Nietzsche ou les enjeux de la fiction

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302 pages
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Sur les traces du concept de réflexion chez Kant, Nietzsche débouche sur la fiction ("Erdichtung") qui nous abuse. Il constate que la réflexion peut donner à voir une "vérité" multiple ; aussi le perspectivisme nietzschéen dénonce-t-il la nullité de toute question sur la vérité qui serait indépendante des évaluations.

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Date de parution 01 novembre 2009
Nombre de lectures 286
EAN13 9782296243590
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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Préface

1
L'art et la science étaient pour Nietzsche, comme pourJean Wahl , des
« constructionsde l'ehomme »,tcréerdes valeursoudonnerforme était
toujours une joie «originaire »(Urlust).Wahl avaitla juste faculté de
repérerl'ordresousle désordre, d'entendre lesmultiples voix, entoutcas
lavoixdouée aussitôtcontredite parl'autrevoix, et surtoutd'apercevoir
touslesétagesetmêmetouteslesmaisonsde la pensée de Nietzsche.La
signification maximale ainsi développée peutaussise détruire elle-même,
seretourneren absence designification : le beauetlevrai,quisouvent
s'opposent, procèdentalorsde la mêmesource, l'illusion(Wahn).À
l'origine de l'activité de l'esprit, Wahl distinguaitavec Nietzsche la
formation desimages, puiscelle desmots, enfin celle desconcepts
impossibles sanslesmots.Etcequi frappaitWahl, c'étaitl'empirisme et
même le pragmatisme de Nietzsche.Sensible auxoppositions, Nietzsche
entendaitlesdépasser.Comprenantcette contradiction de la pensée de
Nietzsche danslaquelle ilreconnaissaitd'un côté Héraclite etde l'autre
Leibniz, Wahl écrivaitSi no: «usprenonsla nuitetle jour, pour
Héraclite cesontdeuxopposés réels.PourLeibniz, la nuitest un jour
infinimentfaible.Etil n'ya plusd'opposés.Faut-il adopterle pointde
vue d'Héraclite, oule pointdevue de Leibniz ?Faut-il, dans unesorte de
dialectique, allerde l'un à l'autre?Nouspouvons simplement, à partirde
2
Nietzsche, poserlaquestion en montrant qu'ilya chezlui lesdeux.»

Le dépaysement, l'interrogation etlasurprise formentlesmodalitésde
l'interprétation enseignée parNietzsche le premier;or, l'effetde
l'interprétation estla découverte du sens, moinsla compréhensionque ce
quirend compréhensibleune pensée, c'est-à-dire lesens.

1
Deuxcoursde Jean Wahl(1888-1974)mériteraientd'être lusavant toute interprétation de
Nietzsche :La pensée philosophique de Nietzsche des années 1885-1888, Paris, Centre de
Documentation Universitaire, Toumier& Constans, Paris: 5 Place de la Sorbonne,
1959;L'avantdernière pensée de Nietzsche, Centre de Documentation Universitaire, 1961.
2
L'avant-dernière pensée de Nietzsche, op.cit.p.16.
5

6

1. La pensée de Nietzsche adolescent

1. Un optimisme mystique

La généalogie de la penséeradicale de Nietzscheremonte aux textesdu
premier volume desŒuvresde l'édition Beckqui contientdesessaisde
journal intime etd’autobiographie :Ausmeinem Leben(août-septembre
1858),Mein Leben(octobre 1858-mars1859).Danscespagesd'écolier,
intitulées« Extraitsde mavoie »u« Mavonie »,relève desindices
exprimant un optimisme mystiqueque la musique enthousiasme et
transporte dans un mouvementascensionnel :

Gotthat unsdie Musik gegeben, damit wirerstens, durchsie nach Oben
3
geleitet werden<1>
4
Ich fühle mich erhobenvon derErden<2>
5
EndlosistdasForschen nach Wahrheit<3>

Par-delà douleur, joie etbonheur, l’inspiration poétiquevise l’éternité :
WasistLeidundwasistFreud ?
WasistdesLebensSeligkeit
6
Verglichen mitjenerewigen Wonnen !<4>

La pensée de Nietzsche adolescentestmarquée dudoublesceaudu
caractère desfamillesOehleretNietzsche :de la famille maternelle
proviennent« descroyanceschrétienneset un caractère profane »;de la
famille paternelleun certain ascétisme et«unraffinementde
libre7
pensée ».Avec despasteursdans sa parenté proche etlointaine, le jeune
poète dequinze ansa aussiune foivive et sincère : ilse plaîtà magnifier
le jourde Noël etlaPatrie éternelle.Dans une poésie de circonstance à
l'occasion d'un anniversaire, il adresseun message ferventàson père
qu'il perditalors qu'il étaitâgé de cinqansetdontil attend, duciel, garde
etprotection pour toute la famille :

3
NietzschesWerke, Beck, I, p. 26.Sigle BW.Les traductionsdes textesallemands sesituentaux
pages 22-26duprésent volume etcorrespondentaudeuxièmesystème de notes< >.
4
BW, I, p. 76.
5
BW, I, p.154.
6
BW, I, p. 62.
7
CharlesAndler,Nietzsche,savie,sa pensée,6 volumes, Paris, 1921,-30 ; voir t.II, p. 38.
7

VomHimmel mög ein Segenswort
Auf dich, mein Vater, niederschallen
Da(Dir, derDeinen Schutz und Hort
Zum Heilund Segenvonunsallen,
In froherKraft und heiterm Sinn
Nochviele Jahre nahnundscheiden;
Zum Himmelschaustdumuthig hin.
8
Und lä(tdierasche Zeitentgleiten. <5>

D'année en année, ilrécrit un poème composé en 1859sousletitre
Abendläuten(Carillonsdu soir)et qui, en 1862, prendsa forme définitive
sousletitreHeimweh(Nostalgie): l'espoirduparfaitchrétiens'yexprime
avec l'évocation d'un jourmeilleur, duCéleste, etde la contemplation
9
éternelle <6> :

Heimweh

1.
Dasmilde Abendläuten
hallet überdasFeld.
Das will mir rechtbedeuten,
da(doch auf dieserWelt
Heimat und Heimatglück
wohl keinerje gefunden :
derErde kaum entwunden,
keh'renwir zurErdezurück.

2.
Wennso die Glocken hallen,
gehtesmirdurch den Sinn,
da(wirnoch allewallen
zurew'gen Heimathin.
Glücklich,werallezeit
derErdesich entringet
und Heimatlieder singet
von jenerSeligkeit.

8
BW, I, p. 260.
9
BW, I, p. 223.

8

Lethème de l'hôte et surtoutcelui dupèlerinquirejointla Patrie éternelle
seretrouventd'ailleurschezle MunichoisGeorg Thurmair (né en 1909)
quireprend aussi l'idée dudétachementà l'égard de la Terre.Pour
comprendre cette inspiration, il faut serappelerlePèlerin chérubinique
de Scheffler, plusconnu sousle nom de‘AngelusSilesius’ (1624-1677),
etdontl'inspiration mystiquetoucha lethéologien piétiste Gottfried
Arnold.En août1862, Nietzsche écritencoreun poème dontla dernière
stropherappelle la douceuretlatendresse de
certainespiècesaugustiniennesde Scheffler:Du hast gerufen–Herr, ich komme(Tuasappelé –
Seigneur, jeviens),ainsique desLiederfaisantallusion à la même
Apparition, à la même Lumière, aumême Visageradieux, à la béatitude
d'un amourmystique.Sansdoute n'est-il pasnégligeable designaler que,
dans une lettre de fin juin 1860, le jeune Nietzsche demande àsa mère de
10
lui envoyer sonrecueil de psaumes, intituléPsalter und Harfe(Psautier
etharpe).Indéniablement, le mysticisme chrétien marque l'enfance etla
première jeunesse de Nietzsche.

2. Le christianisme, une affaire de cœur

Que le christianisme aitété, pourNietzsche adolescent, avant tout une
affaire de cœurne faitaucun doute.Maisla foiquise manifeste en 1862
semble déjà compromise,si l'on mesure la portée de la critique des
dogmesà laquellese livre le collégien durantla même année.En effet,
trois textesd'avril 1862exposentdes vuesphilosophiquesoriginalesmais
peuorthodoxes;les titresensontFatumund Geschichte(Destin et
histoire), Willensfreiheit und Fatum(Libre-arbitre etdestin),et une note
11
UeberdasChristenthum(Surle christianisme).Nietzschetraite donc
dulibre-arbitre, de la fatalité etde l'histoire.Sathéorie historique des
troisâgesde l'humanitésuitde prèscelleque développaitLessing, en
1780, dansDie Erziehung desMenschengeschlechts(L’éducation de
l’humanité).PourLessing, avec lavenue duChristpédagogue, l'enfant
devientadolescent;la maturité dugenre humainverra letempsde la
perfection, celui d'un nouvel Evangile devenuéternel;l'accomplissement
de cette humanitéserauniversel etconcernera parconséquentchaque
individu qui, pourachever sa maturité, devravivre plusieursexistences;à
cette dernière hypothèse Lessingrépondait: pourquoi pas ?Quantau
jeune Nietzsche, il affirme déjàqu’il atoute l’éternité devantlui :

10
Erste Sammlung christl. Liederhaüsl. Erbauung,Leipzig 1857-1860.
11
BW, II, pp.54-59, pp. 60-62p. 63.

9

Oder, weil zuviel Zeit für mich verloren gehen würde? – Verloren? – Und
12
was habe ich denn zu versäumen? Ist nicht die ganze Ewigkeit mein?
<7>

Nietzsche,qui adopte donc cette idée dudéveloppementhumain, ne
conclutpasencore à l'éternelretour.Maisil estplusformelque Lessing
dansl'affirmation de l'illusion d'un mondesupra-terrestre et quantau
doute propre au troisième âge de l'humanité.Alors que, pourLessing,
Dieuménage cette éducation parlarévélation, pourNietzsche l'homme,
indépendammentde Dieu, évolue de l'illusion à l'enthousiasme etau
doute, pourenfin découvrir, aumilieudesconflits, lavéritéqu'en luise
trouvent toutà la fois« lecommencement, le milieu, la fin de la
religion ».Ainsi la notesurle christianismereprend l'idée déjà énoncée
en mars1861surl'enfance despeuples: dansleurenfance, lespeuples
ontle mirage d'un mondesupra-terrestre;dansla jeunesse de l'humanité,
un enthousiasme mêlé de pressentimentsfaitadopterce mystère : «Dieu
s'estfaithomme ».Enfin, à l'âge adulte, l'humanité doute.

Le christianisme n'exprimeque des véritésfondamentalesducœur
humain.C’estl’opinion de Nietzschequivientde lire le livre de Hasesur
l'histoire de l'Église;il déplore la confusion desidées,quirègne dansle
peuple en matière dereligion, alors que làtoutn'est qu'hypothèse;etil
énumère leshypothèses surlesquelles repose le christianisme :
l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, l'autorité de la Bible,
l'inspiration.Notons que ces quelques remarquesconstituentdes
dérogationsdansl'interprétation desdogmes: le jeune Nietzsche nevoit,
en effet, danslesdoctrineschrétiennes,que des symbolesde la
transcendance, lesupérieurétantlesymbole duplushautencore : «Sie
sind Symbole,wie dasHöchste immernurein Symbol desnoch Höhern
sein mu1.» <8> Relevonscependant une déclaration de poids surle
devenir-homme de Dieu signifiantà Nietzscheque l’homme doitfonder
son Cielsurla Terre :

Da(GottMensch geworden ist,weistnurdarauf hin, da(derMensch
nichtim Unendlichenseine Seligkeit suchensoll,sondern auf derErde
13
seinen Himmel gründe.<9>

12
LessingsWerke insechsBänden, W.F.Schäfer’sBuchhandlung, Berlin; voir t.VI, p. 259.
13
BW, II, p. 63.
10

Le jeune Nietzschevoitau-delà duchristianisme historiqueunereligion
intérieure etpersonnellequi asa fin danslavie immédiate.Dansla
seconde desUnzeitgemä(eBetrachtungen(Considérationsinactuelles),
donc en 1873,sera particulièrement souligné le contraste entre Jésus, le
fondateurduchristianisme, etlesuccèsdesa doctrine.En 1862Die, «u
s'estfaithomme »signifie donc pourNietzsche l'obligation danslaquelle
setrouve l'homme d'abandonnerle mirage d'un mondesupra-terrestre.
Ne peut-onvoirdanscette pensée,qui n'estplus strictementchrétienne,
l'annonce de cette invitation de Zarathoustra à accepterlaterre?Les vues
religieusesde Nietzschesemblentd'ailleurs serattacheràun mouvement
religieuxde l'époque, dûà l'écoleritschlérienne.Onsait que le
philologue etprofesseurF.W.Ritschl enthousiasmera Nietzsche aux
universitésde Bonn etde Leipzig;il étaitl’homonyme du théologien
AlbrechtRitschl(1822-1889) qui fonda l'écoleselon laquelle lathéologie
chrétienne devait reposerprincipalement sur une appréciation de lavie
intérieure duchrétien et surdes vuespurementéthico-sociales.Avantle
philologue Ritschl, ilsemble doncque lethéologien Ritschl aiteu sur
Nietzscheune influenceréelle.Notre hypothèsereposesur quelques
indications que fournissentdeux témoignages.

D'une part, la notesurle christianisaffaime «re de cœur», faisantde
l’hommeun «véritable chrétien » :

DasChristenthum ist wesentlich Herzenssache;erst wenn es sich inuns
verkörperthat,wenn esGemüt selbstinunsgeworden ist, istderMensch
wahrerChrist. Die HauptlehrerdesChristenthums sprechen nurdie
Grundwahrheiten desmenschlichen Herzensaus; siesind Symbole,wie
dasHöchste immernurein Symbol desnoch Höhernsein mu(.<10>.

D'autre part,un plan d'étudesdatantde juillet1863 surla distinction
entreun christianisme intérieuret un christianisme extérieur, dontil faut
suivre lesinstructionsautantdanslesparoles que dansl’apparence
14
<11> :

14
BW, II, p. 250.

11

I. Die sich an die Worte halten
Dagegen Jesus
Das innerliche Christenthum :
1. Versöhnlichkeit
2.Herzensreinigkeit
3. Wahrheitim Wort
4. Nicht wiedervergelten dasBöse,sondernsich noch anbieten
5. Liebe gegen die Feinde, dasinnerliche Gesetz.

II. Die sich in ihren Werken an den Schein halten
Das äu(erliche Christenthum in Hinsicht aus sich selbst:
Almosengeben
Vom Gebet
Vom Fasten
Vom Reichthumsammeln
Von derSorge fürdasLeben

Dasäu(erliche Christenthum in Hinsichtauf andere :
Nicht richten. Doch gebt.
Heiligesnicht unwürdigen.
Scheintaus seinerStelle gerückt und gehört
Thut,wie euch die Leutethunsollen.

Schlu(. I WarnungvorVerführung.
II An den Früchtensolltihrerkennen
(Was sind diese Früchte?)
III Diesesind : 1. Im Himmel beim Gericht.
2. Auf Erden (Gleichni().

3. Vérités humaines dans la perspective de la vérité universelle

PourNietzsche, en 1862, coutume etmorale constituentlasomme de
toutesles véritésde l'homme.Le jeune penseur se place àun pointdevue
radicalementéloigné de l'univers, « dansl'infini desmondes».Il imagine
lasomme desproduitsdetouslesmondes: peut-être,suggère-t-il, est-ce
cela, la «véritéuniverselle ».Sinon l'éternelretourproprementdit, du
moinsla pensée dudeveniréternelse présente à lui d'une manière
métaphorique : la grande horlogerie dudeveniréternel meutl'Horloge de
l'histoire.

12

L'intuition ducercle etd'un éternel circuit se développe : le cercle central
étantcelui de l'homme, entouré lui-même de cerclesde plusen plus
éloignés, lescercleslesplusprochesétantceuxde l'histoire despeuples,
de l'histoire des sociétés, etenfin celui de l'histoire de l'humanité.Lerôle
des sciencesde la nature,surtout, apparaîtcomme capital, carelles
détiennentlarelation fondamentalequirelietouteslesoscillationsdes
cercles, despluspetitsauxplusgrands.Quantauphilosophe, n'est-il pas
condamné à créerdansl'abstrait?Partantdescerclesintérieurs, pour se
diriger verslescerclesextérieurs, il ne peutconcevoirdans satotalité
l'histoireuniverselle.Sansdoute peut-on déjàvoiriciune critique à
l'endroitdu système de Hegel, critiqueque Nietzsche aura le loisirde
développerparlasuite et qui ne peutêtre icique fortuite.

Lathéorie de 1862montre encoreque, dansle passage d'un cercle à
l'autre, le problème fondamental estcelui de la justification de l'individu
par rapportaupeuple, de la justification dupeuple par rapportà
l'humanité, enfin de celle de l'humanité par rapportaumonde même.Ces
vuesde lasituation de l'homme dansl'univers tententd'englober toutes
leshypothèsesetde comprendre l'homme entant qu'homme aussi bien
qu'entant qu'individuparticulieretdifférent.S'il n'ya pasdeuxindividus
semblables,celatient, pense Nietzsche, à leurpassé, et surtoutaupassé
de leursancêtres, égalementaupassé de leurpeuple.Une chaîneva donc
relierchacun àl'origine du monde,et,si l'individuestparticulier,c'est
parcequ'ilya eudifférenciation etprolifération progressivesaucours
desâges.Mêmesi le passé étaitaboli, nul ne pourraitabolirlarêverie des
dieuxindépendants: l'homme, comme l'enfanthéraclitéen, joueraitavec
lesmondescomme avec lespions.Il fautadmettre, en conséquence,une
vérité,sise horsdesmondes, et, pourl'hommequiveutlasaisir, ils'agit
d'unetâchetrop difficile.Ne doit-il pas sortirdeson cercle immédiat
pouraller se perdre danslescerclesétrangers?La non-identité des
individusestelle-même évidente, puisque, incontestablement, elle est
liée à l'histoire, mais si l'on considère le non-individuel, alors
apparaissentpossibles toutà la foisvéritéetliberté,qui deviendraientdes
compossibles,selon leterme de Leibniz.Ainsirattaché à la chaîne
historico-biologiquequi détientles raisonsdeson destin etidentifié àsa
lignée, l'individu sevoitpourtantconférerparle jeune philosopheune
liberté illimitée.

13

Dans l'autre dissertation de la même époque, destinée égalementà la
lecture devantlaGermania(sociétéque Nietzsche et sescamarades
avaientfondéesurla base destatutsculturels)etintituléeWillensfreiheit
und Fatum,Nietzsche écrit, en effet,que pourlui le libre-arbitre n’est
autreque la liberté dupenser, mais, commetelle, estégalement restreinte
aussi entant que liberté de pensée;aussise posera-t-il laquestion de
savoird’où vientla limite.

FreiheitdesWillens, insich nichtanderesalsFreiheitdesGedankens, ist
15
auch in ähnlicherWeisewie Gedankenfreiheitbeschränkt.<12>

Enréalité, puisque larecherche de lavérité n'a pasde fin,siquelque
chose arrête lavolonté etla pensée, ce ne peutêtreque la matière.Mais,
si l'on considère l'espritcommeune matière infiniment subtile, ils'établit
entre la pensée etla matièreune continuitéque l'onretrouve entre la
fatalité etle libre-arbitre.Toutefois, cesdeux termesne correspondent
qu’à desabstractionsduesà l'homme : le jeune penseur y voit, d'une part,
la faculté d'agirde l'homme, etcela en connaissance de cause, d'autre
part, le principequi nouspousse à accomplirdesactionsinvolontaires.
Cesdeuxélémentsconstituentà eux seulsle conceptd'individualité :

Wenn Wiralso den Begriff des unbewu(tHandelnsnichtblo(alsein
Sichleitenlassenvon frühern Eindrücken nehmen,so entschwindetfür uns
der strenge Unterschiedvon Fatumund freiem Willen,und beide Begriffe
verschwimmenzuderIdee derIndividualität.<12>

En fait, l'homme estl'agentdeson destin, destinque l'on peut
sereprésentercomme la chaîne desévénements qu'il produitlui-même dès qu'il
agit.Cette action ne commence pasdirectementavec l'individu, maiselle
a commencé bien avant sa naissance, chez sesparentset sesancêtres.
L'individuestdonc comprisdans une chaîne d'événementsde laquelle il
est solidaire et qu'il continue lui-même <12> :

Wenn aberdasFatum alsGrenzbestimmendesdoch noch mächtigerals
derfreie Wille erscheint,so dürfenwir zweierlei nicht vergessen,zuerst
da(Fatum nurein abstrakterBegriff ist, eine Kraftohne Stoff, da(esfür
dasIndividuum nurein individuellesFatum giebt, da(Fatum nichtsist
alseine Kettevon Ereignissen, da(derMensch,sobald erhandelt und

15
BW, II, p. 60.

14

damit seine eignen Ereignisse schafft, sein eignesFatum bestimmt, da(
überhauptdie Ereignisse,wiesie den Menschentreffen,von ihmselbst
bewu(toder unbewuBt veranlasst sindund ihm passen müssen. Die
ThätigkeitdesMenschen aberbeginntnichterstmitderGeburt,sondern
schon im Embryonundvielleicht-werkann hierentscheiden -schon in
Elternund Voreltern.

C’estpourquoi Nietzschereprend la parole de l’Hindou:„DerHindu
sagt: Fatum istnichts, alsdie Thaten, diewirin einem früheren Zustand
unseresSeinsbegangen haben.“<12>.Celui-cirapporte le destin à des
actesouà desfaits que nousaurionsaccomplisdans un étatantérieurde
notre être.Etle jeune penseuraffirmeque nosactions setiennent
toujoursdans unrapportintime avec notre conscience, d’aprèsla parole
d'Emersonqu'il aretenue : « ImmeristderGedankevereintmitdem
Ding, dasals sein Ausdruck erscheint.»<12>, et selon laquelleune
pensée estliée à la chosequi l’exprime.Mieuxencore, l'inconscientest
uneréalitésupposée etadmise parNietzsche, et qu'il conçoitcommeune
activitéde l'esprit.Si nousfermonsles yeux, écrit-il, le Soleil n'en
continue pasmoinsde brilleretd'éclairerle monde, de même, ceque
nousignoronsde nous-mêmesn’en continue pasmoinsd'exercer son
action.Detoute façon, l'homme crée lui-mêmeson destin, puisqu'il crée
desévénements: lesacteshumains setrouventainsi à la foislibreset
déterminés.Cette forcesansmatière mise à la disposition de l'individu,
estdonc préformée par sesancêtres, etc'esten ellequesetientle
principe de l'activité inconsciente.Mais, àsupposer un moment que ces
deuxprincipes soient séparés: le principe dulibre-arbitre absolu
donnerait undieu, la fatalitétotale donnerait unautomate;or, l'individu,
qui estlaréunion desdeuxprincipes, n'esten faitni dieuni automate.

La notion defatumne manque pasd'intérêt.Ellese développera aucours
des réflexions ultérieuresduphilosophe etengendrera la notiond'amor
fati,qui en est sa conséquence normale.Quelquesoitce destin, en effet,
Nietzsche invitera à l'aimer, àtoujourslui dire «oui ».Etc'estlié à la
16
pensée del'éternelretourque le destinréapparaîtra dansLe Gaisavoir.

16
NW,Kröner, V,341.

15

4. La crise et la découverte

L'annéesuivante, en 1863, il estfacile de déceler une crise grave dansles
sentiments religieuxde Nietzsche.Dèslors, nousdevonsdistinguer ses
convictionsphilosophiqueset ses sentiments religieux,qui n'en
continuentpasmoinsà êtresincères.Deuxpoèmesmarquentlarupture
avec la foi deson enfance : en avril, cesontVor dem Crucifix(Devantle
17
Cricifix)etJetzt und Ehedem(Maintenantetnaguère).Les
quatrevingt-dix versdupremier sont souventd'unréalisme choquant;lesecond
exprime la lourdeurducœuretla grisaille des temps: l'héritage dupassé
estbrisé, le douteseulsubsiste; voici la deuxièmestrophe deJetzt und
Ehedem<13> :

Ich hab gebrochen alterZeit
Vermächtnis,
Dasmirdie Kindesseligkeit
Mahnendrief insGedächtnis.
Ich hab gebrochen,wasmirhielt
Im Kinderglauben.
Mitmeinem Herzhab ich gespielt
Und lie(esfastmir rauben.

Undwasesfunden? Hin isthin!
NurThränen !
...
DerGott warichund dieserGrund
Hat sichund mich belogen.

Mais, en mai-juin, le désespoirestoublié, avec l'amertume, pourimplorer
un dieunouveau, Dionysos, le Dominateur.Cette initiation précoce à
laquelle Nietzsche fera allusion dansPar-delà le Bien etle Malsemblese
confirmerparle poème écritaumomentdequitterPforta, en août1864,
18
Dem Unbekannten Gott(Audieuinconnu).Le «dieuinconnu» et
invoqué est un dieuétrange etcaché –deusabsconditus–auquel le jeune
hommesemble faire face, à la limite duConnaissable etde
l’Inconnaissable.Ce dieuinnommé en 1864rappelle le passage desActes
desApôtres(17-23-45)danslequel Paul ditauxAthéniensJ: «'ai même

17
BW, II, p.189.
18
BW, II, p.428.

16

trouvéun autel avec cette inscription :‘Audieuinconnu’».Ce nouveau
dieude Nietzschesembleun dieuautoritaire et tyrannique, auquel le
jeune hommereste enchaîné malgré le désirde fuiretd'échapperàson
emprise.Un poème de janvier1864 confirme cesindices,UntreueLiebe
(Amourinfidèle)danslequel nouspouvons releverl’indice d’un mauvais
traitement subi parNietzsche, aupoint qu’il eutl’espritembrumé <14> :

Ein Gott ri(mich heraus, mit wilderSchwermuth,
Den Sinnumnachtend –
Und lächelndschauich jetztdie Fäden an,
Die durchgeriss'nen, durch die Hand mirgleitend.

Tandis qu'en 1862la foi persistaitmalgré la critique desdogmes, en 1863
s'opèreun déplacementde la foi,tournée désormais vers un dieu secret,
dontle mystère estdévoilé parles quelqueslignesadresséesau
Dominateur.Nous saisissonsici le moment rarequi fera de Nietzsche ce
qu'il fut.La métamorphose estpleine d'enseignementsen elle-même.
1863, non pas1864, estbien l'année durantlaquelle Nietzsche offrit ses
prémicesaudieu tentateuretéquivoque, ainsiqu'il l'areconnuplus
19
tard.C'estdansle deuxième discoursde Dio Chrysostome(première
partie,35) que le jeune philologue de Pforta arencontré Dionysoset s'est
dèslors,vraisemblablement, converti à lui.Le même poème, intituléAuf
Dionysos,s'adresse identiquementà Kleoboulos (orthographié également
dansle mêmetexte :Kleobulus, Kleobulos)qui, comme nousavonspule
constater, étaitencore le nom de Dionysosdanslesmystèresorphiques,
dontles tablettes retrouvéesindiquentmêmeun double nom Eukleset
Eubouleus,termes qui ne désignent que le même Eukles-Eubouleus,
épithètesde DionysosouZagreusdansleshymnes: Euklesétant« le
20
glorieux», Eubouleus« celui de bon conseil ».Voyonscespoèmeset
notonsl'indication précieusequitermine lasecondestrophe <15> :

Auf Dionysos
O Herrscher, mitdem derBändigerEros
Und die blauäugigen Nymphen
Und die purpurne Aphrodite
Spielen; wende dichwiederum
Von den Gipfeln derhohen Berge.

19
NW,VII, pp. 271-274,295.
20
BW, II, p. 209.

17

Ich flehe dich an; komme du
Uns wohlgesinnt, gewillt
DuBittezuhören.
Dem Kleoboulos werde ich ein guter
Berather: meine Liebe,
O Dionysos, anzunehmen.
Bewahrtdurch Dio Chrys. Or. il. T. 1, 35.
3.Den Kleobulusliebe ich
FürKleobulos rase ich,
Nach Kleobulos spähe ich.
4.O Kleobulus, jungfräulich blickend,
Ichsuche dich, duaberkommstnicht
Nicht wissend, da(dumeiner
21
Seele Zügel führst.

Nous avons attiré l'attention sur la note« Bewahrtdurch Dio Chrys. Or.
Il.T.1,35 »qui est, pourainsi dire, comme la garantie philologique aux
yeuxde Nietzsche de l'orthodoxie deson hymne à Zagreus, autre nom du
Dionysosorphiquequi, outre BacchusetIacchos, étaitencore appelé
22
Bassareus, Euios, Sabazios, Thyoneus, Lenaios, Eleuthereus .Dionysos
estaussi le dieudufiguier: Sykitos, de la croissance : Phytalmios, le
dieudulierre :Kissos, le dieudetoutcequi fleurit: Anthios.Nietzsche a
résolu un problème enrapprochantEuklesetEubouleus: Kleoboulos.
Avec Dionysos, ils'agitaussi de Dithyrambos, le dieu renaissantavec la
23
résurrection de laterre auprintemps .Il fautnoterchezle jeune
Nietzsche, en mêmetemps qu'unerecherchesincère et unevéracité
profonde, l'affirmation duplaisirde la nature :

Die Quellen desNaturgenusses sindtheilsinuns,theilsin derNatur zu
suchen... Wirkennen die Dinge nichtanund für sich,sondern nurihre
Abbilderauf dem SpiegelunsrerSeele... Alle Abstrakta, Eigenschaften,
diewireinem Dinge beilegen, bildensich inunsrem Geistezusammen.
Nichts zieht unsan alsdasLebendige. Alles was unsanzieht, hatvorher

21
Les variantesorthographiques sontde Nietzsche.
22
Cf.Jane Harrison,Prolegomenatothe Studyof Greek Religion, NewYork, 1955, p.587.– 1ère
édition en 1903, parCambridge UniversityPress.
23
Op.cit.p.413.
18

Leben inunsrem
24
unwürdig.<16>

Geist

empfangen.

Alles

Todte

ist

des

Geistes

À la même époque, Nietzsche conçoit uneNaturphysiognomieet
composeun poème mystérieux, au thème délirant: il perçoit
intérieurementdes sonsde clocheset s'interrogesurceluiqui lesmiten
branle.Sansdoute l'invocation à Dionysosest-elle devenue évocation, et
peut-être l'incantation magique a-t-elle produitla possession :

Was tönen meinesGeistesGlocken?
Wasbin ich dochsotief erschrocken
Waslausch'ich ängstlich ihrem Schwunge?
Waskundetihre Zauberzunge?
Wer warsderihre Strängerührte
25
DermeinesHerzensFlammeschürte ?<17>

Ainsiunerévolution abîme l'âme de l'adolescent.Sesméditations,ses
propres raisons,sesélans suivent unevoie originalequis'estouverte
d'elle-même à lui.Ils'agitmaintenantpourNietzsche d'atteindre àune
rare connaissance de l'être humain parla connaissance desoi, etde
penserhonnêtementlaréalitéquise dérouleréellementen lui-même.Il
travaille encore, en avril 1864, àun long poèmesurGetsemaniund
26
Golgotha,dontontrouvetroisleçons .À cette époque, Nietzsche étudie
lesgrands représentantsde l'espritallemand.Il a luleGesang des
Deutschende Hölderlin,son poète préféré.Tandis queses réflexions sur
le christianisme achèventdese développerdansle mêmesens que les
27
opinionsde Ludwig AndreasFeuerbach(ouplus tard cellesdeKarl
28
Hase),sa penséesurleshérosgermaniquesprendson essor, pour se
termineravec la découverte de Dionysos, doncsurleterrain hellénique.
Avril-mai 1864 estla période d'untravailsurl'effetde latragédie
d'Œdiperoi.Il a lu, entretemps, lesChroniques, l'Edda, Saxo
grammaticus.L'idée du tragique commence à leséduire àtraversles
figuresde légende etlescombatsépiques.La légende d'Ermanarich,roi
ostrogoth, l'intéresse aupoint qu'ily travaille durant quelquesannées: en

24
BW, II, p. 255.
25
BW, II, p. 267.
26
BW, II, p.400-401-403.
27
Wesen desChristentums(L’essence duchristianisme, 1841).
28
Geschichte Jesu. Nach akademischen Vorlesungen. (Histoire de Jésus. D’aprèsdesconférences
académiques, 1876).
19

juillet1861, en janvier1862.Iltermine enfin, en octobre 1863,une étude
littéraire etcritiquesurcette légende :DieGestaltung derSagevom
29
Ostgothenkoenig Ermanarich bisin das12. Janrhundert.L'atmosphère
grandiose et tragique d'untableauapocalyptique letouchait
profondément:soleil assombri,terre immergée, flammescélestesautour
de l'arbre de la création.Il entendaitlà-dessus une musiquequi le
ravissait.Une dissertationsurle caractère deKriemhild d'aprèsles
30 31
Nibelungen ,quelquespages surla mortde Siegfried furentà l'étude
ainsiqu'untextesurHeidenthumund Christenthum: dans untableau
d'orage, aumilieudesplainteshumaines, le christianisme auxaccords
32
harmonieuxlivreun combat sauvage aupaganismequirésiste.Le passé
mythique paraîtà Nietzsche préférable auprésentchrétien, maisil croit
enun avenirmeilleur.Laréalité historique etle mythe entretiennentainsi
la première pensée de Nietzsche.On devine, dansl'enthousiasme pourles
hérosmythiques, le désirderevoirdes tempshéroïquesetce désir
annonce lui-même la pensée du surhomme, dontNietzsche, à dix-sept
ans, prononça le motpourla première fois, dans une conférencesur
Byron.

29
« Laforme de la légende du roi ostrogoth Ermanarich jusqu’au12èsiècle »;cf.BW,II, pp.
281-311.
30
BW, II, p.129.
31
BW, II, pp. 39-42.
32
BW, II, p. 68.
20

Traduction des textes allemands

Note 1 :
Dieunousa donné la musique, avant toutpour que nous soyons
guidés versle haut .

Note2:
Je mesens soulevé de la Terre.

Note3:
Sansfin estlarecherche de lavérité

Note 4 :

Qu’estla douleuret qu’estla joie?
Qu’estle bonheurde lavie
Comparéesà cette éternelle délectation !

Note 5 :

Que duCiel puisseretentir sur toi, mon père,
Une parole de bénédiction
Disant que, pour toiqui offresaux tiensgarde etprotection
Pourlesalutetla bénédiction de nous tous,
Dansla force joyeuse etl’esprit serein
De nombreusesannéesencoreviendrontetpasseront ;
AuCieltu regardesici-bas vaillamment.
Et que passe letempsfugace.

Note6:

Nostalgie
1.
Lesdoucesclochesdu soir
résonnentàtraverschamp.
Elles signifientbien pourmoi
qu’en ce basmonde
personne n’a jamais trouvé

21

ni patrie ni bonheurde la patrie :
– à peinesortisde laterre
nous retournonsà laterre.
2.
Quand ainsi lescloches résonnent,
il mevientà l’esprit
que nousaspirons tousencore
àrejoindre la patrie éternelle.
Heureuxceluiquitoujours
s’arrache de laterre
etchante deshymnesdupays
de cette béatitude éternelle.

Note7:
Oubien, parcequetrop detemps seraitperdupourmoi?–
Perdu ?– Et qu’ai-je donc à perdre?
N’ai-je paspourmoitoute l’éternité?

Note 8 :
Cesontdes symbolescommetoujoursle plushautne doitêtrequ’un
symbole duplushautencore.

Note 9 :
Que Dieu sesoitfaithomme nousfait seulementpenser que l’homme ne
doitpaschercherdansl’infinison bonheuréternel, maisfonder son Ciel
surTerre.

Note 10:
Le christianisme estessentiellement une affaire de cœur, dès qu’ils’est
incorporé en nouset qu’il estdevenunotresentiment, l’humain est un
véritable chrétien.Lesprincipesduchristianisme ne font qu’exprimer
que les véritésfondamentalesducœurhumain, cesontdes symboles
commetoujoursle plushautne doitêtrequ’unsymbole duplushaut
encore.

Note 11 :
I.Ceux qui observent les paroles deJésus
Le christianisme intérieur:
1.Réconciliation
2.Pureté ducœur

22

3. Véracité
4.Ne pas rendre le mal, mais s’offrirencore à lerecevoir
5.L’amourenvers sesennemis, la loi intérieure.
II.Ceux qui observent l’apparence dans leurs œuvres
Le christianisme extérieurà l’égard desoi-même :
Faire l’aumône
De la prière
Dujeûne
De l’accumulation des richesses
Du respectde lavie
Le christianisme extérieurà l’égard d’autrui :
Ne pasjuger.Faitesdesdons.
Ne pasprofanercequi est sacré.
Semblez retenuetconvenable
Agissezcomme lesautresdoiventagirpour vous.
Conclusion : I.Mise en garde contre latentation
II.C’estauxfruits quevousdevez reconnaître lesactes
(Quels sontcesfruits ?)
III.Cesont: 1.Dansle Ciel auJugement
2.Surla Terre(parabole)

Note 12:
Lelibre-arbitre, ensoirien d’autreque la liberté de pensée, est, de façon
analogue, aussi limitéque la liberté de pensée.
Si nousprenonsaussi la notion d’action inconsciente, non pas tout
simplementcommeune manière dese laisserguiderà partir
d’impressionsplusanciennes, alorsdisparaîtpournouslastricte
différence dudestin etdulibre-arbitre, etlesdeuxnotions se confondent
dansl’idée d’individualité.
Mais,si le destin paraîtencore pluspuissant que le libre-arbitre, alors
nousne devonspasoublierdeuxchoses: d’abordque le destin n’est
qu’une notion abstraite,une forcesansmatière, et qu’il n’ya pour
l’individu qu’un destin individuel,que le destin n’est rienqu’une chaîne
d’événements,que l’être humain, dès qu’il agitetcrée parlà-mêmeses
propresévénements, détermineson propre destin,surtout que les
événements qui l’atteignentconsciemmentouinconsciemmentluisont
assignésetdoiventlui convenir.Toutefoisl’activité de l’être humain ne
commence pas seulementà la naissance maisdéjà avec l’embryon et
peut-être –qui peutle décider– déjà
chezlesparentsetlesgrandsparents.

23

L’Hindoudit: le destin n’est rienque lesactions que nousavons
commisesdans un étatantérieurde notre être.
La pensée est toujours unie à la chosequi apparaîtcommeson
expression.

Note 13:

J’airompude l’ancientemps
Le legs
Qui m’enjoignaitde merappeler
Le bonheurde l’enfance.
J’ai brisé cequi metenait
Dansla croyance de l’enfance.
Avec mon cœurj’ai joué
Etl’ai presque laissé perdre.
Et quoi detrouvé?parti c’estparti !
Que deslarmes!

Le dieuc’étaitmoi etpourcetteraison
Ils’estetm’a illusionné

Note 14 :

Amourinfidèle
Un dieum'arracha en m'embrumantl'esprit
d'unesauvage mélancolie –
Maintenantjeregarde enriant
lesliensdéchirésme glisserdesmains.

Note 15 :

À Dionysos,

Ô Dominateur, avecqui jouentErosle dompteur,
lesnymphesaux yeuxbleus
EtAphrodite la pourpre;
Tourne-toi encoreune fois
Des sommetsde ceshautesmontagnes.
Jet’implore; viens
Bienveillantà notre égard, disposé

24

À entendre, jet’en prie.
À Kleoboulosje donneraiun bon
Conseil : celui d’accepter
mon amour
O Dionysos.
Vérifié d’après Dio Chrys. Or, II, T.1,35.
3.Je l’aime, le Kleobulus,
PourKleobulosje m’enrage,
Je guette Kleobulos.
Ô Kleobulus,regardantcommeunevierge,
Jete cherche, mais tunevienspas
Nesachantpas quetuconduis
Les rênesde mon âme.

Note 16 :
Les sourcesduplaisirde la naturesontà chercheren partie en nous, en
partie dansla nature…Nousne connaissonspasleschosesensoi etpar
soi, mais seulementleurs représentations surle miroirde notre âme…
Touslesabstracta,toutesles qualités,que nousaccordonsàune chose,
se formentensemble dansnotre esprit.Rien ne nousattireque levivant.
Toutcequi nousattire a d’abordreçulavie dansnotre esprit.Toutcequi
estmortestindigne de notre esprit.

Note 17:

Que disentlescloches quirésonnentdansmon esprit ?
Pourquoisuis-jesi profondémenteffrayé?
Pourquoi est-ceque j’écoute anxieusementleur rythme?
Qu’annonce leurlangue magique?
Qui était-ce celuiqui ébranla leurscordes,
Qui attisa lesflammesde mon cœur ?

25

26

2. Le Problème de la véracité chez Nietzsche

1. L’illusion des philosophes

PourNietzsche, le pensé estle fictif etlarecherche de lavérité est
fonction de l'instinctde contradiction etde domination.Aussi lesfaitsde
penséeviennent-ilscomme desconclusions qui fontillusion aux
philosophes: ilsprennentlesconceptsfondamentauxetlescatégoriesde
laraison pourdescertitudesmétaphysiques.Le motif de la puissance est
sous-jacentà larecherche detoutevérité : ilya plusieurs vérités, elles
sont toutes relatives, donc il n'ya pasdevérité.La position de Nietzsche
estdouble : d'une part, l'agnosticisme lui fait rejeterla possibilité de la
vérité;d'autre part, Nietzsche admet une certainevérité, cellequi détruit
une croyance, cellequi faitmal à l'homme, cellequi estdure, laide,
tyrannique, épouvantable.Cette dualités'explique dansla mesure où
l'absence devérité estcettevérité mêmequi détruitla croyance en la
vérité.De cette façon, le problème de lavérité estintériorisé etle
problèmeque pose Nietzsche estplutôtle problème de lavéracité.

Cequi frappe Nietzsche avant tout, c'estle devenirdes véritésetleur
contradiction : elles sont, pourlui,untroupeaumouvantde métaphores,
d'anthropomorphismes,unesomme derelationshumaines.Toutevérité
estde lasorte nécessaire à l'homme, mêmesi elle esterreur, etd'ailleurs
elle esterreur.Comme le monde dudevenirestinformulable, le monde
fictif estdonc nécessaire.Nonseulementl'homme a créé lachose,mais
33
encore lamême chose, c'est-à-direl'autrequi estle même;or, il
34
n'existe pasd'autre,devrai, d'essentiel; toutest relation, il n'yaque
35
desdegrésde l'être etdesdegrésde l'apparence.Nietzscheremarque
ainsique levrai n'estplus que cequi esttenu pour vraiet telle est
l'essence de lavérité.La pensée de Nietzsche est située bien au-delà de
l'état théologique etde l'étatmétaphysiquelle pe :rocède et sesitue
audelà d'un positivisme naturaliste.Elle consacre le désenchantementde
l'intelligence humaine;elle metl'accent surle négatif dupositivisme.Elle
enseigne la méfiance.

33
NietzschesWerke,GOA, Kröner,XVI, 521.Sigle NW.
34
NW, XVI, 567.
35
NW, X, XIII, 123.
27

2. Un combat sans victoire

Cette attitude implique d'ailleurs que celuiqui lasoutientpossèdeune
certainevérité, connaîtla connaissance.Cettenolontérelativementà la
vérité impliqueunevolonté.Tandis que la pensée de Comteremplace ce
qu'elle détruit (selon la parole de Dantonrapportée parComte :ne« On
détruit bien que ce que l'on remplace »), la pensée de Nietzschesetrouve
toujoursauxprisesavec cequ'elle détruit, carcequ'elle détruit renaît
sanscesse, carelle a besoinque cequ'elle détruitnesoitpas toutà fait
détruit, elle asaraison d'être dansce combat sans victoire;elle est
négation perpétuelle,qui ne niequ'envertude cequi està nier.Enun
mot, elle affirme parlà même cequ'elle nie.Cette puissance de‘nolonté’
estencore, commetoutevérité,vitale, estenfinvolonté de puissance.Cet
agnosticismetombesur un pic : ladite Volonté de puissance.

36
« Leproblème de lavéracité est toutneuf »,nousditNietzsche.Le
problème de lavéritése précise concrètementen problème de lavéracité.
Est-il légitime des’attacherconstammentà lavérité?Ce problème
provientde la prise de conscience de larelativité des vérités.Bismarck
dansla politique, Wagnerdansl'artillustrentlaquestionsurla légitimité
de lavéracité.Lerecourscartésien à lavéracité divine n'estpasfrivole,
c'estpeut-être le moyen le pluslégitime de poursuivre larecherche de la
vérité.« Enfait, c'est seulement si l'on admet un Dieumoral analogue à
nous,que la'vérité'etlarecherche de lavérité gardent unsenset un
37
espoirdesuccès.» Descartes, aufond, etNietzsche lereconnaît, avait
bienvu qu'il lui fallait une assurance extérieure, celle de Dieu, pour
valider sespremièrescertitudes.Nietzsche estpluscartésienqu'il ne le
laisse paraîtril accepe :te le principe dese justifierparl'intermédiaire
d'un Dieufaità notre image.L'homme créeun Dieuàson image, mais
cette image est une abstraction de l'homme : elle n'estpaslaréalité de
l'homme;elle estl'être, maisl'être créé, elle estle pointculminantde
38
l'homme.Nousne pouvonsfinalement renoncerà cequi estnotre
propre et qui est une injustice foncière : la connaissance de lavérité
dépend de ce pointde départ.Si nousposonslaquestion de la légitimité
nousnous ruinons, nous ruinons toutevérité en nous,touteraison de

36
NW,XIII, 847.
37
NW, XIII, 16.
38
NW, XVI,712.

28

vivre.Le nerf duproblème de lavérité estlaquestion de la légitimité de
lavéracité, en mêmetempscettequestionruine notre possibilité de
« faire lavéritcaé »,rpournouslavérité est toujoursà faire, elle està
venir.

Dès que nous poussons trop loin la justice et que nous effritons le roc de
notre individualité, dès que nous renonçons totalement à l'injuste solidité
de notre point de départ, nous perdons toute possibilité de connaître; il
nous manque alors la chose à quoi tout se rapporte (et se rapporte
39
légitimement).

3. Valeur de l’existence et critique ducogito

Lavéritéserapporte légitimementà notre postulatfondamental,
c'est-àdire lavaleurde notre existence,qui estpournousla condition detoute
connaissance.D'une part, l'erreurpeutnousconserverenvie;d'autre
part, lavie ainsi conservée estmise au service de lavérité.L'ambiguïté
de la condition humaine, cette mauvaise foi nécessaire à l'exigence de
bonne foi, cette cécité passagère à l'endroitde la légitimité de lavéracité,
prouventbienque le monde, c'est-à-dire notre monde, n'estni
radicalementfauxniradicalement vrai.

Si le monde està la foisfauxet vrai, nousne pourronsfaire le partage du
vrai etdufaux, nousnesauronspasoùfinitl'apparence, oùcommence
l'être;dansle devenirdu vrai etdufaux, nousnetrouveronsaucune
première certitude, pasmême celle ducogito.La critique nietzschéenne
ducogitopartde laremarque fondamentaleque la pensée impliqueun
sujet, c'estcequi estpourle moinsdouteux.Toutceque Descartesa le
droitde dire c'est:cogitatur,maisnoncogito.Lesensdecogitoparaît
pluscomplexe à Nietzschequ'il ne l'asemblé à Descartes.Nietzsche
analyse cecogito :« Dansce célèbrecogito, ilya : 1°quelque chose
pense; 2° je crois que c'estmoiqui pense; 3° maisen admettantmême
que ce deuxième point soitincertain, étantmatière de croyance, le
premierpoint:quelque chose pense, contientégalement une croyance,
celleque'penser' soit une activité à laquelle il faille imaginer unsujet,ne
fut-ceque'quelque chose';etl'ergo sumnesignifierien de plus.Mais
c'estla croyance à la grammaire, onsuppose des 'choses'etleurs

39ème
NW,XI,2partie, p. 241.

29

40
'activités', etnous voilà bien loin de la certitude immédiate.» Toutau
plus, aveccogito,je conjugueunverbe à la première personne du
singulier ;ce faitne prouveriensurlavéracité de cette implication : en
disantcogitoje joue lerôle dunaïf maisen faitje disdéjà ceque jeveux
prouver, ensuite je ne prouverien.Mêmesi je présente leverbecogitare
dansd'autresformes, chaque foisj'admetsceque jeveuxfairesemblant
de démontrer, je croisd'abord à la grammaire, c'est-à-dire aufait que le
verbedoitavoir unsujet.

Parcette argumentation Nietzsche montreque la connaissance immédiate
est une illusion : elle présuppose d'autresconnaissances, implicites.Dans
le «cogito, ergo sum»s'inclutla croyance fondamentale à la logique, ici
sousla forme dumotergo, avec celle-ci la croyance à la phrase
grammaticale,qui estantérieure àtoute démonstration.Descartes,
voulant résoudre le problème de l'être,supposerésolucelui duconnaître;
or, ditNietzsache, «vantd'envenirauproblème de l’être, il faudrait
41
avoir résolule problème de lavaleurde la logique.p» Larudence
cartésienne apparaîtfinalementcomme imprudence etla pensée
cartésienneunesorte de patinement.

Cette logique,quisetrouve placée antérieurementà l'être,que dit-elle?
Sesprincipes sontaunombre detrois: 1°recherche de la pensée la plus
aisée; 2°théorie de l'être etde la chose; 3° allégementdumonde par
42
l'expression claire.Ainsi la croyance à l'être favorise-t-elle la
connaissance.L'être estd'abordtrouvé danslesujet, dansle moi.Comme
découverte d’unsujet, le jugementimplique la distinction effective entre
lesujetetl'attribut, dumoinsle droitd'opérercette distinction.Ensuite,
la pensée estconduite àsupposer unesubstance à laquellesesurajoutent
desaccidents.De même, ellesupposeune chose ensoi cachée derrière la
chosetellequ'elle apparaît.La distinction entre lesujetetl'attributest
essentiellementgrammaticale, maisla pensée ne peut se libérerdes
formesdulangage;etla croyance en la grammairerégitdonc le
mécanisme de la pensée.Descartespose lejecomme la condition du
verbe pense alors qu'ilseraitplusjuste de direque leverbe pense estpour
lui la condition duje.D'ailleurs, lesdeuxaffirmations
sontégalementimprobablespourNietzsche.Lesdistinctionsentre lesujet, l'objetet

40ère
NW,paXIV, 1rtie,7
41
Ibid.
42
NW, XVI, 538.

30