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Geste qui sauve

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Description

Cet ouvrage propose de nous révéler l'histoire du défibrillateur, l'appareil de secours le plus présent et le plus indispensable en milieu hospitalier comme dans la vie publique. Au fil du récit, Michel Chauvin, cardiologue, nous dévoile à travers des anecdotes et une très riche documentation une des avancées technologiques médicales majeures du XXe siècle.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2016
Nombre de lectures 33
EAN13 9782140002571
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LE GESTE QUI SAUVE
L’étonnante histoire
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Le geste qui sauve


Médecine à travers les siècles
Collection dirigée par le Docteur Xavier Riaud

L’objectif de cette collection est de constituer « une histoire grand
public »de la médecine ainsi que de ses acteurs plus ou moins
connus, de l’Antiquité à nos jours.
Si elle se veut un hommage à ceux qui ont contribué au progrès
de l’humanité, elle ne néglige pas pour autant les zones d’ombre
ou les dérives de la science médicale.
C’est en ce sens que – conformément à ce que devrait être
l’enseignement de l’histoire –, elle ambitionne une «vision
globale » et non partielle ou partiale comme cela est trop souvent le
cas.

Dernières parutions

Henri LAMENDIN,Docteur Albert Calmette (1863-1933).
Pasteurien et co-inventeur du BCG, 2016.
Xavier RIAUD(dir.),Médecine à travers les siècles. Entre
rencontres et découverte, 2015.
Xavier RIAUD,Et si la Seconde Guerre mondiale nous était
racontée autrement…, 2015.
Mathieu RAYSSAC,Les médecins de l’assistance médicale en
Indochine (1905-1939), 2015.
Thomas FERRANTE,Petit lexique bucco-dentaire de proverbes et
autres expressions, 2015.
Jean-Claude PONS,Jumeaux et jumelles. Représentations dans
l’art et les sciences de l’Europe moderne (1492-1789), 2015.
Michel A. GERMAIN,Musiciens célèbres malades. Pourrait-on les
sauver aujourd’hui ?, 2015.
Isabelle CAVÉ,Les médecins-législateurs et le mouvement
hygiéniste sous la Troisième République (1870-1914),2015.
Jean-Pierre MARTIN,Ocularistes et yeux artificiels. De l’Antiquité
e
au XXsiècle,2015.
Hubert BIESER,Les soldats aliénés à l’asile de Ville-Evrard. Mars
1915 - décembre 1918,2014.
Henri LAMENDIN,François-Joseph Talma (1763-1826), dentiste
er
et acteur favori de Napoléon I,2014.
Elsa COMBESFRUITET,Caractéristiques dento-crânio-faciales des
Homininés, 2014.
Vincent BOUTON,De nez à nez. Histoire du nez, 2014.
Xavier RIAUD& Philippe BROUSSEAU,Odontologie médico-légale
et serial killers. La dent qui en savait trop, 2014.

Michel Chauvin












Le geste qui sauve

L’étonnante histoire
du défibrillateur cardiaque externe


































































































































































































































































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08275-2
EAN : 9782343082752









À Annick, Sophie, Nathalie et Isabelle












































SOMMAIRE


Avant-propos 11

Chapitre I : Ils ont osé !15

Chapitre II : La mort mystérieuse d’Hannah Greener35

Chapitre III : La survie à tout prix : le massage cardiaque
direct 55

Chapitre IV : L’électricité qui tue,
l’électricité qui sauve…83

Chapitre V : De la lumière jaillit la vie119

Chapitre VI : Moscou : entre espoir et tragédie157

Chapitre VII : La décennie glorieuse187

Chapitre VIII : Et le défibrillateur ouvrit les portes des
soins intensifs…223

Épilogue 239

Notes 243

9


































AVANT-PROPOS

Quel sentiment a motivé l’homme à chercher depuis
longtemps le moyen de faire revivre un cœur éteint? La
peur de sa mort? L’espoir du re-naître ? L’effroi ou
l’espoir ?
La curiosité scientifique, peut-être, mais cette curiosité
touche au mystique lorsqu’il s’agit de comprendre le
fonctionnement de la vie pour ré-animer un corps qu’elle a
quitté.
Fairerevivre le cœur et redonner la vie-même !
Lamédecine moderne y est parvenue. Il est possible à
présent de faire battre de nouveau un cœur inanimé ! Une
victoire contre la mort subite, sans aucun doute. Mais la
portée de cette conquête médicale dépasse de beaucoup sa
conséquence immédiate. Elle a permis de fantastiques
ouvertures en médecine comme en chirurgie.
Lorsqu’ondemande à quelqu’un de citer les progrès de
la médecine moderne qu’il considère comme les plus
décisifs, il évoque évidemment les succès remportés
contre les infections (vaccinations, antibiotiques) et les
avancées de la chirurgie. Nul n’en disconviendra. Et
d’énumérer les opérations «à cœur ouvert», les greffes
d’organes, le cœur artificiel… De citer encore la lutte
contre les maladies cardio-vasculaires, épargnant chaque
année des centaines de milliers de vies de par le monde.
Sait-on seulement que beaucoup de ces avancées,
chirurgicales ou médicales, n’auraient sans doute jamais
eu lieu sans l’invention d’un certain appareil ? Un appareil
révolutionnaire :le défibrillateur cardiaque externe.
Certainement une des plus grandes découvertes de la
médecine moderne !

11

Pourquoi ?
Laplupart des interventions chirurgicales sur le cœur
ne peuvent être effectuées sans la présence protectrice et
thérapeutique d’un défibrillateur cardiaque. A «cœur
ouvert » ou pas, elles nécessitent à un temps donné de leur
accomplissement son utilisation pour réanimer le cœur.
L’acte fait partie de la technique opératoire. Que ce soit
les corrections des cardiopathies congénitales (les enfants
« bleus »),les réparations des valves cardiaques, les
pontages aorto-coronariens dans les suites ou la prévention
d’un infarctus du myocarde, ou les transplantations
cardiaques, toutes ces opérations laissent ou peuvent
laisser le cœur dans un trouble du rythme grave qui
impose la défibrillation électrique. On mesure déjà le
nombre de vies sauvéesdans ce domaine par le
défibrillateur, undomaine qui n’aurait jamais pu être
abordé avec autant d’efficacité et de sécurité sans ce
matériel !
Bienplus encore. Toute intervention chirurgicale quelle
qu’elle soit (digestive, neurologique, thoracique ou autre)
est susceptible de se compliquer, pendant ou
immédiatement après le geste, d’un trouble du rythme
cardiaque qui ne peut être traité que par le défibrillateur.
C’est la raison pour laquelle aujourd’hui, il est
réglementairement impossible d’entreprendre une opération
sans la proximité immédiate de cet appareil.
Voilàqui élargit aussitôt le champ de ses applications...
à desmillions d’interventions effectuées chaque année
dans le monde !
Etce n’est pas tout. Qui aurait eu l’audace d’introduire
en «routine »des sondes intra cardiaques pour
diagnostiquer ou traiter des maladies du cœur ? Tous les médecins
savent que la présence de ces cathéters dans les cavités
cardiaques peut déclencher une arythmie gravissime qu’il
faut immédiatement corriger par un choc électrique. Sans

12

la présence d’un défibrillateur cardiaque en salle, pas de
cathétérisme cardiaque possible, c’est-à-dire pas de
montée de sondes dans le cœur à moins d’accepter de
prendre des risques considérables pour le patient. Donc,
pas de coronarographies, pas de chirurgie cardiaque
correctrice, pas d’angioplasties (dilatation par ballonnets
d’artères coronaires malades). Il n’y aurait probablement
jamais eu non plus de stimulateurs cardiaques ou
pacemakers ni de traitements électriques modernes des
arythmies.
Onimagine aisément combien de millions de vies ont
été sauvées grâce à ce petit appareil qui n’est aujourd’hui
guère plus volumineux qu’une boîte à chaussures !
Ledéveloppement des applications du défibrillateur
cardiaque est cependant loin d’être terminé. Depuis
quelques années, il est non seulement l’appareil
indispensable à tout service d’urgence mobile (Samu, Smur,
pompiers), mais il est mis à la disposition de chacun
d’entre nous. Le défibrillateur cardiaque de «madame et
monsieur Tout-le-monde», utilisable par n’importe qui
dès qu’un arrêt cardiaque survient sur la voie publique.
C’est celui que l’on trouve dans les gares, dans le métro,
dans les magasins, à l’intérieur des avions et des trains.
Brefs, dans tous les lieux où un accident cardiaque peut
survenir en présence de témoins qui s’en serviront
efficacement rien qu’en consultant, pendant quelques
secondes, le mode d’emploi…
Sonhistoire mérite qu’on s’y attarde. C’est une
formidable aventure, mieux, une grande épopée. Elle est
ponctuée d’idées saugrenues et de traits de génie,
d’imagination débordante et de curiosité obstinée, de
sueurs et parfois de larmes. De drames aussi, mais surtout
d’une immense espérance et de grandes joies.

13

Lorsquele lecteur aura tourné la dernière page de cet
ouvrage, puisse-t-il garder une pensée pour toutes ces
personnalités qui ont œuvré pour que, décennie après
décennie, le défibrillateur, devenu aujourd’hui
indispensable autant que familier, soit mis au service de
l’humanité.

14




CHAPITRE I

ILS ONT OSÉ !

Lacuriosité est source de progrès.
Dèsque l’on sut produire de l’électricité par quelque
moyen que ce soit, les physiologistes ont étudié ses effets
sur l’organisme animal et les médecins ont vu
l’opportunité de trouver de nouvelles thérapeutiques.
Ledéfibrillateur cardiaque externe est une lointaine
conséquence de ces premières observations, de ces temps
anciens où l’électricité aidait à la compréhension de la
physiologie animale.
Ilconvenait de rendre hommage à ces pionniers qui ont
eu l’audace, parfois l’inconscience, de réaliser les
premières expérimentations animales et surtout humaines.
Les anecdotes sont cocasses ou dramatiques, les acteurs
surprenants, fantasques ou géniaux.
Dansbien des situations, reconnaissons-le : « Il fallait
le faire. »… et ils ont osé !


Bienque l’on soit déjà très avancé dans la saison et que
le vent pousse de gros nuages menaçants, la température
de l’air est encore assez clémente à Paris en cette fin
novembre 1803.
LeDr Pierre-Hubert Nysten, redingote noire
soigneusement boutonnée et chapeau vissé sur la tête, tente de se
frayer un chemin dans la rue animée des
Fossés-Monsieurle-Prince pour se rendre à l’Ecole de médecine toute
proche. Il est 10 h du matin.

15

Quiest cet homme ? Son titre officiel est « Médecin de
la Société des observateurs de l’homme et de celle de
l’Ecole de médecine» !En fait, un jeune médecin
d’origine belge, tout juste la trentaine, déjà renommé pour
ses connaissances des maladies infantiles. Féru de
physiologie comme la plupart des médecins de l’époque admis à
travailler au sein de l’Ecole de médecine, il ne se sépare
jamais d’une étrange boîte en bois, apparemment pesante,
qu’il tient serrée contre sa poitrine. Nysten évite
prudemment tout contact avec ces chalands bruyants, poussant
brouettes et tirant charrettes, susceptibles à tout instant de
faire tomber le précieux objet. On peut comprendre les
précautions du jeune homme. La boîte renferme une
invention nouvelle, en passe de révolutionner les
connaissances sur l’électricité et ses applications: la pile
(1)
de Volta…
Pierre-HubertNysten étudie les effets de l’électricité
sur la physiologie animale, «l’électricité animale»
(2)
comme on disait alors. Se dirigeant vers l’Ecole de
médecine toute proche, il s’en va poursuivre ses travaux
sans se douter un seul instant qu’ils vont prendre dans les
heures à venir une orientation inattendue.
Laissons-les’éloigner ;nous le retrouverons plus tard.
Et abordons le contexte scientifique où se déroule cette
histoire.

e
LeXVIII siècleest celui où l’on commence à se
passionner pour l’électricité, sans pour autant en connaître
(3)
la nature. L’engouement gagne toutes les couches de la
bonne société. Savants et physiciens transforment leurs
salles à manger, leurs sous-sols ou leurs salles de cours en
laboratoires. Quelques uns semblent prendre un certain
plaisir à faire sursauter, au nom de la science, honnêtes
gens, moines et militaires par des décharges bien
appliquées… et consenties. Les dames du monde

16

s’émerveillent devant d’impressionnantes chevelures
électrisées ou des éclairs jaillissant dans leurs salons. Des
charlatans profitent aussi de la crédulité de beaucoup pour
se faire de coquettes fortunes en promettant guérisons et
cures de jouvence. Bref, l’électricité est à la mode.

Maisde quelles sources d’électricité dispose-t-on
alors ?Essentiellement de l’électricité statique
emmagasinée ou non dans des condensateurs comme les bouteilles
de Leyde, et depuis peu de l’électricité produite par un
appareil que Volta vient de mettre au point et qu’il appelle
« pile »,en raison des piles de rondelles de métaux de
natures différentes qui la composent.
Sansnier le bien-fondé d’ingénieuses expériences, sans
diminuer le mérite d’audacieuses interprétations de leurs
résultats compte tenu des connaissances du moment, force
e
est de constater que le XVIIIsiècle a vu s’allumer une
véritable fièvre électrique souvent très surprenante voire
saugrenue.
Onstimule tout et souvent, reconnaissons-le, n’importe
quoi. Et d’abord bien sûr des animaux. S’il fallait élever
un monument aux victimes de cette période, on y ferait
figurer bon nombre d’espèces du règne animal, de la
souris au cheval! Des animaux morts ou plutôt sacrifiés
(le mot n’est pas trop fort) sont utilisés et l’imagination
des scientifiques est sans bornes pour les occire. Qu’on en
juge :décharges répétées d’une batterie électrique,
submersion dans le mercure ou dans l’eau, strangulation,
privation d’air dans une machine pneumatique (sic),
« vapeurde charbon», gaz hydrogène pur, carboné ou
sulfuré, acide muriatique oxygéné, acide sulfureux, azote,
ammoniaque, etc. Les raisons de cette hécatombe ne sont
pas toujours évidentes, justifiées souvent par d’obscures
(4, 5, 6)
hypothèses physiopathologiques.

17

En 1775, un vétérinaire danois, Peter Christian
Abildgaard, ouvre la voie à de bien étranges recherches
quand il veut tuer un cheval (allez savoir pourquoi ?) avec
des décharges électriques! Mais comme l’animal est
plutôt volumineux en regard des appareillages modestes
dont il dispose (et peut-être aussi à cause des réactions
violentes et imprévisibles de l’animal), il se contente
d’une poule. Un choc électrique appliqué sur sa tête et la
poule s’écroule, apparemment sans réaction, occise! Un
second choc cette fois-ci sur le thorax et la voilà qui se
relève, en pleine forme, ou presque. Curieux, non? Le
propre de la démarche scientifique étant sans nul doute de
tester la reproductibilité d’une expérimentation, Abilgaard
récidive les décharges chez la malheureuse poule. Un choc
électrique sur la tête, la poule « meurt ». Un nouveau choc
sur le thorax, elle «ressuscite ».Sans bien sûr se
préoccuper de savoir si l’animal trouve à son goût ces
manipulations énergisantes, il choque et choque encore.
Que croyez-vous que soit advenue de cette infortunée
gallinacée ?Eh bien, elle survit, pas très gaillarde certes,
et même assez chancelante, le caquètement plutôt
assourdi, mais elle survit tout de même. Et Albildgaard de
préciser que si la poule s’est abstenue de manger pendant
toute une journée, elle a pondu un œuf le jour suivant !
Cevétérinaire aurait été le premier surpris d’apprendre
qu’il venait probablement de réaliser la première
cardioversion électrique de l’histoire de la médecine!
C’est du moins l’interprétation qui a été faite de ces
phénomènes, jusqu’à une date récente. Actuellement, on
considère plutôt qu’il devait s’agir de manifestations
neurologiques induites réversibles. Un vieux mythe qui
s’effondre pour les cardiologues !
Emuled’Abildgaard, Alexandre de Humboldt veut
mener une expérience similaire quelques années plus tard
sur… une linotte moribonde qui a malencontreusement

18

heurté en plein vol la fenêtre de sa bibliothèque. Dans
l’espoir avoué et assurément fou de la réanimer, il court
chercher un appareil électrique alors fort à la mode, une
bouteille de Leyde, dont il loge une des deux électrodes
dans le bec de l’oiseau et la seconde… où il peut, en
l’occurrence dans l’anus de la pauvre bête! La linotte
étant moins conciliante que la poule, c’est bien connu,
surtout dans des situations aussi particulières, elle meurt,
non sansavoir auparavant ouvert les yeux, battu des ailes
et respiré quelques minutes sous l’effet du choc électrique.
Les résultats impressionnent beaucoup Humboldt et en
scientifique consciencieux, il se met en tête de vérifier les
sensations ressenties par l’oiseau! Les différences
évolutives entre le savant et la linotte se résumant ce jour-là à la
seule présence du bec chez la seconde, il ne trouve pas
mieux que de placer sur sa personne les électrodes aux
mêmes endroits que ceux choisis chez le passereau! La
décharge se produit, Humboldt tressaille: «Je vis un
éclair très intense devant mes yeux», rapportera-t-il plus
tard…

Lesphysiologistes ne sont pas en reste et soupçonnent
très tôt l’électricité de posséder des vertus supposées dont
les bienfaits profiteraient à l’humanité toute entière. C’est
ainsi que certains relèvent quelques similitudes entre la
nature supposée de ce «fluide »et la «vitalité »animale
qu’on n’a pas tardé d’ailleurs à nommer« électricité
animale ».Le champ des recherches est immense. Les
interrogations nombreuses. Et si l’électricité était capable
de se substituer à cette vitalité animale ? S’il était possible
qu’elle provoque descontractions musculaires en dehors
de toute influence nerveuse? Si elle était capable
d’animer, voire de ré-animer des corps sans vie ?
Onpeut supposer que ces réflexions ont été alimentées
par ce que nous appellerions de nos jours quelques « faits

19

divers ».Plusieurs ont été l’objet de communications lors
de séances à la Royal Humane Society de Londres. La
plus connue d’entre elles se déroule en 1774 et concerne
une enfant de 3 ans, Sophia Greenhill, considérée comme
« irrémédiablementmorte »par un chirurgien du
Middlesex Hospital de Londres et un apothicaire, après une
chute du deuxième étage d’un immeuble. Un second
médecin, toujours du Middlesex Hospital, le Dr Squires,
constatant l’état de la malheureuse enfant, propose alors
en ultime recours de lui délivrer des chocs électriques. Les
parents donnent leur accord, visiblement prêts, comme on
peut le comprendre, à accepter toutes les solutions pour
sauver leur enfant. La mort est constatée depuis déjà une
vingtaine de minutes lorsqu’une série de chocs électriques
est délivrée sur diverses parties du corps, sans succès dans
un premier temps. Puis, contre toute attente, on sent un
faible pouls, la fillette soupire, reprend sa respiration,
certes difficile, et vomit dix minutes plus tard. Après une
phase stuporeuse de plusieurs jours, elle recouvre de
parfaites conditions physiques et intellectuelles.
Uncas similaire est rapporté la même année concernant
un jeune garçon qui «mourut puis ressuscita» dans les
mêmes conditions. Il n’en faut pas plus pour recommander
l’usage des chocs électriques « lors d’une mort apparente,
une noyade, par exemple, lorsque les organes ont
seulement leurs fonctions suspendues (sic). Au lieu de
perdre son temps avec de faibles stimulations, pourquoi ne
pas avoir recours à de fortes stimulations afin de pénétrer
au cœur de toutes les ressources profondes de la nature
animale ?Pourquoi ne pas appliquer immédiatement des
chocs électriques au cerveau et au cœur, les sources
essentielles de nos mouvements et de nos sensations, le
cor primum vivens et ultimum moriens dela machine
animale ? ».Un protocole permettant d’appliquer des
chocs entre deux électrodes rondes disposées sur

20

différentes parties du corps est même proposé. Le
positionnement est d’ailleurs très proche de celui utilisé
actuellement pour défibriller le cœur par voie externe : une
première électrode sous la clavicule droite, une seconde à
la base gauche du thorax ! Compte tenu des connaissances
de l’époque, il est possible de douter que ces applications
aient été spécifiquement utilisées pour traiter un trouble
très grave du rythme cardiaque, d’autant que les énergies
et les formes des électrodes n’étaient absolument pas
adaptées à cet usage. Mais alors, comment expliquer la
« résurrection » de Sophia Greenhill par cette méthode ? Il
est vraisemblable que la perte de connaissance de la
fillette a été secondaire, non pas à une fibrillation
ventriculaire (trouble gravissime du rythme cardiaque
conduisant irrémédiablement à la mort et qui ne peut être
traité de nos jours que par un choc électrique), mais à un
autre phénomène que le récit rapporté ne permet pas de
préciser («commotion cérébrale transitoire»
?).Soulignons, d’ailleurs, que cette enfant est restée près d’une
heure en état de «mort apparente», un délai trop long
pour une fibrillation ventriculaire qui tue en quelques
minutes.
Cesont là faits divers. Insuffisants pour les
scientifiques àqui il faut des expérimentations indiscutables,
tester rigoureusement les effets de l’électricité sur la
physiologie humaine. Mais sur qui? Le dévouement des
volontaires ayant des limites, il est décidé de commencer
sur des cadavres.
Nouspasserons rapidement sur plusieurs tentatives
d’hommes de science qui ont essayé de ressusciter
quelques Lazare tout juste décédés, selon la méthode
d’Humboldt ou une de ses variantes (victimes entortillées
dans des chaînes, immergées dans un bain de saumure):
aucune ne réussit à les faire sortir du tombeau.

21

Alors,démarche scientifique oblige et pour éviter ce
que nous appellerions aujourd’hui un biais
méthodologique autrement dit des résultats incertains et discutables,
on se met en quête de « cadavres sains », d’hommes qui ne
sont pas morts d’une maladie! Difficulté majeure car
aucun volontaire sain n’a envie de se sacrifier pour la
science. Restent les suppliciés. C’est idéal, un supplicié:
on peut le choisir en bonne santé, jeune si possible,
espérer qu’il soit proprement guillotiné. Autre détail qui a
son importance : il n’oppose généralement aucun refus (il
est vrai qu’on ne lui demande pas son avis). Bref : la seule
difficulté est de bien faire son choix !
En1798, le célèbre Xavier Bichat est le premier
(7)
scientifique à pouvoir disposer de suppliciés guillotinés.
Grâce à quoi ses recherches ont enrichi le contenu d’un
ouvrage au titre prometteurdans sa simplicité :
«Recherches sur la vie et la mort ». Les Italiens suivent, avec
des médecins piémontais qui bénéficient eux aussi de la
guillotine, apport civilisateur, s’il en est, des conquêtes
bonapartistes. Les résultats de ces expériences? A vrai
dire pas grand chose. L’électricité, qu’elle soit animale ou
plus précisément cardiaque, demeure mystérieuse.
e
Autournant du XVIIIsiècle est créé à Paris la Société
galvanique. Elle rassemble le gratin scientifique de
l’époque et est chargée d’étudier la sus-désignée électricité
animale. Parmi ses membres figure… le Dr Guillotin!
Sûrement une marque de reconnaissance délivrée par la
société savante.
Pierre-Hubert Nysten en fait également partie.
Ce qui nous ramène à notre histoire.

Pierre-Hubert descend donc la rue des
FossésMonsieur-le-Prince un matin de novembre 1803. Enserrée
dans ses bras : une pile de Volta avec laquelle il s’apprête
à poursuivre ses travaux sur l’électricité animale. Et dans

22

ses pensées, un souhait: «Ah, s’il pouvait disposer de
cadavres, comme Bichat qui avait eu cette chance. » (Sans
aucun doute la dernière puisqu’il vient de mourir à l’âge
de 31 ans !).
Ilprend à droite la rue de l’Abondance. La colonnade
de l’Ecole de médecine est en vue. Et soudain, la
providence se manifeste par les cris d’un colporteur
annonçant à tue-tête l’exécution le jour même d’un
criminel !Nysten s’empresse d’acheter le jugement.
L’heure du supplice? lmminente! Le lieu? Comme à
l’accoutumée, en place de Grève que tout le monde
appelle encore ainsi bien qu’elle soit devenue depuis peu
place de l’Hôtel-de-ville. Assurément, l’époque est aux
exécutions-spectacles claironnées comme une moderne
bande annonce de film! Spectacles très courus. Frissons
garantis !Nysten exulte. Voilà un futur cadavre de
« première main ». Il le lui faut ! Et pas question de traîner
après l’exécution: Bichat et les Italiens ont trop attendu
pour disposer de leurs cadavres, ce qui a certainement
faussé les résultats. Nysten, lui, veut «son »cadavre tout
de suite après la décollation. Certes, mais les obstacles
sont nombreux. Il est urgent de les résoudre.
«D’abord Thouret », pense-t-il immédiatement.
Alors,sans perdre de temps, Nysten dégringole la rue
de l’Abondance et s’engouffre dans l’Ecole de médecine.
Le voici, haletant, chez le citoyen Thouret, son directeur.
Il explique rapidement à cet homme écouté en haut lieu
l’importance de l’étude qu’il prévoit de faire. Le visage de
Thouret s’éclaire d’un léger sourire, conquis par
l’enthousiasme du jeune homme. C’est gagné! Pierre-Hubert
obtient la lettre tant convoitée que Thouret s’empresse
d’écrire au Préfet de police.
Sonprécieux document en main, Nysten se hâte par la
rue des Cordeliers, puis à gauche devant les Prémontrés,
poursuit presqu’en courant dans la rue Haute-Feuille et

23

croise la rue Saint-André-des-Arts. Le pont Saint-Michel,
surchargé d’habitations, est franchi en quelques
enjambées. Le voici qui aborde l’ile de la Cité. Vite, à gauche, le
quai des Orfèvres, puis à droite, la rue de Jérusalem, face à
la Sainte-Chapelle: c’est l’entrée de la Préfecture. Il s’y
précipite.
Onimagine la surprise du Préfet devant la demande
insolite qui lui est présentée! Mais ce jeune homme est
sérieusement recommandé et Nysten obtient, sans
difficulté, l’autorisation de disposer du corps du supplicié.
Parfait ! Inespéré !
EtNysten repart, traverse l’Ile par la rue
SaintBarthélémy, franchit le pont au Change, emprunte à droite
la rue de Grève puis le quai Pelletier, jaillit enfin place de
Grève, sa pile de Volta toujours protégée comme un trésor
contre sa poitrine.
Laplace est déjà pleine de spectateurs bruyants et
impatients. Un cordon de gendarmes entoure l’échafaud.
Nystenest soudain gagné par le doute. Le condamné
sera bien enterré au cimetière Sainte-Catherine, comme
tous les suppliciés, maisqu’il est loin ce cimetière! Il
imagine déjà le temps perdu à charger - sûrement trop
lentement - le cadavre sur la charrette. Il blêmit à
l’évocation d’un vieux cheval traînant sans hâte le véhicule au
cimetière. Pour peu qu’un incident retarde encore le
départ, détourne le convoi du trajet ! Ce sont peut-être des
détails mais ils peuvent tout faire échouer! Nysten se
ressaisit. Il doit retourner à la Préfecture, ou plutôt juste à
côté, au Palais de justice. Il longe la Conciergerie, quai des
Morfondus (ça existait!) et se retrouve, haletant, devant
les sentinellesqui barrent l’entrée du Palais. Des
discussions s’engagent. On le laisse finalement passer. D’abord,
il faut rencontrer le charretier. Le voici. Quelques
propositions sonnantes et trébuchantes le convainquent de se
presser ! Le gendarme qui escortera le convoi est sensible

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aux mêmes arguments. Et la chance est décidément avec
Nysten :le bourreau passe à l’instant devant lui! Autant
dire que de nouvelles propositions de gratifications ont sur
lui les mêmes effets.
Nystenpeut maintenant retourner place de Grève et
assister à l’exécution. Tout va très vite : cris du condamné,
bruit sec de la lame qui s’abat sur le cou, frissons
d’horreur dans l’assemblée… Bref, un spectacle sans surprise.
Inutile de s’attarder. Direction plein sud. Il est 14 heures.
Parle quai des Ormes et le pont Marie, très
encombrés, Nysten traverse l’Ile Saint-Louis pour
atteindre la rive gauche par le pont de la Tournelle. Pas le
temps de flâner sur les berges boueuses qui descendent en
pente douce vers la Seine où des lavandières trempent leur
linge :il prend tout de suite la rue des
Fossés-SaintBernard, longe la Halle aux vins (fortes émanations) et
gagne à gauche la rue du Faubourg-Saint-Victor. Voici
bientôt l’ancien jardin du Roi, devenu jardin des Plantes,
et l’hôpital de la Pitié à droite. Les maisons se font plus
rares au milieu des champs. Après avoir franchi la rivière
des Gobelins (qu’on appelle encore la Bièvre), laissé à
gauche le marché aux chevaux et emprunté la rue du
HautFossé-Saint-Marcel, Nysten est parvenu au cimetière de
Clamart. Celui de Sainte-Catherine lui est attenant: c’est
là que sont enterrés les suppliciés. (Il est d’ailleurs piquant
de remarquer que Bichat, le premier médecin autorisé à
travailler sur l’électricité animale chez des suppliciés
guillotinés, repose depuis moins d’un an aux côtés de ces
malheureux, dans le cimetière Sainte-Catherine). Presqu’à
bout de souffle, Nysten pénètre enfin dans le cimetière et
présente au concierge, étonné, l’autorisation préfectorale.
Le convoi funèbre ne va pas tarder.
«Où puis-je disposer d’un local pour examiner le
cadavre avant qu’il soit enterré ? », s’enquiert Nysten.
Le concierge est formel : « Il n’y en a pas ! »

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