158 pages
Français

Une femme passée sous silence

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Description

La vie est un roman et jamais l'imagination n'a su dépasser le réel. Il y a ainsi dans les malles de nos greniers des pelotes de mystères, des dévidoirs de merveilleux qui n'attendent qu'un esprit curieux et patient à même de les dérouler pour le plus grand plaisir des lecteurs. C'est le sort qui attendait les carnets de Maurice P. depuis plus d'un siècle. En apparence, des notes jetées sur le papier, au style télégraphique, mais qui, derrière leur caractère lapidaire, recèlent une histoire amoureuse inouïe. Plongez sous l'écume des apparences, dans l'eau trouble des interdits sociaux pas si lointains que ça, pour partager les aventures de Maurice et You, en suivant l'auteur, véritable scaphandrier des familles. Originellement masculine, la matière de l'essai d'Anne Bégic mue peu à peu pour devenir féminine. Aussi cette enquête, menée à partir des secrets et non-dits de Maurice, militaire de profession, débouche-t-elle sur un portrait de femme de la fin XIXe-début XXe siècle qui vaut tout autant pour son caractère inédit que pour ce qu'il nous dit de la condition féminine et des dangers de la subvertir alors. Non conformiste, un rien aventurière et téméraire, absolument moderne avant l'heure, digne d'une Isabelle Eberhardt, You alias Jean Pommerol alias Lucie Guénot apparaît ainsi comme la figure centrale et solaire d'un texte qui lui restitue toute sa lumière perdue.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 novembre 2012
Nombre de lectures 66
EAN13 9782748396058
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0064€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.












Une femme passée
sous silence Anne Bégic










Une femme passée
sous silence



















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IDDN.FR.010.0117809.000.R.P.2012.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2012


Les carnets



La mort d’un lointain parent, une maison à vider, un
grenier plein de vieux rossignols et une mystérieuse malle
qui avait passablement voyagé à voir les étiquettes qui la
recouvraient. Tous les ingrédients étaient réunis pour faire
de nous des émules de Sherlock Holmes.
La malle en question avait appartenu à un de nos aïeuls
et l’avait suivi tout au long de sa carrière de militaire aux
quatre coins de la France et de ses colonies. En cours de
route, elle avait servi de réceptacle, sinon de dépotoir, aux
souvenirs jusqu’à en être bourrée.
Le défunt, homme discret et peu curieux des histoires
de famille, en avait hérité à la mort de sa mère et l’avait
remisée dans son grenier où elle dormait depuis plus de
vingt ans à l’abri de toute curiosité. Peut-être en avait-il
fait l’inventaire avant de l’y faire transporter et de
l’oublier ? On peut en douter, car, par la suite, il en avait si
peu parlé que personne dans son entourage n’était au
courant de l’existence de cette fameuse malle.

Nous y découvrîmes l’inévitable fatras de documents
dits « de famille » : vieux papiers jaunis, lettres, contrats,
documents administratifs, fragments de vie scolaire, livrets
militaires et livrets de famille, photos de parfaits inconnus,
et – plus surprenant – trois paquets de plaques
photographiques en verre serrées dans leur emballage d’origine qui
attestaient qu’un de nos ancêtres s’était passionné pour la
photo, alors à ses débuts, et personne n’en avait parlé. Au
milieu de tout cela, deux carnets aux pages couvertes de
pattes de mouche, tous deux de la même écriture, tenus au
9 jour le jour avec une extrême régularité par Maurice, un
arrière-arrière-grand-père mort bien avant notre naissance.

Ces carnets devinrent très vite le centre de notre
attention. Nous nous attendions à toutes sortes d’informations,
voire de révélations sur Maurice, sur sa vie, ses
sentiments, ses proches, l’époque. Enfin nous allions en savoir
un peu plus sur les origines de la famille.
Nous étions loin du compte tant le déchiffrement des
carnets fut long, fastidieux et – il faut le reconnaître – trop
souvent décevant.

Transcrire les carnets fut la partie ennuyeuse, mais
facile de l’opération. L’écriture en était aisément
déchiffrable malgré l’abondance d’abréviations et
d’expressions d’argot militaire qui ne nous étaient pas tout
à fait étrangères, filiation oblige. Mais, à notre grande
déception, le contenu n’avait rien de captivant.
Ce n’était qu’une suite de notes en style télégraphique,
s’enchaînant comme des perles, souvent sans ponctuation,
une inépuisable énumération de noms de personnes et de
noms de lieux, émaillée de quelques allusions aux
principaux événements de l’actualité, à la météorologie et aux
activités militaires de Maurice.
Rien de vraiment personnel, pas la moindre opinion, le
moindre commentaire, rien qui ne permette de mieux
appréhender sa personnalité.

10

Juste une brève citation pour en donner le ton :
Samedi 24 mars [1900] : Interpellé chez Chausson.
Etait au Louvre avec Lombardot. Vent et froid
affreux. Iou mieux mais faible. Dimanche 25 : Lettre
11 Rupp sur le drame de Bassenne à El Goléa et autres
lieux (sergent suicidé). Tout le jour résumés à la
machine. Iou mieux. Lundi 26 mars : Ecrit au Père
Huguenot. Travail Cavaillon. Iou veut maison de
santé. Mardi 27 mars : Travaux Cavaillon toujours.
Mercredi 28 : Reçu « la Dame de la Fronde ». Ecrit
au pharmacien de Sétif. Eté à la coopérative. Vu
Mage et Bainville. Electricité. Bouquins le soir de la
bibliothèque sur « Si j’étais ministre ». 29 mars :
Mort du général Joubert au Transvaal. Colle
Jasseron à l’amphi. Eté chez Deleuze. Crème vanille Iou.
Vendredi 30 : Cheval. Bibliothèque le soir. Lu
« L’Officier » et les « Droits politiques » du colonel
Denfert-Rochereau. Samedi 31 : Cavaillon. Puis
fumisté : été salle des ventes du Mont de Piété, puis
aux Finances pour solde, puis Louvre et Cheysson.
Déjeuner restaurant. Appris la prise d’In Rhou
(19 mars) : Mialet et Voinot blessés.

Un vrai robinet d’eau tiède et, ce, pendant six ans pour
le premier carnet qui va de mars 1900 à octobre 1906, et
vingt et un ans pour le deuxième carnet qui couvre la
période de juillet 1914 à mai 1935 !

Y avait-il eu d’autres carnets que ces deux-là, carnets
qui auraient pu se perdre au cours des nombreux
déménagements de Maurice ? Il semblerait que non tant l’écriture
du deuxième carnet diffère de celle du premier, du moins
dans les premières pages. Le texte est beaucoup plus
rédigé comme si Maurice avait tenu là un vrai « journal », son
journal de guerre, plus soucieux d’écrire pour de futurs
lecteurs que pour lui-même. Si ce deuxième carnet avait
été écrit dans la continuité d’un autre carnet qui se serait
perdu, le style n’aurait guère été différent.
Ce deuxième carnet commence le jour même de la
mobilisation de Maurice, le 31 juillet 1914. L’heure était
12 grave et Maurice, qui se targuait d’écrire, aura voulu ainsi
apporter son témoignage, ce qui l’aura incité à reprendre la
plume après huit ans d’interruption, d’où l’emploi d’un
style différent qu’il abandonnera d’ailleurs très vite pour
revenir au style télégraphique de son premier carnet qui
était certainement son style habituel.

Le texte occupe toute la place disponible. Pas de marge,
peu de sauts de ligne. Le document est plus proche de
l’agenda ou du pense-bête que du journal intime. Même
les événements importants de sa vie (mariage, naissances
de ses enfants, morts de ses proches…) sont présentés
avec ce même minimalisme. Ainsi, pas une fois Maurice
ne mentionne le nom de Jeanne, sa future femme. De son
mariage il a juste ces quelques mots :
« 7 octobre 1905 : A 4h mariage. Lunch 5-6. Départ
8h ».
C’était vraiment bien peu pour le plus beau jour de sa
vie.

Difficile pourtant de concevoir qu’il ait pu s’astreindre
à une telle discipline, sur une si longue période, pour
n’aligner que des banalités. C’était par trop
invraisemblable, d’autant que l’abondance d’expressions cryptées, de
ratures suggère des tentatives de dissimulation à
répétitions.


Il y avait donc eu des informations suffisamment «
sensibles » pour que Maurice ait éprouvé le besoin de les
dissimuler au moment où il écrivait, mais aussi après
coup, à la relecture en les raturant de noir. Qu’avait-il
voulu dissimuler et, surtout, pourquoi avoir voulu dissimuler ?
Que craignait-il ? La curiosité de ses collègues militaires à
l’époque de son célibat, celle de sa femme après son
ma13 riage ? Et quand bien même ? Ne rien écrire aurait été la
meilleure tactique pour éviter les indiscrétions.
Parfois le texte raturé se lit à travers la rature devenue
bien pâle avec le temps et il est d’une telle banalité que
l’on ne comprend pas le pourquoi de ces cachotteries. À se
demander si tout cela n’avait pas été du bluff, un simple
écran de fumée pour donner du piment à la vie si
monotone et décevante qu’il menait, cette vie militaire qu’il
avait dû rêver grandiose et n’était faite que de routine et
d’obéissance passive.



14 Et puis, de temps en temps surgissaient de mystérieuses
petites phrases qui semblaient tout à la fois pleines de sens
et totalement incompréhensibles dans le contexte
laconique de son carnet :
- Mauvaise humeur de moi à cause dépêche fausse et
de tout ce que Iou a fait pour être là.
- Vous venez me voir que par acquis de conscience.
- Repris le monstre et puis un temps d’arrêt.
- Scène là bas et doute sur la possibilité de vivre
plus tard.

Tout cela donnait une curieuse impression de mystère,
à croire que les carnets n’étaient pas si superficiels que
cela et que le flot des notes quotidiennes de Maurice
n’était qu’un dispositif de camouflage pour des
informations beaucoup plus sensibles dont il voulait garder la
trace sans pour autant que l’information apparaisse trop
clairement à un lecteur indiscret.
Au fond, il ne faisait qu’appliquer le principe de la
Lettre volée d’Edgar Poe : où mieux cacher des mots sinon au
milieu d’autres mots ?

Que savions-nous de Maurice à ce moment-là ? Très
peu de choses à vrai dire : une vague chronologie,
quelques racontars et anecdotes supposées humoristiques – car
il avait la réputation d’avoir eu de l’esprit. De sa vie
passée, outre les deux carnets, ne subsistaient que quelques
accessoires militaires et les deux ouvrages qu’il avait
publiés.

La lecture de son « Commandant Mardochée » ne
donnait pas de lui une image bien glorieuse : une farce
militaire à l’antisémitisme pesant qui, même au second
degré, n’avait rien de drôle. La couverture à elle seule en
disait déjà long sur le contenu. Comme l’armée
15 n’autorisait pas les officiers à publier ce genre d’ouvrages
sous leur nom, il s’était choisi le pseudonyme de «
Lemaurice », ce qui nous paraissait d’un humour aussi lourd que
son Mardochée.


16
Beaucoup plus impressionnante était la plaquette qu’il
écrivit plus tard au temps où il présidait aux destinées du
CAS – Comité pour l’Abolition de la Syphilis –, plaquette
qui s’intitulait « De deux maux et comment s’en
prémunir ». C’était un petit opuscule à l’usage des troufions et
les deux maux en question étaient : la syphilis et les
enfants naturels. Nous l’avions lu enfants chez notre
grandmère et, dans notre ignorance, l’avions trouvé très
instructif, pratique et bien détaillé.


Au sujet de son caractère, les avis différaient : un bel
esprit, un paresseux, un pantin, voire un « guignol ». En
bref, un type léger qui savait briller en société et avait une
horreur maladive des discussions qu’il avait appris à
esquiver d’une « pirouette ».
Paradoxalement, Maurice, malgré sa brillante carrière
militaire, passait pour « antimilitariste » après avoir été
« antidreyfusard ».
Père militaire, frère aîné militaire, un premier
beaufrère fils de gendarme et militaire, un deuxième beau-frère
fils de militaire et militaire manqué pour raison de santé –
Maurice n’avait aucune chance d’échapper à l’armée. La
question d’une autre orientation n’avait même pas dû se
poser.
Une lettre, écrite par le père de Maurice lors du siège de
Metz en 1870 et retrouvée dans la malle aux trésors, nous
éclaire très précisément sur les opinions paternelles en
matière d’éducation. Dans cette lettre-testament il donne à
sa femme ses dernières instructions au cas où il viendrait à
mourir :
« …Education des enfants. Si comme je l’espère,
Georges et Maurice sont intelligents, fais-les
travailler pour entrer à l’Ecole Polytechnique : c’est le
moyen le plus sûr d’arriver économiquement à une
17 carrière honorable. Dans le cas où ils échoueraient
ou bien dans le cas plus probable où ils n’auraient
pas en sortant une carrière de leur choix, ils
pourront toujours étudier la médecine avec succès ou se
faire professeurs de mathématiques.
Souviens-toi que pour arriver à l’Ecole dans un bon
rang et s’y maintenir, il faut :
- avoir fait de bonnes études littéraires. C’est
d’ailleurs nécessaire dans toutes les
circonstances.
- avoir appris de longue main et posséder, avant
d’entrer dans les écoles préparatoires, les
connaissances secondaires : dessin, lever de plans,
lavis, allemand. Il est presque impossible
d’acquérir ces connaissances dans les écoles
préparatoires.
Pour l’éducation de tes filles, tu feras ce que
l’expérience te montrera convenable. Fais
seulement qu’elles aient des goûts et des idées en
rapport avec leur fortune. J’ose espérer que, si
Georges et Maurice réussissent, ils prendront
soin, avant toutes choses, d’établir leurs sœurs et
de leur faire une position convenable. »
Tout un programme ! Maurice ne se rebella pas et suivit
à la lettre le plan préétabli par son père. Sorti de
Polytechnique, il servit d’abord dans le génie – tout comme son
père et Georges, son frère aîné. Il fut quelque temps «
aérostier » ce qu’attestait une photo de montgolfière
retrouvée dans la cantine, certainement la seule «
fantaisie » de sa carrière. Et puis, il était passé dans
l’intendance, domaine des plus prosaïques à nos yeux.

Il s’était marié tardivement – à 38 ans – avec une
femme de 16 ans sa cadette. La chose était courante chez
18 les militaires qui devaient attendre d’avoir atteint un
certain grade pour être à même d’entretenir une famille.
De ses amours passées la légende familiale n’avait rien
retenu, en dehors d’une vague rumeur de liaison avec une
femme journaliste ce qui expliquait ses tentatives
d’écriture vite abandonnées.
Le seul portrait moral de lui dont nous disposions
venait de son livret militaire :
« Taille 1m 67. Air distingué. Physionomie agréable
et sympathique. Jolie tournure. S’exprime très
clairement et très correctement. Instruction militaire
passable. Monte bien à cheval. Fera quand il le
voudra un excellent officier. Parle l’allemand.
Traduit l’italien et l’espagnol. Joue du piano et du
violon. Pratique le vélocipède. »
La « jolie tournure » et la « pratique du vélocipède »
nous avaient particulièrement réjouis.

De l’Algérie à Digne, puis à Bourg-en-Bresse,
Casablanca, Clermont-Ferrand et la Rhénanie, sa carrière s’était
re
déroulée sans anicroches et il avait fini Intendant de 1
classe, avec rang de Général. La guerre de 14 semblait
avoir glissé sur lui, à se demander même s’il l’avait faite.
Il est vrai que les services de l’intendance ne sont guère
exposés en première ligne.

C’était là tout ce que nous savions et c’était bien peu.
La lecture plus attentive des carnets devait révéler
l’étendue de notre ignorance.
19


Maurice – son premier carnet



En 1900 quand débute le premier carnet, Maurice a 32
ans. Il est Capitaine du Génie et prépare le stage de
l’Intendance qui se déroule à Paris à l’École Militaire.
Une photo de lui nous le montre dans toute sa beauté :
moustaches sémillantes, œil vif et rêveur, brosse courte,
taille fine (reconnaissons-le) et brandebourgs en majesté.
Ses notes parlent de cours, de profs, de colles, de visites
d’entreprises. La visite du chantier de l’Exposition
Universelle, puis de l’Exposition où il se rend en voisin depuis
l’École Militaire, constitue sa grande distraction. Dès qu’il
est libre, il quitte Paris, en train ou à bicyclette. Il ne tient
pas en place. Il se rend régulièrement dans l’Yonne voir
ses parents installés à Rigny-le-Ferron, non loin de Sens,
et sillonne le sud de Paris avec beaucoup d’assiduité sur sa
bicyclette « Majorelle ».
Il note avec un soin extrême tout ce qui a trait à sa
correspondance : lettres reçues, lettres envoyées. Il écrit
régulièrement à sa mère, plus rarement à son frère
Georges, dit « Geo ». De ses sœurs il est rarement question et
pourtant l’une d’elle, Marie, habite Paris, mais il ne la voit
pas. Il fréquente essentiellement des militaires, ceux qu’il
côtoie au stage et ceux qu’il rencontre au Cercle des
Officiers.

Maurice mentionne quasi quotidiennement une certaine
« Iou », qu’il écrira ensuite « You ». Une petite note nous
apprend qu’elle est écrivain :
« 16 mars : Son livre paraît. Iou écrit quelques
dédicaces. »
21
Maurice en 1900
Ils vivent ensemble 46 rue de Babylone – Maurice
précisera l’adresse un an plus tard quand il en payera la
facture de ramonage. Un certain Miloud fait partie de la
maisonnée, mais il mène une vie dissipée et Maurice ira le
22 reconduire à Marseille pour l’embarquer sur le bateau à
destination d’Alger.

En avril, You s’installe à la campagne, à
Saint-Cyrsous-Dourdan « chez les Bois » – on apprendra un peu
plus loin que ce « Bois » est lui aussi écrivain. Maurice la
rejoint dès qu’il peut se libérer de ses cours, les week-ends
et parfois même en semaine. Quand ils ne se voient pas, ils
s’écrivent des lettres de vingt pages et se bombardent de
dépêches.
Vue à travers le carnet, la relation qu’entretiennent You
et Maurice est des plus incohérentes. « On parle avec
calme de la dissociation » et pourtant Maurice la rejoint
dès qu’il a un instant de liberté. Ils projettent de vivre
ensemble : « Visité la maison du père Justin qui sera
peutêtre nôtre » et, dans le même temps, parlent de s’éloigner
et même le plus loin possible : « Lancé demande Chine ».
Outre leur relation sentimentale, ils entretiennent une
collaboration littéraire faite de traductions, de rédactions
d’articles. Maurice possède une machine à écrire et fait
des travaux de frappe pour You.
En août, Maurice est reçu au concours de l’intendance
de justesse ce qui l’empêche d’obtenir le poste en Chine
qui était très convoité. Alors ce sera l’Algérie. C’est la
séparation et Maurice note cet intrigant : « Accord parfait.
Adieux. » Curieuse manière de se quitter pour des amants
qui vont encore s’inonder de lettres pendant cinq ans.

Le 23 octobre 1900 Maurice débarque à Alger où il va
mener selon ses termes « une idiote vie de bureau », en
attendant une affectation. Il s’installe, retrouve des
camarades militaires, fréquente quelques salons où il fait de la
musique, participe à des répétitions théâtrales et joue aux
cartes. Il circule beaucoup dans les environs d’Alger sans
que l’on sache si c’est pour son travail ou son agrément. Il
joue au tennis, sort souvent à cheval et ne rate pas un
spec23 tacle, théâtre ou opéra, donné par des troupes en tournée
venues de la métropole.

Sa correspondance avec You est quasi quotidienne. Fin
novembre, You lui annonce son départ pour l’Espagne. Et
puis son nom disparaît pendant quelque temps. C’est là le
stratagème habituel de Maurice pour dissimuler ce qui lui
tient à cœur. Le meilleur moyen de dissimuler étant de ne
pas nommer ce que l’on veut dissimuler, il passe par des
substituts, des initiales, un surnom, un fragment d’adresse
– comme ici :
24 novembre : Dépêche Iou départ demain pour
Espagne.
ère26 novembre : 1 lettre pour Alic.
ère
4 décembre : 1 lettre Espagne.
ère
6 décembre : 1 lettre Calle Infanta, venue en 24
heures.

Traduisons : You est en Espagne, à Alicante où elle
habite Calle Infanta.
Pourquoi ce choix d’Alicante ? Outre de probables
raisons personnelles que nous ignorons, il existait une liaison
maritime directe entre Alger et Alicante qui permettait à
Maurice et You de se retrouver facilement. Maurice ira
d’ailleurs retrouver You à l’occasion d’une permission de
dix jours et réussira le tour de force de noter leurs activités
– visites touristiques, spectacles et, même, sujets de
discussions – sans jamais écrire le nom de You ni même faire
allusion à sa personne.

De la mi-décembre à avril 1901, le carnet est bourré de
ratures, de mots codés aux allures vaguement grecques ou
latines qui rendent le texte indéchiffrable. Malgré cela ou à
cause de cela, on devine que Maurice mène une vie agitée.
24 Il est question de longues factions sous une certaine
fenêtre ; d’une adresse réduite à un numéro, le 34, que Maurice
maquille en en modifiant l’écriture 3.4., 345, 3.4.5.6.


Le « 34 », lieu des factions de Maurice. Une silhouette féminine
drapée de blanc se devine à la fenêtre
Ses notes sont pleines de mystérieuses abréviations – F,
FS, FSF, SF – F pour « faction » ? ou des initiales qui
désigneraient une seule et même personne ? Est-ce la jeune
fille en costume mauresque dont la photo traînait dans la
cantine ou plus probablement sa mère, la « Veuve A. », à
qui il a été présenté et dont il dit qu’elle est « très belle » ?
Maurice brouille les pistes, mais il est clair qu’il cherche à
oublier You et qu’il cherche cet oubli dans d’autres bras.
25

FS en costume mauresque
26 C’est là aussi, au 34, qu’il va faire la connaissance de
« Cérès » (qu’il notera également CRS, CR et même C)
qu’accompagne une certaine « LN » (Hélène ?) qui ne
semble pas indifférente à Maurice. Ce Cérès prendra par la
suite une place importante dans la correspondance et les
préoccupations de Maurice.
C’est au milieu de cette agitation que You vient
surprendre Maurice en débarquant à Alger. Elle ne s’est
annoncée que la veille par télégramme. Ils se rencontrent,
mais You ne reste pas. Une semaine plus tard, elle
s’éloigne, quitte Alger pour s’installer plus au sud à
Affreville. Leur correspondance reprend alors.
Un mois plus tard, Maurice, en route pour Mascara où
il doit effectuer un remplacement, retrouve You à
l’occasion d’un changement de train. Ce n’est plus
« l’accord parfait » des derniers jours à Saint-Cyr et on
comprend là que You est venue en Algérie sans consulter
Maurice :
2 mai : Iou déjeuner. Mauvaise humeur de moi à
cause de dépêche fausse et de tout ce que Iou a fait
pour être là. Mal quittés après discussions sur mes
procédés.
En revenant de Mascara, Maurice la croisera à nouveau
et il sera encore question de rupture : « Mot divorce dit. »
Visiblement ils cherchent à se séparer, mais n’y
arrivent pas. Sans que l’on sache très bien pourquoi, ils ne
peuvent vivre ensemble, ni même trop près l’un de l’autre,
et pourtant ils sont attachés l’un à l’autre : ils n’arrêtent
pas de s’écrire, de se retrouver à la première occasion.
You est clairement la plus attachée : c’est elle qui
poursuit Maurice dont l’attitude est, par contraste, plus
ambiguë, comme s’il atermoyait, incapable d’une décision
tranchée. Il est passif, s’abrite derrière les nécessités de
l’état militaire pour rompre en douceur. Peut-être craint-il
les scènes et les larmes de You, et attend-il que le temps
fasse son œuvre ? Est-ce lâcheté, dernier reste d’affection,
27 ou déjà cette horreur des discussions (que Maurice appelle
des « gibernes ») restée dans les mémoires comme son
principal trait de caractère ?

En juillet 1901, Maurice part en permission en France.
Sur le bateau, il va retrouver Cérès, embarqué de force :
Entendu la reconduite CRS…
C malade ½ nuit sur pont avec couverture oreiller.
À partir de cette rencontre imprévue, ils enchaînent
avec une virée à travers le Jura qui va sceller leur amitié et
sera à l’origine de la longue correspondance qu’ils vont
entretenir par la suite.
De retour en Algérie, Maurice rejoint You et se rend
avec elle à Tipaza pour une dizaine de jours. L’ambiance
n’est pas euphorique, ce ne sont que reproches :
You à Affreville. On me fait taire. Aucune question.
Le Moi seul compte.
Triste sur avenir, mariage, liberté d’elle.
Vous ne venez me voir que par acquis de conscience.
Et c’est encore une fois la grande séparation : Maurice
part rejoindre son poste à El Goléa, hors de portée de You.
Cette fois la séparation sera longue, deux ans sans
permission, à la demande de Maurice. Il compte sur cet
éloignement pour parachever une séparation qu’ils sont
l’un comme l’autre incapables de s’imposer, mais à
laquelle ils sont contraints.
Après dix jours d’un pénible voyage en diligence,
Maurice arrive à El Goléa où il assure les fonctions de
sousintendant. El Goléa est la plaque tournante de
l’approvisionnement des oasis et voit défiler un flot
permanent de militaires qui partent vers le sud ou qui en
reviennent.
28 Malgré le travail, Maurice a du temps à revendre et
tient son carnet avec beaucoup plus d’assiduité que dans la
période d’Alger. Il note tout, jusqu’aux plus petits
détails de la vie de garnison : un vol de poule à la popote,
une affaire de pain empoisonné au phénol, mais aussi les
événements saillants du vaste monde de la destruction de
St Pierre de la Martinique à la mort de Zola, et même les
sujets de conversation :
Causette affaire Dreyfus…
Causé sur l’art mariage avec le commandant…
Discussions sur les philosophes et sur les tons et
valeurs en peinture…
Chicaya Eberhart Isabelle à propos Zaouïa dans la
« Dépêche ».
Il note aussi ses misères physiques : rhumatismes,
douleurs dentaires, maux d’oreille, la gale qu’il soigne à coup
de bains sulfureux. Et ce mystérieux monstre dont il
souffre :
Repris le monstre, puis un temps d’arrêt…
Monstre reprend…
Monstre avance.
Maurice a tout prévu pour résister à l’ennui. Il a
emporté son matériel photographique et son violon, activités
auxquelles il s’adonne avec régularité, et sa machine à
écrire. Il prend des leçons d’arabe, fait sa séance
d’équitation quotidienne, fréquente assidûment les autres
officiers, le médecin local, les prêtres de la mission. Il
s’astreint à travailler à un autre « roman » (le « Melle
Caboche » qu’il mentionnera lors de son installation à Digne)
à raison de deux pages par jour. Il continue aussi à
travailler pour You : traductions, copie de son manuscrit « Le
Flirt saharien ». Et puis la bibliothèque du Cercle lui
pro29 pose livres et journaux dont la lecture occupe une bonne
partie de son temps.
Mais c’est le courrier qui reste la grande affaire au
point de noter comme « événement » les journées sans
lettres. Il correspond avec les amis, ceux de France et ceux
qu’il a laissés à Alger, sa famille, Cérès et bien sûr You
que les notes de Maurice nous permettent de suivre à la
trace.

Peu après le départ de Maurice pour El Goléa, You
avait quitté Affreville pour venir s’installer à Alger « pour
un mois ». De là elle s’était rendue à Tipaza où elle avait
passé l’hiver. De retour à Alger au printemps 1902, elle
s’interroge, elle hésite à rester et s’en ouvre à Maurice qui
l’encourage à partir : « Lettre idées départ. Envoie
télégramme d’encouragement » ce qu’elle fait.
À peine arrivée en France, elle écrit de Dijon. Deux
semaines plus tard, elle est installée à Paris, 19 rue
Monsieur. Mais rien n’est clair en ce qui la concerne et son
existence semble en butte à des obstacles dont Maurice ne
dit rien – argent, relations personnelles ou familiales :
« Scènes là-bas et doute sur la possibilité de vivre plus
tard ».

Et à nouveau la revoilà sur les routes : en août elle écrit
d’Igé en Saône et Loire. Elle parle de s’installer à
Arnayle-Duc, puis y renonce pour se rendre à Sanary et de là à
Marseille. Quelques mois plus tard, en mai 1903, elle est à
nouveau « chez les Bois » du côté de Tarascon.

Fin juin 1903, le purgatoire de Maurice à El Goléa
s’achève. Sur le chemin du retour à Alger, il rate Cérès
qu’il pensait rencontrer à Ghardaïa ce qui le tourmente,
mais leur relation épistolaire est vite rétablie et Maurice
peut rentrer en France où une longue permission l’attend.
30 Pendant trois mois, il va circuler à travers la France
dans une course effrénée entre amis et parents, comme
pour rattraper l’immobilité des deux années passées à El
Goléa. Il n’a pas beaucoup de temps à consacrer à son
carnet et ses notes sont très fragmentaires. Il voit sa
famille en coup de vent : ses parents à Rigny-le-Ferron, son
frère Georges à Montpellier, ses sœurs Marguerite à
Castres et Marie à Paris, sans oublier les amis militaires
dispersés à travers la France et bien sûr Cérès, et You à
plusieurs reprises – sans jamais se poser, en un ballet
incessant.
Et en octobre, sans avertissement, il s’embarque pour
un voyage de six semaines dont il ne dit que deux mots
« Brésil » et « Guadalquivir » et pendant lequel il
interrompt ses notes. Le carnet reprend à son retour.
Quel périple a-t-il effectué ? Quels pays a-t-il visités ?
Était-il seul, avec You, avec Cérès ? Le carnet reste muet à
ce sujet.

Sa longue permission terminée, Maurice prend ses
e
fonctions à Digne où il a été nommé sous-intendant de 3
classe. Mais il ne sait pas être seul et, quinze jours après
son arrivée, il parle déjà de solitude. Il va alors s’adonner
avec beaucoup d’énergie à la vie mondaine locale : bridge,
théâtre et musique tous les soirs dans les salons des
fonctionnaires en poste à Digne ; tennis, équitation et vélo le
jour.
Son travail l’entraîne dans toutes les villes du
département. Pas une semaine ne se passe sans qu’il ne parte en
tournée ou en permission. Il s’essaye encore à l’écriture
mais sans entrain, ni discipline. Sa correspondance avec
You et Cérès continue, mais à un rythme plus calme, de
une à deux lettres par mois.
Un nouveau personnage fait son apparition dans le
carnet, personnage qui va prendre de plus en plus de place
dans ses notes et qui s’avérera être Jeanne sa future
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