Gilles Deleuze et ses contemporains

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Français
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Réunies autour des thèmes de la métaphysique, l'éthique et la politique, les arts et l'esthétique, des approches variées permettent d'examiner la modernité de la philosophie deleuzienne. Un ensemble qui contribue à rendre un peu plus perceptible l'un des philosophes les plus inactuels de notre temps.

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Date de parution 01 octobre 2011
Nombre de lectures 65
EAN13 9782296471436
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Gilles Deleuze etses contemporains

Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou
non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline
académique ;elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la
passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes
des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de
verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions

Blaise ORIET,Héraclite ou la philosophie,2011.
Roberto MIGUELEZ,Rationalisation et moralité, 2011.
Stéphane LLERES,La philosophie transcendantale de Gilles Deleuze, 2011.
JoëlBALAZUT,Art, tragédie et vérité, 2011.
Marie-Françoise BURESI-COLLARD,Pasolini :le corps in-carne, A
propos dePétrole, 2011.
CyrilleCAHEN,Appartenance et liberté, 2011.
Marie-Françoise MARTIN,La problématique du mal dans une philosophie
de l’existence, 2011.
PaulDUBOUCHET,Thomas d’Aquin, droit, politique et métaphysique. Une
critique de la science et de la philosophie, 2011.
Henri DEMONVALLIER,Le musée imaginaire de Hegel et Malraux, 2011.
DanielARNAUD,La République a-t-elle encore un sens ?, 2011.
A. QUINTILIANO,Imagination, espace et temps, 2011.
A. QUINTILIANO,La perception, 2011.
Aimberê QUINTILIANO,Imagination, espace et temps, 2011.
Aimberê QUINTILIANO,La perception, 2011.
PascalGAUDET,Kant et la fondation architectonique de l’existence,2011.
Camille Laura VILLET,: entendre le monde. Essai surVoir un tableau
l’abstraction du sujet à partir de l’expérience picturale, 2011.
Jan-Ivar LINDEN,L’animalité. Six interprétations, 2011.
ChristopheROUARD, La vérité chez Alasdair MacIntyre, 2011.
SalvatoreGRANDONE,Lectures phénoménologiques de Mallarmé,2011.
Franck ROBERT,Merleau-Ponty, Whitehead. Le procès sensible,2011.

ALAINBEAULIEU

Gilles Deleuze et ses contemporains

L’Harmattan

Du même auteur

Abécédaire de Martin Heidegger(dir.)
Sils Maria/Vrin, 2008

Michel Foucault et le contrôle social(dir.)
e
Presses de l'Université Laval, 2édition 2008

Gilles Deleuze et la phénoménologie
e
Sils Maria/Vrin, 2édition 2006

Michel Foucault and Power Today. International Multidisciplinary
Studies in the History of Our Present(co-dir. avecD.Gabbard)
LexingtonBooks, 2006

Gilles Deleuze. Héritage philosophique(coord.)
PUF, 2005

Couverture:
Klee, Paul (1879-1940)
La machine à gazouiller/Die Zwitscher-Maschine(1922)
Dessin par transfert à l'huile, aquarelle et encre sur papier avec gouache et
burdures d'encre (64,1 x 48,3 cm)
Reproduit avec l'aimable autorisation deArt Resource, New York
Droit d'auteur :Digital Image © The Museum of ModernArt / Licensed by
SCALA/Art Resource, NY

L'Harmattan
5-7 rue de l'école polytechnique
75005 Paris

© L'Harmattan
ISBN: 978-2-296-55309-5
EAN : 9782296553095

À iQi Balam

Avant-propos

Letravail de Deleuze estparfois perçucommeune sorte d'illumination
produite dans les marges de sa propre histoire. À la série de monographies
géniales (consacrées à Spinoza, Nietzsche, Bergson, Leibniz, etc.)
s'ajouterait une collaboration intempestive avec Guattari. Libre par rapportà
toutcontexte d'apparition, Deleuze seraitmiraculeusementsurvenusur la
scène de la philosophie en définissantles paramètres de son auto-création.
Cette perception esten partie légitimée par l'attitude anti-herméneutique de
Deleuze qui milite contre la réduction des idées à des jeuxd'influences
historiquementdéterminés. Et une partie des efforts de Deleuzevise bien à
neutraliser l'historicisme ambiantpour mieuxréinscrireune singulièrevaleur
d'éternité (Aiôn) en philosophie. Les lectures de ses auteurs de prédilection
convergent vers ce pointd'expérimentation de l'immanence pure et
irréductible à la perspective historiciste. Ainsi, la construction duplan
d'immanence estprésentée comme le plus sûr moyen d'exprimer son
intempestivité en conjurantles illusions de latranscendance comme principe
d'explication. Les philosophes, écrivains etartistes qui intéressentDeleuze,
ouqui se sontintéressés à lui, contribuentà moduler de différentes façons
l'expérience de l'immanence contre le recours à latranscendance qui se
manifeste de manière plus oumoins subtile suivantles auteurs etles
époques. Dès lors, les pensées de l'immanence setransformentsans être
inféodées àun projetévolutif.
Deleuze soutientdonc la nécessité de naviguer à contre-courantde son
temps pour mieuxlaisser la chance auxrencontres etauxévénements de se
produire. Il défie les filiations scolaires etdéfend la rareté de la pensée
véritable en préférantsouventla compagnie des non philosophes. Il enseigne
non seulementà se méfier des périodisations historiquestoutes faites,
comme le démontre notammentl'« identité Spinoza-Nietzqsche »u'il
propose, mais audessi à «venir mineuen se monr »trant vigilantface aux
grands auteurs qui ne quittentjamais le cursusuniversitaire. Ainsi, son
inactualité apprend à déjouer l'institutionnalisation de la pensée. Ce qui
n'empêche pas les productions conceptuelles deleuziennes de créer des
alliances avec certains de ses contemporains, de participer à des
mouvements intellectuels, etd'amener ses héritiers à nouer des rapports
spécifiques avec sa pensée. Sans réduire la pensée de Deleuze à ses
conditions historiques d’apparition, il convientd'analyser la fécondité des
thèses deleuziennes en les situantdansun milieudynamique faitde passages
etd'échanges, mais aussi de luttes etde résistance, avec etcontre des
courants ouauteurs de sontemps. Car malgré les aspects provocateurs et
parfois même scandaleuxde sa pensée, en dépitde son goûtduparadoxe et
letravail de déplacementqu'il opère, Deleuze demeure lié, à sa manière, à
certains courants philosophiques de son siècle qu'il s'ingénie parfois à

9

machiner (phénoménologie,théorie critique, marxisme, sémiotique,
structuralisme, etc.).
Le fil conducteur destextes rassemblés dans le présentouvrage concerne
donc les relations de Gilles Deleuze à ses contemporains. Il ne s'agitpas
d'une biographie qui établiraitla chronologie des réalisations de Deleuze en
relation avec ses amitiés, l'environnementintellectuel oules événements
politiques. L'ouvrage présente plutôtdes lieuxd'échange, d'opposition, de
résonance oude machination, entre les productions deleuziennes etdes
auteurs que Deleuze n'a pas nécessairementconnus, mais qui déterminentà
chaque foisune partie de son devenir philosophique, ouquitrouventdans la
pensée deleuzienneune inspiration pour leurstravaux. Réunies autour des
thèmes de la métaphysique, l'éthique etla politique, les arts etl'esthétique,
des approchesvariées permettentd'examiner la modernité de la philosophie
deleuzienne. Nous analysons ainsi les contributions de Deleuze à certains
mouvements de penséetel que la phénoménologie par le biais de Husserl et
Heidegger, l'environnementalisme, ourenaissance spinoencore la «ziste »
qui proposeune interprétation marxisante de la puissance révolutionnaire
inhérente aux thèses duphilosophe d'Amsterdam. Une autrevoie privilégiée
consiste à situer la pensée deleuzienne sur la scène intellectuelle française. Il
s'agitalors de dégager l'originalité de Deleuze par rapportà l'ontologie de
Badiou, au« matérialisme aléatoire » dudernier Althusser età la sémiologie
saussurienne. Des chapitres mettentégalementà profitles ressources de la
conceptualité deleuzienne pour répondre à certains points de doctrines. C'est
le cas des études comparatives entre l'anti-hégélianisme d'Adorno etcelui de
Deleuze, ainsi qu’entre les différentes fonctions attribuées aucinéma par
Godard etDeleuze. Une quatrième perspective donne l'occasion de présenter
quelquesusages d'avant-garde, aussi étonnants quevariés, des notions
deleuziennes par la musique figurale de Brian Ferneyhough etl'architecture
« complexe » dePeter Eisenman.
Le critère qui a guidé le choixdes auteurs à l’étude pour chacun des
e
chapitres estle suivantcon: les «temporains »appartiennentauXX siècle
en demeurantdes références pour Deleuze sans que ce dernier ait
abondammentécritsur eux. Bergson etFoucault, auxquels Deleuze a
consacré des monographies, setrouventdonc exclus. Nous considérons les
auteurs étudiés comme particulièrementimportants pour l’itinéraire
intellectuel de Deleuze, oula pensée deleuzienne déterminante pour leurs
propres parcours, sanstoutefois prétendre à l’exhaustivitétantles sources de
la pensée deleuzienne sont variées. En outre, la «boîte à outils »etla
méthode d'analyse léguées par Deleuze réserventdes applications encore
insoupçonnées qui saurontapprofondir et tirer profitdes concepts deleuziens
dansun avenir plus oumoins rapproché. Car ilya bienune actualité
toujours àvenir de la pensée deleuzienne.
L'ouvrage n'a pas la prétention de développerunethèse sur la méthode de
lecture deleuzienne qui estdéjà assezbien connufaire se :ubir des

10

métamorphoses à la pensée d'auteurs, que ces auteurs auraientsouvent
refusées, et voir commentelles sontreprises à l'intérieur de nouveaux
problèmes. Lestextes que nous proposons souhaitentplutôtdégager la
richesse, l'originalité etla diversité de certaines rencontres avec des auteurs
qui ontdéterminé la pensée deleuzienne etétablir les connexions entre
certainstravauxcontemporains quitrouvent une résonnance avec la pensée
deleuzienne.
L’une des inquiétudes de Deleuze, le signe aussi d'une rare humilité,
peut-être même d'un ascétisme oublié, étaitdevoir sa pensée entrer dans le
«mainstreamDe». «v» esenir à la modetla hantise deleuzienne par
excellence. Son mépris du voyage etson goûtd'invisibilité lui permirentde
se consacrer entièrement, etparfois clandestinement, à sonœuvre, l'une des
plus denses, exigeantes, etoriginales de sontemps. Nous espérons ne pas
contrevenir à cette crainte de l'historicisme età ce désir d’imperceptibilité en
soulignantl’originalité des machinations que Deleuze faitsubir à ses
contemporains, etauxquelles certains contemporains inspirés par Deleuze
s'adonnentavec lui.

Notes préliminaires

Tous lestextes, sauf ceuxdes chapitres 5 et10, ontété présentés etdiscutés
dans le cadre de séminaires oucolloques internationaux(voir les notes au
débutdes chapitres).

Les chapitres 4, 10 et13sontinédits.

Certains chapitres ontété publiés en langue étrangère :
Chap. 1 dans Graham Jones & Jon Roffe (eds),Deleuze's Philosophical
Lineage, Edinburgh, Edinburgh University Press,2009, p. 261-281 ;
Chap. 2 dansPhilosophy Today, vol. 54, no. 2,2010, p. 132–137 ;
Chap. 5 dans Volkan Çelebi (dir.),Monokl.Mono Kurgusuz Labirent,
Istanbul, Turquie, 2011, no. spécial « Deleuze »;
Chap.6dans Chloë Taylor (ed.),Journal for Critical Animal Studies,vol.
9, no. 1/2: «ContinentalPhilosophical Perspectives on Non-Human
Animals », 2011, p.69-88.

Nous présentons ici desversions remaniées etaugmentées des autres
chapitres parus dans différents périodiques ououvrages collectifs, parfois
sous destitres légèrementdifférents :
Chap.3dans Stéfan Leclercq (dir.),Concepts. Hors-série 2,2003,
p.7494;
Chap.7dansActuel Marx, no.34,2003, p. 161-174;

11

Chap. 8 dans Luca M. Scarantino (ed.),Proceedings of the Twenty-first
World Congress of Philosophy, Ankara,Philosophical Societyof Turkey,
2007, p. 1-11;
Chap. 9 dans ConstantinBoundas (éd.),Symposium,vol. 10, no. 1,2006,
p.327-342 ;
Chap. 11 dans Bruno Gelas etHervé Micolet(dir.),Deleuze et les
écrivains. Littérature et philosophie, Nantes,Éditions Cécile Defaut,2007,
p. 519-530 ;
Chap. 12dansCinémas. Revue d'études cinématographiques,vol. 13, no.
3,2003, p. 173-190 ;
Chap. 14 dans Kerstin Hausbei etal. (Hrsg.),Transversale.Ein
europäisches Jahrbuch, München, Wilhelm Fink Verlag, 1,2005, p.32-39.

Je remercie les éditeurs qui ontaccueilli la premièreversion de certains
chapitres etontautorisé la présente publication. Mes remerciementsvont
égalementauConseil de recherches en sciences humaines duCanada pour
l'appui financier obtenudurantla préparation de cetouvrage.

12

I - MÉTAPHYSIQUE

CHAPITRE 1

1
Cinq méditations autour de Husserl et Deleuze

L'interprétation conventionnelle de la pensée deleuzienne faitjouer l'éthique
de Spinoza contre le subjectivisme de Descartes, etlevitalisme de Bergson
contre la phénoménologie de Husserl. Ceci ne doitpas faire oublier que des
références, qui ne sontpastoujours incriminantes, àune dizaine d'ouvrages
de Husserl parsèmentle corpus deleuzien. Il seraitfauxde croire enun
simple désintérêtde Deleuze pour le fondateur ducourant
phénoménologique. Ce qui suitprésente les machinations subtiles que
Deleuze faitsubir auxMéditations cartésiennesde Husserl.

La dramaturgie deleuzienne

Trois fonctionstrès distinctes sontattribuées par Deleuze auxdifférents
philosophes qu'il cite, étudie et utilise. Ilya d'abord les sujets de ses
monographies qui, hormis Kant, sont transformés envéritables héros
intempestifs de la pensée (Hume, Spinoza, Leibniz, Nietzsche, Bergson,
Foucault). Viennentensuite les authentiques ennemis contre lesquels les
luttes philosophiques sontdirigées (Hegel, Freud à partir des années 1970,
dansune certaine mesure Kant, etde manière plus implicite Wittgenstein).
Les phénoménologues (principalementHusserl, Heidegger
etMerleauPonty) occupent une place à partausein de la dramaturgie deleuzienne. Ils
remplissent unetroisième fonction qui n'estni héroïque ni strictement
antagonique. Deleuze ne lutte pascontrela phénoménologie, mais il combat
avecelle. Défier la phénoménologie ne consiste pas simplementà setourner
vers d’autres courants de pensée;il lui fautplutôtbatailler sur leterrain la
2
phénoménologie . Deleuze en a fini dès le débutavec l'idéalisme hegelien et
plustard avec la psychanalyse, mais contrairementàune certaine croyance
interprétative, il ne positionne pas simplementson entreprise de pensée
contre la phénoménologie. Le statutréservé à la phénoménologie est

1
Uneversion préliminaire de ce chapitre a été présentée le 10avril2008 à la Faculté de
philosophie de l’Université Laval (Canada) dans le cadre des Ateliers de philosophie moderne
etcontemporaine organisés par Sophie-Jan Arrien.
2
Cette interprétation semble contredire les propos de Deleuze qui, revenantsur ses années de
formatJe ne me sen: «ion, déclaretais pas d'attraitpour l'existentialisme à cette époque, ni
pour la phénoménologie, je ne savaisvraimentpas pourquoi, mais c'étaitdéjà de l'histoire
quand onyarrivait,trop de méthode, d'imitation, de commentaire etd'interprétat(G.ion. »
Deleuze etC. Parnet,Dialogues, Paris, Flammarion, 1996, p. 19). Comme nous leverrons, ce
manque d'attrait, qui signale bienun refus d'adhérer à la méthode husserlienne, n'implique pas
pour autant une mise aurancartdéfinitive des écrits phénoménologiques;Deleuze s'approprie
en les renouvelantlesthèmes initiés par la phénoménologie (synthèse passive, anexactitude,
empiricitétranscendantale, etc.).

15

complexe puisque, choseunique dans le corpus deleuzien, la «science »
issue destravauxde Husserl ne faitpas l'objetd'une étude spécifique bien
que lesthèmes phénoménologiques demeurentomniprésents dans le
1
parcours de Deleuze .
La phénoménologie n'estpour Deleuze niune amie complice niune
ennemie détestée. Mais elle correspond étrangementàuennemiene «
aimée »dontDeleuze a égalementbesoin. Ennemie parce qu'elle introduit
l'intelligibilité dusens qui donneune cohérence detype religieuxàun
monde idéal dusens etde la signification. Ce que Deleuze (avec Guattari)
considère commeune infiltration insidieuse du transcendantdans
2
l'immanence . La phénoménologie estaussi aimée entantqu'elle circonscrit
unterrain oùs'organisentles combats philosophiques de Deleuze. Ennemie
parce qu'elle fondeune « science royale », etaimée parce qu'elle fournitles
motifs permettantde définir certains des moments les plus marquants de la
pensée deleuzienne. À la questPoion «urquoi Deleuze s'intéressa-t-il à
Husserl et? »,il faà la phénoménologieutdonc répondre ceci: il est
essentiel pour Deleuze d'entretenirune relation disjonctée avecune
amie/ennemie capable de letenir en haleine jusqu'à la fin. Cette fonction
attribuée à la phénoménologie relève d'untempéramentnietzschéen, celui
qui recommande l’adoption d’une attitude admirative en face de l’opposant
3
véritNieable .tzschéen, mais aussi sadien. Car ilya bien quelque chose
commeun plaisir sadique qui estretiré de cette relation d'amour/haine.
Deleuze applique le supplice de la goutte à la phénoménologie qui subitla
plus longue destortures en ne cessantjamais d'être accusée detoutce pour
quoi elle se croitinnocente. La sentence rendue par Deleuze prend
finalementl'allure d’un atermoiementillimité. Il condamne la
phénoménologietoutentirant un malin plaisir à différer l’exposition de son
ultime chef d’accusation. Même l'argument tardif du«transcendantdans
l'immanence » ne semble pas définitif. Deleuze repousse etdécale à l’infini
son assautdernier, car il aultimementbesoin durepère phénoménologique
pour s’orienter dans la pensée, pour donnerune puissance expressive à sa
pensée, etpour mesurer lavaleur de ses concepts. En somme, lestrois
fonctions attribuées par Deleuze auxphilosophes sontles suivantes :
fonction héroïque (les amours déclarées), fonction antagonique (les ennemis
jurés), fonction sadique (les partenaires/adversaires de jeu). La
phénoménologie se rattache à latroisième fonction.

1
A. Beaulieu,GillesDeleuze et la phénoménologie, Mons/Paris, Sils Maria/Vrin,2004, rééd.
2006.
2
G. Deleuze etF. Guattari,Qu'est-ce que la philosophie?, Paris, Minuit, 1991, p. 48.
3ère
F. Nietzsche,Ainsi parlait Zarathoustra, 1partie, « De la guerre etdes guerriers ».

16

Dès les années 1960, Deleuze n'hésite pas à comparer la phénoménologie
1
àuscolasne «tique moderne» , devançantainsi de quelques décennies les
débats houleuxentourantletournant théologique de la phénoménologie. Là
encore les parallèles avec Nietzsche sontrévélateurs. Deleuzevoitla
phénoménologie de façon similaire à la manière dontle christianisme est
perçupar Nietzsche. La phénoménologie pour Deleuze etle christianisme
pour Nietzsche exercent une fascination maladive d'un boutà l'autre de leur
travail. Les deuxphilosophes n'en ontjamaisvraiment terminé avec leur
adversaire éternel. Les batailles de Deleuze avec la phénoménologie ne
trouventaucun dénouement ultime etelles se seraientsans doute perpétuées
danstous les livres qu'il n’a pas écrits. Deleuze respecte etadmire ses héros,
il dénigre ses authentiques ennemis, mais ilvoitla phénoménologie avec
l'œil d'un joueur obsessif. Certes Deleuze conserve jusqu'à la fin l'objectif de
lavictoire. La bataille avec la phénoménologie, qui estl'un des courants
philosophiques les plus respectés de sontemps, offre à Deleuze l’occasion
de constituer son intempestivité. Cettetâche detous les instants qui consiste
à combattreune pensée dominante estpour Deleuze le plus sûr moyen
d’accroître ses forces. Un combatde David contre Goliath que l'on croit
perdud'avance, mais aussi letype de confrontation le plus susceptible de
générer de la puissance. La phénoménologie est une rivale essentielle pour la
philosophie deleuzienne qui a besoin d'untel étalon majoritaire afin de
réaliserune série de devenirs minoritaires etrévolutionnaires. Elle constitue
ainsiun élémentcentral dans la formation de la pensée deleuzienne. Sans
faire équipe avec elle, Deleuze joue avec la phénoménologie. Gagner est
nécessaire pour devenir intempestif. Mais l'intensité dujeudoitdurer. Force
estde constater que cettevision ludique d'une lutte quitendvers lavictoire
sans jamais l'atteindre définitivementdemeure inopérante dans les
monographies consacrées auxpenseurs-héros qui forment une communauté
victorieuse, mais elle estaussi absente des relations avec ses ennemis
véritables avec lesquels il en a pratiquementfini dès le départ.
Les plus sceptiques dirontque les phénoménologues ne conditionnent
rien dans la pensée deleuzienne. L'objection la plus sérieusementformulée à
cetégard consiste à dire que c'estBergson etnon la phénoménologie qui,
e
dans le champ de la philosophie duXX siècle,estlevéritable catalyseur de
la pensée deleuzienne. Ces critiques renouentavec la légendaire opposition
entre Husserl etBergson qui avaientl'avantage d'être contemporains l’un et
l’autre. Deleuze se seraitdésintéressé de Husserl etde la phénoménologie en
choisissantplutôtla méthode bergsonienne envue d'affirmer la «chose
même »contre son accès phénoménologique. Mais lathèse d'un Deleuze
anti-husserlien etauthentiquementbergsonien n'est vraie qu'en partie.

1
G. Deleuze,Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1965, p.223. Voir aussi G. Deleuze,
Foucault, Paris, Minuit, 1986, p. 120: « La phénoménologie est trop pacifiante, elle a béni
trop de choses. »

17

Comme c'estle cas avec les autres philosophes à qui il consacre des
monographies, ilyaune machination deleuzienne de Bergson qui entraîne
ce dernier dansune direction étrangère à son projetinitial, à savoirvers la
raison d'êtredes choses entrain de se faire. Deleuze subvertit
l'évolutionnisme spiritualiste bergsonien en faisant valoirun nouveau
principe rationaliste. La pensée deleuzienne atteintd'ailleursun apogée en
expérimentantdes devenirs non progressifs peuplés de singularités
disjonctées (figures baconiennes, fauxraccords, bégaiements, etc.) qui ne
souffrentétonnammentd'aucun manque d'explication rationnelle.
Les nombreuses références aux thèmes phénoménologiques qui
parsèmentl'œuvre deleuzienne nous amènent, non pas bien sûr à considérer
Deleuze commeun disciple de l'école husserlienne, mais à analyser le statut
particulier de la phénoménologie dans le développementde la pensée
deleuzienne. Soutenir que la phénoménologie ne remplitaucune fonction
positive dans l'itinéraire deleuzien revientà considérer que la science
husserlienne etla pensée deleuzienne sontindépendantes l'une de l'autre,
qu'ilyaune adéquation entre le statutattribué par Deleuze à Husserl, à
Freud età Hegel, etqu'ilyauraitDeleuze avec ousans la percée
phénoménologique. Nous croyons aucontraire qufonce la «tion
phénoménologiqua cone »tribué à rendre possibles certaines des grandes
innovations deleuziennes. Non seulementDeleuze prend-il presque
invariablementsoin de situer ses inventions philosophiques par rapportaux
thèses phénoménologiques, mais la constance de son combatavec la
phénoménologie assure aussi à la pensée deleuzienneune partie non
négligeable de ce qui faitsonunité. La nature paradoxale de ce lien se
présente comme suit: d’une part, la phénoménologie estpour Deleuzeun
coffre aux trésors contenantdes joyauxde brillantesthèses à subvertir et,
d’autre part, les bouleversements infligés aux thèses phénoménologiques
comptentparmi les principauxagents de consolidation ducaractère
révolutionnaire de la philosophie deleuzienne. Plus encore, nous croyons que
plusieurs parmi les plus importantes innovations conceptuelles deleuziennes
sontissues de la recherche d'une alternative à la manière phénoménologique
de solutionner des problèmes. Une nouvelle problématisation qui, pourune
bonne part, sape les bases dumouvementphénoménologique, mais qui
n'auraitjamais émergé sans lui. À la question :« Deleuze est-il
phénoménologue ? »doitêtre substituée l'interrogation suivant« Enqe :uel
sens Deleuze a-t-il besoin de la phénoménologie ? » Réponse : plusieurs des
avancées parmi les plus décisives de la pensée deleuzienne, de ses créations
conceptuelles à son rapportsi particulier à l’histoire de la philosophie, sont
décidées dansun corps à corps énergique,virulentetsoutenuavec les
propositions phénoménologiques. En outre, on pourraitdire que placer,
comme on le faitle plus souvent, la philosophie deleuzienne sous le signe
d'une catégorie particulière (immanence, ontologie,virtuel, événement,
vitalisme, etc.) demeuretoujours limitatif auregard d'un motif plus général

18

lié à la bataille incessante menée par Deleuze avec la phénoménologie. Un
combatqui n'estpas simplement une lutte parmi d’autres si l'ontientcompte
dufaitqu'un grand nombre de combats deleuziens demeurentsubordonnés
auxrapports conflictuels entretenus dansune sorte de joie sadique avec le
rival phénoménologique.
Dans ce qui suit, nous présenterons quelques-unes des lignes de contact
parmi les plus déterminantes ducorps à corps entre Deleuze etHusserl.
Deleuze étaitlecteur de Husserl. Plusieurs ouvrages de ce dernier sontcités
1
etcommentés par Deleuze :Philosophie de l’arithmétique,Recherches
logiques,Phénoménologie de la conscience intime du temps,Méditations
cartésiennes,Ideen I,Krisis,Expérience et jugement,Logique formelle et
transcendantaleetL’Origine de la géométrie. De ces ouvrages, les
Méditations cartésiennessemblentjouer le rôle le plus importantausein de
la dramaturgie deleuzienne. LesMéditations cartésiennesde Husserl nous
servirontdonc de guide. Nous puiserons dans chacune des cinq méditations
une notion essentielle machinée par Deleuze.

Première méditation : Science anexacte

La définition de la science constitue l’enjeucentral de la première
méditation. Husserl déplore le manque d’unité des recherches scientifiques
etsouhaite leur donnerun pointde départcommun. Suivant une démarche
désormais bien connue, Husserl faitde la réductiontranscendantale le
premier pasvers ce fondementabsolu. L’épochèoula suspension de
l’attitude naturelle faitsurgirune conscience pure distincte ducogito
cartésien en ce que les évidences concernentnon le monde extérieur, mais
des contenus de conscience. La première méditation présente les objets
intentirréels »,ionnels comme «c’est-à-dire ni exacts ni inexacts, à la fois
constituants etrelatifs à la conscience pure à qui ils apparaissent. Ailleurs,
Husserl souligne que «les phénomènes de la phénoménologie
transcendantale sont caractérisés comme irréels», que «la‘fiction’
constitue l’élément vital de la phénoménologie», etque « les concepts sont
2
inexacts par essence et non par hasard» . Ce qui laisse supposer, selon le

1
G. Deleuze,LeBergsonisme, Paris, PUF, 1966, p.32(note 1);Différence et répétition,
Paris, PUF, 1969, p. 91,236 ;Logique du sens, Paris, Minuit, 1969, p.32-33, 45, 86(note2),
117-121, 123, 124 (note2), 137-142, 147-148,247,346,358;Foucault, Paris, Minuit, 1986,
p.22, 126(notes 49, 50);: LeibniLe Plizet le baroque, Paris, Minuit, 1988, p. 143-147 ;
Deuxrégimes de fous, Paris, Minuit,2003, p.327,363(note 5);G. Deleuze etF. Guattari,
Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p.236,362(note69), 454-455, 507-510,603-604;
Qu’est-ce que la philosophie?, Paris, Minuit, 1991, p. 47-48, 82, 93-94, 121 (note 9), 135
(note6), 142.
2
E. Husserl,Idées directrices I, Paris, Gallimard, 1950, p.7,227et 236. (Husserliana.
Gesammelte Werke, dir. S. Ijsseling, The Haag, Martinus Nijhoff Verlag, 1950sq;abrév.
Hua,tome III, p.6, 163, 170). Voir aussiRecherches logiques,tome2, deuxième partie,
Paris, PUF, 1961, p.28. (Hua, XIX/1, p.249)

19

1
« principedes principes »qu’une entité imaginairetelle que la chimère ou
la licorne peutêtreune « source en droitpour la connaissance » à condition
qu’elles soientdonnées dansuinne «tuition originaire». Une licorne peut,
par exemple, apparaître « en chair eten os » dans le « présent vivant» de la
conscience intentionnelle des enfants, etdevobjeenir «t» de connaissance
phénoménologique,touten étantprivée de réalité extérieure à la conscience.
Ces considérations renvoientà la distinction établie par Husserl entrereal
(réalité mondaine de ce qui existe selon le mode d’être de la chose naturelle)
etreellouwirklich(caractérise les composantes desvécus opposés par leur
aspect« fictif » à la réalité de la chose naturelle).
Deleuze estfasciné par l’invention husserlienne d’une science
« anexacte »ou«v« Elleagabonde ».[la sciencevagabonde] ne seraitni
inexacte comme les choses sensibles, ni exacte comme les essences idéales,
2
maisanexacte et pourtant rigoureuse.» Leterme allemand «inexakt»
utilisé par Husserl, que lestraducteurs rendentlittéralementpar « inexact»,
3
devientpour Deleuzanee «xact» . Deleuze souligne ainsi le faitqu’on se
situe ici par delà levrai etle faux,un peucomme on parle d’« amoralité »
pour désigner ce qui n’estni moral ni immoral. Les projets philosophiques
de Husserl etde Deleuze se rejoignentdans l’exercice d’une science
anexacte qui ne sonde pas lareal-ité objective. Cette redéfinition de la
science estaucœur de la révolution phénoménologique etDeleuze s’en est
instruit. C’estdansun registre similaire de la fiction etde l’irréalité que
Deleuze situe sa sciencevagabonde. Est-ce à dire qu’il n’yauraitqu’une
seule science anexacte indifféremmenthusserlienne etdeleuzienne ? Pastout
à fait. Deleuze salue la découverte husserlienne des essencesvagues :
« Husserl a faitfaire à la penséeun pas décisif lorsqu’il a découvert une
région d’essencesmatérielles et vagues, c’est-à-direvagabondes, anexactes
etpourtantrigoureuses, en les distinguantdes essences fixes, métriques et
4
formelles. »Mais il déplore égalementausein duprojethusserlienune
volonté d’hégémonie de la science anexacte sur la pensée etsur les autres
sciences. Dans l’élaboration de la science anexacte deleuzienne, l’autonomie
des autres sciences estpréservée. L’anexactitude deleuzienne n’estdonc pas
rigoureuse ausens oùelle seraitaufondementdetoutes les autres sciences,
etil ne s’agitpas pour Deleuze d’ouvrir le champ de l’anexactitude pour en
faire le dénominateur commun àtoutes les exactitudes. Deleuze maintient
plutôt une différence de nature entre les sciences exactes etla science
anexacte là oùHusserl souhaiteuniformisertoutes les sciences ducôté de la
non exactitudetriomphante. Cette science deleuzienne qui autoriseun
passage entre l’exactitude etl’anexactitude sans accorder de privilège à l’une

1
E. Husserl,Idées directrices I,op. cit.,§ 24. (Hua, III,§ 24)
2
G. Deleuze etF. Guattari,Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 454.
3
Ibid., p. 455, note.
4
Ibid., p. 507.

20

sur l’autre, sans les hiérarchiser, a pour nom « science nomade ». C’estparce
qu’elletend à accorderune primauté absolue aunon exactsur l’exactque la
science husserlienne peutêtre qualifiée par Deleuze de despotique. La
science nomade de Deleuze, par contraste avec celle, royale, de Husserl,
n’estpas contraignante ourépressive auregard des sciences dites exactes,
chacune construisantou traçantle plan qui estle sien.
La science nomade se confronte audevenir en suivant« lesconnexions
entre des singularités », etles essencesvagues qu’elles rencontrent« ne sont
1
pas autre chose que des heccéitc'esés » ,t-à-dire des singularités non
personnelles (une heure dujour,un bleuduciel,une ritournelle, etc.). Elle
ne cherche aucune généralité du type «essence individuelle »ou
« singularitéuniverselle » qui faitla fierté de la science phénoménologique.
Elle se laisse plutôtporter par des courants intensifs d'individuation augré
desquels l'expérimentateur nomade peutprendre la mesure dudegré
d’intensité entel pointducourant. Plus ilyaura devariations, etplus la
science nomade sera dans son élément. Cesvariations ne sontpas les
«variations eidétiques »,mais bien des «variations intensivlibres dees »
toute finalité (notammentconstitutive). La science nomade démontreun
intérêtparticulier pour les passages abrupts etlestransitions d’états qui
provoquentdes rencontres imprévues entre singularités. «Il y a des sciences
ambulantes,itinérantes, soulignentDeleuze etGuattari,qui consistent à
suivre un flux dans un champ de vecteurs où des singularités se répartissent
2
comme autant d’‘accidents’. »
Les sciences exactes ontpour objetle monde naturel, la science anexacte
de Husserl étudie des irréalités phénoménales aufondementdetoute la
réalité, etla science nomade de Deleuzevagabonde dansune Nature
chaosmique en expérimentantdes degrés d’intensité en divers points du
parcours. En outre, Deleuzetranspose lethème husserlien de la non
exactitude à la linguistique : « il fautabsolumentdes expressions anexactes
3
pour désigner quelque chose exactement» .
L’espritscientifique de Husserl contraste avec la position de Heidegger
sur la science. Pour Heidegger, la science sous ses formes naturelle et
husserlienne, demeure piégée dans le monde ontique : elle ne pense jamais.
Deleuze définit une science nomadetouten reprenantpour lui-même
4
l’énoncé heideggerien selon lequel «nou» .Less ne pensons pas encore
transcendances constituentpour Deleuze de dangereuses illusions qui
empêchentde penser etd’expérimenter l’immanence en s’imposantcomme
des figures abstraites. Drôle de synthèse accomplie par Deleuze entre

1
Ibid., p. 457-458.
2
Ibid., p. 461.
3
Ibid., p.31. Voir aussi G. Deleuze etC. Parnet,Dialogues, Paris, Flammarion, 1996, p. 9.
4
G. Deleuze,Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1962, p. 123 ;L’Image-temps, Paris,
Minuit, 1985, p.204.

21

Husserl etHeidegger qui ouvre sur la possibilité d’une science nomadeet
pensante.

Seconde méditation : Empiricité transcendantale

La seconde méditation estconsacrée à l’expériencetranscendantale oùle
moi pur devientl’objetde sa propre expérience. La réflexion
phénoménologique sonde le courantdescogitationesmultiples
(imaginations, souvenirs, empathie, éventuellementaussi les kinesthèses,
etc.), qui prennentplace ausein d’un «flux vécu». La phénoménologie
transcendantale expérimente ainsi des irréalités afin d’en réaliserune
« description puLre ».’expérience phénoménologique oùl’ego devient
1
«spectateur impartial de lui-même» corresponden outre àune
«autoexpériencetranscendantaale »usens oùme« elletà jour le moi pur par
2
rapportauquel etpour lequel ilyaunehistoirede l’expérience »
ChezDeleuze,toutdébute aussi dans l’expérience, celle des forces
chaosmiques paru». Qn «je fêléui plus est, l’empiricité deleuzienne a,
comme chezHusserl,un statut transcendantal. L’expression d’« empirisme
3
transcendantal » ,qu’il arrive à Deleuze d’associer àun «empirisme
4
supérieuor »uencore à l’« empirismeradical »issudupragmatisme de
5
William James , demeure paradoxale des points devue de Hume etde Kant:
l’empirisme humien n’a rien detranscendantal en ce qu’il n’ya aucun
fondementa prioriqui explique la nécessité de l’union cause/effet, etle
transcendantalisme kantien se distingue de l'empirisme entantqu’il
s’intéresse moins à l’expérience qu’auxconditionsa prioride possibilité de
l’expérience. ChezHusserl etDeleuze, les conditions de possibilités de
l’expérience sontgénérées par le devenir même de l’expérimentation. Ce
que Husserl, dansL’Origine de la géométrie, désigne comme des «a priori
historiques » rend possibleune science de ce qui estdansun étatdevariation
continue, auprixbien sûr de devenir anexacte, c’est-à-dire de rompre avec
l’objectivité de l’évidence.

1
E. Husserl,Méditations cartésiennes, Paris, Vrin, 1992, p.71. (Hua, I, p.75)
2
L. Landgrebe, «The phenomenological conceptof experience »,Philosophy and
Phenomenological Research,34(1), 1973, 1-13, p. 13.
3
G. Deleuze,Différence et répétition, Paris, PUF, 1969, p.79-80, 186 ;Deuxrégimes de fous,
Paris, Minuit,2003, p.359-363.
4
G. Deleuze,Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1962, p. 57 ;Le Bergsonisme, Paris,
PUF, 1966, p.22.
5
D. Lapoujade, « Duchamptranscendantal aunomadisme ouvrier : William James », in É.
Alliez(dir.),Gilles Deleuze. Unevie philosophique, Le Plessis-Robinson, Les Empêcheurs de
penser en rond, 1998, p.265-275. Salomon Maimon peutêtre considéré commeune autre
source d'explication pour la notion d’empirismetranscendantal chezDeleuze. Voir Daniel W.
Smith, « Deleuze, Hegel, andthe Post-Kantian Tradition »,PhilosophyToday,vol. 44,2000
(supplement), p. 119-131.

22

Pour Husserl comme pour Deleuze, il n’ya pas devérité indépendante
(non intentionnelle diraitHusserl,transcendante diraitDeleuze), etla
«vérité »devientrelative à l’arbitraire de l’expérience. Il subsiste bien sûr
une différence fondamentale :pour Husserl c’estle moitranscendantal
baignantdans le « monde-de-la-vie » qui estson propre objetd’expérience,
tandis que pour Deleuze ce sontles forces impersonnelles qui deviennent
objets etconditions de l’expérience.
Les forces concrètes etimmatérielles interviennentde manière récurrente
aumilieudes démonstrations deleuziennes en jouantle double rôle
simultané de causes explicatives etd’effets expérimentés. La philosophie
critique, nous ditDeleuze, en restetoujours auxconditions possibles et
1
générales de l'expérience sans jamais accéder à l'expérience concrète .
Deleuze souhaite donc dépasser les conditions simplementpossibles de
l'expérience en direction des conditions concrètes en accédantà l’expérience
des forces intensifiantes qui conditionnentetsontexprimées par des
singularités en permettantainsi de rendre sensibles des forces non-sensibles
par elles-mêmes. De son côté, la phénoménologie husserlienne parvientà
ébranler le présupposé de la philosophie critique kantienne en détruisantla
référence auxa priorianhistoriques à la faveur d'un nouveauchamp
transcendantal d’expérience soumis à sa propre historicité. Mais elle réactive
aussi la quête des généralités en cherchantà déterminer les conditions
universelles de la connaissance. L'egotranscendantal devientle centre
d'individuation primordial aufondementdes conditions de l'expérience
possible. En régime phénoménologique, le champtranscendantal rend
toujours possibleune expérience prévisible (constitution d'objet, perception
charnelles, etc.), là oùle champtranscendantal deleuzien,toujours peuplé de
forces auxintensités singulières etimprévisibles dans leurs effets,
conditionne la réalisation de rencontres inattendues qui demeurent
invariablementextérieures auxheccéitésnomades qu'elles réunissent.
« Quand s’ouvre le monde fourmillantdes singularités anonymes et
nomades, impersonnelles, pré-individuelles, écritDeleuze, nous foulons
2
enfin le champ du transcendantal. »Detelles singularités anonymes ne sont
jamais rendues possibles par des généralités déterminées (ex. :l’ego
transcendantal), mais ce sontplutôtles forces concrètes qui en conditionnent
la réalisation en produisantdes rencontres qui excèdent toute détermination
générale préalable.
Deleuze récupère de Husserlune conception de la philosophie
transcendantale qui n’estpas opposée à l’empirisme, onvoitaussitoute la
différence qui sépare le sens qu’ils entendentdonner à l’expérience.
L’expérience phénoménologique demeure interne etanté-prédicative, elle est

1
G. Deleuze,Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1962, p. 104;LeBergsonisme, Paris,
PUF, 1966, p. 13.
2
G. Deleuze,Logique du sens, Paris, Minuit, 1969, p. 125.

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