//img.uscri.be/pth/b53751c769c12ca953350efc9b40cb4060f441e9
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Vocabulaire de la complexité

De
539 pages
Rédigé dans un esprit didactique, cet ouvrage se veut une porte d'entrée (et de sortie) à la lecture du livre La Méthode d'Edgar Morin. Il en constitue comme le guide, "guider" signifiant ici accompagner et "surveiller", au sens de "veiller sur", dans un esprit de bienveillance et de transmission du savoir.
Voir plus Voir moins

Vocabulaire de la complexité

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03917-9 EAN : 9782296039179

Marius Mukungu Kakangu

Vocabulaire de la complexité
Post-scriptum à La Méthode d'Edgar Morin

Préface d/Edgar Morin
Introduction de Guy Berger et Christiane Peyron Bonjan

L/Harmattan

À Chloé et Océane, mes filles jumelles, À Brian, Christo et Erwin, mes "grands garçons ", À Micheline, ma compagne,

Je dédie ce livre.

Préface d'Edgar Morin

Je remercie vivement Marius Mukungu Kakangu du monumental Vocabulaire de la complexité qu'il a élaboré. Ce n'est pas seulement œuvre de compilation. Tout en citant les textes de La Méthode auxquels se réfèrent les notions traitées, Marius Mukungu Kakangu fournit un apport personnel et n'hésite pas à donner son interprétation propre, quand il en sent le besoin. Il lui a ainsi semblé indispensable de proposer des définitions à certaines notions scientifiques que je n'avais pas songé à définir explicitement. En outre, ce vocabulaire est suivi d'un index des notions-clé des 6 volumes de La Méthode, élaboré par Marius Mukungu Kakangu. Ce qui est d'une grande nécessité pour les lecteurs de La Méthode qui pourront ainsi s'en servir pour mieux cibler leur lecture. Cet index est un apport personnel de l'auteur de ce vocabulaire. La longue liste des notes répertoriées à la fin du livre témoigne à la fois de la fidélité du texte présenté au contenu de La Méthode et des efforts fournis par l'auteur pour aller chercher les termes et leurs explications aux endroits précis de mes 6 tomes. Son travail répond à un besoin. Je n'avais jamais fourni de lexique dans mes quatre premiers tomes, mais un bref lexique dans chacun des deux derniers volumes de La Méthode. Les tomes précédents souffraient d'autant plus du manque d'un vocabulaire que de nombreuses notions sont avancées dans un sens différent de leur sens courant actuel, comme la notion de machine. Et le terme de machine naturelle ne peut que dérouter ceux qui ont limité son sens aux machines artificielles. Je définis la notion de machine à partir des machines naturelles que sont les tourbillons, les rivières, les ruisseaux, les fleuves, les vents (heureusement surnommés de diverses manières par les météorologistes), les vivants, c'est-à-dire les hommes, les autres animaux et les végétaux. Et je considère les machines fabriquées par l'homme comme des machines artificielles, c'est-à-dire des machines dépendant de l'intelligence humaine qui les a produites. Le machines naturelles sont auto-réparables, tandis que les machines artificielles ont toujours besoin d'une intervention (technique) humaine pour être réparées. Plus largement, la pensée complexe élaborée dans La Méthode emprunte et incorpore des notions dans des sens déjà affirmés dans des sciences ou des œuvres philosophiques et épistémologiques, mais en même temps elle dégage des sens qui lui sont propres, et, surtout, elle avance des concepts proprement complexes, comme les macro-concepts, les néologismes, et elle associe en boucle des notions jusqu'alors disjointes. Le Vocabulaire ici rédigé et présenté

par Marius Mukungu Kakangu permet à la fois de mieux entrer et de mieux sortir de La Méthode. J'espère qu'il sera considéré, non seulement comme complément nécessaire à la compréhension de La Méthode, mais aussi comme œuvre originale s'introduisant dans le champ de l'épistémologie complexe et de la théorie des systèmes adaptatifs complexes.

Paris, octobre 2006

8

Remerciements Edgar Morin est, naturellement, la première personne à qui j'adresse ma gratitude pour son indéfectible amitié. Sans l'avoir toujours perçu, il a été à la Sans nos échanges, j'aurais, certainement, retardé encore longtemps la publication de ce vocabulaire. Il a indirectement piloté ce projet, via l'APC2 (qui peut prendre acte de ma profonde reconnaissance) et les conseils de nombreux amis et collaborateurs qu'il m'a présentés et qui m'ont aidé à boucler ce travail. Je remercie chacun d'eux de m'avoir aidé à finaliser ce projet. Il est clair que cela n'engage en rien la responsabilité d'Edgar Morin dans le contenu du texte et de diverses interprétations qui sont intégralement miens. La Méthode3 est un chef-d'œuvre que chacun apprécie à sa façon. Pour ma part, j'estime qu'elle est incontournable, inégalable.La plupart des amis qui l'ont lue m'ont dit qu'ils la trouvent difficile. «C'est qui est trop clair n'est pas intéressant », dit Soljenitsyne. C'est la réponse que j'emprunte toujours pour répondre à mes interlocuteurs (ici mes amis). L'époque nous a inculqué une méthode de réflexion qui ne nous prédispose pas à la pensée et à la réflexion profondes4. Il faut réfléchir rapidement et donner son point de vue sans tarder, il faut résoudre les problèmes de société dans l'immédiat, il faut proposer un projet de société dès qu'émerge un problème de société. D'où la tentation de tronçonner ou de découper arbitrairement le réel, de simplifier ou de réduire ce qui est complexe à quelques éléments sélectionnés, le plus souvent arbitrairement, pour atteindre le but visé. Très souvent, nous revenons sur nos pas, quand nos méthodes de pensée échouent face à la complexité du réel. La faute revient généralement à la société qui n'a pas réussi à proposer un « paradigme}) correspondant à la réalité des choses. Aujourd'hui, très peu de toutes ces demandes pressantes de la société tiennent compte de la complexité du réel, de l'hyper-complexité des choses. En revanche, elles incitent les esprits «bornés », «normalisés », « formatés», «app latis» et «conformistes» de l'époque à sacrifier la complexité effective des problèmes au profit d'une «complexité brute» ou d'une «complexité potentielle» dont les formulations et déclinaisons se monnayent de mille et une manières. La méthode utilisée pour résoudre nos problèmes de société est complètement inadaptée, quand elle veut aller droit à la solution sans tenir compte des aléas et « bifurcations»5 des éco-systèmes, quand elle cherche à esquiver ou à gommer le « contexte» ou les « occurrences ». Une grande brèche doit donc être colmatée pour que nos «désirs» deviennent « réalités ». Tant pis, si cela doit prendre plusieurs décennies.

fois l'ordonnateur principal, le «démiurge» 1 et le finisseur de cet opuscule.

Per Bak et ses collaborateurs ont inventé le concept de « criticalité autoorganisée », qui confirme les hypothèses échaffaudées par les théoriciens de la complexité (hypothèses qui englobent la théorie du chaos) ainsi que l'idée que notre univers, nos sociétés, nos systèmes (physiques ou biologiques) sont en permanence suspendus dans un état critique, c'est-à-dire dans un état de déséquilibre permanent ou d'équilibre instable. Des événements mineurs, que les archers de la «criticalité auto-organisée» considèrent comme des « avalanches» de faible amplitude, peuvent être à l'origine des conséquences énormes dont les raisons peuvent être connues, tout comme elles peuvent totalement échapper à tout le monde. Hannah Arendt affirme que nous tenons sur une bèche, dans l'intervalle entre le passé révolu et le futur incertain, l'avenir infigurable. Nous avons un choix entre ce passé révolu et cet avenir incertain; un vrai problème auquel nous sommes confrontés depuis des temps immémoriaux. Elle propose, comme solution à ce problème, l'exercice de la pensée qui, seul, peut nous aider à nous mouvoir dans la brèche6. Cette brèche est celle qui nous «relie », non pas à 1'« éco-système », mais aux «écosystèmes », car l'évolution humaine s'est constituée par « formation locale» de « niches écologiques ». Il n'existe pas dans l'histoire de l'humanité des niches écologiques de très grande amplitude qui aient survécu aux pressions de sélection. Toutes les niches massives de l'histoire humaine ont été emportées par les pressions de sélection de très grande amplitude, comme la chute inexplicable des météorites ou les séismes inexpliqués. Ce sont donc toujours des niches locales qui ont été à l'origine de ce que nous appelons aujourd'hui «notre planète ». Ceux qui pensent que les niches écologiques massives ont permis à notre planète de maintenir son équilibre se trompent. Ceux qui se targuent, faussement, d'être ses «primo-géniteurs» se trompent aussi. Leur pensée est est nuisible pour l'humanité. Elle ne peut que replonger l'humanité dans sa «pré-histoire écologique ». Celle proposée par Edgar Morin peut nous aider à apporter des solutions adaptées à nos problèmes. Ce vocabulaire de la complexité tente de « ramasser », çà et là, quelques concepts de la pensée d'Edgar Morin censés lutter contre l'apathie citoyenne généralisée et l'idéologie de la pensée conformiste, de la pensée qui ment, qui désunit ou détruit ce qui devrait normalement relier les hommes et les choses. C'est toujours un exercice difficile de procéder aux remerciements de ceux que l'on considère comme ses « éco-amis », c'est-à-dire ses amis naturels. Sauf cas exceptionnel, tout le monde sait que les remerciements se font bien avant la publication d'un livre. Mais il faut respecter les usages. Ce à quoi je vais tenter de m'exercer. Michel Gonzalez, alias « Emmanuel Den », m'a aidé à la fois moralement et matériellement. Insaisissable tourbillon,« zigzag» inqualifiable, homme extra-vaguant7, tourbillon quasi-solitaire, il a été l'un des « artisans» de ce livre. Avec Olivier Elissalt, administrateur de L'IMA (Institut du Management Aquitaine à Artiguelouve-Pau), puis Christophe Thiébault, nous avons tenté de donner force et forme aux idées qui font la matière de ce 10

livre. Tous ont été présents, à la fois en tant qu'amis et collaborateurs, quand il fallait trouver des idées et formulations difficiles conjointes à ce travail. Notre mise en commun pour « enfanter» «COMSOL »8 n'est pas un détail anodin dans l'histoire de ce livre. Je leur suis naturellement très reconnaissant. Jacques Ardoino9 a lu l'intégralité du texte et m'a proposé des précieuses corrections. Je lui adresse toute mon amitié et le remercie de m'avoir inconditionnellement soutenu et aidé chaque fois que j'ai sollicité ses compétences. Christiane Peyron BonjanlO, philosophe et amie toujours fidèle, a une capacité de lecture et d'anticipation hors du commun. La vitesse à laquelle elle a parcouru mon texte est indescriptible. Elle l'a soigneusement lu et corrigé en y incluant ses corrections qui m'ont, bien sûr, aidé à améliorer mon travail. En dépit de ses nombreuses occupations, elle a accepté, sans sourciller, de corédiger l'introduction de ce livre. Je ne tarirai jamais d'éloges sa capacité à « ordiner» (computer) l'imprévisible. Elle est et restera pour moi une « fidèle» amie. Je la remercie infiniment. Henri Egea est un « authentique morinien ». C'est un ami qui m'a accepté avec tous mes défauts et qui n'a jamais cessé de reconnaître mes qualités (unitas multiplex). Grâce à ses compétences managériales, j'ai réussi à comprendre la différence qui existe entre un « vrai» et un « faux» monnayeur. Il m'a toujours aidé et soutenu chaque fois que j'ai sollicité son aide. Son sens critique, son objectivité, son assiduité et ses observations m'ont permis de remanier plusieurs parties du texte. Je l'en remercie sincèrement. Je n'oublierai jamais l'initiation au management et au pilotage de systèmes en situation complexe et chaotique que je lui dois. Il a réussi, parfois dans des conditions extrêmement difficiles, à organiser, via l'Institut Edgar Morin et l'Institut Héraclite, de «bons» colloques et séminaires auxquels j'ai été aimablement convié à participer. Je lui en sais gré. Je dois une grande reconnaissance et un grand remerciement à mon ami Marcellin Mbwa-Mboma, avocat, fiscaliste et philosophe qui n'a jamais perdu l'espoir de voir ce livre paraître un jour. Grâce à ses conseils, j'ai pu discuter avec certains juristes pour me rendre compte de l'incontournable complexité du droit. Son indéfectible amitié se passe de tout commentaire. .Maître Paulin Mbalanda Kisoka, ami de longue date, toujours fidèle et sérieux, m'a apporté une nouvelle motivation quand nous avons débattu de certaines idées de ce livre. Je le remercie de son amitié, de ses encouragements et de précieux conseils qui m'ont permis de résister aux assauts du doute et de la paressell. Que MDA-Avocats (Mbalanda & Déo-August SCA, Avocats) soit assuré de ma reconnaissance. Mukinisa Ruphin, alias « Oncle Bapius », Jean-Claude Bolie, inoubliable par sa qualité de« reliance », m'ont, chacun, à leur manière, apporté un solide soutien moral. Qu'ils trouvent ici la trace de notre éternelle « reliance ». Le cours des événements a donné à notre histoire commune une dimension géographique qui a rendu possible nos fréquents et fructueux échanges. C'est une occasion pour nous de constater l'interaction (incontournable) entre le temps et l'espace, entre l'histoire et la géographie. Là Il

où l'histoire a bifurqué ou s'est estompée, la géographie est intervenue pour colmater la brèche et devenir histoire. Puis, l'histoire a refait surface dans l'espace géographique. Un exemple de complexité où l'on voit l'histoire laisser la place à une géographie qui, en s'estompant en tant que telle, c'est-à-dire en tant qu'espace, se «temporalise », s'« historise ». Je ne saurais exprimer ici ce que je dois à Ntutu di Beti, alias « English », mon beau-père, que je considère comme un modèle inégalé de lucidité, car il a toujours cru à mon projet et n'a jamais cessé de m'encourager, en dépit des circonstances malencontreuses qui ont retardé la parution de ce livre. « Oncle» Théo Masamba Ndombele, homme très « honnête et généreux », toujours égal à lui-même, Diena Kwiza Djeny, l'ami qui m'a poussé à mes derniers retranchements pour finir ce livre, Blaise Bakeyala, l'informatique «faite homme» et fidèle ami, ont été de ceux qui m'ont redonné espoir et courage quand je sentais venir la tentation de l'abandon. Par les temps qui courent, il n'est pas facile de trouver des hommes aussi vertueux. J'adresse à chacun de ces « vénérables» messieurs toute ma reconnaissance. Pendant que j'achève ce livre, j'effectue une suppléance de français et latin dans un collège privé de Seine et Marne (Institut de l'Assomption, à Forges). Je suis heureux d'avoir rencontré des femmes et hommes compétents et dévoués à leur travail. Mon immersion dans cet univers n'a été possible que grâce à leur générosité et à leur professionnalisme. Je leur adresse mon amitié et un sincère compliment d'autant plus qu'ils m'ont toujours manifesté un attachement d'une grande franchise. L'éducation de la jeunesse n'est pas chose facile. Je suis plein d'admiration pour les efforts incessants qu'ils fournissent pour éduquer la jeunesse. J'ai pu échanger avec certains d'entre eux qui m'ont encouragé dans cette ultime étape de mon livre. Je les remercie tous de leur « hospitalité» et garde un souvenir indélébile de notre rencontre devenue, désormais, une « reliance »12. Enfin, Guy Berger13 a assuré la lourde responsabilité de l'édition. Après sa lecture et re-lecture du texte, il m'a suggéré des judicieuses annotations qui m'ont permis d'améliorer la qualité finale du livre. Il a assuré la direction, la coordination et la publication de cet ouvrage. Sa rencontre est presque providentielle. Je pèse bien mes mots en proférant cette assertion. Souvent préoccupé par les exigences de l'AFIRSEI4, il n'a jamais omis de s'occuper de mon livre, ce qui est d'une grande rareté. Guy Berger ne m'a pas seulement aidé à mettre un point final à la rédaction de cet interminable livre, mais m'a aussi souvent et beaucoup conseillé de revoir son organisation. Il m'a réveillé de mon sommeil de penseur «solitaire »15, soucieux d'atteindre la perfection que personne n'a jamais atteint dans ce monde. Grâce à ses conseils, j'ai pu comprendre un peu mieux la différence qui existe entre bien penser et bien écrire. Il a aussi accepté de co-rédiger l'introduction de ce livre sur la base de sa connaissance de l'œuvre d'Edgar Morin et de l'histoire des sciences et de celle de la théorie de la complexité. J'en suis très honoré, car les théories qui

12

constituent la « galaxie complexité» ne sont pas toujours faciles à orchestrer dans une nouvelle approche ou dans un nouveau remembrement. Il m'est difficile de trouver les mots justes pour remercier un homme aussi dévoué. Je lui dois surtout des remerciements pour avoir été patient du début à la fin de nos échanges et pour avoir supporté mes fréquents courriels et appels téléphoniques. J'espère poursuivre une fructueuse collaboration intellectuelle avec lui. Que toutes les personnes qui m'ont aidé et que je n'ai pas citées ici ne s'offusquent pas! Qu'ils sachent que je ne les ai pas oubliées, mais que, pour des raisons pratico-pratiques, il ne m'est pas possible d'allonger la liste des noms. Le philosophe Wittgenstein a dit que « ce dont on ne peut parler, on doit le taire» ; ce qui veut dire, autrement, que « se taire, c'est aussi parler », ou que l'essentiel de tout discours, l'essentiel de notre pensée est souvent dans ce que nous taisons, c'est-à-dire dans le «non-dit »16.Je pense que très peu de gens nieront cette assertion. Comme dans la théorie cosmologique, selon laquelle l'anti-matière serait plus importante et plus dense que la matière, et dans I'horizon wittgensteinien, où le « non-dit» ou 1'« impensé » aurait le primat sur le « dit» ou le « pensé », je présume que l'essentiel de tout discours demeure dans le silence ou le « non dit ». Donc, le fait d'avoir tu leurs noms ne signifie pas que je les ai oubliées. Il signifie mieux que cela: à savoir que les pages blanches qui défilent dans ma boîte crânienne leur sont consacrées à tout jamais. De toute façon, il savent que l'amitié que je leur dois est «ab-solue »17 et indéfectible. Je les remercie infiniment et les aime profondément et inconditionnellement.

Marius Mukungu Kakangu

13

Présentation
par Guy Berger et Christiane Peyron Bonjan

De la nécessité et de la difficulté d'un lexique

« Tout citoyen a droit à la connaissance. Les problèmes fondamentaux des grandes théories scientifiques et les idées sous-jacentes sont partageables ; ces dernières ne doivent pas être réservées aux seuls savants. Essayer de faire partager ses connaissances est faire preuve d'humanisme. » Edgar Morin, Nouvel Observateur, 1999.

« D'ailleurs, ils ne me lisent même pas. C'est leur opinion qu'ils se transmettent de bouche à oreille; car, dès le premier tome de La Méthode, s'ils me lisaient attentivement, ils auraient perçu la dialogique de l'ordre et du désordre comme fondamentale dans cet univers de pensée... Mais je ne peux pas les convertir; ils faut qu'ils fassent leur mutation, je ne peux rien faire... Cela ne peut venir que de l'expérience vécue des limitations de leur propre pensée. Tant qu'ils n'ont pas ressenti cela, il est impossible pour eux d'entrer dans cet univers. » Edgar Morin, 1997Entretien4, in « Pratiquesde Formation- Analyses- Réformede lapensée, pensée de la réforme- Février2000 »
Université de Paris VIII - Paris E. Morin, J. Ardoino, C. Peyron-Bonjan.

Proposer un lexique de l'œuvre majeure d'Edgar Morin, La Méthode, est une véritable gageure. Définir, c'est tracer des frontières, délimiter, établir des coupures, construire des «identités sémantiques»; or il n'y a rien de plus contraire au projet morinien fondé sur la continuité, la conjugaison et la dialogique. Le choix d'un vocabulaire présente de nombreux pièges: Comment décider du choix des concepts et des notions à traiter? Comment refléter dans une grille figée et obéissant à la discontinuité de l'alphabet, véritable « arrêt

sur l'image », un processus de pensée continue toujours inachevé? Comment interpréter sans trahir la précision historique des emprunts académiques originaires et ce qu'écrit l'auteur à différents moments de l'élaboration de sa pensée? L'originalité du travail que nous présentons c'est justement, tout en offrant toutes les caractéristiques d'un vocabulaire et en se proposant comme un outil pour se repérer dans les tomes de La Méthode, de s'inscrire totalement dans la perspective dialogique. L'approche de Bakhtine, initiateur de la dialogique, rejetait d'emblée l'hypothèse de la fermeture d'un texte sur luimême et sa clôture, fondant ainsi la notion d'« intertextualité »18.Cette notion correspond pleinement au projet de Marius Mukungu Kakangu qui accompagne la mise en forme d'une véritable «intertextualité» de l'œuvre morinienne d'apports nombreux qui contextualisent l'œuvre et la situent dans son historicité spécifique. L'ambition d'Edgar Morin est de faire communiquer tout ce qui se présente, au premier abord, comme dispersé et en extériorité réciproque. Cette communication ne s'opère pas par la réduction ou l'unification à l'intérieur d'une démarche unificatrice et réductrice unique, comme avait pu le représenter le structuralisme, en créant les conditions de la fédération du physico-chimique, du biologique, du psychosociologique, du noétique et de l'anthropologique. Le « dialogique» est abordé comme l'instrument approprié pour penser et articuler des domaines radicalement inséparables et constituant un réel indissociable et complexe. Le dialogisme permet à Edgar Morin d'éviter le mot de dialectique, c'est à dire lui permet de faire porter sa réflexion sur la notion de contradiction sans avoir à penser son dépassement ce qui conduirait à une synthèse ou à un retour à l'unitéI9. En un mot il permet à Edgar Morin de se dégager de la tradition hégélienne et marxiste qui avait pu animer ses premiers travaux. Marius Mukungu Kakangu tente, par la rédaction de ce Post-scriptum dédié aux six tomes de La Méthode, de faire preuve d'humanisme et de provoquer un déclic afin que les lecteurs de ces ouvrages entrent donc dans une « mise en scène morinienne ». Travail quasi impossible car il se doit en même temps de repérer, d'énumérer, d'articuler (de « computer », diraient certains) les significations essentielles des concepts empruntés par l'auteur tant aux sciences qu'aux humanités et de composer avec le cheminement de l'écriture d'un processus de pensée au cours d'une trentaine d'années. Rédaction proche du mythe de Pénélope car comment retranscrire la boucle encyclopédante des savoirs? Edgar Morin lui-même ayant indiqué dans l'Avant-propos de La Méthode: « on peut penser que les sciences humaines reposent sur le socle de la biologie car nous sommes des êtres biologiques, lesquelles sciences biologiques reposent sur le socle des sciences physiques et on aurait pu imaginer les sciences physiques comme socle absolu mais, en réalité, elles demeurent le produit d'une histoire fort récente et donc les sciences physiques sont des sciences humaines,. d'où la nécessité de recourir aux sciences humaines et en particulier à I 'histoire afin de comprendre les sciences physiques. La vision de chacune des sciences s'enrichit de ce mouvement de 16

boucle comme dans la phrase de Pascal des parties au tout et du tout aux parties. C'est ce mouvement de navette qui apporte chaque fois un élément nouveau et une autre lecture. » Cet écrit impossible de Marius Mukungu Kakangu était donc nécessaire. Il sait avec précision désenchevêtrer la « pensée encyclopédante », à savoir celle qui met en cycle les savoirs des présocratiques à nos jours en reconstituant du même mouvement de nouveaux enchevêtrements. Comment en particulier ne pas choisir entre la « macro-histoire» et la « micro-histoire» ? Ce livre l'a tenté fort courageusement. Il traverse parfois un tableau diachronique quasi doctrinal avec des catégories fort précisément abordées en vue d'une objectivation des six tomes via toutes les disciplines qui l'irriguent. Dans d'autres passages, il tente une « micro-histoire événementielle» en éclairant les concepts à l'aide d'une topique récurrente subjective et interprétative choisie et décidée comme filtrage essentiel de la compréhension de l' œuvre toujours plurielle. Dans le premier choix, ce «postscriptum» propose la rédaction des synthèses enseignables et académiques; il répète et prolonge les tomes en les enchaînant. Dans le deuxième choix, Marius Mukungu Kakangu invente une problématisation décalée en raison de son mode de lecture qui insuffle vie et altération à tout ou partie de l'œuvre par ses interrogations. Mêler les deux histoires des concepts, les tenir ensemble de manière quasi dialogique était une tâche quasi insurmontable... Ill'a accomplie. Nous ne pouvons que nous en féliciter pour la postérité des penseurs de la complexité, car ce vocabulaire offre un véritable outil pour la poursuite de la «régénération permanente» de l'œuvre et des topiques interprétatives possibles. Marius Mukungu Kakangu utilise alternativement deux termes pour dénommer son travail. Il s'exprime tantôt en termes de « lexique », c'est à dire, comme l'origine du terme en rend compte, d'un outil pour la lecture de l'œuvre d'Edgar Morin, et en ce sens illégitime parfaitement le titre de Post-scriptum qui est le fait de tout lexique; mais il utilise aussi le terme de « Vocabulaire de la complexité », et c'est d'ailleurs cette terminologie que relève Edgar Morin dans sa Préface, choix qui est loin d'être inattendu puisqu'il renvoie à l'ambition d'universalité de son projet. Ici encore cette ambivalence ne doit pas être attribuée à une hésitation de l'auteur mais à la permanence de l'approche dialogique. Positionner ce texte comme un vocabulaire de la complexité oblige cependant à en fixer les limites parfaitement conscientes20 et à évoquer d'autres approches de la complexité que celle d'Edgar Morin. Le travail de Marius Mukungu Kakangu invite implicitement à distinguer l'approche d'Edgar Morin de celle de Jean Louis Le Moigne pour lequel la référence centrale à l' Ingenium de Gianbattista Vico conduit à privilégier une perspective praxéologique et à constituer les fondements d'une ingénierie de la résolution des problèmes complexes. 17

Edgar Morin pense essentiellement en termes de paliers représentés par les divers volumes de La Méthode, la Physis, le biologique, le cognitif, le psychologique, l'humain, l'éthique, etc., avec, entre chaque palier, des boucles de rétroaction. En ce sens ces paliers représentent une véritable ontologie. Le passage par le systémisme et la recherche d'une science des systèmes à partir des théories de « l'auto-organisation» n'est pas sans conserver une certaine corrélation avec les ambitions du structuralisme à son apogée. On trouve dans le systémisme comme dans le structuralisme le même souci de se fonder sur les avancées les plus récentes de la scientificité, la même attention au rôle de la constellation constituée progressivement par la linguistique puis par le modèle cybernétique avec la notion d'autorégulation et peut-être surtout la connexion des systèmes naturels et artificiels permettant d'investir tour à tour puis de modèliser la biologie, la psychologie, l'économie. Enfin, on retrouve dans le systémisme cette affirmation constamment rappelée par Edgar Morin selon laquelle «le tout est plus que la somme des parties» ainsi qu'un souci de l'Universel qu'il partage avec le structuralisme auquel il s'est cependant en permanence opposé. Edgar Morin se propose de construire les bases physiques, biologiques, psychologiques et sociales de l'autonomie humaine et de déboucher sur ce qu'il nomme « Le grand dessein », titre d'un article du Monde du 22 septembre 1988 où il jette les bases, à travers une réforme de la pensée, d'une « démocratie cognitive» : «La dépossession du savoir, très mal compensée par la vulgarisation médiatique, pose le problème historique clé de la démocratie cognitive. La continuation du processus techno-scientifique actuel, processus du reste aveugle qui échappe à la conscience et à la volonté des scientifiques eux mêmes, conduit à une régression forte de la démocratie. Il n'y a pas pour cela de politique immédiate à mettre en œuvre. Il y a la nécessité d'une prise de conscience politique de la nécessité d'œuvrer pour une démocratie cognitive. » Les volumes de La Méthode montrent par ailleurs, de par leurs titres, que la complexité est une démarche de réflexivité, d'auto-réflexion, d' autointerrogation, d'auto-examen, d'auto-contrôle, d'auto-questionnement (la nature de la nature, la vie de la vie, la connaissance de la connaissance, l'humanité de l'humanité, etc.). Toutes ces remarques conduisent à interroger le rapport qu'Edgar Morin a avec l'historicité et plus généralement avec la temporalité. Nous pourrions, en élaborant la relation complexité/temporalité, trouver chez Edgar Morin les traces d'un évolutionnisme et même d'une théorie du progrès. La conception morinienne de la complexité se distingue en ce sens de celle développée par Jacques Ardoino. Jacques Ardoino part d'une dualité inéluctable de toute pensée à la fois rationnelle et déductive, et de l'ordre de l'éprouvé ( dualitée manifestée dans ses travaux sur la différenciation entre la preuve et le témoignage), dualité qui s'inscrit dans une dialectique permanente qui est de l'ordre du regard porté sur le monde et non de l'être et qui constitue donc une épistémologie existentielle et non une ontologie. 18

Ceci conduit Jacques Ardoino à mettre en évidence des aspects spécifiques de sa conception de la complexité, par lesquels il se distingue d'Edgar Morin; avec la question de la multiréférentialité qui se présente de manière très différente de ce que nous avons décrit comme « paliers successifs» chez Edgar Morin et surtout avec une sorte de «contre-ontologie» qui est introduite par son insistance sur la notion d' hétérogénéité, contre ontologie puisqu'il n'y a pas de catégories d'objets homogènes, mais ontologie quand même puisque l'hétérogénéité, au contraire de ce qu'il dit, par ailleurs, de la complexité est bien de l'ordre de l'être et pas seulement du regard. C'est aussi à Jacques Ardoino, toujours en fonction de sa perspective essentiellement épistémologique, qu'on doit la distinction entre le compliqué et le complexe: le compliqué s'oppose au simple. Il est, en quelque sorte, en attente d'analyse, même si celle-ci s'avère quasi impossible; le complexe est au contraire ce qui est inextricable, ce qui ne peut en aucun cas être analysé sans se trouver du même coup détruit et, en tout cas, dénié. Toute analyse du « complexe» court le risque de se diluer. Comprendre l'épistémologie complexe à partir de l'histoire de la philosophie L'éclairage proposé ici n'est pas celui de l'épistémologie stricto sensu, mais celui d'une histoire des concepts et des systèmes de pensée. Afin d'entendre la définition morinienne de la complexité, il est nécessaire de revenir en amont sur les visions du monde, les mythes et les paradigmes. A l'origine de l'histoire de la pensée on relèvera deux mythes et deux cosmogonies. Le mythe d'Apollon fils de deux dieux, aimant le tir à l'arc précis et juste tout comme l'harmonie de la musique de la lyre; le mythe de Dionysos symbolisant la filiation d'un dieu et d'une mortelle, aimant orchestrer des fêtes quasi orgiaques permettant de vivre à l'extrême jusqu'à en «tomber mort », redonnant vie à des bois de ceps morts en les touchant simplement... En somme, du point de vue de la mythologie, c'est l'opposition entre la pureté, la vérité, la justesse et I'harmonie avec le métissage, la dialogie et le mouvant. Au début de l'histoire de la philosophie, l'opposition entre deux visions du cosmos: celle d'Empédocle pour lequel le monde est une 'Unité' non séparée et celle de Démocrite privilégiant la 'physique des atomes séparés'. Opposition cosmologique entre la vision de l'Un et celle du Multiple. Et à l'origine de l'histoire de la pensée occidentale, deux présocratiques: Parménide et Héraclite, fondateurs de la pensée de l'identité et de la permanence et de celle de la mouvance. Pour Parménide, «l'être est, le non-être n'est pas ». En revanche, Héraclite pense que « tout bouge », et que « rien ne demeure ». On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Le mouvement ou la nonpermanence est le propre de l'être. La radicalité de l'identité parménidienne a poussé certains grands physiciens de notre époque, Einstein, en l'occurrence, à avancer des hypothèses qu'ils ne pouvaient plus justifier. Mais Héraclite a gagné le duel si l'on se réfère à l'état actuel du monde, de notre monde,

19

incompréhensible et voué au chaos absolu sans les apports de la thermodynamique, de la théorie de la relativité et de la théorie quantique qui ne corroborent pas l'hypothèse parménidienne de la permanence. Si l'on garde comme définition essentielle du mot kuhnien de «paradigme» l'idée d'un noyau dur de croyances à partir duquel la pensée s'exprimerait, idée également proposée par Imre Lakatos, on aurait plusieurs options afin de comprendre le vocable de complexité: si notre croyance épistémologique a pour finalité l'explication, le mode de fonctionnement, le repérage des plis21de l'hyper-compliqué et de leurs interactions et régulation, le discours de J. P. Dupuy qui ramène la complexité à la seule complication est légitime. Si notre croyance épistémologique a pour finalité le nœud gordien, on entre dans la perspective épistémologique bachelardienne où toute modélisation scientifique est une mise en scène, déjà parcellairement ou complètement erronée, qui laissera place à une autre mise en scène future. Pour Bachelard, en effet, toute théorie scientifique est héritière de l'histoire des sciences d'où découlent ses présupposés. La science n'est pas pour autant un processus linéaire d'évolution où le passé servirait et dessinerait l'avenir, mais une démarche de réorganisation des acquis du passé accompagnée d'une attitude de conquête du nouveau. «La science traverse de constantes révolutions par lesquelles elle se réorganise et se conquiert »22. «En vérité, le savant ne découvre rien, il systématise mieux », dit Bachelard. En sa qualité de « dialecticien du contradictoire »23,Bachelard n'a pas hésité à réunir les deux tendances antinomiques de la science, architectonique et nouvelle, en une nouvelle tendance: celle d'une science architectonique ponctuée d'initiatives héroïques. Les progrès scientifiques se font par enveloppement par emboîtements successifs des idées qui ont marqué l'histoire des sciences, mais qui ne peuvent plus rivaliser avec les théories naissantes. Par-là, Gaston Bachelard récuse l'idée d'un progrès scientifique qui consisterait à additionner les nouveautés. Pour lui, la science n'additionne pas les nouveautés: « elle les coordonne, les réorganise ». Par conséquent, il faut abandonner le niveau empirique des constatations et des accumulations qui font partie de ce qu'il considère comme des obstacles épistémologiques24. Il en distingue trois: l'obstacle verbal (ou le psychologisme), l'animisme et le substantialisme. Pour Gaston Bachelard, le génie scientifique doit toujours faire face à l'inattendu, à l'incertitude, à l'aléatoire. Une attitude qui ressemble à la démarche épistémologique d'Edgar Morin. Attitude que l'on retrouve d'ailleurs fréquemment dans l'épistémologie de Karl Popper résumée par la notion de réfutation. On voit, dans l'usage de ce vocable, la proximité entre l'épistémologie bachelardienne et la théorie poppérienne de la connaissance. Le premier parle de la philosophie du non; le deuxième emploie le mot réfutation. Les deux concepts mettent au cœur de la démarche scientifique la fonction critique de la raison, c'est-à-dire l'aptitude qui consiste à ne jamais hypostasier une théorie, quelle que soit sa valeur explicative. 20

Thomas S. Kuhn parle de « révolutions scientifiques », Bachelard évoque aussi le mot révolution dans sa théorie de la connaissance. Pour Bachelard, la science avance à travers les saccades de la discontinuité,. elle nous met en présence de révolutions, non pas d'évolutions. L'épistémologie bachelardienne est proche de la théorie kuhnienne de la connaissance, à la seule différence que, chez Kuhn, la révolution scientifique correspond à un remplacement quasiradical de l'ancien par le nouveau, tandis que chez Bachelard, la nouvelle science porte encore les traces de l'histoire; la science émergente ne peut donc pas se démarquer complètement de l'histoire des sciences. On retrouve donc chez Kuhn comme chez Bachelard une sorte d'écume complexifiante de la théorie parménidienne et héraclitéenne. Si l'on demeure dans un mode de questionnement parménidien, on recherche toujours une invariance, une homogénéité, un mode de fonctionnement, une explication causale. Parfois on aimerait même découvrir des lois causales de « l'émergence aléatoire» à partir de modélisations hyper compliquées de connexions de variables indéfinies... - par exemple la biologie moléculaire - la normativité visée demeurant toujours la prédiction. En revanche, si l'on demeure dans un mode de questionnement héraclitéen, on perd toute prétention à l'explication causale et prédictive. Le choix qui s'impose est celui du regard «biaisé »25, c'est-à-dire un regard qui peut «bifurquer », un regard complexe, regard où deux axes apparemment opposés constituent les radicaux d'une connaissance qui ne rejette pas ce qui la remet en question. C'est là une idée capitale de la théorie morinienne désignée par le macro-concept
« unitax multiplex »26.

L'épistémologie héritière de la pensée occidentale s'est inscrite plus particulièrement dans une mise en scène apollinienne, démocritéenne et parménidienne. Nietzsche a tenté comme philosophe de revenir à une mise en scène héraclitéenne et dionysiaque. Edgar Morin, privilégiant comme clef d'entrée dans l'épistémologie complexe la dialogie, tient ensemble les deux mises en scène. Une construction enchevêtrée de la notion de « complexe» par Edgar Morin Dans La Méthode, deux théorisations sont présentes et signalées comme entrées de la pensée complexe: La propédeutique pour une pensée non linéaire se trouve être de l'ordre de la théorie de l'information, processus cybernétique de rétroaction, entrée dans la récursivité, sortie de la causalité linéaire pour une causalité circulaire ou non-linéaire. En tant que « rez-de-chaussée », cela retranscrit fort bien la genèse du processus de pensée de l'auteur lors de ce qu'il appelle dans Mes démons sa «deuxième réorganisation génétique» à l'occasion de son travail de recherche dans le Laboratoire américain du Salk Institut (États-Unis).

.

21

Mais cette «réorganisation génétique» n'est en rien bouleversement paradigmatique. On peut découvrir comme sous-jacent à tout discours tel ou tel paradigme, car il témoigne de certains concepts fondamentaux, des catégories maîtresses de son intelligibilité ainsi que des relations logiques entre ces concepts ou catégories. Par exemple, lorsque Bachelard propose son épistémologie non-cartésienne en vue d'une pensée constructiviste27, il s'inscrit toujours dans une philosophie de la représentation où les concepts de sujet et d'objet demeurent présents. Il dit lui-même sa volonté de distordre les couples conceptuels de la métaphysique classique, tels réalité/apparence, être/non-être, abstrait/concret, vrai/faux, sujet/objet, etc.; Cependant les distordre, c'est encore les garder comme fondements même si le sujet influence son objet de connaissance en l'étudiant et perd l'espoir de pouvoir cibler l'essence inaliénable du réel pour n'en pouvoir construire qu'une connaissance dite « approchée ». D'ailleurs, certains titres de Bachelard témoignent de son appartenance au rationalisme: Le rationalisme appliqué et Le matérialisme rationnel, titres dans lesquels sa démarche épistémologique se révèle être plus une volonté d'interaction réciproque de l'esprit rationnel du chercheur et de la matière que le rejet de leur co-existence ou l'affirmation de leur séparation. Or, dans la théorie de l'information, reprise par Edgar Morin en amont de la construction de sa pensée, les concepts d'espace, de temps et de causalité demeurent présents. L'espace demeure à deux dimensions, même si la ligne se boucle en cercle; le « temps cybernétique» de l'input et de l'output ne sont en rien confondus, même s'ils interagissent l'un sur l'autre; le principe de causalité enchevêtrée demeure toujours premier, même si la boucle récursive permet le rebondissement de la cause en effet et de l'effet en cause car ce n'est, ni au même moment du parcours de la boucle, ni dans le même espace point du cercle. Demeurent donc, sans aucune remise en question, les séparations de l'avant et de l'après, les parcours différents ainsi que les pluriels du cercle et le principe de causalité. Cet étage propédeutique dont le principe fondamental est la rétroaction entendue au sens de Wiener, appliqué à la théorie biologique de l'autoorganisation, implique la deuxième entrée de la pensée d'Edgar Morin, à savoir la pensée auto-éco-organisationnelle, fer de lance de la théorie des systèmes complexes.

.

Quel serait l'historique épistémologique de la théorie des systèmes complexes? En premier lieu, le concept de système est héritier du concept de structure. Or, le structuralisme ne s'érige pas contre la théorie atomiste mais privilégie la recherche d'un modèle combinatoire organisationnel des unités isolées afin d'expliquer tel ou tel « phénomène» - au sens kantien. En second lieu, cette première logique organisationnelle est incluse dans une autre logique organisationnelle, à savoir la systémique. Le concept de «système fermé »28 peut alors être défini comme correspondant à des interactions de structures entre elles, interactions non modifiables par l'environnement dans lequel le système se trouve; tandis que celui de «système ouvert» combine de manière 22

enchevêtrée les interactions internes et leurs modifications dues à l'inclusion du système dans tel ou tel environnement qui rejaillit sur la logique organisationnelle, et ceci de manière indéfinie... Plus ces enchevêtrements d'interactions internes-internes et internes-externes seront nombreux et dépendants de facteurs aléatoires, plus le système ouvert sera dit « complexe ». Tentons maintenant de visualiser cet historique épistémologique, à savoir le passage de la pensée linéaire à la systémique complexe: qu'il s'agisse de points séparés sur une ligne, qu'il s'agisse d'une organisation de ces points en structures, qu'il s'agisse d'organisations plus compliquées de ces structures en systèmes fermés, voire même d'organisations hyper compliquées de ces structures en systèmes ouverts aléatoires et dits complexes, la fondation originaire paradigmatique est toujours empreinte d'un mode de pensée disjonctif et réducteur même si la focalisation du regard s'ancre dans des concepts de plus en plus ouverts. De plus, tous ces modes de lecture organisationnelle sont toujours modélisables et, par ce faire, appartiennent toujours à une philosophie de la représentation dans laquelle tout chercheur construit sa modélisation de telle ou telle réalité complexe, modélisation rétroagissant sur ce même chercheurEt comme tout chercheur exprime dans ses textes son appartenance à un mode spécifique de raisonnement issu de son paradigme originaire, essayons de creuser cette question. Présupposé: les résonances des mises en scène dans les modes de pensée Tout processus de pensée d'un chercheur participe comme toute activité cognitive de «résonances constitutives» habitant certains modes de raisonnement. Par exemple, un penseur cartésien réside dans une logique constituée de deux substances exclusives l'une de l'autre - res extensa et res cogitans -, ces deux substances finies étant créées par un Être divin extérieur à elles puisque infini (1 séparé de 1+ 1 disjoints). Cette logique peut être compliquée comme dans les trois moments de la dialectique hégélienne en vue de la réalisation d'une synthèse symbolisé par l'avènement de l'Esprit. Or, lire les auteurs cités ci-dessus avec ce mode de pensée identitaire, ensembliste et permanent, c'est se référer au paradigme parménidien : « l'Être est, le Non-être n'est pas, le vrai ne peut être faux en même temps... » Les théories propédeutiques, sorte de permissivité d'entrer dans la complexité future d'Edgar Morin, connotées par lui-même de «rez-dechaussée» de la pensée complexe appartiennent à ce même paradigme. Alors, quelle serait la clef d'ouverture originaire du processus de pensée complexe? Appartient-elle à un autre paradigme, sachant que la théorie de l'information et la théorie des systèmes ne demeurent que des passages propédeutiques obligés afin d'auto-éco-organiser nos visions trop ponctuelles mais demeurant sous une paradigmatique originaire identique? Edgar Morin y 23

répond lui-même dans un entretien que nous avons eu en mai 1996 à Paris: « Seule la pensée dialogique est le cœur de la pensée complexe. » Tentons donc de l'expliciter. La pensée dialogique, aporétique, vivante, indicible et inexplicable où tout système est et demeure en même temps anti-système, où la computation n'est pas jonction connexion comme dans la langue des ordinateurs mais « fusion/tension ». Si on segmente et tente d'expliquer les contraires dans leur seule opposition, nous ne sommes plus penseur complexe car nous pensons en logique disjonctive. Si pour lire la récursivité, nous nous en tenons à la cybernétique, nous renonçons à la boucle spirale et indéfinie qui la « dépasse de tous côtés ». Si pour entendre l'hologramme, nous explicitons le texte des deux infinis de Pascal en allant de l'infiniment grand à l'infiniment petit et inversement, nous perdons les fondamentaux du principe hologrammatique complexe puisque nous posons les deux infinis comme bornes séparées... Or, Pascal indique très précisément ce point abstrait de « fusion tension» par le vocable « entre les deux infinis ».

.

Et si enfin, pour entendre la dialectique Hégélienne, nous n'entrons pas par la dyade dialogique et n'en sors pas en imaginant à chaque niveau de la boucle récursive le point unitaire de résolution méta-théorique comme une dyade déjà oppositive, nous n'entendons rien à la Dialectique hégélienne. Ce mode de lecture renversant sans cesse l'identique singulier dans le nonidentique duel est sous-tendu par la mouvance et l'incertitude, principe clé du paradigme héraclitéen. Mais, plus précisément qu'est-ce qu'un mode de pensée dialogique? Le cœur de la mise en scène complexe selon E. Morin: de la dyade à 1'« unitas multiplex» Afin d'entendre ce qu'est une dyade, il est nécessaire de remonter à la langue grecque et à son mode de fonctionnement linguistique. Chaque mot exprime en lui deux significations en opposition, tenues ensemble car leurs sens opposés ne se comprennent que l'un à partir de l'autre et aussi de l'un vers l'autre: par exemple, 'techne' ouvre en même temps sur l'art et l'artisanat et sur le mot de technique, dans sa connotation plus moderne commentée par Heidegger29. La plupart des vocables importants s'expriment en faisant coexister sans cesse l'unité et la dyade des opposés. De la même manière afin d'entendre Platon, il ne faut pas le lire uniquement comme un latin qui séparerait l'ombre et la lumière, le visible et l'invisible, les apparences et l'Être, mais entendre que l'ombre est le reflet de la lumière et ne se définit que par son appartenance et image « à l'inverse» de cette lumière, et vice-versa. Nous sommes donc toujours lorsque nous pensons dialogiquement dans un mode d'aperception qui tient ensemble la lecture séparée et exclusive des contraires avec la lecture immanentiste, réflective et téléologique des définitions des opposés l'un par l'autre. D'où les dyades privilégiées par Edgar Morin: « ordre/désordre» et « continu/discontinu»... Et l'on retrouve Héraclite qui 24

refuse tout autant l'Un momifié que l'Univers pluriel afin de mettre en exergue le «perpétuel écoulement de toutes choses par lequel les contraires se renversent ironiquement les uns dans les autres tout en étant conscient que c'est dans le devenir lui-même que se trouvent l'Un et le permanent ». Cependant, toujours en dialogie, la dyade se compliquera dans d'autres conceptualisations en unitas multiplex. Cette notion monadique leibnizienne est héritière de Plotin et de sa lecture de Dieu « un et multiple tout ensemble» dans le livre V de la cinquième Ennéade. Le principe d'Héraclite mêle 2 en 1 et 1 en 2 dans leur conflit et habitat permanents. L' unitas multiplex de Leibniz « intersection abstraite exprimant l'infinité» autorise l'immanence de l'infini en 1 en même temps que la singularité originale et monadique. Toute monade ou unité singulière contient en elle l'Univers en l'exprimant spécifiquement car chaque être n'est qu'un éclairage particulier du tout. Bien évidemment les prédécesseurs de Leibniz, à savoir Pascal et Spinoza (Substance infinie/modes) ne sont pas étrangers à ce retour vers Plotin. Pour entendre la complexité d'Edgar Morin on ne peut que s'imprégner des dyades héraclitéennes « ordre/désordre» et « permanence/devenir» en les enrichissant des dyades «fini/infini» et « continu/discontinu» de l' unitas multiplex. Mais pour vivre sa paradigmatique, il est nécessaire de tenir en dialogie les deux visions du Monde: gréco-latine parménidienne ainsi que gréco-orientale immanentiste en énonçant les axiomes pascaliens: « Le Tout est plus que la somme des parties» et simultanément « le Tout est moins que la somme des parties », tout comme « la somme des parties est plus petite que le Tout» et simultanément « le tout est moins que la somme des parties ». D'où la difficulté, voire l'impossibilité d'une formalisation de cette manière de penser, puisqu'on doit, en même temps penser ces visions du monde comme séparées, complémentaires et susceptibles d'être unies et, en même temps les fusionner. Lorsque Edgar Morin, dans le tome III de La Méthode, tente une requête de formalisation et d'union des deux paradigmes auprès d'un ami logicien, il revient en amont de la propédeutique de son propre processus de pensée. Car, il écrit assez souvent: aucune traduction formelle ne peut rendre compte de ce « Tout indicible et conflictuel ». La pensée complexe ne peut être modélisée, c'est un « défi », une « attitude », expressions rappelées fort souvent dans les débats des Journées Thématiques « Relier les connaissances» en 1998 à Paris. Être un penseur complexe selon Edgar Morin, c'est savoir simultanément « computer» et «cogiter». La «computation» est entendue autrement que dans le langage informatique; il s'agit de «fusion tension» en raison de la dyade unitaire et oppositive. Quant à la « cogitation », elle rappelle 1'« unitas multiplex»: «conception de l'unité dans le divers et le multiple et simultanément conception du divers et du multiple dans l'un. »

25

Trois interprétations chez Edgar Morin

possibles de la notion de complexité

Trois interprétations de lecture d'Edgar Morin demeurent possibles: une interprétation didactique, une interprétation dialogique et une interprétation enchevêtrée des deux modes de lecture. Une interprétation didactique Soit on lit les principes de la récursivité et de l'hologramme de manière figurée et ils demeurent alors des principes didactiques de mise en doute d'une épistémologie classique. Le cercle opère une première transformation de la droite en la fermant. L'hologramme, figuré par des droites et des points nous réclame, afin d'être compris, d'être vu de manière géométrique mais aussi sous forme métaphorique par la projection des points et des droites en des « points abstraits» ; d'où la permissivité d'« approcher» de manière non complexe le dialogique par cet exercice.

.

Une interprétation dialogique Soit l'on s'en tient aux précisions données parfois par Edgar Morin lui même et on irrigue la récursivité et l'hologramme de visions dialogiques. Comment? La récursivité serait dans un même temps, «cybernétique» avec l'exclusion réciproque de l'entrée et de la sortie dans leur mouvement circulaire, et «roue des contraires» dans un mouvement spiral de génération des états contraires - reprise d'un thème pythagoricien indiqué par Platon dans la première partie du Phédon: par exemple, toute chose passe du chaud au froid et vice versa mais en n'oubliant pas que ce devenir exige un sujet unitaire du devenir.

.

L'hologramme se doit lui aussi d'être tenu comme figure géométrique kaléidoscopique et en même temps comme conceptualisation de l'immanence du fini et de l'infinÎ... Mais en ce sens aucune modélisation ne pourrait se réclamer de la pensée complexe, pas plus le connexionisme des neurosciences que la systémique car ils n'habitent pas en dialogie... De nombreux auteurs se disant moriniens seraient alors fort déçus par cette interprétation. Une interprétation sous forme de nœud gordien Soit encore l'enchevêtrement de ces deux modes de lecture souvent exprimé comme construction de son processus de pensée par Edgar Morin dans La Méthode: en amont, propédeutique des principes lus de manière non complexe puis énoncé du principe dialogique afin d'entrer dans la complexité, et enfin le principe dialogique irriguant les deux autres principes pour penser la complexité.

.

Evidemment, cette brèche entre trois interprétations, et/ou une seule irriguant les trois, peut s'ouvrir vers d'autres lectures et, chaque lecture, s'ouvrir elle-même sur d'autres « pensées vivantes ».

26

Demeurer lucide sur la mise en scène dialogique de la notion de complexité déplace les modes d'interrogation. Comprendre Edgar Morin oblige à une attitude mentale de réflexivité ; c'est une sorte de « défi» car il ne peut plus être question de rechercher ni modélisation ni formalisation, ces questionnements demeurant en prise avec la vision parménidienne. La notion de complexe demande donc aux praticiens d'interroger non seulement leur expertise et leurs savoirs, mais aussi de cheminer sans cesse à l'interface de l'un et du multiple, de la causalité et de la finalité, du fini et de l'infini, du continu et du discontinu... ; ce voyage devant être à la fois une errance et une itinérance sans jamais privilégier un mode de pensée quel qu'il soit. Son approche nous incite à inventer de manière nomade, sans aucune méthode repérable, d'autres sens de la scientificité et de l'action Le texte que nous présentons ici, nous semble exprimer par excellence ce nomadisme y compris par la forme alphabétique qui a été choisie. Que faire enfin de la notion de complexité chez Edgar Morin pour la pratique et donc pour cette pratique spécifique qu'est l'éducation, ce qui justifie la publication de ce Post-scriptum dans la collection de l'AFIRSE. Il semble que quelques conseils pourraient en être tirés en vue d'une sorte de stratégie mentale de tous les instants: douter, questionner, problématiser, réfléchir, combiner ou croiser plusieurs regards, et plusieurs mises en scène, somme toute inventer et créer une méthode, la sienne, à tout moment: Aides-toi,. la méthode t'aidera. Revenir à une sorte d'indistinction génésique, là où les formes n'ont pas encore pris forme, là où la pluralité des formes possibles est potentielles, là où n'existent ni le désordre pur, ni l'ordre pur mais l'indistinction de l'un et de l'autre, source de toutes créations, de toutes pluralités. Bref, il nous faut, en permanence, une auto-interrogation, un auto-questionnement, un auto-contrôle, une auto-réflexion, une auto-critique, une éthique et une auto-éthique pour accéder à la plénitude d'être-humain ou d'être citoyen. Christiane Peyron Bonjan, Professeur des Universités, Université de la Méditerranée Guy Berger, Professeur émérite, Université de Paris VIII30 Paris, le 22 avril 2007

27

Avertissement
Ce Vocabulaire de la complexité comporte l'index des six tomes de La Méthode d'Edgar Morin. Edgar Morin n'ayant pas prévu d'index dans ses six tomes, j'ai pris l'initiative d'en recenser les concepts que je mets ici à la disposition des lecteurs de La Méthode. Il n'est pas exhaustif. Mais il est suffisamment détaillé pour permettre une lecture «méthodique» et «maïeucritique» de La Méthode. Il peut en faciliter la compréhension. Les six volumes de La Méthode sont souvent présentés ici sous forme de sigles. J'ai opté pour ce choix afin d'éviter de répéter la même chose plusieurs fois. J'ai diversement employé des chiffres romains et arabes pour référencer La Méthode. J'espère que cette variation ne déroutera pas le lecteur. Tous les sigles sont répertoriés à la fin du livre. Le lecteur y trouvera aussi les principaux ouvrages d'Edgar Morin. Je n'ai pas eu le temps de répertorier les ouvrages d'autres auteurs que j'ai cités dans ce livre. J'espère réparer cette faille prochainement. Je pense que cela aurait permis au lecteur d'avoir quelques indications sur les différentes sources de mes recherches. Mais les nots de lectures rassemblées à la fin du livre suppléent largement à ce manquement. Je me reproche, nature liment, ce manque et demande que l'on ne m'en tienne pas rigueur. Les références données en fin de chapitre ne reprennent pas tous les endroits de La Méthode où l'on peut trouver les concepts traités. Il s'agit d'un coup de pouce donné au lecteur pour lui permettre d'avoir une idée de l'endroit précis où est situé le mot qu'il veut comprendre. Les définitions scientifiques que j'ai proposées sont, pour la plupart, celles que nous proposent les dictionnaires scientifiques et les encyclopédies. J'ai repris certaines définitions intéressantes proposées par l'Encyclopédie libre Wikipédia, sur internet. Les mots en italique ne répondent pas toujours aux normes classiques d'édition. Je suis incapable d'arriver à ce genre de normalisation. Cette variation de style ne doit pas perturber, outre mesure, le lecteur. Ces mots ont une certaine importance pour moi, dans la mesure où ils font appel à des notions, à des thèmes, à des concepts et à des macro-concepts de La Méthode et de la théorie des systèmes adaptatifs complexes. Je les ai choisis de manière quasi-arbitraire. Ils sont d'autant plus nombreux que le choix m'est devenu embarrassant. N'en déplaise au lecteur, à qui je présente d'avance mes excuses. Certains mots en italique sont des concepts philosophiques et/ou scientifiques consacrés. J'ai pensé qu'il était utile de leur donner cette apparence particulière pour souligner leur « caractère scientifique avéré », leur « intemporalité» et/ou leur « sacralité ». Cela ne préjuge en rien de la validité de l'émergence de toute autre théorie nouvellement élue qui viendrait les

destituer ou les falsifier31. Certaines citations sont en italique. D'autres sont en caractère normal. Cela n'a pas d'incidence sur la compréhension du texte, même si, je le concède, les exigences éditoriales sont parfois drastiques et requièrent une normalisation ou uniformisation. Je le répète, encore une fois, j'ai fait ce choix selon mon bon vouloir. Que le lecteur ne s'en offense pas, qu'il ne m'en tienne pas rigueur. Il est difficile de respecter toutes les normes de présentation quand on est, soi-même, chef d'orchestre. Je suis parti de l'idée que l'essentiel pour le lecteur est la profondeur du contenu et non la beauté de la forme, qui n'est souvent qu'une parade de la mascarade, sachant, néanmoins, que la forme a une certaine importance dans la présentation d'un livre. Je remercie le lecteur de sa compréhension et lui souhaite « bon voyage» au cœur de ce Vocabulaire de la complexité.

Marius Mukungu Kakangu

30

Avant-propos

Commencé en 1991, ce lexique s'achève (provisoirement) aujourd'hui. Je dis provisoirement, parce que prétendre qu'un recensement exhaustif des concepts de La Méthode soit aujourd'hui possible me paraît insensé. Tout vocabulaire de la complexité sera toujours inachevé. Les notions que j'ai recensées sont celles qui m'ont paru avoir une très grande valeur adaptative, c'est-à-dire celles qui résistent le mieux aux tentatives de réfutation et aux nombreuses bifurcations que nous impose l'actualité scientifique sans cesse renouvelée. Bien entendu, personne ne pourrait s'en plaindre. Certaines autres notions répertoriées sont celles qui m'ont paru répondre le mieux à l'attente de ceux qui, lisant La Méthode d'Edgar Morin, se demandent comment interpréter certains concepts et macro-concepts qu'ils y rencontrent ou rencontreront tout au long de leur voyage. Les théories scientifiques connaissent actuellement des mutations profondes. Elles subissent parfois, de plein fouet, des bifurcations que personne n'aurait imaginées il y a seulement 30 ou 40 ans. Les « idées maîtresses» de la Méthode, gardant leur fraîcheur, résistent aux tests sévères et aux assauts impitoyables de nouvelles théories scientifiques. Aujourd'hui, une théorie scientifique respectable est celle qui résiste aux tests rigoureux et impitoyables des théories scientifiques concurrentes et/ou concourantes, c'est-à-dire celles qui tentent de la reléguer aux rangs des théories dépassées ou « réfutées ». La théorie de la complexité proposée par Edgar Morin résiste toujours aux réfutations des théories concurrentes/concourantes. Il serait présomptueux de prétendre circonscrire l'épistémologie complexe d'Edgar Morin. Je sais que certains lecteurs auraient souhaité un traitement plus abondant de certains concepts et macro-concepts. J'ai dû stopper leur traitement pour des raisons pratiques. Car, comme je l'ai dit plus haut, quelle que soit son ampleur, un vocabulaire de la «Complexité» ne saurait se targuer de remplacer La Méthode d'Edgar Morin. Le présent vocabulaire n'est donc qu'une étape de l'interminable voyage au cœur de La Méthode (a long run travel)32. Nous espérons continuer ce voyage le plus longtemps possible. De toute façon, nous pensons qu'un bon voyage est celui qui ne se termine jamais, c'est-à-dire celui qui peste sur la brièveté du temps. Martin Heidegger a consacré la plus grande partie de ses réflexions sur la temporalité des 'étants' naturels que nous sommes. Il a voulu relayer les philosophes grecs de l'Antiquité en posant d'une nouvelle manière la question de l'être en général. Aujourd'hui personne n'a réussi à régler ce problème. La temporalité de l'étant reste une énigme entière sur laquelle les philosophes actuels devraient sérieusement se pencher.

Les théories scientifiques ont longtemps été fondées sur le modèle déterministe, celui de la mécanique newtonienne, qui concevait l'Univers comme une horloge tournant calmement et régulièrement. Ce modèle, dont les lointaines origines remontent à l'Antiquité grecque33 (l'Univers comme un système clos dessiné et fermé par la voûte céleste, etc.), a traversé l'histoire humaine, avec plus ou moins des versions différentes, souvent remaniées ou remises au goût du jour, en fonction des paradigmes34, des illusions, et, parfois, des rhétoriques et démagogies du moment. Le cosmos était l'objet principal de recherche dans l'Antiquité. Il ressort des écrits de certains philosophes de l'Antiquité (Platon, en l'occurrence) une conception de la pensée et de la société centrée sur un modèle déterministe, un cadre dont il ne faut pas sortir. Au Moyen-âge, l'élément divin a pris le pas sur le cosmos. Puis, aux Temps Modernes, c'est l'homme qui est mis au centre de la réflexion. Il a fallu attendre les XIXèmeet XXème siècles, pour voir enfin émerger des théories aussi audacieuses que la théorie de l'évolution de Darwin (1859), la relativité d'Einstein (1905 et 1916), la théorie quantique qu'on peut inclure dans la problématique systémique, elle-même faisant partie de la théorie des systèmes adaptatifs complexes. Aujourd'hui, la théorie de la complexité tient le haut du pavé. De par sa vocation à la convergence horizontale des « réseaux» du savoir et à la transdisciplinarité, elle permet de restituer à l'activité scientifique sa vocation première: celle de relier les différents domaines du savoir. La plupart de domaines scientifiques ont échoué à la tentative de fédérer les divers domaines du savoir (physique, biologie, philosophie, sociologie, anthropologie, psychologie, etc.). La théorie de la complexité est, aujourd'hui, la seule théorie pouvant réussir le périlleux exercice méthodologique consistant à fédérer les domaines de recherche aussi différents et divergents que l'histoire, la géographie, l'écologie, les mathématiques, la biologie, la physique, la chimie, la philosophie, l'archéologie, la paléontologie, l'ornithologie, la sociologie, la linguistique, l'informatique, l'économie, le droit, la politique, etc. Aujourd'hui, grâce à la théorie de la complexité, tous les domaines de recherche portant sur l'Univers, l'Homme ou la Société et son Histoire sont considérées comme des domaines connexes et valables au même titre que la physique qui, à l'époque de Kant, était considérée comme le parangon des sciences. Aujourd'hui, grâce à la théorie des systèmes adaptatifs complexes, plusieurs théories rejetées35 ont retrouvé leur droit de cité36 et contribuent efficacement aux progrès et à la transformation de la science et de la société. Le but de la science est, naturellement, d'atteindre l'excellence en matière de recherche et de découverte. Mais ce but est subjugué par les demandes pressantes de la société humaine, lesquelles sont toutes des attentes et des urgences auxquelles il faut apporter des solutions - le plus souvent immédiates. Or, une découverte scientifique exige parfois des dizaines, voire des centaines, d'années de recherche. Les tragédies naturelles qui nous

32

surprennent (tsunamis et autres cyclones inexplicables) et les maladies dangereuses (mortelles) dont nous sommes victimes sont, pour la plupart, des émergences dues aux nombreuses bifurcations et aux comportements erratiques des « systèmes» et autres étants qui peuplent cet Univers dont nous sommes « membres». Grâce à leur ancrage dans la réalité «brute» (la physis), ces événements donnent à la « théorie de la complexité» une très haute valeur adaptative. Dès lors, la complexité se présente comme une théorie incarnant totalement les événements et occurrences physiques, biologiques, et sociologiques dans leur diversité. La complexité n'est donc pas une théorie qui plane en l'air, comme le fut, jadis et malencontreusement, la métaphysique37. La complexité est présente et permanente dans notre Univers et dans nos sociétés. Que veut dire la complexité? A quoi sert-elle? C'est le genre de questions que peut poser le néophyte ou l'honnête homme qui s'intéresse à la complexité. C'est aussi plus globalement le type de questions qui reviennent quand on aborde la notion de complexité ou de systèmes adaptatifs complexes. Il n'ya pas de réponse-type à ce genre de questions. Plusieurs réponses différentes peuvent être données à ces questions. La complexité est une réflexion qui porte sur les systèmes adaptatifs complexes. Et qu'est-ce qu'un système complexe? Qu'est-ce qu'un objet complexe? Pour Richard Dawkins, un objet complexe est « quelque chose dont les parties constitutives sont disposées de manière telle qu'il est invraisemblable que cette configuration soit née du seul hasard »38.Un système complexe est un système qui est constitué d'une diversité d'éléments (ou de plusieurs éléments différents) en interaction entre eux et avec leur écosystème. On peut donc dire qu'un système complexe est un système qui organise de la diversité. Un individu qui sort de sa demeure le matin pour aller travailler constitue, à lui tout seul, un système complexe. Dès qu'il sort de sa demeure, il s'engage dans un système encore plus complexe, un réseau, pourrait-on dire. Il constitue, avec son écosystème, un système extrêmement complexe, du fait même de l'adaptation à cet écosystème et des interactions, rétroactions et bifurcations qui émergent de sa relation avec son cet écosystème. Cette relation peut devenir « reliance »39 si elle permet un épanouissement durable des individus qui interagissent. « Les systèmes complexes comprennent le corps et ses organes, surtout le cerveau [et le cœur], l'économie, les populations et les systèmes évolutifs, le comportement animal (humain), les grosses molécules - toutes choses complexes »40. Les tremblements de terre, les cyclones, les avalanches, les embouteillages sur les routes, les krachs boursiers, les extinctions massives, les conflits de société sont aussi considérés comme des systèmes complexes41. Ces systèmes ont, pour la plupart, la caractéristique principale de collecter de l'information et de l'utiliser pour assurer leur pérennité. Tous ces systèmes ont aussi la particularité de produire, parfois, des événements dont les causes nous sont totalement inconnues. Le propre d'un système complexe est justement de

33

produire, par moment et sans raison aucune, des phénomènes et événements dont les conséquences sont variables et les causes, parfois, totalement inconnues. Mais la théorie de la complexité n'a pas que la vertu de produire des événements aléatoires ou imprévisibles. Elle a aussi de nombreuses et importantes implications scientifiques et philosophiques sur notre vie, notre société, notre histoire, notre «destin». Ses principaux artisans sont des mathématiciens, des physiciens, des informaticiens, des biologistes, des philosophes, des archéologues, des paléontologues, des sociologues, des historiens, des linguistes, des psychologues, des artistes, etc. Edgar Morin est l'un de ces artisans. Il a écrit, en six volumes, une œuvre épistémologique majeure dans le domaine de la complexité, qui porte en surtitre « Méthode », et dont le but principal est d'élaborer une méthode qui nous aide à penser par nous-mêmes, qui traduise la complexité du réel, qui reconnaisse l'existence des êtres et qui approche le mystère des choses. La méthode de la complexité élaborée par Edgar Morin veut concevoir la relation entre ordre/désordre/organisation et tenter d'approfondir la nature de l'organisation. Elle demande de ne pas réduire les phénomènes à leurs éléments constitutifs ni de les concevoir isolément (ou de les abstraire), c'est-àdire les détacher de leur environnement. Elle demande aussi de ne pas dissocier le problème de la connaissance de la nature de celui de la nature de la connaissance. Pour Edgar Morin tout objet doit être conçu dans sa relation avec le sujet connaissant, lui-même enraciné dans un monde physique, dans une culture, une société, une histoire42.La méthode de la complexité d'Edgar Morin propose une nouvelle rationalité: la rationalité complexe. Cette dernière peut se comprendre comme une sorte de rationalité acrobatique et sans filet qui ne peut (Plus) se prévaloir d'un métadiscours, d'une métathéorie (méta-physique, métabiologie, méta-psychologique ou autre)43. Elle ne privilégie pas la rationalisation44 et considère l'écosystème comme un élément fondamental dans la démarche de compréhension et d'explication de tout système complexe. La Méthode d'Edgar Morin s'appuie sur les progrès des sciences biologiques pour comprendre puis réhabiliter les idées de vie, d'existence, d'individu, de sujet, de conscience, d'homme ('homo faber', 'homo economicus', 'homos sapiens', etc.), toutes charcutées, écrasées, émiettées puis rejetées par la science moderne (Descartes et ses épigones du Cercle de Vienne). Elle propose que la science de l'homme (anthropologie, sociologie, histoire) ne renvoie pas la science de la vie au privé, mais qu'elle conçoive la relation qui lie I'homme à la vie. Cette dernière ne peut se comprendre que si l'on accepte de concevoir et d'affronter sa complexité: l'antériorité prébiotique qui souligne le fait que la vie, totalement issue de l'univers physique, soit en même temps totalement originale dans l'univers physique. Or l'univers physique n'a rien de vivant dans ses premières émergences. D'où la nécessité de comprendre, non seulement le vie par la non-vie, mais aussi la vie de la vie45.Cette idée est confortée par les résultats des recherches en bio-chimie qui démontrent, par exemple, que l'oxygène était toxique à l'étape pré-biotique46. 34

La Méthode d'Edgar Morin aborde aussi la question de la dimension anthropologique de la connaissance47. Elle aborde la question de la nature de la connaissance en s'appuyant sur l'histoire humaine, laquelle est jalonnée d'erreurs et d'illusions présentées comme vérités, et propose que l'on reconnaisse enfin qu'il n'existe aucun dispositif cérébral permettant de distinguer l'erreur de la vérité. Par conséquent, il s'impose à nous la nécessité de faire de la connaissance humaine un objet d'étude. Dans La connaissance de la connaissance, Edgar Morin examine les conditions, les possibilités et limites de la connaissance humaine conçue dans sa nature à la fois cérébrale, spirituelle et culturelle. Il s'attaque à la question complexe suivante: quelles sont les conditions et les possibilités d'une production d'un juste savoir? On trouve une réponse intéressante à cette question chez Martin Heidegger: la condition fondamentale des possibilités d'un juste savoir est le savoir des présuppositions fondamentales de tout savoir 48.Il aborde les paradoxes d'un cerveau capable de produire un esprit capable de concevoir un cerveau. Il s'attaque à la valeur de la connaissance humaine en soulignant le fait qu'elle est avant tout une lecture, une construction, puis une traduction mais «jamais» le reflet de la réalité, comme nous l'ont fait croire les valeureux logiciens, physiciens, philosophes et mathématiciens du Cercle de Vienne49. Nous vivons dans des sociétés complètement soumises aux déterminismes historiques et culturels (idées, comportements, etc.). Les démocraties actuelles sont complètement sommeillantes. Elles ne tiennent que par la robustesse des principes qui les ont engendrées. Il nous faut un vrai principe de régénération pour espérer sortir de cette phase d'apathie, de désintéressement et d'ignorance. Karl Popper disait que l'un des principes de base d'une démocratie vivante est le partage de la connaissance qu'Edgar Morin a très justement nommé la « démocratie cognitive ». Rien n'empêche ceux qui sont plus instruits d'autres de partager leur connaissance. C'est une chose que nous devrions faire le plus souvent aujourd'hui. Nous produisons des idées pour conduire nos actions. Mais nous nous apercevons, rétrospectivement, que nous sommes soumis aux idées que nous avons inventées. Dans le quatrième tome de La Méthode (Les Idées), Edgar Morin poursuit la réflexion du tome 3 (la connaissance de la connaissance). Il examine les idées du point de vue culturel, social (écologie des idées), puis du point de vue de leur autonomie / dépendance(noosphère) et de leur organisation50 (noologie). Il montre comment les idées sont construites, comment peuvent apparaître puis se propager des nouvelles idées, comment une culture permet le développement d'une idée qui va la ruiner ou la détruire. Il s'attaque ensuite aux questions cardinales suivantes: - « Comment les esprits peuvent-ils s'affranchir des idées établies qui les asservissent? »

- «Les idées ont-elles une vie? Laquelle? Comment se nourrissent les idées, dans le cas où elles auraient une vie? Comment se reproduisent-elles?
35

Comment s'accouplent-elles? attaquent-elles? »

Comment

se défendent-elles?

Comment

- « Comment s'organisent-elles? langage? »)

» (<< Selon quelle logique et avec quel

- «Quels sont les principes secrets qui commandent et contrôlent l'organisation des idées? » - « Qu'est-ce qu'une idée rationnelle quand on sait que la Raison peut devenir une folie ou un mythe? » - « Comment dans toute parole, je (l'individu), on (la collectivité) ça (la machine sociale) parlent en même temps à travers les idées? » - «Quelles sont nos relations avec les idées? Ne sommes-nous pas possédés par les idées que nous possédons? Ne sommes-nous pas capables de vivre, tuer ou mourir pour une idée? » Edgar Morin propose que nous puissions résister aux idées. Mais nous ne pouvons le faire qu'avec l'aide d'autres idées. Nous devons reconnaître qu'une part de notre vie est dans les idées et nous devons chercher à les apprivoiser pour mieux les contrôler et les empêcher de nous détruire. Nous ne devons pas nous laisser asservir par les idées dont nous sommes concepteurs. Dans L'Identité humaine, Edgar Morin propose une réflexion qui rompt avec le morcellement de l'humain, à travers les conceptions réductrices qui considèrent homo sapiens, homo Jaber et homo economicus isolément. Cette conception prive l'être humain à la fois d'identité biologique, d'identité subjective et d'identité sociale. Pour remédier à cette carence, Edgar Morin essaie de penser l'humain en tenant compte de tous les ingrédients qui constituent sa complexité, de toutes ses contradictions (l'humain et l'inhumain, le repli sur soi et l'ouverture aux autres, la rationalité et l'affectivité, la raison, la déraison et le mythe, l'archaïque et l'historique, le déterminisme et le comportement erratique/quantique, c'est-à-dire la liberté, etc.). Pour Edgar Morin, l'identité humaine est complexe. Il faut reconnaître, puis penser cette complexité pour éviter de concevoir un concept d'homme complètement vidé de sa « quintessence». Enfin, dans Éthique, ultime tome de La Méthode, Edgar Morin part de la crise de notre société contemporaine (crise morale, crise des valeurs) pour proposer une réflexion inédite qui puisse réformer la pensée. Nous sommes complètement obnubilés par nos empreintes, nos atavismes et nos themata51.De nos jours, les idées et informations engrammées par le cerveau humain sont rarement ordonnées. L'information ne faisant que s'accroître à une vitesse vertigineuse, de nouvelles idées, souvent débiles, émergent tous les jours à travers les médias. Dès lors, le cerveau humain est confronté à la lancinante difficulté d'ordonner, d'ordiner, puis d'engrammer toutes ces idées, toutes ces informations pour en permettre le traitement (par le cerveau). La confusion des 36

types, c'est-à-dire l'indistinction entre ce qui est scientifique et ce qui ne l'est pas, entre ce qui dépend directement de la morale et ce qui doit y déboucher, est venue se greffer à la distillation informationnelle désordonnée ou anarchique. Ce qui n'arrange pas les choses. D'où l'émergence des problèmes moraux auxquels il nous faut apporter des solutions urgentes. Mais l'urgence première reste la réforme de la pensée et le changement de nos paradigmes. Pour Edgar Morin, la plupart de nos problèmes actuels débouchent, d'une manière ou d'une autre, qu'on le veuille ou non, sur l'éthique et la morale. Il parle d'éthique pour désigner un point de vue supra- ou méta-individuel et de la morale pour désigner l'action et la décision individuelles. Il emploie indifféremment les deux termes, car ils sont inséparables, bien que distincts, l'un de l'autre. Il propose une réflexion qui permet de les distinguer puis de penser leur complexité. Karl Popper n'a, probablement, pas mesuré la profondeur de sa réflexion quand il a démontré à Wittgenstein la dimension morale de gestes humains les plus anodins52. Qu'on le veuille ou non, la morale et / ou l'éthique sont omniprésentes (implicitement ou explicitement) dans notre vie, dans la société. La morale fonctionne comme une sorte de guide secret qui régente nos actes. Où que l'on soit, quoiqu'on fasse, la morale tourne autour de nous. La morale et la vie tournent l'une autour de l'autre, ne sachant parfois pas ce qui les rapproche ni ce qui les différencie. La vie semble vouloir s'affranchir de la morale ou se déjouer d'elle à travers certains de ses déploiements (dont l'activité scientifique et technique). Mais la morale prend souvent le pas sur la science quand elle surgit au cœur de ses découvertes et se révèle incontournable et indispensable pour la vie. Il existe un pseudo-jeu de rôle entre la vie et l'éthique (via la science). D'où la difficulté de penser le devoir surplombé par le saVOIr. Edgar Morin pense que le devoir ne se déduit pas d'un savoir, quel qu'il soit. Mais le devoir a besoin d'un savoir. La conscience morale ne peut se déduire de la conscience intellectuelle, quand bien même elle aurait besoin de cette dernière pour penser et réfléchir. Kant a cru que la bonne conscience suffisait à garantir la réussite de l'action. Nous sommes convaincus aujourd'hui qu'il s'est trompé, car l'écologie des actes complexifie les principes moraux qui nous paraissaient incontournables. Il n'a pas pu concevoir la complexité de la conscience morale qui n'est pas déductible de, ni réductible à la conscience intellectuelle. Il n'a pas pu concevoir ce que nous appelons aujourd'hui l'écologie de l'action53. Quelqu'un qui réfléchit bien et qui a des bonnes intentions ou des certitudes sur la conduite de son action n'a aucune certitude sur les résultats de son action, car toute action se déploie dans un environnement, un écosystème qui peut en détourner les intentions. N'avonsnous pas vu des grands hommes politiques, moralement bons, comme le Général de Gaulle, payer un lourd tribut pour leurs bonnes intentions? Gorbatchev voulait démocratiser l'Union soviétique. Il n'a pas totalement réussi son pari. Cela ne veut pas dire qu'il n'a rien fait de bon. Loin de là, il a beaucoup œuvré pour démocratiser l'ex-Union soviétique. Il a réussi à 37

démanteler un système qui a fait beaucoup de mal à l'humanité. Il a eu l'audace de vouloir créer une bourse des valeurs à Moscou, ce qui était une «bonne intention ». Mais cette «bonne intention» a abouti au résultat catastrophique que connaissons tous. L'une des causes de nos échecs est la complexité de l'action. Prigogine a bien formulé cette complexité de l'action (qui est l'équivalent de l'écologie de l'action) en disant qu'une fois jeté (du latin ob-jicere, jeter devant, opposer) dans l'écosystème (la société, l'univers), un système complexe se déploie de diverses manières. Il peut adopter un comportement qui correspond aux intentions de son(ses) concepteur(s) et donner des résultats conformes à ses prévisions, à ses attentes, tout comme il peut « faire» n'importe quoi, surtout l'inverse de ce qui était prévu par le(s) concepteur(s). Ce que veut dire Prigogine, c'est qu'une fois «jeté» dans l'écosystème, un système complexe fait ce qu'il «veut », y compris l'inverse de ce qu'a prévu son concepteur. D'où le principe de l'écologie de l'action54 suivant: les bonnes intentions n'aboutissent pas forcément aux bons résultats. Par conséquent, la bonne intention, l'intention morale peut avoir comme conséquences des résultats immoraux. Et, cela, indépendamment de la volonté de l'auteur de ces intentions. La bonne volonté n'est donc pas « l'âme de nos actes ». Comme le dit Edgar Morin, Faire son devoir n'est souvent ni simple ni évident, mais incertain et aléatoire: c'est pourquoi l'Ethique est complexe. Kant a dit ceci: « De tout ce qu'il est possible de concevoir dans le monde, et même en général hors du monde, il n'est rien qui puisse sans restriction être tenu pour bon, si ce n'est seulement une BONNE VOLONTÉ »55. Il manque le principe de complexité qui n'enferme pas la morale ou l'éthique dans une méta-théorie ou dans un méta-système. Il manque, chez Kant, le principe de l'écologie de nos actes, ingrédient indispensable de la complexité éthique. Au-delà du moralisme et du nihilisme, Edgar Morin, plutôt que de céder à la prétention classique de fonder la morale, cherche à en trouver et régénérer les sources dans la vie, dans la société, dans l'individu, étant donné que l'homme est à la fois individu, espèce et société. D'où le traitement proposé, par Edgar Morin, de la relation entre éthique et politique, science et éthique dans l'angle de la complexité. La « méthode» d'Edgar Morin est une démarche vitale. Elle peut être considérée comme la démarche d'une vie, mais surtout comme une vie en action, consciente de ses possibilités et de ses limites. Karl Popper a justement dit que nous avions le devoir moral de ne pas nous considérer comme des êtres omniscients, car la connaissance dont nous disposons ne permet pas d'éclairer le milliardième du réel dans sa complexité ni de régler nos problèmes de société dont nous avons pourtant la clé de résolution. «Par conséquent, a-t-il conclu, nous devons savoir que nous ne savons rien - ou presque rien [...]. Nous devons tâter le terrain avec prudence, comme le font les chenilles, et chercher la vérité en toute modestie. Nous devons cesser de vouloir jouer les prophètes

38

omniscients. Ce qui veut dire que nous devons changer. »56 Edgar Morin a tojours entrepris ses recherches dans cet esprit. Selon ses propres termes, le Paradigme perdu5? constitue un «rameau prématuré» de la méthode en gestation. Mais des « rameaux prématurés» de la Méthode sont déjà présents dans plusieurs écrits et idées d'Edgar Morin antérieurs au Paradigme Perdu. Quand on lit son «autobiographie », que je considère comme une pré-auto-biographie ou une péri-auto-biographie58 pour la bonne raison que, par la suite, certains de ses écrits G' allais dire tous ses écrits) portent des traces d'Autocritique59, on a l'impression qu'il amplifie la tendance de la boucle. Comme toute amplification exacerbée crée une déviance (feedback positif ou rétroaction positive) dont les conséquences peuvent être désastreuses, on craint qu'Edgar Morin ne soit pris dans ce piège. Pourtant, au fil de la lecture, on s'aperçoit que l'amplification de la boucle, chez Edgar Morin, s'estompe à cause de l'omniprésence de l'autocritique. La boucle amplifiée devient «tendance », se transforme souvent en «bifurcation ». Et, chemin faisant, la bifurcation devient «reliance ». Edgar Morin aurait-il commencé sa « Méthode» depuis longtemps sans nous le dire? A chacun sa réponse, mais pas avant d'avoir bien lu celui qui est notre «Pic de la Morindole »60. Ce qui est encore frappant dans l'œuvre d'Edgar Morin, c'est sa lutte constante contre l'amalgame et la caricature, qu'il considère comme des signes d'une pensée régressive ou 'barbare', une sorte de « perversion épistémologique» 61,une « non-pensée », dirait Castoriadis. « La simplification, c'est la barbarie de la pensée, la complexité, c'est la civilisation des idées », dit en substance Edgar Morin. C'est là un élément62 qui permet de comprendre que La Méthode d'Edgar Morin ne se résume pas par une écriture ou une idée désincarnée. Elle est directe, vivante63, réelle, omniprésente dans sa vie. Il a réussi la périlleuse démarche de la transporter dans nos vies, dans nos sociétés. Quand on lit «Mes Démons», on s'aperçoit que La Méthode n'est pas seulement vivante. Elle est surtout une vie. La Méthode n'est donc pas qu'une « méthode ». Comment sortir d'une telle aporie? Je ne suis pas de ceux qui ont une carrière, mais une vie, dit Edgar Morin64. La méthode de la complexité élaborée par Edgar Morin aide à ne pas « brûler les étapes» dans le traitement des problèmes complexes. Un problème complexe doit être traité avec une méthode qui prenne en considération la complexité des choses. Traiter un problème complexe avec une méthode qui simplifie, découpe, caricature, réduit ou boycotte certains de ses aspects considérés comme secondaires ou inutiles, c'est courir le risque d'échouer. D'où l'importance de la méthode de la complexité. Celle proposée par Edgar Morin n'est pas exempte de zones d'ombre, de critiques ou de défaillances. Elle souhaite même que la critique soit permanente, que les zones d'ombre soient portées à la lumière et que les défaillances soient reconnues puis corrigées, rectifiées. D'où la nécessité de considérer la méthode comme quelque chose qui

39

aide à résoudre les problèmes plutôt que comme une recette dont l'apprentissage et l'application mécanique gommeraient toutes les complexités existantes. La Méthode dessine un horizon. Elle n'est pas une donnée dont l'application permettrait d'obtenir une recette toute faite. Les sciences contemporaines ont apporté des nouveautés qui ont révolutionné à la fois notre « intellect» et notre vie. Du réveil au coucher, nous côtoyons la théorie de la relativité d'Einstein et la physique quantique. Notre réveil-matin, la lumière qui nous sort de l'obscurité, le four à micro-ondes, la machine à café, la voiture, le train, l'avion, la fusée, le bateau, etc., toutes ces trouvailles sont des rejetons (souvent ignorés) de la théorie quantique. Sans être le parangon des toutes les sciences la physique occupe une position importante dans l'architecture de toutes les disciplines scientifiques, si l'on devait se référer aux réalisations concrètes et pratiques de chacune des disciplines scientifiques. Ces réalisations sont irrémédiablement présentes dans notre vie quotidienne, au point qu'elles interviennent même là où les sciences biologiques ont réussi une révolution radicale. Ce phénomène d'interférence ou de transversalité n'est pas propre aux sciences physiques. Les sciences sociales, sont, elles aussi omniprésentes. Il n'existe pas aujourd'hui, pas plus qu'il n'a existé jadis, de physicien exempt du tribut sociologique. Tout physicien paie, qu'il le veuille ou non, un impôt sociologique; et la sociologie n'existerait pas s'il n'y avait pas d'êtres physiques. Les objets d'étude des sciences humaines et sociales sont avant tout des « objets» (ou êtres) physiques. L'histoire n'est pas non plus une science tournée vers le passé, comme certains chantres «anti-histoire» ont pu l'affirmer. L'histoire est une science qui est, paradoxalement, tournée vers l'avenir. La vocation d'un historien n'est pas de décrire les faits du passé. Elle est avant tout centrée sur les conséquences que le passé a eu sur l'avenir. Nietzsche s'est trompé quand il a pensé que les historiens étaient des gens « ringards» qui, comme des écrevisses, pensaient en arrière. La méthode de la complexité fonctionne mal là où l'on veut « gagner du temps », car elle se transforme vite en « simplification », en « réduction », en « mutilation », en « découpage arbitraire », donc en autre chose qu'elle-même. La méthode de la complexité s'oppose farouchement à toutes méthodes qui cherchent à liquider l'objectivité. Il est vrai que toute chose humaine est imprégnée de subjectivité. L'objectivité absolue est un mirage et une« grossière idiotie» (Karl Popper). Mais la volonté d'être objectif est un facteur qui contribue à l'émergence de l'objectivité à une dose convenable. L'objectivité «fout le camp» là où règne trop de passion, trop de ferveur, trop de personnalisation et pas assez de raison. Car la passion, la ferveur et la personnalisation outrancières, laissent peu de place à la réflexion libre, à la liberté d'expression et à l'expression des individualités.

40

Traiter les affaires humaines exige une méthode. Les méthodes du passé consistaient à sélectionner certains aspects du problème considérés comme importants en excluant tous les autres considérés comme secondaires. Nous avons connu des tragédies sur lesquelles je ne voudrais pas revenir ici, car elles sont connues de presque tous. Comment se fait-il que nous ne soyons pas capables de résoudre certains problèmes sociaux élémentaires ou, en tout cas, de moindre complexité? Comment se fait-il que nous soyons incapables d'affronter la complexité brute, c'est-à-dire, celle qui n'est pas encore trop entrelacée et la complexité potentielle, c'est-à-dire celle qui n'est pas encore effective et dont le traitement peut être anticipé? L'une des causes de nos échecs réside dans notre attachement aux paradigmes du passé, aux idées complètement inadaptées aux problèmes actuels de notre société. Edgar Morin propose que l'on applique toujours la méthode de la complexité dans la résolution des problèmes, car elle permet de ne pas sousestimer certains aspects, dont l'apparence banale, peut comporter des conséquences non-banales. Nous voyons encore le spectre des méthodes anciennes régenter notre vie aujourd'hui. D'où les échecs fréquents dans nos tentatives de résolution de problèmes. Ce vocabulaire de la complexité veut servir de porte d'entrée à la lecture de La Méthode d'Edgar Morin. Il n'est pas la seule entrée à la compréhension de La Méthode. Il a été écrit dans un esprit didactique. On peut même le considérer comme une sorte de didacticiel de La Méthode. Ce« Vocabulaire de la complexité» est un référentiel de La Méthode. Il n'a pas pour prétention de la remplacer ni de la simplifier, ni même de la schématiser. Il n'est pas une synthèse de La Méthode, car cette dernière n'est pas synthétisable. Il n'est pas un guide de La Méthode, car le guide a souvent tendance à l'autolâtrie65. Même s'il se présente, par moment, comme un guide, le guide ne doit pas être synonyme de « chef absolu ». Le mot guide ne doit pas être pris dans le sens « alphabébête » où il est souvent employé et où il a été détourné puis dévoyé. « Guider» ici a surtout le sens d'accompagner et de «sur-veiller» (au sens premier du terme, surveiller veut dire: veiller sur...). Il y a donc de la bienveillance dans le guidage par La Méthode. Plus globalement, nous souhaitons que ce «vocabulaire de la complexité» contribue à la connaissance et à la compréhension de la théorie des systèmes adaptatifs complexes, clé du développement futur de notre « humanité ».

Marius Mukungu Kakangu

41

A

.

ACTION

Quatre concepts sont essentiels, indispensables pour comprendre la notion d'action chez E. Morin: Interactions, réactions, transactions et rétroactions. La notion d'interaction est l'un des termes clés de l'activité organisatrice du cosmos. Les interactions diverses ont produit des réactions (mécaniques et chimiques), des transactions (c'est-à-dire des actions d'échanges) et des rétroactions (c'est-à-dire des actions qui agissent en retour sur le processus qui les ont produites, et éventuellement sur leur source et/ou leur cause). « Que signifie action? Action ne signifie pas seulement mouvement ayant une application et un effet. Action signifie [...] interactions, terme clé et central, lequel comporte diversement des réactions (mécaniques, chimiques), des transactions (actions d'échanges), des rétroactions. «Ces interactions, réactions, transactions, rétroactions ont généré les organisations fondamentales qui peuplent notre univers, comme les atomes et les étoiles. Ces milliards et milliards d'êtres ne sont nullement des assemblages d'éléments fixes, des organisations en repos. Ils sont les uns et les autres en activité permanente. Ils sont eux-mêmes constitués d'interactions, de réactions, de transactions, de rétroactions, lesquelles y jouent un rôle fondamental, surdéterminant, accentuant, inhibant, modifiant, transformant les actions et interactions. « L'atome est un quasi-tourbillon particulaire. Tout est turbulences, flux, flammes, collisions, dans le soleil. Tout est en action sous le soleil. La terre tourne, se convulse, craquelle, durcit, mollit, s'humecte, se dessèche, les fonds marins deviennent montagnes, les montagnes arasées deviennent fonds marins; la surface est arrosée, irriguée d'eaux courantes, ceinturée de vents ascendants, descendants, tourbillonnants, et toute vie qui s'immobilise, sur cette terre, devient cadavre. »66 Donc, le fait majeur et fondamental de la physis est, non pas seulement l'idée d'organisation, mais l'idée d'organisation active. Les systèmes en repos ou fixes sont seconds et secondaires. Tout ce que nous avons fabriqué, et qui constitue la cause principale de notre agitation: véhicules spatiaux, fusées, avions, voitures, motos, vélos, etc., appartient à la famille « machine ». Mais, comme le montre Edgar Morin, les machines fabriquées par l'homme n'ont pas la plénitude d'être-machine. Elles font partie de la famille « machin» sans être pleinement « machine », car elles ne sont pas pleinement actives. La plénitude d'action est donc la qualité principale des « êtres-pleinement-machine ». Seuls les systèmes auto-éco-organisés sont pleinement actifs.

Cela signifie que l'action a créé de l'organisation qui crée de l'action. Cela signifie que des interactions, transformations, générations se font dans l'organisation, par l'organisation et constituent cette organisation. Cela signifie que les procès sauvages de genèse se transforment en procès organisationnels de production. Aussi loin que nous pouvons concevoir le passé cosmique, il est mouvements et interactions. Aussi loin que nous puissions concevoir les profondeurs de la physis, nous trouvons agitations et interactions particulaires. Immobilité, fixité, repos sont des apparences locales et provisoires, pour certains états (solides), à l'échelle de nos durées et perceptions humaines. La physis est active. Le cosmos est actit7. Références: M.I., 155-156.
+ADAPTATION

Adaptation: ajustement ou convenance d'un individu aux conditions écologiques, adéquation adaptative, aptitude darwinienne, etc. Edgar Morin considère l'adaptation comme une notion fondamentalement organisationnelle. Tout en acceptant la définition courante et conventionnelle que nous avons donnée, il conçoit l'adaptation comme une notion complexe reliant et enveloppant les notions d'organisation, d'auto-éco-organisation, d'adaptabilité, d'adaptativité, d'adoption, et de sélection. « Deux termes règnent pour concevoir la relation des êtres vivants à leur environnement: adaptation et sélection. L'un et l'autre termes ont un sens plat, un sens limité, un sens incertain, un sens riche; l'un et l'autre ont besoin d'être associés, non seulement l'un à l'autre, mais aussi à la notion d'intégration naturelle, elle-même inséparable du concept d'éco-organisation. L'adaptation est une notion plate, vague et tautologique dans le sens où toute existence vivante suppose un minimum de convenance (fitness), donc d'adaptation aux conditions écologiques qui, par ailleurs, permettent la vie, car il y a des vies adaptées à des milieux parce qu'il y a des milieux aptes à la vie. En un mot, l'adaptation est la condition première et générale de toute existence. L'adaptation est une notion étroite si l'on conçoit seulement la relation organisme / milieu, c'est-à-dire si l'on oublie d'une part que l'organisme n'est que l'aspect corporel d'une réalité plus riche, celle d'un être auto-organisateur, et que le milieu n'est pas que milieu, mais un aspect ou partie de l'écosystème. L'adaptation, dès qu'elle devient maître-mot, prend un sens rationalisateur et fonctionnaliste mais: vivre c'est s'adapter. Or, nous le savons bien, on ne vit pour s'adapter que parce qu'on s'adapte pour vivre, dans une relation récursive où la seule finalité qui émerge, c'est le vivre. Toutefois, l'idée d'adaptation a un sens riche, dans la mesure où elle nous oriente vers la souplesse et la plasticité organisationnelles de la vie, c'est-à-dire 44

son aptitude à répondre aux défis, contraintes, manques, difficultés, périls, hasards extérieurs. C'est dans ce sens qu'il est intéressant d'interroger la notion d'adaptation. Mais, pour qu'elle corresponde vraiment à la souplesse de l'organisation vivante, il faut l'assouplir et l'articuler. Tout d'abord, il faut se défaire de la conception rigide d'une adaptation définie comme parfaite adéquation d'une espèce à un milieu déterminé. Cette adaptation parfaite devient inadaptée et fatale dès que survient une modification des conditions d'adaptation. Sauf dans un milieu stable à très longue période, comme les fonds marins, les transformations / réorganisations écologiques qui se sont succédé depuis l'ère secondaire ont entraîné la disparition de millions d'espèces trop bien adaptées à des conditions d'existence certes très précises, mais par-là temporaires. Trop d'adaptation nuit ainsi à la vie; par contre l'aptitude à s'adapter dans diverses conditions ou différents milieux favorise la survIe. La notion riche d'adaptation signifie donc adaptativité, c'est-à-dire aptitude à s'adapter et à se réadapter diversement (trait commun aux microbes, à certains mammifères et à l'homme). L'adaptativité peut se développer en adaptation à soi d'un territoire qui devient habitat (ainsi on aménage un terrier, un nid, une ruche) ou réserve nourricière (ainsi le ruminant fabrique la prairie). L'adaptation à soi peut se développer en un relatif asservissement du territoire existentiel et comporter même des actions transformatrices comme les barrages des castors. Ici l'inclusion de l' adaptation-à-soi dans l'idée d' adaptation introduit un sens inverse à l' adaptation-de-soi, et l'adaptation devient une notion complexe: Adaptation de soi à soi. Par ailleurs, la mobilité des animaux rend leur adaptation moins nécessaire que celle des végétaux et bien des espèces, plutôt que de s'adapter à un changement de conditions climatiques, préfèrent adopter durablement ou saisonnièrement (anguilles, saumons, caribous, cigognes, hirondelles. etc.) un autre environnement. L'adaptation se complexifie et devient adoption. Le concept assoupli d'adaptation comporte donc un complexe d'adaptation/adaptativité, d'adaptation-de-soi/adaptation-à-soi: il comporte l'aptitude à s'adapter, à adapter, voire à adopter. Ainsi conçue, l'adaptation complexe devient tout à fait autre que l'adaptation conçue dans son sens premier de convenance à des conditions très précises. Du même coup, l'aptitude à s'adapter fait intervenir ce qui était invisible dans le cadre de la seule notion d'organisme: un être auto-organisateur qui élabore ses stratégies de vie, d'insertion, de lutte, etc. Dès lors, on peut aborder le problème de l'adaptation aux aléas et incertitudes écologiques ainsi que celui de l'adaptation aux bouleversements éco-organisationnels consécutifs aux variations climatiques, transformations géophysiques, surgissement de nouvelles espèces. L'adaptation cesse alors de se mouler aux régularités, constances et déterminismes d'un environnement. Elle devient adaptation aux aléas et changements. 45

L'adaptation aux aléas nécessite, non tant de formidables mais alourdissantes protections (ce fut peut-être 1'« erreur» des dinosaures), non seulement le développement polyadaptatif des régulations du milieu intérieur (homéostasie, homéothermie), mais aussi l'aptitude à élaborer des ripostes à l'aléa, c'est-à-dire du même coup l'aptitude à utiliser et intégrer l'aléa. Plus profondément, plus obscurément, l'adaptation au hasard signifie en même temps son contraire: soumission au hasard. Les mutations au hasard sont sources de changements, la plupart régressifs ou létaux, quelques-unes seulement apportant une qualité nouvelle, voire opérant la naissance d'une espèce nouvelle. Ces mutations peuvent être conçues comme le tribut que doit payer toute organisation vivante au «bruit» et au désordre. Mais ce sont précisément ces mutations qui fournissent des êtres mieux adaptatifs ou/et adaptateurs. Ainsi, ces êtres nouveaux qui ne seraient pas apparus sans l'intervention du hasard apportent déjà par eux-mêmes une réponse au défi du hasard. Par ailleurs, l'adaptation peut concerner principalement, non pas les êtres vivants et leur comportement, mais leur reproduction. Ainsi la survie de nombre d'unicellulaires, de plantes, de poissons ou d'insectes est due à la rééquilibration d'un taux énorme de mortalité par une reproduction vertigineusement exponentielle. On peut considérer que le taux élevé de mortalité est l'indice d'une très faible adaptation des êtres phénoménaux aux aléas et contraintes écologiques. Mais en revanche, leur forte natalité constitue une adaptation, non seulement à cette forte mortalité, mais aussi à des conditions écologiques très hostiles. L'apparent gaspillage des germes, semences, œufs joue en fait [...] le « rôle d'un pinceau analyseur qui balaie toute la surface et trouve infailliblement la moindre niche disponible ». À cette complexification de l'idée d'adaptation qu'apporte la considération reproductrice s'ajoute la complexification que doit y apporter l'idée darwinienne de sélection. L'idée de sélection ne fait pas que compléter l'idée d'adaptation, elle la brouille en certains points sensibles. Ainsi, nos ancêtres hominiens, australanthropes, homo habilis, homo erectus, homo neanderthalensis, n'ont nullement été éliminés par une insuffisante adaptativité : ces espèces ont duré, les unes des milliards et millions d'années, les autres des centaines de milliers d'années, toutes beaucoup plus que jusqu'à présent homo sapiens. C'est l'arrivée d'une espèce nouvelle, supérieure en pensée, en stratégie et praxis, à la fois concurrente et chasseresse à l'égard des espèces cousines ou souches, qui a entraîné l'élimination de ces espèces, jusqu'alors en tête du hit-parade de l'adaptabilité. Aussi faut-il élargir encore un peu plus la notion d'adaptation et dire qu'il ne suffit pas d'être adapté, adaptatif adaptateur, il faut aussi être adapté à la concurrence et à la compétition. C'est dire que l'idée d'adaptation s'enrichit lorsque, cessant de se référer à l'idée insuffisante de « milieu », elle se réfère en fait à une biocénose, où elle devient activité permanente au sein d'interactions entre êtres vivants. En fin de compte, le jeu de l'adaptation ne se situe pas au niveau d'individus ou espèces 46

isolément conçus par rapport à un environnement rigide et invariant. Il se situe dans un jeu complexe entre auto-organisation et éco-organisation Et c'est alors que le concept d'adaptation prend son sens complexe en devenant: intégration d'une (auto)-organisation dans une (éco)-organisation ». « L'adaptation nous apparaît alors comme l'effet de l'aptitude d'un être vivant, non seulement à subsister dans des conditions géophysiques données, mais aussi à constituer des relations complémentaires et ou antagonistes avec d'autres êtres vivants, à résister aux concurrences/compétitions, et à affronter les événements aléatoires propres à l'écosystème dans lequel il s'intègre. Étant donné que l'écosystème n'est ni rigide, ni invariant, il apparaît également que l'adaptation varie et se transforme, et que la notion d'adaptation elle-même varie et se transforme. »68 Dès lors, le macroconcept d'adaptation s'articule en une boucle conceptuelle comportant, non seulement les termes d'éco-organisation, d'autoorganisation, d'intégration naturelle, mais aussi d'évolution 69. Références: M.2. : 47-50, M.S. 137 ; M.6. 17.
+ ADAPTA TIVITÉ

Aptitude à s'adapter et à se réadapter diversement (trait commun aux microbes, à certains mammifères et à l'homme). L'adaptativité peut se développer en adaptation à soi d'un territoire qui devient habitat (ainsi on aménage un terrier, un nid, une ruche) ou réserve nourricière (ainsi le ruminant fabrique la prairie) 70. Références: M. 2., 48.
+ADN

Sigle signifiant Acide désoxyribonucléique. C'est le matériel héréditaire de base de tous les organismes vivants ou le gène type, c'est-à-dire une séquence de quelque chose comme un millier de «nucléotides ». Il est le constituant essentiel des chromosomes du noyau cellulaire. Ces derniers sont les constituants de l'ADN. Ils fabriquent tous les gènes de tout organisme. Ils sont constitués de quatre bases azotées qui portent les initiales de leurs noms chimiques: A, C, G, T (adénine, cytosine, guanine, thymine). On peut aussi le considérer comme une substance chimique des gènes. Références: M. 1. : 13 ; M.2 : 335, 337.

47

. AGITATION

BROWNIENNE, MOUVEMENT BROWNIEN

Mouvement erratique des particules microscopiques en suspension dans un liquide ou dans un gaz causé par l'agitation thermique des molécules du fluide. C'est le botaniste britannique Robert Brown qui, au début du XIXe siècle, a remarqué le mouvement erratique causé par des collisions répétées avec de toutes petites choses, d'où le nom de mouvement brownien que l'on donne au phénomène. On peut facilement l'observer si l'on verse une goutte d'encre dans de l'eau et que l'on observe les granules d'encre au microscope. Leurs mouvements saccadés ont été quantitativement expliqués par Einstein comme étant causé par des fluctuations lors de collisions avec des molécules d'eau, ce qui rendait les molécules pour la première fois susceptibles d'une observation
effective71.

Pour Edgar Morin, l'agitation brownienne est une notion qui traduit l'une des conséquences de la théorie quantique et de la seconde loi de la thermodynamique, amplifiée ou développée par Prigogine sous la forme d'une thermodynamique des structures dissipatives ou des processus irréversibles. En effet, les propriétés décrites par la thermodynamique ne concernent pas seulement la chaleur, mais aussi le travail, l'énergie, l'entropie, ainsi que leurs évolutions mutuelles dans les systèmes physiques. Or, les sociétés humaines n'échappent pas aux lois physiques. Disons simplement qu'elles sont aussi des systèmes physiques, tout en conservant leurs caractéristiques propres. L'un des problèmes que soulèvent la physique théorique de notre temps est justement cette difficulté consistant à penser à la fois les constituants les plus simples de la matière, l 'histoire de l'évolution, les organismes vivants les plus sophistiqués, et toute la complexité biologique et culturelle de l 'homme jusqu'à ses langues et ses formes de société 72. Les liens qui relient tous ces « objets» ne sont pas simples à concevoir. D'où la nécessité de trouver une assise logique et épistémologique pour penser leurs « inter-rétro-actions ». Ilya Prigogine73 est l'un des «archers émérites» de la physique contemporaine. Il a généralisé la thermodynamique en y introduisant, entre autres, quelques notions importantes comme les phénomènes irréversibles, les fluctuations, les points de bifurcation, l'irréversibilité, le non-équilibre ou l'ordre loin de l'équilibre et les dissipations ou structures dissipatives74. Ses travaux ont ouvert la voie aux recherches dans les domaines aussi différents que la biologie, l'économie, la sociologie, l'histoire et la philosophie. Fort de ces renouvellements, Edgar Morin s'est servi de la métaphore d'agitation brownienne pour décrire les transformations qu'ont connues les sociétés humaines, en particulier occidentales, à partir du XVlllèmeiècle. s « Les sociétés occidentales, au cours du xlxèmesiècle deviennent de plus en plus « chaudes» (selon l'expression justement thermodynamique utilisée par Lévi-Strauss). La chaleur carnotienne (1824) d'abord périphérique, forme mineure d'énergie, va, nourrie dans les « machines à feu », se répandre dans les 48

soutes de la société, en constituer les chaudières en perpétuelle et croissante activité, le chauffage social correspond effectivement non seulement à l'industrialisation, c'est-à-dire l'accroissement et l'accélération de la production, mais à l'accroissement et l'accélération de tous échanges, transformations, combustions, mouvements dans le corps social, y compris l'accentuation de l'agitation brownienne dans les mouvements des individus, leurs rencontres, conflits, amitiés, amours, coïts, circulations, déplacements... Les frémissements, fermentations, bouillonnements, ébullitions, saisissent tous les tissus de la vie économique, sociale, politique... C'est dans et par cette chaleur que s'opère dans la société une «catastrophe thomienne », où la désintégration des formes anciennes et la gestation des formes nouvelles constitue un même processus heurté, antagoniste et incertain. Et c'est dans le même mouvement que la science entre dans sa propre catastrophe transformatrice, avec précisément l'introduction, dans et par la chaleur, de l'agitation et du désordre dans la théorie; c'est ce mouvement même qui passe par Clausius, Boltzmann, Planck, sème le désordre dans la microphysique, et enfin secoue le cosmos. Désormais, cette chaleur même, ayant fait éclater l'ancien cosmos, est installée sous sa forme la plus ardente et irradiante à l'origine du monde et au cœur des milliards de soleils! Et ainsi, il aura fallu que toute la société se mette en chaleur, c'est-à-dire à la fois en chaos et en devenir, il aura fallu qu'elle se fasse de plus en plus chaude, il aura fallu que bien des poutres conceptuelles maîtresses tombent en ruine et en cendres, il aura fallu que la science elle-même soit révolutionnée par la chaleur, pour qu'enfin le monde s'étire, bâille, se désankylose, se mette en mouvement, et enfin plonge dans le devenir, surgisse dans le chaos, s'abreuve de désordres, entre en gésine... 75» Références: M. 1 : 91 ; M.2 : 143. . ALÉA, ALÉATOIRE Est aléatoire un processus qui ne peut être simulé par aucun mécanisme ni décrit par aucun formalisme 76. L'aléatoire est ce qui est algorithmiquement incompressible 77. « L'aléa est partout dans la vie: toute naissance est improbable, tout être sexué résulte d'un tirage au sort génétique, tout jeu d'amour est un jeu du hasard, toute existence subit sans cesse risque et chance, tout changement porte la marque du hasard, toute mort constitue, non seulement une fatalité indéterminée, mais un accident 'hic et nunc '. Toute vie amortit, réduit, capte, utilise, organise, génère du hasard. La vie semble faite pour rencontrer le hasard, le domestiquer, le combattre. Effectivement, elle subit le hasard, joue avec le hasard, utilise le hasard, transforme le hasard, se transforme selon le hasard, se développe avec le hasard et finalement meurt par hasard. Le hasard saupoudre, nourrit et finalement tue la vie. 49

C'est parce qu'elle a saisi l'importance paradigmatique du hasard que la pensée biologique tend naturellement à le déifier. Par contre, la pensée déterministe et la pensée providentialiste continuent de se convaincre que le hasard n'est que le témoin de notre ignorance provisoire ou le signe de notre insuffisance irrémédiable. Or le hasard, loin de se résorber avec les progrès de la connaissance scientifique, y accroît au contraire son royaume (ce qui désole l'esprit simplificateur, mais réconforte l'esprit complexe, qui sait que connaissance et ignorance doivent progresser ensemble). Certes, le hasard nous impose son irréductibilité et son irrationalisabilité fondamentales. Mais intégré et articulé dans le paradigme ordre / désordre / interactions / organisation, il devient, sans perdre son inintelligibilité, un principe d'intelligibilité des phénomènes vivants. (.. .) Le hasard n'agit jamais seul ni souverainement. »78«Chacun de nous est un rescapé hasardeux d'une éjaculation de 180 millions de spermatozoïdes, chacun de nous est le fruit d'une rencontre, [...] peut-être extrêmement improbable entre deux géniteurs; chacun d'entre nous est le résultat d'une "combinaison-loterie" entre les deux patrimoines génétiques qu'il unit. Chacun d'entre nous porte dans son être l'empreinte des événements [...] aléatoires de sa petite enfance. .. »79 L'aléatoire ici spécifie autant le mouvement désordonné, incontrôlable, donc imprédictible des spermatozoïdes dans le sperme que l'inconnu que constitue le spermatozoïde qui fécondera l'ovule. Dès lors, le généticien qui souhaiterait, par exemple, savoir si l'agitation des spermatozoïdes dans le sperme co-détermine le caractère de l'individu qui naîtra, n'aura pas la tâche facile. D'autant plus que le système dont il envisage l'étude est constitué en grande partie de chaînes de messages aléatoires. En effet, l'univers physique, biologique, humain, comporte de l'aléatoire, c'est-à-dire que ni le devenir cosmique, ni le devenir biologique, ni le devenir anthropo-social ne peut être déduit d'algorithmes. Il comporte des trous, des plages d'imprédictibilité, d'indétermination, et peut-être d'inconcevabilité. «Toute organisation sexuelle comporte et utilise le hasard (de la rencontre entre mâle et femelle jusqu'à la combinaison des deux patrimoines héréditaires) et c'est le hasard qui apporte à l'individu sa singularité génétique; toute stratégie utilise et produit de l'aléa (stratégie au hasard des défenses immunologiques ; recherche au hasard, essais et erreurs, mouvements aléatoires des comportements animaux); toute activité neuro-cérébrale comporte constitutivement de l'aléa (établissement des liaisons synaptiques, "bruits", associations au hasard et, chez l'homme, rêve, imagination...). La répartition des caractères entre deux patrimoines héréditaires, qui s'effectue dans et par l'union des gamètes mâle et femelle, est opérée par loterie. »80

50

«C'est bien l'incertitude, l'ambiguïté et l'aléa, non la certitude et l'univocité qui favorisent le développement de l'intelligence, et, [...], l'intelligence du développement de l'intelligence. La capacité de vivre dans un univers organisé comportant de l'aléa et de l'incertain permet le développement corrélatif des stratégies cognitives et des stratégies de comportement. »81 «Ainsi, le hasard ouvre la problématique incertaine de l'esprit humain devant la réalité et devant sa propre réalité. Le déterminisme ancien était une affirmation ontologique sur la nature de la réalité. Le hasard introduit la relation de l'observateur à la réalité. Le déterminisme ancien excluait l'organisation, l'environnement, l'observateur.» 82 Ainsi, l'ordre et le désordre enrichis de l'idée d'aléatoire ou de hasard introduisent l'organisation, l'observateur et son environnement dans la problématique contemporaine de la connaissance. Enfin, l'aléatoire (hasard), non seulement sonne le glas du déterminisme métaphysique, mais aussi appelle et introduit au cœur de la problématique de la connaissance l'idée d' incertitude83...
Références: M.L, 137, M.IL, 366-368, MY. 66, 71, 85, 104-105, 115, 132, 139, 142.

. AL TÉRITÉ/

ALTÉRATION caractère de ce qui est autre. Dans ce cas, altérité s'oppose

ALTÉRITÉ: à identité.

ALTÉRATION: chez Aristote, le mot veut dire changement dans la catégorie de qualité de quelque chose: le fait de devenir ou de rendre autre. Dans la langage moderne, c'est le passage à un état différent ou anormal, considéré comme inférieur. On parle, par exemple, dans ce cas d'« altération des couleurs d'un tableau »84. Au sens systémique, toute modification dans l'agencement des constituants au sein d'un système contribue à son altération. « La réflexion systémique nous affronte au paradoxe logique de l' unitas multiplex. L'unité du système n'est pas l'unité de Un est Un. Un est à la fois un et non-un. Il y a brèche et ombre dans la logique de l'identité. Il y a non seulement diversité dans l'un, mais aussi relativité de l'un, altérité dans l'un, incertitudes, ambiguïtés, dualités, scissions, antagonismes. L'Un est devenu relatif par rapport à l'autre. Il ne peut être défini seulement de façon intrinsèque. Il a besoin, pour émerger, de son environnement et de son observateur. Étant donné qu'il fait partie d'une totalité polysystémique, sa définition comme système ou sous-système, supra-système ou écosystème, varie selon la façon dont on le situe parmi d'autres systèmes. Il y a donc effectivement relativité de l'un par rapport à l'autre. Il y a également altérité au sein de l'un. La formule S S nous montre que l'un est autre que * l'ensemble des parties considérées en addition ou juxtaposition. De même, toute

51

modification dans l'agencement des mêmes constituants, comme nous l'avons vu, crée un autre système, doté de qualités différentes, bien que rien n'ait changé dans la composition de ces éléments. L'un est double, et multiplement double. Chaque partie a double identité, et le tout lui-même a une double identité: il n'est pas tout et il est tout. Il porte l'unité et aussi la scission. »85 Références: M.I., 146,M.V., 32,41, 44.

. ALGORITHME
Un algorithme est une règle et, par extension, un programme pour calculer quelque chose. C'est une certaine procédure de calcul ou bien encore un ensemble fini d'instructions permettant de trouver une solution à un problème. Le mot algorithme a pour origine le nom du mathématicien perse du IXe siècle Abu Ja 'far Muhammad ibn Mûsâ al-Khowârizm, originaire de la province de Khorezm, au sud de la mer d'Aral, maintenant partie de la nouvelle république indépendante d'Ouzbékistan. Il est l'auteur d'un célèbre traité mathématique, écrit vers 825 après Jésus-Christ, intitulé Kitab al-jabr w'almuqabala. L'expression arabe « al jabr » du titre signifie « permutation », qui nous a donné aujourd'hui le mot « algèbre ». A l'origine, le mot « algorisme » désignait le système décimal de notation, dont on pense qu'il est en grande partie passé de l'Inde en Europe par le biais de la traduction en latin de « l'algèbre» d'AI-Khowârizm. La manière dont on s'est mis aujourd'hui à orthographier le nom « algorithme », qui a remplacé 1'« algorisme », plus exact, jadis usité, paraît être due à une association avec le terme « arithmétique »86. «Mais on connaissait des exemples d'algorithmes bien avant le livre d'AI-Khowârizm. L'un des plus familiers qui date de la Grèce antique (300 avo J.-C.) est la procédure, que l'on désigne aujourd'hui sous le nom d'algorithme d'Euclide, utilisé pour rechercher [...] le plus grand facteur commun de deux nombres. Voyons comment cela marche. Pour plus de facilité, on aura à l'esprit une paire spécifique de nombres, par exemple 1365 et 3654. Le plus grand facteur commun est le seul et plus grand nombre entier qui divise exactement chacun de ces deux nombres l'un par l'autre et nous prenons le reste: 3654 divisé par 1365 donne 2 avec pour reste 924 (3654-2730). Nous remplaçons maintenant nos deux nombres de départ par le nombre qui vient de nous servir à diviser, 1365, et par le reste de cette division, 924. Nous répétons ce que nous venons de faire en utilisant cette nouvelle paire: 1365 divisé par 924 donne 1, avec pour reste 441. Ce qui nous donne une autre paire, 924 et 441 et nous divisons 924 par 441 pour obtenir le reste 42 (924-882), et ainsi de suite jusqu'à ce que nous obtenions une division qui tombe juste. Nous obtenons alors le tableau suivant: 3654/1365 reste 924 1365/924 reste 441 52

924/441 reste 42 441/42 reste 21 42/21 reste 0 Le dernier nombre par lequel nous avons divisé, à savoir 21, est le plus grand facteur commun que nous recherchions. L'algorithme d'Euclide lui-même est la procédure systématique par laquelle nous avons trouvé ce facteur. Nous avons simplement appliqué cette procédure à une paire de nombres donnée, mais la procédure elle-même s'applique de manière tout à fait générale à des nombres de n'importe quelle taille. Pour les très grands nombres, il se peut que cela prenne pas mal de temps pour mener à bien la procédure, et plus les nombres seront grands, plus la procédure sera longue. Mais dans n'importe quel cas spécifique, la procédure finira par se terminer et on obtiendra une réponse définitive en un nombre fini d'étapes [...] »87 On peut aussi considérer un algorithme comme un ensemble d'instructions permettant de résoudre un problème. Dans ce sens, on peut intégrer la définition de Jean-Louis Le Moigne considérant un algorithme comme un raisonnement formalisé de résolution de problème (représentable par une computation connue) dont on a pu au préalable démontrer formellement la convergence, donc dont on tient pour certain qu'il conduira à la détermination de la solution du problème. (Les algorithmes types sont ceux du calcul de la solution optimum d'un problème type) 88. L'algorithme est un outil de résolution des problèmes. On peut dire qu'il garantit la solution, pourvu qu'on y consacre suffisamment de temps89. L'algorithme est en fait une certaine quantité qui ressemble à ce que l'on appelle concision ou complexité brute, quantité que certains spécialistes de la théorie de l'information utilisent pour résoudre un problème ou calculer quelque chose. « La valeur d'un algorithme est liée à ses performances, c'est-à-dire à la précision de ses résultats, à son domaine d'application, à son économie de moyens et à sa vitesse d'exécution. »90 Références: M.I, 137. . A-MÉTHODE, ANTI-MÉTHODE Edgar Morin emploie ce terme pour marquer la différence entre la méthode de la complexité qu'il a élaborée et la conception classique de la méthode qui s'inspire de la définition de Descartes selon laquelle la méthode serait un dispositif préalable servant à investiguer les choses. La conception cartésienne de la méthode est procédurale, systématique et réglementaire, alors que chez Edgar Morin, la méthode consiste, non pas à suivre une ligne de conduite, un schéma, une règle, une recette ou une voie pré-établie, mais à

53