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Philosophes ou marchands de sérénité ?

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Description

Les marchands de sérénité nous veulent calmes et confiants, sans la moindre rébellion, à la fois satisfaits et soumis. Ni Socrate, ni Voltaire, ni Camus n'avaient pour ambition de nous endormir. Ils ne voulaient pas étouffer nos interrogations et nos révoltes, en les sacrifiant à notre besoin supposé de confort et de tranquillité. Ils ont préféré réveiller en nous le doute, l'indignation, le goût de la liberté qui commence par dire non.

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Date de parution 01 décembre 2011
Nombre de lectures 15
EAN13 9782296474284
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.








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Du même auteur :


Hervé Caudron,Faire aimer l’école,Hachette,2004.

Hervé Caudron,Oser à nouveau enseigner la morale à l’école,Hachette,
2007.

Hervé Caudron,Valeurs et principes de l’école,TEMPES, 2010.

Hervé Caudron,Valeurs et principes de l’acte pédagogique,TEMPES,
2010.






















© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.f

ISBN : 978-2-296-56409-1
EAN : 9782296564091

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Petit traité de désenvoûtement


















Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud,

B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les «questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection «Questions
Contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à
tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser
autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes
à la réflexion collective.

Derniers ouvrages parus

Daniel LAGOT,Le droit international et la guerre, Nouvelle édition,
2011.
Frank MISTIAEN,La richesse n’est pas produite ou Essai sur la nature
et l’originede la valeur marchande et la richesse matérielle,2011.
Hélène HATZFELD,Les légitimités ordinaires,2011.
Riccardo CAMPA,La place, et la pratique plébiscitaire,2011.
e
Bernard LAVARINI,millénaire,La Grande Muraille nucléaire du III
Plaidoyer pour un bouclier antimissiles européen, 2011.
Arnaud KABA,Le commerce équitable face aux réalités locales : l’exemple
d’une plantation de Darjeeling, 2011.
Christian SAVÈS,Éthique du refus. Une geste politique, 2011.
Marieke LOUIS,L’OIT et l’Agenda du travail décent, un exemple de
multilatéralisme social, 2011.
Paul AÏM,Où en sommes-nous avec le nucléaire militaire ?,2011.
Michel ADAM,Jean Monnet, citoyen du monde. La pensée d’un
précurseur, 2011.
Hervé HUTIN,Le triomphe de l’ordre marchand,2011.
Pierre TRIPIER,Agir pour créer un rapport de force, Savoir, savoir agir et
agir, 2011.
Michel GUILLEMIN,Les dimensions insoupçonnées de la santé, 2011.
Patrick DUGOIS, Peut-on coacher la France ?,2011.
Jean-Pierre LEFEBVRE,Architecture :joli mois de mai quand
reviendras-tu ?, 2011.







Pour Anne.











Mesplus vifs remerciements
à André Comte-Sponville: ses livres, pétris de sensibilité et
d’intelligence, donnent envie de philosopher pour de bon, sans
tricher.
Ungrand merci, également, à
Roland Jaccard, pour l’inestimable soutien moral qu’il a bien
voulu m’apporter.



































Sommaire

1) Un idéal de sérénité qui n’a plus rien d’humain..............11
Desmarchands d’illusions...............................................11
Unart de vivre soi-disant supérieur.................................13
Eruditionou art de vivre ?.............................................. 16
Lereflet d’une époque.....................................................18
Serésigner semble plus sage ...........................................20
Bonheuret lucidité : un mariage difficile........................21

2) La force de douter et le besoin de croire ..........................23
Laforce de douter............................................................23
Lapente du dogmatisme..................................................24
L’écueildu scepticisme radical .......................................26
Uneadhésion du cœur et de la volonté............................30
Croireet savoir ................................................................32
Lesreligions remplissent plus d’une fonction.................35
Unedocte ignorance........................................................37
Philosopherpour tous, à la première personne................39

3) La vie devenue un problème pour elle-même .................43
Forceset limites du bon sens...........................................43
Eclairerla conscience commune .....................................44
Vivren’est pas encore exister..........................................45
Lesvertiges métaphysiques.............................................48
Dansles remous d’une histoire collective .......................51
Undynamisme animal.....................................................52
Un« animal métaphysique » .......................................... 54

7

Lavolonté de déraciner peurs et frustrations...................58
Lebonheur ne dépendrait que de nous ............................60
L’inévitableinquiétude....................................................63
L’orgueilnihiliste ............................................................66
Aiguisernotre conscience d’exister.................................69

4) L’apprentissage de la désillusion ......................................71
Plusaucun filet de protection ..........................................71
Notreexistence regardée de loin .....................................72
Lefini opposé à l’infini ...................................................74
Nosrêves saccagés ..........................................................75
L’enviede se retirer du jeu..............................................79
Lacomédie humaine........................................................83
L’aveuglementdes moralistes .........................................85

5) Un rêve d’éternité...............................................................87
Letemps n’est pas une chute hors de l’éternité...............87
Larecherche d’un rempart contre l’usure du temps ........89
L’idéalisationdu passé ....................................................92
Lasubstance de nos vies..................................................95
L’irréversible...................................................................97
Lesens du passé ..............................................................98
Labéatitude, sinon rien ?.............................................. 101
Cultivernotre jardin.......................................................104
Lebon usage du temps ..................................................106

6) Une fatalité rétrospective.................................................111
Notrepart de « destin »................................................. 111
L’aléatoire......................................................................112
L’ombredu présent sur le passé ....................................115
Desprophètes à rebours.................................................118
Uneouverture sur des possibles ....................................121
Lapersonnification du hasard........................................123
Despeurs multiples et parfois salutaires .......................126

7) Une illusion de souveraineté............................................129
Lafolie spéculative des philosophes stoïciens ..............129

8

Désireret vouloir...........................................................131
Lafiction d’une liberté abstraite....................................133
Lesséductions de l’idéalisme........................................135
Touteautonomie a ses limites .......................................137
Lapossibilité abstraite de vouloir..................................138
Nulleinvention de soi-même.........................................141
Notreexistence n’est pas une œuvre d’art.....................142

8) Notre désir de survie ........................................................145
Lamort ne serait rien.....................................................145
Unrapport spirituel à la mort ........................................146
L’attachementà la vie....................................................151
Desidées et des hommes...............................................153
L’apprentissagede l’humilité........................................158
Ennous loge une vie qui saura se prolonger .................163
Ladimension spirituelle de toute existence lucide........167
Lajouissance et la souffrance d’être soi........................170
L’enviede s’oublier.......................................................173

9) L’inévitable solitude.........................................................177
Latyrannie de l’ego.......................................................177
Préserverà tout prix l’estime de soi ..............................178
Unesolitude originaire ..................................................180
Notreconscience élargie................................................183
Lesrisques du repli sur soi ............................................185

10) L’arrogance des cyniques..............................................189
L’indulgencepour soi-même.........................................189
Lacruauté et la compassion...........................................190
Lavolonté de se suffire à soi-même..............................191
Nousnous cherchons et nous nous repoussons .............194
L’apologied’une forme d’égoïsme ...............................195
Ledroit à l’irresponsabilité............................................198
Ledangereux éloge de l’exubérance vitale ...................201
Desdiscours et des actes ...............................................203
Moraleet politique ne se séparent pas radicalement .....205


9

11) Une nouvelle recherche de sagesse................................209
Lacondamnation de l’espérance .................................209
L’«inespoir » ............................................................. 212
Lecourage de ne pas se laisser duper..........................213
Lavolonté plutôt que l’espérance................................215
L’espérance ne serait que frustration, incertitude,
impuissance.................................................................217
Lavaine recherche d’un sens ultime ..........................220
Leretour du sacré ........................................................223

12) La triste obsession du bonheur .....................................229
Lesmultiples facettes du désir.....................................229
L’ambivalencedu désir ...............................................232
Lesdiverses tonalités de l’ennui..................................235
Unepesante impression de vide ..................................238
Unmot ensorceleur......................................................240
Prendrele parti d’être heureux ....................................242
Desbonheurs très différents ........................................245

13) Le dur et beau métier de vivre.....................................251
Unevie éprouvante mais digne ...................................251
Niidéalisme rêveur ni cynisme désabusé....................252
Unesagesse à hauteur d’homme .................................254
Lasagesse du « comme si » et du « malgré tout » ..... 256

Notes .....................................................................................261



10

1.

Un idéal de sérénité qui n’a plus rien d’humain

Desmarchands d’illusions
Dans notre société déboussolée, émiettée, sans idéal collectif
bien défini et centrée sur l’individu, s’expriment surtout des
revendications immédiates. Les projets ambitieux, susceptibles
de redessiner les contours de notre avenir commun, nous
mobilisent de moins en moins. Les valeurs de solidarité ont
fortement reflué, nous laissant à marée basse avec des plaisirs et
des soucis souvent étriqués, strictement personnels.
Erigéen fin absolue, notre moi tend à se refermer sur
luimême, à s’agripper à son petit confort comme une moule à son
rocher. Il ne veut plus s’occuper que de ses états d’âme. S’il
persiste à rêver d’une félicité sans faille, le voilà prêt à se livrer
au premier gourou venu. Il suffira de faire miroiter la possibilité
d’un triomphe définitif sur toute forme d’inquiétude ou
d’insatisfaction.
Notredésenchantement collectif est une aubaine pour un tel
commerce. Avec le souci d’enrayer la moindre velléité critique,
les marchands de sérénité laissent entendre que l’accès à une
parfaite et constante joie de vivre dépend de nous et de nous
seuls. Ils nous aimeraient calmes et confiants, sans la plus petite
contrariété, sans la moindre rébellion, contents de peu, à la fois
satisfaits et soumis. Comme si notre seule ambition était de
connaître un petit bonheur tranquille, prudent et raisonnable.
Pourparvenir à ce résultat, il suffirait de bien utiliser les clés
qu’ils nous donnent. De mettre en pratique quelques idées
simples :une pincée de Sénèque et d’Epicure, un zeste de
Spinoza, une petite couche de Confucius ou de Lao-Tseu pour
agrémenter le tout. Au terme du parcours, par la seule vertu de
nos ressources intérieures, plus rien ne pourrait nous enlever
notre joie de vivre. Nous serions pour toujours à l’abri des
craintes et des regrets. Désormais à même d’habiter le présent,
au lieu de dresser contre lui des espoirs sans cesse déçus.

11

Cesnouveaux enchanteurs ne font pas appel à des rituels
magiques, comme des sorciers de village. Ils procèdent plus
subtilement, en remplaçant les vieilles formules et les anciens
élixirs par un catalogue de recettes. De la vie, expliquent-ils
doctement, patiemment, vous ne connaîtrez plus que le
meilleur. La joie d’aimer et de créer. L’émerveillement de se
sentir en accord avec soi-même, avec les autres, avec la nature
tout entière. Car vous ne serez plus jamais mécontent de rien ni
de personne. Vous irez à l’essentiel sans vous laisser séduire par
les faux-semblants. Plus rien ne vous manquera.
Certes,vous souffrirez encore de temps en temps, comme le
commun des mortels. Un mal de dos reste toujours possible.
Mais votre bonheur ne se laissera plus polluer par les
souffrances les plus ordinaires. Voilà la nouveauté: elles
glisseront sur vous comme la pluie sur un ciré. Vous aurez
trouvé la pierre philosophale capable de métamorphoser vos
petites satisfactions éphémères en un contentement total, enfin
pur et inaltérable. Un eldorado intérieur vous attend. Pour vous
persuader qu’il n’est pas un mythe, sachez que les orientaux
l’ont appelé le« nirvâna ».Les Grecs le désignaient par le
terme d’«ataraxie ».Spinoza, en parlant de «béatitude »,en
faisait l’aboutissement de sa recherche philosophique.
Quelquesexercices d’assouplissement intellectuel vous
mettront sur la voie du salut. Puisque le bonheur est un état
intérieur qui ne dépend que de votre pensée, et puisque celle-ci
ne peut vous être retirée, apprenez d’abord à vous connaître. A
vous estimer. A avoir confiance en vous. A devenir votre
meilleur ami. A déguster vos moments de plaisir. A vous réjouir
du simple fait d’exister.
Vous êtes maintenant capable de vivre dans l’instant.
Exercez-vous à relativiser vos difficultés. A désirer uniquement
ce qu’il est facile d’obtenir, au lieu d’espérer toujours plus.
Sachez prendre soin de votre petite personne sans vous
encombrer de votre image. Acceptez votre sort quand il ne
dépend pas de vous. Goûtez les plaisirs propres à chaque âge.
Pensez à la mort dans le seul but de mieux savourer les joies de
l’existence.


12

Sanssouci de réalisme ni de cohérence, un tel alignement de
conseils et de belles sentences ne fait pas une sagesse. Cette
énumération relève trop clairement de l’incantation pour ne pas
éveiller le doute. Sauf, sans doute, chez des esprits fatigués,
réclamant qu’on les endorme après les avoir bercés avec de
belles histoires.
Faudrait-il,pour être pleinement heureux, s’enfermer dans
une ignorance béate? Fuir toute forme de souciet vivre dans
l’inconscience du lendemain? Refuser de s’attacher à ce qui
pourrait bientôt nous manquer? Exister uniquement pour jouir
de soi ? En supposant qu’elle soit possible, une sérénité parfaite
n’aurait-elle pas pour effet, à plus ou moins long terme, de nous
anesthésier ou de nous ennuyer ?

Unart de vivre soi-disant supérieur
Laissons de côté les modes et les contrefaçons.
Tournonsnous vers la véritable philosophie. Face aux enchanteurs qui
prétendent nous proposer un bonheur total pour demain, le
meilleur antidote ne peut être qu’un refus farouche de se laisser
berner. Discours et pratiques philosophiques sont nés de cette
volonté-là. Le plus souvent nous préférons nous duper
nousmêmes. Ne pas voir s’évanouir les mirages qui nous aident à
avancer. Qui peut se passer tout à fait de chimères quand il
s’agit de sa propre existence? Larecherche de la vérité sans
fard, quelles qu’en soient les conséquences, est une passion bien
rare. La capacité de se défaire réellement de toutes les formes
d’illusion est plus rare encore. En supposant qu’elle soit
possible.
Observonspour commencer que des idées philosophiques, en
elles-mêmes, ne sont jamais qu’une construction intellectuelle.
Qu’elles aiguisent notre conscience est déjà beaucoup. Qu’elles
contribuent à notre bonheur est une autre affaire. Si, dans une
vie d’homme, devenue objet de réflexion pour elle-même,
l’action et la pensée s’entrelacent, cela ne signifie pas qu’un
système d’idées ait le pouvoir de métamorphoser nos tracas en
une douce extase perpétuelle, comme un magicien tirerait un
lapin de son chapeau.


13

Commentimaginer que notre réflexion, même prolongée par
un réel effort pour modifier nos habitudes, puisse constituer un
parfait rempart contre le chagrin et l’inquiétude ? La pensée qui
scrute, qui analyse, comme celle qui prend de la hauteur et
relativise tout, ne sont pas sans risques. Elles commencent par
desserrer les liens qui nous attachent à l’existence.
Lesfaits nous obligent aussi à constater que bien des gens
heureux ignorent à peu près tout de la philosophie. A l’inverse,
des lecteurs assidus d’Epicure ou de Spinoza sont parfois aussi
tristes que vous ou moi. S’il s’agissait seulement de vivre en
paix et content de son sort, il ne serait guère judicieux de
s’interroger longuement, méthodiquement, sur notre rapport au
monde, aux autres, à nous-mêmes. Ce n’est pas la voie la moins
longue ni la moins hasardeuse.
Certainesnatures, peu disposées à la méditation, facilement
capables de se décentrer, savent jouir tranquillement d’une vie
simple, éloignée du luxe comme de la misère, avec un sens
presque instinctif de la mesure et du possible. D’autres, dans les
mêmes conditions, paraissent au contraire repliées sur
ellesmêmes et régulièrement en désaccord avec le monde entier,
auquel elles opposent obstinément leurs rêves de perfection.
Chacunle devine, l’un des plus sûrs moyens de n’être jamais
satisfait est de se préoccuper avant tout de sa petite quiétude
personnelle. De s’ausculter en permanence en se demandant si
l’on est heureux ou pas, et pour combien de temps. En somme
de se regarder vivre comme on surveille le lait sur le feu. Ne
vaudrait-il pas mieux reconnaître enfin, modestement, que le
bonheur survient le plus souvent sans qu’on l’ait attendu ? Que
la recherche d’une joie à la fois parfaite et lucide ne peut être
qu’illusoire ?
Non,répondent en chœur les nombreux philosophes qui se
limitent à rappeler, dans un réflexe quasi pavlovien, l’origine
même du mot «philosophie » :l’amour de la sagesse, la quête
d’un savoir capable de nous procurer une joie spirituelle totale,
libérée de toute contrariété et pourtant durable.
Désignerde la sorte cette improbable union, celle d’un
bonheur parfait et d’une lucidité sans faille, ne prouve en rien
qu’elle soit réalisable. Qui peut croire que le bonheur ne tient

14

qu’à nous? Qui peut prétendre à une félicité olympienne sans
manifester en même temps beaucoup d’aveuglement ? Se croire
sans illusion n’est qu’une illusion de plus.
Refuserde se laisser duper par trop de chimères et de
fauxsemblants, conduit ordinairement à une résignation paisible et à
une indulgence fatiguée. Cette forme de sérénité, entre douceur
et amertume, acquise le plus souvent après de nombreux
démêlés avec la vie, ne ressemble guère, même de loin, à cette
fameuse «béatitude »que personne, sans doute, n’a jamais
expérimentée bien longtemps.
Laréponse à cette objection est toute prête: ce ne serait
qu’un idéal. Il s’agirait d’abord de bien comprendre en quoi il
consiste, puis d’essayer de s’en approcher, non de l’atteindre.
C’était déjà la réplique de Sénèque à ses nombreux détracteurs.
Attaché comme chacun de nous à ses proches, à sa réputation, à
ses biens, et vivant en outre dans le luxe, entouré d’esclaves, il
n’hésitait pas à vanter les bienfaits du plus grand détachement,
dans une vie libérée de toutes les passions. A tous ceux qui
s’étonnaient d’une telle distorsion entre ses discours et ses
actes, il se contentait de répliquer, d’abord qu’il était prêt à
vivre dans le plus grand dénuement, pourvu qu’il fût seulement
matériel et non moral, et ensuite qu’il parlait, non de sa propre
sagesse, toujours défectueuse, mais de la manière dont chacun
devrait vivre pour être pleinement satisfait.
Leproblème, en réalité, n’est que déplacé. Pourquoi décider
que nous rêvons nécessairement d’une vie exempte de toute
lutte et de tout souci? Que nous aspirons à un bonheur
définitivement calme et immobile comme une mer étale ?
Pourquoi nos joies devraient-elles toujours présenter le même
visage lisse et apaisé ? Et pourquoi, aussi, les efforts à consentir
pour parvenir à les goûter devraient-ils être les mêmes pour
tous ?
Amoureux de l’universel, trop de philosophes semblent
estimer que leur sagessevaut pour toutes les époques, tous les
âges de la vie, tous les tempéraments, toutes les situations
sociales. Ils se persuadent ainsi, à peu de frais, une fois pour
toutes, qu’ils partent à la conquête d’un art de vivre supérieur,


15

source d’une joie que rien ne pourrait entamer s’ils parvenaient
au bout de leur recherche.
L’affirmer,sans un début d’hésitation, n’est qu’un dogme de
plus. Qui connaît vraiment l’alchimie à l’origine du bonheur?
Qui en a repéré tous les éléments ? Qui démontrera que la joie
de vivre est surtout affaire de réflexion et de travail sur soi, et
non de chance, de caractère, de conditions sociales ?

Eruditionou art de vivre ?
On comprend qu’un historien de la philosophie se penche, du
haut de sa chaire, sur des problèmes plus académiques. En
s’adressant à un petit cercle d’initiés, il a souvent choisi de
laisser de côté les interrogations les plus brûlantes. Dans ce cas,
il se contente d’élaborer des analyses savantes de tel ou tel
aspect d’une doctrine philosophique dont il est devenu l’un des
spécialistes.
Cetravail d’érudition est sans doute nécessaire pour revisiter,
dans le meilleur des cas pour revitaliser, des doctrines qui
pourraient sans cela tomber dans l’oubli. On peut néanmoins
vivre de la philosophie et en oublier peu à peu l’esprit. Il suffit,
dans un jeu sans fin entre experts, de développer des exégèses
sophistiquées où les concepts ne renvoient jamais qu’à d’autres
concepts. Aussi beaucoup trouvent-ils confortable, en matière
de pratique philosophique, de se contenter de gloser à l’infini,
en commentant des commentaires.
Pourlutter contre le désenchantement qui s’est emparé de
nous depuis que le futur semble avoir renoncé à toutes ses
promesses, d’autres philosophes de profession ont choisi, au
contraire, de retourner aux sources de leur discipline. Dans cette
perspective, Pierre Hadot, spécialiste de la philosophie antique,
a joué un rôle de premier plan en montrant que philosopher
signifiait, pour Socrate et ses successeurs, s’exercer jour après
jour, concrètement, à transformer sa manière de vivre, et non
pas développer une rhétorique savante sans le moindre effort
pour agir sur soi.
Auxphilosophes trop vite enivrés de leurs propres discours,
il est bon de rappeler que les différentes écoles philosophiques


16

de l’Antiquité proposaient un réel apprentissage impliquant la
personne tout entière. Une longue et rude ascèse, passant par
des exercices difficiles, destinés à fortifier ensemble l’âme et le
corps. En apprenant par exemple à endurer la souffrance, à se
détacher de ce qui ne dépend pas de nous, à se concentrer sur le
moment présent. Des idées philosophiques ne seraient pas
devenues un art de vivre sans cette discipline à la fois
corporelle, morale, intellectuelle. Les «sages »,perçus comme
tels, ont d’abord manifesté un caractère bien trempé, une
volonté farouche d’inventer leur propre chemin.
Socrate,que Platon comparait à un taon pour toutes les
piqûres infligées à la suffisance de ses concitoyens, pour sa
manière de secouer leur bonne conscience endormie, acceptait
d’agacer en refusant le confort des certitudes et les facilités
qu’offrent pouvoir et richesses. Il a payé de sa vie cette audace.
Pour s’habituer aux températures extrêmes, Diogène se couchait
sans protection sur un sol glacé ou sur le sable brûlant. Voulant
s’exercer à supporter l’indifférence des passants, leur habituel
cœur de pierre, il n’hésitait pas à demander l’aumône en se
tournant vers des statues. Epicure, considéré à tort comme un
jouisseur, avait surtout appris à fuir de nombreux plaisirs qu’il
estimait «impurs »,c’est-à-dire liés à trop de désagréments.
Epictète et Marc Aurèle recherchaient les difficultés pour se
prouver qu’ils avaient la force de les surmonter.
Lecandidat à la sagesse ne pouvait, toutefois, s’imposer de
tels efforts sans partager avec enthousiasme les différentes
convictions au fondement d’une doctrine bien particulière,
opposée à d’autres. Pour lui, réflexion et apprentissage d’une
nouvelle manière de vivre ne se séparaient pas. En optant pour
un mode de vie, cynique ou épicurien, stoïcien ou sceptique, il
acceptait aussi de se laisser convaincre par le discours destiné à
justifier son choix.
L’attitudephilosophique ne peut réellement se développer
sans un effort pour vivre ses idées, pour les mettre au centre
d’une manière concrète de se frotter au monde. Mais elle
suppose tout autant l’appropriation lente d’un patrimoine, une
découverte personnelle des grands textes qui ont marqué
l’histoire des idées, et un effort pour dépasser ce qu’il y a de

17

particulier et de contingent dans notre expérience immédiate.
En outre, si elle s’intéresse à notre condition commune, à la
dimension métaphysique de notre existence à tous – ouverte sur
ce qui la précède, la traverse, ladépasse infiniment –, elle n’est
pas tenue pour cela de chercher à s’enfermer dans un sanctuaire,
un monde feutré où il ne serait plus question que de se soucier
de soi en apprenant à jouir du présent, loin des bruits et de la
fureur de la vie sociale.
Mélange d’impassibilité et de résignation, cet idéal de
sérénité n’a plus rien d’humain. Ni Socrate, ni Voltaire, ni
Camus n’ont cherché à nous endormir. Leurs philosophies
toniques ont choisi au contraire de réveiller en nous le doute,
l’indignation, le goût de la liberté qui commence par dire non.
Sans nous leurrer, elles ont voulu nous redresser, avec nos
appréhensions et nos colères, nos attentes et nos projets, en
prenant soin de ne pas piétiner nos aspirations à un avenir
meilleur, à la fois plus libre et plus fraternel.

Lereflet d’une époque
Qu’un public cultivé, mais non spécialiste de la discipline,
s’intéresse à la philosophie, montre clairement que le besoin de
sens n’est pas l’apanage d’une corporation. L’attitude
philosophique n’est nullement réservée, en effet, à quelques
spécialistes dont ce serait le gagne-pain. Et pas davantage à une
aristocratie de l’intelligence. Elle ne conduit pas non plus à un
savoir objectif, impersonnel, sans liens avec nos désirs et nos
inquiétudes. Elle ne fait que reprendre, pour les prolonger, les
interrogations que chacun d’entre nous porte sur sa propre
existence, prise dans les remous d’une trajectoire personnelle et
d’une histoire collective. Quand nous pensons la vie, c’est la vie
en nous, pressante et incertaine, excitante et difficile, qui
cherche à prendre conscience d’elle-même, avec plus ou moins
de force et de clairvoyance.
Iln’est pas difficile, néanmoins, de voir que l’actuel regain
d’intérêt pour des sagesses auxquelles plus personne ne croyait
vraiment, qui ne représentaient plus qu’un chapitre convenu


18

dans des manuels scolaires sans imagination, reflète bien notre
époque.
Nousavons appris à nous méfier des certitudes aveugles qui
veulent s’imposer par la force ou l’intimidation. Nous avons
également découvert, au fil de l’histoire des sciences, la
relativité de nos connaissances. Dans ce contexte, il n’est guère
étonnant que la capacité de douter de tout apparaisse comme
une forme de sagesse. Montaigne, qui avait décidé de sourire à
la vie en acceptant, en toute conscience, l’aléatoire, l’inachevé,
l’incertain, redevient un auteur majeur.
Noustendons aujourd’hui à valoriser un certain scepticisme
qui va parfois jusqu’au «relativisme »,comme si tout, en
dernière analyse, était simplement affaire d’opinion ou de
conviction. Comme s’il fallait renoncer à nos exigences morales
et intellectuelles pour ne reconnaître que des appréciations
momentanées, toujours négociables ou révisables.
Ce« relativisme »,en réalité, est beaucoup moins la pensée
de Montaigne qu’une tentation de notre époque désabusée. Si
l’auteur desEssaisexpose sa morale avec le souci d’éviter tout
dogmatisme, il ne la propose pas comme une simple préférence
personnelle. Toujours au contraire avec l’idée qu’elle se fonde
sur une exigence de respect de l’être humain. Dans la mesure où
il ne se trompe pas, où cette norme lui sert réellement de guide,
ce qu’il avance vaut pour quiconque.
Ilne se trompe pas en dénonçant la barbarie partout où elle se
manifeste. Par exemple, chez les conquérants massacrant et
pillant ce qu’ils appellent des « sauvages » (en réalité des êtres
humains à part entière mais imprégnés d’une culture
radicalement différente), et donc accomplissant leurs forfaits
sans même pressentir que la véritable sauvagerie est de leur
côté. Chez les fanatiques se sentant autorisés à martyriser des
êtres sans défense pour tenter d’imposer leurs croyances. Chez
les représentants d’une «justice »ne rechignant pas à utiliser
les pires tortures pour obtenir des aveux comme pour donner la
mort.
Chacunle voit bien, également, le scepticisme de notre temps
se mêle à un individualisme dominant, comme si les projets
communs avaient perdu toute légitimité au profit des seuls

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choix personnels. En rupture avec les traditions, les idéologies
et les contraintes collectives, l’individu moderne est d’abord en
quête d’un accomplissement personnel. Il cherche à réussir sa
vie en fonction de ses propres valeurs. Il voudrait jouir de
l’existence sansavoir à se préoccuper de l’avenir. Il tolère de
plus en plus difficilement ses frustrations et ses inquiétudes,
comme si elles représentaient toujours un mal, un obstacle sur
le chemin du bonheur le plus total. Où l’on retrouve, cette fois,
certes de façon très approximative, l’essentiel du message
épicurien.
Ainsi,là encore, les philosophes du bonheur semblent parfois
se contenter de se hisser sur la vague « libertaire » qui emporte
notre sens du devoir et nos idéaux communs, pour laisser
seulement place aux nouvelles normes de la « jouissance ».

Serésigner semble plus sage
Le scepticisme et l’hédonisme ne sont pas les seules
caractéristiques majeures de notre temps. Celui-ci encourage
également un certain fatalisme, comme si l’Histoire désormais
devait se contenter de piétiner sur place, de modifier quelques
détails, l’essentiel étant déjà arrêté depuis longtemps. Plus
d’espoir en un futur radicalement différent: la foi en l’avenir
passe pour une simple crédulité. Or c’est là, grossièrement
résumé, l’un des éléments importantsdu message stoïcien.
Enredonnant vie à un tel discours, même avec l’intention de
le renouveler, les philosophes contemporains paraissent dès
lors, à tort ou à raison, justifier nos renoncements. D’autant plus
que beaucoup d’intellectuels ont déserté le champ des luttes
politiques. Après le temps des rêves messianiques (de nature
religieuse) et des utopies révolutionnaires (de nature politique),
appelant de leurs vœux un futur radieux sans commune mesure
avec les souffrances et les injustices du présent, serait venu le
moment de se contenter du monde tel qu’il va.
Tropde mythes révolutionnaires ont conduit, il est vrai, aux
pires tragédies. Nous avons cessé de croire à une transformation
radicale de la société. Désacralisée, la politique ne devrait pas,


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néanmoins, se limiter pour nous à un simple aménagement du
présent.
Avectalent et conviction, en brassant une culture immense
qu’il maîtrise avec simplicité, l’écrivain et journaliste
JeanClaude Guillebaud nous rappelle la difficulté de vivre en
l’absence d’un grand dessein susceptible de préparer des jours
meilleurs. Notre erreur, nous dit-il en substance, est de croire
que nous sommes condamnés à choisir entre le rêve et la
démission. Nous nous laissons trop vite emporter par l’air du
temps qui nous invite à une «sagesse hédoniste, au bonheur de
1
l’instant, au fatalisme désenchantéIl devient urgent, au» .
contraire, de lutter à nouveau contre une pensée fataliste. De

retrouver « le goût de l’avenir ».

Bonheuret lucidité : un mariage difficile
Regardons bien en face, sans nous mentir, notre condition.
Chacun de nous n’est d’abord qu’un animal étonné d’exister et
inquiet de devoir mourir dans un univers fondamentalement
inexplicable. Impossible d’échapper à une forme radicale de
solitude. De maîtriser le temps qui nous emporte. D’ignorer la
mort qui limite notre horizon. Nous ne pouvons affirmer notre
liberté sans chercher à affronter l’inéluctable avec lucidité.
Aquoi donc est-il permis de croire? Comment endurer de
n’être rien pour les autres, à l’exception de quelques proches et
de quelques amis, ou de compter si peu? Comment supporter
de rester toujours prisonnier de soi-même et d’avoir tant de mal
à aimer ? Comment accepter que tout soit promis à l’oubli ?
Chacunde nous est aussi un animal social, habituellement
grégaire et égoïste, capable pourtant de résister à toute forme
d’embrigadement, de se montrer généreux dans l’effort comme
dans l’attention aux autres. Impossible de se retrancher du
monde des hommes. Avec ses intolérances et ses jalousies, ses
folles prétentions et ses médisances, heureusement aussi son
besoin de solidarité et de justice, notre conscience la plus intime
reflète encore le visage de la société qui à la fois nous
enveloppe et loge au plus profond de nous.


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Comment,alors, assumer l’aventure d’une existence où la
relation aux autres, absolument vitale, est à la fois recherchée et
source de conflits? Quelle attitude adopter devant la brutalité,
plus ou moins bien déguisée, des rapports humains ? Faudrait-il,
pour gagner en sérénité, s’accommoder du monde tel qu’il va,
avec ses bassesses, ses injustices, ses famines, ses massacres ?
Cesquestions, il est tentant de seulement les effleurer,
comme nous le faisons tous, avant de courir vers des
occupations qui nous dispensent d’y réfléchir plus longtemps.
On peut aussi s’y arrêter vraiment. Chercher à les approfondir,
sans tricher. Sans s’imaginer sur le chemin d’une joie sans
mélange. Sans oublier nos conditions de vie les plus concrètes.
C’esttout le sens de cet ouvrage.







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