe nord de
Sumatra. L’orthographe ancienne des toponymesa été conservée dansla
traduction. « Atjeh »s’écritmaintenant« Aceh » en conservantla même
prononciation.
3
En Bohème.
4
OttokarFeistmantel (1848-1891), naturalistetchèque ayant travaillé
plusieursannéesdansla partie orientale de l’Inde.

9

fiait aux éloges écrits, au moins jusqu’à une certaine période. De
même les critiques amicales, qui reflètent probablement plus un
rêve patriotique qu’une tromperie calculée, n’ont jusque-là jamais
apporté la gloire éternelle à quelqu’un de chez nous et n’ont servi
qu’à confirmer la véracité de la vielle sentence:Cacatum non est
5
pictum(Le gribouillage n’est pas de la peinture) .
L’auteur du présent livre n’a pas effectué d’excursions et n’a
pas même été un voyageur, il ne saurait donc enrichir la littérature
de voyage. La raison en est la nature de sa profession. Il a dûaller
là oùl’envoyaitle chef de lasection médicale. De la plaisante et
6
pittoresque Batavia javanaise, après unséjourde deuxmois, il a
été dépêché aucentre de Sumatraverslesilencieuxet sérieux
7
Padang malaispuisde làversle champ de bataille d’Atjeh aunord
de Sumatra. Atteintd’une grave malaria, il en a étéramené, à Fort
8
de Kock , dansl’intérieurmontagneux sumatranais. Une foisguéri,
il a été de nouveauenvoyésurle frontd’Atjeh, oùil a passé plus
9
deseize mois. Onvoulaitle muterensuite dansle paysdesBataks
cannibalesoù, pourla garnison militaire, étaiten cours
d’aménagement un fortin prèsdu village de Sipocholon, dansla
10
r. Maiégion de Silindongspour une cause fortuite, ceci nes’est
pas réalisé etil futenvoyé chezleschasseursdetêtesde l’île de
Nias, àseize millesgéographiquesaularge de la côte de Sumatra.
Ainsi, partoutoùaséjourné l’auteurde ce livre, ils’yest rendu
surordre duchef de lasection médicale. La fonction qu’il a
exercée avec conscience ethonnêteté danslesprincipauxhôpitaux
et surle champ de bataille, l’occupaitentièrement,surtoutdurant
les troispremièresannéeset souventil devait se contenterde
prendre derapidesnotesetde consignerhâtivement ses

5
Expression en latin de cuisineutilisée dansle monde germanique. Plus
littéralementmaispluscrûmentlatraductionserait« Chiure n’estpas
peinture ».
6
Aujourd’hui Djakarta, capitale de l’Indonésie.
7
Port surla côte occidentale de Sumatra.
8
Aujourd’hui Bukittinggi.
9
Population dunord de Sumatra.
10
Danslarégion montagneuse entourantle fameuxLac Toba, aunord de
Sumatra.

1

0

impressions, ses idées, ce qu’il voyait, ce qu’il vivait et ce dont il
était témoin. Pendant tout son séjour auxIndes, il atenu un bref
journal danslequel il puise maintenantetauquel il est redevable
d’avoirconservévivante la mémoire deschosesde là-bas. Les
lieuxoùl’ons’estplu,restentdanslesouveniretnes’oublientpas
… Il n’estpasallé partoutdanslesIndeshollandaises– il n’a pas
vudeses yeuxBornéo, Célèbes, lesîlesdesMoluquesparce que le
chef de lasection médicale ne l’a pasenvoyétravaillerlà-bas.
Néanmoins, il a beaucoup discuté de cesîlesavec descollègues
hollandaisquiyavaientpassé de longuesannéeseten avaient
11
côtoyé lesindigènes, lesDayaksetlesAlfurs.
L’auteurde ceslignesconfesse honnêtementne pasavoir visité
touteslesIndesHollandaises, comme il auraitdû, pourfaireun
amplerécitdevoyage. Aussisetrouve-t-il dansl’incapacité de
l’écrire, à moinsdevouloiren composer un entchèque d’aprèsdes
écrivainsétrangers(Crawford, Raffles, Marsden, Wallace,
Junghuhn, Bickmore, Veth, De Hollander, De Jonge, Forbes,
12
Roordavan Eysinga, Netscheretautres). Maisil n’a nulle envie
niraisons sérieusesd’entreprendreuntravail de ce genre. En
revanche, il a bien profité de l’avantage qu’il avaitpar rapportau
touriste ordinaire ouà l’excursionniste de quatresemainesqui
décriventdeschosesetdes régionsjamaisaperçuesetquisont
censés« enrichir» notre littérature devoyage. En effet, enrestant
plusieursmoisà chaque endroit, il a pueffectuer sesobservations
dansle calme et sanshâte. Les touristes, dontle nombrese
multiplie maintenantcomme leschampignonsaprèsla pluie dufait
de l’amélioration descommunicationsetqui ne connaissentni la
langue locale ni la languevernaculaire,se hâtentd’allerplusloin
dansd’autrespays, pourenvoirle maximum, pourpouvoirdire
qu’ils sontalléstrès loin, auTibet, danslesmontagnesde
l’Himalaya, en Chine, auJapon, en Australie – etallez! – même au
13
paysdes renardsquisouhaitentn« bonneuitIl» .senregistrent
aussitôt toutce qu’on leurdit, lavérité comme lesfantaisieset

11
Populations respectivementde Bornéo etdesMoluques.
12
Auteursanglaisethollandaisd’ouvrages savants surl’Archipel malais
e
auXIXsiècle.
13
Image empruntée àun dictontchèque.

1

1

n’ont même pas l’occasion de vérifier la véracité des informations
et des balivernes, si bien qu’eux-mêmes ne savent plus ensuite
quand ils disent des sornettes ou la vérité.On ne peutpas
demanderàun excursionniste de comprendre le caractère, les
opinions, lesmœursetl’ordresocial deshabitantsdesîles, avec
qui ilsn’ont, àvrai dire, même pasété en contactetavec qui ils
n’ontpucommuniquerque pargestes. Ne cherchezpas, dans son
«récitdevoyage »,quelque chose de nouveau, d’original, la
moindre présentation d’un large horizon etd’unesolide opinionsur
lavie, comme nousles trouvonsdansles récitsdevoyage anglais,
russes, français, hollandaisetallemands. Letouriste de ce genre
n’écritjamais rien qui enrichirait une littérature devoyage même la
pluspauvre,voire, il ne mérite même pasd’être appelévoyageur.
Comme auParnasse, ilya parmi les voyageursdesbraconnierset
desbons vivants. Le braconnage présente ensoi beaucoup
d’attraitsetleterrain cheznouslui est trèspropice. Un braconnier
trouvetoujoursquelqu’un à quivendre le gibier tué, icitué parla
langue. La devise duProf. Feistmantel, qui
condamnetoutfauxsemblant:Plus scire satius quam loqui(Mieux vautensavoirplus
que parler), ne convientpasà notre façon devivre de charlatanset
detricheurs. C’estplutôtla devise deson contraire. Aumoins un
hâbleur, qui profite honteusementde la méconnaissance dupublic
surla condition d’un payslointain etquise comporte de façon
obséquieuse, connaîtratoujours unsuccès tapageurmaiscelui-ci ne
durera qu’untemps. En fait,unvoyageurbraconniern’ensouhaite
pasdavantage;caravantmêmeson excursion, il étaitdéjàrangé
parmi nos« célèbres»voyageursetily resteratoujours.
L’intelligence n’estpasla divination !

Le métierde médecin présenteun avantage pourlesEuropéens,
il permetde faire la connaissance desindigènesetde lesapprocher.
Partoutoùil aséjourné, l’auteurde cesesquisses, fidèle aux
devoirsd’un médecin militaire auxIndes, a dispensé
gracieusementdesmédicamentsetdesconseilsmédicauxaux
habitantsdesîles. Il avacciné leursenfantschaque foisque,
confiantsdanscette prémunition, ilsen faisaientla demande. La
distribution de quinine contre la malaria etd’ammoniac contre les
rhumatismesaun effetderéconfort surl’espritdesindigènes, qui
parlasuiteviennentcherchercesmédicamentsaussi pourleurs

1

2

femmes et leurs enfants malades ; de façon générale, ils sont
vis-àvis du médecin, beaucoup plus amicaux, mieux disposés et plus
communicatifs que vis-à-vis d’un étranger blanc quelconque et
muet.
Il estétonnantde constatercomme l’Archipel malaisest
méconnucheznous. Dansle manuelutilisé dansnosécoles
publiques, on litque Batavia estletombeaudesEuropéens. C’était
le casilyaune centaine d’années. Batavia, oùmaintenant viventet
demeurentdesEuropéens, est une cité mille foisplus saine que
Prague qui entoutétatde cause faitpartie des villeslesplus
insalubres. À Batavia, l’airestpurcomme nousn’en avonsmême
14
pasidée dansnotre Prague dorée ,au-dessusde laquelles’élèvent
sisouventdesnuagesde fumée, fumée d’usine etmiasmes
nauséabondsdeségouts–spécialité pragoise, épicésparlesodeurs
15
de l’usine de Zlichov. Larivière duTjiliwung (la Granderivière)
qui coule àtraversBatavia dansde largescanauxmaçonnés, ne
peutjamaisinonder, etn’inonde pas, certainsquartiersde laville
comme le faitnotre Moldauà la mousse argentée. À lasurface du
Tjiliwung, on nevoitpascette mousse argentée, carles usinesn’y
déversentpasleursdéchetspuants, il n’ya aucuneusine autourde
Batavia. Levice-roi desPays-Bas, leGouverneur Generaal,
nommé parlesouverain hollandaispourcinq ans, asarésidence
16
permanente à Buitenzorg et serend en chemin de ferà Batavia où
il aun magnifique palaisetoù, certainsjours, il donneses
audiences. Que Surabayasoitflorissantaupointde faire de
l’ombre à Batavia n’estenrien prouvé. À Padang à Sumatra,siège
17
leGouverneur van Sumatra’s Westkust, placésousl’autorité
directe du vice-roi de Buitenzorg. Lesalaire annuel du vice-roi est
de 160 000gulden.

14
Laville de Prague est surnommée «laville auxcent tours» ou
« Prague dorée ».
15
Quartierde Praguesurlarive gauche de la Moldau.
16
« Sans-souci », aujourd’hui Bogor.
17
« Gouverneurde la côte occidentale de Sumatra ».

1

3

L’esquisse historico-ethnographique intituléeLes Hollandais à
18
Célèbesdonne aulecteur une image de l’avancée etdescombats
desHollandais surcette île commesurlesmodestesprogrèsquise
répandentparmi la population. La première partie de l’articleLe
combat des Hollandais contre les Atjihaisa paruentraduction
russesousletitreDu théâtre d’une guerre lointaine, dans
19
l’hebdomadaireNedelja, de Saint-Pétersbourg, en 1879, dansle
numéro du9septembre.
Pourque ce livre nesoitpas trop cher, n’yontété ajoutéesque
quelquesimages. Peut-être le lecteurnousensaura-t-il gré.

P. D.

18
Cetextesetrouve dansla deuxième partie de l’ouvrage etn’estdonc
pasincluse dansnotretraduction.
19
Nedelja(« LaReSemaine »),vue hebdomadairerusse detendance
libérale.

1

4

COMBATSÀ ATJEH DANS LES ANNEES
1873-1881

I
En 1873, a commencé, au nord de Sumatra, la guerre entre les
HollandaisetlesAtjihais,race guerrière ayantfoi dans sareligion
et sa nation, brave jusqu’audésespoiretdédaignantla mort.
L’Atjihaisestpassé maître dansla manière particulière qu’il a
de menerla guerre etdanslaquelle personne ne peutlesurpasser:
iltraverse les torrentsde montagnes, montesurlescollines, grimpe
surles versantsabrupts,se cache danslesfourrésdesforêtsetdes
terresen friches,tend despiègesàson ennemi «blanc »dansles
défilésetlesespaces rocheuxetl’attaque danslesbroussaillesou
les villageshabités. Il ne connaîtpasla fatigue;aucun Européen
n’estcapable, comme lui, desupporterlesintempériesduciel des
tropiques. L’Atjihaiseffectue de longuesmarches sous une chaleur
extrême, quand lesoleil brûlantestàsonzénith. À ce momentde
la journée oùlesoldateuropéensonge à plusderepos, lui passe
rizièresinondées, coteauxabruptset rocheux. Souvent sousla forte
pluietropicale, il fonce avec impétuosité au traversdes rivièresde
montagne. Sousla pluie etdanslevent, il passe la nuità la belle
étoile, à même lesol,souvent sur uneterre marécageuse, dépourvu
detoutce qui contribue au soulagementetau réconfortdu soldat
européen. L’Atjihaisestpartoutetnulle part ;ilsurgitlà oùon
l’attend le moinset, aumême moment, là oùon estprêtà
l’accueillir,règne ce calmesilencieuxqu’on nerencontre que dans
la naturetropicale. Les soldatseuropéensavancentpendantdes
heures, pas une feuille ne bouge, personne envue auloin, et toutà
coup, de la broussaille part untir,suivi d’autres ;ici etlà,tombent
desmortsetdesblessés, pourtantpersonne n’avud’Atjihais ;ils

1

5

ont disparu dans les buissons.Avec leursfusilsàrépétition, les
soldatshollandais ripostentde plusieurscentainesde coupsen
direction desbosquetsd’où sontpartisles tirs, maisn’y trouvent
ensuite pas unseul cadavre;lesAtjihaisemportentleursmortset
leursblessés ;toutauplus, lesHollandaisdécouvrent une fosse
creusée d’oùl’ennemi,recouvertparla broussaille, avait tiré en
toutesécurité.
LesAtjihais semblentnéspourla « petite guerre ». Ilsn’ontpas
de plan d’opérationsqui leslieraitàun endroitouàun moment
précis ;ilsn’ontpasde chefsuprême;ilsn’ontpasde logistique
pourla nourriture;ilsn’ontpasde campements, comme ilsn’ont
pasd’ordresdujour ;ilsn’ontpasde cavalerie;enfin, ilsn’ont
même pasd’armesàrépétition comme leurennemi blanc – ils sont
totalementlibresdansleursmarches. S’ils voientqu’ilsontdevant
eux une forcesupérieure en nombre, ils se dispersentdansles
forêtspourlancer une attaque contre l’ennemi, peudetempsaprès
etàun autre endroit, avantdese disperserà nouveau. Ilsontacheté
auxAnglaisde grosfusils, lourds,remontantauMoyen-Âge. Un
hommetientl’arme,unsecond avecune étoffe en feul’allume près
20
dudéclencheur. En outre, ilsontde petitscanonsde fer,lilla,
qu’ilschargentavectoutce qu’ilspeuvent trouver: morceauxde
plomb, clous,verre, petitscailloux, etc. Leursarmesblanchesainsi
que la poudre, lesballesetlespiques, ilslesfabriquenteux-mêmes
depuis toujours ;ilsontlesmatièrespremièresnécessaireschez
eux. Malgré lesinsuffisancesde leursarmesà feu, cesontde
courageuxartilleurs. Entoutcas, c’estavec la plusgrande agilité
qu’ilsmanient un largesabre lourd (klewang), faiten excellent
acier, avec lequel ils tranchenten deux un officiereuropéen. Ilsle
manient sirapidementetlescoupsdonnés sont si efficacesqu’un
soldatatteintporte parfoisplusieursblessuresmortelles. Les
soldatshollandaisont un grandrespectpourleklewangdevant
lequel ils reculent souvent. Aprèsdes rencontresde cetype,
membrescoupésetmorceauxdetêtesjonchentl’herbe. Ilva desoi
que commence alorsletravail desmédecins– amputation de
jambesetde bras– carla cassure desarticulationsdesbras, des
épaulesetdesgenoux(parfoisles troischezle même blessé),

20
Lela(malais), petitcanon, généralementde cuivre.

1

6

provoquée par l’impact d’un seulklewang, exige l’amputation.Le
klewangetla piquesontconsidérésparlesAtjihaiscomme leurs
bienslesplusprécieuxeton ne peutlesprendre quesurlesmorts ;
lesAtjihais se promènent toujoursarmésd’un poignard etavecun
klewangsansfourreauà la ceinture.
Durantmonséjourà Atjeh, en juin 1878, huitAtjihaisont
attaqué l’hôpital desforçatsde Pante Perak. Pendantdeuxou trois
minutes, ilsontfrappé de coupsles trente-cinq malades. Parmi eux,
huit sontmortsavantle matin etneuf aucoursdesdeuxjours
suivants, quantauxautres, cinq ontétésauvéspar une amputation
réalisée àtempset seulement une dizaine d’entre euxn’ontpasété
mortellementblessés. Deslambeauxde chairpendaientaudosdes
Chinoisquisoignaientlesmalades, et surl’un d’eux, on a compté
douze blessuresprofondesparcoupures. C’était unspectacle
horrible. L’audace de cesbrigandsAtjihaisest sanslimites.
L'hôpitalsetrouve à environ dixminutesderoute duKraton,siège
central de l’armée hollandaise. Ilsavaientmarché à quatre pattesà
traverslesbroussaillespourexécutercette cruelle besogne,sachant
qu’ilsallaient vers une mortcertaine. Maiscouvertsparl’obscurité
de la nuit tropicale, ilsontquand mêmeréussi às’enfuir, à
l’exception de l’un d’eux tombé mortellementblessé par une balle
hollandaise.
LesAtjihaisconnaissentchaquerecoin de leurpays, ils
connaissentégalementlesmouvementsde l’armée hollandaise de
sorte qu’on ne peutpasles surprendre etqu’ils seretirent toujours
aubon momentdanslesforêts. L’expérience enseigne que jusque
là, ilsont toujours sucontourner touslesarrière posteshollandais
etleséviter. Chezeuxestprofondémentenraciné lesentiment
d’êtremaître en son pays;ils se jugent supérieursàun étranger
mêmes’il est très savantet trèsexpérimenté dansplusieurs
domaines, mêmes’ils’agitd’un Anglaisoud’un Américain qu’il
respecte pourtantplus. Il exprimeson hostilité de la manière
suivante : « Pourquoi pénètres-tudansmon paysalorsque moi, je
nevaispasdansletien ?Jesuismaître dansmon paysetc’est
pourquoitoi, étranger,tudoism’éviter situmerencontretus ;
foulesnotresolsurlequel personne net’a ditdeveniret tu te
trompes vraiment situ t’imaginesque moi, quisuisle nourricieret
l’héritierde ce pays, je pourrais tesalueren premierDe. »telles

1

7

règles ont imprégné le peuple tout entier et il le prouve vraiment
par ses actes.Jesuisd’opinion que peude peuples sesontbattus,
comme lesAtjihais, pourleurpaysnatal avecunetelle bravoure,
acharnée etpersévérante etavecuntel artde la guerre. Ilsluttent
contreun ennemi qui estbien armé, dépense de l’argent, promet
des récompenses, des titresetdesdécorationsdetoutes sortes.
Dans toutpayseuropéen, dansdesconditionsanalogues, on
trouveraitdes traîtresquiserviraientl’ennemi comme espionsou
comme guidespourpénétrerdansle pays. Maisparmi lesAtjihais,
il n’yavaitni espionsnitraîtres. Siun Atjihaisa conduitl’armée
hollandaise, il l’atoujoursfait sousla contrainte etil menaitles
Hollandais soitdans une mauvaise directionsoitdirectement vers
lesarrière postesetprenaitla fuite à la première occasion. Jusqu’à
présent, personne parmi lesAtjihais soumisnes’estbattuauxcôtés
desHollandaiscontresescompatriotes. Ils sont trop fierspour
travaillerpourlesHollandais, même bien payés– letravail
physique, exécutésurl’ordre de qui quesesoit,rabaisserait un
courageuxAtjihais. C’estenvain que lesHollandaisessayentde
convaincre lesAtjihais soumisdevenir vendre desfruitsetde la
nourriture aumarché dansla principale place hollandaise, à Kota
21
Radja, aussi appelé Kraton .Il est vrai que certains y sontallés
maisilsdemandaientdesprixexorbitantspourleursdenréeset
n’acceptaientpasde marchander. En outre, ilsadoptaient un
comportementfieretprovocateur,restantassis, grincheux, à côté
de leurmarchandise etlaramenant régulièrementchezeux. Ainsi
le commerce – eten général la communication – avec lesAtjihais
soumisn’a pasmarché. LesEuropéensn’osentmême pasaller
dansles villagesdesAtjihais soumiscarmême là-bason peut y
recevoirdesballes tiréesdepuisla broussaille. Quantauxfemmes,
c’estcommesi ellesn’existaientpas, ellesnesortentni de leurs
villagesni de leursmaisons.
À cause de l’âpreté descombats,telsqu’ilsétaientmenésà
Sumatra duNord, il n’yavaitpasde prisonniers: desdeuxcôtéson
les tuait sanspitié. Et s’il estarrivé malgrétoutque desprisonniers

21
Kota Radja((malais), «ville du roi »)ainsi queKraton( (javanais),
« Palais»)sontdeuxnomsdonnésparlesHollandaisà l’ensemble palatin
du sultan d’Aceh, qui étaitlocalementappeléDalam.

1

8

atjihais soient ramenés auKraton (maintenanthollandais), ces
derniersmouraient rapidementde la privation de leurliberté. La
haine desHollandaisestdevenue héréditaire chezlesAtjihaisqui
voyaientque cesEuropéensavaientdéjàsoumisles régionsqui les
entourentaunord de Sumatra, là oùauparavantlesadeptesdu
Prophète étaientles seulsà détenirle pouvoir. Dansla moitié
septentrionale de Sumatrasontpartoutdispersésde nombreux
Atjihaisquisupportaientmal la moindre oppression desBlancset
leuropposaient une courageuserésistance. Maisenvleain :s
Hollandaisont toujoursprogressé plusprèsdu territoire d’Aceh et
le conflitétaitdevenuinévitable. LesAtjihaisconservent très
vivante la mémoire des temps révolus: «C’estnousqui, il n’ya
guère encore, gouvernionsdanscespayset surcette mer, là où
maintenantcesontceschiensde Blancsqui ontle pouvoirLe. »
Hollandais représente poureuxla quintessence detouslesmaux.
Lesenfantsatjihaisne connaissentque deuxmotsmalais:anding
22
blanda(chiensblancs) . Eten grandissant, ilsmanifestenten
23
utilisantleurklewangcette hainesemée dansleurcœurà
l’enfance. Tousontoublié les sanglantesquerellesfratricidesdu
passé etlesincessantesguerrescivilesdevillage contrevillage
pour s’unir,unanimes, contre l’ennemi commun. Partoutailleurs
danslescolonieshollandaises, onrecrute avecune bonnesolde des
troupesparmi lesindigènes. Maispersonne n’oseraitmêmesonger
à créerdes troupesauxiliairescomposéesd’Atjihais soumis. Les
Atjihaisn’apprennentpasle malais, pourêtre dansl’incapacité de
communiquerdirectementavec lesHollandais ;lesEuropéensne
visitentpasleurs villages. Ceuxquiy sontallésn’ensontpas
revenus, aussi est-ilstrictementinterditaux soldatsdes’y rendre.
LesAtjihais vivent soitde la culture des rizières(surtoutà
l’intérieurdupays),soitde la pêche ouducommerce (surtoutla
population des régionscôtières). Comme activité, la population
côtières’adonnaità la piraterie. Ils tiraient surlesbateaux
hollandais, ne leslaissaientpasaccosteraux rivagesatjihaisetà
l’occasion, lesattaquaient, alorsquevis-à-visdesnavires sous
couleursanglaisesouaméricaines, ils se comportaientavec le

22
Andjing belanda(malais), « chiensde Hollandais».
23
Klewang(malais),sorte desabre à la lame élargie àson extrémité.

1

9

respect et la courtoisie voulus.Maisil estarrivéune fois, en 1871,
qu’un bateauanglais soitpillé prèsde la côte d’Atjeh. L’Angleterre
s’est retournée alors versle gouvernementhollandaisen lui
demandantde façon péremptoire deveillerà lasécurité de la
navigation dansleursmers. La Hollande ne pouvaitempêcherla
pirateriequ’en faisant patrouiller plusieurs navires de guerre au
large des côtes atjihaises, comme elle le fait déjà depuis de longues
années autour de BornéoouautourdesîlesSulu, desorte qu’il
n’étaitpasnécessaire d’entreren pourparlersavec lesAtjihaisou
de conclure avec euxdes traités. Lorsque ceux-ci étaientconclus
pacifiquement, ilsn’étaientjamais respectésparleshabitantsde
l’archipel indien etleurnon-respectétaitpourlesHollandais, qui
n’attendaientque cela,un prétexte pourcommencerla guerre. Les
habitantsdisent toujours:untraité esten papieretle papierpeut
être déchiré, détruit, brûlé, jeté, etc. En 1857,untel accord avait
été concluavec lesultan d’Atjeh, quirésidaitdansle Kraton;dans
celui-ci, lesHollandaisétaientmisaumêmerang que lesAnglais
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etlesAméricainsdansle domaine ducommerDance .scetraité, il
était stipulé que lesultan devaitempêcherla pirateriesurlescôtes
etque, conjointementavec lesHollandais, il devait totalement
éliminerlespirates. Il està noterque la piraterie estdepuis
toujourspratiquée dansl’archipel indien, étanten plusieurs
endroitslaseulesource derevenuspourla population côtière.
Ajouté à cela, le faitque la pratique d’unetelle profession n’yest
pasconsidérée commeun crime maisaucontraire, commeune
preuve de courage etd’habileté maritime. Très rapidement, il est
devenuévidentque lesultan nevoulaitoune pouvaitforcer ses
sujetsàrespecterl’accord. Finalement, aprèsde longueset vaines
tractations, lesHollandaisontdéclaré, en 1873, la guerre auxpays
d’Atjeh, désireuxde lesannexerà leurscolonies.
Si lesAtjihaisontalorslaissé éclaterla guerre, ilsl’ontdûàun
homme qui en cetemps-là avait une influence déterminante à la
courdu sultan etqui, parlasuite, a dirigé pendant sixansla
résistance armée desAtjihaiscontre lesHollandais. Cethomme,

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Accord entre le généralvan Swieten etlesultan Ibrahim Mansur shah,
r. 1857-1870.

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