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Quatre "Jésus" délirants

De
210 pages
Ce livre raconte la trajectoire de vie de quatre hommes qui sont devenus des malades mentaux (un paranoïaque et trois schizophrènes) et ont développé le délire d'être Jésus ou Dieu. Pourquoi ont-ils perdu la tête ? Pourquoi sont-ils devenus psychotiques ? Et pourquoi le thème d'être Jésus ? Il s'agit de comprendre un peu mieux de l'intérieur ce qu'est la psychose.
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QUATRE« JÉSUS» DÉLIRANTS
Essai de compréhension

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux.
Dernières parutions
PAMPHILE, Voies de sagesse chrétienne, 2006. Domingos Lourenço VIEIRA, Les pères contemporains de la morale chrétienne, 2006. Francis LAPIERRE, L'Evangile de Jérusalem, 2006. Pierre EGLOFF, Dieu, les sciences et l'univers, 2006. André THA YSE, Vers de nouvelles Alliances, 2006. Philippe LECLERCQ, Comme un veilleur attend l'aurore. Écritures, religions et modernité, 2006. Mario ZANON, J'ôterai ce cœur de pierre, 2006. Anne DORAN, Spiritualité traditionnelle et christianisme chez les Montagnais,2005. Vincent Paul TOCCOLI, Le Bouddha revisité, 2005. Jean-Paul MOREAU, Disputes et conflits du christianisme, 2005. Bruno BÉRARD, Introduction à une métaphysique des mystères chrétiens,2005. Camille BUSSON, Essai impertinent sur I 'Histoire de la Bretagne méridionale,2005.

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01815-7 EAN : 9782296018150

Émile MEURICE

QUATRE « JÉSUS» DÉLIRANTS
Essai de compréhension

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

- RDC

Ouvrages du même auteur:
Psychiatrie et vie sociale Dessart et Mardaga, Liège, 1977 Charlotte et Léopold II de Belgique, deux destins d'exception, entre histoire et psychiatrie CEFAL, Liège, 2005 Le traitement à long terme et la réhabilitation des schizophrènes CEFAL, Liège, 2005 -------------------------Initiation au Wallon liégeois par les proverbes et expressions CRIWÉ, Liège, 1984 Marèye, ou Apollinaire et le Wallon à Stavelot Edité par la Province de Liège et E.T.C. (Abbaye de Stavelot), 2004.

Remerciements Nos vifs remerciements vont aux collègues suivants qui ont lu des textes préparatoires, nous ont prodigué de judicieux conseils et avec qui nous avons eu des échanges fructueux: Albert Demaret, Christian Demoulin, Jean-Marie Gernay, Henri Grivois, Arlette Lecocq, Sonia Lelarge, Paulette Lisin, Pierre Noël et Daniel Schurmans. Il va de soi que leur responsabilité n'est en rien engagée dans le présent texte. Merci aussi aux amis qui ont relu le manuscrit, et particulièrement à Laurence de Chanaleilles, Jacques Dequinze, Yahne Journau et Robert Maréchal.

Note de l'édition
Le choix d'éditer un livre de psychiatrie dans la collection
Religions et Spiritualité appelle quelques commentaires. Certes, le titre évoque des personnes qui ont prétendu avoir la personnalité de Jésus et l'on voit naître assez de sectes dont les gourous s'attribuent des qualifications de nature religieuse. Ce n'est pas le cas ici: en effet, les «Jésus» dont il est question sont assez clairement des malades mentaux. Le livre du Dr Meurice est donc un ouvrage de psychopathologie que sa clarté d'exposition rend accessible à tout lecteur attiré par les questions de psychologie, tandis que l'originalité de la discussion intéressera les spécialistes. Cependant, ma décision a été motivée par une autre raison. En effet, le cheminement des quatre personnes dont il est question dans ce livre, est examiné sous un jour particulièrement humain et il s'ouvre aux préoccupations spirituelles de ces sujets qui fmiront par s'identifier à Jésus. Bien sûr, ils le feront dans le cadre de ce que l'auteur appelle un «déraillement» de l'esprit. Mais le fait d'être malade n'enlève pas leur humanité à ces gens et ne les empêche pas de rechercher, chacun à sa façon, un sens spirituel à leur existence. Bien que le sujet soit discrètement évoqué, on ne lira pas ici une discussion sur les relations ou les différences entre religiosité «saine» ou « délirante », mais on trouvera à travers quatre destins qui arrivent à la maladie psychiatrique, un éclairage particulier (délirant) sur des questions religieuses et de vie spirituelle, qui ont une portée générale. Ce livre a donc bien sa place dans la collection Religions et spiritualité.

Richard Moreau Directeur de la collection

Introduction

Pourquoi « perd-on la tête? » Pourquoi perd-on la raison? Est-ce la biologie ou la psychologie qui est le plus près de l'expliquer? Et, par ailleurs, lorsque survient la folie, est-ce que l'effondrement de la personnalité nous apprend quelque chose sur
la construction de cette dernière

-

et par conséquent

sur la

construction de notre propre personnalité? Voilà des questions qui sont bien pertinentes en cette période où des progrès scientifiques spectaculaires permettent de mieux connaître le cerveau humain ainsi que son fonctionnement. Des débats passionnés, et parfois des silences méprisants, opposent ceux qui croient en la qualité d'approches différentes. De même s'opposent les conceptions qui voient dans les médicaments neuroleptiques soit un traitement essentiel, soit un simple adjuvant, quand ce n'est pas une espèce de poison. Pour certains courants de la psychiatrie, l'histoire de l'individu et de ses difficultés relationnelles sont des éléments nécessaires, voire indispensables, pour comprendre quelque peu le pourquoi et le comment de la désorganisation du psychisme. Pour d'autres courants, au contraire, l'histoire du sujet est sans intérêt majeur, et il faut savoir que ces courants sont actuellement devenus très influents et même majoritaires. Certains maîtres actuels vont jusqu'à conseiller à leurs jeunes assistants de ne pas consacrer trop de temps à écouter ce que disent les malades psychotiques; les psychiatres doivent plutôt, disent ces maîtres, tourner leur attention exclusivement vers les examens biologiques, le perfectionnement des traitements médicamenteux et la remédiation des déficits des patients au moyen de techniques d'apprentissage. Qui a raison? L'importance de toutes les découvertes récentes est incontestable, et elle doit être rappelée à ceux qui en sous-estiment l'intérêt. Mais il est par ailleurs faux, pensons-nous, d'y voir les causes uniques, voire principales du délire et des psychoses. Les thèmes des délires évoquent déjà que des préoccupations spécifiquement humaines pourraient témoigner, par leur intensité, du fait que certains problèmes fondamentaux contribuent à 9

déstabiliser gravement des personnalités vulnérables: il serait donc utile de comprendre ces problèmes pour mieux atténuer - voire soulager - la souffrance des patients. Le thème du messianisme qui sera rencontré ici est à ce point de vue d'un intérêt tout particulier. Beaucoup de malades psychotiques font allusion à des préoccupations de type religieux, parfois démoniaque. Chez les sujets dont nous parlerons, ces préoccupations sont centrales: elles offrent donc l'occasion d'examiner de façon assez pure des problématiques qui sont plus camouflées chez beaucoup d'autres patients. Ce ne sont pas là des questions d'intérêt purement académique. En effet, on ne traite pas un malade mental de la même façon selon la réponse qui est donnée à ces questions. Les patients, et leurs familles souvent désorientées, demandent quant à eux que soient dépassées les attitudes dogmatiques, ils aspirent ardemment à y voir un peu plus clair dans les façons de soigner qui les concernent intensément. La recherche, indispensable dans ce domaine encore plein d'inconnues, ne sera pas orientée de la même façon selon l'importance accordée, ou refusée, à des facteurs psychologiques. L'organisation des soins, elle aussi, dépendra des réponses à ces questions: faut-il davantage de scanners, ou un accompagnement humain plus fourni pour prendre le temps d'écouter les malades? Les recherches d'ordre biologique ne seront d'ailleurs pas les mêmes selon que l'on considère, ou que l'on néglige, que les mécanismes cérébraux biologiques puissent être en interaction avec des contenus de conscience, des pulsions instinctives ou des préoccupations existentielles.

L'histoire des quatre cas qui vont être présentés dans ce livre nous paraît susceptible d'éclairer quelque peu ces débats. Certes, ces monographies ne répondront pas entièrement, et de loin, à la question Pourquoi perd-on la tête? Mais nous espérons, qu'après avoir lu ce livre, le lecteur disposera d'éléments assez solides pour voir plus clair dans cette problématique à laquelle nous proposerons une interprétation personnelle.

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Des études de délires exceptionnellement

documentées

L'originalité de ce livre est d'exposer la vie de quatre hommes qui devinrent des malades mentaux et qui, tous, prétendirent de façon stable être Jésus ou le Christ. L'un de ces hommes était un patient que nous avons soigné personnellement au cours des longues années de son séjour en hôpital psychiatrique. C'était un paranoïaque qui conserva entièrement son esprit logique mais dont le délire était que l'Etemellui avait confié la mission de réformer le Monde qui n'est qu'un foyer d'infamie. Il écrivit un nombre incalculable de lettres, de notes et de pamphlets généralement injurieux et menaçants pour ses détracteurs, mais aussi des textes messianiques tels que son Journal manuscrit dont nous analyserons un exemplaire. Les trois autres patients étaient des schizophrènes internés dans l'hôpital psychiatrique américain d'Ypsilanti (Michigan). Leurs cas furent intensivement étudiés pendant deux ans par une équipe de psychosociologues sous la direction de Milton Rokeach. Ce dernier publia un volumineux résumé de cette expérience, citant, entre autres, textuellement de nombreux propos tenus par ces patients, propos qui avaient été soigneusement enregistrés. C'est dans les transcriptions de ces citations que nous avons puisé pour examiner, en psychiatre, les cas de ces trois hommes. L'étude de ces quatre cas a donc été rendue possible par le fait que l'on disposait à leur sujet de documents écrits abondants couvrant une grande partie de leur vie, et notamment des périodes qui ont précédé et suivi l'entrée dans la maladie, dans la psychose. Il faut souligner qu'il est assez rare de disposer de telles histoires détaillées de psychotiques au cours de leur vie entière, et plus rare encore de pouvoir les utiliser pour une publication. Certes, on a édité d'assez nombreuses biographies de personnes qui sont devenues psychotiques. Mais ces biographies ne comportent généralement pas d'analyse psychiatrique. Et surtout, lorsqu'une esquisse d'analyse est tentée, il n'y a pas d'effort pour la rattacher aux acquis actuels sur les perturbations biologiques et psychologiques qui existent dans la plupart des cas de psychoses.

1

Voir les références à ce sujet en début de la deuxième partie du présent ouvrage. Il

La masse de données biographiques et personnelles ainsi rassemblée était bien plus riche que ce dont dispose généralement un psychologue ou un psychiatre à propos de ses propres patients. Certes, nous avons souvent regretté, au cours du présent travail, de n'avoir pas accès à des informations qu'il n'était plus possible d'obtenir pour des malades décédés depuis longtemps, notamment au sujet de leurs relations familiales. Cependant, le dépouillement que nous avons fait des données disponibles nous a assez largement permis de reconstruire de façon assez structurée les étapes les plus significatives du long chemin qu'ont suivi ces hommes depuis la santé de l'esprit jusqu'à la décompensation psychique. Le fait qu'ils soient décédés depuis des décennies permet maintenant de publier les résultats de l'étude en toute discrétion; on maquillera cependant les éléments qui permettraient une identification, tels que les noms de personnes ou de lieux. On se trouve donc, au total, devant un ensemble de circonstances assez exceptionnellement favorables pour présenter ces monographies.

Un grand intérêt humain Pour tous les lecteurs, et spécialement pour ceux qui ne se sentent guère concernés par les questions spécialisées de psychiatrie, les histoires des quatre vies qui vont être racontées sont d'abord, bien légitimement, des histoires humaines très émouvantes, qui décrivent les trajectoires de destins hors du commun, extraordinaires. Et ces histoires sont vraies, elles ont été authentiquement vécues. Beaucoup de lecteurs pourront, de plus, y découvrir «par l'intérieur» ce qu'est la folie, bien loin des stéréotypes ou des simplifications abusives. Le jargon psychiatrique et médical sera limité au strict minimum et ses termes en seront expliqués à l'intention des lecteurs non spécialisés: que les spécialistes veuillent bien ne pas s'en formaliser. L'essai que nous allons faire de cultiver la clarté ne nous conduira cependant pas à sacrifier la rigueur. On ne peut, notamment, occulter les aspects biologiques dont l'importance est actuellement indéniable. Nous espérons donc que ces exposés et discussions pourront intéresser aussi bien 12

le public cultivé que les parents de malades et les spécialistes, psychiatres et psychologues, qu'ils soient cliniciens ou chercheurs, qu'ils soient dans la pratique ou en formation. Enfin, comme on le verra au fur et à mesure que ces histoires se dévoileront, elles pourraient, de plus, évoquer des questions humaines fondamentales et qui interpellent chacun de nous, telles que, par exemple: qu'est-ce que mener une vie réussie? ou au contraire: qu'est-ce qui fait qu'une vie n'est pas supportable? .

et un intérêt scientifique

appréciable...

Mais, au-delà de cette interpellation humaine, la reconstruction de ces histoires présente, pensons-nous, un intérêt scientifique important. Cette reconstruction peut, à l'époque présente, faire l'objet d'une tentative d'interprétation qui tienne compte de l'évolution récente de courants d'idées ainsi que des données scientifiques qui se sont accumulées ces dernières années. On relèvera en particulier que lorsque des médicaments neuroleptiques ont été absorbés par notre patient paranoïaque (ce que de tels sujets n'acceptent que très exceptionnellement), on a pu faire de très intéressantes observations sur les modalités de déclin puis de disparition de son délire. On a pu en faire d'autres sur les modalités de la réapparition de ce délire, notamment à certains moments où il négligeait son traitement, ce qui éclaire les mécanismes d'action du médicament.

...pour

tenter de répondre à des questions importantes
à la psychose?

Ces quatre histoires éclairent des questions telles que:

- que pouvons-nous apprendre sur la vulnérabilité - et pourquoi le thème d'être Jésus?

comment peuvent s'articuler les fragilités et lésions biologiques cérébrales, d'une part, et les superstructures d'élaborations délirantes, d'autre part ? comment peut-on parler avec un délirant? comment les médicaments anti-psychotiques guérissent-ils? 13

quel pourrait être - dans le traitement de ces patients l'équilibre le plus approprié entre l'usage des médicaments et l'approche psychologique (incluant: la psychothérapie - et quelle psychothérapie? - , l'apprentissage d'habiletés sociales, etc.) ?

Mais que peuvent

prouver

des monographies?

On pourra, à juste titre, objecter que l'étude d'un tout petit nombre de cas n'est guère probante à un niveau général. Ceci demande une mise au point. En ce moment où les études sur des groupes statistiques sont reines dans les recherches, il faut rappeler la valeur des monographies, c'est-à-dire les études approfondies de cas isolés. Tout d'abord, elles permettent de réaliser une première approche de problèmes trop complexes pour être étudiés d'emblée par voie statistique. C'est le mérite des études monographiques de «débroussailler le terrain» de telle sorte que des chercheurs puissent ultérieurement individualiser des facteurs dont ils étudieront plus spécifiquement le rôle. Remarquons bien, d'ailleurs, que les études statistiques ne démontrent pas des relations de cause à effet: elles établissent seulement que le rapport entre deux événements n'est pas l'effet du seul hasard. Par ailleurs, les études longitudinales sur un petit nombre de cas permettent de voir, chez un même individu, si la répétition d'événements précipitants est suivie de façon régulière des mêmes conséquences, qui ne surviennent pas en l'absence des facteurs précipitants ; c'est là aussi une méthode à valeur scientifique. Elle est surtout probante lorsque les études longitudinales s'étendent sur une longue période de la vie et qu'elles donnent ainsi l'occasion d'accumuler de nombreuses observations concordantes pour une même personne, ce qui est le cas ici. Il est vrai cependant que les conclusions individuelles d'une étude monographique n'acquièrent de valeur générale pour des populations plus grandes que dans la mesure où leurs résultats sont confirmés de façon régulière par la comparaison avec d'autres groupes de cas, surtout si l'origine sociale et géographique de ceux-ci est différente. C'est pourquoi nous avons entrepris l'étude d'une série d'autres sujets qui présentent des délires dont les 14

thèmes sont différents de ceux-ci. C'est ainsi que nous avons publié, déjà, le cas de la princesse Charlotte2 qui fut brièvement Impératrice du Mexique et devint folle à vingt-cinq ans, développant un délire de persécution. Nous avons par ailleurs en chantier l'étude d'autres cas de psychoses survenant dans des familles dont un membre était une personnalité géniale. Il s'agit de la famille de Victor Hugo (dont le frère Eugène et une des filles, Adèle II, devinrent schizophrènes) ainsi que du cas de Camille Claudel, la femme sculpteur dont le frère Paul fut l'illustre écrivain que l'on sait.

Le choix du sujet de Jésus
Il était assez courant, dans les asiles de naguère de voir des malades mentaux se prendre pour des personnages importants: Napoléon, un roi ou une reine ou bien une figure religieuse telle que, dans les régions à tradition chrétienne, la Vierge, Jeanne d'Arc ou rarement Dieu lui-même, et notamment le Christ. C'est moins apparent maintenant que les traitements actifs dont on dispose estompent précocement les délires, c'est-à-dire avant leur élaboration complète (car un délire se construit souvent progressivement). On observe cependant actuellement encore chez un grand nombre de malades schizophrènes des allusions nettes à une filiation divine. Mais si ces éléments délirants sont devenus discrets, souvent fugaces et si les malades traités n'en parlent parfois qu'avec réticence, ils n'en traduisent pas moins, comme nous le verrons, des préoccupations fondamentales de l'individu quant au sens de sa vie. Ce caractère estompé du délire rend difficile d'en faire l'étude et donc de comprendre le malade et plus encore, de comprendre la genèse de son délire. Le plus souvent, un psychiatre préoccupé essentiellement par le traitement médicamenteux risque de ne pas percevoir ces préoccupations discrètes ou de les considérer comme très secondaires. Au contraire, dans les quatre cas que nous présentons, observés en partie dans les années cinquante à soixante, c'est-à-dire avant la généralisation en psychiatrie de l'emploi des traitements médicamenteux nouveaux, la nature divine du délire est centrale et
2 Charlotte et Léopold II de Belgique, éditons du CEFAL, Liège, 2004. 15

stable. Cela permet d'en faire une étude mieux assurée, dont on espère qu'elle pourra ensuite éclairer les cas les plus nombreux où le délire paraît plus flou. Concluons donc que l'intérêt de ces cas-ci où la conviction divine est constante et centrale fournit l'occasion d'examiner de façon relativement « pure» un problème qui est assez général en psychiatrie et qui soulève par ailleurs des questions sérieuses au point de vue humain. Si l'insistance est mise ici sur le thème religieux, ce que l'on pourra comprendre éventuellement de la genèse de ce délire particulier sera par ailleurs très utile pour la compréhension d'autres délires, tels qu'ils sont examinés dans les autres publications que nous avons évoquées. Nous n'avons bien sûr pas, répétons-le, la prétention de résoudre la question de savoir pourquoi et comment l'on devient psychotique. Peut-être cependant éclairerons-nous certains aspects de ce problème. Mais répétons aussi que notre but principal est de vérifier si, à côté de l'indispensable approche biologique, la compréhension de la trajectoire humaine n'a pas, elle aussi, une grande importance dont il faut tenir compte dans le traitement aussi bien que dans les recherches. Ce livre comporte trois parties. La première est consacrée à l'exposé et à la discussion du cas de notre malade Jésus-Israël de Liemeux. La deuxième partie de ce livre sera consacrée aux Trois Christs d'Ypsilanti que nous avons étudiés à travers les données du livre de Rokeach3. La troisième partie sera consacrée à des discussions générales.

3 Ces chapitres reprennent la matière de deux articles que nous avons publiés (Meurice E.) dans la revue Acta Psychiatrica Belgica en 2002, vol. 102 : Jésus-Israël de Liemeux, un cas de délire systématisé chronique (fascicule 4, pages 169-220). Les trois Christs d'Ypsilanti. A la recherche d'interactions entre des facteurs biologiques et des facteurs psychologiques de vulnérabilité à la psychose (fascicule 5, pages 221-262). Le texte de ces articles a été enrichi, mis à j our et remanié pour être approprié à leur inclusion dans un livre. Nous remercions la direction de cette revue de nous avoir autorisé à faire cet emprunt. 16

Première partie

Jésus-Israël

de Lierneux

Un cas de délire systématisé chronique

On présente ici le tableau clinique d'un patient, aujourd'hui décédé, qui prétendait être Jésus. Il fut, pendant les décennies où il fut colloqué à la Colonie de Lierneux4, un cas classique de délire systématisé chronique à thème messianique. C'est un malade que nous avons trouvé dans cet établissement psychiatrique lorsque nous y avons commencé nos fonctions comme jeune médecin en début de spécialisation; nous l'avons ensuite souvent personnellement soigné pendant près de quinze ans jusqu'à son décès. Plusieurs autres médecins s'en sont occupés, notamment lorsque nous avons fait des stages à l'étranger. Mais nous avons été en charge de son cas pendant de longues périodes et nous avions une relation d'estime réciproque. Beaucoup de notes écrites dans son dossier sont de notre main. Pour le présent travail, nous avons aussi utilisé un nombre appréciable de documents divers retrouvés dans le dossier: il s'agit notamment d'écrits que le patient avait rédigés ainsi que des rapports de collaborateurs divers: moniteurs, infmniers ainsi que l'assistant social qui avait visité sa famille. Nous avons, enfm, interrogé récemment d'anciens témoins de son séjour.

x
Il n'est pas inutile, à l'intention des lecteurs qui ne sont pas familiers de ces questions, de donner quelques informations préalables sur deux sujets auxquels il sera fait assez fréquemment allusion dans la suite. Le premier de ces sujets concerne les caractéristiques particulières de l'institution où le malade était retenu et soigné. Le deuxième sujet concerne des particularités de sa maladie mentale.

4 Cet établissement, géré par la Province de Liège, est situé dans les Ardennes belges. On le décrira plus loin. 19

La Colonie psychiatrique

de Lierneux

Dans le monde psychiatrique international, la Belgique est notamment connue pour être le pays où se trouve la Colonie de Geel. Celle-ci est une institution d'accueil familial des malades mentaux dont la tradition remonte au Moyen Âge, autour d'un pèlerinage aux reliques de Sainte Dymphne. Cette princesse irlandaise, poursuivie par son père incestueux, s'était réfugiée au fond de la Campine anversoise afin de lui échapper. Il l'y découvrit cependant et comme elle persistait à se refuser à lui, ilIa fit tuer, possédé de folie qu'il était. Ce forfait épouvantable attira les foules autour de la tombe de la pieuse princesse et le bruit se répandit que s'y produisaient des miracles, notamment la guérison de malades mentaux. On amena à Geel de tels malades en nombre croissant et les familles de ce village pauvre prirent l'habitude de les héberger temporairement pendant les neuvaines (neuf jours !) de prières, et puis de les garder pour des périodes plus longues... Dans beaucoup de cas, ces malades étaient «confiés» en attendant la guérison! C'est ainsi, qu'au cours des siècles, s'accumulèrent, dans cette communauté, de très grands nombres de malades mentaux. Aux temps modernes, l'Etat belge organisa le système en Colonie, sous contrôle médical. Dans ce système, qui regroupa jusqu'à plusieurs milliers de patients répartis dans les nombreux hameaux de la vaste commune de Geel, des malades généralement paisibles ont séjourné, et séjournent encore, contre rétribution payée par l'Institution, dans une famille dont ils partagent le logement, les repas et, souvent, le travail de façon modérée. Médecins et infmniers viennent les visiter dans leur famille d'accueil. Cette institution servit d'exemple pour l'organisation de Colonies psychiatriques dans de nombreux endroits d'Europe. Geel se trouve dans la partie flamande de la Belgique. Pour les besoins des malades d'expression française, l'Etat créa en 1884, en Wallonie, dans le village ardennais de Lierneux, une Colonie dont le succès fut rapide. Cependant, comme tous les malades que l'on y amenait ne convenaient pas pour le séjour en famille, on construisit par ailleurs pour eux des pavillons à effectif

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relativement faible, répartis dans un beau parc (c'est dans un de ces pavillons que notre malade Jésus-Israël fut admis, et dans un autre qu'il séjourna plus longuement). Un système d'occupation des malades fut organisé par la suite. Un des ateliers était la cordonnerie où l'on réparait les souliers des patients; c'est là qu'il fut occupé pendant les premières années de son séjour, après quoi il finit par aller habiter en placement familial.

La psychose
Le terme de psychose est un terme médical qui est, grosso modo, l'équivalent de celui de folie. Une psychose est en effet un trouble mental où le sujet perd, en tout ou en partie, le contact avec la réalité. Cela signifie principalement qu'il ne prend plus les choses pour ce qu'elles sont: c'est ainsi, par exemple, qu'il se sent abusivement persécuté ou qu'il se prend pour ce qu'il n'est pas, qu'il attribue aux autres des intentions graves qu'ils n'ont pas, etc. Dans certains cas, il peut être halluciné: il peut ainsi entendre des voix qui n'ont pas d'existence objective ou percevoir d'autres types variés d'hallucinations. Son humeur peut être sérieusement décalée par rapport aux circonstances objectives, sans qu'il se rende compte de ce décalage. Il existe, de façon schématique, des psychoses de deux espèces. Un premier groupe touche principalement l'esprit: c'est à ce groupe qu'appartiennent les malades dont on parlera tout au long de ce livre; nous n'en dirons donc pas plus actuellement. Mais il faut signaler une autre espèce, qu'on n'envisagera pas dans la suite de cet ouvrage: elle touche presque essentiellement l'humeur. On y observe des alternances d'accès d'exaltation ou au contraire de dépression grave (appelés mélancoliques). Dans cette psychose, appelée maniaco-dépressive, les facultés intellectuelles ne sont en principe touchées qu'à la suite des troubles de l'humeur. Le pessimisme profond dû à la mélancolie peut faire porter des jugements faux sur les situations et, à l'inverse, l'optimisme aveugle de l'état d'exaltation maniaque peut pousser à se lancer de façon tout à fait inconsidérée dans des entreprises qui seront amèrement regrettées par le sujet lors de son retour à l'équilibre. Car ces états sont transitoires: après quelques semaines ou 21