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Développement technoscientifique

De
355 pages
Ce livre se veut une analyse des divers volets du développement technoscientifique. Le premier volet est épistémologique dans la mesure où ce qui est à analyser, c'est la raison en tant qu'instrument et sa mise en acte en tant que rationalité/rationalisation. Le second volet essaie de mettre en lumière le processus par lequel cette rationalité mise en acte a pu créer simultanément la puissance en tant que maîtrise de la nature et aussi la négation et même l'anéantissement tendanciel de l'humanité.
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A Julienne, Marie-Thérèse, Laura, Michel et Olivier. Toute mon affection.

AVERTISSEMENT
Sous le titre Développement technoscientifique. Défis actuels et perspectives, nous livrons au grand public le texte de notre thèse de Doctorat d’Etat en Philosophie, soutenue le 25 avril 1989 devant l’Université de Toulouse II - Le Mirail, avec comme titre : Positivité scientifique et positivisme idéologique. Une analyse épistémopolitique du fétichisme de la science. Plusieurs interrogations peuvent être formulées à ce niveau. La première : Pourquoi procéder seulement maintenant à la publication de cet important texte dont certaines idées-forces peuvent avoir perdu sinon de leur pertinence, du moins de leur actualité ? La deuxième : Que peut apporter fondamentalement ce texte, alors que certains auteurs, désormais considérés comme références, ont développé les mêmes thématiques et mis à la disposition du grand public des articles et des ouvrages où leur réflexion est développée et systématisée ? C’est le cas de Jürgen Habermas, Dominique Janicaud, Gilbert Hottois, Lucien Sève, Edgar Morin, Axel Kahn, Jean-Marc Gabaude, Georges Bastide… Depuis 1989, quelle évolution de la pensée, au rythme même de l’évolution de la technoscience, dans un monde en devenir permanent ! A ces interrogations, nous esquissons donc quelques réponses. En premier lieu, nous dirons que le retard de la publication de cette thèse s’interprète par le désir que nous avions de remanier le texte pour le rendre plus accessible au grand public. Il faut pourtant l’avouer : nous n’avons pas réaménagé fondamentalement le texte, préférant désormais en garder l’authenticité originaire, et ramenant le lecteur à la nécessité de resituer le texte par rapport au contexte de son élaboration. D’ailleurs, bon nombre de collègues et étudiants ont manifesté leur intérêt pour les thématiques développées ici, souhaitant que la publication de l’ouvrage continue de nourrir notre débat philosophique, tout en permettant une incitation à la recherche en philosophie, au regard de l’urgence de nos défis, aussi bien africains que mondiaux. En second lieu, souhaiter que le débat philosophique rebondisse à la lecture de cet ouvrage, c’est en affirmer, malgré tout, l’actualité et la pertinence. Pour nous, la philosophie aujourd’hui est non une « chose du passé », mais une urgence bien actuelle. Elle 9

Avertissement examine un objet, une vie individuelle, sociale, historique, une vie en devenir ; cet examen se mène avec un instrument, la raison, même si cette raison, dans son usage, pose de nombreux problèmes et défis, notamment à partir de ce qu’elle permet (la puissance grâce à la technoscience, associée à la domination) et de ce qu’il promet, (l’illusoire bonheur dans une société technologisée), et aussi pour autant que le but initial de sa mise en œuvre, à savoir, la réalisation maximale de l’homme, ou mieux, de l’humanité de l’homme, reste un impératif à l’achèvement hypothétique. Dans ces conditions, comment, en philosophie, ne pas contribuer au plan épistémologique, au plan idéologique-politique et au plan éthique (axiologique), à cette réflexion qui nous permet tour à tour, de cerner la raison et la rationalité en acte, et de lui affecter une linéarité vectorielle hors de la seule puissance ; de désarticuler développement de la technoscience et négation de l’humain, en finalisant l’histoire en fonction d’une axiologie comprise comme choix de l’homme et réalisation de l’ontologie de l’être-valeur ? Il s’agit bien là d’une tâche urgente, nécessaire, de recherche commune, dialoguée, d’une même vérité (vérité de l’être), d’une même pratique ; en un mot, d’une même sagesse, animant notre vie, lui donnant sens et signification, parce qu’elle redonne à l’homme sa vraie place (humanisme) dans un monde dont la figure du présent et la pression de l’avenir peuvent être hypothéquées au regard de son évolution « tendanciellement catastrophique ». Yaoundé, Juillet 2004.

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AVANT – PROPOS ITINERAIRE D’UNE RECHERCHE

Avant-propos I - LA COHERENCE THEMATIQUE I.1 - Les problèmes Dans la thèse de Doctorat de IIIè cycle : Rationalité technologique et problématique africaine du développement, soutenue devant l’Université de Toulouse-Le-Mirail le 11 février 1977, nous nous étions posé certains problèmes, en nous appuyant sur les analyses de Marx (analyse de l’aliénation et de la réification en société capitaliste) et de Marcuse (analyse de la rationalité technologique et de l’unidimensionalité générée par la pensée positive). a) - Problème n° 1. La réalisation en Occident, d’une forme bien définie de rationalité, (la rationalité opératoire), dans le cadre de la production de la science et de la technique, coïncidait-elle avec le déploiement de tout le possible de la rationalité ? Cette réalisation avait-elle permis ou non, subséquemment, le déploiement optimal de la réalité essentielle de l’homme qui est liberté et raison ? Y avait-t-il eu, grâce au développement de la technoscience et à l’essor prodigieux des forces productives qui s’en est suivi, à l’Ouest comme à l’Est, réalisation de l’humain dans toutes ses dimensions (politique, économique, idéologique, spirituelle), ou plutôt, aliénation de celui-ci ? Ce premier problème appelait, naturellement un deuxième. b) - Problème n° 2. Le postulat d’une homogénéité des pays développés d’une part, (pays dont les contradictions internes se trouvaient minorées voire occultées, et dont la négativité se trouvait elle aussi masquée), et d’autre part, des pays sous-développés ou en voie de développement, pays considérés comme entités monolithiques à part, et à la limite, sans grand lien avec les pays de l’Est et de l’Ouest, postulat joint à celui d’une unilinéarité du développement de l’histoire, dont l’Occident développé était la référence obligée, une référence/modèle à reproduire par les pays sous-développés, n’avait-il pas une valeur prioritairement ou uniquement idéologique ? Que signifiait donc, fondamentalement, pour nos pays africains, le concept de développement ? Fallait-il donc, pour réaliser un tel développement, reproduire simplement mais fidèlement le modèle, « accélérer pour rattraper le retard », comme le suggère et même l’impose l’idéologie dominante ? Et surtout, quelle stratégie adopter, à supposer que, au bout du compte, nos pays choisissent comme objectif de rattraper un tel retard ? S’agirait-il seulement de réaliser un 13

Avant-propos transfert de la technoscience constituée et conçue comme universelle, sans que puissent être envisagées d’autres voies et alternatives, et qui seraient, pourquoi pas, plus appropriées ? c) - Problème n° 3. Parler de reproduction du modèle occidental de développement, de transfert de la technoscience, renvoie à une des thèses de l’idéologie dominante : la thèse de la neutralité de la technoscience, formulée ici de manière tout à fait suggestive : « Les activités scientifiques ne peuvent pas être soumises à des critères moraux ou sociaux. La science est la recherche de lois naturelles qui sont valables, quelles que soient la nationalité, la race, les convictions politiques ou religieuses ou la situation sociale de celui qui les a découvertes […]. La société peut faire un bon ou un mauvais usage de la science, mais le scientifique n’a aucune responsabilité particulière à cet égard sauf en tant que simple citoyen. Cette épée à double tranchant qu’est la science est à la disposition de quiconque veut s’en saisir et s’en servir ».1 Neutralité axiologique de la technoscience, mais aussi et corrélativement, indétermination de cette technoscience quant aux fins, c’est-à-dire, à sa conception et à ses usages et déresponsabilisation de l’homme de science, face à la responsabilité totale qu’assumera l’homme politique et donc la société dans son ensemble. Que vaut donc cette thèse de la neutralité axiologique de la technoscience ? Peut-on épurer la technoscience, c’est-à-dire, la séparer à la fois de son producteur direct, la communauté scientifique, et de son producteur indirect, l’ensemble socio-économique, son lieu de genèse ? Peut-on faire totalement abstraction du projet social présent implicitement ou même explicitement dans le procès de production de la technoscience ? Ces trois interrogations majeures nous ont donc amené, dans cette thèse, aux réponses provisoires ci-après, comme aboutissement de notre recherche.

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Steven Rose et Hilary Rose. « Responsabilité sociale. III. Le mythe de la neutralité de la science ». Impact. Science et société. Vol. XXI. Unesco. 1971. N° 2. pp. 159160.

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Avant-propos I.2 - Les principales réponses/thèses A- La réponse/thèse n° 1 Ces trois derniers siècles ont enregistré un prodigieux développement des sciences et des techniques, c’est-à-dire de la technoscience. Mentionnons à ce propos très brièvement : 1 : la révolution industrielle du XVIIIième siècle avec la trilogie métalcharbon-machine à vapeur, dont les principales conséquences ont été l’accroissement de la productivité, la baisse des coûts de fabrication, l’ouverture nécessaire de débouchés nouveaux à l’échelle du monde, la modification même des structures (mode) de production et celle concomitante des rapports sociaux de production... ; 2 : la nouvelle révolution industrielle de l’époque moderne (avion, pétrole, acier, chimie organique, électricité...) et 3 : la révolution informationnelle actuelle (les énergies nouvelles, l’électronique, l’automatique, la transmission de la pensée, la communication, les biotechnologies, les thérapies diverses…). La science a donc, de manière fort évidente, prouvé ses vertus : vérification/expérimentation, découverte/innovation, progrès indéfini, précision, opérationalité. Elle a permis le triomphe de la rationalité opératoire. Mais cette science, issue de la puissance humaine de création, d’invention, s’est trouvée nécessairement articulée avec la technique (nécessité historique) qui en est la matérialisation. D’où le concept de technoscience. Cette technoscience est acte et processus d’auto-création et d’autoengendrement de l’homme dans et par le processus de création des conditions d’une maîtrise toujours plus totale de la nature ; elle aura donc permis un dévoilement conjoint de la nature, saisie dans son extrême complexité, et de l’homme, déployé de plus en plus totalement en tant que multipossibilité. Comme le montre Edgar Morin, cette technoscience s’est révélée à la fois « élucidante », (au sens où elle résout les énigmes et dissout les mystères en ouvrant à une illimitation tendancielle de notre horizon de connaissance), « enrichissante », (au sens où elle permet la satisfaction des besoins individuels et sociaux, des besoins réels ou imaginaires, tout autant que le développement de la civilisation), conquérante/triomphante, (au sens où les résistances du réel sont progressivement anéanties). Mais c’est précisément de l’ambivalence (réelle/possible) de la technoscience conquérante et triomphante que sont nés les problèmes de la libération aussi bien que de l’asservissement et même de 15

Avant-propos l’anéantissement potentiel de 1’humanité. Jean-Marc Gabaude parle à ce propos des risques actuels de décréation et même de mécréation. A partir des analyses de Marx (le Marx des Manuscrits de 1844 et celui du Capital) et de celles de Marcuse, nous avons mis successivement en lumière trois données principales : La première : la liaison du triomphe de la rationalité opératoire avec la logique de la domination de la nature et de l’asservissement de l’homme par l’homme, une logique articulée avec un projet social et qui s’expose à travers les concepts de rationalité technologique et de pensée positive/unidimensionnelle. La deuxième : le blocage ou l’enfermement du réel : à un enfermement de la rationalité dans l’opérationalité et la domination, fait écho une rationalité de l’enfermement entendue comme rationalité sociale de soumission au statu quo de la civilisation industrielle efficace et productrice. Cette rationalité de l’enfermement a réussi à réduire progressivement la conscience même de l’aliénation ; elle a permis la perte de la dimension critique/négative de la raison, en transformant le monde-objet en une dimension de l’être humain et en objectivant l’homme lui-même.2 La troisième : la triple violence : violence économique, violence politique et violence idéologique, telle que Marx l’analyse dans ses principaux textes.3 Cette violence triple est secrétée par le système, mais elle le secrète et le conforte tout à la fois, dans une relation d’interdétermination causale dialectique. D’où, au problème n° 1, notre réponse/thèse n° 1 : la technoscience, tout en libérant l’homme, l’a asservi et continue de l’asservir, malgré les interpellations éthiques des philosophes et des scientifiques eux-mêmes (unité dialectique des contraires). Si le projet initial de la technoscience était l’humanisation intégrale de l’homme et des conditions sociales de son déploiement, il faut
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Cette genèse de la pensée positive, Marcuse la met bien en lumière : « La perte de cette dimension où la pensée négative trouvait sa force – la force critique de la raison – est la contrepartie idéologique du processus matériel au moyen duquel la société industrielle fait taire et réconcilie les oppositions. Le progrès technique fait que la raison se soumet aux réalités de la vie et qu’elle devient de plus en plus capable de renouveler dynamiquement les éléments de cette sortie de vie ». L’homme unidimensionnel. pp. 35-36. 3 L’idéologie allemande et Le Manifeste du parti communiste, essentiellement.

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Avant-propos reconnaître que ce projet est loin d’avoir totalement réussi.4 Nos analyses ont donc abouti à l’idée désormais admise que c’est la forme même de la rationalité de la technoscience qui conditionne a priori la possibilité de son aliénation, en deçà même de tout usage. Notre réponse/thèse se double ainsi d’un premier corollaire : dans toute société possible, une récupération de la rationalité de la technoscience reproduit nécessairement ses effets. Rien d’étonnant donc qu’à l’Est ou à l’Ouest, il y ait parallèlement un fort courant à l’assimilation. C’est la théorie de la convergence (entre le capitalisme occidental et le socialisme soviétique notamment). S’agissant du cas soviétique par exemple, nous avons pu voir comment cette rationalité technologique et instrumentale était vécue, la raison y étant devenue rationalisation d’un système oppressif. « Loin de permettre un libre développement de l’individu, de vaincre l’aliénation que constitue le travail capitaliste, note Jean-Michel Palmier, le marxisme soviétique a nommé « socialisme » un ordre tout aussi répressif. La liberté est sans cesse assujettie aux exigences de l’idéologie, l’individu est censé trouver son plein épanouissement dans l’organisation bureaucratique de son existence et se conformer à la grisaille, à la médiocrité qu’elle engendre […] L’élan révolutionnaire s’est éteint et a fait place à l’organisation répressive du Parti et de son idéologie ».5 C’est dire que le socialisme qui s’y est édifié, militarisant l’économie pour ainsi répondre à un environnement capitaliste hostile, renforçant continuellement ses institutions politiques et militaires et empêchant la libre utilisation des forces
« Nécessaire au développement des sociétés humaines, note Kostas Axelos, explicitant à ce niveau le point de vue de Marx, la machine écrase pourtant les hommes ; ce n’est pas en tant que telle qu’elle les écrase, mais à travers les rapports que les travailleurs entretiennent avec elle. Ces rapports inhumains qui lient les hommes à la machine rendent mécanique l’essence de l’homme […]. L’homme est donc devenu l’esclave de la machine, comme il est également esclave du travail divisé, de la propriété privée, du capital, de l’argent, de l’industrie et de toute la civilisation techniciste ». Marx, penseur de la technique. Paris, Editions de Minuit. p. 79. Il est vrai que l’on peut relativiser le point de vue de Marx auquel Axelos se réfère. La technique est-elle le médium unique/obligé de réalisation de l’essence de l’homme ? On peut en douter. N’y a-t-il pas là, d’ailleurs, nécessitarisation inconsciente et donc idéologique du processus technologique ? En outre, existe-il une machine en tant que telle, une technoscience coupée de son producteur immédiat ou de son producteur médiat ? C’est la thèse idéologique de l’indétermination de la technoscience quant aux fins. 5 Marcuse et la Nouvelle Gauche. Paris. Editions Belfond. 1973. p. 124.
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Avant-propos productives par les acteurs historiques/sociaux, n’a plus rien à voir avec un socialisme tel que le concevait Marx, à savoir, un socialisme humanisant. En effet, le socialisme soviétique a hypostasié les valeurs attachées aux moyens (industrialisation maximale) par rapport à celles attachées aux fins (l’homme) ; il s’est par conséquent constitué, comme naturellement, en contre-humanisme. Nous ne pouvions pas, arrivé à ce niveau de notre enquête, ne pas poser l’important problème de la transformation qualitative du système social (qu’il soit capitaliste ou socialiste/soviétique) comme voie de salut pour l’homme, le nouveau système social à mettre en place se créant une technoscience nouvelle en tant que force de libération. Une telle transformation qualitative, bien que de plus en plus problématique du fait de l’intégration économique, politique et idéologique du prolétariat au système dominant, au Centre capitaliste, (d’où l’idée marcusienne du blocage de la société unidimensionnelle), et du fait du blocage effectif de la société soviétique, nous a semblé devoir être l’oeuvre des couches opprimées du Centre et de la Périphérie prise dans son ensemble. Cette transformation qualitative s’est donc présentée, et c’est le corollaire n° 2 à notre réponse-thèse n° 1, comme socialisation de l’activité productive par une promotion de l’homme, cause finale et moteur de cette activité. Cette socialisation de l’activité productive permettrait d’envisager ce que Marx appelle « appropriation réelle de l’essence humaine par l’homme et pour l’homme, et retour total de l’homme pour soi en tant qu’homme social, c’est-à-dire humain ». Mais une telle socialisation ne relevait-elle pas de l’ordre de l’utopie ? Mais l’utopie ne devrait-elle pas constituer le levain nécessaire dans tout procès de création d’avenir, notamment dans celui où nous sommes désormais amenés à nous impliquer, pour faire advenir un humanisme véritablement moderne ? B - La réponse/thèse n° 2 A la question de savoir ce que signifiait, pour nos pays de la Périphérie, le concept de développement ; si ce développement impliquait a priori la reproduction du modèle occidental, comme le suggère et même l’impose l’idéologie dominante, avec comme corrélat, le transfert mécanique de la technoscience (en dépit de son ambivalence), nous avons proposé les principales réponses ci-après : le développement ne saurait être simple reproduction des modèles 18

Avant-propos dominants diffusés par l’idéologie dominante (réponse-thèse principale). Un tel rejet n’a rien de nihiliste : il pose au contraire comme conditions a priori la redéfinition des objectifs et valeurs à réaliser dans le cadre de cette totalité de rapports, (rapports de l’homme à la nature et de l’homme à l’homme) ainsi que la recherche de moyens théoriques et pratiques permettant d’atteindre ces objectifs et ces valeurs. Fondamentalement donc, cette réponse-thèse, philosophique, se situe au-delà des réponses culturalistes ou économistes sur la problématique du développement, réponses dont on connaît la vacuité ou au moins le caractère problématique.6 Notre réponse-thèse se double donc ici de deux corollaires : Corollaire n° 1. Le développement est libération, ou mieux, auto-émancipation. L’exigence de « récréation de soi » de l’Afrique est inscrite au cœur de la réalité de l’aliénation et de la domination. Son « sous-développement » actuel ne se conçoit et ne se définit que dans le cadre du système mis en place et maintenu par l’impérialisme, qui a réussi à mondialiser, à la fois pratiquement et symboliquement, sa structure dominée par la pure rationalité marchande dont les termes fondateurs sont, selon Jean Ziegler : « La maximalisation du profit, l’accumulation accélérée de la plus-value, la croissance du produit brut, l’exploitation la plus rationnelle possible des ressources naturelles et humaines du globe ».7 Cette problématique de Jean Ziegler rejoint d’ailleurs celle de Pierre Fougeyrollas8, qui affirme : « Nous sommes convaincu de l’inexistence d’un problème du « sous-développement » qui serait
Cette vacuité est pleinement mise en lumière par Pierre Fougeyrollas : « Du côté de la tendance « économiste » note-t-il, il appert qu’aucun des modèles proposés n’est parvenu à stimuler le moindre essor réel des forces productives : d’où la critique culturaliste condamnant toute transposition de modèles. Du côté de la tendance « culturaliste », on est passé d’un projet de modernisation des genres de vie qui a fait figure d’occidentalisation oppressive, à un projet de « retour aux sources » qui se révèle de plus en plus comme le masque dissimulant le maintien des anciens rapports de forces matériels entre la domination étrangère et l’asservissement des masses autochtones. En somme, les insuffisances de l’économisme renvoient au culturalisme dont les insuffisances renvoient, à leur tour, à l’économisme. Cercle vicieux qui témoigne surabondamment du caractère idéologique de toutes ces tentatives de synthèse ». Les processus sociaux contemporains. Paris. Payot. 1980. p. 24. 7 Main basse sur l’Afrique. Paris. Editions du Seuil. p. 29. 8 Op. cit. p. 242.
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Avant-propos limité à certaines régions. Selon nous, il existe un problème global, à l’échelle de l’humanité tout entière, qui est celui de la croissance bloquée des forces productrices et dont l’extrême misère, l’extrême dépendance et l’extrême servitude ne sont que des aspects localisés sans qu’elles constituent, pour autant, une question à part ». C’est dire que, face à cette violence destructrice dont l’enjeu est le contrôle des processus d’orientation, de régulation et de décision de l’évolution du monde à partir du monopole du capital et de la technoscience, l’Afrique doit faire bloc (et c’est le sens de notre thèse de l’Afrique ou du Tiers-Monde comme classe, non seulement en-soi, mais encore pour-soi), et se constituer un rapport de forces favorable au renversement ou tout au moins à la modification positive du système. Car, si le Centre a produit la Périphérie, si l’Afrique sousdéveloppée est production de l’Europe capitaliste et expansionniste, il n’en faut pas moins reconnaître, dialectique oblige, que le Centre, l’Europe, ne se maintiennent comme tels, développés/dominants, que grâce à la stabilité du système. Le Centre, l’Europe, sont producteurs de la Périphérie, mais en même temps, ils sont produits/reproduits par elle, dans le cadre d’une dynamique dont nous ne voyons pas le terme pointer à l’horizon. Corollaire n° 2. Si le sous-développement de l’Afrique et du Tiers-Monde n’est donc rien d’autre que la conséquence du blocage de ses forces productives par le capitalisme et par le système mondial dominant, le développement devient, quant à lui, socialisation de ces forces productives. « Le problème du "sous-développement", note Pierre Fougeyrollas, considéré comme un problème de rattrapage des pays "riches" par les pays "pauvres" ou comme une sorte de rééquilibrage entre les diverses civilisations de la planète, n’est qu’une manière d’esquiver la révolution en faveur d’un « nouvel ordre économique mondial » ou d’un « nouvel ordre culturel mondial » conservant, en fait, l’essentiel de l’ordre impérialiste actuel, générateur de toutes les inégalités, de tous les asservissements et de toutes les exploitations ».9 Cette socialisation est donc praxis autonome d’émancipation dont l’objectif ultime est la réalisation de l’auto-centration, l’instauration de rapports de production réalisant l’homme créatif qui, par et dans son activité de production, se crée luimême en même temps qu’il crée et recrée la richesse sociale et toute la vie matérielle et idéologique de la société.
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Op. cit. p. 242.

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Avant-propos C - La réponse-thèse n° 3 A la question de savoir que vaut la thèse idéologique dominante de la neutralité axiologique de la technoscience, notre recherche de Doctorat de IIIe cycle avait indiqué brièvement la vacuité d’une telle thèse essentiellement idéologique. La non-neutralité axiologique de la technoscience est liée à l’instrumentalité originaire de ses concepts, de ses méthodes et de ses visées.10 Cette réponse-thèse se double elle-même d’un corollaire : la rationalité technique étant originairement instrumentaliste et se présentant globalement en tant que forme de contrôle et de domination sociale, l’auto-émancipation de l’Afrique envisagée plus haut ne serait pas possible dans le cadre d’un simple transfert de la technoscience constituée : un tel transfert serait alors le plus sûr garant du maintien et de la reproduction indéfinie du système. A la solution du transfert s’opposait l’impératif de la créativité en matière de science et de technique, comme facteur de libération. C’est donc l’approfondissement de cette réponse-thèse n° 3 (non sans reprise ou développement limités des deux premières) qui constitue l’objectif principal de notre thèse de Doctorat d’Etat.11 Entre les deux thèses, on observe essentiellement, un déplacement du centre d’intérêt, puisque nous sommes passés de la philosophie morale et politique à l’épistémo-politique. Un tel déplacement pose le problème de savoir si l’épistémologie, entendue ici dans un sens large/englobant, comme réflexion sur la théorie et la pratique des sciences et des techniques12, peut se contenter de n’être qu’une simple
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Cette instrumentalité, Marcuse la met en lumière dans L’homme unidimensionnel. « Les principes de la science moderne, affirme H. Marcuse, étaient a priori structurés de telle manière qu’ils pouvaient servir d’instruments conceptuels pour un univers de contrôles productifs s’effectuant automatiquement : à l’opérationalisme pratique correspond en fin de compte un opérationalisme théorique. Ainsi la méthode scientifique qui a permis une maîtrise toujours plus efficace de la nature en est venue à fournir les concepts purs de même que les instruments pour une domination toujours plus efficace de l’homme sur l’homme au moyen de la maîtrise de la nature […] Aujourd’hui, la domination se perpétue et s’étend non pas seulement grâce à la technologie, mais en tant que technologie, et cette dernière fournit sa grande légitimation à un pouvoir politique qui prend de l’extension et absorbe en lui toutes les sphères de la civilisation ». Op. cit. p. 181. 11 C’est cette thèse qui est publiée dans le cadre de l’actuel ouvrage avec comme titre : Technoscience et humanisme. Plaidoyer pour une épistémo-politique. 12 Et non plus seulement comme étude critique des principes, des hypothèses et des résultats des diverses sciences, destinée à en déterminer origine logique, valeur et

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Avant-propos considération du déploiement phénoménologique et historique de ces sciences et de ces techniques, sans en dégager la logique et les principes fondamentaux, et sans articuler ceux-ci avec le contexte socio-économique de leur genèse, avec ses conflits et contradictions internes, avec sa structure, avec ses enjeux et ses défis… C’est dire que la technoscience est ici resituée à l’intérieur de ce que Jürgen Habermas nomme sa « condition idéologique », une condition qui la surdétermine. La thèse d’Etat relève de l’épistémo-politique (nature) : il y est question d’un regard triple sur la technoscience : un regard diachronique d’abord, qui s’intéresse à son évolution en relation et en interrelation dialectique avec le contexte social ; un regard critique et génétique ensuite, qui s’intéresse aux conditions théoriques de sa possibilité et aux conditions pratiques de ses utilisations ; un regard enfin axiologique et téléologique, c’est-à-dire en fin de compte politique, qui s’intéresse non seulement aux conditions de possibilité d’un monde autre, mais encore à celles de la réalisation d’une technoscience autre pour ce monde autre, le tout dans une perspective essentiellement humaniste. Par ailleurs, partant de cette liaison « transcendantale » de la connaissance et de l’intérêt que nous empruntons à Habermas13, nous montrons tout d’abord que la science entendue comme forme pure conduit à une aporie, du fait de l’impossible transcendantalité tant de l’objet que du sujet créateur de la technoscience. Ce qui remet fondamentalement en cause le statut théorique de l’objectivité, dans les sciences empirico-analytiques comme dans les sciences de l’homme et du social, du fait de l’articulation nécessaire de la science et de la technique, dans la technoscience.

portée objective. Déterminer ainsi l’épistémologie produit une double coupure : celle de la science par rapport à la technique, et celle de la technoscience par rapport au politique et au social ! Double coupure essentiellement idéologique. 13 « J’entreprends la tentative orientée historiquement, note Habermas, de reconstruire la préhistoire du positivisme moderne, dans l’intention systématique d’analyser la connexion de la connaissance et de l’intérêt […] L’analyse de la connaissance et de l’intérêt devrait appuyer la thèse qu’une critique radicale de la connaissance n’est possible que sous forme de théorie de la société » Connaissance et Intérêt. Paris. Gallimard. 1976. p. 31. Où l’on voit la liaison « transcendantale », a priori, de la science et de la société qui la génère et lui assigne ses fins, des fins qui sont en dernière analyse, sociales.

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Avant-propos C’est la première partie. Elle consacre la critique (analyse, au sens kantien) de la raison ; elle indique les limites du positivisme et aboutit à l’affirmation que la thèse de la neutralité de la science considérée comme forme pure est en fait une occultation idéologique et idéaliste de l’intérêt qui est la domination. « Si la technique et la science se présentent comme « idéologie », note Habermas, c’est bien sûr parce qu’elles ne peuvent être reçues au niveau même où elles sont produites, mais c’est surtout parce que le positivisme et le technicisme, après avoir opéré une scotomisation de la rationalité communicationnelle, contribuent à « objectiver » (ou, si l’on veut, à réifier) le sujet social de l’histoire. Le sujet n’est plus alors qu’un objet-victime ».14 Nous montrons ensuite l’enrôlement politique de la technoscience dans le cadre d’un examen des rapports dialectiques technoscience/Etats/industrie/capital, enrôlement qui est détermination fondamentale des orientations de cette technoscience par les intérêts des Etats et des multinationales. C’est la deuxième partie. Elle consacre la critique de la structure sociale technologisée et de l’idéologie technocratique et pose, pour terminer, le problème de la transformation qualitative, par la déconnexion nécessaire des intérêts du savoir et de ceux du pouvoir. Nous montrons enfin, et c’est la troisième partie, que l’Occident paradigme, pour le Tiers-Monde, constitue un des piliers de la domination et de la permanence du statu quo, la seule libération possible se situant dans le cadre d’une rupture salutaire et d’une pratique autre d’une technoscience autre, essentiellement du point de vue de l’homme. Pour en arriver au problème des objectifs de notre travail, soulignons au préalable que l’examen de la technoscience, dans sa structure constitutive aussi bien que dans sa détermination du social (organisation, représentations...), est une dimension incontournable de la philosophie.15
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Connaissance et intérêt. p. 22. Ces thèses sont reprises dans La technique et la science comme idéologie. Paris. Gallimard. 1973. 15 Cela se comprend aisément, dans la mesure où « la conscience est […] prise, selon Jacques Milhaud, à travers les pratiques effectives de la science et de l’indispensable recours à la « pensée théorique ». Cela est vrai chez de nombreux chercheurs qui […] mesurent les déficiences du positivisme, voire les impasses dans lesquelles il les enferme. Mais cela concerne aussi les philosophes chez lesquels un intérêt

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Avant-propos Les objectifs de notre travail sont donc manifestes. Il s’agit de proposer une véritable promotion de l’humain (humanisme), tâche essentiellement philosophique, par le dépassement de la restriction positiviste, l’élaboration d’un nouveau paradigme de la scientificité, dans la perspective des recherches d’Edgar Morin, et enfin la création d’une technoscience promouvant non l’aliénation, mais la libération et la réalisation maximale de l’humain.16 Ces objectifs, qui ne sont ni idéalistes, ni utopiques, se dégagent comme expressions et dimensions mêmes de la négativité du statu quo, et s’articulent avec l’urgence d’un humanisme nouveau, d’un humanisme intégral, annonciateur d’un monde nouveau. II - LA COHERENCE METHODOLOGIOUE Nous avons mené dans nos deux recherches une analyse dialectique de la réalité. La critique des apories de la thèse de la science comme forme pure neutre17, et de la neutralité axiologique corrélative de la technoscience, n’a pu être menée qu’une fois adoptée l’idée-clef d’une détermination individuelle et sociale de la raison et de ses principes, tout au moins de la rationalité telle qu’elle se déploie comme instrumentalité, « arraisonnement et économie »18, dans le cadre de la technoscience. Cette critique a donc permis au bout du compte une « restauration de la raison. » En effet comme le montrent Paul Laurent Assoun et Gérard Raulet : « La raison est la catégorie fondamentale de la pensée philosophique, la seule par laquelle elle se soit consacrée au destin de l’humanité. La philosophie voulait découvrir les fondements
croissant se manifeste pour l’histoire des sciences, l’épistémologie, les rapports dialectiques de la science, de l’idéologie et de la politique ». Jacques Milhau. « Recherches philosophiques marxistes. Quelques aspects et problèmes ». La Pensée. N° 202. Décembre 1978. p. 5. 16 Pour pouvoir devenir des agents de libération, note Marcuse, il faudrait que la science et la technologie modifient leur orientation et leurs objectifs actuels ; il faudrait qu’elles soient reconstruites conformément à une sensibilité nouvelle. C’est seulement alors que l’on pourrait parler d’une technologie de la libération, fruit d’une imagination scientifique libre désormais de concevoir et de réaliser les formes d’un univers humain » Vers la libération. Paris. Editions de Minuit. p. 32. A ces objectifs, on devrait ajouter seulement une praxis appropriée. 17 Désarticulée par rapport au sujet et au contexte socio-historique de son engendrement. 18 Selon la terminologie d’Edgar Morin in Science avec conscience.

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Avant-propos ultimes et universels de l’étant. Sous le nom de raison, elle a conçu l’idée d’un être authentique dans lequel toutes les antithèses (sujetobjet, essence-apparence, pensée-être) se trouvent réconciliées. En liaison avec cet être s’est établie la conviction que tout ce qui existe n’est pas immédiatement rationnel mais doit plutôt être élevé au rang de la raison ».19 Mais alors, qui n’a pas observé l’inconséquence de cette raison, initialement raison émancipatrice et libératrice, désormais raison instrumentale/analytique et aliénante ? Nous parlons d’une restauration de la raison. N’est-ce pas idéaliste ? Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas admettre d’ailleurs, comme le fait la Théorie critique de l’Ecole de Francfort, la nécessité et aussi l’urgence d’un dépassement de la clôture de la raison instrumentale par une récupération de la dimension critique de la raison de l’Aufklärung ? « A la rationalité instrumentale analytique doit être opposée, notent P. L. Assoun et G. Raulet, celle qui se manifestait dans l’intention émancipatrice de l’Aufklärung - la raison combattant pour son propre succès, cette « volonté de la raison » qui semble coïncider avec la volonté émancipatrice de la critique marxienne ».20 Dans les deux recherches enfin, nous nous sommes placé du point de vue d’un humanisme combattant, d’un humanisme de la praxis, de manière à envisager/exiger l’amorce d’un processus de transformation qualitative du statu quo, transformation dictée par la négativité même de celui-ci. Utopie ? Certes, mais utopie critique d’abord, devenant par la suite utopie positive, parce que « créatrice d’avenir » humanisant, d’avenir humain pour l’homme.

Paul-Laurent Assoun et Gérard Raulet. Marxisme et théorie critique. Paris. Payot. 1978. pp. 18-19. 20 Ibidem. Il est vrai que, probablement, nous ne produirons pas un type nouveau de raison, de rationalité, de notre cru. Qu’il nous suffise de dire, et c’est l’essentiel, que le paradigme dominant de la raison peut et doit éclater.

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INTRODUCTION GENERALE

« La véritable valeur de la science ne réside pas dans ses réalisations pratiques, qu’elles soient nobles ou modestes, mais bien plutôt dans le fait que l’esprit scientifique, cherchant à débrouiller l’enchevêtrement confus que présente la nature, accomplit un acte de création artistique lorsqu’ il discerne, pose et éclaire – au milieu de toute cette complexité apparente – des liens de simplicité jusqu’alors insoupçonnés. » Warren Weaver. « L’importance de la vulgarisation scientifique ». Impact. Science et société. Vol. XVI, 1956, N° 1. Unesco. p. 45.

Introduction générale I - LA THESE DE LA NEUTRALITE DE LA SCIENCE I.1 - La formulation de la thèse et ses articulations « Les activités scientifiques ne peuvent pas être soumises à des critères moraux et sociaux ».21 Comme nous l’avons vu plus haut, c’est en ces termes que Steven Rose et Hilary Rose systématisent la thèse généralement admise, aussi bien dans les milieux scientifiques que dans la société en général, de la neutralité de la science et de la technique qui lui est nécessairement associée. D’emblée se dégagent plusieurs caractéristiques de la science et de la technique. Tout d’abord, il y a autonomisation de la science et de la technique, autonomisation entendue simultanément comme exclusivisme par rapport aux domaines qui ressortissent de l’éthique ou du politique, et comme épuration de la dialectique, c’est-à-dire comme dédialectisation des rapports que ces deux types de domaines peuvent entretenir, au sein d’une société donnée.22 Dans un second temps, la science, provisoirement coupée/dissociée de la technique,23 apparaît comme lecture de la nature, ce qui revient d’une part à affirmer l’indépendance de la légalité naturelle et simultanément sa « transcendantalisation » par rapport à toutes considérations idéologiques ou de race, et d’autre part, à occulter le sujet créateur/producteur de la science par l’hypostase de l’objet de cette science : la nature même des choses, la nature même du réel.24 Cette occultation du sujet créateur/producteur de la science permet de le présenter comme sujet pur25, un peu comme le sujet transcendantal de l’objectivité kantienne. Ce sujet pur de l’objectivité scientifique, sujet transcendantal de la connaissance, est d’abord conçu comme chose en soi et noumène, tout autant que comme
« Responsabilité sociale III. Le mythe de la neutralité de la science ». Impact. Science et société. Vol. XXXI. 1971, n° 2. pp. 159 - 160. 22 Il faut d’ailleurs dire que cette dédialectisation est la traduction d’une vision idéaliste des choses. 23 Dissociation/coupure qui sert de fondement idéologique à la traditionnelle opposition science pure/science appliquée. 24 Nous verrons plus bas les implications de cette affirmation, dans le cadre de la mise en lumière des nouvelles conceptions, y impliquées, d’une part du sujet de la science, et d’autre part de la nature. 25 Parler de sujet pur revient à occulter la dimension historique. Or, le sujet est liberté, raison et histoire : il est sujet réel et non pas seulement sujet possible.
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Introduction générale phénomène, comme l’être qui « pose matériellement et formellement les représentations qui le constituent comme sujet conscient »26, et aussi comme auteur des déterminations qui le définissent. Ce sujet, par autoconstruction, est condition de l’objectivité. D’où son statut ontologique privilégié. Ce statut ontologique privilégié, condition de l’objectivité, renvoie à une conception double et nouvelle du sujet et de la nature, conception qui apparaît chez Bacon, Newton ou Kant. Tout particulièrement chez Kant27, cette nature/physis est légalité, relationalité, apriorité, phénoménalité ; et cette conception de la nature dégage le principe de causalité qui y figure en tant que manifestation de la totalité, ainsi que le principe, corrélatif, de rationalité.28 Cette nouvelle conception de la nature et de l’objectivité, où se lisent l’indépendance/autonomie du sujet scientifique face à la nature et l’indépendance/autonomie de la nature face au sujet, implique une saisie référentielle de la nature par le sujet compte tenu de sa constitution transcendantale. Ce n’est donc pas une saisie de la nature en soi ; c’est une saisie relationnelle déterminée par l’évolution et la pratique même de la science, l’objet scientifique et l’objectivité de sa saisie relevant désormais d’un processus créatif du sujet. Cette systématisation de la thèse de la neutralité de la science et de la technique, par Hilary Rose et Steven Rose, renvoie de plus à l’idée de science comme forme pure, neutre, sa neutralité lui venant de l’indétermination a priori de son usage et de l’ambivalence potentielle de son utilisation. D’où la double déresponsabilisation, en amont et en aval, du sujet scientifique/créateur de science, dans le procès même de production de celle-ci.

Bernard Rousset : La doctrine kantienne de l’objectivité. L’autonomie comme devoir et devenir. Paris. Librairie philosophique. VRIN. 1967. p. 365. 27 Nous ne pouvons pas, dans le cadre de cette introduction, nous attarder sur l’évolution du concept même de nature, telle qu’on peut la repérer d’Aristote à Képler, Galilée, Newton, Leibniz et Kant. Signalons aussi par ailleurs que la conception morinienne de la nature apparaît dans le tome I de La méthode. La nature de la nature. Le paradigme ici est celui de la complexité. 28 Lire à ce propos : Gottfried Martin : Science moderne et ontologie traditionnelle chez Kant. Paris. PUF. 1963.

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Introduction générale Dans ces conditions, la société peut faire de la science tout usage possible, et la détermination de cet usage relève du politique et de ses projets qui sont, eux, sociaux et non scientifiques en tant que tels : « La science, tant qu’elle se limite à l’étude descriptive des lois de la nature, est dépourvue de tout caractère moral ou éthique, et cela est vrai aussi bien de la physique que de la biologie »29, affirme E. B. Chain, lauréat du prix Nobel, dans un article30 paru dans la revue New Scientist, d’octobre 1970. Une telle prise de position procède ainsi par occultation (idéologique) du caractère idéologique de la logique de la science31, la priorité étant donnée au problème qui est en fait connexe, de l’emploi de la science, emploi qui peut ou non être orienté vers le bien-être et la libération de l’homme. Cette occultation du problème de la logique interne de la science, non seulement opère un déplacement32, mais encore procède à une affirmation du caractère positif a priori de la science : « La science, note E.B. Chain, nous procure les moyens de satisfaire nos besoins matériels. Elle nous donne aussi les idées qui nous permettront de comprendre, de coordonner et de satisfaire nos besoins dans le domaine social. Mais au-delà de tout cela, la science a quelque chose d’important à offrir : un espoir raisonnable dans les possibilités inexplorées de l’avenir, une inspiration qui est en train de devenir lentement, mais sûrement, la force motrice dominante de la pensée et de l’action modernes. »33 Parler du caractère positif a priori de la science signifie que la science, dans une structure sociale différente, appropriée34, aurait inévitablement pour finalité essentielle d’améliorer la condition de
D’où l’opposition, plus idéologique que réelle d’ailleurs, entre la création de la science et l’usage de la science. 30 Cité par S. et H. Rose in Responsabilité sociale. III. Le mythe de la neutralité de la science. p. 160. 31 Tel est l’essentiel de notre position à ce sujet. 32 « La question de savoir si la logique interne de la science elle-même est déterminée par l’idéologie se réduisit à une discussion sur l’emploi de la science pour le bien-être de l’homme », notent ici S. et H. Rose dans leur article. p. 163, lorsqu’ils examinent la pratique scientifique en Grande-Bretagne. 33 H. Rose et Steven Rose. Op. cit. p. 163. Cette positivité est essentiellement idéologique en tant qu’hypostase de l’efficacité théorique et pratique. Et, en tant qu’idéologie, elle fonctionne de manière totale, voire totalitaire. 34 Il nous faut relever ici le caractère idéologique du concept de structure sociale appropriée. Appropriée pour qui ? Et en fonction de quel rapport de forces réel ?…
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Introduction générale l’homme, non seulement sa condition de sujet empirique et pratique, c’est-à-dire de sujet social et politique, mais encore sa condition de sujet théorique/connaissant.35 Ainsi, la thèse de la neutralité de la science peut se systématiser autour des quatre axes suivants : 1 - Il y a une autonomie du domaine de la science par rapport à ceux de l’éthique et du politique.36 2 - La science est lecture de la nature, ce qui, d’une part, occulte le sujet créateur/producteur de la science37, ainsi que son rôle dans le procès de céation/production de cette science, et d’autre part, hypotasie une nature ontologisée, caractérisée par la phénoménalité, la causalité et la relationalité. 3 - La science, lecture de la nature, est une forme pure neutre, indéterminée quant à son usage. Toutefois, dans une société « appropriée », la science devrait a priori être mise au service du bonheur de l’homme. 4 - Les sujets créateurs de science ne peuvent être tenus pour responsables des usages qu’une société peut faire des résultats de celle-ci, à un moment donné de l’histoire, pareille responsabilité devant relever du politique, responsable des choix de société. I.2 - L’origine de la thèse Cette thèse de la neutralité de la science, largement dominante dans les sociétés industrialisées, constitue en fait un des mythes scientifiques dominants ; elle pose au moins trois types de problèmes : le problème de sa genèse, d’abord ; celui de sa fonction
C’est dans cette perspective que Warren Wearer peut affirmer : « La véritable valeur de la science ne réside pas dans ses réalisations pratiques, qu’elles soient nobles ou modestes, mais bien plutôt dans le fait que l’esprit scientifique, cherchant à débrouiller l’enchevêtrement confus que présente la nature, accomplit un acte de création artistique lorsqu’il discerne, expose et éclaire – au milieu de toute cette complexité apparente – des liens de simplicité jusqu’alors insoupçonnés ». Impact. Science et société. Vol. XVI, 1966, N° 1. Unesco. p. 45. 36 C’est le rejet de toute affirmation de la politisation de la science. Pareille affirmation paraît dès lors essentiellement idéologique. 37 Sujet qu’il faut d’ores et déjà poser, non comme sujet transcendantal, mais comme sujet politique. Ce qui laisse voir que sa déresponsabilisation est pour le moins sujette à caution.
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Introduction générale théorique et politique, ensuite ; et celui enfin, de sa critique. Problèmes de première importance, dont nous examinerons le premier à ce niveau de notre démarche, et qui sont consécutifs à celui, tout aussi fondamental, de savoir si précisément l’avenir de la science et la survie de l’humanité ne dépendent pas, du moins en partie, de l’aptitude des penseurs, politiciens, philosophes..., à examiner, à repenser et à critiquer les mythes scientifiques dominants, afin de les transcender. En revenant au premier problème, l’origine de ce mythe de la neutralité38 de la science est à situer à la Renaissance européenne, et ce mythe sera largement amplifié dans la période qui suit.39 A - Francis Bacon Entendement et science expérimentale : c’est ainsi que l’on peut systématiser l’idéal baconien. Constatant autour de lui l’état des sciences et du monde intellectuel, un état de fixité et de stagnation, Bacon va chercher comment la science peut redevenir susceptible de progrès et de vie croissante. Il reproche notamment aux sciences : « Leur réduction prématurée et hâtive en arts et méthodes »40, et sa critique des multiples spécialistes scientifiques (dans leur pratique de la science) se mue, dans un premier temps, en méfiance contre l’instrument même dont fait usage le scientifique, à savoir l’intellectus ou entendement qui, « laissé à lui-même […] ne peut produire que distinction sur distinction, comme on le voit dans les disputes des « intellectualistes », où la ténuité de la matière ne permet plus qu’un stérile exercice de l’esprit ».41 Ceci justifie dans un second temps son parti-pris pour l’expérience, grâce à laquelle on s’adresse à la nature même pour la connaître, parce que la subtilité de la nature dépasse, et de loin, la subtilité de l’esprit. Parti-pris pour l’expérience et science expérimentale sont donc ici, synonymes.

Ou mieux, de la positivité tendancielle. Nous donnons au terme de mythe une acception large, en tant qu’idéologie dominante, acceptée et reproduite par la majeure partie de la société. 39 Nous dégagerons rapidement la présence de ce mythe chez quelques auteurs : Bacon, Descartes, Comte, Saint-Simon. 40 Emile Bréhier. Histoire de la philosophie. Tome II, Fascicule 1 : Paris. PUF. 1968. p. 21. 41 Ibidem. p. 22.

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Introduction générale Francis Bacon cherche par ailleurs dans la science concrétude et progressivité ; mais qui dit concrétude dit opérativité, car une science “opérative” donne à l’homme l’espoir de commander à la nature, à la condition cependant de lui obéir, en connaissant ses lois.42 C’est donc de Francis Bacon que date cette liaison formelle, “ontologique”, entre connaissance de la nature et puissance sur la nature, la science devenant a priori opératoire. C’est ce tournant révolutionnaire dans la conception de la nature même de la science que met en lumière Emile Bréhier : « Le Novum Organum a donc, note-t-il, même dessein extérieur que l’ancien : la connaissance des formes ou essences, en partant des faits, au moyen de l’induction. Mais il se vante de réussir, là où Aristote a échoué ; plus, il fait de la connaissance des formes non pas la satisfaction d’un besoin spéculatif, mais le prélude d’une opération pratique ».43 Bacon nourrit donc une ambition nouvelle : « créer les conditions qui permettent de dépasser le stade de la pensée formelle et spéculative pour brancher l’esprit humain directement sur cet énorme magasin de faits qu’est la nature ».44 La pensée baconienne recèle ainsi une vision neuve de la pratique scientifique, une vision fondant le mythe d’une science neutre, mais tendanciellement positive, et elle se constitue en ancêtre du positivisme. Cette pratique scientifique, articulée à la technique, doit être conçue comme une œuvre collective, une œuvre progressive de l’humanité entière. C’est bien une nouvelle éthique scientifique que Francis Bacon instaure45. Et pour J. F. Revel, « Les trois principaux courants de la Renaissance, l’humanisme critique, l’empirisme naturaliste, la magie démystifiée et transformée en technique
Natura non vincitur, nisi parendo. Emile Bréhier montre d’ailleurs que l’Instauratio magna de Bacon, loin d’être dans la ligne des mathématiques et de la physique mathématique, consiste à organiser rationnellement l’ensemble confus d’assertions sur la nature et de procédés opératoires. 43 Emile Bréhier. Op. cit. p. 30. On voit donc que Bacon introduit un certain mécanisme : la forme dont il est question est élément observable dans les expériences : il y a preuve expérimentale et prérogative des faits. 44 Jean François Revel. Histoire de la philosophie, de Thalès à Kant. Paris. NIL Editions. p. 353. 45 Pour Bacon, « La technique est l’homme ajouté à la nature (ars est homo additus naturae). Ce qui, pour J. F. Revel, implique que : « La nature sans la technique humaine ne serait pas la nature ». Op. cit. p. 357.
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Introduction générale d’intervention se rejoignent pour former la philosophie technologique de Bacon ».46 B - Descartes La méthode de Descartes est par-dessus tout, la connaissance que l’intelligence prend de sa propre nature et des conditions de son exercice47. Sans nous attarder sur toute la métaphysique cartésienne, sur sa théorie des vérités éternelles, sur le doute et sur le cogito, rappelons avec Jean-Marc Gabaude48, que le dessein cartésien, au-delà de sa cohérence et de sa complexité, vise une “efficacité praticoéthique au service de l’humanité”. « C’est pour tout homme, remarque Jean-Marc Gabaude, que Descartes souhaite une vie pleinement valable et rationnelle. Et c’est en raison de ce projet de libération et de rationalité que l’auteur du Discours de la méthode et des Essais de cette méthode s’adresse à la médiation de la science et de la technique. Que celles-ci se mettent au service de la sagesse qui validera leur utilisation, cependant que la métaphysique les fondera en vérité absolue. »49 D’où l’on voit se dégager la conception de la neutralité a priori de la science et de la technique, ainsi que leur inscription “anthropologiste” dans le cadre d’un parti-pris pour la libération de l’homme. Bien plus, si la pratique technique apparaît comme critère et but de la théorie50, « cette pratique a elle-même pour but une pratique plus haute, la pratique éthique ».51 D’où, cette cohérence du projet cartésien : « La métaphysique, note Jean-Marc Gabaude, fournit des éléments au mécanisme de la science et à la sagesse, la science et la technique facilitent l’instauration de la sagesse, la sagesse règle l’usage des sciences et des techniques ».
Op. cit. p. 357. Peut-être faut-il seulement rappeler que l’objectif de Descartes, dans les Regulae notamment, est de saisir l’intelligence à l’état pur, cette intelligence qui « seule peut percevoir la vérité » (Regulae, XII) et dont la connaissance seule doit d’abord occuper le sage. 48 Liberté et raison. La liberté cartésienne et sa réfraction chez Spinoza et chez Leibniz. Tome I. Philosophie réflexive de la volonté. Publications de l’Université de Toulouse-le Mirail. Série A. Tome 13. 1970 p. 432. 49 Op. cit. pp. 41-42. 50 D’où l’articulation a priori science-technique comme chez Bacon. Le parti-pris anthropologiste de la positivité de la science, de la technoscience, se renforce déjà ici chez Descartes. 51 J. M. Gabaude. Ibid. p. 43.
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