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L'infini et sa logique

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Français
304 pages

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Date de parution 01 janvier 0001
Nombre de lectures 81
EAN13 9782296304673
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

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L'INFINI ET SA LOGIQUE
Etude sur HegelCollection
« La philosophie en commun»
Eric Lecerf, Lafamine des temps modernes.
Urias Arantes, Charles Fourier ou l'art des passages.
Pierre-Jean Labarrière, L'utopie logique.
Reyes Mate, La raison des vaincus.
Jean-Louis Déotte, Le Musée, l'origine de l'esthétique.
Jacqueline Rousseau-Dujardin, Ce qui vient â l'esprit dans la situation
psychanalytique.
Josette Lanteigne, La question du jugement.
Chantal Anne, L'amour dans la pensée de Soren Kierkegaard.
Sous la direction de Dominique Bourg, La nature en politique.
Jacques Poulain, La neutralisation du jugement.
Saverio Ansaldi, La tentative schellingienne, un système de la liberté
estil possible?
Solange Mercier Josa, Théorie allemande et pratique française de la
liberté.
Philippe Sergeant, Dostoïevski la vie vivante.
Jeanne Marie Gagnebin, Histoire et narration chez Walter Benjamin.
Sous la responsabilité de Jacques Poulain et Patrice Vermeren, L'identité
philosophique européenne.
Philippe Riviale, La conjuration, essai sur la conjuration pour l'égalité
dite de Babeuf.
Sous la responsabilité de Jean Borreil et Maurice Matieu, Ateliers l,
esthétique de l'écart.
Gérard Raulet, Chronique de l'espace public. Utopie et culture politique
(1978-1993).
Jean-Luc Evard, Lafaute âMoïse. Essais sur la condition juive.
Eric Haviland, Kostas Axelos, une vie pensée, une pensée vécue.
Patrick Sauret, Inventions de lecture chez Michel Leiris.
Josiane Boulad-Ayoub, Mimes et parades.
Jean-Pierre Lalloz, Ethique et vérité.
Renzo Ragghianti, Alain. Apprentissage philosophique et genèse de la
Revue de Métaphysique et de Morale.
@ L'Harmattan, 1995
ISBN: 2-7384-3376-6Jean- Marie Lardic
L'INFINI ET SA LOGIQUE
Etude sur Hegel
Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 ParisDu même auteur:
HEGEL: Comment le sens commun comprend la
philosophie
Traduction et présentation suivies d'un essai sur
la contingence chez Hegel
Editions ACTES SUD 1989
Collection "Le Génie du Philosophe"
HEGEL: Leçons sur les preuves de l'existence de Dieu
Traduction, présentation et notes
A UBIER, Paris 1994
Collection "Bibliothèque philosophique"A mes parentsINTRODUCTIONLogique et ontologie
Les pages de la Science de la Logique où Hegel inscrit
l'ontologie dans la logique sont décisives pour le sort de la
métaphysiqueI. Apparaît ainsi la négation interne d'une ontologie
dans laquelle le rapport du savoir et de l'être résorbe l'un de ses
membres en l'autre, ce qui est une façon de définir déjà l'ontologie
par une dialectique. Mais ce sont aussi les rapports de et
de la métaphysique spéciale qui se trouvent ainsi fixés, prélude à
une complète réorganisation du champ du savoir par la dialectique.
C'est la logique qui effectue cette réorganisation, au double sens où
la Science de la logique hégélienne est le lieu de son enracinement,
mais encore où les nouveaux rapports entre les sciences
métaphysiques seront réglés par une redéfinition des rapports entre
l'universel et le particulier. Par la nouvelle définition des rapports
logiques au sens traditionnel, la logique nous donne justement à
entendre son sens nouveau: celui de n'être pas science purement
fonnelle, mais bien aussi contenu du penser, car la pensée qu'elle
exprime est contenu de tout savoir. C'est en un même mouvement
que Hegel nous montre en la logique une logique du contenu, et que
cette logique, n'étant plus seulement un organon, se soumet
l'universalité de l'ontologie (metaphysica generalis), et démontre
par là la validité de ces nouveaux rapports entre l'universel et le
particulier, fondés sur la pensée comme contenu. Ainsi en effet
l'universalité onto-Iogique est-elle ramenée à la logique, science que
son universalité purement fonnelle rendait particulière, simple
organon encore extérieur au contenu du savoir, et qui se montre
maintenant supérieure, et plus universelle, de l'avoir intériorisée.
Pour avoir résorbé et déjà sursum~ en lui le discours de l'être, le
discours de la pensée se montre plus concret et pourtant plus
universel. Ainsi tout se définit-il par la pensée, sans que celle-ci soit
1 GW Il, page 32. Trad. Lab.-Jar., page 37. Hegel reprend d'ailleurs les mêmes
termes dans la seconde édition (GW 21, pages 48-49).
2 Précisons seulement que nous utilisons ici ce néologisme pour indiquer que
nous nous référons à l'allemand "aujheben", qui signifie à la fois supprimer,
dépasser et élever, sans prétendre que cette traduction soit la seule satisfaisante.
Nous ne vowons pas rouvrir l'éternel débat à son propos. En dehors des cas où
le contexte oblige à traduire par "supprimer", c'est ce terme que nous
emploierons donc au long de notre étude.
10réduite à une fonne, car cela signifie aussi que la pensée se définit
comme tout, c'est-à-dire comme son propre contenu. C'est
l'universel concret.
L'on comprend donc pourquoi, dans la logique, se trouvent
aussi contenues les sciences particulières de la métaphysique
spéciale, de telle sorte que la logique l'intègre. Or l'intériorisation est
ici essentielle, et indique la véritable loi du système, la sursomption,
à la place de la subsomption, si l'on veut. La réduction de la
métaphysique spéciale se fait en même temps dans le sens de ce qui
pouvait d'abord sembler plus particulier que l'universalite
ontologique, à savoir la logique, et cette particularité c'est celle de la
pensée. Ceci explique la réduction de l'être au seul être de la pensée,
et de l'ontologie au cas de la théologie, la pensée de Dieu comme
être véritable d'être pure pensée. L'intériorisation compréhensive se
fait donc à l'inverse d'une subsomption extensive, et il est bien
singulier ce savoir qui se montre supérieur au rapport de l'universel
ontologique et du particulier de la métaphysique spéciale. Ce n'est
possible que pour la pensée qui tient tout ensemble parce qu'elle est
seule véritable sujet, supporte la relation, et est la relation. Tel est le
singulier, uni au particulier même et à l'universel, mais qui aussi les
amme.
Mais il faut encore aller plus loin, car, selon la loi
d'intériorisation visant à donner un sujet à l'être, il ne peut y avoir
d'être neutre, et l'ontologie gagne à la particularisation3. Pourtant la
détennination logique de l'ontologie indique tout de suite le sens de
cette "spécification". Il n'est de métaphysique spéciale susceptible de
supporter l'ontologie dialectisée que sous la fonne d'une théologie.
Le seul être susceptible d'engendrer un discours est l'être qui est
Logos. Le seul sujet intéressant est celui qui se prédique de se
donner ses prédicats. Or par là c'est toute la métaphysique spéciale
qui se trouve dialectisée sous ses fonnes finies, et l'ontologie n'est
dialectisée qu'en étant dialectisante. Sa mort entraîne celle des autres
parties. Aussi ne reste-t-il à ce qui n'est qu'être sans être logique, ou
à ce qui est être sans être pure logique, que l'être d'un néant, bref,
l'être dialectique. La dialectique de l'être du monde est en quelque
3 Tel est d'ailleurs le sens du mouvement à l'intérieur de la logique, de l'Etre au
Concept, en passant par l'Essence.
11sorte la part d'ombre que la mort de l'ontologie projette en avant
d'elle-même. D'où les déterminations négatives que nous
rencontrerons pour qualifier, par exemple, la nature et toute
finitude, fût-ce celle de l'esprit, dans le système encyclopédique,
dans lequel, après leur négation, renaissent en quelque sorte, mais
sous une autre forme, les sciences spéciales de la métaphysique.
Cependant, dans la loi de l'intériorité subjective, la théologie
ellemême se détermine. Car il n'y peut alors s'agir d'un quelconque être
suprême, mais seulement d'une pensée pure. La théologie ne
s'accomplit, et, comme singularité d'un sujet pensant, ne porte à son
achèvement ce qui s'est résorbé en elle, que si elle est bien autre
chose que particulière, ou spéciale. Sa singularité n'est donc que
d'être logique. Ainsi est-ce bien logiquement qu'elle s'exprime, car
l'être d'une pensée c'est de penser, et l'élément de la pensée c'est la
logique. Et nous avons la preuve de ce retour à la logique dans les
déclarations de Hegel. Ne dit-il pas déjà au paragraphe 17 de
l'Encyclopédie de 1817, que la logique est "théologie spéculative" ?
Mais justement Hegel la considère ainsi comme "universalité
véritable,,4. Telle est la singularité de la logique comme théologie
d'être universelle! Et d'ailleurs, la citation finale, dans
l'Encyclopédie de 1830, de la noesis noeseos, nous rappelle que,
Dieu se pensant, on est revenu au Logique et dans l'acte logique.
Ainsi tout est bien déjà dans ce lieu d'origine et tout semble y
revenir. Bref, le vrai universel unit et sursume l'universalité de
l'ontologie et la particularité de la métaphysique spéciale dans la
singularité de "l'Idée qui se pense", c'est-à-dire "le concept de la
philosophie", le vrai logique5. L'on voit donc ce que signifie le fait
que la logique était désignée par Hegel, dès le début, comme tenant
lieu de tout cela. Il s'agit de l'Aujhebung intra-systématique. Or ceci
n'est possiblé que si la sursomption fait ressortir la primauté du
sujet. Si donc elle se déroule dans la logique objective, c'est parce
qu'il y a une logique subjective qui dépasse la logique objective, et
représente alors la pureté même de la logique.
Or, tandis que la logique indiquait comment la Logique
objective tenait la place de toute la métaphysique, la
4 SW 6, pages 3~~38. Trad. Bourgeois, page 190.
5 Cf. ~ 574, GW 19, page 415.
6 Cf. ~214 de l'Encyclopédie de 1827 ou de 1830.
12subjective l'excédait. Non que celle-ci, comme la logique habituelle,
soit alors l'organon : Hegel a déjà montré, par la Logique objective,
que la logique traditionnelle était fondamentalement dépassée. Pas
de risque donc de retomber dans la tradition, l'Aujhebung est déjà
effectuée quand nous en arrivons là, et la seule nouveauté peut
apparaître: celle du Concept par son rapport au tout de la
métaphysique. La Logique subjective est alors plus que tout, et c'est
en elle que culmine la sursomption de la métaphysique par la
logique, nous portant plus loin que le remplacement ou la
suppression de la métaphysique, car plus loin que le domaine de ce
qui la remplace. C'est le Concept qui organise, dans la Logique
subjective, tout dans l'Idée7. Cette Logique subjective qui ne
correspond plus à la métaphysique, semble, dans cette nouveauté,
bien libre, liberté infinie d'une pensée à l'égard de son contenu et de
sa forme même, puisqu'elle se la donne, contrairement à la logique
formelle qui la trouve, la reçoit, l'extrait d'un contenu, comme pour
Aristote.
L'infini et la logique du retour
Pourtant c'est justement au moment où semble s'indiquer la
perfection de la logique par ce concept témoignant de la pensée pour
soi dans l'Idée, que se pose le problème crucial pour la valeur de la
logique. Il s'agit certes du moment où est atteinte son infinité comme
pensée de la pensée8 et donc l'actualité même de la pensée divine
comme infini actuel. Mais si la logique boucle là son cercle, il y en a
un autre qui commence, inscrivant la logique dans l'Encyclopédie,
cercle de cercles.
7 Sur la maîtrise de la logique par le Concept, voir aussi le chapitre 3 de la
iartie ill.
Dans l'addition au ~236 de l'Encyclopédie, Hegel cite déjà la noesis noeseos
d'Aristote, et ceci donc dans la Logique, sans attendre la fm de l'Encyclopédie.
D'ailleurs la logique subjective pennettant d'envisager l'objectivité comme
soimême, le point culminant de la Logique subjective est bien pensée de soi, retour
sur soi. TI est vrai néanmoins que dans la même addition, en précisant que
jusqu'alors "c'est nous qui avons eu pour objet l'Idée dans le développement" et
que "désormais l'Idée est objet pour elle-même", Hegel suggère déjà, puisque
c'est la fm de la logique, que le développement de la pensée pour soi de l'Idée
pensante logique va s'effectuer hors d'elle, à partir de l'Idée, et comme celui de
l'Idée (SW 8, page 446. Trad. Bourgeois J, page 622).
13C'est sur l'infinité que le problème est centré. La logique
n'élevait en effet la prétention à remplacer toute la métaphysique que
parce qu'elle voulait en accomplir la rationalité propre, en la
dégageant de toute extériorité pour la purifier par la pensée. Or
cette rationalité n'est autre que l'infini lui-même: "L'infini est le
rationnel"9. Il s'agit, pour Hegel, de surmonter les obstacles qui
empêchaient la métaphysique d'être vraiment rationnelle en la
réduisant à l'entendement et à sa finitude, comme de réparer les
dégâts de la critique négative kantienne dont le résultat était
"qu'incapable de connaître l'infini" "la raison n'est pas capable de
connaître le rationnel"lO.
Qu'il s'agisse en effet de la métaphysique ancienne, ou de sa
critique par Kant, dans les deux cas, la pensée finie, envisageant
l'infini comme autre chose qu'elle, le considérait comme autre que la
pensée. Elle se séparait par là définitivement de l'infini, non
seulement en se limitant soi-même comme pensée, mais en séparant
l'infini lui-même de son caractère rationnel, séparant en quelque
sorte la pensée de soi-même, de manière inconsciente pour les
métaphysiciens, ou volontairement pour Kant, chez lequel la chose
en soi se soustrait à toute intelligibilité. Or, loin que cette séparation
soit inéluctable, et liée à l'essence de notre pensée, comme le croyait
Kant, c'est, au contraire, de la finitude de celle-ci qu'il fallait nous
libérer. L'échec de la métaphysique n'est pas le signe d'une illusion
et ne doit pas nous conduire à nous résigner à la séparation, comme
le voulait Kant sans comprendre que cette séparation venait non de
la pènsée en nous, mais de notre seule finitude. Ainsi pour atteindre
l'unité, suffisait-il de retrouver en la pure pensée l'infinité perdue, au
lieu de discréditer la raison pure. Le fini est seul séparé de son
concept, car son être n'est pas seulement de penser. Etre autre chose
que pure pensée n'est pourtant pas une addition, mais une
soustraction, et il ne faut pas que les empiristes se réjouissent de la
finitude. Notre pensée par contre peut s'unir à l'infini qui est pensée,
et y retrouver par là la véritable unité avec l'être qui caractérise
l'infini, en considérant les pures pensées elles-mêmes comme
déterminations à la fois de l'être et de la pensée11. Il fallait donc
9 GW Il, page 27. Trad. Lab.-Jar. J page 28.
10 Ibid..
Il Cf division générale de la logique, GW Il, page 30. Trad. Lab.-Jar. J, pages
14critiquer, au lieu de la pensée pure, la seule finitude de notre pensée,
et, par la science de la pensée, à la fois exposer vraiment la
métaphysique et la vraie critique, c'est-à-dire la critique de la
finitude de notre pensée, présentant ainsi la pensée en son essence
infmie.
Dépassant. à la fois la métaphysique déficiente et la critique
de celle-ci par Kant, Hegel veut donc surmonter la séparation de la
pensée par rapport à son essence, car "la pensée est, suivant son
essence, en elle-même infinie"12. Ii faut donc penser l'essence de la
pensée, c'est-à-dire le Penser. Or, si "le concept fondamental de la
13,philosophie" est "l'infini véritable" c'est alors la logique qui, en
l'exposant, devient le fondement de la philosophie. Ainsi:
"Prouver et exposer de manière plus détaillée cette partie
centrale et vitale de la pensée spéculative, l'infinité comme négativité
se rapportant à soi-même, cette source dernière de toute activité, de
toute vie, de toute conscience, est la tâche de la logique comme
14philosophie purement spéculative."
L'unité de la forme et du contenu (le penser) caractérise en
effet l'infini, en même temps que la logique. Et d'ailleurs Hegel en
fait aussi une indication méthodique, puisque dans la logique il
s'agit, dans le parcours même des déterminations du concept, et par
le passage à chaque degré supérieur où se montre le caractère fini
du degré précédent, d'une "élévation d'une catégorie de la finité à
son infinité"15. C'est que le constat de finitude doit, contrairement à
ce que fait Kant, conduire à reconnaître "la preuve de la réalité
effediveet de la présence actuelle de ce qui est infini"16, pour nier
le fini et affirmer l'infini. Hegel propose donc, par la logique, de
retrouver le vrai sens de la pensée et son contenu rationnel.
33-34.
12 28, SW 8, page 101. Trad. Bourgeois I, page 484.Encyclopédie addition au ~
13 Encyclopédie, ~ 95, SW 8, page 227. Trad. Bourgeois 1, page 360. C'est
d'ailleurs cela qui défInit "l'idéalisme" de la "philosophie véritable".
14 7, SW 7, page 59.Principes de "'philosophie du droit, ~
15 Leçons sur les preuves de l'existence de Dieu, SW 16, page 433 : "Die
Erhebung einer Kategorie der Endlichkeit in ihre Unendlichkeit". Hegel défInit
ainsi "diesen Fortgang der Begriffsbestimmung".
16 Encyclopédie de 1817, ~34, SW 6, page 47. Trad. Bourgeois 1,page 198.
15La logique, en sursumant toute la métaphysique, ainsi que sa
première négation par Kant, se voit donc contrainte d'exprimer en
soi l'infini, et de façon infinie, l'infini véritable. Etant toute la
métaphysique, sa prétention est par là totalisatrice, et la logique doit
alors exprimer un infini complet, et pas seulement celui, unilatéral,
de l'entendement qui laissait être face à lui un fini, le finitisant en
retour comme le faisait la métaphysique anciennel7. Aussi la pensée
pure se pose comme ayant tout en soi, alors que la représentation
laissait face à soi l'être du sensible. Et l'infini est bien l'unité de l'être
et de la pensée, comme la pure pensée conceptuellel8, et, à ce titre,
Dieu. Penser Dieu dans la logique, voilà, semble-t-il, la tâche fixée
par Hegel, qui lutte contre le préjugé selon lequel "l'infini ne peut
être saisi au moyen de concepts"19. D'ailleurs Hegel déclare bien le
concept "absolument infini" et semble articuler toute sa logique
selon un mouvement de retour correspondant non seulement à
l'intériorisation conceptuelle, mais au mouvement même d'un infini,
qui par là détermine en même temps le concept comme infini, et
l'infini comme concept.
Pourtant, comment la logique peut-elle légitimer sa prétention
totalisatrice à tout remplacer si elle laisse être autre chose? La
logique étant pensée de l'infini, l'infini ne serait-il pas tout? Ou
peut-être que tout n'est pas dans l'élément de la pure pensée, alors
que pourtant seul le concept semblait témoigner de l'infinité même.
Il semble que tel soit le cas. Hegel déclare en effet" au
paragraphe 244 de la Logique encyclopédique, que l'Idée, posée
dans son unité avec soi atteinte par la logique, n'est encore qu'en
"une détermination unilatérale"20. Or cela relance bien le
processus de l'infinité, mais cette fois-ci par delà la logique
ellemême, puisque c'est l'Esprit seul qui, comme Idée infinie,
17 Cf Encyclopédie de 1817, ~ 17 et 18 : la logique comme théologie
spéculative y est différenciée de la métaphysique d'entendement, liée à la
représentation. n s'agit donc aussi de la différence hégélienne entre
l'entendement et la raison.
18 "Cette inséparabilité du concept et de l'être ne vaut absolument que dans le
cas de Dieu. La finité des choses consiste en ceci que le concept et la
détermination du concept et son être d'après cette détermination sont différents. "
Leçons SUI'la philosophie de la religion (1827), HV 3, page329.
19 SW 8, page 53. Trad. Bourgeois I, page 174.
20 SW 8, pages 451-452. Trad. Bourgeois I, page 463.
16correspondra au moment du retour à soi caractéristique de l'infinité
véritable. Comment entendre alors cette unilatéralité, immédiateté de
la logique, puisque l'Idée logique semblait justement d'abord
l'infinité divine?
Dans le texte final de la Doctrine du Concept de 1816, Hegel
n'hésite pas à énoncer l'idée que l'insuffisance provient de la pureté
de la pensée à l'oeuvre en logique et qui semblait pourtant nous
garantir son absoluité. L'Idée étant "enfermée dans la pensée pure",
la science est ici "seulement du concept divin"21. C'est l'intériorité
même de cette "réalisation" logique qui est ici responsable du
problème; et pourtant c'était elle qui garantissait la réussite du
projet logique, car la pensée divine devait se penser elle-même
comme subjectivité pure pour qu'une réalisation systématique soit
possible. La complétude de la sphère ne témoignerait-elle
maintenant que d'une déficience, celle de n'être réalisation qu'à
"l'intérieur de cette même sphère"22 ? C'est que, selon nous, cette
intériorité ne peut être considérée comme un "enfermement" que
pour l'intériorité subjective d'une pensée déjà réalisée et qui peut
tout entière alors vouloir sortir de soi: ainsi ne s'agit-il plus d'une
insuffisance simple, mais de la volontaire inscription dans une
nouvelle réalisation où se montre non tant la pauvreté de la première
que sa perfection. Dès lors l'on voit que la "tendance" à "sursumer"
la subjectivité est bien celle du concept et maîtrisée par lui. Et le
concept y représente la réalisation de la logique et sa propre
réussite. Dans cette mesure la transition à une autre sphère n'est pas
un devenir, ni même un vrai passage, car l'infini logique n'a pas à
devenir fini pour être vraiment soi, il est déjà accompli en soi et a en
lui toujours le fini. Il n'est pas question de réinscrire simplement la
logique dans dialectique de l'infini comme un infini unilatéral, qui
aurait hors de soi un autre ou ne serait déjà fini en même temps
qu'infini. La sphère est en effet déjà complète en soi, et l'infini s'y est
logiquement réalisé en faisant retour à soi dans le concept. La
logique de l'infinité véritable est ici plus complexe d'être entre la et le reste, que celle de la seule logique, et plus riche aussi
21 GW 12, page 253. Trad. Lab.-Jar. ill, page 392. C'est pourquoi, au ~244 de
l'Encyclopédie, Hegel dit par contre que notre réflexion est ici extérieure à cette
intériorité pure. Nous y reviendrons.
22 GW 12, page 253. Trad. Lab.-Jar. ill, page 392.
17d'être maîtrisée par le concept. Si l'infini est déjà tout dans la
logique, le rapport, qui s'instaure entre lui et un autre fini, ne peut
plus alors être qu'une création, et l'autre, dans lequel il sort pour se
comprendre comme moment en se déprenant de soi, n'est que sa
propre extériorisation. Bref, l'infini logique s'étant déjà montré soi et
son autre fini à l'intérieur de soi, il n'est maintenant d'autre pour lui
que par la création d'un rapport. Si la décision est la modalité
conceptuelle de ce "passage", elle nous le fait comprendre comme
celui de la logique en sa perfection logique.
Et pourtant on sort d'elle, et elle sort de soi. De quelle
perfection s'agit-il donc, ou n'y a-t-il alors pas une autre perfection?
La réponse viendra un peu plus tard, mais il est sûr que c'est le
paradoxe de l'infini qui surgit ici, modalisé par une dialectique de la
création: l'infini laisse encore être hors de soi un autre en se
perfectionnant par là sans que cet autre soit plus que lui! Telle est
bien la création divine. L'on résout certes ainsi un premier problème,
en comprenant que la logique, ayant absorbé toute la métaphysique,
Dieu étant l'absolument infini, il demeure tout de même autre chose
"après" comme objet d'études. La logique a en effet déterminé les
conditions de la création. Ayant absorbé toutes les sciences
métaphysiques d'abord et ramené à la pensée de Dieu et de son
essence tout le savoir, la logique permet de recréer les sciences
spéciales de la métaphysique sous la forme de la Philosophie de la
nature et de l'esprit, à partir de leur véritable source en la logique.
Tirées du sein de l'éternité logique, elles peuvent ressusciter de leur
mort, dont prend acte la et par la logique même. Pas plus
que l'infini logique, mais autres que lui, car le monde n'est pas plus
que Dieu, les sciences "réelles" de l'Encyclopédie sont ramenées à
leur véritable concept23. Mais que gagne Dieu en créant? Si, en
effet, elles ne sont pas plus que l'infini logique, les sciences réelles
sont pourtant un plus pour lui. C'est bien ainsi que Hegel entend
l'Encyclopédie. On a vu comment l'unilatéralité logique n'était pas
simple, il nous reste maintenant à saisir pourquoi cet autre, qui n'est
limité pour la logique que par la logique même, en n'étant
23 Mais à quelle condition percevoir ainsi cette perfection du logique, sinon par
l'Encyclopédk qui trace les conditions permettant de concevoir la logique en sa
perfection, ou d'en faire apparaître la perfection? C'est l'extériorisation, nous y
.reviendrons.
18"qu'extériorisation" de celle-ci, semble pourtant l'inscrire en un
cercle plus vaste.
Il s'agit bien création, et c'est pourquoi l'autre de la logique
est son extériorisation. Mais comprendre la logique comme création
n'est pas simple, c'est même, à notre sens, saisir tout l'hégélianisme,
c'est-à~re le projet encyclopédique, le développement du système,
et la forme de son retour. Contentons-nous ici de faire remarquer,
qu'à cause de cette création, l'articulation de l'infini au fini à
l'extérieur de la logique passe par la liberté. Liberté de cet autre,
contenu certes dans l'intériorité logique, mais ici laissé hors d'elle.
Liberté avant tout de l'Idée qui décide. Or, que prouve l'exercice de
cette liberté? De quoi est-elle la preuve? D'une perfection? Certes,
mais celle-ci manquerait-elle à Dieu s'il ne créait pas? Dieu ne
serait-il pas alors parfait? Or pourtant c'est la perfection logique
qui semble gage de la création finale. Nous sommes ici au coeur du
problème, en tant qu'il y va à la fois de l'articulation de la nécessité
et de la liberté, et de la perfection que la nature et l'esprit apportent
à la logique.
Si c'est pour être parfait que Dieu crée le monde, il n'est pas
vraiment Dieu sans lui, et pourtant c'est librement qu'il le crée, ce
qui indiquerait qu'il serait déjà lui-même, et donc déjà parfait sans le
créer. Si c'est comme parfaite et réalisée que la logique passe en une
autre sphère, comment comprendre cette transition, comme un gain
pour elle par rapport à une unilatéralité ? Si l'on comprend la nature
de cette perfection, consistant pour Dieu dans le fait d'être créateur,
on aura sans doute aussi une lumière sur le perfectionnement que la
logique doit attendre du reste de l'Encyclopédie. Or cette perfection
n'est justement pas celle de la seule logique, ni d'une présence
abstraite, mais celle d'un esprit dont le propre est de se
révéler24. Comme la perfection est celle d'un esprit et que
l'Encyclopédiél5 nous révèle la dimension spirituelle du logique,
elle nous montre que c'est comme Esprit que Dieu s'extériorise, et
donc comme parfait. L'extériorisation encyclopédique a "libéré" le
contenu spirituel de la logique, c'est-à-dire l'a' fait comprendre
24 "La nature de l'esprit même c'est de se manifester" Hegel Religions
Philosophie, ed. llting, p. 495 : ''Die Natur des Geistes selbst ist es -sich zu
manifestieren.
"25 Cf. ~ 574.
19comme acte d'un Esprit qui a à créer, à se révéler, comme
conséquence de sa perfection: perfection oblige. Mais elle oblige
seulement une liberté: la révélation a révélé que Dieu se révélait,
c'est-à-dire que le logique est esprit en créant. L'on comprend par là
l'articulation de la liberté et de la nécessité, car si le reste n'est pas
nécessaire à Dieu pour être Dieu, cela était nécessaire à sa
manifestation.
La preuve de ce rapport de la modalité libre du passage de la
logique au reste, à la compréhension de celle-ci comme perfection
d'un esprit, c'est bien que la liberté finale de la décision de l'Idée
logique soit définie par Hegel comme une "libération" du concept de
la logique dans la "science de l'esprit"26. Ce qui n'est autre que la
libération du logique par l'Encyclopédie comme libération à l'égard
de l'unilatéralité de la logique. Le logique libéré, cela veut dire que
l'Encyclopédie le fait comprendre en se développant jusqu'à l'esprit
lui-même. Or cette libération vient d'une extériorisation qui nous
libère d'abord de l'extériorité de notre pensée, et libère la vraie
signification de la logique. Dieu, se manifestant dans le monde et
s'extériorisant, nous fait comprendre le reste et sa spiritualité, esprit
pour un autre esprit. Si la fin de la logique évoque un acte libre,
c'est que l'Encyclopédie a "libéré" la signification spirituelle du
logique. Par là se rejoignent les deux sens du processus: nous
comprenons la logique car Dieu se manifeste par le contenu de
l'Encyclopédie. Par l'Encyclopédie et la libération finale de la
logique, celle-ci gagne donc son infinité véritable, celle de l'esprit.
De même que l'infini unilatéral était défini dans la logique comme
sursumant sa finitude dans le seul infini véritable, de même Hegel
parle de sursumer la subjectivité unilatérale, dans le retour spirituel.
Telle est la vérification encyclopédique de la logique. Ce qui
signifie, on le verra, vérification par un système qui est
encyclopédique.
La logique se révèle donc, par le parcours encyclopédique,
comme trouvant en l'esprit sa perfection, et l'Encyclopédie montre
alors la perfection du logique: sa signification spirituelle. Pourtant
le problème est que cette signification est seulement au terme, or elle
devrait déjà se manifester dans la logique pour expliquer la création.
26 GW 12, page 253. Trad. Lab.-Jar. Ill, page 392.
20Il faut, à moins de réintroduire ici une finalité inadéquate d'un
Logos qui chercherait à se réaliser en se poursuivant soi-même,
comprendre que c'est au contraire la circularité encyclopédique
propre à l'hégélianisme, qui révèle cette perfection et la rend
possible: la réalisation encyclopédique démontre la perfection du
logique comme déjà à l'oeuvre dans la création. Mais pour le
comprendre, il fallait que Dieu, dans sa perfection, se manifeste
d'une part, et c'est le passage au reste du système, et il fallait d'autre
part que se parcoure le cercle encyclopédique, le retour à soi qui
définit l'esprit permettant de le voir à l'oeuvre dans la logique pour
expliquer la fin de celle-ci comme expression de la perfection divine,
du Dieu créateur. Il fallait que la logique se démontre et que Dieu se
montre, créant par là les conditions de la reconnaissance par nous de
sa liberté et de sa perfection, son intériorité n'étant plus pensée par
nous de façon extérieure, comme une essence, mais de l'intérieur,
conceptuellement, grâce à son extériorisation. Ainsi le monde et la
réalité encyclopédique ne sont-ils pas nécessaires à Dieu qui les
crée librement, mais nécessaires à la manifestation de sa liberté.
Comme vérification de la logique, l'Encyclopédie est donc
une vraie réalisation de notre savoir sur Dieu qui demeurait
extérieur à lui tant que nous ne sortions pas de la pure logique, et le
demeurerait si Dieu ne se révélait pas à notre esprit. L'Idée a beau
être dans la logique en soi et pour soi, elle ne l'est qu'à l'intérieur de
soi, et donc, pour notre connaissance, extérieure à elle. Il lui faudra
s'extérioriser. Notre savoir resterait extérieur à lui si Dieu ne
s'extériorisait. Or Dieu se révèle bien par cette extériorisation, et
nous le comprenons en accomplissant le parcours du système. De
même donc que la liberté témoignait d'une libération, l'extériorité de
notre connaissance de Dieu, qui réduisait l'infini logique à un infini
unilatéral, n'est résorbée que par cette extériorisation. L'on voit
alors pleinement pourquoi, au paragraphe 244 de l'Encyclopédie,
l'unilatéralité se définissait comme extériorité, celle de notre
connaissance par rapport à ce logique purement intérieur à soi. Se
déterminent en fait en même temps les conditions de notre savoir -et
lui seul est encore unilatéral à la fin de la logique- et celles de
l'extériorisation de Dieu. Nous ne participons à son savoir intérieur
que parce qu'il s'extériorise, nous faisant comprendre, en retour, par
l'esprit, la logique dans sa signification spirituelle. "L'extériorité" de
la réflexion est alors sursumée dans le système par l'Encyclopédie
21qui a montré ou démontré l'intériorité de Dieu. Les modalités de
notre savoir de Dieu et l'action de celui.ci se sont égalisées. Tandis
qu'à la fin de la seule logique cette pensée de Dieu restait intérieure
pour lui et extérieure pour nous, à la fin de l'Encyclopédie par
contre, il s'agit de l'acte d'un esprit qui se présente vraiment comme
se pensant lui-même. Le système définit donc bien les conditions de
l'unité de notre savoir de Dieu et de l'action même de celui-ci par
laquelle il se révèle. Or, si nous pouvons comprendre l'intériorité
divine et logique par l'extériorisation en la nature, et donc le passage
au reste du système, c'est que nous pouvons comprendre
l'extériorisation de l'Idée logique comme de l'intérieur, c'est.à-dire
comme l'acte d'un Esprit, comme création pleinement divine. Mais,
pour cela, c'est la dimension proprement encyclopédique qui est
requise, c'est-à-dire non plus tant le système que le développement
systématique, comme retour à l'infinité véritable par l'esprit. Telle
est la circularité. Si l'extériorisation systématique est nécessaire
pour comprendre la logique, c'est le retour encyclopédique final qui
explique la transition initiale de la logique au reste comme acte d'un
esprit et donc révélation. Les conditions d'une compréhension totale
sont bien réunies dans la seule encyclopédie hégélienne comme
présentant justement à la fois et dans le développement même du
système une extériorisation (de la logique dans la nature) et une
intériorisation (celle de l'Idée qui fait retour à soi dans l'esprit)
transformant le système en encyclopédie. L'extériorisation de l'Idée
logique la mène aussi vers le retour à soi, la circularité définissant
alors le progrès comme retour et condition de la réalisation d'un
véritable infini maîtrisé.
Notre pensée s'identifie donc bien au mouvement de
particularisation de soi de la pensée, notre compréhension intérieure
nous permettant de saisir que Dieu s'extériorise comme pensée déjà,
esprit pour un esprit. Telle est la concrétude et la vérification de la
logique. L'Encyclopédie nous permet de comprendre le mouvement
de sortie de la logique comme divin, car elle est ce
même, et c'est pourquoi nous pouvons saisir la liberté de la décision
divine. Le monde devient révélation de Dieu, l'Encyclopédie nous
révélant cette extériorisation comme une révélation, car elle nous
fait saisir le mouvement par lequel Dieu se décide au monde par
rapport à lui comme esprit, c'est-à-dire en retournant à son esprit.
22Il fallait néanmoins, pour que soit possible cette révélation de
l'esprit par l'extériorisation de la logique, voir comment l'esprit est
condition de son propre développement. C'est, on l'a dit, la
dimension proprement encyclopédique. La vérification de la logique
par l'Encyclopédie n'est possible comme de l'acte d'un
esprit que par la circularité de l'Encyclopédie montrant par la
Philosophie de l'esprit la dimension spirituelle du logique. D'ailleurs,
comment pourrait-on encore parler de vérification si ce logique
retrouvé ne portait toujours tout le système avec soi? Or les
syllogismes finaux de l'Encyclopédie nous font au mieux saisir cette
circularité, non pas comme un recommencement perpétuel, ce qui ne
suffirait pas pour conjurer la linéarité, mais comme l'enchaînement
vivant et éternel des moments entre eux, nous faisant voir en l'un le
rapport à tout le reste, dans le tout déjà accompli. Le sens de
l'Entschluft final de la logique se saisit dans le cadre des syllogismes
encyclopédiques. C'est le caractère encyclopédique qui nous fait
comprendre le sens de la logique.
On voit aussi par là comment les sphères se rapportent les
unes aux autres. Si l'acte final de la logique est de liberté, c'est qu'il
s'agit d'un esprit libre de se donner même sa perfection, et Dieu
comme Idée infinie se libère de son "enfermement" comme Esprit
libre qui jouit de soi en l'autre. La logique de l'infinité véritable nous
a mené de la logique à l'esprit, c'est-à-dire de l'Idée comme Concept
infini, à l'Esprit comme Idée infinie, et d'une forme d'unilatéralité au
retour à soi de l'infinité. Ce qui prouve aussi l'infini comme le
spirituel. Seule en effet l'éternité d'un esprit peut faire saisir le cercle
comme déjà accompli, et comme cercle de cercles dans lesquels les
sphères se lient sans seulement s'inclure. Cercle des cercles qui
avancent, l'Encyclopédie est la démonstration de l'infinité comme
esprit, le logique de la tin n'étant pas différent de la logique du
début, mais différencié en soi par le système, De même qu'à la fin
de la logique la forme du passage est exclue, il ne s'agit pas, non
plus, dans l'ensemble simplement d'un passage sans reste d'une
sphère à l'autre, mais d'une articulation en circularité définissant
non seulement le retour à l'infini véritable, mais le véritable sens du
retour.
Ce que l'on retrouve dès lors, dans tout le système, c'est
l'opération de l'infini et la démonstration de l'infinité conune esprit.
La circularité encyclopédique confère à la logique de l'infini la
23plénitude de sa signification, c'est-à-dire qu'elle nous pennet d'en
comprendre la vérité. Répondant au mouvement de l'infini véritable
qui fait retour à soi, l'Encyclopédie montre la vérité de cet infini
dans la dimension spirituelle. Du concept à l'Idée infinie s'opère la
démonstration de l'infini comme esprit. Telle est la vérification:
devenir vrai de l'infini, c'est-à-dire esprit. S'il s'agit pourtant bien
d'une logique de c'est que l'infini est Logos. La circularité
encyclopédique, nous montrant la réalisation toujours accomplie de
cette infinité, modalise en retour la logique qui régit l'infinité au
niveau du tout du système. L'infini comme concept opératoire n'est
thématisé que dans le système complet, comme sa circularité. Mais
alors il ne s'agit plus seulement de penser, entre la phase unilatérale
de l'infini et son accomplissement par son retour à soi, le même et de
la même façon que dans la Logique de l'Etre, par exemple. Il ne
s'agit plus maintenant d'un passage, mais seulement d'un
développement maîtrisé. Ainsi l'unilatéralité de la logique ne se voit
intégrée au mouvement plus vaste de l'Encyclopédie ne faisant
retour à soi dans l'esprit que grâce à l'esprit lui-même. les cercles,
disions-nous, ne s'incluent pas tant qu'ils ne s'enchaînent, et
toujours. Cette maîtrise est le signe que l'infini est maîtrise de soi,
c'est-à-dire pensée qui se pense: Hegel résout ainsi le problème de
l'infini actuel comme l'actualité d'une pensée pure, c'est-à-dire
l'éternité d'un esprit27. Le processus est maîtrisé, c'est la méthode
qui l'anime, la pensée qui se démontre sa propre infinité. La
unissant fonne et contenu est celle de l'infini et définit, par là, la
dialectique suprême entre infini et fini comme rapport entre esprits,
c'est-à-dire rapport de libertés. Car la maÎmse de cette dialectique
c'est de laisser l'autre être libre par une création du rapport avec lui.
La dialectique est ici liberté. Telle est la modalité conceptuelle de
l'infinité. Par delà la logique et dans tout le système, mais grâce à la
logique, le logique se montre une pensée libre et forte de laisser être
l'autre au lieu de l'engloutir. La libération de l'enfennement subjectif
c'est, pour l'infini divin, la liberté du penser. Plus que le Dieu-pensée
d'Aristote, celui de Hegel est libre et la logique se prouve dans
27 "Dieu est Esprit, l'activité absolue, actus purus, c'est-à-dire subjectivité...
personnalité infInie." "Gott ist Geist -die absolute Tatiglœit, actus purus, d. i.
Subjectivitat -unendliche Pers6nnlichkeit..." Religions Philosophie, ed. nting J,
page 527. Trad. G. Planty-Bonjour in "La bonté de Dieu", page 136.
24l'Encyclopédie comme celle d'une liberté. Non pas un infini qui
échapperait à soi, mais un esprit qui se relie à soi dans l'autre. C'est
par rapport à cette modalité nouvelle et proprement conceptuelle des
rapports infini-fini que se comprend alors tout le projet. La logique
de l'infini fait comprendre la logique comme liberté à partir de la
libération du logique.
Tout se joue ici dans la dialectique originairement logique de
l'infinité. Dans le cercle des cercles, l'un des tout premiers cercles
logiques nous livre, dès le début, le sens de l'opération. Il fallait que
ce soit dès le début pour que la forme du développement total
corresponde à la démonstration d'un contenu livré aussi, fiit-ce dans
son abstraction, dans le premier livre de la logique.
L'infini comme concept opératoire28 est alors à l'oeuvre dans
la logique aussi bien que dans l'ensemble du système, pour articuler
l'un à l'autre, mais ce qui le thématise en fait c'est la seule totalité du
système ou son mode de totalisation: la circularité. Dès lors, l'infini
exprime l'unité de sa forme et de son contenu car si le cercle le
thématise tout, comme mouvement de retour à soi, lui-même trouve
sa vérité dans le vrai retour, la. circularité syllogistique totale.
L'infini thématisé comme le cercle du système, c'est l'Encyclopédie.
Car alors il est totalement thématisé par la forme encyclopédique
qui fait du système un tout si seulement il est encyclopédique. La
forme prise par le système est le contenu de l'infini véritable: la
circularité, au lieu d'un progrès à l'infini. Telle est la différence
entre Hegel et les post-kantiens, centrée sur l'infini, exprimée chez
lui non seulement par un système, mais une encyclopédie.
Résumons-nous: dire que l'infini est partout à l'oeuvre dans
le système hégélien désigne une opération, celle du retour à soi de
l'infini véritable, définie dans la Science de la logique. Tout le
système comme présentant la vérité de la logique, pensée de cet
infini, est à comprendre selon cette opération, mais en dépassant
cette logique même, car le retour à soi de l'infini est alors l'esprit
mais dans le cercle. L'opération décrite dans la logique, et résumant
28 La différence entre concept opératoire et thématique est due à Eugen Fink,
comme le rappelle Gerhart Schmidt in Hegel in NtJmberK (page 257). Celui-ci
l'applique à juste titre à la logique hégélienne, en disant: "In der Logik des Seins
und des Wesens war der Begriff operativ. ais Form und Methode latent Wirksam.
ln der Logik des BegrijJs wird der Begriff thematisiert. "(Ibid. pages 256-257).
25tout son déroulement, nous fournit aussi la clef du dépassement de
la logique et de son articulation au système. Comme le système
explique la logique ou la vérifie, il n'est pas étonnant que
l'explication décrite dans la logique nous fournisse la clef de tout le
reste, même si le reste médiatise alors la logique. Seul concept à
nous présenter en même temps un contenu thématisé, et une forme
méthodique (le retour à soi), l'infini nous semble donc être le
concept opératoire permettant de saisir à la fois le mouvement et le
sens de l'entreprise hégélienne, jusqu'à sa forme encyclopédique, qui
montre la vérité même de ce retour de l'infini comme signification
spirituelle.
Divisions générales
Le problème du système hégélien est bien centré autour de la
logique de l'infini véritable, et de la découverte hégélienne de
l'infinité logique. Dès lors la logique de la maturité se distingue par
là même, en sa modalité conceptuelle, de la Logique d'Iéna dans
laquelle l'infini semble pourtant tellement à l'oeuvre que c'est elle
que certains nomment justement "logique de l'infini", cependant que
l'infini se détermine hors d'elle, dans la Métaphysique. Nous
reviendrons sur ce thème, mais nous voulions seulement montrer ici
à la fois la signification d'une pensée infinie, telle que Hegel la
présente dans la Science de la logique et le chemin que devait
parcourir la pensée de Hegel pour la découvrir. Telle sera notre
première partie: L'infini el la tâche philosophique.
On peut dire que cette première partie correspond à un
acheminement vers l'infini logique, tout en en faisant déjà partie en
vraie infinité. Ainsi s'agit-il d'y déterminer plus généralement le
projet hégélien en le différenciant de son autre, ou de ses autres,
pour mieux en faire ressortir l'originalité.
Ainsi tenterons-nous d'abord de la démarquer d'autres pensées
de l'infini ou du projet des autres philosophes, notamment Fichte. Ce
sera le premier chapitre sur l'infinité de la pensée. L'entreprise
hégélienne semblera ainsi se dégager comme mise en oeuvre d'une
pensée génétique telle que l'envisagera le second chapitre. La voie
sera alors libre pour indiquer comment Hegel s'est tracé son chemin
par différentes étapes de sa propre pensée. Il s'agira donc de
l'altérité intérieure, celle qui nous fera voir, par l'analyse d'un
26changement ou d'une évolution, les autres moments de la pensée
hégélienne, envisagés à partir de la pensée de la maturité comme
ceux de la jeunesse de Hegel et surtout à Iéna où s'est élaboré
"l'autre" système dans des ébauches. Ebauches du système de la
maturité? Ou plutôt ébauches d'un système déjà entier à Iéna, mais
qui tout entier sera "sursumé" par celui de la maturité? Ce sera
l'objet du troisième chapitre -vers l'infinité logique-, consacré à
l'évolution de Hegel, suivant le fil conducteur de l'infini qui en
constitue le vecteur.
L'analyse de l'altérité nous a donc conduits ou reconduits
au soi, c'est-à-dire à l'infinité logique pour elle-même. Toute notre
seconde partie sera consacrée à la Logique de l'infini, à proprement
parler, c'est-à-dire à l'étude de la Science de la logique, pour voir
comment elle exprime l'infini. La pensée s'y donnant son contenu,
c'est la pensée infinie qui y est à l'oeuvre et constitue donc le
logique de la logique.
Nous rappellerons en un premier chapitre les principes d'une
lecture de la Science de la logique de ce point de vue. Nous nous
consacrerons ensuite, dans les second, troisième et quatrième
chapitres, à l'analyse détaillée de l'oeuvre en fonction de ces
principes et selon son articulation en Doctrine de l'Etre, de l'Essence
et du Concept, en prenant pour référence, la plupart du temps,
l'oeuvre de Nuremberg dite Grande Logique, à cause des passages
plus détaillés qu'on y trouve sur ces points difficiles. Ces trois
chapitres sont, bien sûr, le centre de notre étude et portent chacun
un titre correspondant à la partie de l'ouvrage de Hegel dans laquelle
nous envisageons l'infini à l'oeuvre.
On a vu comment c'est la force conceptuelle même de la
logique qui semblait nous livrer la raison de sa transition au reste du
système. L'évolution ou les progrès en infinité de la logique, en
même temps que l'analyse de sa propre infinité, nous mènent donc
naturellement au delà d'elle-même. Nous sommes là au point
crucial, la mise à l'épreuve de la logique ou sa vérification. Or cette
articulation au système ne se peut comprendre que par le paradoxe
suivant: c'est au moment où la logique laisse être autre chose,
qu'elle est le plus véritablement soi-même et soi-même infinie.
C'est ainsi qu'il faut comprendre le sens notre troisième partie
-Ontologie dialectique- qui, selon le schème utilisé pour présenter
les deux autres parties, correspond à la compréhension de l'autre
27par soi et du soi logique par l'autre ou à l'extériorisation du Soi
dans l'autre. La question est alors de savoir si le système est à
l'intérieur de la logique ou celle-ci dans celui-là, le logique restant
chez soi tout en laissant l'autre libre, mais cette extériorisation seule
révélant le logique.
Notre premier chapitre -logique et système- sera tout entier
dominé par le problème du rapport de Dieu au monde et la question
dite de la "création"29. Dans l'infinité le système n'est pas seulement
plus que la logique ear celle-ci y gagne, et y revient à sa propre
infinité, la puissance du sujet se mesurant dans son rapport à l'autre.
La logique alors donne sens à la création, mais en reçoit aussi d'elle,
et ouvre le système qui, en retour, lui donne sa vérité. Le monde est
donc bien révélation de Dieu, mais seulement pour qui comprend la
logique, c'est-à-dire pour l'esprit qui pense. Cette révélation
dialectise alors le monde et elle le nie, pour lui laisser montrer le
seul esprit de Dieu, et à notre esprit seul. C'est Dieu qui se révèle,
pas le monde. Or il s'y révèle pur esprit, et non Dieu "naturel". Par
là la nature se trouve niée en son fondement même, et, en la créant,
Dieu indique ce néant. Cette révélation est donc aussi celle du néant
de la nature qui n'a pas de valeur, hormis pour l'esprit. Telle est la
réponse de Hegel à ceux qui sont trop tendres à l'égard du fini et
admirent le ciel étoilé. Aussi l'argument cosmologique devrait-il,
pour Hegel, reposer sur l'être du fini, mais non sur son non-être.
On comprend donc pourquoi notre second chapitre -la nature
et l'esprn- devra exploiter cette dialectique par laquelle l'inscription
même de la nature entre la logique et l'esprit la destine à sa négation
ontologique interne. Cette dialectique ne laisse alors subsister, pour
la porter, que l'être de l'esprit, pourtant pris par la nature dans les
rets du fini. Il est le seul sujet restant pour une ontologie car il est
dialectique d'être à la fois fini par son lien à la nature et infini par
son essence logique, correspondant et ne correspondant pas à son
concept. Il est dual et difficile à saisir entre une cosmologie où
sombre le monde, une psychologie trop étroite pour lui30, et une
ontologie où, être du logique, il n'est pourtant vraiment que de n'être
29 Nous ne dissimulons pas les difficultés attachées à ce tenne. Pour tout ceci et
la création, cf. chapitre I de la troisième partie.
30 D'où son dépassement dans la Philosophie de l'esprit par les autres parties de
celle-ci.
28plus être mais seulement pensée et de vivre en logique par delà la
mort. Illustrant bien le procès, l'esprit est alors infini dans son retour
au logique, de même que la logique prend son sens spirituel.
Cependant, il est une révélation qui, sans être du monde,
pourrait bien indiquer le retour de l'esprit fini à Dieu, et le rapport
que l'esprit infini instaure avec notre esprit fini. Car, dans ce
domaine, quelqu'un se serait déjà révélé et aurait pris la mort sur
soi: c'est la religion, et plus précisément la religion chrétienne.
L'infinité de la logique révélée par l'Encyclopédie pose le problème
de ses rapports avec la religion de l'esprit absolu. Des rapports
dialectiques? Sans doute, mais avec tout le système, car si ce qui
rapproche la religion de la logique est justement l'infinité de l'esprit
que démontre l'Encyclopédie, c'est donc au niveau des liens avec le
fini que le rapport des deux sera intéressant. Le problème final est
alors double: celui de l'esprit fini et de l'esprit infini et celui du lien
entre les rapports qui les lient, encyclopédique ou religieux. Car la
logique "appliquée" dans le reste de l'Encyclopédie semble, vers la
fin de la vie de Hegel, surtout "appliquée" à la religion3l, qui
devient la partie privilégiée de la Philosophie de l'esprit, au point
que soient développés, pour eux-mêmes, ses rapports à la logique.
Quel éclairage cela projette-t-il sur la logique elle-même? La
dialectique ici s'enrichit d'être aussi déjà religieuse ou plutôt
théologique. La profondeur des rapports dialectiques s'accroît donc
dans la mesure où ceux-ci concernent une théologie elle-même
dialectique. Car le Dieu chrétien apporte un moyen terme par le
médiateur, et le Christ, vrai homme et vrai Dieu, semble tout
désigné pour être lien dialectique par sa double nature, entre le
monde et Dieu. Telle est la vraie "gebrochene Mitte". Mais en
même temps il est un autre lien, celui de la Trinité, qui, d'ailleurs, se
découvre dans le Christ même. Seul le Christianisme a pensé la
Trinité, et l'on sait que, pour Hegel, cela est essentiel. La Trinité
inscrit le rapport de Dieu au monde en celui de Dieu à lui-même en
ses trois personnes, et là c'est le Père qui se scinde et est aussi
moyen terme. Le mystère aide alors la spéculation car c'est le
rapport des sphères intra et extra-logiques qui peut ainsi être
31 Cf. Leçons sur les preuves de l'existence de Dieu, par exemple la Première
leçon.
29expliqué. Or l'important, dans le modèle trinitaire, pour la
dialectique, c'est qu'il indique qu'il ne faut pas s'en tenir à la division
fixe et que la numération, absolutisée dans l'infini, nous montre l'un
en trois et le trois en un. Bref, dans la vie divine, l'infini peut être
tout et coïncider à soi dans ses moments. Nous essaierons donc, en
un dernier chapitre -logique et théologie: l'ontologie
dialectiséede tirer les enseignements des rapports riches qui s'instituent ici, et
de comprendre la dialectique d'une théologie propre à nous dévoiler
la logique elle-même comme logique divine.
30