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Du rationnel à l'inconscient

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Description

La conscience n'a cessé d'être au cœur des préoccupations de Monsieur Teste. Et qui dit conscience, dit aussi son contraire. Les Cahiers de Valéry sont une suite de scènes multiformes de leur conflit incessant. Valéry fut un lecteur attentif de Descartes et suivit les inflexions de toutes sortes à la fin du XIXe et dans la première moitié du XXe siècle : philosophie, neurobiologie, linguistique, etc., dans les jaillissements créatifs de ce que l'on peut appeler une "belle époque intellective". Nous exposons ici sa réflexion.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 80
EAN13 9782296715875
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

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DU RATIONNEL À L'INCONSCIENT

DANS LES "CAHIERS" DE PAUL VALÉRY






























Épistémologie et Philosophie des Sciences Collection
dirigée par Angèle Kremer Marietti

La collectionÉpistémologie et Philosophie des Sciences réunitdes ouvrages se
donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le
travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs
dans le cadre desconnaissances qui sont les leurs, et tels que "force", "vitesse",
"accélération", "particule", "onde", "société", "domination", "pouvoir", "inégalité",
"liberté", "formes symboliques" etc…
Elleincorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une réflexion capable de
répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur
contexte conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et
pratiquement larecherche scientifiqueconsidérée.
1)Quelles sont lesprocédures, les conditions théoriques et pratiques des théories
invoquées, débouchant sur des résultats ?
2)Quel est, pour le système considéré, lestatut cognitifprincipes, lois et des
théories, assurant la validité des concepts ?

Joseph-François KREMER,Les formes symboliques de la musique, 2006.
Hamdi MLIKA,Quine et l’antiplatonisme, 2007.
Jean-Pierre COUTARD,Le vivant chez Leibniz, 2007.
Angèle KREMER-MARIETTI,La morale en tant que science morale, 2007.
Angèle KREMER-MARIETTI,Philosophie des sciences de la nature,2007.
Angèle KREMER-MARIETTI,Le concept de science positive,2007.
Angèle KREMER-MARIETTI,Auguste Comte et la science politique,2007.
Angèle KREMER-MARIETTI,Le Kaléidoscope épistémologique d’Auguste Comte.
Sentiments Images Signes,2007.
Edmundo MORIM DE CARVALHO,Variations sur le paradoxe, Volume I, 2007.
Constantin SALAVASTRU,Logique, Argumentation, Interprétation, 2007.
Laurent CHERLONNEIX,L’équivocité vive, 2008.
Saïd CHEBILI,Histoire des critiques philosophiques de la psychologie, 2008.
Sébastien JANICKI,La mécanique du remède, 2008.
Abdelkader BACHTA, Jean DHOMBRES, Angèle KREMER-MARIETTI,Trois
Études sur la loi constructale d’Adrian Bejan, 2008.
Stéphanie COUDERC-MORANDEAU,Philosophie républicaine et colonialisme.
Origines, contradictions et échecs sous la IIIe République, 2008.
Jean VION-DURY et François CLARAC,La construction des concepts
scientifiques:entre l’artéfact, l’image et l’imaginaire, 2008.
Lucien-Samir OULAHBIB,Nature et politique, 2008.
Emmanuel GORGE,La Musique et l’altérité. Miroirs d’un style, 2008.
Lucien-Samir OULAHBIB,Actualité de Pierre Janet.En quoi est-il plus important
que Freud pour les sciences morales et politiques, 2009.
Sylvain DAVID (dir.), Janusz PRZYCHODZEN (dir.), François-Emmanuël
BOUCHER (dir.),Que peut la métaphore ? Histoire, savoir et politique, 2009.
Edmundo MORIM DE CARVALHO,Variations sur le paradoxe, Volumes 1 et 2,
2009.
Angèle KREMER-MARIETTI (dir.),la SociétéAuguste Comte, la Science,, 2009.
Souad HARRAR,Les fondements de la philosophie de John Stuart Mill, Volumes 1

Edmundo MORIM DE CARVALHO







DU RATIONNEL À L'INCONSCIENT

DANS LES "CAHIERS" DE PAUL VALÉRY






VARIATIONS SUR LE PARADOXE - IV
Deuxièmevolume



















Du même auteur

Aux Editions LHarmattan


Poésie et science chez Bachelard. Liens et ruptures épistémologiques,
2010.

Paradoxes des menteurs : logique, littérature, théories du paradoxe
(Variations sur le paradoxe 3, volume 1),2010.

Paradoxes des menteurs : philosophie, psychologie, politique, société
(Variations sur le paradoxe 3, volume 2), 2010.

Le paradoxe sur le comédien ou la comédie de l’imitation.
Diderot, Jouvet, Brecht, Lacoue-Labarthe, Valéry,
(Variations sur le paradoxe 2, volume 1),2009.

La comédie de l’intellect dans les « Cahiers » de Valéry ou l’imitation de
la comédie, (Variations sur le paradoxe 2, volume 2),2009.

Variations sur le paradoxe - I. Paradoxes dans l’école de Palo Alto et
les Cahiers de Valéry,2007.

Le statut du paradoxe chez Paul Valéry,
2005.









© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-13830-8
EAN: 9782296198308



VARIATIONS SUR LE PARADOXE – IV

DEUXIÈME VOLUME





INTRODUCTION

Duconscient à l'inconscient, après avoir fait un parcours contraire
dans le premier volume. Nous divisons notre présent texte en trois parties —
dans la première, nous suivons certaines déclinaisons de la raison chez
Valéry, autour de l'axe "rationnel / irrationnel", quand elle fait face à
l'incohérence naturelle, psychique, sensible ou signifiante ; dans la deuxième,
nous prenons le cerveau comme une figure conceptuelle prise entre le tout et
la partie, et les ramifications de cette logique du "tout-partie" dans le corps,
la pensée, le moi et l'esprit ; dans la troisième, nous passerons du conscient à
l'inconscient et achèverons notre parcours de cette quatrième "variation sur
le paradoxe", en revenant en quelque sorte à son point de départ. Nous
espérons que cette boucle ne sera pas tout à fait négative. En fait,
l'inconscient dont il est question dans l'ouverture de la variation (premier volume) et
celui qui sera traité à sa fin (deuxième volume) ne sont pas sur la même
longueur d'ondes — le premier est de type freudien, psychique, pulsionnel ;
le deuxième est de type physiologique, cérébral.

On pourrait dire que Valéry aime penser et hait la pensée, comme
quand il nous dit qu'il aime quelqu'un et hait l'amour (Paul Valéry,Cahiers,
éd. du CNRS, 1957/61, fac-similés en 29 vols. : 23, 694 — abrégé en C.,
suivi des numéros de volume et de page). Il aime l'acte plutôt que sa
stratification, sa structure, ou son résidu conceptuel. Écrire, aimer, penser,
davantage que l'œuvre, l'amour, la pensée — les premiers sont porteurs
d'inachèvement et d'infini, les seconds s'installent dans une finitude que l'on a voulu
fuir. Mais une chose est sûre. La conscience doit se porter sur les opérations
de langage qui la guident, lui donnent une certaine couleur ; il faut «prendre
conscience du langage» (ibid., 305), bien qu'il ne faille pas la limiter à cette
seule détermination. De la même manière que l'action, au lieu d'être opposée
au langage, le pénètre profondément. La conscience est acte et langage (et
aussi acte de langage), repos et mouvement (ou stable et instable), égalité et

6 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT
inégalité, identité et différence, sensible et intellective, achevée et inachevée,
indépendante et dépendante, fermée et ouverte, émettrice et réceptrice —
elle n'est donc pas chose simple par la pluralité d'axes qu'elle régit ou qui la
constituent. La conscience estactede penser, de dire et d'être, de s'assumer
comme une entité active pouvant réfléchir sur son activité et son statut —
aux multiples inflexions : définir, classer, retarder, différencier, refuser,
sentir, imaginer, changer, réaliser, aimer, souffrir, etc., en étant attentive aux
corps externes et au corps propre dont elle est indissociable.

Lapensée se trouve décalée vers le non-pensé, l'inconscient, le
fonctionnement caché. Le "système" a une base friable, susceptible
d'innombrables variations. Mais la pensée doit s'arrêter à ce qu'elle pense pour mieux
se connaître et bien agir ; elle est un arrêt, une conservation, permise par un
certain étouffement des excitations externes. La « self consciouness » (C. 28,
49) ruine ainsi certains produits de la conscience ordinaire — en revenant à
soi, elle saborde métaphysiques, poétiques, histoires, politiques. La pensée
pose des échelles, change d'axes et de dimensions, oriente les changements
vers une certaine topologie. Mais la conscience est quelque chose d'obscur.
La pensée est un « bouillon de sorcière » (« Cela mijote, cela fermente, cela
écume et chante », et la « "conscience de soi" » est comparée à la « réaction
du choc du mélange contre la paroi du pot» (ibid., 226)). Le mélange est
contenu par un tout qui essaie de le purifier, de le rendre homogène, en
éliminant les accidents, les bruits de fond. La pensée et la conscience
baignent dans un milieu d'incidents, de hasards, qui suscitent des attentes par
contraste. La conscience adhère à un pouvoir, sollicite son imaginaire dans
ce but, en essayant de corriger certaines de ses tendances naturelles, son
inertie propre. Elle vit parfois ses objets de pensée (C. 19, 119) comme s'ils
n'étaient pas tels (= choses). Elle est aussi matrice de dédoublements (voit /
être vu ; parler / entendre, produire / recevoir, etc.). La conscience est
"sélective" — différenciant son environnement et ses intérêts, diminuant le
nombre de facteurs indépendants. La conscience est différenciation — elle
vise un «maximum de distinction» (C. 12, 196), et peut se diviser, substituer
l'hétérogène à l'homogène (C. 7, 328), la pluralité à l'unité, comme elle
reconstitue aussi l'hétérogénéité en se portant plus loin dans l'appréhension
des systèmes complexes, en s'intéressant aux «différences plus faibles»
(Cespace ou un réseau à plusieurs dimen-. 3,341). Elle évolue dans un «
sions » (ibid., 891) s'ouvrant vers l'infinité des possibles. La conscience peut
être périphérique ou dispersée, centrale ou focalisée ; elle est simple et
complexe, pleine et lacunaire, simplement réfléchie ou réfléchie, unie et
double (ou multiple), spontanée et calculatrice ou comédienne (vouloir être
autre qu'elle ne l'est), flottante et volontaire (attention, continuité). Si elle est

INTRODUCTION7
une ou en bloc, elle comporte aussi divers degrés. Il ne faut pas essayer de
l'apprivoiser par une logique du tout ou du rien, de l'imposer une réponse par
"oui" ou "non" à la suite d'une demande exclusive et catégorique.

La conscience est souvent définie par un «va-et-vient »dont le
modèle est celui du réflexe (oscillation entre le stimulus et la réponse
organiques) (C. 13, 182 ; et : 28, 106) — oscillation que l'on trouve ensuite
dans d'autres divisions : psychique, physique ; voir, visible ; actuel, possible.
La conscience n'est pas incompatible avec l'automatisme (ou le mécanisme) :
elle y recourt pour se décharger, être disponible pour d'autres tâches en
économisant ses temps d'intervention et d'analyse. Cependant, des conflits
internes peuvent surgir entre la tendance à l'économie et la tendance
contraire. Elle est ainsi automatisme et non-automatisme (C. 7, 737).
C'est-àdire que son contenu est «réflexes »(C. 2,869), et qu'elle apparaît comme
un «invariant de certains réflexes» (ibid.), tout en échappant au "réflexe"
(qui est, pour Valéry, le symbole du travail organique interne!). « La
conscience permet de dépasser — d'exagérer les réponses — ou peut faire plus
que de revenir à l'état initial » (ibid., 478). La conscience demande un certain
travail et elle est talonnée par l'inconscient dans les opérations que l'on
considère comme spontanées. «L'inconscience—peutêtre considérée
comme transformation spontanée par rapport à laconscience quipeut l'être
comme transformation coûteuse, artificielle» (C. 7, 844). «Attitude
paradoxale. /Faire attention auxproduits d'inattention [...]» (C. 21, 802). En
étant spontanée, la conscience s'ouvre vers l'inconscient, tandis que l'esprit,
chez Valéry, est incapable d'être tel. «L'esprit montre du spontané— c'est
clair — il y a apparence de spontané — mais il ne peut guère créer du
spontané directement. C'est presque contradictoire» (C. 2, 249).
Remarquons que la spontanéité offre une forme contradictoire quand on essaie de
l'analyser — la «spontanéité est impossible à admettre et à rejeter» (ibid.,
840). «Il nous est impossible d'imaginer la spontanéité [...]» (ibid., 63).
« L'espritne peut concevoir la spontanéité que par artificeen l'imitant»
(ibid., 205). Le spontané est une activité qui déborde largement la
conscience, et si elle se met à calculer comment l'atteindre, elle est en voie de le
perdre. Le spontané, dissocié en partie du conscient, ne s'oppose au
mécanique profond. Une «erreur grossière» est de croire que le
«mécanique et le spontané s'excluent » (ibid., 468). Il y a une promotion de
l'artifice qui voit son écart par rapport au naturel se réduire. L'intelligence dite
naturelle est déjà en son sein artificielle. « L'artifice estnaturelchez tous les
hommes en qui la conscience est très développée » (C. 7, 52). On lui accorde
une unité trop rigide, en considérant qu'elle ne cesse d'être dans les phases de
veille. Or cela suppose qu'elle n'évolue que sur un seul plan. On oublie sa

8 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT
dimension feuilletée. La conscience est "ondulatoire", comportant des
oscillations, des pertes.

Quelques-unesdes caractéristiques d'opérations qui se produisent au
sein de la conscience et dans son environnement organique et symbolique.
1)La négativité paradoxale. Toutes les instances peuvent être porteuses
d'une négativité qui les rend problématiques, contradictoires, comme la
pensée. «La pensée est un mouvement sans mobile, un acte sans agent, une
parole sans voix, une réponse sans demande ou une demande sans réponse »
(C. 12, 216). Et «ce qui n'est pasagit» (ibid., 672). Ainsi la conscience
peut-elle passer par des phases de coexistence avec la non-conscience. Les
plus belles des pensées ne sont peut-être pas des pensées... Toute instance
appelle une instance opposée, toute affirmation une négation, tout contraire
son vis-à-vis. La conscience appelle l'inconscient dans certaines de ses
opérations — «Inconscient auquel on s'abandonne mais consciemment » (C. 3,
428) — comme dans le cas de la simulation ou de la comédie. La négativité
paradoxale est permise par le paradoxe inhérent au langage et au discours —
dans l'art de manier des signes étrangers aux choses extérieures qu'ils
représentent par un "lien" arbitraire ou problématique, toujours près de se rompre
(ibid., 793). Cela implique un paradoxe du signe. «Signe—Je ne suis pas
ce que je suis, dit le Signe » (C. 19, 440). Ou en d'autres termes, l'« idée d'un
cheval n'est pas un cheval » (C. 21, 129). Le langage suscite une présence à
partir d'une absence, d'une manière générale.

2)La contradiction potentielle. Chaque pensée est une expérience,
d'où la possibilité de défaire ce qu'elle a fait. La conscience est une et
plurielle, ces deux plans étant inéliminables. Elle est un point de stabilité dans
les variations psychiques et est elle-même un facteur de variation par son
pouvoir de simulation, de métamorphose. « Les contradictions peuvent
passer inaperçues. L'homme peut sans même les soupçonner, les porter en soi, et
en croire les termes compatibles ou indépendants. Il peut même en différer la
manifestation. Mais elles sont — et l'on dirait qu'elles travaillent
d'ellesmêmes »(C. 7, 166). Tout plan manifeste peut receler des plans
antagonistes.

3)La partie pour le tout. La première pose son équivalence au tout
en s'aidant du langage, c'est-à-dire d'un système de
conventionsirrationnelles. Elle le détourne à son profit. Nous verrons que le cerveau utilise
souvent un tel type de stratagème. La convention passe d'irrationnelle à
rationnelle au sein d'une pratique réfléchie et tend à devenir une «seconde
nature » (C. 12, 687). La pensée fait un certain usage de ses symboles, de ses

INTRODUCTION9
conventions. En tant que partie pour le tout, la conscience s'offre comme
l'équivalent du cerveau, ou du sujet, et le représentant officiel du corps —
elle tend à effacer ses moments de dérive et d'incomplétude, à se poser
comme souveraine dans une stratégie de type présidentialiste. La conscience est
l'opposition d'un tout à une partie, soit par son identification au tout, soit à la
partie : le tout devenant partie, ou la partie tout (C. 7, 474).

4)Le fonctionnement, l'action et la potentialité. La pluralité est
inhérente à la conscience dans son amour des possibles. Ces derniers sont
une marque d'incomplétude et d'insuffisance du sujet conscient qui entrevoit
les limites de ses champs opératoires. La pensée abuse du possible et elle
l'utilise comme un stratagème inducteur de pluralité. «Imminence éternelle
de toute ma pensée » (C. 3, 680). La potentialité va de pair avec l'activité de
simulation. «Tout acte est une diminution du possible particulier [...]»
(C54). La pensée consciente est souvent aux antipodes de l'acte ; elle. 21,
multiplie les esquisses d'actes sans être entravée par la réalisation qui freine
leur expansion. La pensée est une généralisation des possibles, l'action leur
restriction. « L'esprit n'est que travail » (C. 1, 131), toujours en mouvement.
L'activité est discontinue, mais les propriétés des divers systèmes y
introduisent la continuité (C. 3, 432). La conscience fait partie du fonctionnement
corporel global — elle est une partie qui s'offre pour la totalité du dispositif,
comme on l'a déjà signalé. Dans le fonctionnement corporel, on trouve les
opérations d'attention, de mémoire, de surprise, de symbolicité, de
représentation, de nutrition, de sommeil, de veille, de rêve, de sexualité, etc.
L'inconscient a lui aussi sa part dans le fonctionnement. «L'inconscient est
le jeu partiel des cycles fonctionnels » (C. 2, 306). Le fonctionnement
physiologique est largement dominé chez Valéry par la notion de réflexe, en
rapport avec le système nerveux central. Sa part est, bien entendu, abusive et
implique une réduction de la complexité de l'activité cérébrale. Mais, cette
réduction à peine posée, Valéry s'en affranchit déjà étant donné la dimension
contradictoire ou paradoxale de sa pensée.

5)Le langage ou le symbolique et la temporalité. Nous avons vu
cidessus qu'un paradoxe était à la base de la pratique des signes. On peut
prendre le langage sous un angle rationnel et irrationnel — soit on ne
dépasse pas l'arbitraire initial, soit on l'élimine par la construction de
correspondances rigoureuses avec les points de référence. Cette vision du langage
s'oppose à la naturalité du langage et en exprime le caractère composé et
artificiel, lequel devient une "seconde nature", signe d'une conscience « très
développée »(C. 7, 52). L'irrationnel est, pour Valéry, le conventionnel,
l'arbitraire, le désordre extérieur, le réflexe (C. 28, 891) — tout ce qui n'est

10 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT
pas susceptible d'une opération continue de déduction et comporte des trous,
des absences, des excès. L'irrationnel est une liaison fortuite, sans aucune
raison d'être qui le justifie devant les arcanes de la pensée — il fait cause
commune avec le hasard.Symboliquede pair avec
vairrationalité,succession, et une certaine passivité devant les produits disparates de la
temporalité — une relation de typeséquentieldonc appelée « estirrationnelle ou
symbolique » (C. 1, 163 ou 165), et l'exemple majeur en est le « mot ». Elle
peut être essentiellement réversible, après son moment d'éclosion, n'étant pas
contrainte par aucune règle. La parole se soustrait aux « temps immédiats de
réponse »(C. 25, 738), et va d'un état à un autre, et vice-versa. La relation,
en dominant sa propre succession, s'affranchit d'une dispersion
chronologique. Larelation rationnelle estconsidérée comme une suite ordonnée
d'états, de moments ou de phrases, dans laquelle on ne peut pas changer
l'ordre des éléments de l'opération comme on le souhaiterait (si "b" vient
après "a", il ne peut pas le devancer, car il y a une raison pour cela). Mais il
y a des relations rationnelles réversibles dans le cadre des systèmes
rationnels (et non pas des "groupes" ramassant souvent n'importe quoi).
L'irrationnel ne peut pas être tout à fait éliminé — « La pensée ne serait jamais
selfincohérente si elle ne contenait que des relations rationnelles» (C. 1, 434).
Le langage est ce qui permet à la pensée de se structurer, ce qui la fait
devenir l'appréhension de l'autre, mais il est aussi un empêchement —
« L'ennemi, ô philosophe, c'est le langage » (ibid., 830).

Audépart, l'irrationnel est plus fort que le rationnel au point de vue
quantitatif et qualitatif. Progressivement, au point de vue de la qualité, le
rationnel dame le pion à l'irrationnel en produisant des développements qui
auront un statut de règles ou de lois naturelles. Le rationnel est
incessamment redéfini, de manière que certains pans de la rationalité hier recensés
peuvent basculer dans une certaine irrationalité, grâce aux changements qui
s'opèrent dans les domaines du savoir (l'exemple type pour Valéry est celui
de la physique moderne et de leur impact de ses théories sur la notion de
"réel", par exemple). Tout n'est pas rationnel et tout n'est pas irrationnel. Il
faut chercher la bonne combinaison du rapport. La notion de "rationnel",
liant plusieurs époques, peut survivre à elle-même comme un vestige d'un
passé révolu, qui s'est figé dans un ensemble de procédures et de principes,
comme le «langage »et la «logique »(C. 28, 923). Le rationnel renvoie à
l'opération en tant qu'elle est justifiée, nécessaire, systématique. «La
conscience croît avec la faculté d'expression» (C. 25, 728), et quand elle se
développe, elle s'oppose à son contenu (ibid., 794). Lecogito chezValéry
perd sa pureté initiale et sa fulgurance métaphysique — il s'inscrit dans le
temps, a une histoire, ce qu'il n'oublie pas au moment d'affirmer ses
prin

INTRODUCTION11
cipes, et possède donc des « précédences ». La conscience exige dutemps, se
lie à son passage. Il y a une histoire de la conscience individuelle,
correspondant à son émergence organique ou biographique, comportant des
paliers, et une histoire de la conscience comme entité conceptuelle manifeste
ou latente. La conscience et la pensée butent encore sur le langage
historique, avec lequel elles auront des rapports souvent tendus : ce qui implique
une forme de désorganisation dans l'organisation formelle. «Le langage
organise forcément la pensée — mais d'une certaine façon qui n'est pas la
rationnelle, — ou la rigoureuse — ou la naturelle — mais l'historique — Il
organise chaque esprit historiquement, imitativement » (C. 2, 324). Mais si
le langage est un facteur d'irrationalité, la pensée doit se faire contre le
langage, contre le "hasard" et l’"histoire" qui est sous-jacente, et dépasser le
stade de l'imitation de l'autre. Nous allons maintenant suivre le plan indiqué
au moment de l'ouverture, en passant progressivement du conscient à
l'inconscient, par la lecture de certains enjeux du couple "rationnel /
irrationnel", dans les séparations, les exclusions et les contradictions de l'esprit, et la
manière dont le cerveau est appréhendé dans sa relation à la pensée, au moi,
au corps.
















DU RATIONNEL À L'INCONSCIENT

DANSLES "CAHIERS" DE VALÉRY





A.LE RATIONNEL ET L'IRRATIONNEL —
DÉCLINAISONSDE LA RAISON


La raison et la folie
Le paradoxe comme polémique

Lesparadoxes explorent unespace d'ambiguïtéformulant des en
cohabitations impossibles (et possibles), gratuites (et inévitables),
irrationnelles (et raisonnables). Ils ne s'arrêtent pas au seuil du langage ; celui-ci les
favorise, mais ne les fait tous naître. Ainsi la raison suit-elle la folie —
comme le brave et le lâche coexistent dans chacun—, et ne se sépare-t-elle
d'elle qu'en luttantcontre; dès lors, l'homme lutte contre lui-même dans un
effort toujours recommencé pour devenir rationnel. « L'homme seul se parle
par erreurs. Il se dit tout, avant que d'avoir choisi ce qui est le plus conforme
à la réalité particulière. La raison naît dans la folie, et tout d'abord ne s'en
distingue pas» (C. 15, 394).Au départ, tout est mêlé, la raison est une
conséquence, une manière d'organiser le chaos. De la même manière, on
pourra dire que la vérité se dégage de l'erreur avec laquelle elle cohabite. Le
paradoxe désigne une coexistence dont on va trier les éléments, écarter les
pôles conflictuels, pacifier la divergence. Le paradoxe est synonyme
d'indistinction "génétique" ou d'ambivalence opératoire dans un processus qui
évolue vers la séparation, la clarté sans mélange, l'uniformité des
appellations. Cela correspond à l'aveu que les jeux ne sont jamais faits une fois
pour toutes.

Leparadoxe est multiple d'après les usages et les champs
d'intervention. Si le langage est l'expression d'une communauté d'expression, il
amène avec lui ses propres contraintes, lourdeurs, caractères établis, que l'on
peut estimer à juste titre déphasés par rapport aux nouvelles situations et

14 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT
configurations. Le paradoxe vise unlieu non-commun, unlieu hors-lieu. Il
est le label d'une polémique déclarée ou sous-jacente. Le paradoxe
"polémique" est déjà, en tant que terme, lieu d'affrontements. Il y a paradoxe et
paradoxe, selon divers usages et théories. Leparadoxe littérairevise souvent
un calcul simpliste de renversement : on s'oppose à "x" parce que les autres
ne le font pas. Il est une manière de se singulariser dans un monde de
"doubles". Mais c'est une stratégie de la séduction, de la mode, qui s'épuise
dans une temporalité éphémère. Le paradoxe littéraire tend à s'épuiser au
moment de la réception, et n'a donc pas d'avenir, prisonnier qu'il se trouve de
l'instantané. « Quand on examinesérieusementune question, il n'y a pas de
lieu commun.Lieu communun qualificatif estlittéraire. Littéraire
c'est-àdire visant à l'effet instantané. C'est viser à la réaction du lecteur — Mais il
s'agit d'autre chose : il s'agit de modifier son (et mon)régimeNe pas —
négliger une chose importante parce qu'elle estconnue... / Paradoxe terme
polémique »(ibid., 345). Les pôles "commun/ non-commun" sont, selon
Valéry, une problématique littéraire, car ailleurs, le problème de la valeur
d'une intervention ne se mesure pas et ne se pose pas de cette façon.
L’"important" n'est pas forcément l'extravagant, le criant, puisque l'incongru
est peut-être le familier, le discret, le connu. Laconnaissance visealors le
commun, même si elle le transforme en rare, en extraordinaire, et demande
un temps d'adaptation à ses interlocuteurs. Elle travaille le paradoxe d'une
autre façon que la littérature — elle accueille le commun ou le connu, pour
le décaler, le transformer, sans le rejeter forcément comme une impasse ou
un leurre. Pour que la connaissance (chez le lecteur) devienne reconnue, il
faut ainsi qu'elle redevienne "commune", partagée, collective. Il n'y a pas là,
pour Valéry, de lieux communs à proprement parler, étant donné que la
finalité n'est pas rhétorique et individuelle — et le commun peut être une
valeur honorable. Cela dit, il est difficile de "blanchir" tout à fait la sphère
scientifique dans son activité concrète bouillonnante — il y a aussi des
"modes" scientifiques, et des ego iconoclastes, extasiés par leur performance de
destruction d'une "thèse". Le paradoxe est que tout cela soit souvent confiné
dans les limites de la littérature. Or si la littérature vise la réaction des
lecteurs, le scientifique vise celle de ses pairs et assimilés. En nous détachant
de la sphère de la réception et de la communication des ressources et des
programmes, la connaissance, dans sa production même en train de se faire,
a une consistance paradoxale dans son oscillation entre le sujet et l'objet.




LERATIONNEL ET L'IRRATIONNEL15

La raison comme mépris de la raison
Orgueil et du mépris de la pensée
La pureté de l'irrationnel

La raison livrée à sa seule puissance finit par être destructrice,
ravageuse, univoque. Elle ne peut accepter ce qui lui échappe, dans un contexte
donné, qu'en le déclassant, le méprisant, la chassant. « La culture de la raison
peut conduire à la mépriser et à devenir inaccessible à elle » (C.2, 900). Un
peu comme l'écrivain et la langue, ou le savant et l'ignorance, la raison et le
penseur, on passe, dans ces cas, soit de l'humilité au mépris-orgueil, inhérent
à un orgueil latent, soit de l'orgueil manifeste à un mépris sous-jacent.
L'écrivain abdique, dans certains cas "extrêmes" porteurs d'une absolutisation
déçue, son orgueil pour devenir écrivain, et se méprise d'emblée, l'écriture étant
alors une stratégie de mépris, d'auto-mépris ; le penseur rationnel se fonde
sur l'orgueil de la clarté de ses raisonnements, et de ses évidences
immédiates ou durables, pour légiférer universellement en soumettant toute
chose au pouvoir de ses calculs et de ses propositions. La raison finit par un
"gâchis", car si le retour sur soi échoue dans sa tentative, son travail de
correction, le mépris de l'orientation initiale est d'autant plus aveugle et
violent, plus tenace ou coriace, que la pensée prétendait en assumer tout à
fait le contraire. La raison, visant à dominer l'autre, faillit alors à sa tâche.
Elle recrée des inégalités à son propre profit, mais se voit dans l'incapacité
d'assumer ses "égalités", ses "projections" cognitives. Voir « toutes mes
propres idées sous une même lumière » (ibid., 134), comme Valéry aimerait le
faire, ce n'est pas seulement voir, mais aussi s'aveugler. Se passer de l'«
indétermination » de l'homme (ibid., 147), ou de sa « diversité » (ibid., 725), ou
de sa multiplicité (ibid., 905), sous la pression d'un crible univoquement
déterminé, c'est refouler à l'avance ces tendances, qui sont loin d'être
négatives, dans une imposition sectaire. Dans la raison impériale, s'imposant
comme un sommet de civilisation et de pensée, il ne reste qu'à formuler son
proprerefus —plus en accord avec la raison conceptuelle, reposant
seulement sur ses forces critiques, qu'avec la raison s'imposant par la "force"
d'une autorité sacralisée et institutionnelle. Remarquons que si la logique est
un «moyen grossier» au contact du langage «instrument grossier» (ibid.,
283) ou «irrationnel» (ibid., 487), la raison l'est aussi pour les mêmes
raisons: trahison du multiple et de la complexité, des différenciations et des
cadres multiples : non-superposables, non-fusionnels.

Lemépris de la raison, autant quel'orgueil de la raison, porte chez
Valéry, pour ainsi dire, la marque de Mr. Teste. Mépris de la masse, du

16 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT
langage, de la croyance, mépris de l'orgueil et orgueil du mépris. Le mépris,
à l'égard de la pensée, est une constante et se rattache à la phase de mépris
menée et subie par la raison. Dans la logique de Monsieur Teste, il faut
« conquérirpar toutes armes le mépris légitime d'autrui — acquérir la
puissance de mépriser non moins chaque phase de soi-même » (ibid., 401).
Le mépris poursuit la pensée, comme il poursuit la raison, en tant que
stratégie dominante quand elle se rapproche surtout de ses "limites". «"Je
me suis éduqué dans le mépris continuel de ma pensée [...]» (ibid., 866).
« Jeméprise systématiquement tout ce que je pense —d'abord» (ibid.,
352). «Je méprise les mauvaises pensées — comme les bonnes» (ibid.,
659). « Mépris chez moi du matériel de la pensée » (C.13, 316) Sous-jacent
au mépris, il y a l'orgueil du moi, esquivant toute comparaison et mélange.
La pensée l'amène sur les territoires où elle perd ses prérogatives en les
exerçant. « Que serais-tu sans l'orgueil ? » (C.2, 79). L'orgueil est un soutien
du moi ; il le met à l'abri d'une comparaison négative. « L'orgueil résulte de
l'impossibilité psychique de comparer son "moi" à tout autre "moi" [...]»
(ibid., 564). Le mépris est dénié — ce n'est pas un avatar du moi, d'un amour
de soi. « Mon orgueil n'est pas amour de moi. Si je m'aimais / je ne mènerais
pas, comme je fais, à coups de botte. Il est mépris de tout et donc des autres
mais pas plus que de moi» (ibid., 880). En fait, si l'orgueil se détache du
moi, il se trouve à la portée de tout le monde, et redevient méprisable. Le
mépris de soi est donc un "porteur" ou une "machine" d'orgueil — ce qui
n'est pas le cas du mépris des autres, prisonniers des sarcasmes qui les
touchent. La démocratie se caractérise précisément par l'uniformisation de
l'orgueil — c'est-à-dire par sa banalisation. « Démocratie ou de l'orgueil pour
n'importe qui» (ibid., 480). Quand l'orgueil se trouve à la portée de tout le
monde, il se change en indifférence et en mépris.

Laraison est, en principe, une puissance d'attaque, de dissipation,
d'annulation, où la pensée décline sa liberté. « La raison consiste à maintenir
entier et libre — le pouvoir d'attaquer, de dissiper ou d'annuler — et de
susciter ses pensées» (ibid., 691). Elle s'écarte du fétichisme des idées —
elle les bouleverse, ne les admet pas fixes. Néanmoins, la raison repose sur
une croyancesurnaturelle dontOn raisonneelle fera les frais tôt ou tard. «
par une puissance "surnaturelle" — et en se servant d'elle — Ainsi
superposer des triangles ou dire que ce triangle est en plusieurs lieux — identique,
unique... »(ibid., 850). Elle parie que les caractéristiques — rassemblées
autour de l'identité et de l'univocité — qu'elle découvre dans ses "objets"
conceptuels sont bien celles de la réalité. Elle projette ainsi facilement ses
universaux, catégories a priori, synthèses et analyses, dans une réalité
résistant à toute projection conceptuelle. Remarquons que chez Valéry la

LERATIONNEL ET L'IRRATIONNEL17
raison peut retarder l'esprit. « La "raison" faculté de ne pas laisser faire son
esprit — de le retarder un peu !» (ibid., 260). Elle impose sa cadence
uniforme à un esprit tenté par l’"anarchie" de ses pensées, goûtant les cimes
de l'instantanéité — à la fois, protéiforme, pressé et impatient.

Laraison confisque trop facilement la pureté, dans les systèmes où
elle occupe le sommet, car il y a unepureté de l'irrationnel. «Pureté et
honnêteté des relations irrationnelles» (ibid., 354). La clarté, dont elle se
réclame, ne peut pas être une prémisse, une origine. «Il ne faut pas
commencer par la clarté [...]» (ibid., 831). Si tel était le cas, la raison
transparente pourrait difficilement analyser ses troubles, ses obscurités. Ici,
l’"esprit" tient le rôle de la raison. «L'esprit à l'état le plus clair peut-il se
représenter de façon exacte ses états même les plus obscurs, clairement ?/ Si
oui — la théorie de l'esprit est possible» (ibid., 529). La clarté est une
conséquence, et non pas une possession originaire, et la raison un processus.
Quand elle se fige dans un ensemble invariant et monocorde de formules,
elle n'est plus tout à fait "rationnelle". Ce qui est censé être clair oscille ainsi
entre le sens et l'insignifiance — il faut à chaque coup redéfinir les masses
de clarté et les couches d'obscurité. «Tout ce qui est clair est sans
importance » (ibid., 304). « En général, tout ce qu'on voile est insignifiant » (ibid.,
312). La clarté est relative à l'intensité du regard observateur. La clarté se
change en obscurité si on lafixePlus on re-d'un certain temps. « au-delà
garde, plus les notionscommunesparaissent obscures [...] » (ibid., 767). Elle
est le fruit d'un travail présupposant aussi une économie de moyens, une
élégance de construction. «La clarté se réfère à l'économie de moyens»
(ibid., 501). La clarté est inhérente aux signes que la raison emploie dans un
but de juguler l'irrationnel. «Laclarté est[...] le fruit d'un travail d'autant
plus âpre qu'étant affaire de signes et de notations [...]» (ibid., 457).
« Clarté —Obscurité — C'est une question qui ne [se] pose guère qu'à
propos de symboles [...] » (ibid., 91). Cependant, la pensée fait alliance avec
l’"irrationnel" — le langage — dans le but d'en finir — ce qui augure mal
des chances d'une réussite. Devant son incapacité à éliminer entièrement
l'arbitraire, l'illogique, etc., la raison tend à l'effacer, et se change en culture
rassurée, en procédé certifié, en alibi comblé, et les "monstres" qu'elle
nourrit s'éveillent en profitant de son activité stationnaire, et qui finissent
éventuellement par la rendre étrangère au monde. La culture de la raison,
qu'il faudrait appeler culte, la fait tomber de sa hauteur dans un abîme
peutêtre sans retour dans certains cas (la raison déraisonne, et personne ne peut
plus lui faire remonter la pente).

18 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT

L'écart et le non-écart
de raison et de la sensibilité

Laraison est attachée, en premier lieu, au combat contre la
sensibilité. Mais, en fait, raison et sensibilité vont aussi ensemble. Le combat
est vidé de tout sens. Elles collaborent dans l'identité d'une démarche, d'un
projet ou d'une pratique, d'une manière d'être. Lasensibilitéest une inégalité
bien venue que l'intellect-égalité ne sait pas souvent négocier, et un accident
qui heurte aussi la "nécessité" intellective. La sensibilité est du côté de
l'instant discontinu alors que l'intellect tend vers la durée ou le présent
éternel —, et engendre souvent une perturbation de l'ordre cognitif ; elle
assume une division et une discontinuité fluctuante à l'égard de la continuité
acquise au prix d'un grand effort. Avant l'émergence des contraires, la
sensibilité est vide, lacune, silence, manque, attente, et subsiste entre charge
et décharge, demande et réponse, instabilité et stabilité, jouir et souffrir, agir
et réagir. D'ailleurs, il y a une pluralité de sensibilités (générale ou
d'intellect, spéciale ou des sens ; de régime, substantielle, de reproduction, de
fixation, de création, etc.), venant corriger le "défaut" du mot. La sensibilité
est une sorte d'esclavage, à l'opposé de l'intellect qui fait
rimerlibertéetinsensibilitépar rapport à la sphère réflexe. « La liberté est le zéro de liaisons
d'ordre supérieur, avec maximum d'insensibilité des liaisons d'ordre
réflexe —, de résistances » (C. 17, 551). L'intellect va de pair avec une sorte
de détachement royal. Il regarde de loin ce "niveau inférieur" qui a
cependant permis son "ascension".

La sensibilité, ou une partie de la sensibilité est l'ennemie de toutes
les instances. Il faut lutter, ruser par divers stratagèmes, souvent de nature
"défensive", pour en venir à bout ou réduire son emprise. La sensibilité est
néanmoins une instance qui "renaît", malgré sa "mise à mort" dans l'enjeu
théorique, dans sa manière excessive de se diffuser et s'oppose à sa mise à
l'écart consciente, aux séparations catégorielles d'une raison se donnant une
morale, un programme d'action, fondé sur une schize protectrice et
salvatrice. «Toute vie se dépense seulement à lutter ou à ruser contre les
valeurs désagréables ou détestables de notre sensibilité [...] tantôt en agissant
directement contre les causes, tantôt en les fixant et en lesrelativ[is]ant, —
tantôt en fuyant, jusque dans le sommeil, jusque dans la mort » (ibid., 600).
La poésie et la philosophie, de même qu'une autre activité cognitive, peuvent
être un moyen d'apprivoiser, de cerner la sensibilité (et les valeurs associées
à celle-ci : temps, espace, corps, matière, individualité, etc.). La ruse vise à
cacher la souffrance d'être et la sorte d'impasse où l'on se trouve acculé

LERATIONNEL ET L'IRRATIONNEL19
(« nousne pouvons rien faire d'autre» (ibid.)). La sensibilité, surtout dans
son versant affectif, est la grande pourvoyeuse de contradictions. Encore une
fois, on échappe à une simple lecture formelle ou langagière. La lutte est au
sein du psychisme. Dire que la contradiction est uniquement une affaire de
langage, c'est déjà une façon de ruser avec ses propres conflits, de
désamorcer l'éventuelle déchirure ou excès, dont la sensibilité est la responsable,
révélée par la contradiction.

Le "mélange"

Sans atteindre les paroxysmes, et en dissolvant les luttes, la raison et
la sensibilité conjuguent leurs efforts. Le conflit associé à la sensibilité peut
être désavoué et cela fait peut-être aussi partie de la stratégie "rusée". Il suffit
de revenir au plan formel pour neutraliser les axes et conjurer les conflits.
L’"abstraction" réfléchie, consciente, pose (presque) un terme à leur rupture.
L'uniformité règne et tait la discordance comme si elle n'avait jamais eu lieu.
« Riende plus ridicule que d'opposer la "sensibilité" à la "raison". Ce n'est
qu'opposer 2 abstractions, d'abstraction égale et de sens contraire, fabriquées
exprès pour cette opposition. Mais la raison de quelqu'un — sa réflexion etc.
(sa non-linéarité, sa non-instantanéité) ne s'oppose pas, par définition, à sa
sensibilité »(ibid., 768). On trouve un mélange de pôles différents et
contrastés, un mélange « d'intellect et d'affectif » (ibid., 883), de sensibilité et de
raison. Le problème est donc le mélange —et l'idéal serait de séparer ces
sphères ici complices, là potentiellement antagonistes ou qui risquent très
vite de le devenir —, c'est-à-dire le plan de la théorie comme point de
rencontre des opposés. Une même force abstraite habite la raison et la
sensibilité, sauf qu'elle est de "sens contraire" — quelque chose de l'opposition
originaire demeure encore présente. De cette sensibilité-souffrance, douleur
résistant à son évanouissement et disparition, qui ne se tait pas malgré les
invocations et qui revient sans cesse aux points de la blessure. Face à la
sensibilité, souvent brutale et dominatrice, la raison peut être ruse, calcul,
déviation, occultation, répression ou expulsion ; elle essaie de lui opposer un
pouvoir de force égale ou supérieure. En outre, face à une sensibilité déjà
relativement apaisée, la raison peut s'interroger, après le conflit désamorcé,
pourquoi il y a eu autant de bruit pour si peu de chose... La réflexion
théorique occupe alors tout le territoire disponible.

Lapensée, dans sa recherche d'une raison pure, est mise en cause par
la sensibilité dans sa pratique réfléchie. Cette dernière joue même un rôle
d’"empêchement cognitif", car la sensibilité est productrice de "valeurs"
(C.29,qui empêchent le "regard" d'atteindre une position de pure 103)

20 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT
neutralité.Absence de valeur = pure objectivité. La sensibilité est ce qui
nous permet et nous empêche, en même temps, d'atteindre l'objectivité, liée à
la pureté d'un regard insensible. « La notion de pure objectivité est absence
de valeur» (ibid.), et il n'y a pas d'observation pure. «La connaissance est
sensibilitésans valeurs(— »ibid., 169). La sensibilité rayonne
universellement mais son rapport à l'extériorité, à l'insensibilité physique, est sous le
signe de la perplexité, du manque de convergence. «La sensibilité est
substance universelle/ puisque tout est affecté si elle l'est —» (ibid., 148).
« Toutest finalement sensibilité. Mais comment faisons-nous, avec de la
sensibilité, notre connaissance de l'insensible ? —» (ibid.). On se heurte à
une impasse qui commence par être interne et finit par "s'externaliser". Ce
n'est pas seulement l'esprit qui s'oppose à la sensibilité, ou le contraire, mais
celle-ci, suffisamment complexe, s'oppose à elle-même — les «divers
départements de sensibilité ont leurs vitesses» (ibid., 186). La sensibilité
s'oppose à elle-même, s'oppose à l'esprit, se lie à lui et fait la paix en quelque
sorte avec elle-même.

Si les contradictions sont la règle, cela correspond à unaveu du
caractère chaotique de la sensibilitédans son rapport à l'esprit-pensée. « Je
crois que la Grande Loi, que je trouve en moi et partout est le Mélange. Rien
ne se poursuit. Il n'y a pas de fil qui ne se rompe ou ne se brouille — Les
contradictions, discontinuités, escamotages, sont la règle la plus générale...
Mais...c'est encore une règle ! »(ibid., 905). On appréhende ainsi des
contradictions qui se dérobent au langage — ineffaçables, par simple
injonction consciente, rationnelle. La contradiction rejoint l'irrationnel du hasard,
de la discontinuité, de l'accident, de l'événementiel, de l’"inconscient". Toute
totalité pourra difficilement conjurer la contradiction interne ou externe (si
elle résout ses contradictions internes, les contradictions l'attendent à son
"seuil", à son "ouverture", à l'orientation vers un autre type de totalité). Il
faudrait que la totalité soit absolument isolable— ce qui est contredit par
l'acte même de la poser.

Rapprochements et éloignements
Dualité, unité, lutte

Lesjeux de rapprochement et d'éloignementcessent — nel'esprit
coïncide avec la pensée et s'en écarte ; la sensation se confond avecla
penséeet pose son étrangeté radicale ; l'esprit se solidarise avecle réflexeet
se désolidarise ensuite. La pensée s'oppose à l'incohérence primitive, « loi de
régime de la vie mentale » (ibid., 650).L'intellectest «aussi peuréflexe que
possible »(ibid., 856).L'espritcertains effets sensibles abeau «mépriser »

LERATIONNEL ET L'IRRATIONNEL21
« comme mécaniques — inférieurs — indignes de le réduire à merci » (ibid.,
400), il s'en sert pour la «valeur d'accroissement de connaissance
universelle » (ibid.). Ces renversements sont favorisés par l'instabilité du lien noué
par l’"affectif".La liaison entre l'affectif et l'intellectif— qui est une
dimension du sensoriel — est fragile, mouvante, irrégulière. «Tout ce qu'on
nommeAffectifestAccidentelcar c'est une liaison entre un objet, une idée,
un significatif quelconque, et divers effets physiologiques avec sensations du
Mon-Corps! / Or cette liaison n'est ni constante, ni universelle » (ibid., 257).
La coexistence de la pensée avec l'affectif la fait chuter de son piédestal. Elle
a beau l'abolir, l'expulser, et voilà qu'il réapparaît avec une énergie nouvelle,
toute "désespérante" pour son contradicteur. La sensibilité a unextrêmedans
la douleur. «Notre corps est notre Sphinx / [...] / La douleur est énigme»
(ibid., 475). Et l'affectivité, dans son ensemble, est unextrême. La neutralité
est ainsi défaite. Le mépris de la raison et de la pensée résulte de sa
coexistence avec l'univers des sentiments — ceux-ci "déteignent" sur le niveau
supérieur. La "courbure" tend à enfermer la pensée dans lepensé auxdépens
dusentipour écarter le motif d'une "crainte" avouée. « Il y a, au fond de moi,
un étrange mépris de la pensée en tant que pensée, et des sentiments — /
Ceci m'explique macourbured'esprit — Ce mépris est mêlé de méfiance et
de crainte. Je crains mes sentiments — c'est-à-dire les sensations que l'on
nomme ainsi [...] » (ibid., 596). Il y a un mépris foncier de la pensée à l'égard
de la sensibilité, celle-ci constituant la part faible, inférieure, féminine du
scripteur desCahiersMa pensée se méprise et méprise ma sensibilité. «»
(C. 5, 111) ; « ma faiblesse, ma "sensibilité" » (C.23, 273) ; « ma sensibilité
est mon infériorité » (C. 26, 66) ; « Ma pensée est, je crois, toute... mâle, ma
sensibilité — des féminines » (C.21, 884). On voit ici que la "chute" de la
pensée et de la sensibilité est associée à l'émergence du "sentiment". Celui-ci
finit par les "contaminer" et les entraîner dans son "bourbier".Le mépris
devient général— car il traite la pensée comme les sentiments la sensation ; il
s'attaque à toute liaison particulière ou universelle, mécanique ou
non-mécanique. Le mélange ou l'accord éventuel entre les deux pôles est dès lors
problématique — la situation normale est celle du tiraillement, de la
déchirure. «L'intelligentiel — la faculté abstraited'action, etle sensoriel —
sentimental — sont deux moments, deux fonctions dont l'une mène,
compose, définit — l'autre séduit, excite, etc. / Leur accord, équilibre,
mélange — leur"synthèse" est le grand problème» (C.29, 486). L'organisme
est presque vu comme une sorte de "territoire neutre", effacé, vague, livré
aux injonctions de l'esprit et austatu quode la sensation. Le sentiment y a un
rôle de parasite, de perturbateur. Le déséquilibre est plutôt la règle — il y a
un « conflit de choses tout hétérogènes — comme il arrive dans la perception
que la main et l'œil ne soient pas d'accord — Bâton dans l'eau » (ibid., 747).

22 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT

Le redressement de la sensibilité
Le repli vers la sensibilité fonctionnelle
La sensibilité intellectuelle

L'opposition"raison(ou intellect)sensibilité" / estici démasquée
comme une fausse opposition. Mais la relation entre ces concepts et sphères
ne fut pas toujours vue ainsi. Nous allons par conséquent revenir à des
passages antérieurs ou faire appel à des passages ultérieurs. La guerre à la
sensibilité, aussi bien d'une manière abstraite qu'existentielle, fut une
constante de la démarche valéryenne (depuis la crise et le serment de Gênes,
et peut-être auparavant si l'on écarte cette "mythologie" à usage personnel).
La sensibilité apparaît comme l'élément le plus corporel du corps, son
emblème : «Le "corps" (système de la sensibilité) est le conservateur du
mal »(ibid., 710). Corps de douleur, corps négatif et insensé, corps porteur
de vie et de mort, "corps féminin".

La mise au ban de la sensibilité concerne plutôt sa dimension
affective, émotive, sentimentale, que sa dimension "réflexive", perceptive,
sensorielle — on écarte la sensibilité-émotion et on garde la sensibilité
purement fonctionnelle, dirigée vers l'acte. Valéry, après l'exclusion de la
sensibilité immédiate, circonstancielle, passive, définit sa sensibilité,
expurgée des éléments néfastes ou de ses miasmes, c'est-à-dire rendue acceptable
par l'intellect, comme une « sensibilité intellectuelle ». La sensibilité s'affine
et ne réagit plus qu'au contact des choses de l'intellect. La sensibilité devient
acceptable quand elle apparaît comme une projection, fidèle et respectueuse,
de l'intellect, quand elle rature son aspect trop "matériel", trop "corporel",
trop "sensible". «Ma sensibilité à moi est intellectuelle [...]» (C. 6, 569) ;
« Nepas oublier cettesensibilité intellectuelle». / Mon pointcapital»
(C. 15, 749) ; « En moi, le contraste de l'intellect et de la sensibilité affective
est extrême» (C.Mon esprit est terriblement différent de ma536) ; « 16,
sensibilité »(C.15, 387), sans oublier le fameux précepte, emblème
valéryen : « Je pense en rationaliste archi-pur. Je sens en mystique » (C. 7, 855).
Valéry opère, au sommet de l'être, une fusion des "opposés" après un travail
antérieur de purification. Pour que l'accord de la sensibilité et de la raison
devienne acceptable, il faut que les pôles en conflit se changent en
"intellectuels" ou "abstraits". Si lasensibilitéest le lieu du "corps", du féminin, du
matériel (de la pensée), du mystique — lieu de faiblesse, d'excès,
d'infériorité —, seules l'abstraction et l'intellection permettent de triompher de
l'opposition concrète, vécue et douloureuse.

LERATIONNEL ET L'IRRATIONNEL23
Plutôt que d'un renversement ordonné et irréversible partant du pôle
"intellect" vers le pôle "sensibilité", il y a chez Valéry plutôt une oscillation,
la "relève" de l'exclu étant suivie de nouvelles exclusions, de nouvelles
rechutes ou dominances. "Sensible" et "intellectuel" se font la guerre, et soit
l'un, soit l'autre l'emporte. Car le sensible ne peut pas être entièrement
évacué, car pour cela il faudrait cesser de vivre. Le conflit ne peut donc que
renaître indéfiniment (« Torture permanente » (C. 29, 908)). On ne finit pas
d'exclure la sensibilité et de la faire revenir au premier plan. À partir du
moment où la sensation — "pure" et "simple" — est définie comme le vrai,
le réel, l'absolu (la clarté absolue), il est difficile de l'expulser, même dans sa
partie affective. «La sensation pure et simple est leréelrien d'autre ne et
l'est » (ibid., 897). Lasensation(voir la note-étoilement 4) est ce qui survit à
toutes les dérives du "je pense", et elle ne se limite pas uniquement à un
travail réflexe d'enregistrement et de mise en ordre des données extérieures.
La mise à l'écart de la sensibilité ne se justifie pas déjà tout à fait, pour des
raisons cognitives, dans un cadre où l'on veut atteindre latotalité
del'humain —il y a une pertecognitive faisantà l'avance avorter ce projet. Le
retour de l'exclu est aussi opérationnel pour des raisons qui n'ont rien à voir
avec certains avatars de la "vie vécue" (par exemple, la passion amoureuse à
l'égard de Catherine Pozzi). La sensibilité pose même un problème en temps
ordinaire, quand elle n'est pas prise dans un rapport amoureux où elle subit et
produit des écarts encore plus excessifs.

L'émotion comme débordement
de l'intellect et de la sensibilité
Les nerfs, le mécanisme

L'émotion,ou la dimension nerveuse de l'être, est irrationnelle par
ses "sauts", ses "déviations", ses "discontinuités" défiant toute conséquence.
Elle est irrationnelle par le débordement qu'elle produit et rationnelle par la
"purification" qu'en tant que décharge elle autorise — sa dimension propre
est alors "cathartique". L'émotion partage le champ de l'accidentel et se place
du côté des « associations "irrationnelles" » (C.28, 465) dont les « termes »
ne «se dérivent» pas «les uns des autres», d'où un hiatus synonyme de
hasard, à l'opposé desassociations rationnellesoù les enchaînements ne sont
pas gratuits, "joués" au coup par coup, et où la détermination triomphe. Le
premier vecteur de désordre, recensé par Valéry hors de l'esprit,
estl'émotion. Toute émotion est un « trouble » physico-psychique, un « débordement
de la connaissance», un «désordre des valeurs et envahissement du
réel[...] » (ibid.,231). L'émotion est "irradiante", dispersion énergétique, ou
« fuited'énergie libre» qui se propage partout, renverse les valeurs, décale

24 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT
le réel, chambarde les idées, subvertit la connaissance. En tant que "mauvais
isolement", elle n'arrive pas à contenir les forces chaotiques dont elle fait
partie. Elle est une excitation, un trouble, qui altère le fonctionnement
normal — elle n'aligne pas la réponse sur la demande, et mêle cause et effet,
psychique et physique. L'émotion renverse surtoutle primat du physique,
auquel le mental est subordonné. Seule la séparation de la cause et de l'effet
garantirait une certaine stabilité («La "cause" définissable visible, d'une
émotion est séparable d'elle, peut se produire sans la produire» (ibid.)).
L'impureté de l'émotion est un débordement de la "sensation" dans le
fonctionnement corporel, la causalité réflexe, l'appréhension cognitive. C'est en
cela qu'elle est unmauvais isolement— les "phénomènes" ne restent pas
dans leurs "cases" respectives, et interfèrent, se brouillent, se confondent.
D'une manière générale, l'«être vivant n'est pas isolable» (ibid.,361), et
l'émotion joue un rôle important dans la production de ce non-isolement.

L'émotionest du côté du désordre nourrissant l'ordre et devant subir
ses "contrecoups". Elle se situe temporellement du côté de l'instant et du
présent. «Chaque instant est une incohérence. Le présent est une
incohérence simultanée — c'est-à-dire descriptible par plusieurs ordres de
succession. (ABC = CBA = BAC etc.)» (ibid.,incohé-400). Elle épouse leur «
rence simultanée» brisant l'ordre des successions. Chose remarquable
l'émotion, figure du désordre interne, du spontané absolu, et surtout
duhasard, se rapproche de l'esprit quand on le voit comme absence d'ordre,
incompatibilité avec l'ordre, voie du hasard, absence de durée ou
instantanéité pure (« les choses qui se passent dans l'esprit [...] n'ont aucune durée »
(ibid.,656)). Mais le désordre de l'esprit ne se produit pas uniquement dans
sa coexistence avec l'émotion, l'horizon chaotique habite aussi le domaine
perceptif où il se fait insensible (ibid., 690).

Lesnerfs, emblème du mécanisme nerveux, sont aussi l'emblème de
ses dérapages. En tant que lutte, ils opposent un démenti à la paix incarnée
en principe, et d'après un contraste, par la raison. La dimension
contradictoire de l'univers valéryen vient de sonopposition à l'affectif,à
l'émotif, aux nerfs "irritants" (« J'ai tant lutté contre mes nerfs [...] » (C. 29,
222)), et aux idées qui sont leurs complices, à leur "mécanisme". Lorsque
celui-ci devient trop manifeste et quitte sa latence fonctionnelle, on trouve
des "restes", des "compléments", des "résonances", qui durent et dérangent la
suite des événements, la liaison des idées. Les sensations semblent défier le
mécanisme, l'économie du mécanisme, et le rendre moins performant.
C'està-dire, elles échappent à l'automatisme qu'elles auraient dû "livrer" à l'esprit,
au moi, à la pensée. La sensibilité se change en trouble, en antagonisme,

LERATIONNEL ET L'IRRATIONNEL25
mais ce trouble peut être prémisse de clarté et l'antagonisme lieu de
renouveau.La situation de l'espritest double — transparent et opaque, visible et
invisible, révélateur et dissimulateur. La pensée, ou l'esprit dont elle est
indissociable, est tantôt impuissante, tantôt puissante devant la sensibilité —
et engendre sa propre division, ou une division de l'esprit, laquelle ne peut
être souvent abolie que par un surcroît d'activité. « La pensée tourmente son
homme, et c'est une des choses les plus incompréhensibles que je sache, que
cette puissance ennemie intime contre laquelle le reste de l'esprit ne trouve,
pour défendre la sensibilité, que le recours au "monde extérieur" et au
moncorps, c'est-à-dire à l'action intense ou à la chimie » (ibid.,584). En somme,
l'activité est paradoxalement une forme de repos. L'homme est «contre la
transitivité et mobilité de sa nature aussi bien quecontrela variation
incohérente de son milieu [...]» (ibid.,585) — et multiplie les chicanes, en ne
pouvant se reposer que grâce à l'«additivité et l'acquisition des résultats»
collectifs. On cherche ainsi le repos dans le mouvement, la "paix" dans la
"guerre", l'intériorité dans l'extériorité — l'oubli de la pensée est en quelque
sorte confié au mécanisme externe, avant qu'il permette le rétablissement du
mécanisme intérieur dans son équilibre fonctionnel inconscient. En tant que
telle, la pensée-trouble est une émanation des "nerfs", et quand elle s'attaque
à ceux-ci, elle est à la fois remède et poison. D'où la recherche ultérieure
d'une activité sur une scène plus neutre et distante.

L'éloge final du "cœur"

Ily a, chez Valéry, quelque chose de tragique dans l'éloge final du
"coeur"oublier le cadre théorique oscillant, ayant toujours comporté (sans
réhabilitations et exclusions). Il est affirmé presque au moment où il va
cesser de battre, car il se manifeste en quelque sorte au moment de son
évanouissement, et où l'oscillation elle-même s'arrête. L'éloge d'une certaine
partie du réel, que l'on refusait de voir, intervient lorsque ce réel est proche
de disparaître. « J'ai la sensation que ma vie est achevée [...] / Je connaismy
heart, aussi.Il triomphe.Plus fort que tout, que l'esprit, que l'organisme. —
Voilà lefait... Le plus obscur des faits. Plus fort que le vouloir vivre et que le
pouvoir comprendre est donc ce sacré — C — — / "Cœur" — c'est mal
nommé. Je voudrais — au moins trouver le vrai nom de ce terrible
résonateur » (ibid., 908/9). Le "coeur", qui porte la trace de son engagement dans
un dernier amour, triomphe quand tout est fini ou proche de l'être, quand tout
a perdu de son intérêt cognitif. La seule question en suspens demeure celle
de sa nomination, mais cela est un reproche constant à l'égard du langage —
le langage, cet autre exclu paradoxal, car tous les mots en puissance ne
peuvent que mal nommer ce à quoi ils renvoient. Un reste de la "coquetterie"

26 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT
ancienne demeure dans ce désir de bien nommer le mal nommé qui était
aussi un mal pensé. La nomination juste achèverait un parcours, alors qu'elle
aurait dû être son commencement. Mais dans ce recommencement de la
recherche — réduit à une dimension linguistique, on peut pressentir qu'en
fait rien n'est vraiment fini et que tout pourrait démarrer si... C'est le
triomphe du coeur, mais un triomphe pour rien — du «créateur de valeurs»
demeurant toujours inexplicable au bout de plus ou moins 27.000 pages. En
tout cas, le retour du coeur, sous le signe d'une «torture permanente »,
audevant de la scène scripturale, correspond à la défaite de la compréhension,
de l'esprit, des valeurs qui l'excluaient trop vite et brutalement. Si le coeur
est plus fort, il règne sur des ruines, même sur des doubles ruines : celles du
savoir et de l'être. Sa victoire ne sert plus à rien... La "vie" hors-concept,
même fugitivement, devient d'un coup plus forte que la "métaphysique", le
"système", l'écriture, l'exclusion abstraite, la définition neutre.

Avantsa réhabilitation finale dans toutes ses dimensions, par
l'acceptation du "cœur" ou de la dimension "affective", la sensibilité suit le
mouvement entrecoupé d'un flux et d'un reflux qui se porte vers elle, vers ce
qui va apparaître comme son opposé. Elle est déjà le mystère par
définition —le «mystère de la sensibilité domine tous les autres. /ne passe On
pas» (C. 17, 415). La sensibilité — « cet Incomparable » (ibid., 258). Il y a
un écart entre le "mot" et la "chose", comme toujours chez Valéry où le mot
est un mauvais inducteur, une forme de piège et d'impasse pour la pensée.
« L'idée(mot)sensibilité estun mauvais instrument. Ambigu — Se dit de
choses très différentes» (ibid., 527). La sensibilité peut difficilement être
évacuée, car elle est la matrice du présent — le « présent est sensibilité pure
(sensations ou réflexes) [...]» (ibid., 550). D'où le fait que la sensation
vienne confisquer dans l'enjeu la part d'absolu — la «sensation est origine
absolue» (ibid., 671). D'une manière générale, la sensibilité est acceptée en
tant que sensibilité fonctionnelle, réflexe, organique, permettant à
l'organisme de fonctionner et de se préserver du "milieu". Elle est écartée lorsque
la sensibilité se mêle à l'affect. Tout cela donc pour souligner que le
"refoulement" ci-dessus — refoulement paradoxal, équivalant à un déni —
n'empêche point le "refoulé" de se porter très bien dans les mille volutes et
une de l'écriture.






LE RATIONNEL ET L'IRRATIONNEL

27

La raison, l'âme et le corps
L'âme réfraction de la sensibilité
et variation énergétique


L'opposition "raison / sensibilité" renoue avec une autre opposition
parallèle "raison / âme". Chez Valéry, l'âme est une des figures de la raison
et de la déraison — déraison au point de vue empirique et
théorico-analytique, raison encore au point théorique surélevé par la dimension poétique
(c'est-à-dire une raison largement hypothétique, mais l'exprimant dans sa
plus pure conception). L'âme, dans le poème "L'Ange", est un emblème de la
raison déliée de toute contrainte terrestre, de la raison sans failles ou du
savoir achevé, qui rencontre son opposé : les "larmes" incompréhensibles de
l'homme engendrant un trouble dans la pure sphère de la spéculation
insensible, ayant résolu tous les conflits. Commençons par le premier, avant
d'aborder le deuxième. L'âme est d'abord un mot raturé qui survit à sa rature
en revenant sur la scène théorique à multiples reprises. Voici quelques-unes
des affirmations qu'on trouve chez Valéry sur l’"âmeconception très" —
« bizarre »(C« notion »308) ;. 21,dangereuse (C. 4,207) ; faisant partie
des «mots indéterminés» (C.» (638) ; « idée fausse 19,C. 9, 694) ; idole
philosophique (C.10, 237) ; faux problème (C.6, 608). C'est un terme dont
la référence est suspecte ou inexistante — « Existence de l'âme — Il s'agit
simplement de préciser s'il y abesoin dece terme, et quelbesoin» (C. 25,
181), et avec lequel on se permet de tout dire— «[...] l'âme, ce
ventriloque » (ibid., 184) — pour ne rien dire. Cela dit, et notre passage le confirme,
le terme s'affranchit toutefois de ces fixations et devient un protagoniste de
la "scène" du moi. En somme, la sensibilité sauve l'âme d'une disparition
complète : elle est l'avenir de l'âme dans un univers rationnel. En chutant de
sa hauteur métaphysique transcendantale, l'âme, que l'on rattache au corps,
perd ses caractéristiques de limpidité, de pureté, d'univocité, de nécessité, de
totalité, d'universalité, et retrouve les fulgurances problématiques du corps.


L'âmese différencie pas substantiellement du necorps
chezValéry — elle est juste une inflexion de la sensibilité corporelle. L'âme incarne
à peine la conflictualité du corps et se rature en tant que principe a-corporel.
L'antagonisme prend dès lors une nouvelle forme en devenant interne à la
sphère de la sensibilité. Les «antagonistes sont des manières de sentir. [...]
Antagonisme de la sensation et des associations » (C. 3, 426). L'âme assume
la contradiction devant la stratégie de la raison qui essaie de se préserver
intacte — elle est une opposition à elle-même dans une sorte de boucle
"infernale" que la raison a du mal à pénétrer. Celle-ci essaie de la protéger de

28 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT
ses excès, de ses rejets et de ses manques, ou si l'on veut de sa "mélancolie"
et de son "masochisme". L'âme va de pair avec la haine de soi, matrice de
toutes les dissociations, de toutes les ruptures. Par rapport au corps, l'âme
voit son écart être réduit et se change en une réfraction conceptuelle de la
sensibilité. «L'âme a l'affreuse propriété de se rendre insupportable à
ellemême, de se produire ce qu'elle hait et qui la torture. LaRaisonessaie de la
défendre contre elle-même — c'est-à-dire de rendre à l'imaginaire ce qui est
imaginé, à une fatigue de l'organisme, ce qui doit s'y rapporter, de dissocier
le réel, des résonances de la sensibilité — dedéprécier l'Instant... car la
démesure est l'emprise de l'instant» (C. 25, 858). La raison apparaît
impuissante quand elle fraye avec l'instant, l'imaginaire, la résonance sensible —
elle essaie de désamorcer les charges d'amour et de haine. L'âme est une
rupture de la symétrie, de l'équilibre et de l'homéostasie interne.

En tant qu'instance énergétique, l'âme est du côté de la sensibilité
affective, émotive, de la «manière de sentir» quand elle est l'expression
d'une subjectivité, le pouvoir d'unagir. L’"âme" coïncide avec le "sujet"
quand il ne s'efface pas dans les mécanismes réflexes. En se précisant, elle
est plutôt "personne", élément empirique, que "moi", élément abstrait —
« L'âmeet le moi sont contradictoires. L'âme n'est au fond que la
personnalité, c'est-à-dire un être de fortune, un résultat de toute expérience,
empirique [...] » (C.4, 117). LeMoidemeure le point virtuel et fondamental,
hors-représentation, de toute conscience engagée dans un processus de
connaissance, tandis que l’"âme-personnalité", imprégnée par l'empirique,
est du côté du hasard, de l'accidentel, du provisoire. L'unité est toujours
introuvable et la division, effacée ici, ressurgit ailleurs revigorée, et le conflit
renaît sous d'autres formes. L'âmecorrespond à la « sensation de l'état
énergétique — quand il varie et s'écarte du régime normal [...]» (C. 25,634).
L'âmefédère les contrastes sensibles, les explosions internes, à l'intérieur des
bornes corporelles. « Pas d'âme sans corps / (L’"âme" est une expression qui
intervient dans les émotions et déplacements de l'équilibre ou de la
symétrie [...]) » (ibid., 343). L'âmeest, pour Valéry, une sorte de fièvre de la
sensibilité, une suite ou une variation d'« énergie libre » (C. 27, 721), « l'effet de
l'énergie surabondante ou déficiente» (C. 23,528), qu'on a du mal à
canaliser — liée à tous les écarts, variations, différenciations intra-sensibles,
fortement accentuées (irritation et apaisement, sommeil et éveil, peine et
légèreté, angoisse et joie, etc.). «L'âme est l'événement d'unTrop oud'un
trop peu» (. Elle est par excès ou par défautC. 27, 721). L'âme estune
respiration oppressée ou aisée — le "souffle"délesté de toute représentation
mythique, métaphysique. «L'idée de l'âme vientde l'observation comme
celle du réveil, des écarts dans le présent et l'état antérieur [...] toujours un

LERATIONNEL ET L'IRRATIONNEL29
contraste. / Origine ? Peut-être — la variation du rythme respiratoire,
l'oppression ou la dilatation, avec phénomènes connexes dans les libertés et
les énergies ressenties du corps [...]» (C. 25,715). L'âme est la démesure
corporelle, l'inégalité dotée d'un nom trompeur, à la limite du paradoxe,
quand elle se veut égalité, paix, clarté, retour incessant du Même. Elle est
inconséquence et changement, liés aux soubresauts de l'instant. L'âme
empirico-sensible est une âme dans le temps, dans levivantmanière de
contradictoire, avec et contre lui.

L'esprit, le corps, le monde ("CEM")
et l'âme excédentaire

Cela dit, l’"esprit" est en fait le grand opérateur du contradictoire,
l’"âme" n'étant qu'un masque dont on se sert quand on quitte la sphère
purement intellective. Beaucoup d'oppositions où entre l'esprit sont estimées
fausses. «On fait grand état de l'esprit [...] / On l'oppose à la matière, et
même à la vie (immortalité etc.) — / mais qui produit les sottises, les erreurs,
les contradictions, les idoles ? / Cela est donc faillible — et vain dans la
proportion énorme que l'on sait et il n'y a pas moyen de diviser la nature
spirituelle. L'absurde est aussi "esprit" que le juste [...]» (C. 23, 166).
L'esprit devient ici le vrai "maître" de l'absurde, du contradictoire, au sein
d'un monde complexe. Il permet de rendre le concept d'âme superflu dans le
triple axe "CEM" (corps, esprit, matière). L'âme devient alors quelque chose
d'escamotable, de superficiel dans la sphère des notions. «Mon idée est de
considérer ceMon-corps,mon Monde —etmon Espritcomme 3 —
variables principales, entre lesquelles la vie sensitive-consciente et agissante
(à partir d'un moi) est relation. Ce sont les 3 attributions ou dimensions de la
ème
sensibilité totale. Pourquoi 3 ? Certaine "mystique" ajouterait une 4
dimension, par exemple l'Âme. Mais C + E suffisent » (C. 25, 178). « Le mot
âme» ( proscritC. 13, 107) n'est qu'une division ou une «coupure» naïve
(C.705), superficielle, une déclinaison ou un point de vue supplémen- 10,
taire facilement neutralisé par la reconnaissance de l'unité et de la totalité
organique. Et cependant, l’"âme" résiste à son total évanouissement, à son
intégration. Elle est une conséquence du "fonctionnement" — c'est-à-dire et
du trouble, de la perte, de la dérive, qu'il autorise, quand il rencontre ses
points limites. L'âme est du côté de la sensibilité, de l'instant, de l'affect, du
hasard, de l'excès.En étant placée du côté du sensible, l'âme retrouve la
tension, la déchirure, la "torture", la haine, le contradictoire ; avec elle
surgissent le conflit, le dérèglement, et elle disparaît avec eux lors de leur
évanouissement. Elle est la principale productrice de conflits et de
contradictions ; la raturer, c'est donc raturer et expulser le contradictoire. L'âme

30 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT
"sensible" et "corporelle" engendre ce qui la nie potentiellement. Par contre,
laRaisonface à un tel vacarme, un rôle de pacificateur, d’"éra- assume,
dicateur" ou extirpateur du contradictoire — elle dissocieen principe, dans
un essai imaginaire et imaginé, le réel et la sensibilité, le temps et
l'instantanéité. Dans lavolonté de la raison d'en finir avec le contradictoire, il y a
déjà peut-être une première violence — ce qui laisse supposer de manière
latente que la paix est compromise.

L'âme inconditionnelle
ou le point de vue de l'Ange

L'âme,par la pression qu'elle exerce sur la raison, est la matrice du
contradictoire. Or, on trouve aussi une âme — la céleste, l'éternelle — qui
coïncide, dans ses derniers retranchements, avec la disparition et
l'effacement du contradictoire. Elle est alors, dans une sorte de contradiction au
sommet — le contradictoire et la rature du contradictoire. Chez Valéry, l'âme
inconditionnelle, purifiée, atemporelle et nécessaire — des métaphysiques et
des religions — est congédiée par le "plongeon", auquel Valéry la soumet en
la précipitant dans la "confusion historique" et le "hasard". Mais l'âme, chez
Valéry, ne coïncide pas toujours avec le contradictoire. Dans l'analyse de la
religion, l'âme (labonneâme) est associée à la disparition du contradictoire
dans les extrapolations effectuées à partir d'une sensibilité indéterminée,
dépassant les limites des données sensibles. Dans ce cas, l'âme est, ce qui
doit évacuer le contradictoire, le déchiré, l'incertain, le hasardeux, les
fluctuations du sensible-corporel en lui imposant un certain ordre et unité. Par
exemple, imaginer dans le cadre de la religion, prenant toute chose sensible
pour signe d'une autre, c'est imaginer «une âme très organisée à partir des
actes, des pensées, des sentiments en prenant leur unité apparente d'origine,
leurs liaisons — le corps ! — et en éliminant au contraire leur fluctuation,
leurs contradictions et leurs défaillances » (C. 5, 703). Une âme qui en
partant du corps le congédie. L'âme se retourne ici contre l'origine sensible d'où
elle est la résultante par une transmutation de type métaphorique ou
paradoxale. Elle est associée aux «valeurs »de «confusion »(C. 27,721) —
donc aux troubles de fonctionnement, aux excès, aux manques, aux écarts
d'adaptation, aux excitations non-isolées, non-ciblées, aux diversités, aux
mélanges—, tandis que le « non-mélange estcontre l'âme» (ibid.). On doit
encore supposer que l'âme, en tant qu'unité absolue, défait les mélanges,
s'arrache à la confusion, supprime le hasard, neutralise les excitations déviantes,
les excès déstabilisateurs.

LERATIONNEL ET L'IRRATIONNEL31
L'âme est aussi la dimension symbolique de l’"Ange" face à
l'Homme — dans le poème final du même non, qui est aussi le poème de
l'effondrement du savoir — quand il est détenteur d'une raison transparente,
qui active le cercle pur et impassible du concept, faisant face au sensible, aux
"larmes", à l'humanité vacillante, à l'incompréhension du vivre, qui
l'ébrèchent. L'âme est encore sous le signe du conflit mais elle y incarne la plus
pure des raisons — la raison théorique de type parménidien ; elle est une
supposition, une hypothèse, à laquelle on donne une certaine force poétique
quand tout semble vain et se place sous le signe de la "perte", que l'on voit
essentiellement dans la perspective d'un savoir absolu. L'âme coïncide avec
la théoriefermée ettotale. «Si j'avais une âme — c'est-à-dire une unité
absolue, en soi, inconditionnelle, alors je pourrais penser à tout
simultanément »(C. 4, 117). C'est cetteimpossibilité de penser tout simultanément
que lesCahierspoursuivent et rejettent (remarquons quepenserainsi serait
une tâche hautement contradictoire puisqu'on intégrerait tout, même ce qui
s'y oppose férocement...). Le Poème final, écrit en 1945 mais dont les
premiers brouillons remontent aux années vingt, met en scène l'échec du savoir,
du système, etc., face auvivre —la sensibilité (émotive, affective, etc.) est
beaucoup plus forte qu'on ne le pensait dans son combat avec la Raison.
Celle-ci est impuissante à rendre pleinement apaisée sa rencontre avec
l’"âme-sensibilité". « La vie est une partie perdue d'avance » (C.10, 706) —
sur plusieurs de ses plans, dont surtout celui de « la "sensibilité"qui fait les
pertes et les gains» (ibid.). Délaissant la vision cognitive absolue signalée
ci-dessus de manière hypothétique, le rationnel et l'irrationnel changent de
place en fonction des enjeux et des circonstances. D'ailleurs le sort chaotique
de la notion "âme" en est déjà l'exemple. L'écart entre le rationnel et
l'irrationnel est le lieu de tous les déplacements et renversements.

Raisonner le déraisonnable :
l'art, la politique, la religion
Stratégies de la raison

L'intégrationpartielle ou totale de l'irrationnel dans le champ du
rationnel est une constante du travail de la raison. L'art, la politique, la
religion, visent àcontenir le déraisonnable enl'acceptant au sein du
raisonnable. « Raisonner le déraisonnable et l'adopter, le cultiver, l'imposer
fait partie de la politique des arts — mais non moins de la politique tout
court. / La politique des religions ne l'ignore pas le moins du monde»
(C.25, 601). De l'impossibilité de l'exclure, on passe à la possibilité de
l'inclure. "Raisonner la déraison", c'est étendre le champ de la raison au-delà
de ses limites reconnues. Celle-ci part d'une situation paradoxale qu'elle doit

32 DURATIONNEL À L'INCONSCIENT
sinon résoudre, du moins contenir. Cependant, lemélange du raisonnable et
du déraisonnablepeut rendre suspect le "raisonnable".

I —L'artl'arbitraire en nécessité (la transformeself-variance de
l'esprit en une œuvre stable).Le langage déraisonnableest racheté en étant
éradiqué, purgé de certaines de ses tares — et même sans atteindre une pure
transitivité, il porte directement sur certaines résonances de la "sensibilité"
qu'il aide à "domestiquer", à couler dans des structures qui étaient
"inanimées" auparavant. Sensibilité et irrationalité vont ensemble — tout «est
irrationnella Sensibilité, — / c'est-à-dire l' dansInégalité —L'inéquation /
Le principe d'Asymétrie» (ibid., 862). D'autre part, l'art non-langagier
arrache les matériaux à leur accidentalité naturelle. La pierre est dotée d'un
"trajet" ou d'un "calcul"... Quant au langage, il est irrationnel et porte en lui
l'irrationalité de l'histoire. Le langage est monstrueux, un monument
d'incohérences — il ne faut rien lui demander d’"essentiel", et néanmoins, on
le travaille poétiquement, formellement, pour le rendre présentable, porteur
d'un projet de sens purificateur (la poésie dite pure) qui rachète en partie ses
aspects chaotiques, hétéroclites, hasardeux, historiques, communautaires,
etc., résultant des pratiques les plus diverses et les plus opposées. L'art
apprivoise en partie la sensibilité — il rend raisonnable en quelque sorte
l'asymétrie en lui faisant partager les bonheurs de la symétrie.

II —La politiquechange la singularité irrécupérable et innommable
des individus en peuple, en classes professionnelles, etc. — en acceptation
des semblables.L'individu déraisonnable, quand il insiste sur sa singularité,
est pris en charge par les institutions qui canalisent son potentiel désordre.
LaPolitique, dans ses efforts pour contenir le déraisonnable, porte en elle
des germes de déraison. Elle côtoie l'incohérence — inhérente à la diversité
et à l'hétérogénéité des situations et des agents —, la subit, la cultive, s'en
sert (tout est bon pour...). La politique a donc du mal à s'arracher à
l'incohérence qu'elle veut contenir et démêler. On s'installe de manière prolongée
dans l'incohérence sans regarder ailleurs. «Commandée par les
"événements" et la diversité des hommes, lapolitique donne l'habitude de
l'incohérence» (ibid., 876). Dans son désir d'atteindre la voie la plus rapide,
la plus étroite, la plus économique, etc., la politique a recours à n'importe
quel moyen, ce qui fait d'elle un éventuel capharnaüm. « La politique se fait
par tous moyens, — lepluschemin » court(ibid.Mixture). Elle est une «
(comme tout ce qui est "réel")» (ibid.,837). Le côté raisonnable de la
politique serait de vouloir préserver certains "îlots" de cohérence, purs de
tout mélange, mais cela demeure une gageure. Cahin-caha, la politique est
un effort, souvent vain, pour discipliner les mélanges, les incohérences. Mais