Jan, le hooligan

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144 pages
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Description

Jan grandit à Berlin-Est sans connaître son père. Adolescent, il sympathise avec le mouvement punk, puis il découvre le milieu des hooligans. C’est le début d’un engrenage de haine et de brutalité extrêmes. Après la chute du mur, les choses ne font qu’empirer, car la police est-allemande perd le contrôle de la situation. Et, petit à petit, Jan perd lui aussi le contrôle de sa vie. Il s’enfonce toujours plus profondément dans les sables mouvants de la violence, de l’alcool et de la drogue. Comment s'en sortira-t-il? A vous de le découvrir dans ce témoignage véridique et passionnant.

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Date de parution 01 juillet 2012
Nombre de lectures 29
EAN13 9782889135295
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0038€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Extrait


Jamais je n’aurais cru possible que ma vie d’adolescent – un peu insolent, c’est vrai – puisse prendre un jour un tournant aussi dramatique. Les événements se sont déroulés peu de temps avant mon 17e anniversaire. Je venais de rendre visite à un ami punk à Berlin centre et je rentrais chez moi, sans me douter le moins du monde de ce qui se préparait. Fredonnant une chanson, j’ai monté à toute vitesse les marches de l’escalier qui menait à notre modeste appartement. Ma mère m’attendait dans la cuisine, les bras croisés. Son visage sévère exprimait à la fois l’indignation et la préoccupation.

– Jan, a-t-elle fait nerveusement, la Stasi1 est venue chez nous.

Ce nom m’a fait frissonner. S’il y avait bien une chose qui faisait peur à tout citoyen de RDA, c’était de voir des agents du service de la sûreté intérieure avec leur badge gris et leur casquette à visière. Tout le monde était terrifié face à eux. Je suis resté pétrifié, pour un instant incapable de prononcer la moindre parole, fixant ma mère de mes yeux noirs écarquillés. Moi, Jan, j’étais muet… ce n’était pas peu dire!

– La… la Stasi est venue à la maison? ai-je répété en bégayant.

– C’est ça, a-t-elle dit, son torse se bombant au rythme de ses paroles. Cette fois, tu vas devoir te débrouiller toi-même!


– Mais… mais qu’est-ce qu’ils voulaient? me suis-je enquis prudemment.

Le visage de ma mère s’est congestionné.

– Ce qu’ils voulaient?! Tu me demandes sérieusement ce qu’ils voulaient, Jan?! Tu n’as pas une petite idée, mon garçon?! S’ils ont fouillé notre logement, c’est à cause de toi. Ils sont venus pour toi! Tu m’entends? Ils m’ont posé des questions à propos d’une bombe de peinture.

– Une bombe de peinture? Qu’est-ce que j’en ferais?

– Un farceur a tagué «RDA = KZ2» sur un mur à Köpenick3. Et, bien sûr, ils pensent que c’est toi!

– Moi?!

– Oui, toi! Qui d’autre aurait pu commettre un acte aussi insensé, si ce n’est mon Jan? Tu ne fais jamais rien d’autre que provoquer, provoquer et encore provoquer!

– Mais… ce n’est pas moi, Maman! ai-je affirmé honnêtement. Je n’ai rien peint du tout, je t’en donne ma parole. Je ne ferai jamais ça, je ne suis pas fou!

– Pas fou?! a crié ma mère en se prenant la tête entre les mains. Et les murs de ta chambre? Quel est le fou qui en est responsable?

Bon sang! ai-je songé, un sombre pressentiment me traversant l’esprit. Ils n’auraient quand même pas?

– Ils ont fouillé toute ta chambre, a déclaré ma mère comme pour confirmer mes soupçons. Ils ne parlaient plus de la bombe de peinture, mais par contre, ils ont tout pris en photo! Ils ont mitraillé chaque recoin de la pièce! Tu comprends?!

Le sol semblait se dérober sous mes pieds. Ça ne peut pas être vrai, ai-je pensé. Ce n’est pas possible.

– Je te l’ai toujours répété, a continué ma mère d’une voix tremblante: arrête avec tes bêtises et tes cheveux colorés. Je te l’ai toujours dit! Pourquoi tu me fais ça à moi? C’est moi qui en souffre. A cause de toi, ils vont m’interdire d’exercer ma profession! Tout cela par ta faute. Parce que tu ne marches pas droit. Parce que tu parles à tort et à travers. Mais qu’est-ce qui se passe dans ta tête? Pourquoi fais-tu cela?! Demain, à 8 heures précises, tu dois te présenter à la préfecture de police, a-t-elle ajouté un peu plus doucement. Et si tu n’y vas pas, ils te retrouveront de toute façon. C’est ce qu’ils ont dit.

J’ai avalé ma salive. Bien sûr qu’ils me retrouveraient. En RDA, ils n’avaient pas à craindre que quelqu’un disparaisse. Il était impossible de quitter le pays! Et s’ils voulaient trouver quelqu’un, ils le trouvaient. Personne n’échappait à l’Etat! Surtout pas quelqu’un comme moi. Je sentais une boule de plus en plus grosse dans ma gorge.

– Et… qu’est-ce qu’ils ont photographié exactement?

– Tout! Ils ont tout pris en photo! s’est désolée ma mère. Tout, Jan. Tout! Ils ont tout retourné sens dessus dessous. Ils ont tout trouvé et emporté.

– Non! ai-je dit dans un souffle en m’affalant sur une chaise, complètement abasourdi. Non…

En un instant, ma vie, celle que je connaissais depuis toujours, s’écroulait. J’admets que, du haut de mes presque 17 ans, j’avais déjà fait pas mal de bêtises. Je n’étais pas ce qu’on appelle communément «un adolescent modèle». Se faire remarquer, telle était ma devise. J’étais un punk! J’avais les cheveux de toutes les couleurs et je les maintenais hérissés avec du savon et de la mousse à raser. Avec mes amis, nous traînions en vêtements déchirés et nous nous amusions à scandaliser les honnêtes citoyens par notre apparence extravagante et nos provocations. Nous nous considérions non seulement comme la terreur des petits bourgeois, mais aussi comme de véritables ennemis de l’Etat. Oui, comme des ennemis de l’Etat! Mais comment avais-je pu croire que cela continuerait indéfiniment? C’en était fini de moi. On ne pouvait pas être plus dans les ennuis que je ne l’étais alors.


Je n’ai pas dormi, cette nuit-là. J’espérais qu’à mon réveil, tout cela se révélerait n’avoir été qu’un mauvais rêve. Mais non, ce n’était pas un mauvais rêve. Le lendemain matin, la convocation écrite à la main trônait toujours sur mon bureau, notifiant: «Clarification d’un fait.» Mots obscurs, mais redoutables et sans pitié. Il n’y avait aucune échappatoire, aucun moyen de différer la confrontation, pas même de quelques jours. Il fallait que je m’y rende.

C’est donc lors d’une triste et grise journée d’automne, juste avant mon 17e anniversaire, que j’ai franchi la porte de la préfecture de police de Berlin centre. Ce jour devait changer ma vie à jamais