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Présence de Maurice Merleau-Ponty

De
391 pages
En soixante ans (1950-2010), Merleau-Ponty s'est imposé à ses exégètes et à de nombreux lecteurs tel un classique de notre modernité. Cette œuvre nous concerne parce qu'elle s'enracine dans ce qui hante tout homme : notre corps, cette coexistence qu'il appelle la chair. Cet ouvrage est une reprise partielle d'une thèse sur Maurice Merleau-Ponty intitulée Du Corps à la Chair : origine, structure et réception.
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Présence de Maurice Merleau-Ponty

Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions Auguste NSONSISSA, Transdisciplinarité et transversalité épistémo-logiques chez Edgar Morin, 2010. Stéphane KALLA, L’acte de la Perception, Pour une métaphysique de l’espace, 2010. Jules Bourque, L’humour et la philosophie. De Socrate à JeanBaptiste Botul, 2010. Philippe RIVIALE, Heidegger, l’être en son impropriété, 2010. Sylvain PORTIER, Fichte, philosophe du « Non-Moi », 2010. Camilla BEVILACQUA, L’espace intermédiaire ou le rêve cinématographique, 2010. Djibril SAMB, Le Vocabulaire des philosophes africains, 2010. Xavier ZUBIRI, Traité de la réalité, 2010. Marly BULCÃO, Promenade Brésilienne dans la poétique de Gaston Bachelard, 2010. Martin MOSCHELL, Divertissement et consolation Essai sur la société des spectateurs, 2010. Sylvain TOUSSEUL, Les principes de la pensée. La philosophie immanentale, 2010. Raphaëlle BEAUDIN-FONTAINHA, L'éthique de Kropotkine, 2010. Arnaud TRIPET, L'éveil et le passage. Variations sur la conscience, 2010. Stanislas R. BALEKE, Ethique, espérance et subjectivité, 2010. Faten KAROUI-BOUCHOUCHA, Spinoza et la question de la puissance, 2010.

Hervé LE BAUT

Présence de Maurice Merleau-Ponty

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12919-1 EAN : 9782296129191

Avant-propos La Présence d’un Classique depuis 60 ans
« Vous devriez rédiger un dernier chapitre, - très court, vingt pages, pas plus -, pour nous dire ce qu’est devenue la pensée de Merleau-Ponty aujourd’hui, dix ans après sa mort ! » Tel était le souhait exprimé par le Docteur Georges Lantéri-Laura, notre ‘patron’ de thèse, en 1970, alors que nous lui avions remis les cinq exemplaires requis en vue d’une soutenance prochaine… Mais qu’attendait-il au juste ? Nous ne l’avons jamais su exactement ! et il est décédé en 2004. Nous répondons à son désir aujourd’hui, en 2010. Voici donc ce « dernier chapitre », devenu un ouvrage de près de quatre cents pages, pour traiter de la ‘Présence’ de la pensée du corps et de la chair selon M. MerleauPonty, dans la philosophie française du dernier demi-siècle. Nous avons choisi de présenter : 1° - Merleau-Ponty parmi ses pairs, soit onze portraits de philosophes contemporains lecteurs du ‘Philosophe’. 2° - Merleau-Ponty lu et commenté par douze exégètes ou interprètes. Faut-il préciser l’évidence ? Notre choix est arbitraire, nos éliminations parfois injustifiées et notre travail très incomplet. Détaillons et présentons quelques propos et convictions dont nous souhaiterions faire autant d’attendus, pour justifier ce titre de ‘Présence’. -1- Présence ! Qu’est-ce, au juste, la « présence » d’une œuvre, d’une pensée, d’une philosophie, d’une personne ? C’est ce qu’on appelle sa réception, son accueil, son impact, son influence, ses succès et ses rejets, bref, sa fortune critique. Ceci reviendrait donc à examiner sa place, son emprise, sa diffusion avec les flux et reflux selon les époques et les divers courants prédominants. Ou encore, la permanence, le devenir et la vitalité de sa pensée ! Qu’est-ce qui fait qu’une œuvre s’impose à vous, qu’elle vous prend et vous fascine, au simple motif qu’un beau jour, elle vous tombe sous le regard ? Estce elle ? Est-ce l’auteur ? Est-ce vous simple lecteur ? Ou est-ce une circonstance favorable qui fait la conjonction de trois instances : - un producteur, l’auteur, - une matérialité, l’œuvre, - et un récepteur, le lecteur ou l’interprète : soit deux esprits, une main, un œil et cette chose morte qui provoque, fait signe et qui revit sous le regard ?

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- 2 - Traiter de la Présence de M. Merleau-Ponty ce serait aussi examiner sa présence-absence dans la philosophie telle qu’enseignée et interprétée, en classe terminale et à l’Université. Et donc, déjà rassembler et consulter les manuels de philosophie, noter les citations, les références et les occurrences dans les Index nominum. (Mais en existe-t-il encore des Manuels et combien ont paru et disparu en cinquante ou soixante ans, depuis les Jolivet, Cuvillier, Huismans et alii ?). Ce serait aussi rechercher la présence du philosophe dans les sujets et textes à commenter du Baccalauréat ! Puis, repérer et dresser le catalogue des mémoires et des thèses, avec évolutions et graphiques à l’appui, en France, en Europe et dans le monde. Peut-être suffirait-il d’interroger les éditeurs et les ayants droit pour aboutir à quelques chiffres, puisque aujourd’hui tout y aboutit ! Encore faudrait-il comparer et situer les résultats dans une échelle des valeurs et des cotes philosophiques ! Dans ce domaine du quantitatif et du mesurable nous pourrions déjà fournir la liste impressionnante des traductions de ses œuvres, mais aussi renvoyer le lecteur à l’une ou l’autre Bibliographie sur l’œuvre de Merleau-Ponty de 1945 à 2010. Cet aspect sociologique mériterait un traitement à part ! - 3 - Qui dit réception ou présence d’une personne ou d’une œuvre, dit également hommages, colloques, célébrations, séances académiques, etc. Nul doute que ce fut effectivement le cas en 2008, année du centenaire de sa naissance : nombreux furent les colloques, journées et séances consacrés à sa pensée. Nous avons vécu quatre événements de ce type à Paris : à l’Ecole normale supérieure, au Collège international de philosophie, à l’Institut catholique de Paris et au Collège de France1. Il convient d’y joindre la Journée du 20 juin 2009 consacrée à « M. Merleau-Ponty et la psychanalyse » et organisée à la Sorbonne par le Séminaire de l’Ecole Française de Psychanalyse, sous la responsabilité de Françoise Dastur et de Eliane Escoubas2. Plusieurs colloques eurent lieu en Europe : signalons notamment, celui de Sofia du 14 au 16 mars 2008, (MMP est né le 14 mars 1908), de Milan et Pavie, sur le thème
. Il est très significatif de noter que ce dernier colloque du Collège de France a attiré de loin le plus d’intervenants et de participants, au grand étonnement des organisateurs obligés au premier matin de migrer vers le plus grand amphithéâtre à cause de l’affluence. Serait-ce dû au fait que le maître d’œuvre était un scientifique, le professeur Alain Berthoz (du Collège de France, Chaire de Physiologie de la perception et de l’action) secondé par Bernard Andrieu (Université de Nancy) et non pas par l’un ou l’autre Philosophe des chaires de Philosophie du Collège ? La pensée de Merleau-Ponty intéresserait donc de plus en plus de scientifiques ! 2 . D’autres grandes figures de la pensée française, également centenaires en 2008, ont suscité, il est vrai, plus d’intérêt et de plus grands concours de peuples. A commencer par les nombreux hommages rendus, sur les ondes et au Musée du Quai Branly, au grand centenaire toujours vivant parmi nous, Claude Lévi-Strauss (dont nous apprendrons la mort le 30 octobre 2009). Et puis, il y a eu les trois jours consacrés à Simone de Beauvoir au Réfectoire des Cordeliers à Paris (du 9 au 11 janvier), et à Françoise Dolto à l’Unesco (du 12 au 14 décembre 2008). Tous les trois furent concernés au plus haut point par l’œuvre et la personne de Merleau-Ponty !
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« Penser sans dualismes », du 25 au 27 septembre. Ces manifestations traduisent la vitalité et l’intérêt croissant vis-à-vis d’une œuvre innovante, fascinante, certes ardue, mais parfois tenue, à tort, comme rebutante. - 4 - Présente parce que ‘classique’ ? Mais qu’est qu’une œuvre ‘classique’ dans l’histoire de la philosophie occidentale ? Merleau-Ponty seraitil un passage obligé ou ‘incontournable’ selon les mots d’aujourd’hui ? Qui en décide et suffit-il de le proclamer haut et fort ? Serait-il donc impossible de penser le corps, notre incarnation et donc de bâtir une ontologie du corps et de la ‘chair’ sans faire appel à son apport ? Il s’agirait là d’une nouvelle intelligibilité de notre être-au-monde : Maurice Merleau-Ponty habiterait, aujourd’hui plus que jamais, le monde philosophique occidental. A la limite, notre sensibilité et notre style philosophique devraient donc quelque chose à sa pensée ! Le parcours ici proposé, les témoins et les œuvres interrogés apportent, sinon des preuves, du moins des indices, que ses analyses et ses concepts éclairent et travaillent notre modernité. Son œuvre est classique dans la mesure où elle est toujours devant nous, elle nous précède et nous oblige, comme il le disait, « à penser derechef » et à « aggraver » les problèmes et les questions plutôt qu’à les résoudre. D’où ses fréquents recours au concept de « raison élargie » et ses appels à « notre archéologie » pour découvrir « tout ce qu’il entre de tacite, d’informulé, de nonthématisé dans les énoncés de la science, qui contribue à en déterminer le sens (…). » (PM, passim, 200-201). - 5 - Une présence s’auto-manifeste ! Son œuvre nous apporte des éléments de réponses à nos questions. Merleau-Ponty ne nous a-t-il pas appris que toute œuvre innovante contient les éléments de sa propre compréhension ? Toute création porte en elle-même la force de sa nécessité et la lumière de son propre triomphe. Pas d’œuvre véritable qui ne suscite son audience et ne trouve son public ! Pour y adhérer ou pour la refuser en bloc, mais aussi pour la contester, la redresser, la prolonger, ou encore, pour la métamorphoser3. Comme la plupart des grands philosophes, Merleau-Ponty a commencé par prendre le relais de quelques-uns de ses prédécesseurs. Il a lui-même analysé le comment et le pourquoi de la ‘présence’ de tel ou tel philosophe dans son propre champ d’interrogation ! Nous pensons, en priorité, à Descartes, à Maine de Biran, à Bergson et à Husserl. Il est bon de rappeler qu’il a été pendant près

3 . A propos de cette auto-manifestation, citons l’auteur du « Doute de Cézanne » : « Un peintre comme Cézanne, un artiste, un philosophe, doivent non seulement créer et exprimer une idée, mais encore réveiller les expériences qui l’enracineront dans les autres consciences. Si l’œuvre est réussie, elle a le pouvoir étrange de s’enseigner elle-même. » (SNS, 33)

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de deux ans la cheville ouvrière d’un magnifique album consacré aux Philosophes célèbres4, ouvrage dont peut-être trop de merleaux-pontyens ne connaissent que les « Introductions » de sa plume, textes qu’il a lui-même repris dans Signes ou dans Eloge de la philosophie et autres essais sous le titre « Partout et nulle part »5. - 6 - Sa double volonté, d’une part, d’assumer ses prédécesseurs, mais aussi d’autre part, de provoquer un tournant, voire une rupture, nous la trouvons dans La Prose du Monde : son projet à l’époque était bien plus global qu’il n’a paru à ses contemporains les plus lucides. Aujourd’hui encore, peu de lecteurs, de critiques, d’interprètes ont su ou osé y découvrir sa révolte sousjacente et imaginer l’ampleur de son programme. En effet, il y a dans ces textes et dans quelques autres, comme dans la Préface de Signes, toutes les idées et tous les concepts (en ordre dispersé, certes) pour ‘construire’ ce qui pourrait être une nouvelle Critique, voire, une Réforme de l’entendement, dans les sens usuels des termes… Si Merleau-Ponty, en 1948-49, entreprend d’écrire cet ouvrage, c’est qu’il estime insoutenable ce qui se propage sur l’art, sur l’esthétique et sur la création en général. La littérature selon Sartre et l’art selon Malraux ne correspondent pas à ce qu’est, pour notre philosophe, la modernité dans « son double caractère d’inachèvement et d’ambiguïté ». Il dénonce, et ceci avec une colère contenue (« un mode de connaissance, dira-t-il, qui ne convient pas mal quand il s’agit du fondamental » (S, 43) les impasses de Sartre sur la littérature, tout autant que certaines impostures et appels au sacré ou à l’incantation par Malraux sur l’art6. En arrière-fond, il s’en prend aussi au formalisme de Paulhan dans ses Fleurs de Tarbes, ou la terreur dans les lettres (paru en 1941), à sa « littérature dégagée »
. Dans la ‘future’ biographie de M. Merleau-Ponty nous consacrons un chapitre à ce travail considérable dont la septième partie est consacrée à la période contemporaine, de 1900 à 1950, présentée sous l’enseigne, « L’Existence et la Dialectique ». Dans ce dernier groupe avec portraits, le ‘directeur-éditeur’ a choisi de retenir neuf philosophes célèbres (Quatre français : Bergson, Blondel, Alain et Sartre ; un italien, Croce, un anglais Russel, et trois allemands : Scheler, Husserl et Heidegger). Mais tout lecteur perspicace aura vite fait de repérer le portraitiste caché dans la trame ! Et ce dixième ne serait-il pas devenu tout aussi ‘célèbre’ que les neuf autres, alors qu’à l’époque il n’avait pas encore dit son dernier mot ? En effet, ne pourrait-on pas affirmer que Merleau-Ponty est dans cet ouvrage un peu « partout et nulle part » ? Et pourtant, dans la ‘ré-édition’ ou la ré-élaboration récente de cet ouvrage, nous cherchons en vain le chapitre qu’il ‘méritait’ pour devenir le cinquante et unième grand portrait des Philosophes célèbres. Cf. le Pochothèque édité en 2006 par Jean-François Balaudé, sous le titre Les Philosophes de l’Antiquité au XXè siècle, Histoire et Portraits. Il reste qu’il s’agit là d’un nouvel outil indispensable aux professeurs et postulants de la discipline philosophique ! 5 . Précisons que les introductions sur « Les Fondateurs » et sur « La découverte de l’histoire » ne se trouvent que dans Maurice Merleau-Ponty, Parcours 2, pp. 203-208. 6 . C’est l’époque où Sartre publie, d’abord en plusieurs livraisons dans Les Temps Modernes, puis dans un ouvrage abondamment augmenté de Notes ou de corrections, (à la suite des critiques reçues) son Situations II, Qu’est-ce que la littérature ? (1948 ), tandis que Malraux obtient un énorme succès avec son Musée imaginaire, (1947).
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quand, déçu par Les Temps Modernes, il lance Les Cahiers de la Pléiade, en 1947. Ou encore, au ‘byzantinisme’ de Julien Benda, qu’il critiqua vivement aux Rencontres internationales de Genève en 19467. En revanche, nous ne trouvons ni mention ni trace chez Merleau-Ponty du manifeste de Julien Gracq sur La Littérature à l’estomac8. - 7 - Quel autre indice, critère, ou valeur retenir pour saisir cette ‘présenceabsence’ d’un créateur à une époque ? Nous avons cherché des éclaircissements dans les analyses de Blanchot dans L’Entretien infini. Le lecteur est abondamment servi, car cet ouvrage se révèle un « Traité de la présence ». Il insiste sur l’étrangeté et l’inaccessibilité de toute création qu’il appelle : « l’insaisissable dont on ne se dessaisit pas », faisant souvent état de rapports de lutte, de véhémence, ou encore, « d’écart violent ». Le coefficient d’intérêt, et donc de présence d’une œuvre, serait-il lié à son étrangeté ou à son aspect insaisissable ? Il est vrai que Blanchot a plutôt recours à certains poètes pour illustrer son point de vue : Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé, Antonin Artaud, ou René Char, dont il cite le mot terrible : « Créer : s’exclure. Quel créateur ne meurt désespéré. » Et quand il convoque des philosophes, c’est de préférence ceux du dehors ou de la marge : Hölderlin, Nietzsche, Sade, Kierkegaard, Freud, Bataille, voire S. Weil, tous ceux dont l’Université s’est longtemps méfiée ! Il y a, c’est indéniable, une parenté d’esprit et des vues communes chez les deux Maurice : ils se sont beaucoup fréquentés aux débuts des TM9. Les analyses de L’Entretien infini (1969) seraient-elles une relance de
. Julien Benda dans La France byzantine ou le triomphe de la littérature pure, essai d’une psychologie originelle du littérateur, (1946.) Merleau-Ponty critique aussi Benda dans ses Causeries de 1948, à la Radio. Cf. pp. 17 et 68) 8 . Il conviendrait néanmoins de ne pas oublier cet écrit de circonstance qui connut son moment de scandale à la même époque, La littérature à l’estomac, de Julien Gracq, écrit en 1949 et publié en février 1950. Dans ce pamphlet, il s’en prend à la crise du jugement littéraire et il visait, nous dit-il lui-même, « non pas la littérature ‘qui pense’, non pas même la littérature qui s’engage, mais très exactement une certaine métaphysique de la chaire (sic) dont l’injection à froid dans la littérature me paraît génératrice de précipités indigestes. (… d’où) la menace aujourd’hui de cette chose impensable : une littérature de magisters. » (p.73-74). Le résultat : trop de lecteurs « cherchent une littérature faite à leur estomac, (i.e.), non pas celle qu’on lit mais celle dont on parle », quand le vrai lecteur « va à ce qui le hante. Il tient à si peu. » Et Gracq illustrait son point de vue avec deux auteurs : « En France, un écrivain a une situation (Mr. G. Duhamel) ou une audience (Mr. H. Michaux) ». Rappelons que le jury du Goncourt (déjà une institution ou un magister) ne lui en voudra pas, puisqu’il obtiendra en 1951 le prix pour Le Rivage des Syrtes. Prix qu’il refusa ! 9 . Dans La Prose du monde, il y a, à n’en pas douter, des réminiscences de certaines analyses ou crtitiques de M. Blanchot, notamment du texte, « Comment la littérature est-elle possible ? », texte repris dans Faux Pas en 1943. Merleau-Ponty donnera la parole à M. Blanchot dans Les TM à quatre reprises : dans le N° 9 de juin 46, sur « Le paradoxe d’Aytré », dans le N° 19 d’avril 47 sur « Le roman, œuvre de mauvaise foi », dans le N° 25 d’octobre 47, « A la rencontre de Sade », et enfin dans le N° 79 de mai 52, sur « L’art, la littérature et l’expérience originelle ». M. Blanchot quitte Les TM quand M. Merleau-Ponty lui-même s’en éloigne !
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celles de La Prose du monde, quand Merleau-Ponty, (fin 1948), évoquait déjà « l’ entretien perpétuel qui se noue entre toutes les paroles, toutes les œuvres et toutes les actions valables, chacune de sa place et dans sa situation particulière contestant et confirmant l’autre, chacune recréant toutes les autres. » ? (PM, 122) Et pourtant, à de multiples reprises, c’est vers le Merleau-Ponty de La Prose du monde que M. Blanchot nous a rejeté ! Pour y trouver ce que nous estimons être l’esquisse d’une théorie de la compossibilité de deux pensées ou de deux interprétations : que Picasso puisse saisir Vélasquez, van Gogh s’inspirer de Millet et Manet rejoindre le meilleur de Raphaël … ne serait-ce pas du même ordre que de découvrir G. Deleuze ‘contester’ Merleau-Ponty ou, - encore mieux-, J. Derrida réinterpréter Merleau-Ponty et, dans le même mouvement, ‘toucher’ J.-L. Nancy lui-même lisant Merleau-Ponty ? En effet, attester la présence d’un philosophe, qu’est-ce sinon penser avec, penser sur, penser à partir de, ou encore selon le penser même de ce philosophe ? - 8 - Ne peut-on appliquer à l’écrivain ou au philosophe ce que MerleauPonty dit du travail du peintre :
« obscur pour lui-même, et cependant guidé et orienté : il ne s’agit jamais que de mener plus loin le trait du même sillon déjà ouvert, de reprendre et de généraliser un accent (…) sans que le peintre lui-même puisse jamais dire, parce que la distinction n’a pas de sens, ce qui est de lui et ce qui est des choses, ce que le nouvel ouvrage ajoute aux anciens, ce qu’il a pris aux autres et ce qui est sien. Cette triple reprise qui fait de l’opération expressive comme une éternité provisoire, elle n’est pas seulement métamorphose au sens des contes de fées, miracle, magie, création absolue dans une solitude agressive, - elle est aussi réponse à ce que le monde, le passé, les œuvres faites demandaient, accomplissement, fraternité. » (S,72)

Dans ce texte précieux, soulignons d’abord cette triple reprise : pour le philosophe, comme pour le peintre ou le poète, toute œuvre est travail décisif de création, « tout entier monstration », « dépassement sur place », « jamais un effet, toujours une réponse à des données, et le corps, la vie, les paysages, les écoles, les maîtresses, les créanciers, les polices, les révolutions, qui peuvent étouffer la peinture, sont aussi le pain dont elle fait son sacrement. » (S, 54 et 80-8I) C’est dans ce contexte que Merleau-Ponty en vient à qualifier cette création continuée et cet ordre de la culture ou du sens naissant comme « un ordre original de l’avènement », terme emprunté à P. Ricœur. L’avènement, en effet, inaugure un sens, un commencement ou une suite, alors que l’événement reste « fermé sur sa différence et une fois pour toutes révolu ». Une œuvre est avènement i.e. « puissance de suscitation », « excès sur les intentions délibérées », ou encore « excès de ce que nous vivons sur ce qui a été déjà dit », et toujours, « anticipation et métamorphose ». ( S, 85 et 104).

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Un autre terme retient l’attention et suscite même l’étonnement : fraternité ! L’œuvre ou toute expression véritable, tout en frisant l’anonymat, serait donc, dans le même moment, accomplissement, « surexistence » (selon le mot de Bachelard), réconciliation, communion, échange continu, fraternité, voire gémellité ! Toutes ces expressions s’y trouvent et notre philosophe s’appuie sur Husserl et son « beau mot de Stiftung, - fondation ou établissement -, pour désigner d’abord la fécondité illimitée de chaque présent qui, justement parce qu’il est singulier et qu’il passe, ne pourra jamais cesser d’avoir été et donc d’être universellement, - mais surtout celle des produits de culture qui continuent de valoir après leur apparition et ouvrent un champ de recherches où ils revivent perpétuellement. » (S, 72-75). Nous laissons à chacun le soin d’apprécier la distance prise ici par Merleau-Ponty vis-à-vis du modèle sartrien de l’altérité. - 9 - L’œuvre de Merleau-Ponty est présente et vivante parce qu’il s’est donné à la philosophie comme à une vocation et à une nécessité fortement ressentie : il ne saurait être question, disait-il, « de dérober à la vraie philosophie le dévouement inconditionné qu’elle exige. » (S, 130). D’où ce caractère de don qui pourrait caractériser toute son œuvre, i.e. cette « obligation de donner, de recevoir et de rendre ». Et ce don, ce présent, il ne le revendique pas, car il a quelque chose d’anonyme : « Parler, nous précise-t-il, ce n’est pas seulement une initiative mienne, (…) parce que comme sujets parlants, nous continuons, nous reprenons un même effort, plus vieux que nous, sur lequel nous sommes entés l’un et l’autre, et qui est la manifestation de la vérité. » (PM, 200). Merleau-Ponty se voyait « écrivain heureux », « homme parlant », se plaçant « avec bonheur à l’ombre de ce grand arbre. » (PM, 200-202)10. Aussi son œuvre ou la philosophie en général, il ne la voit jamais comme « un domaine propre », ni comme « un certain savoir », mais en revanche, « elle se distingue par un certain mode de la conscience, (…) notre commerce actuel de connaissance et d’action avec les autres : c’est la nature en nous, les autres en nous, et nous en eux. » (S, 138). C’est ce qu’il appelle, dès les années 1950, la coexistence et qui deviendra en 1960, la chair. Faut-il rappeler que M. Merleau-Ponty, comme beaucoup d’autres penseurs de sa génération, a été fortement marqué par ce texte innovant que fut au début du siècle passé le célèbre Essai sur le Don, forme archaïque de l’Echange, de Marcel Mauss ? Merleau-Ponty fera appel à de multiple reprises à d’autres concepts similaires tels que, enveloppement, enchevêtrement, promiscuité, connivence, circularité,

.Ce « grand arbre » de la connaissance ou de la science. Ces textes sont extraits du très étonnant chapitre de La Prose du monde, intitulé, « La perception d’autrui et le dialogue ». (pp. 182-203). Ce thème de l’impersonnalité de l’anonymat d’une œuvre, n’était-ce pas aussi le souhait du dernier Foucault quand il voulait tuer l’auteur ! Et en même temps, il ne craignait pas d’affirmer, « La vérité de mes livres est dans l’avenir. » (in Dits et écrits, T. III, p. 805).

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intersubjectivité, comprésence11. Comment ne serait-il pas présent, aujourd’hui, celui qui, dès ces années 1950, mettait un tel accent sur cette connivence, sur cette communauté ou cette « civilisation mondiale, pour la première fois sans doute à l’ordre du jour » ? (S, 157). - 10 - Notre conviction la plus forte ou le point essentiel de notre plaidoyer pro domo ne serait-ce pas que toute la philosophie de Maurice MerleauPonty est celle de la présence ? Ce mot, cette fois, il nous faut le prendre dans le sens le plus fort du terme, et donc au plus près de l’étymologie, celle proposée par Henri Birault, quand il fallait choisir à tout prix un équivalent français pour le Dasein, et il adopta le mot ‘présence’ . En effet, disait-il, « le préfixe ‘prae’ pouvant, à la rigueur, exprimer le da, tandis qu’un certain souvenir de ‘l’être’ est encore apparent dans le ‘ens’. Dans ce cas, le mot ‘présence’ désignerait tout ensemble la présence de l’homme à l’être et la présence de l’être à l’homme, et il faudrait le délivrer de toute sujétion à une philosophie de la représentation. »12 Et cela est bien conforme au sens plénier du présent et de la présence dans les derniers écrits de Merleau-Ponty. Pour s’en convaincre, relisons une fois encore Le visible et l’invisible, au hasard, et nous verrons que nous sommes pris et saisi au plus près de notre vie, et que le lire c’est rencontrer le philosophe à sa « table de l’existence », selon le mot de Bachelard. Il nous oblige à le suivre, à l’accompagner, chez lui, i.e. chez nous, ici maintenant, à nous interroger à sa suite, tel le voyageur de Claudel, surpris et qui se demande : « Où suis-je ? et, quelle heure est-il ? Telle est de nous au monde la question inépuisable. » 13 Et le philosophe après le poète de s’interroger : pourquoi « cette attache indestructible de nous aux heures et aux lieux, ce relèvement perpétuel sur les choses, cette installation continuée parmi elles (…) » ? (VI, 161-162). Les ‘réponses’, ce sont une suite d’éblouissements, et surtout ce texte d’anthologie qu’est « L’entrelacs - Le chiasme ». Retenons l’une ou l’autre approximation : « Comme le souvenir-écran des psychanalystes, le présent, le visible ne compte tant pour moi, n’a pour moi un prestige absolu qu’à raison de cet immense contenu latent de passé, de futur et d’ailleurs, qu’il annonce et qu’il cache » (153). Ou encore, ce lieu, ce temps, ce milieu de l’existence, « il n’est rien de mystérieux : c’est en lui qu’habitent, quoique nous disions, notre vie, notre science et notre philosophie », (157) et la philosophie qu’est-elle pour Merleau-Ponty sinon cet « approfondissement sur place de l’expérience » ? (165).

11 . Ces termes et ces citations sont de 1951 dans « Le philosophe et la sociologie » et MerleauPonty les développera, en 1958, dans sa ‘défense et illustration’ de la candidature au Collège de France de son ami Claude Lévi-Strauss, Cf. « De Mauss à Claude Lévi-Strauss » in S. 143 et sq. 12 . R.M.M., citée p. 30 de Introduction à l’analyse existentielle, traduit par J. Verdeaux et Rd Kuhn, préface de R. Kuhn et Henri Maldiney, Editions de Minuit, 1971. 13 . P. Claudel dans son Art poétique. Cité par M. Merleau-Ponty, dans VI, pp. 140 et 161.

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Il y aurait donc, depuis une cinquantaine d’années, une mouvance pontyenne indéniable… Les derniers écrits de Maurice Merleau-Ponty publiés à titre posthume sont un témoignage capital et un immense défi dont nous n’avons pas encore suffisamment évalué le renouveau qu’ils annonçaient. Les merleaux-pontyens en conviennent et reconnaissent y trouver des intuitions nouvelles, des éclaircies hardies, des pensées risquées… Ces écrits, publiés ou pas, pour une grande partie, sont encore à conquérir. Il y a eu les premiers travaux de classement, de déchiffrage et de publication de Claude Lefort, puis la relève par Renaud Barbaras, Stéphanie Ménasé et alii, et depuis une quinzaine d’années, des thèses nombreuses, et aussi la relance des études sur les manuscrits inédits avec les ouvrages d’Emmanuel de Saint-Aubert, et au plan international, la création de la revue Chiasmi…Tous ces travaux méritent d’être encouragés et devraient susciter de jeunes talents et de nouveaux travaux. Pour conclure, citons ce texte étonnant :
« Même s’il est lié au désir ? le poète est d’abord l’homme présent et l’homme du présent ; il ne parle qu’au présent ; il y a toujours pour lui, dans ce qui est là, assez d’être pour qu’il puisse s’en réjouir, le glorifier et le provoquer, par son langage, à plus d’être encore. (…) Il ne veut pas seulement voir, mais avoir, posséder par son être tout entier l’être tout entier jusque dans sa substance. Il devient alors le poète de l’élémentaire. « L’élément même ! La matière première ! C’est la mer, je dis, qu’il me faut » - et la terre solide primordiale, la « Terre de la Terre, l’abondance du sein », « le brûlant sang obscur », le plasma qui travaille et détruit, qui charrie et qui façonne », l’affluence volumineuse, tout ce qui est énorme, et non pas seulement l’eau claire et coulante, mais « le flot tourbeux, imprégné de la substance de la Terre. (…) Le présent pour lui n’est pas un point, il est le constant épanouissement circulaire de l’être, en perpétuelle vibration. »

Ce texte est de Maurice Blanchot, rendant hommage à Paul Claudel, extrait de « L’autre Claudel », pp. 404-423, cit. p. 410-11, dans la NRF de Septembre 1955. Pour maintenir le suspense nous avons écrit le poète au lieu de Claudel ! Mais, ne pourrions-nous pas remplacer le poète Claudel par le philosophe Merleau-Ponty ? A la même époque, celui-ci se chargea d’écrire « Claudel est-il un génie ? », dans L’Express N° 93 du 5 Mars 1955, texte repris dans S, 391397. La critique reconnaît volontiers aujourd’hui que Le visible et l’invisible, voire toute son œuvre, est imprégnée de réminiscences claudéliennes.

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Abréviations utilisées dans les citations des œuvres de Merleau-Ponty

AD : Les aventures de la dialectique - 1955, édition utilisée 2000. C48 : Causeries 1948 - édition 2002. EP : Eloge de la philosophie et autres essais - 1953, édition 1965. HT : Humanisme et terreur - 1947, édition 1965. IP : L’Institution. La Passivité. Notes de Cours 1954-55, Belin 2003. LN : La Nature, Notes, Cours du Collège de France - Seuil, 1994. MPS : Merleau-Ponty à la Sorbonne - 1949-1952, Cynara, 1988. NC : Notes de cours 1959-1961, édition 1996. PC : Les Philosophes célèbres - 1956, Mazenod. PhP : Phénoménologie de la perception - 1945, édition 1964. PP : Le Primat de la perception - 1946, Cynara 1989. PM : La prose du monde - 1950-52, édition 1969. OE : L’Œil et l’Esprit. 1960, édition 1967. P : Parcours 1935-1951, Verdier, 1997. P2 : Parcours deux 1951-1961, Verdier, 2000. RC : Résumé de cours, Collège de France, 1952-1960, édition 1968. S : Signes. 1960, édition 1967. SC : La structure du comportement, 1942, édition 1963. SNS : Sens et non-sens, 1948, édition 1965. UAC : L’union de l’âme et du corps chez Malebranche, Biran et Bergson, Notes de cours à l’ENS 1947-1948, édition Vrin, 1968. VI : Le visible et l’invisible, - 1959-61 - édition 1964.
Nota bene : Certains ouvrages sont suivis de leur première date de parution ou de leur date d’écriture. Les références aux textes cités reprennent ces mêmes sigles suivis d’une virgule et de la pagination.

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Première partie Merleau-Ponty et ses Pairs
« Ce qui est irremplaçable dans l’œuvre d’art, ce qui fait d’elle beaucoup plus qu’un moyen de plaisir : un organe de l’esprit, dont l’analogue se retrouve en toute pensée philosophique ou politique, si elle est productive, c’est qu’elle contient, mieux que des idées, des matrices d’idées, qu’elle nous fournit d’emblèmes dont nous n’avons jamais fini de développer le sens, et, justement parce qu’elle s’installe et nous installe dans un monde dont nous n’avons pas la clef, elle nous apprend à voir et nous donne à penser comme aucun ouvrage analytique ne peut le faire, parce qu’aucune analyse ne peut trouver dans un objet autre chose que ce que nous y avons mis. » M. Merleau-Ponty, PM, 126-127. 1

Vouloir traiter de la réception de la philosophie du corps de Maurice Merleau-Ponty par ses pairs… oblige à des choix : quels philosophes retenir et dans quelle suite ? Il a fallu trancher … et donc, éliminer ! Nous avons décidé de ne pas consacré de chapitres à Jean-Paul Sartre, ni à Simone de Beauvoir, ni à Claude Lévi-Strauss 2 … Parmi ceux que nous appelons ses « pairs », onze philosophes plus ou moins contemporains, et tous disparus, se sont imposés à nous. Nous avons accordé la priorité à deux de ses amis, - Jean Hyppolite et Jean Beaufret. Puis, nous avons eu l’impression, vague mais justifiée, qu’il fallait traiter l’un proche de l’autre ou quelque peu ensemble, d’une part, en duo : - Louis Althusser et Michel Foucault, - Jean-Toussaint Desanti et Jean-François Lyotard, - Gilles Deleuze et Jacques Derrida, - et d’autre part, réunir le trio de la phénoménologie française : Michel Henry, Emmanuel Levinas et Paul Ricœur.

. Ce même texte sera repris et quelque peu modifié par Merleau-Ponty en vue de sa publication dans Les TM, N° 80 de Mai 1952, sous le titre « Le langage indirect et les voix du silence ». C’est son dernier texte dans la revue, texte dédié « à Jean-Paul Sartre », en guise d’adieu. 2 . Les motifs en sont multiples… dont le principal est que nous parlerons abondamment de ce trio de Pairs dans la biographie de Maurice Merleau-Ponty Du corps à l’œuvre.

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Chapitre - 1 MERLEAU-PONTY et Jean HYPPOLITE 1907-1968 ou D’une amitié exemplaire … à un projet commun
Jean Hyppolite fut sans doute le plus grand ami philosophe (ou ami tout court) de Maurice Merleau-Ponty, pour une part parce tous deux issus du même pays d’Aunis, Rochefort et ses environs, et tous les deux ont leur rue à Rochefort dans le quartier du Lycée M. Merleau-Ponty 3. Jean Hyppolite est né à Jonzac en 1907, dans une famille d’officiers de Marine (encore !), il est très tôt orphelin de père (lui aussi !). Il était destiné à faire l’Ecole Navale et le Borda à Brest… mais ce sera Normale. Se sont-ils fréquentés durant l’Ecole ? Nous n’en avons pas trouvé trace dans leurs écrits, et il y aurait là comme une rencontre manquée alors que tous deux à vingt ans vont puiser une compréhension du monde, de la vie, de l’amour et de la poésie dans la même dramaturgie claudélienne. Claudel fut l’invité de l’Ecole en 1926 et en tant que ‘talas’ ils se sont certainement retrouvés pour le recevoir et l’écouter. Dans Figures, il parlera de son maître Gaston Bachelard (1884-1962, en Sorbonne de 1941 à 1955). Ses écrits l’aident à comprendre la parole de Hegel : « la conscience, c’est l’air et la terre ». Il dévore successivement La Psychanalyse du feu, 1938, L’eau et les rêves, 1942, L’Air et les songes, 1943, La Terre et les rêveries de la volonté, 1948 : c’est l’air et la terre comme ‘éléments’ qui aboutissent au langage ! Hyppolite restera très marqué par l’enseignement d’Alain durant sa khâgne à Henri IV, et lors de sa mort en 1945 il lui consacre trois très beaux articles en hommage fervent4. Il y révèle sa propre sensibilité pour la poésie, pour les arts et son intérêt philosophique pour les « traces » qu’imprime en nous l’expérience vécue et plus spécialement le temps fort de notre enfance. Il aime rappeler cette évidence de Descartes : « nous avons été enfants avant que d’être hommes », et il cite volontiers Alain pour qui l’homme « est un animal pensant qui ne s’est
3 . Le Lycée Maurice Merleau-Ponty est situé Rue Raymonde Maous (Résistante rochefortaise) et la rue Merleau-Ponty, une centaine de mètres, lui est perpendiculaire. 4 . Au Mercure de France en 49 et 51, Cf. Jean Hyppolite, Figures de la pensée philosophique, 2 tomes, PUF, 1971. T. II, pp. 513-564 et 815-830. Textes cités sous l’abréviation Figures ou F.

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pas plus délivré de son ventre que de sa poitrine ou de sa tête (…). Tout cela court avec nous, comme notre enfance court avec nous. »5 Il n’est pas indifférent de noter que l’un de ses premiers textes, dès 1931, - il est enseignant à Limoges et sans doute donne-t-il aussi des cours de français -, il le consacre à « L’esthétique de Paul Claudel », estimant que dans Le Soulier de Satin, le poète a « atteint l’apogée de son génie et de sa foi. » (p. 847). D’autres textes, tout aussi chaleureux, rendent hommage au « romantisme de l’intelligence » chez Bachelard, à la « conscience de la vie » de Paul Valéry, au « message absolu » de Mallarmé, et aux « mécanismes de la fascination » chez le peintre Robert Lapoujade. Si nous ajoutons qu’il s’est beaucoup intéressé à la psychanalyse, à la pathologie mentale, qu’il a dit son admiration pour certaines œuvres ou concepts-clefs de J.-P. Sartre, qu’il a participé à plusieurs congrès ou colloques portant sur le langage, y donnant des conférences d’une très haute teneur scientifique… nous comprendrons aisément que Jean Hyppolite et Maurice Merleau-Ponty se soient retrouvés si souvent en amis, durant l’Occupation, pour partager leurs centres d’intérêt et leurs espoirs de liberté… Pourtant cette amitié fut assez tardive : s’ils se sont quelque peu fréquentés à l’Ecole, il reste que deux promotions les séparent, 1924 pour Hyppolite comme Sartre et Aron et 1926 pour Merleau-Ponty qui de plus était externe, mais Hyppolite le deviendra aussi du fait de son mariage précoce, l’obligeant à vivre ‘en ville’ dans des « conditions matérielles précaires ».6 Après l’agrégation en 1928, il va vivre douze ‘années obscures’ dans les lycées de province, (à Limoges notamment mais aussi à Chartres où en septembre 1935 il prend la succession de Merleau-Ponty nommé caïman à l’Ecole) travaillant sans relâche à sa célèbre traduction et au commentaire de La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel.7 Il présente sa thèse également après la Libération en 1946, sous l’autorité d’Emile Bréhier. Le 23 novembre 1946, Jean Hyppolite assiste à la conférence et à la discussion de la thèse de Merleau-Ponty, Le Primat de la perception, à la Société Française de Philosophie, et nous voyons qu’ils sont les seuls à se tutoyer, dans cette docte assemblée 8. Notons ce bref échange :

. Figures p. 551, nous soulignons. . Le couple aura deux enfants, Claude en 29 et Marie-France en 39. M. de Gandillac dans son Siècle traversé, p. 95, nous signale sa tendance à zozoter quelque peu ! Dans son dossier d’inscription sur la Liste d’aptitude (en vue d’encadrer des agrégatifs et de postuler à l’enseignement supérieur), en 1943, J. Hyppolite devra, comme Merleau-Ponty à la même date, prouver son arianité ! 7 . Précisons qu’il s’est mis tardivement à l’allemand, après un Bac math’élem avec une seule langue, l’anglais, qu’il pratiquait très bien. C’est à l’Ecole qu’il débute l’allemand et c’est Jean Cavaillès, son caïman, qui lui donnera ses premiers cours de Grec, obligatoire pour l’agrégation à l’époque ! 8 . Primat, pp. 97-102.
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- « Il ne me semble pas que la solution que tu donnes soit toujours satisfaisante, puisque l’homme est entraîné à se poser le problème d’un « être absolu de tout sens ».

A quoi Maurice répond :
« J’ai dit dans ma thèse, reprenant un mot de Rimbaud, qu’il y a un centre de la conscience par où « nous ne sommes pas au monde ». Mais ce vide absolu n’est constatable qu’au moment où l’expérience vient le remplir. Nous ne le voyons jamais, pour ainsi dire qu’en vision marginale. Il n’est perceptible que sur fond de monde. En somme, tu veux dire simplement que je n’ai pas fait une philosophie religieuse. Je pense que c’est le propre de l’homme de penser Dieu ; ce qui ne veut pas dire que Dieu existe. » (p. 101).

Après le passage obligé par l’une ou l’autre « Fac de province », pour lui Strasbourg de 45 à 489, il rejoindra la Sorbonne lors d’une élection mémorable, le 15 janvier 1949, alors qu’il était en concurrence avec deux collègues de taille, en la personne de ‘Janké’ et… de ‘Merleau’ lui-même, qui, nous le savons, devra attendre quelques mois la vacance d’une chaire de psychologie de l’enfance, cette fois fortement soutenu par J. Wahl et ses amis. Leurs itinéraires vont se croiser à plusieurs reprises entre 1945 et 1961, aux T.M. 10, lors des jurys d’admission à l’Ecole, aux concours d’agrégation, à la Société Française de Philosophie et enfin parce qu’ils se verront fréquemment quand Jean Hyppolite est chargé de la direction de l’Ecole pendant 9 ans, de 1953 à 1962. Il est élu au Collège de France en janvier 1963 par 33 voix sur 36, à la chaire d’Histoire de la pensée philosophique. Sérions les points à aborder : d’abord, leurs relations de leur vivant, et ensuite, les hommages d’ Hyppolite, après la mort de Merleau-Ponty 11. 1 - Que se disent-ils l’un de l’autre de leur vivant, dans les années 19391961 ? Leurs retrouvailles eurent lieu début 1939 quand Hyppolite fait paraître la traduction de la première partie de La Phénoménologie de l’Esprit, (la seconde paraîtra en 1941), tandis que son commentaire, sous le titre Genèse et structure de la Phénoménologie de l’Esprit, sa thèse, n’est publiée qu’en 1946, après la soutenance. Le texte clef de leurs relations est celui que Merleau-Ponty
. Revue où Hyppolite écrira peu. Ses préférences, ce serait plutôt Le Mercure de France, et il publiera aussi dans Dieu vivant, dans Esprit et dans les Etudes philosophiques. 10 . Voici le portrait qu’en fait Jean-Paul Aron dans Les Modernes, alors que lui-même prépare sa licence de philosophie à Strasbourg « Chez Hyppolite un je ne sais quoi de chapiteau roman, une façon de prophète qui tire du ciel son propos, une éloquence qui s’adresse à l’univers plutôt qu’à ses étudiants. » Par ailleurs, J.-P. Aron ajoute : « Il y a aussi Canguilhem qui règne, redouté pour ses colères » ! et D. Lagache « que j’apprécie, quoiqu’il m’intimide par un rien de pion, une voix métallique, un relent de médecin-contrôleur social du XIXè siècle. » cf. op. cit. p. 13 11 . Dans notre thèse, Du Corps à la Chair, au chapitre « Le corps dans La Structure du comportement » nous avons présenté Jean Hyppolite comme l’un des ‘passeurs’ de la pensée de Hegel pour Maurice Merleau-Ponty. Cf. pp. 173-218.
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consacre en avril 1946 à « L’Existentialisme de Hegel »12 : c’est avant tout un très bel hommage à son camarade et à son énorme travail de thèse, même si cet article fut écrit à la suite d’une conférence d’Hyppolite, en février 46, à l’Institut d’études germaniques, sur «L’existence dans la « Phénoménologie » de Hegel ».13 Tous deux, après la ‘drôle de guerre’ (ils étaient officiers) et leur démobilisation, sont nommés dans des lycées parisiens, Merleau-Ponty à Carnot et Hyppolite à Henri IV, et ils se soutiennent et se voient fréquemment durant l’Occupation : ils se sont retrouvés et désormais ne vont plus se perdre de vue. Merleau-Ponty dans son article nous apprend qu’Hyppolite exposait volontiers à ses élèves l’idée de « conscience malheureuse » qui s’origine chez Abraham et dans la mission historique du peuple juif. Il ne craignait pas de leur dire : « Nous sommes tous des juifs dans la mesure où nous avons le souci de l’universel, où nous ne nous résignons pas à être seulement, et où nous voulons exister. Au sujet du commentaire d’Hyppolite sur la Phénoménologie de Hegel, Merleau-Ponty lui écrira : « C’est aussi intéressant qu’un roman. Il n’y a rien à voir derrière le rideau des phénomènes. » 14 2 - Après sa mort, ou lors des hommages rendus par Hyppolite à son ami. Nous trouvons réunis dans Figures trois écrits sur Merleau-Ponty rédigés après 1961 : son texte du N° spécial des TM, celui d’une conférence donnée à Bruxelles en Novembre 1961 et un extrait d’une autre conférence lors de sa participation aux Zaharoff Lectures à Oxford en 1963. Le texte du N° 184-5 des TM est un vibrant hommage à l’ami disparu. Voici une appréciation réfutant Sartre sur les dernières années de son ami :
«Je fus témoin d’un dernier entretien. Je ne crois pas comme Sartre que Merleau désespérait. Sartre a dit que Merleau-Ponty mourut désespéré parce que l’existence ne trouvait pas sa vérité et qu’il se réfugia dans cette historicité primordiale, cette ontologie fondamentale. Je ne crois pas à ce désespoir. » (p.756).

Ces entretiens révélaient plutôt en Merleau-Ponty « une nouvelle attention, un nouveau dévoilement de notre monde », faisant état « d’une reconstitution, d’une véritable union pour la vérité (…) pour déchiffrer ces signes d’un monde qui devant nous se fait un pour la première fois (…) et qui reste chaotique, avec des remous sur place, inattendus (…) ». Et plus loin, Hyppolite insiste sur la conviction de Merleau « qu’il circule aujourd'hui plus de vérité dans notre monde qu’hier », reprenant l’une des conclusions de la Préface de Signes. 15 Un quatrième texte de Jean Hyppolite, celui de sa leçon inaugurale au Collège de France en décembre 1963, est aussi l’occasion d’évoquer la figure de
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.TM, N° 7 ou Sens et non-sens, p. 109-122. .Texte de J. Hyppolite in Figures, T.I, pp. 92-103 14 . Figures T.I, p. 235. 15 .Cf. op. cit. T. II, p. 721.
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Merleau-Ponty. Notant sa difficulté à succéder à son maître Martial Guéroult, il précise que…
« si lui-même, ainsi que mon ami Merleau-Ponty ne m’y avaient encouragé, je n’aurai jamais osé prétendre à une chaire au Collège de France. L’un et l’autre ont su me donner confiance en moi-même, c’est à leur amicale insistance, à l’importance que j’accordais à leur jugement, que je dois d’avoir rêvé faire partie de cette illustre maison. » (T.2, p. 1003)

Cette leçon, comme le veut la tradition, se doit de rendre un hommage plus ou moins appuyé et… sincère aux prédécesseurs : M. Guéroult est longuement célébré, et néanmoins, Merleau-Ponty s’y taille la part du lion. Dans les quatre parties de la leçon, son nom est plusieurs fois cité, et toute la troisième partie (pp. 1014-1022) lui est consacrée : l’Auteur y développe abondammant leur projet commun de rédiger un ouvrage dont le titre, « Existence et vérité », était déjà arrêté. Merleau-Ponty lui-même, dans sa propre leçon inaugurale en janvier 1953, trouva le moyen de citer et de rendre hommage à la perspicacité des analyses de la pensée de Bergson par Jean Hyppolite.16 A partir de cette affirmation de 1963, on pourrait croire que ce souci d’un travail commun était récent : il n’en est rien puisque cette opposition constructive entre les deux concepts ‘existence’ et ‘vérité’ nous la trouvons amplement abordée et déjà analysée dès les textes des années 45-47, (signalés supra) et plus longuement dans l’article des TM, (N°19), consacré à « La situation de l’homme dans la Phénoménologie hégélienne » . Toute la quatrième et dernière partie de ce texte aborde cette possibilité de faire advenir une vérité vivante qui se fait et se garantit elle-même par la médiation de l’existence. (cf. p. 121). Ce que Jean Hyppolite découvre dans sa lecture de la Phénoménologie du jeune Hegel, Maurice Merleau-Ponty va le trouver dans son interprétation des Ideen inédits de Husserl, à savoir, la réciprocité du désir humain et l’intersubjectivité ou la coexistence. Dans son compte rendu, Merleau-Ponty le traduit à sa façon :
« On peut parler d’un existentialisme de Hegel en ce sens d’abord qu’il ne se propose pas d’enchaîner des concepts, mais de révéler la logique immanente de l’expérience humaine dans tous ses secteurs. (…) Plus précisément, en ce sens que pour lui, l’homme n’est pas d’emblée une conscience qui possède dans la clarté ses propres pensées, mais une vie donnée à elle-même qui cherche à se comprendre elle-même. Toute la Phénoménologie de l’Esprit décrit cet effort que fait l’homme pour se ressaisir. » (De manière plus condensée, il ajoutait) : « (…) s’égaler à sa vie spontanée et reprendre possession de soi, ce n’est peutêtre pas une philosophie, c’est peut-être une manière de vivre. » (SNS, 112-113). . Eloge de la philosophie, p. 30, où Merleau-Ponty se réfère à son article sur « Les aspects divers de la mémoire chez Bergson », publié en octobre 1949 dans la Revue internationale de Philosophie, cf. Figures I, p. 468.
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La leçon du jeune Hegel, tous deux la retiennent dans leur choix d’une philosophie militante, jamais achevée et refusant toute synthèse ou système triomphant. Dans sa leçon inaugurale, Hyppolite avoue, en priant son auditoire de l’en excuser, que la pensée de Merleau-Ponty « fut tellement nouée à la mienne que parler de lui, c’est parler un peu de moi-même. (…) Un jour, nos rencontres devinrent plus fréquentes, témoignant d’une entente plus profonde et plus secrète. » (p.1016). En quelques pages, Hyppolite discernera dans les ouvrages de base de son ami disparu, comme dans ses essais ou conférences, l’un ou l’autre thème, tel notre profond enracinement existenciel, ou encore, le sol et la souche de notre pensée comme de notre vie. Contrairement à de nombreux interprètes, et là il pense au point de vue de Sartre, il ne croit pas à une deuxième philosophie de Merleau-Ponty : son ontologie était déjà en germe dans ses premières œuvres. Il se réjouit par ailleurs du travail fait par Cl. Lefort pour publier ses derniers écrits. Il est frappé, nous dit-il, par « la clarté démonstrative jointe à l’obscurité du sujet ». Sa pensée est à l’opposé, une fois de plus, du néant sartrien, comme de la négativité hégélienne, mais tout aussi résolument, à l’opposé de la fusion ou coïncidence de Bergson. « L’ontologie vers laquelle s’orientait sa pensée n’était pas une théologie ou une théodicée à la manière de Hegel. Elle était une ontologie de la finitude, de l’inachèvement, de la distance, de l’invisible. » (p. 1021). Comme prévu dans ce genre d’exercice, Hyppolite donne l’une ou l’autre orientation de son travail futur : ce sera d’abord de « continuer ici les suggestives études de Martial Guéroult sur Fichte17, sans être infidèle à ce qu’on pourrait nommer notre existentialisme ». Nous retrouvons là une constante de la pensée de Jean Hyppolite : sa volonté de se ranger lui-même du côté de la philosophie de l’existence, de l’expérience vécue et de l’immédiat. Après avoir cité une lettre de Husserl à Lévy-Bruhl, en 1935, dans laquelle l’auteur des Ideen fait état de ses craintes face au pouvoir nazi qui l’assujettit lui et sa famille, son dernier mot est pour nous rappeler que le sens fait problème et qu’il n’est jamais garanti. « Ainsi me paraît se justifier, dit-il, la tension d’une pensée philosophique entre l’existence et la vérité. » (p.1028, nous soulignons). Son enseignement au Collège de France sera d’assez courte durée, cinq ans, puisqu’il meurt subitement en 1968. Sa ‘nécro’ sera rédigée par l’un de ses meilleurs élèves et disciple, Jacques d’Hondt. Texte élogieux, comme on s’en douterait, mais qui met l’accent sur les qualités humaines de l’enseignant, le comparant à Diderot, et il cite de lui ce texte : « Le sens n’est pas écrit dans la nature des choses ou dans un esprit éternel, il est l’œuvre précaire et toujours
17 . Celui-ci a ouvert des perspectives plus vastes et plus fécondes que Hegel... Hyppolite va jusqu’à l’appeler « le J.-P. Sartre de l’époque » (p. 259). C’est chez Fichte qu’il trouve la formule qu’il citera souvent : « Nous ne rencontrons que ce que nous comprenons, mais nous ne comprenons que ce que nous rencontrons. » Cf. Figures, T. I, p. 26.

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menacée de l’existence que nous sommes ». Voici la conclusion de J. d’Hondt : « Dans une fraternelle intimité avec Sartre et Merleau-Ponty il a vécu l’aventure existentialiste. » 18 On peut s’interroger sur ce projet commun d’un ouvrage sur Existence et vérité : jusqu’où sont-ils allés dans l’élaboration du plan et du contenu ? Y a-til eu l’une ou l’autre séance de travail, à quelle époque exactement ? Une chose est certaine : la préoccupation de tous deux sur le thème de l’origine de la vérité est partout présente dans leurs écrits et nous savons que c’était là le premier titre de ce qui deviendra chez Merleau-Ponty Le visible et l’invisible. L’un des meilleurs exégètes allemands de Merleau-Ponty, Bernhard Waldenfels, dans un article très pertinent sur « La question de la vérité chez Merleau-Ponty - Vérité à faire » s’interroge sur ce sujet 19. Il est certain que, sur ce ‘thème’, sa pensée a évolué. Elle n’a jamais été du côté de l’adéquation, ou de la coïncidence, contestant les vérités toutes faites mais recherchant celles qui se font, y compris d’abord dans le dire tout autant que dans la praxis. L’auteur note précisément que Merleau-Ponty s’est forgé cette vue de la vérité en relation avec ses réflexions sur l’expression et la création : il y a une vérité ou une pertinence du voir car les choses veulent dire quelque chose. Mais par ailleurs, « notre rapport avec le vrai passe par les autres », il y empiétement et parfois irruption violente. (EP, 39) Reste à concilier dans la parole vraie le logos endiathetos et le logos prophoricos. Pour notre exégète, si la première vue pontyenne de la vérité était marquée par Hegel et Marx, la seconde s’inspire bien plus de Husserl et de Heidegger. Et pour sa part, nous renvoyant à d’autres analyses, il pressent chez Merleau-Ponty …
« une réponse en direction d’une « rationalité responsive », c'est-à-dire dans une forme ouverte de la correspondance (Ent-sprechung), dans une ‘respondance’ pour ainsi dire, qui précède toute conformité, toute réciprocité, dans son unilatéralité irréductible. Sans une telle correspondance, qui se noue à autre chose sans le nouer à un tout, et qui de cette façon ouvre des perspectives et fraye des chemins, notre dire et notre agir ne seraient en fait pas un faire vrai, mais ils ne seraient que purs simulacres, qui s’embarrassent dans le même, ou purs jeux qui se perdent dans le n’importe quoi. » (p. 68).

Sa connaissance de Hegel, Merleau la doit pour une part à sa fréquentation et aux travaux de Jean Hyppolite (mais aussi aux cours de Kojève et également à Jean Wahl, l’initiateur de tant de ‘nouveautés’ philosophiques dès les années
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. Les Etudes philosophiques, N° 1, Janvier - Mars 1969, pp. 87-92. . Bernhard Waldenfels in « La question de la vérité chez Merleau-Ponty - Vérité à faire », dans

le N°7, 1989, des Cahiers de philosophie, pp. 55-68. Avec cet exergue de Nietzsche : « Jusqu’où la vérité supporte-t-elle l’incorporation ? Telle est la question, telle est l’expérience. » F. Nietzsche, Le Gai Savoir. Le même auteur reprend cette idée dans un texte plus récent, dans Origine de la géométrie. Texte tout aussi excellent.

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1930, tel Kierkegaard). Si l’on se réfère à l’œuvre de Merleau-Ponty, dès Structure du comportement, nous découvrons qu’il cite Hegel à partir d’un article de J. Hyppolite, « Vie et prise de conscience de la vie dans la philosophie hégélienne de Iéna », paru en janvier 1938 dans la Revue de Métaphysique et de Morale, (SC, 175). Dans ce texte, son premier, où il résume l’historique de Hegel dans la pensée contemporaine, Hyppolite considère son propre écrit comme « le plus significatif sur Hegel », pour ce qui est de marquer l’importance de l’histoire, car toute la vie humaine « s’interprète elle-même et cette interprétation de soi - oubli, retour, avenir - est l’histoire même. »20Une seconde référence est faite à Hegel (SC, 224) : Merleau-Ponty renvoie en note à Vorlesungen über Die Philosophie der Geschichte, (sans autre précision), dans ce chapitre essentiel traitant des relations de l’âme et du corps et où il privilégie un point de vue hégélien après avoir repoussé celui de Descartes et de Kant. Quant aux références à Hegel dans sa Phénoménologie de la perception (directement ou par le biais des textes et commentaires d’Hyppolite) ce serait trop long de les examiner ici … Arrêtons-nous plutôt sur La Prose du monde : c’est le titre d’un ouvrage posthume mais envisagé par Merleau-Ponty vers les années 1949-195121. Cette expression est de Hegel et J. Hyppolite la reprend à de nombreuses reprises dans les essais et conférences rassemblés dans Figures. Voici quelques occurrences : - « (…) La découverte que Dieu est mort (…) peut-elle être d’un tel ordre qu’elle réduise les hommes à la prose du monde ? »22 - Dans un texte posthume de J. Hyppolite sur Marx 23 l’auteur fait allusion aux précieux travaux de Bachelard sur l’épistémologie et le poétique et il note qu’ « un domaine semble négligé dans cette double perspective, c’est celui de la prose du monde et de l’histoire vécue, bref ce qu’on nomme le réel », et qui ne serait que « l’inconscience de la conscience ». - Dans un texte de 1964 (extrait du Hegel-Jahrbuck) Hyppolite consacre quelques pages à ce thème intitulées « la Prose du Monde et le Tragique 24 (p. 259 et sq). « Selon Hegel, nous sommes entrés dans la Prose du Monde » : i.e. il est fini le temps de la passion, le temps héroïque de la violence contre la violence, le temps du mythe, et place désormais au temps de l’organisation, du froid calcul, de l’Etat et du droit romain, de la rationalité toute puissante qu’est devenu l’Etat moderne de la loi. Mais « cette époque a aussi son tragique, nous dit Hyppolite, dont Kafka est peut-être le meilleur témoin ».
. Figures I, p. 240. Ce texte de 37 s’intitulait « Vie et prise de conscience de la vie dans la philosophie hégélienne d’Iéna ». In R.M.M., Janv. 1938, p. 47. Et SC, n. 1 et 2, p. 175. 21 . L’avertissement de Lefort in PM qui suppute les dates de rédaction des extraits publiés en 1952 dans les TM. Nous n’y trouvons pas la moindre remarque sur les relations entre Merleau-Ponty et Hyppolite. 22 . Figures, T.I, p. 207. 23 . Paru dans Diogène, N° 64, oct.-déc. 1968. Cf. Figures T. I, p. 362. 24 . Figures T. I, p. 259 et sq. passim.
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Le temps de « la prose du monde » serait donc en quelque sorte le temps du monde désenchanté, aboutissement du travail progressif et patient de la négativité, ou encore le temps de la conscience malheureuse, le temps « de la violence pensée (qui) se nomme liberté »25. La ‘prose du monde’ serait le langage, logos par opposition au muthos, discours par opposition au cri ou au bredouillis, et style ou schéma ou ‘kosmos’ par opposition au ‘Xhaos’ … Mais quelle relation avec les idées développées dans l’ouvrage de MerleauPonty ? Notons déjà le fait qu’il en vient à y greffer certaines de ses réflexions, inspirées directement par la lecture de Hegel ou par les commentaires de J. Hyppolite. Un texte de Hegel, relatif à l’enfant et à la culture et cité par Hyppolite (T.I, p. 327) contribue à nous éclairer. Tandis que l’animal trouve sa nature inorganique dans l’Umwelt, i.e. hors de lui, l’homme, le petit homme, trouve sa nature inorganique dans ses parents, et c’est pour cela qu’il faut qu’il les ‘digère’, de même qu’il faut que les parents meurent dans l’enfant : selon Hegel, « la croissance des enfants est la mort des parents », et Hyppolite affirme que La Phénoménologie n’est pas une philosophie de l’histoire mais une philosophie de la culture à réactiver en permanence, telle une totalisation en cours. Et il avoue : « Je suis épouvanté » face à ce qu’un enfant ou un étudiant d’aujourd’hui devrait réactiver ou ‘ingurgiter’. Mais cette culture est Prose du monde aussi parce que, selon Hyppolite,
« la philosophie de Hegel est dominée par le problème du langage qui est pour lui l’enfant et l’instrument de l’intelligence, l’enfant parce que le langage est pour lui consubstantiel à la pensée, qu’il est notre milieu originel, et qu’il ne saurait se séparer d’elle, comme elle de lui, l’instrument, parce qu’il est aussi le moyen de la signification et de la communication, mais un moyen qui n’a jamais l’objectivité complète de l’outil. Le langage est le sujet-objet. » (p. 343).

Le choix du titre Prose du monde par Merleau-Ponty est donc justifié puisqu’il se propose de dire ou de penser le langage quotidien, notre élément vital ou notre élément porteur (tel l’élément marin pour le poisson) ce savoir de soi en croissance continue qu’engendre la conscience commune, (dont Hegel ne pouvait pressentir le développement, mais que le Husserl de Krisis entrevoyait déjà mieux que quiconque). Mais reste à distinguer le savoir représentatif de la science avec argumentation sur la chose ou le référent et le savoir philosophique i.e. la dialectique où la médiation est la chose même. Précisons ici, en relisant l’ouvrage paru sous ce titre de La Prose du monde, en quoi les deux interprétations se rejoignent. Ce titre, c’est Merleau-Ponty qui l’a lui-même choisi : il l’annonçait dans la lettre adressée à son ami et collègue Martial Guéroult quand celui-ci se chargea de préparer un texte de présentation

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. Id. p. 268.

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des candidatures au poste vacant du Collège de France.26 A cette date, hiver 1951-52, Merleau-Ponty a déjà rédigé la moitié de son ouvrage : « Hegel, nous rappelle-t-il, disait que l’Etat romain c’est la prose du monde. Nous intitulerons Introduction à la prose du monde ce travail qui devrait, en élaborant la catégorie de prose, lui donner, au-delà de la littérature, une signification sociologique. » (Parcours deux, p. 45). Terminons ce parcours, Merleau-Ponty et Hyppolite, en évoquant certaines « figures » élues par ce dernier (et qui bien des fois rejoignent celles choisies par Merleau-Ponty). Hyppolite s’est beaucoup intéressé à Freud, et son évolution sur la psychanalyse est parallèle, dans ses grandes lignes, à celle de son ami. Vers 1925, lors de leur intégration à l’Ecole, Freud restait encore tabou : « On parlait avec un sourire un peu ironique, chez les psychiatres, de l’obsession sexuelle de Freud, et de ce roman fantaisiste qu’était la psychanalyse. » (p. 409). En revanche, quatre ans plus tard en 1929, Léon Brunschvicg poussera ses élèves à se rendre à la Sorbonne écouter un autre philosophe, - allemand et juif aussi -, Edmond Husserl et ses Méditations cartésiennes ! (Fig. p. 499). A l’instar de Sartre inspiré par Heidegger et de Merleau-Ponty lecteur de Binswanger, Hyppolite sera aussi tenté par une première élaboration existentielle de la psychanalyse. Nous pensons que la fréquentation de Merleau-Ponty et de ses écrits, conférences et cours, l’influencera beaucoup dans le sens d’une vue plus compréhensive et plus conforme à la fécondité même de l’œuvre de Freud. Son entente avec Lacan et la sollicitation de ce dernier pour un travail de concert, dans l’interprétation de la Verneinung, contribuera aussi très fortement au mûrissement final de sa pensée. La Conférence du 4 mars 1959 au King’s Collège de Londres, intitulée « Philosophie et psychologie », illustre au mieux la dernière période. (Figures, p. 406-442). Sa lecture de Freud est inévitablement enrichie par sa fine compréhension de l’allemand, mais peut-être est-elle gauchie par ses lunettes hégéliennes. Notons que dans ce ‘compendium’ de sa pensée dernière, s’il rend hommage au travail de Lacan, sa préoccupation première est d’exposer la doctrine dans sa complexité, son exhubérance et son évolution, mais aussi de discerner en philosophe, voire en métaphysicien, « ce que Freud n’a pas lui-même dit, mais qui est pour ainsi dire appelé par son propre développement, ce passage d’une analytique de l’existence humaine, porteuse de vérité (…) qui est dépassement du psychologisme. » (p. 424). Et il y découvre « une sorte de dialectique (…) qui a pour champ le langage (et qui)

. Voir détails, in Biographie, dans notre chapitre « Merleau-Ponty au Collège de France ». Etonnant que Cl. Lefort, dans le prière d’insérer du rabat de couverture du livre, ne mentionne pas le nom du destinataire, il parle d’« un philosophe contemporain » , mais il le précise, il est vrai, dans l’Avertissement p. I : Martial Guéroult fut l’ardent défenseur de la cause pontyenne ! Voir le texte résumé dans la Biographie : « Présentation des candidatures au Collège », en Février 1952.

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nous renvoie à l’intersubjectivité, et peut-être, par-delà l’intersubjectivité, au développement humain de la vérité. » (p. 430). Hyppolite estime que Freud a jeté les bases de toute une théorie de l’intersubjectivité, notamment en faisant appel aux concepts d’identification, de projection, de transfert. (p. 435). Dans l’immense effort de rationalisation et la volonté de compréhension de Freud, il tient à voir un dévoilement de vérité et une dimension d’avenir. Et pour se conforter dans cette lecture, il renvoie ses auditeurs « à un très beau commentaire de Merleau-Ponty sur le texte de Freud : Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. (p. 438). Nous connaissons déjà la portée capitale et la pertinence de ce texte.27 J. Hyppolite interprète ce souvenir d’enfance et sa résolution comme une illustration de l’attachement-détachement qui aboutit à la conquête d’une autonomie à partir d’un vécu familial. La conclusion de sa conférence se veut d’abord une défiance vis-à-vis de toute puissance étatique (il évoque Freud s’exilant à Londres en 1938) puis, une croyance ou une interrrogation : « Freud n’a peut-être pas su inscrire dans son propre système ce qui était la motivation de toute sa vie de pensée. » Pour Hyppolite, pas de doute : toute l’existence de Freud n’a été que dévoilement et vérité. Et enfin, un dernier aveu de sa part : « Cette aventure m’arrive presque toujours : on achève par le problème (ici, le problème Existence et Vérité) et tout ce qu’on a dit ne fut qu’un chemin, une voie d’accès, une préparation, une propédeutique. » (p.442). Ce texte est de 1959, donc au plus haut ou au plus fort de leur amitié et de leur projet commun qui va ainsi rester pour toujours comme un « amour des commencements », et la philosophie, « ce qu’on sait déjà sans savoir qu’on le sait ». Il ajoutait : « une analytique de l’existence humaine qui intègre en elle la vérité comme dévoilement de soi et de la nature. » (id. 442). 28 Les autres « figures » dépeintes par Jean Hyppolite sont de toutes les époques et pays : Platon, Descartes, Fichte (3 textes), Bergson (4 textes), Husserl, Jaspers (2), Heidegger (3), Bachelard (3), et Sartre (3). Il s’y ajoutent quelques thèmes auxquels nous avons fait allusion, tels : la peinture (2 textes), la poésie (3 : sur Claudel, Valéry et Mallarmé), la psycho-pathologie, le langage et la pensée (4), histoire et existence (2) et enfin, la philosophie et son histoire. Avec la leçon inaugurale et le projet d’enseignement, nous aurons la confirmation de la forte parenté, non seulement de leurs préoccupations ou thèmes favoris, mais aussi du contenu, de la méthode et du style de leur ‘philosopher’ et nous comprendrons aisément cette amitié vécue dans la discrétion. Encore, nous faudrait-il interroger l’un ou l’autre témoin de ces
. La référence n’est pas donnée ici par Hyppolite : il s’agit du « Doute de Cézanne », in Sens et non-sens, p. 38 et sq. Texte clef pour mieux ‘comprendre’ la personnalité même de MerleauPonty, et ses interrogations à l’époque même (fin 1942-début 1943) où il écrivait ce texte. 28 . Hyppolite, après son commentaire de la Verneinung sera sollicité pour des conférences à l’Etranger : le 27 novembre 1958, à l’Université Saint-Louis de Bruxelles sur « La Psychanalyse et la philosophie ». Le 3 février 1959 à l’Université de Cologne sur « La Psychanalyse et l’analytique existentielle ».
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quinze ans de fréquentation. Etonnant que Merleau-Ponty ne fasse pas état, du moins à ma connaissance, de ce projet rédactionnel commun ! Ou alors, est-ce cet Origine de la Vérité que Maurice Merleau-Ponty annonce dans cette même lettre à Martial Guéroult ? Que conclure ? Amitié exemplaire à n’en pas douter ! Regrettons que pour l’histoire de la philosophie, Hyppolite reste le traducteur de la Phénoménologie et le commentateur de Hegel. Qu’en pensent les hégéliens d’aujourd’hui ? Peutêtre se porte-t-il mieux que Kojève dont le portrait et la mémoire sont bien ternis par les révélations relatives à son inféodation au système stalinien. Qui a dit : « Hegel a vu passer Napoléon mais Kojève attendra en vain le passage de Staline » ? Lors du dernier cours de 1939, Kojève donna la parole à R. Aron (qui venait de soutenir et de publier sa thèse, Introduction à la philosophie de l’histoire) et au P. Gaston Fessard pour que ce dernier expose sa propre position face aux thèses du maître Au cours de la discussion, il déclara qu’il ne pouvait croire que Kojève pensât sérieusement que l’Etat stalinien était le germe de l’Etat universel et homogène. Il s’attira une réponse brève et ferme de celuici : « Mais si, j’en suis persuadé. » ! 29 Est-ce ici le moment ou le lieu pour aborder la question : Merleau-Ponty est-il hégélien ? Ce ne serait qu’un très incomplet survol et nous savons qu’il y a des compétences en ce domaine. 30 Quelques notations brèves néanmoins : - Nous avons consulté le N° spécial du Magazine Littéraire consacré à Hegel, N° 293 de Novembre199. L’article le plus intéressant concerne l’histoire de la réception de Hegel en France, par Pierre Macherey : (et bien évidemment, nous trouvons Merleau-Ponty cité parmi les habitués des cours de Kojève entre 1935 et 39). Mais par ailleurs, nous n’avons pas repéré la moindre mention relative à l’influence de Hegel sur la pensée de Merleau-Ponty ! Il est vrai que l’époque était plutôt vouée à la célébration de G. Bataille ! et à la énienne confrontation Sartre-Aron ! - Je relis le texte principal de La Prose du monde et il est bien marqué par l’influence de la pensée hégélienne ; mais aussi que d’aveux sur lui-même quand il parle de Descartes comme fait culturel, ou ‘idéologie’, ou ‘schéma’ et énigme.

. Gaston Fessard, Le Mystère de la Société, p. 43. Selon une auditrice régulière aux cours de Kojève, G. Fessard était quasi le seul auditeur à engager le dialogue avec le professeur (id. p. 44), notamment au sujet de l’athéisme que Kojève attribuait volontiers à Hegel. Rappelons que le P. G. Fessard, S.J., devait publier la traduction de la préface et des premiers chapitres de La Phénoménologie de l’Esprit dès 1931 dans le N° spécial du centenaire de la Revue Philosophique et qu’il en fut empêché par ses supérieurs ! 30 Sur ce sujet, « Merleau-Ponty hégélien », nous avons été en contact avec Jean-Noël Cueille, professeur de philosophie au Lycée de Chartres (où Merleau-Ponty enseigna en 34-35) et qui prépare une thèse sur ce thème. Cf. Bibliographie de M. Merleau-Ponty, et les deux articles de Cueille dans Chiasmi N° 2 et N° 4.

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A la présentation de sa thèse sur Phénoménologie de la perception, à la Société française de philosophie le 23 novembre 1946, lors de la discussion, J. Hyppolite n’intervint qu’en dernière instance, bien après les ‘anciens’, Bréhier, Parodi, Lupasco et quelques autres. Mais avant la conclusion par le Président Parodi, un autre jeune philosophe réussit à s’infiltrer : c’était Jean Beaufret ! Et de quelle manière étonnante ! En contestant Bréhier et en prenant la défense de Merleau-Ponty… (cf. Primat et ci-dessous). ‘Dans la foulée’, nous nous proposons de traiter des relations entre Merleau-Ponty et Beaufret : ainsi, après avoir vu ce que Merleau-Ponty doit à Hegel à travers Hyppolite, nous pourrons peutêtre dire ce qu’il doit à Heidegger, ‘à travers’ son amitié avec Jean Beaufret…

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Chapitre - 2 -

Jean BEAUFRET 1907-1982 ou Une « amitié stellaire »… et un collaborateur
Jean Beaufret, à l’instar de quelques autres philosophes contemporains, tel G. Canguilhem, vient de la France profonde, et de la plus pauvre et la plus reculée, la Creuse, « région où, dira-t-il, la pierre est dure, la terre peu féconde, où l’homme est paysan l’hiver, maçon l’été. » Il se plaisait à évoquer son « enfance en sabots », disait-il, qui avait fait de lui un paysan au pas lent et aux goûts simples. Il est né d’un couple d’instituteurs, à Auzances le 22 mai 1907. Etudes secondaires au lycée de Montluçon, la khâgne de Louis-le-Grand, et puis l’Ecole en 1928, mais comment se fait-il qu’il ne passe l’agrégation qu’en 1933 ! (arrêt pour le S.N. sans doute). Se sont-ils connus dès la rue d’Ulm, Maurice et lui ? Mais oui, bien évidemment, il nous le confirme :
« Nous avons été ‘camarades d’études’ comme il le fut avec quelques autres. S’il était de presque un an mon cadet il m’avait précédé de deux ans à l’Ecole Normale, le provincial que je suis sans doute resté, et à Louis-le-Grand, je n’avais fait qu’apercevoir le brillant khâgneux qu’il était, à l’Ecole le non moins brillant agrégatif. La rencontre n’eut lieu qu’un peu plus tard, un jour que je remontais de Chaminadour jusqu’à l’Ecole où il était alors au Centre de Documentation sociale (sa période de ‘caïman’ de 35 à 39) Je ne me suis aperçu qu’après coup qu’un dialogue avait commencé. De quoi parlions-nous ? Je me rappelle seulement qu’entre nous, qui nous connaissions si peu, venait soudain d’éclore cet inexplicable climat de sympathie qu’on appelle plus tard amitié. » 1

Après l’Ecole, ils se retrouveront de manière inattendue, pendant la ‘drôle de guerre’ du côté de Compiègne (avec quelques autres anciens camarades, dont Robert-Léon Wagner, le beau-frère de Maurice) et il en vient à préciser …

. Jean Beaufret, De l’existentialisme à Heidegger, introduction aux philosophies de l’existence et autres textes. Vrin, 1986, p. 155. Le texte cité fut écrit en 1961, en hommage…

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« avant la dispersion de mai 40, il était évident que nous étions très fraternels en un certain mode d’humour. Jamais nous ne nous sommes beaucoup vus. Point n’est besoin de tant se voir pour être amis, et « ce n’est pas proprement absence quand il y a moyen de s’en advertir ». Ce mot de Montaigne m’inscrit aujourd'hui dans une solitude. Mais chaque fois que nous nous retrouvions, soit pour prendre un verre ensemble, soit au milieu des siens, la même amitié de plus en plus certaine tenait à nouveau toute la place.(…) J’ai l’air de parler de moi. C’est de lui que je parle. Le temps était alors sans durée et sans poids, s’il ne s’égarait dans la magie surréaliste du hasard . » 2

Dans ce même texte, il se demande sur quoi s’était construit leur accord : « il se peut que le mot existentialisme ait à un certain moment concrétisé notre accord (…) comme le surréalisme après la première guerre. » (p.156) Nous apprenons ici que Maurice lui demanda en ami de lire, avant publication, son fameux texte sur « La guerre a eu lieu », dans le premier N° des TM, où Merleau-Ponty évoque le temps d’avant-guerre « où nous avions résolu d’ignorer la violence et le malheur (…), sur fond de ce jardin si calme où le jet d’eau bruissait depuis toujours et pour toujours. » (allusion à la cour de l’Ecole avec son bassin et ses ‘ernest’ de poissons rouges !) Toute sa carrière sera consacrée à l’enseignement dans les lycées : en classe de philosophie avant-guerre, à Guéret, à Auxerre, à Alexandrie. Il fait la guerre comme officier ; fait prisonnier, il s’évade en sautant du train en route vers les camps3. Pendant l’Occupation, il est nommé à Grenoble et au Lycée Ampère à Lyon, tout en militant dans le groupe de Résistance Périclès, (années de fréquentation de Roger Vailland et surtout de Joseph Rovan, son compagnon dans le réseau et qui a déjà traduit et publié des extraits de Heidegger dans la revue clandestine L’Arbalète). A la Libération, en octobre 1944, il est nommé par René Capitant en Terminale au lycée Saint-Louis, en suppléance de Mikel Dufrenne retenu prisonnier en Allemagne. Puis, ce sera un an lycée J. Decour avant d’intégrer Henri IV en classes préparatoires, en septembre 1946. Après un intermède au CNRS de 1952 à 55, pour traduire des textes présocratiques et surtout le Poème de Parménide, ce sera la khâgne de Condorcet jusqu’à sa retraite de 1972. Pour tous ses amis et collègues, il ‘méritait’ bien plus et l’on sait pertinemment que l’absence de thèse ne fut que l’alibi… quand une certaine ‘Alma Mater’ allait lui reprocher le ‘scandale’ de ses « dialogues » avec Heidegger, tout aussi sournoisement que sa ‘marginalité’ personnelle ! Durant l’Occupation, Merleau-Ponty et Beaufret se voient peu et puis néanmoins, dans leur volonté de résistance, ils se verront côte à côte dans les textes clandestins qu’ils publient dans Confluences, la revue lyonnaise de
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. Et Beaufret d’évoquer une soirée où Maurice Merleau-Ponty faillit se faire voler sa voiture sous leurs yeux alors « qu’ils parlaient pour rien » ! 3 . Son dossier de l’E.N. nous apprend qu’il est démobilisé le 10 octobre 1940. A la Libération, il recevra la Croix de guerre, la médaille des Evadés et celle de la Résistance.

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Tavernier… C’est l’époque où Jean Beaufret découvre Husserl et surtout Heidegger. La rencontre à Todnauberg ne se fera qu’en septembre 1946 par l’intermédiaire de Frédéric de Towarnicki4, à l’époque soldat des Forces alliées d’occupation en Allemagne, qui se chargera de remettre au philosophe de la Forêt-Noire les articles de Beaufret déjà publiés sur sa pensée, dans la clandestinité (N° 2 et 5 de Confluences). Et quelques mois plus tard, en réponse aux questions posées au Maître, il recevra le texte de La Lettre sur l’humanisme, (qui est aussi une sorte de réponse à la malencontreuse conférence de J.-P. Sartre) où il condamne les interprétations et commentaires psychologistes ou anthropologistes de Sein und Zeit.5 Ce n’est pas le lieu de dire ici ce que fut leur « amitié stellaire » de trente ans, ni la réussite des entretiens de Cerisy en 1955, (que Merleau-Ponty aurait boudé volontairement selon certaines mauvaises langues !), ni les ‘miracles’ des rencontres que Beaufret va ménager entre René Char, Georges Braque et Heidegger, ni d’évoquer les séminaires du Thor, ni encore moins la « révélation » de la philosophie à ses milliers d’élèves et d’auditeurs libres parfois plus nombreux que les khâgneux. 6 Revenons plutôt à l’appréciation fraternelle qu’il manifeste à Merleau-Ponty quand précisément, en 1955, il accepte de participer et d’apporter sa pierre à ce ‘monument’ qu’est Les Philosophes célèbres. J. Beaufret se voit chargé d’y présenter la pensée d’Héraclite, de Parménide et de Zénon d’Elée en une dizaine de pages. Avouons que nous avons surtout pris plaisir à lire celles consacrées à Héraclite qu’il appelle l’obscur et le mélancolique par opposition à Démocrite l’hilare. Volontiers, il redresse les fausses interprétations, quand, par exemple, le ‘pantha rhei’ dit tout autant la permanence du fleuve que les eaux toujours autres. Et les quelques citations ou aphorismes du philosophe d’Ephèse donnent
. F. de Towarnicki, A la rencontre de M. Heidegger, Gallimard, 1993 et aussi M. Heidegger, Rivages-Payot, 1999, pp. 81-95. Voir une note ajoutée infra, p. 22 . 5 Citons ici, à ce sujet, un extrait du texte de Jean Lauxérois et Claude Roëls paru dans L’Universalis de 1983 : « Ce dialogue parut scandaleux à beaucoup et se déroula « dans un climat d’interdiction ou d’intimidation à vrai dire feutrée », où l’aveuglement le disputa bien souvent au sordide. Beaufret l’atopique sut mieux que personne combien ce dialogue constituait une « originalité périlleuse » dont, dit-il en un lucide et serein constat, « ma carrière académique fit heureusement les frais ». Car si un tel dialogue a tant désorienté le petit monde de la philosophie, c’est que « l’ignorance totale en ce qui concerne Heidegger tient au fond même du savoir universitaire ». En revanche, « car c’est toujours la grâce qui met au monde la grâce » (Sophocle, Ajax, v. 522), la rencontre de Beaufret et Heidegger donna naissance à d’autres rencontres fondamentales. Beaufret, vivant Hermès, mit en présence Heidegger et Char (…) » (et puis aussi Braque et Heidegger par la suite). Cf., E.U, 1983, p. 538. Tout ce texte est un modèle exemplaire du genre. Relevons ici le souci commun et leurs amitiés, de Merleau-Ponty et Beaufret, pour les artistes et les poètes qu’ils ont fréquentés… A consulter également, le bref article de Fr. Fédier et Fr. Vezin dans Le Monde du 10 août 1982, ainsi que la substantielle nécro de son camarade Jean Havet dans L’Annuaire de l’Ecole en 1983, pp. 82-94, et surtout l’hommage que lui ont rendu de son vivant ses amis français et étrangers dans L’Endurance de la pensée - Pour saluer Jean Beaufret, 1968. 6 Voir à ce sujet E.U. 1983, pp. 537-8.
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véritablement l’envie d’en savoir plus : telle cette approche de la ‘psuchè’ « dont on ne trouvera jamais les limites, si loin qu’on explore les routes, tant le ‘logos’ en elle est profond ». 7 Il nous parle de notre « ajointement originel au ‘kosmos’ », relève la plus mystérieuse parole d’Héraclite, « phusis krupesthai philei » (« la nature aime se cacher »), peut-être parce que, toujours selon J. Beaufret, il nous convie « à un éveil plus haut » et il conclut en nous indiquant « le Maître dont l’oracle est à Delphes (qui) ne décèle ni ne cèle : il fait signe ». Faut-il insister, quand tout ceci nous reconduit à des affinités bien évidentes entre ces deux maîtres de la parole ? Dans son ‘hommage’, J. Beaufret retrouve ou rejoint de nombreuses fois les thèmes de Merleau-Ponty quand il évoque « la non transparence qui est l’étoffe même de notre vie », et la vocation du philosophe qui « est avant tout de se rendre attentif à l’énigme de l’implicite qui se dérobe en lui ». L’auteur nous renvoie à cet ‘impensé’ de Husserl qui « nous ouvre sur autre chose ». Jean Beaufret est véritablement au contact de MerleauPonty et au plus proche de ses recherches et de son livre en chantier, au moment de sa mort :
« Le titre, l’été dernier, s’était imposé à lui, comme une évidence. Nous avions récemment parlé de ce livre à propos de la difficulté d’écrire un livre articulé en chapitres qui ne seraient qu’autant de dissertations d’agrégation mises bout à bout. Le nom de Heidegger fut alors évoqué entre nous, et qu’il n’ait pas donné la « suite » de Sein und Zeit. Plus essentielle qu’une telle suite était à nos yeux le « renversement » qui remonte aux sources même de la possibilité d’écrire. C’est d’ailleurs la lumière d’une phrase de Heidegger qui le guidait dans la recherche d’un « impensé » de Husserl. La rencontre avec cette lumière était, dans son esprit, en liaison directe avec une remise en question de plus en plus radicale. » (p. 159) 8

On sait la place éminente de Heidegger dans les Notes de travail, et l’estime « proche et lointaine » que ce dernier portait au philosophe français, mais nous découvrons ici avec bonheur un extrait d’une lettre de 1961 où Heidegger dit à J. Beaufret sa tristesse :
« Bien que je n’aie pas personnellement connu Merleau-Ponty, je devinais en lui, par ce qu’il disait et par ce qu’il se proposait, un esprit libre et franc qui savait ce qu’est l’affaire de la pensée et ce qu’elle exige…Notre consolation doit être de nous dire que l’ami qui vient de mourir a tracé une piste authentique de pensée

MMP dans NC 1959-1961 nous donne sa propre traduction : « Tu ne trouveras jamais de formes à l’âme, quelque chemin que tu prennes, si profond est son fondement. » Note a p. 81. 8 . Beaufret fait ici allusion au texte de Heidegger cité au début de l’hommage de 1959 à Husserl, sur le « Ungedachte » : « Quand il s’agit du penser, plus grand est l’ouvrage fait (…) plus riche est, dans cet ouvrage, l’impensé, c'est-à-dire ce qui, à travers cet ouvrage et par lui seul, vient vers nous comme jamais encore pensé. » Traduction libre dont il nous donne en Note le texte allemand extrait de Der Satz wom Grund. Cf. S, 202).

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véritable jusqu’au domaine qui n’a jamais été atteint par le vacarme et l’agitation des affairistes. » 9

Concernant les sentiments ou le jugement de Heidegger sur le philosophe français, après sa mort, nous trouvons une autre appréciation plus tardive dans un courrier échangé entre Hannah Arendt et lui. En date de février 1972, celleci lui écrivait : « Au cours des dernières semaines, je me suis détendue et j’ai pour la première fois lu Merleau-Ponty que tu connais bien. Bien meilleur et plus intéressant que Sartre, me semble-t-il. Qu’en penses-tu ? » Le 15 courant, Heidegger lui répondit : « De Husserl à Heidegger, tel est le chemin sur lequel était Merleau-Ponty. Il est mort trop tôt, huit jours avant le voyage qu’il projetait à Fribourg. Mais je ne connais pas suffisamment ses travaux ; il y a eu la parution d’un volume posthume. Les Français se défont difficilement de leur cartésianisme inné. » Ces propos, guère modestes, nous sont commentés dans un texte que Jacques Taminiaux consacre à « Merleau-Ponty lecteur de Heidegger ».10 La réponse de Heidegger était accompagnée d’un court poème assez énigmatique mais qui rassemblait plusieurs thèmes de sa pensée dernière : Denken ist Danken, Gelassenheit, Ereignis, Lichtung, Anfang… Dans la suite de son article, Taminiaux reprend la formule lapidaire de Heidegger qui laissait entendre que Merleau-Ponty s’éloignait de Husserl pour se rapprocher de sa propre pensée de l’Etre conçu comme Ereignis. Notre exégète s’attache à prouver qu’il n’en est rien, ceci à partir des Résumés de Cours et aussi de la publication des Notes de Cours, notamment ceux de l’année 1958-1959 sur la « Possibilité de la philosophie ». « Loin de dresser le penseur de l’Etre contre celui de la vie intentionnelle, nous dit-il, Merleau-Ponty tente de cerner (…) la façon spécifique dont, pour chacun d’eux, la philosophie est devenue problème, de manière à y repérer des pistes pour sa propre démarche. » (op. cit. p. 279). Rappelons que pour commenter les textes de Heidegger (cf. les pages 91 à 148 de Notes de Cours) Merleau-Ponty propose ses propres traductions mais aussi celles de J. Beaufret, de Munier, de Vezin, de Préau ou de Granel.11 Le ‘thème’ du corps y est peu présent, seulement évoqué à propos du langage dont « nous usons comme de notre corps », commente Merleau-Ponty dans une note (p. 122). Le langage, les mots sont certes ‘appuis’ et ‘signes’ (Wink) mais aussi « empiètement », le langage nous ‘traverse’ et se joue de nous, « derrière notre dos » aimait-il à dire : « extraordinaire impression, que nous avons (…) dans des actions ou des paroles décisives, que ces paroles sont tirées de nous par les choses ou par les autres. Et pourtant elles sont au plus haut point nous-mêmes. »
.Texte de Heidegger tiré d’une lettre à Beaufret, p. 159, in Introduction aux philosophies de l’existence et autres textes. Vrin 1986. 10 . J. Taminiaux, lors d’une conférence à l’Université Marc Bloch à Strasbourg en octobre 2000, à l’invitation de Philippe Lacoue-Labarthe. Texte repris dans Jacques Taminiaux, Sillages phénoménologiques ; Auditeurs et lecteurs de Heidegger, Ousia, 2002, pp. 273-293. 11 . Merleau-Ponty cite volontiers la préface de J. Beaufret à la traduction (par A. Préau) de Essais et conférences de Heidegger. Cf. par ex. NC, p. 147.
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